IDENTITÉ PROFESSIONNELLE
Signes d'identité professionnelle
Les différentes professions peuvent apporter à l’œil et à ses annexes des modifications intéressantes pour le médecin légiste. Nous passerons en revue les nombreuses professions dans lesquelles l'organe de la vue est sans cesse exposé à des atteintes, et nous en lirerons, chemin faisant, des indications profitables à
notre élude. Sourcils.
Les professions qui obligent l’ouvrier à vivre constamment dans un milieu chargé de poussières peuvent faire subir aux sourcils des modifications importantes, variables d’ailleurs suivant la nature du corps poussiéreux. De fines particules de la substance manipulée par l’ouvrier s’insinuent petit à petit dans les sourcils et les cheveux ; à la longue, ces poussières se mêlent aux poils, y adhèrent, les englobant même et donnent aux sourcils un aspéct lout particulier. Si l’ouvrier est peu soigreux de sa personne, s’il laisse les choses aller leur train, il arrive un moment où il se débarrasse avec peine de ces incrustations.
Nous empruntons à la thèse du D' G. Drerry (Lyon, 1884), un tableau synoptique où sont notés les stigmates que présente une certaine catégorie d'ouvriers.
Sourcils poussiereux colorés en noir par la poudre de charbon de terre.
Charbonniers, chauffeurs de bateaux à vapeur et de chemin de fer, houilleurs.
Suie en poudre.
Poussière de farine (réaction de l'iode).
Fumistes.
Meuniers, boulangers.
Substances noires et grasses composées de corps gras etde poudre de chasse.
Armuriers.
Poussière noire composée de
ot salpêtre, de soufre, de charbon.
à Poussière siliceuse.
marbriers, sculpteurs.
Poussière noire d'oxyde de
RARE cuivre et d'oxyde de fer.
Poussière de ces métaux (les ouvriers sur Cuivre ont une teinte verdâtre des sourcils et pour cette raison s'appellent entre eux «verts
Tourneurs sur métaux, limeurs de fer ou de cuivre.
| | ) Aiïguiseurs, casseurs de pierre, |
de gris»).
Ebénistes. Poussière noire.
; Poussière de diverses natures, Mineurs. : = t suivant les minéraux extraits.
* Serruriers. Limaille de fer ou de cuivre.
Plâtriers, maçons. Platre en poussière ou desséché.
Ouvriers en feuillage artificiel. .
cuivre.
Hommes élégants, femmes du demi-monde et autres.
Différents noirs ou cosmétique,
| | | | Poussière verte d'arsénite de | poudre de riz, etc.
AT Pi.
Paupières.
Les stigmates professionnels se traduisent surtout par des incrustations, de véritables tatouages de grains de poudre de différente nature, chez les ouvriers travaillant dans les arsenaux et dans les manufactures d'armes, chez les mineurs, chez les artificiers, etc. |
L’insolation chez les ouvriers qui travaillent en plein air, la réverbération du calorique chez les forgerons, les fondeurs, les mouleurs et les employés de hauts fourneaux, déterminent la production d’un érythème diffus des paupières, du nez, des joues et des lèvres. Les ouvriers électriciens, les garçons dans les labotoires de chimie, y sont exposés par les gaz irritants qui surchargent le milieu ambiant. Chez les élégantes du demi-monde, les courtisanes, les artistes, c'est une couleur noirâtre,plombée,surtout accusée à la paupière inférieure et due à l’emploi de différents noirs ou cosmétiques ; souvent aussi, c’est une élongation de la fente palpébrale au moyen d’un trait tracé avec différents crayons, surtout avec le crayon de nitrate d’argent.
Cils.
Ce que nous avons dit relativement aux sourcils s'applique également aux cils. On trouve là les mêmes particularités professionnelles, les mêmes incrustations poussiéreuses. De plus, le séjour prolongé dans une atmosphère surchargée de miasmes putrides, de vapeurs ou de poussières irritantes et toxiques détermine souveut une inflammation plus où moins vive du bord libre des paupières : à la longue, les cils même finissent par tomber, laissant une surface d'implantation rouge, quelquefois ulcérée, Ces phénomènes s'observent notammeut chez les
"BIS ouvriers qui travaillent le sulfate de cuivre, chez les batteurs en grange, etc. L'absence des cils pourra donc constituer dans ces cas-là un signe professionnel d'identité d’une réelle valeur. Les vidangeurs qui sont exposés aux vapeurs ammoniacales des fosses d’aisance présentent parfois aussi une blépharite cillaire.
Conjonctives.
La conjonctive bulbaire est plus rarement le siège d’incrustations et de talouages. Celte fréquence moindre s'explique aisément si l’on se rappelle qu’une très pelite partie au niveau du diamètre horizontal du globe est exposée aux atleintes, le reste étant recouvert et protégé par les voiles palpébraux.
