MÉCANISME ET POSTULAT CAUSAL
ne puis pas faire un modèle mécanique, je ne comprends pas'. » Maxwell commence par déclarer que « quand un phénomène quelconque est susceptible d'être décrit comme un exemple d*un principe général applicable à d'autres phénomènes, ce phénomène est dit expliqué », ce qui semble conforme, on le voit, à Fopinion de Comte et de M. Mach. Mais il ajoute aussitôt : « D'autre part, quand un phénomène physique est susceptible d'être complètement décrit comme une modiGcation dans la configuration et le mouvement d'un système matériel, l'explication dynamique de ce phénomène est considérée comme étant complète. Nous ne pouvons concevoir une explication ultérieure comme nécessaire, désirable nipossible^ » On le voit, pour Maxwell, l'explication par la loi n'est pas aussi complète que celle par le mécanisme ; c'est celte dernière seule qui parait « ultime ».
Si l'analyse à laquelle nous nous sommes livré plus haut en ce qui concerne le principe de causalité est exacte, si ce principe consiste essentiellement dans l'application à l'objet dans le temps d'un postulat qui, dans la science légale, ne s'applique qu'à l'objet dans l'espace, nous devons en voir ici la preuve; les théories atomiques ou cinétiques, au moins en ce qui concerne leurs traits essentiels et durables, doivent pouvoir se déduire dece principe. C'est ce dont il est, en effet, facile de se rendre compte.
Le monde extérieur, la nature, nous apparaît comme infi* niment changeant, se modifiant sans trêve dans le temps. Cependant le principe de causalité postule le contraire : nous avons besoin de comprendre, et nous ne le pouvons qu'en supposant l'identité dans le temps. C'est donc que le changement n'est qu'apparent, qu'il recouvre une identité qui est seule réelle. Mais il y a là, semble-t-il, une contradiction. Comment pourrai-je concewir comme identique ce que je yeri^ois comme divers? 11 existe pourtant une issue, un moyen unique de concilier dans une certaine mesure ce qui parait au premier
i. W. Thomson, Conférences scientifiques et alicculionsy Trad. Fj:«;al v[ Brillocin. Paris, 1894, p. 299.
2. Mazwbll, Scientific Papers. Cambridge 1890, vol. II, p. 418. Cf. lu. La chaleur. Trad. Mouret, Paris, 1891, p. 386 : « Quand nous avons acquis la notion delà maUèPC en mouvement, et que nous savons ce que l'on entend par l'énergie de ce mouvement, nous sommes incapables d'aller plus loin et (le concevoir qu'une addition quelconque possible à nos connaissances poisse expliquer Ténergie du mouvement ou nous en donner une connaissance plus complète que celle que nous avons déjà, a
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abord inconciliable. Je puis supposer que les éléments des choses sont restés les mêmes, mais que leur arrangement s'est modifié ; dès lors, avec les mêmes éléments, je pourrai faire apparaître des ensembles fort différents, tout comme à Taide des mêmes lettres on peut composer une tragédie et une comédie (L'image est d'Aristote*). J arrive ainsi |à concevoir que « la production et la destruction des choses ne sont que la réunion et la dissolution de leurs éléments » ; c*est Leucippe lui-même qui a exposé en ces termes les fondements de soo système, mais, avant lui, Anaxagore et Empédocie avaient dit des choses analogues-.
La possibilité de cette conciliation repose évidemment sur la nature particulière de notre concept du déplacement. Le déplacement est et n'est pas un changement. Quand un corps s'est déplacé, il a bien subi une modification ; et cependant il m'apparait comme identiqueà lui-même. Cela tient d'ailleurs, nous Tavons vu, à l'essence même de notre concept de l'espace, telle que nous le retrouvons au fond non seulement des sciences physiques, même réduites à la partie légale seule, mais encore de la géométrie.
Le déplacement mapparait donc comme le seul changement intelligible ; si je veux expliquer des modifications, c*est^dire les ramener à l'identité, force me sera d'y avoir recours. Voici un corps qui me donnait tout à l'heure la sensation du froid et qui, rapproché d'un autre, en réduisait le volume ; maintenant il me brûle si je le touche et produit au contraire une augmentation du volume des corps voisins. C'est que, ou bien à la substance de ce corps s'en est jointe une autre, invisible, mais qui préexistait autre part, ou bien que l'arrangement ou le mouvement des parties du corps lui-même s'est modifié. On sait que les deux « explications » ont tour à tour dominé la science. La première a donné naissance à l'hypothèse des fluides, alors que la seconde fait le fond des théories cinétiques ; mais elles dérivent l'une et l'autre du même principe.
Négligeons pour le moment la première alternative ; nous
1. Aiistote. De la produclion et de la desiniciion. 1. I, chap. U, g 5. Le contexte ferait presque croire que celte image a été empruntée à un atomiste, bien que, nous le verrons plus tard, elle soit aussi tVaccord avec les théories péripatéticienne>. Klle se retrouve d'ailleurs chez Licréce. I. II, V. 668 ss.