L EXPLICATION MÉCANIQUE NOUS SATISFAIT
et devons-nous périodiquement revenir aux conceptions que, dès l'antiquité, les philosophes ont imaginées? Les progrès de la thermodynamique nous avaient cependant fait concevoir d'autres espérances; elle semblait pouvoir nous guider à elle seule dans le domaine physique, tout en ue s'appuyant elle-même que sur des raisonnements et des priucipes formés par la généralisation naturelle de quelques lois expérimentales. Nous faudra-t-il donc toujours avoir recours à des images, à des interprétations mécaniques, sans doute si peu conformes à la nature^ ? » Ce physicien, on le voll, ne manifeste aucun enthousiasme à Tégard des théories en question, ce qui rend son témoignage d autant plus recevable.
Il est remarquable, d'ailleurs, que cette évolution ne s'opère pas par une marche constante, mais par heurts, par une sorte de mouvement de flux et de reflux. Pendant une partie du xix'' siècle, les théories atomiques étaient un peu délaissées, tombées en discrédit, du moins en apparence. M. Ostwald proclamait « la déroute de l'atomisme- ^>. M. Duhem voulait orienter la science vers un retour au péripatétisme. 11 est certain qu'à l'heure actuelle ces deux penseurs, en dépit de leur grande autorité, ne sont plus suivis en cette question que par une infime partie de l'opinion scientifique, laquelle au contraire subit, comme nous venons de le dire, une puissante poussée vers les doctrines atomistiques.
Cournot déjà avait pressenti que le succès des théories cinétiques devait avoir des raisons profondes, a Aucune des idées de l'antiquité, dit-il, n'a eu une plus grande, ni même une pareille fortune. Il faut que les inventeurs de la doctrine atomistique soient tombés de prime abord ou sur la clef même des phénomènes naturels, ou sur une conception que l'esprit humain lui suggère inévitablement '. )>
Cournot a raison, et nous pouvons à présent serrer la question de plus près qu'il ne l'avait fait. Fixons d'abord ce point essentiel : les théories cinétiques sont ojpUcatnes. Notre esprit, souvent, les exige impérieusement, et il s'en montre toujours satisfait quand il les reconnaît valables ou que seu-
1. LvciEN Poixc.vhÉ, Hevue annuelle de physique, Kcvuc pônêrale dos sciences, vol. IX, 1898, p. 429.
2. Ostwald, La déroute de lalomisme co»/em/)oratn,Reviie générale clos sciences, 1895, p. 9a3 ss.
3. CoiRNOT, Traité de l'enchaînement dea idées fond arnent aies danf^ la science et dans r histoire, Pariât 1861, p. 240.
Meyerson. 6
82 LE IIëCAKISME
lement elles ont quelque chance de paraître telles. Nous avons vu plus haut que cela résulte nettement de la pratique des savants. Mais, au surplus, quelques-uns d'entre ces derniers Tout expressément affirmé. Leibniz déjà, dans un passage fréquemment cité, constate un peu ironiquement ce caractère particulier des théories atomiques ^ Mais son ironie ne s'appliquait évidemment qu*au concept de Tatome. Quant au principe d'après lequel tout phénomène devait se réduire au mécanisme, Leibniz, nous Tavons vu. Ta proclamé aussi fermement que Descartes, et il a marqué avec une clarté parfaite que cette réduction lui paraissait nécessaire pour rendre les phénomènes intelligibles. Son grand contemporain Huygens, après avoir détini la <( vraie philosophie » comme étant celle « où les causes de tous les effets naturels sont conçues par des raisons mécaniques », ajoute : « ce qui doit se faire, à mon avis, si nous ne voulons abandonner tout espoir de comprendre quelque chose en physique- ». Des savants modernes ont été, si possible, plus explicites encore; M. E. Du Bois- Reymond, dans un passage qui rappelle étrangement celui de Huygens, définit la science comme « Faction par laquelle nous ramenons les modifications dans l'univers physique à la mécanique des atomes » et continue : « C'est un fait psychologique, que là où cette réduction réussit, notre besoin de causalité (Causalitaets beduerfniss) se trouve satisfait pour le moment ' »; Lord Kelvin écrit : « Il me semble que le vrai sens de la question : comprenons-nous ou ne comprenonsnous pas un sujet particulier en physique? est : Pouvonsnous faire un modèle mécanique correspondant*? » Ailleurs il s'exprime en ces termes : « Je ne suis jamais satisfait tant que je n'ai pas pu faire un modèle mécanique de l'objet; si je puis faire un modèle mécanique, je comprends ; tant que je
1. Leibniz, éd. Erdmann, p. 798 « Quand jclais jeune gardon, je donnai aussi dans le Vuidc et dans les Atomes : mais la raison me ramena. L'imagination était riante. On borne là ses recherches : on fixe [saj méditation comme avec un clou; on croit avoir trouvé les premiers éléments, un non plus ultra. Nous voudrions que la Nature n'allât pas plus loin, qu'elle fot finie, comme notre esprit... »
2. Christiani licGEXii Opéra reliqua. Amsterdam 1728, p. 2. « ... in verâ philosophià In quâ omnium efTectuum naturalium causae concipiuntur per rationes mechanicas : id quod meo judicio fleri débet nisi velimus omnem spem abjicere aliquid in physica intelligendi. »