RUE AUBER
PQ
Sur le ciel d'un bleu terne, enflammé vers le couchant d'un rouge d'incendie, zébré de vapeurs compactes et noires, s'amoncelaient de gros nuages livides, lourds et bas qui semblaient sortir de la mer. Les vagues, d'un gris de plomb, se crôtaient d'écume blanche que le vent déchirait, dispersait avec rage. Le bruit de la houle assourdissait, et, par instant, un brusque jaillissement d'eau contre la paroi des rochers atteigTiait deux piétons attardés qui se hâtaient à grands pas le long de l'étroit sentier, au bord de la haute falaise. Celui des deux qui, marchant en avant, semblait guider l'autre et lui frayer la voie, était grandi, mince; son allure ferme et légère indiquait la jeunesse ; il semblait connaître k merveille les détours périlleux. Quelquefois, quand
soufflait la brusque haleine de la rafale, il se tournait vers la bizarre figure qui le suivait par longues enjambées, et dont on n'aurait su dire, à première vue, le sexe ni l'âge. Comment reconnaître une femme dans cet être étroit et long, emmailloté d'une sorte de chape à capuchon, et dont l'agilité démesurée ne rappelait en rien la grâce ailée des déesses ? Et cependant, au bout des longues jambes dont la jupe trop courte dévoilait la maigreur, il y avait deux petits pieds d'une délicatesse inattendue, fort coquettement chaussés d'escarpins à rosettes ; très évidemment, ces pieds-là étaient la perle du logis. La prestesse des jambes ne nuisait en rien, d'ailleurs, à la volubilité de la langue chez cette singulière personne : malgré le bruit assourdissant des vagues et les secousses du vent, elle parlait sans reprendre haleine, le plus souvent sans attendre une réponse de son compagnon, qui semblait plus occupé de suivre son rêve intérieur que d'écouter ses discours. Il coupa net, même irrespectueusement, une de ses périodes : — Ne pensez-vous pas, mademoiselle Manon, dit-il d'une voix dont la sonore douceur contrastait avec sa haute et puissante stature, ne pensez -vous pas que nous ferions bien d'abandonner ce sentier qui suit trop fidèlement les détours de la falaise et de couper à travers la lande, au plus court? La tempête nous gagne, il faut nous hâter... A Saint- Briac, si l'état
de la mer le permet, nous traverserons la grève ; peut-être arriverons-nous avant la débâcle.
— Comme il vous plaira, Gilbert. Vous savez que le chemin ne m'importe guère. Faites à votre guise. Je disais donc, mon cher enfant, que vos frères sont le scandale du pays, et que leur mauvais renom rejaillit forcément sur vous, qui, pourtant, ne le méritez pas. Mais, élevé avec eux, comment croire que vous valiez mieux? Moi-même, qui vous connais depuis lenfance, je me prends à douter parfois? Seigneur ! que dirait votre pauvre père s'il vivait encore et voyait ce que sont devenus ses aînés? Un si honnête homme, d'un si austère honneur ! Qui eût pu prévoir que ses fils seraient de vrais bandits..., le mot n'est pas trop fort : buveurs, querelleurs, débauchés! L'Abbaye, où l'on entrait autrefois qu'avec respect et chapeau bas, est, aujourd'hui, le lieu le plus malfamé du pays ; il n'est fréquenté que par les mauvais garnements, et une honnête fille n'oserait, même de loin, jeter les yeux sur ses murailles. Quelle honte pour la maison de votre père ! Ah ! Gilbert, puisqu'il voulait vous le retirer sitôt, Dieu aurait dû vous donner, du moins, une mère comme les autres mères. Mais, ne parlons pas de cela, je sais que je vous afflige ; pourtant, je vous le dis, cela finira mal. Ne voilà-t-il pas que votre frère Antoine a ensorcelé la petite Rose, la fille de Jean-
le-Secl... Elle a quitté la maison paternelle et l'on sait bien qu'elle est à l'Abbaye.