Néanmoins elle est susceptible de s’enflammer lorsqu'elle est exposée au contact des pousssières, des vapeurs ou des gaz irritants. Les maçons, les plâtriers, les ramoneurs, présentent souvent des conjonctiviles catarrhales plus ou moins intenses ; les soufreurs, ainsi que Bouisson l’a indiqué, sont sujets aussi aux inflammations de la conjonctive; les vidangeurs et les égouttiers, les chimistes, les garçons de laboratoire, les ouvriers on ouvrières qui travaillent l’arsenite de cuivre, etc... sont fréquemment alteints de ces sortes de conjonctivites dites professionnelles.
Les autres appareils accessoires du globe ne présentent rien de bien caractéristique. Nous signalerons pourtant un état parti culier des yeux caractérisé par des mouvements oscillatoires rythmiques, involontaires, quelquefois inconscients, et désigné sous le nom de nystagmus. Il est fréquent chez les mineurs et les ouvriers lravaillant dans les houillères ; on en a observé également quelques cas chez les couturières. Chez les mineurs on rencontre surtout le type rotaloire à excursions peu étendues : il est souvent lié à un certain degré @’héméralopie avec rétré-
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cissement du champ visuel et du verlige tenant à l’incoordination des mouvements des yeux et à de l'asthénopie accomodative.
Cornée.
La cornéeest exposée aux traumatismes de toutes sortes Partout, en effet, à la ville comme à la campagne, dans le civil comme dans le militaire, ces blessures sont d’une fréquence excessive. Tantôt, ce sont de simples contusions sans érosion ni blessure de celte membrane : ces cas sont excessivement rares ; le plus souvent, ce sont des blessures qui intéressent la cornée, pénétrantes ou non pénétrantes. Les blessures non pénétrantes s’observent particulièrement chez les ouvriers qui travaillent le fer, le cuivre; à la campagne, à l’époque des moissons, les brins de paille, les épis de blé, sont souvent la cause d’érosions cornéennes ; une branche d'arbre, un sarment, une épine, voire même une simple feuille, peuvent occas'onner upe blessure superficielle de la cornée, ainsi qu’on l’observe fréquemment chez le bûcheron, le vigneron et les gens qui travaillent dans les champs.
Les piqûres simples de la cornée, relativement rares, sont produites par des aiguilles, des épingles chez les couturières, les modistes, les tailleurs. Une cause de blessures tellement fréquente qu'elle a déterminé certains auteurs à en Caractériser la lésion du nom «d'abcès des moissonneurs » se retrouve chezles cultivateurs pendant la moisson. Le traumatisme dans ces cas peut être produit par les barbes mêmes des épis qui peuvent rester implantées dans la cornée, et par un brin de paille, de foin, accident auquel prédispose la position inclinée du moissonpeur, qui se sert encore de la faucille. Les blessures simples de la cornée sans hernie de l'iris constiluent une des affections traumatiques les plus fréquentes après les corps étrangers de cette
membrane. Les hommes par leurs habitudes, par les métiers
SU
qu'ils exercent, par les instruments qu'ils ont entre les mains y sont plus exposés que les femmes. La projection de fragments de métaux se produit chez les ouvriers qui travaillent le fer, la fonte, le cuivre, d’éclats de pierre chez les cantonniers, les cultivateurs, les ouvriers terrassiers, de fragments de bois chez le bûcheron, le menuisier, le charron.
Les corps étrangers de la cornée ont loujours attiré d’une façon particulière l'attention des chirurgiens et des ophtalmologistes.
Les hommes qui passent leur vie dans les ateliers à manier le fer, le cuivre, à ciseler les mélaux ou qui travaillent dans les fonderies y sont constamment exposés.
Ces corps métalliques se rencontrent plus souvent sur l'œil droit que sur le gauche; cela tient à ce que la plupart des ouvriers sont droiliers et à la saillie formée par le nez.
Si l’on se représente la position dans laquelle travaille l’ouvrier droitier, on comprend facilement queles particules métalliques détachées à chaque instant par les coups de ciseaux sont presque toujours projetées vers la droite.
De plus, dans celte position, la saillie du dos du nez forme un écran protecteur pour l'œil gauche et arrête les éclats qui pourraient aller l’atteindre. La liste des corps étrangers en dehors des particules métalliques dont nous venons de parler esl très consi= dérable.Ce sont de petits morceaux de pierre, de marbre chez les tailleurs de pierre et les marbriers, des grains de poudre chez les mineurs, les arlilleurs, les chasseurs, des particules de charbon chez les chauffeurs et les mécaniciens des chemins de fer et des bateaux à vapeurs, des coques de chenevis chez les cultivateurs, etc.…
Les brûlures de la cornée sont moins fréquentes, ce qui s’explique par ce fait qu’au moment de l'accident, les paupières se fer ment par un mouvement réflexe et protègent le globe de l'œil. Elles peuvent être produites par des corps métalliques rouges ou en fusion, ou par des agents chimiques.
Les premières se rencontrent surtout chez les serruriers, les
mécaniciens, les forgerons, les ouvriers employés dans des fonderies, les étameurs, etc..., les secondes s’observent chez les chimistes, les hommes de laboratoire, les fabricants d’allumettes, les maçons et sont produites par les acides sulfurique, chlorhydrique, azotique, par le phosphore, par la chaux vive ou éteinte.
