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LK SAUT A TRAVERS L ESPACE ET LE TEMPS

qui est censée exercer une action simultanée dans Fespace tout entier^ existe simultanément, rigoureusement parlant, dans tout Tunivers. C'est ce qu*on voit clairement dans la théorie dynamique pure : Fatome de Boscovich est nMmporte où plutôt que dans son « centre ». Afin de répondre à cette objection, les dynamistes se sont eflorcés d'établir que, de toute manière, nous sommes obligés de supposer qu'uue matière agit là où elle n'est point. Selon Kant, « toute chose dans l'espace n'agit sur une autre qu'en un lieu où le corps agissant n'est pas. Car si elle devait agir au lieu où elle est elle-même, la chose sur laquelle elle agit ne serait point alors en dehors d'elle. Même si la terre et la lune se touchaient, le point de contact serait encore un lieu dans lequel ne seraient ni la terre ni la lune ^ » A raisonner ainsi, on perd complètement de vue la continuité de l'espace; c'est ce qu'on voit clairement si l'on substitue à l'espace le temps. L'hypothèse de l'action à distance consiste à supposer qu'un phénomène en conditionne un autre et que rien ne se passe dans l'espace intermédiaire. Assurément, on affirmera que cet espace intermédiaire est traversé par la force. Mais les deux phénomènes étant simultanés, la force ne traverse pas l'espace, elle saute par-dessus^ si l'on ose s'exprimer ainsi. Peut-on admettre quelque chose d'analogue pour le temps? Un phénomène peut-il en conditionner un autre, à travers le temps, sans que rien soit modifié pendant les instants intermédiaires ? Apparemment non. Sans doute, nous nous exprimons souvent comme si un événement était la conséquence d'un passé loin-* tain. Mais ce sont là des façons de parler. Au fond, nous savons fort bien qu'il a dû y avoir des modifications pendant les époques intermédiaires, bien qu'elles aient échappé à notre attention. Il ne s'agit point ici, qu'on le remarque bien, de trancher la question de savoir si le temps et l'espace sont ou ne sont pas réellement des continus ; ce qui est certain, c'est que, pour nous figurer une action, nous sommes forcés de les supposer tels ^ Il est donc naturel de postuler que chaque

moeglich », Schopenhauer, Die Well als Wille und Vorstellung, éd. Frauenstaedi, Leipzig 1877, vol. I, p. 10.

1. Kant, Premiers principes métaphysiques de la science de la nature. traducUon Andler et Chavannes, Paris 1891, p. 4M7.

2. On peut voir, par la suite du passage de M. J.-J. Tuomson que nous avons cité plus haut (p. 68), qu'il sent très nettement que là se trouve la véritable source de la difficulté, et il semble que Faraday en ait eu également le sentiment.

endroit de l'espace n'est influencé que par le principe actif de l'endroit immédiatement voisin, tout comme chaque instant est conditionné par l'instant précédent et conditionne à son tour l'instant immédiatement postérieur. Et puis, si l'on abandonne cette restriction en ce qui concerne l'espace, si un corps peut réellement agir, produire une modification dans un endroit de l'espace sans rien modifier dans les espaces intermédiaires, pourquoi ne pourrait-il pas également apparaître dans un lieu éloigné, sans passer par les lieux qui séparent les deux positions? Pourquoi, puisqu'il agit simultanément partout, n'apparattrait-il pas simultanément dans deux endroits différents'? Des suppositions de ce genre, si extravagantes qu'elles paraissent, ont d'ailleurs été formulées dès le xvm^ siècle par un M. de Prémontval, et l'on peut voirdans le curieux petit ouvrage où elles sont contenues ' qu^elles se rattachent très directement au concept de l'action à distance. Il est tout aussi significatif à cet égard qu'un auteur récent, dans un livre qui présente d'ailleurs un réel intérêt \ ait rattaché Faction de la gravitation à Thypothèse de la 4« dimension ; c*est sur cette même supposition que les spirites fondent des idées dont la parenté avec celles de Prémontval ne saurait être niée et l'on sait que Zoellner ^ s'en est servi dans un dessein analogue. C'est qu'en effet l'action à distance est destructive de l'idée de l'espace. Cela se fait, comme l'a dit pittoresquement un philosophe célèbre, d'ailleurs partisan de l'action à distance, « derrière le dos de l'espace * ». La conception est anti-spatiale ou au moins aspatiale,

La résistance des physiciens est donc justifiée. C'est toujours à contre-cœur que la science a accepté Faction à distance, et ce n'est quà son corps défendant qu'elle la conserve. Elle y sera forcée tant qu'il demeurera entendu que les mouve-

1. « Et, comme plusieurs philosophes ont jugé que, même dans l'ordre de la Nature, un corps peut opérer immédiatement en distance sur plusieurs corps éloignés tout à la fois, ils croient, à plus forte raison, que rien ne peut empêcher la puissance divine de faire qu'un corps soit présent .à plusieurs corps ensemble ; n*y ayant pas grand trajet de Topération immédiate à la présence et peut-être lune dépendant de l'autre». Leibniz, Théodicée, § 19, éd. Erdmann, p. 485.