— Qui a dit cela? s'écria brusquement le jeune homme. Qui l'a vue entrer? Que sait-on? Il ne se commet pas un mauvais coup dans le pays qu'aussitôt on accuse mes frères ; si quelque fille tourne mal, c'est la faute aux Arradon... Il ne manque pas de jeunes gens qui vivent de la même vie qu'eux et font aussi métier de séduire les filles. Mon Dieu ! je ne veux pas excuser mes frères, il y a pourtant en leur faveur bien des circonstances atténuantes, et, d'ailleurs, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le dit.
— Je le sais... c'est-à-dire je veux bien le croire. Ils ne sont pas, en eiïet, tout à fait sans excuse : des garçons qui, dès l'âge de douze à quatorze ans, se sont trouvés livrés à eux-mêmes, sans père, sans direction, ni conseil, car leur pauvre mère...
— Elle aussi, on la calomnie.
— Bien, bien... je le crois!... Ce que l'on peut dire pourtant sans Foflenser ni sans vous faire de la peine, c'est qu'il aurait fallu une main plus ferme que ne peut l'être celle d'une femme pour diriger des caractères comme ceux des Arradon et façonner ce dur métal.
Il y eut un court instant de silence.
— Ce qui surtout m'afflige, reprit mademoiselle Manon, ce n'est pas le mal qu'on dit de vos frères ;
en supposant que l'on exagère, ils ont tout de même assez de méfaits sur la conscience pour justifier ceux qui les attaquent ; ce qui me peine, c'est qu'on ne vous épargne pas, vous.
Et comme il levait dédaigneusement les épaules :
— Ne m'a-t-on pas affirmé, ce matin encore, qu'on vous avait vu traverser la grande rue de Saint-Servan avec cette Anglaise à votre bras... cette miss Sarah... dont le monde s'amuse ?
— On a dit vrai, répondit tranquillement Gilbert, Que voulez-vous, ma chère mademoiselle Manon, je ne sais pas humilier une femme, fût-elle la plus méprisable du monde. Miss Sarah était venue voir Pierre, qui souffre beaucoup depuis quelque temps. Antoine était absent. Pouvais-je laisser cette fille s'en retourner seule, par une soirée tempétueuse et une mer démontée comme elle l'est ce soir? Je sais bien que la traversée n'est pas longue jusqu'à Saint- Servan, encore y a-t-il de quoi effrayer une femme.
— Soit; mais une fois à terre, pourquoi vous afficher avec elle ?
Gilbert sourit.
— Ma réputation est-elle si délicate qu'elle soit à la merci d'un mauvais propos? Tant pis, ma foi !... Cette fille m'a prié de la reconduire jusqu'à sa porte, je ne sais vraiment quelle raison j'aurais pu alléguer pour refuser. Je vous l'ai dit : je ne veux pas humi-
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lier une femme, je ne suis pas un exécuteur des hautes œuvres, moi... ni un justicier. La vertu me manquerait pour ce rôle. D'ailleurs, en venant distraire Pierre de ses soufïrances, elle avait fait une bonne œuvre et je lui en savais gré.
— Ah ! mon enfant, on la dit bien dangereuse.
— Bastl... j'en ai vu bien d'autres, depuis que je sais voir, aussi jolies, aussi séduisantes. Et pourtant, je vous le jure, ces amours-là ne m'ont jamais tenté !
— Il arrive un moment où, malgré soi, l'on aime. Le diable connaît les moments favorables.
Un coup de vent roula les deux voyageurs comme en un tourbillon et les obligea de s'arrêter un instant pour reprendre haleine.
— Si la tourmente se déchaîne, dit enfm Gilbert, quand une accalmie leur permit de s'entendre, nous n'arriverons pas à la tour d'If avant dix heures.
— Ce n'est pas là ce qui m'inquiète, mon ami. C'est vous!... Allez-vous donc passer la nuit sur les chemins, si vous persistez à retourner tout de suite à l'Abbaye ? Pourquoi ne pas rester à la'Tour jusqu'à demain?
— Y songez-vous?.,. Dieu sait s'il se trouverait seulement un peu de paille dans une grange pour me servir de lit! Non, non, je ne veux avoir rien de commun avec ce vieil avare.
