Ib., vol. II. p
4. L'analogie entre les opinions de Comte d'une part el de Kirchhoff et de M. Mach d'autre part, a été mise en lumière par M. Kozlowski {Psychologiczne Z»oci/a, Varsovie 1899, p. 3Q;*Prz€f/îad filozoficzny, Varsovie, 1906, p. 193).
5. Comte, /• c, vol. Il, p. 442. Dans d'autres cas, pourtant, Comte a formulé des opinions moins tranchées. Ainsi, s'il rejette Téther, il admet la théorie corpusculaire de la matière qu'il proclame une « bonne hypothèse » [Cours, VI, p. C41). Il est probable qu'en cette circonstance Comte a obéi
cale a l'iocoevénieûl d'être eu contradiction avec les faits; il suffit de jeter un coup d'œil sur révolution de la science pour se convaincre que la pratique des savants a été tout autre. Newion, dsins les Principes, s'exprime en ces termes : «J'ai expliqué jusqu'ici les phénomènes célestes et ceux de la mer par la force de la gravitation, mais je n'ai assigné nulle part la cause de cette gravitation* », et plus loin : « Je n'ai pu encore parvenir à déduire des phénomènes la raison de ces propriétés de la gravité et je n'imagine point d'hypothèses ^ ». On a voulu quelquefois voir dans cet « hypothèses non fingo » une sorte de profession de foi, comme si Newton avait déclaré illégitime la recherche de l'hypothèse explicative. Parfois on s'est môme imaginé que Newton avait rendu possible l'exécutiou de ce programme. « Toutes les hypothèses sont bannies » affirme Mussenbrœk en 1731 \ c'est-à-dire à un moment où l'autorité de Newton est à l'apogée, et c'est en exposant les théories de l'école newtonienne sur la force à distance, théories dont le caractère hypothétique est évident, que ce cri lui échappe. D'ailleurs, Newton lui-même, vers la fin de sa vie, semble assez enclin à attribuer à son célèbre énoncé un sens un peu prétentieux V Or, le texte des passages mêmes que nous venons de citer prouve clairement que Newton avait recherché une hypothèse sans la trouver ; nous verrons plus tard (p. 66j que VOptique nous a conservé des traces de ces recherches ^ Sur ce point, tous les contemporains de Newton étaient au fond d'accord avec lui. Les uns supposaient l'existence de forces agissant à distance, alors que les autres construisaient des théories extrêmement compliquées, réduisant cette apparente action à distance à une action par contact.
moins à ses principes el davantage ù son puissant instinct scientifique. Sa conception alors se rapproche sensiblement de celle qui tend à considérer ces hypothèses comme des artiflces destinés èi fixer notre pensée.
1. Newton. PrincipeSy trad. Du Chastellet. Paris. 1759, vol. Il, p. 178.
i. Ib., p. 179.
3. Cf. RosENUEUGER. GesckicfUe der Physik. Braunschvveig, 188i, vol. HI,
4. Cf. notamment dans Eddleston, CorrespondenceofSirisaacSewton.vk'. I.ondres, 1850, la lettre de Cotes du 18 février 1713 elles réponses de Newion d(îs 28 et 31 mars (p. 151.136).
5. On trouve également dans VOptique un exposé complet des principes delà théorie atomique (cf. plus bas p. 393). On sait d'ailleurs que dans cetU» œuvre la théorie de rémission, c'est-à-dire une hypothèse des mieux caractérisées sur le mode de production, joue un rôle considérable. Cf. sur le véritable sens de la déclaration de Newton, Appendice 1. i». 413.
LA RKCHEUCIIE DE I. KXPLICATIOX 41
Mais, qu*ils lussent partisans ou adversaires de ce qu*ou appelait les conceptions « newtoniennes ». ils étaient d'accord pour estimer que le phénomène de la gravitation exigeait une explication. Or, ce qu'ils cherchaient, il n est pas aisé de l'imaginer si Ton veut demeurer dans le domaine de la légalité pure. La loi de Newton est d'une simplicité merveilleuse ; elle est, en outre, absolument générale, puisqu'elle embrasse la totalité de la matière. Sans doute, on peut concevoir des lois plus générales encore, et les contemporains de Newton ont pu prévoir que les phénomènes de la gravitation seraient un jour rattachés, par une règle commune, à telle ou telle autre série de phénomènes. Ce qui paraît étrange, c'est que, unanimement et impérieusement, ils aient réclamé hic et nunc cette « explication'», c'est-à-dire quelque chose allant au delà de la loi, et il est presque superilu de faire ressortir que tout le monde, à commencer par Newton lui-môme, se servait des termes cause bu raison pour indiquer l'objet de ces recherches. Nous pouvons le caractériser de plus près en remarquant que Leibniz, Huygens et tant d'autres après eux recherchaient une théorie mécanique de la gravitation et que, sans aucun doute, si Ton avait pu en présenter une valable, les partisans de la force à distance auraient été aussitôt forcés de l'agréer.