1. De Prémontval. Vues philosophiques. Berlin. 1761, p. 212-237. 3. Macrice Boucher. Essai sur Vhyperespace. Paris, 1903. p. 158 S3. *• I. CF. ZoELLNSK. Principien einer elekirodynamischen Théorie der Maierie. Uipiig. 1876, p. LXXIl ss.

i>. LoTZE., l. c, p. 26.

ments des corps célestes ne peuvent s expliquer sans la supposition d'une action instantanée de la gravitation. Mais, dès que cette hypothèse ne sera plus absolument indispensable, dès qu*il ' sera permis d'attribuer à l'action gravifique une vitesse finie, il est bien certain que cette notion disparaîtra sans retour, car personne n'a jamais admis et l'on n'admettra probablement jamais un saut dans le temps analogue au saut dans l'espace que postule la notion de l'action à distance. C'est bien d'ailleurs ce qui s'est passé pour les autres « forces à distance » qui ont été successivement réduites à une action de proche en proche, dès qu'on s'est assuré que leur propagation exigeait du temps. Hertz, dans son célèbre travail sur les Rapports de la lumière avec Vélectricité^, avait fait ressortir cette évolution et fait pressentir que la gravitation la subirait. Il semble que cette prophétie soit en train de s'accomplir, notamment par les travaux de M. Lorentz, l'illustre physicien néerlandais, de M. Wien et d'autres encore. On a vu plus haut que Laplace avait cru devoir assigner à la gravitation une vitesse de propagation prodigieuse, comme limite inférieure. C'était là, nous dit M. Wien, une erreur de principe. Pour que des calculs de ce genre fussent valables, il faudrait pouvoir accroître ou affaiblir la force d'attraction gravifique d'un corps et observer les perturbations auxquelles ces modifications donneraient naissance. Mais nous sommes complètement impuissants à modifier en quoi que ce soit la gravitation d'un corps, elle reste absolument constante, il ne peut donc s'agir que des changements provoqués par les mouvements des corps célestes. Or, ces changements sont, ainsi qne l'a démontré M. Lorentz, extrêmement peu considérables; ils sont du deuxième ordre de grandeur. Rien ne s'oppose donc désormais à ce que l'on accepte pour la gravitation une vitesse de propagation finie, identique par exemple à celle de Tëlectricité et de la lumière ^ Cette théorie ne semble pas encore généralement acceptée par les physiciens. Mais elle compte de nombreux partisans parmi eux ; les noms que nous venons de citer suffisent pour démontrer à quel point elle mérite l'attention. Siellç parvient à s'établir solidement, il est clair que le concept d'une action à distance se trouvera

1. Hertz. Ueberdie Beziefiungen zwischen Lichl und Eleklrizitœl, Gesammite Werke, vol. I", p. 353.

2. W. WiKN, Ueber die Moeglichkeit einer elektromagnetischen Begruendung der Mechanik, Wiedemann's Annalen. 1901, p. 501 ss.

l't LE MECANISME

définitivement éliminé, car il n'y aura plus, dans le domaine tout entier des sciences, un seul fait qui nous imposera cette c< extravagance », pour parler comme Lord Kelvin.

Pour résumer en quelques mots les résultats du rapide examen auquel nous nous sommes livrés, les théories mécaniques se sont révélées à nous comme à la fois très compliquées et irrémédiablement coutradictoiresau fond, donc comme infiniment peu satisfaisantes pour Tesprit. Cette conclusion ne semble-t-elle pas donner raison à ceux qui voudraient, soit les retrancher complètement de la science, soit les y conserver uniquement à titre d'aide-mémoire ?

Mais si, d'autre part, on tente d'embrasser d'un coup d'œil les théories physiques de tous les siècles, on ne peut pas ne pas être frappé du caractère commun des éléments qui les composent. On représente quelquefois, surtout dans des livres de vulgarisation scientifique, Tatomisme comme le dernier mot de la science, comme un résultat auquel celle-ci serait péniblement parvenue. Et comme Ton ne saurait nier la grande antiquité des systèmes atomiques, on a cherché à faire une distinction entre les systèmes des anciens et ceux des modernes, en déclarant que les premiers étaient des « représentations spéculatives arbitraires », alors que les seconds seraient de « véritables découvertes de la science». Lange déjà, dans son Histoire du mutérialismey a fait justice de cette allégation de Bûchner. ^ En réalité la similitude entre les uns et les autres est parfaite.

Si fragmentaires que soient nos connaissances sur les commencements de notre savoir.ellenous permettent de constater que Tatomisme, sous une forme ou une autre, apparaît à Taube même de la science. Dans Tlnde, il est complet dès le douzième siècle avant J.-C. ; il y a été, comme le constate son historien, M. Mabilleau, « non seulement la première, mais la plus constante et presque Tunique forme de la philosophie de la nature »-. On y relève deux principaux systèmes de philosophie atomistique. Le premier en date, celui de Kanada, se rapproche des idées d'Anaxagore, en ce sens qu'il admet des atomes qualitativement différents les uns des autres. Les atomes de Kanada sont inétendus ; ils sont doués d'une sorte de faculté ou de puissance (qui se rapproche

1. Lange. Geschichte des Malerialismus, 4* éd. Iserlohn, 1882, p. 511.

2. Mabilleau. Histoire de la philosophie atomistique. Paris, 1896, p. 14.

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