— Je ne pourrai pas fermer l'œil de la nuit vous sachant sous l'averse qui ne peut tarder et par ce vent de Miserere... tout cela pour moi 1
— Un peu d'eau, un peu de vent!... qu'est-ce que cela pour un homme de mon âge?
— Oh I vous êtes un brave cœur, Gilbert. Tout enfant, vous annonciez cela. Quand je pense que vous êtes si bon pour une pauvre vieille demoiselle qui n'a jamais été jolie et qui ne peut flatter l'amourpropre de personne. Non, non, ça ne peut flatter personne d'escorter Manon Du Lac. Ah ! Gilbert, vous ne saurez jamais comme c'est dur d'être laide et de voir fleurir, à côté de soi, tout le long de sa vie, de belles jeunes filles à qui vont les hommages et que les messieurs caressent du regard en passant ! Toutes mes amies se sont mariées, l'une après l'autre, moi, je suis restée. Chaque fois qu'un de nos jeunes gens faisait son choix, j'avais un moment de chagrin de ce qu'il n'avait pas pensé à moi. Dans les premiers temps, je me disais : « Mon tour viendra », et j'imaginais ce que j'aurais ce jour-là de contentement et d'orgueil. Mon tour n'est jamais venu. J'aurais dû m'y attendre, puisqu'au malheur d'être laide je joignais celui d'être pauvre. Mais, quand on est jeune, on ne voit pas les choses comme elles sont. Maintenant qu'à toutes mes disgrâces s'est ajoutée la vieillesse, je me dis : « Ce qui est arrivé devait
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être, c'était fatal et décrété le jour de ma naissance, quand ma mère détourna la tête au moment où elle me vit, tant son chagrin lut grand. » Oui, les choses devaient arriver ainsi; je me le dis, et ça ne me console pas. Car, c'est dur d'être seule. Et si, ce soir, vous aviez refusé de m'accompagner, je n'aurais eu personne pour me conduire et serais venue seule, par cet abominable temps, au risque d'être précipitée par le vent au bas des falaises ou assassinée au coin d'un champ.
— Le malheur est que je me sois trouvé ce soir sans chevaux, Antoine m'ayant emprunté les miens, et qu'aucun voiturier n'ait voulu m'en louer à cause du mauvais temps. Si vous aviez pu attendre jusqu'à demain ?
— Impossible ! impossible! mon enfant, il faut que j'arrive ce soir.
— Il se passe donc des choses bien graves là-bas ?
— Je n'en sais rien, et c'est ce qui m'inquiète. Vous connaissez mes habitudes immuables ; tous les ans, au mois d'août, je vais à la Tour d'If et j'y passe quatre semaines, pas un jour de plus, et ce séjour m'est très doux, malgré les coups de boutoir de mon cousin de Galesnes, parce que j'aime tendrement sa femme et ses deux filles, Henriette et Jacqueline. Je resterais même bien volontiers plus longtemps auprès d'elles, seulement cela ne plairait
pas à Mathieu, qui a, comme vous savez, beaucoup d'ordre et aime que les choses soient arrangées une fois pour toutes.
— Oui, je sais, votre cousin de Galesnes est un exécrable avare et un tyran qui mérite la potence.
— Oh ! Gilbert, comme vous exagérez 1 Vous vous plaigniez tout à l'heure avec raison des calomnies dont on charge tous les vôtres et vous tombez dans la même injustice. N'oubliez pas que nous sommes en un pays de légendes où toutes choses prennent des proportions fantastiques. Mathieu est rude et ses façons sont brusques; il est aussi trop enclin à économiser, mais pas autant qu'on l'imagine.
— Cela ne me dit pas le sujet de votre inquiétude, chère mademoiselle Manon.