Chambre antérieure.
Les observations de corps étrangers dans la chambre antérieure sont peu nombreuses. Rarement, ces corps traversent directement la membrane transparente pour aller tomber dans l'humeur aqueuse ; d'ordinaire ils y pénètrent secondairement et ne sont qu’une complication des corps étrangers de la chambre antérieure.
Iris et Cristallin.
Les signes d'identité professionnelle fournis par l'iris et le cristallin sont rares en dehors des blessures et des corps étrangers de ces organes. Ces traumatismes professionnels peuvent se voir chez les chasseurs, les cultivateurs, les terrassiers, les ouvriers travaillant les métaux, les mécaniciens, les tailleurs,. les couturières, etc.
Les causes susceptibles de les produire sont multiples : ce sont des fragments de fer, d'acier, des capsules, des grains de poudre et de plomb, une aiguille, un épi de blé, etc. Tantôt ces corps étrangers, qui ont toujours traversé la cornée ou la sclérotique, ont disparu dans le vitré ou dans l’orbite après avoir blessé l'iris; tantôt ils sont implantés sur la face antérieure de cette membrane. Dans ce dernier cas, le diagnoslic est d’ordi= naire facile, surtout lorsqu'on est consulté peu après l’accident. I n’en sera plus de même si le malade se présente assez tard, ou si le corps du délit est petit : la confusion sera facile avec un pelit abcès; une tache noire congénitale de l'iris, etc. On peut en dire
LATEE
autant des cataractes traumatiques. Le cristallin peut être atteint directement par un corps étranger qui a traversé la cornée en respectant l'iris ; ou bien le traumatisme peut porter à la fois sur l'iris et le cristallin.
Les professions qui exposent aux blessures de la lentille sont les mêmes que celles que nous avons déjà mentionnées au sujet des blessures et des corps étrangers de la coraée et de l'iris.
À propos des cataractes spontanées, il est incontestable que certaines professions semblent exercer une influence sur leur formation, en particulier celles qui exigent un travail à la lumière très vive et une application prolongée des yeux sur des objets fins et délicats. Les graveurs, les sculpteurs, les horlogers, etc., seraient plus souvent alteints que d’autres; mais ceci mérite encore confirmation. Il paraîtrait néanmoins que chez les gens du monde qui lisent et écrivent beaucoup, chez les graveurs et les sculpteurs, l’opacification du cristallin débuterait presque toujours par le segment inféro-interne ; chez les gens de la campagne, constamment exposés à l’action d’une vive lumière, les opacités, au début, se montreraient à la périphérie ou au centre sur le noyau. Eufin certaines professions exposant à des sudations fréquentes et abondantes joueraient aussi un grand rôle dans la production de la cataracte : tels, les métiers de soufileur de verre, de cuisinier, de forgeron, de blanchisseur, de chauffeur dans les chemins de fer ; il en serait de même des ouvriers employés dans les fonderies et les hauts fourneaux. Les habitants des pays chauds, au dire de Furnari, seraient aussi plus fréquemment atteints.
Vitré.
Les mouches volantes s'observent surtout chez des personnes qui ont les yeux fatigués par un travail minutieux et assidu, tel
que la sculpture, les recherches microscopiques, la gravure, la broderie, etc.
Les blessures du corps vitré par des instruments piquaats tels que des aiguilles, sont assez rares et s’observent chez les couturières, les modistes, les tailleurs. Les corps étrangers du corps vitré sont plus fréquents, ce sont presque toujours des grains de plomb ou de poudre, de petits éclats d’acier, des paillettes de fer, des fragments de capsules, des morceaux de pierre ou de verre: les chasseurs, les militairez, les ouvriers travaillant les métaux, les terrassiers, les vitriers, sont particulièrement exposés à ce genre d'accidents.
Choroïde, étine, Nerf optique.
L'irritation directe de la rétine par une lumière vive, éblouissante peut donner lieu à des congestions de la papille que l’on désigae sous le nom d'hyperhémies idiopathiques. Elles sont rares et se rencontrent chez les ouvriers employés comme chauffeurs dans les chemins de fer, dans les fonderies, dans les mines, etc. Certaines professions exposent aussi au décollement de la rétine : ce sont surtout les écoliers, les étudiants, les employés aux écritures, les couturières. Quant aux traumatismes et corps étrangers de ces organes, il s’agit d'ordinaire comme pour le corps vitré de petits morceaux de fer ou d’acier, de débris de capsule, de grains de plomb, Gefragments de verre projetés, etc. Ces accidents peuventserencontrer chezlesouvriers employés dans : les laboratoires, dans les fabriques d’eau de seltz ou de produits chimiques. Les lésions produites sont habituellement des apoplexies, des ruptures, des décollements de la choroïde etde la rétine, des apoplexies de la papille et de la macule, des neuro-rétinites traumatiques, etc.