Lexemple que nous avons cité est-il exceptionnel? Il est, au contraire, tout à fait typique. Tout le monde sait que la science est remplie de ces théories ou hypothèses mécaniques. Sans doute, il existe des travaux scientifiques et même des livres exposant des chapitres entiers de la science, qui ne contiennent que des lois ou des suppositions relatives à des lois. Mais combien d'autres en diffèrent sur ce point! Les œuvres des protagonistes les plus illustres de la science — nous avons le choix entre les travaux de Laplace, de Lagrange, de Lavoisier, de Fresnel — , sont remplies d'hypothèses, et, plus près denous, Maxwell, Lord Kelvin, Hertz, Cornu, M. H. Poincaré, pour ne citer qu'un petit nombre de noms illustres, ont cousacré une partie importante de leurs travaux à ces théories.
Cependant la solution de Comte n'est pas la seule possible dans ce cas. Au lieu de supprimer brutalement les théories, ou peut tenter de les faire rentrer dans le cadre de la science, c'est-à-dire dans celui des lois (d'après la conception de Ck)mte et de M. Mach) en les assimilant à ces dernières.
Les lois établissent des rapports entre des éléments de fait
qui peuvent être directement observés et contrôlés. Quand je di» que la benzine bout à 80° ou que, traitée par le brome dans des conditions déterminées, elle fournit un corps qui bout à 154'', je ne fais qu'affirmer une série de faits que tout physicien, tout chimiste pourra vérifier : s'il n'y a pas de méprise sur ce que j'ai appelé benzine et si j'ai convenablement expliqué les conditions de l'expérience, celui qui la refera au laboratoire arrivera au même résultat.
Voici maintenant une hypothèse : la molécule de benzine contient six atomes de carbone posés en hexagone et rattachés alternativement par des liaisons simples et doubles. Toute vérification directe est évidemment impossible. Personne n'a jamais vu de molécule, ni d'atome, ni de liaison atomique, ni, à plus forte raison, cet hexagone dont il est question et personne, sans doute, ne les verra jamais.
Toutefois, si l'on a été amené à supposer ces choses, c'est bien parce qu'elles semblent correspondre à toute une série de faits qui nous sont connus par des expériences. Ce sont ces dernières, rattachées par des raisonnements plus ou moins probants, que je résume en parlant de l'hexagone. Pour nous servir d'une image familière au mathématicien, nous avons introduit un ternie imaginaire qui s'éliminera dans la suite.
Donc, d'après cette conception, les théories n'ont aucune valeur, aucune vertu qui leur soit propre. Elles ne servent qu'à relier entre elles les lois, de manière provisoire. Leurs éléments hypothétiques n'ont pas plus d'existence que les expressions mathématiques dont nous nous servons dans l'énoncé de certaines lois. Ainsi, quand, pour formuler la loi de la réfraction, je dis que le quotient des deux sinus doit être égal à une constante, j'ai l'air de supposer l'existence de cette fonction. Mais ce n'est là qu'une apparence. Je suis, au fond, parfaitement convaincu qu'angle et sinus ne sont que des concepts que j'ai créés pour ma commodité, et je n'ai pas un instant supposé que la nature calculât à Taide d'une table de logarithmes. De même les molécules, les atomes, les forces, l'éther dont il est si fréquemment question ne seraient que de purs concepts, tout comme les angles, les sinus et d'autres abstractions ^ Les hypothèses ne seraient donc plus des suppositions sur la marche réelle de la nature, sur le
1. Bkhkeley (/>e molUy Works, éd. Fraser, Oxford 1871, vol. IIÏ, §30) formule avec beaucoup de précision celte analof^ie eulre les concepts niathrmaliques et physiques.