— Eh bien, voilà. Tantôt, comme j'allais m'asseoir devant mon modeste dîner, on a introduit près de moi une femme de Saint-Briac que les dames de Galesnes ont soignée dans une grande maladie et qui leur est dévouée ; elle m'a remis un billet d'Henriette qui ne contenait que ces mots : « Viens à mon aide, vite, à tout prix, j'ai besoin de toi. » Si vous connaissiez comme moi l'immuable régularité de la vie à la Tour d'If, vous comprendriez mon effroi : pour qu'Henriette m'appelle, me dise de venir, pour qu'elle ose me demander une telle dérogation aux usages établis, sans s'être assurée du
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consentement de son père, il faut qu'un chagrin quelconque ait troublé sa raison. Je ne vous cache pas, mon enfant, que je ne sais trop quelle couleur donner à mon arrivée inattendue. Mathieu sera confondu de mon audace. Je crains que sa défiance n'en soit éveillée.
— Pauvre chère amie, votre bon cœur n'a pas hésité, mais la peur vous prend au moment d'affronter l'ours dans sa tanière.
— Il est certain, mon Gilbert, que je ne suis pas à mon aise.
— Cette jeune fille, cette Henriette, ne s'est-elle pas éprise d'un artiste, un peintre, je crois?
— Hélas I oui, mais comment sait-on cela déjà dans le pays? C'est tout un roman. Ce jeune homme, Georges Forcelles, il paraît que son nom est connu à Paris et qu'il a du talent, a vu Henriette à l'église et est devenu amoureux de sa beauté; il a réussi. Dieu sait comment, à se faire admettre au château, sous prétexte de restaurer de vieux portraits de famille.
— Comment ce grigou de Galesnes s'est-il laissé entortiller jusqu'à lui ouvrir sa bourse et sa maison?
— Vous m'en voyez surprise autant que vous. Très probablement, ce jeune homme se sera offert à restaurer ces vieilles peintures par pur amour de l'art-, et Mathieu lui a ouvert sa porte parce qu'un
artiste, un garçon sans naissance, sans fortune, qui gagne sa vie avec son talent, lui aura paru sans conséquence, aussi insignifiant qu'un ouvrier, et incapable d'attirer seulement les regards de ses filles.
— Ah I ah! ah! c'est bien fait ! La jeune Henriette n'a pas été de ce même avis sauvage.
— Les pauvres enfants se sont vus et se sont aimés. Mais, quand on a voulu parler de mariage, Mathieu est entré dans une rage d'indignation; il a brutalement éconduit le jeune homme et lui a fermé la porte au nez. Henriette ne l'a plus revu. Cependant son appel m'épouvante. Pourvu que la malheureuse petite n'ait pas commis quelque imprudence ? écrit des lettres ? qui sait ? Son père serait capable de faire un malheur, de la tuer peut-être.
— Allons donc, il y regarderait à deux fois.
— C'est que, voyez- vous, l'honneur de son nom lui est aussi cher que son argent, et ce n'est pas peu dire. Cet homme qui se prive de tout pour épargner quelques sous, qui pâtit et fait pâtir les autres, qui se lève avant le jour pour surveiller ses ouvriers, souvent plus mal vêtu que l'un d'eux ; cet homme, qui se couche l'hiver dès six heures pour ne brûler ni bois, ni chandelle, il a de l'orgueil, l'orgueil du nom, l'orgueil du rang; son château paie de mine, sa femme et ses filles sont convenablement vêtues, et elles vont à la messe le dimanche dans un vieux
carrosse d'il y a cent ans, traîné par deux forts chevaux de labour. Tout au dehors est décent, et le pauvre Mathieu s'imagine que le monde est dupe et le croit pauvre, sans doute, mais non coupable de lésinerie.
— Et c'est justement le contraire qui arrive : on le croit riche et avare, au delà sans doute de ce qui est juste.
La violence de l'ouragan hachait leur discours de silences forcés, et devint telle à ce moment, qu'ils durent concentrer tous leurs efforts pour résister à la poussée du vent qui rasait la lande, sifflait rageusement dans les bruyères et les tamaris, et, frappant les deux voyageurs de face, leur coupait la respiration et paralysait leurs mouvements. Manon, pour n'être pas renversée, dut s'accrocher au bras robuste de son compagnon. Ils eurent bientôt dépassé Saint- Briac et se décidèrent à traverser la grève pour gagner au plus court les chemins creux qui s'enfoncent dans la campagne et mènent à la Tour d'If. Ils n'étaient qu'à trois kilomètres à peine du château, mais ils avançaient péniblement sur ces grèves mouvantes oi^i, dans l'obscurité devenue compacte, tout point de repère leur manquait ; la blancheur écumeuse de la vague fouettée par la bise faisait sur le noir environnant une ligne mobile et brisée de clarté livide qui, seule, les guidait, et parfois traîtreuse-
ment leur léchait les pieds, parfois aussi leur barrait la route. Dans cette partie de la Bretagne, la mer ronge et déchire les côtes hérissées de rochers, à travers lesquels elle s'élance furieusement, quand un pli de terrain lui livre passage pour faire de brusques et profondes invasions au milieu des terres où, dans les temps calmes, elle s'étend mollement, comme reposée. C'était l'extrémité d'une de ces baies étroites et longues que Gilbert et sa compagne s'étaient hasardés à traverser pour couper au plus court.
— Ah ! mon enfant, que serais-je devenue si vous ne m'aviez pas dirigée et soutenue?
— Vous auriez eu la prudence de prendre la grande route, seulement c'est un peu long.
— Et j'aurais trouvé la porte fermée chez mon cousin. Il m'aurait fallu passer la nuit dehors, à moins de m'exposer à être dévorée par ses chiens.
— Grâce à Dieu, cette affreuse tragédie n'ensanglantera pas les annales de la Tour d'If. Encore un peu de courage et vous serez à l'abri. Si la nuit n'était pas si noire, nous verrions d'ici la tour.
Ils étaient engagés depuis quelques instants dans un petit chemin qui montait de la grève à travers une étroite dune et s'enfonçait ensuite entre deux haies touffues, où de petits chênes trapus et mutilés dominaient un fouillis d'épines, de houx et de noi-
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setiers, enlacés de lianes, de clématites et de chèvrefeuilles avec, au pied du fossé, tout une escalade d'ajoncs et de fougères, un de ces chemins délicieux, comme les connaissent seuls la Bretagne et le Bocage normand. Les deux voyageurs n'en pouvaient pas jouir dans l'obscurité épaissie encore par le couvert des arbres, mais ils pouvaient reprendre haleine, protégés un peu contre les assauts de la tourmente.
— Bon!... voilà la y>luie maintenant, s'écria Manon dans une explosion de détresse.
— Jouons des jambes, au lieu de gémir, mademoiselle Manon. Je vois une lumière au bout du chemin. C'est le gîte.
— Mais vous, mon pauvre garçon, qu'allez-vous devenir ?
— Ne vous inquiétez pas. J'irai jusqu'au prochain village oili je trouverai bien un abri. Allons! leste, ma pauvre amie, l'averse tombe drue.
La Tour d'If se compose de deux parties très distinctes : le logis et la tour, d'une origine très reculée, qui a joué un rôle, dit-on, dans les guerres contre les Normands; les créneaux rasés ont fait place successivement à un toit en poudrière, tombé en ruine peu à peu et remplacé par une toiture plate, laide et sans caractère. Ainsi mutilée et défigurée, la pauvre tour semble chercher à disparaître sous d'épaisses et compatissantes draperies de lierre qui se suspendent à chaque pierre, envahissent les fenêtres, s'accrochent aux moindres fissures et transforment sa misère en un gracieux décor. La tour regarde la mer et subit le choc des vents du large. Au pied du vieux géant, les constructions plus récentes et qui remontent au commencement du
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XVIII® siècle forment le corps de logis principal; la façade tournée au midi donne sur une cour pavée entourée de bâtiments d'exploitation et de communs et fermée d'une grille ; la façade opposée a vue sur le parc, assez vaste et en partie livré à la culture; peu ou point de fleurs, mais quelques hautes avenues, orgueil du maître, et un bois de chênes-lièges et de sapins qui descend en pente douce vers la mer, dont il est séparé par une vaste lande. Cette lande, célèbre par ses pierres druidiques, abaissée dans la partie qui touche au bois de chênes-lièges pour livrer passage à un petit ruisseau, se relève progressivement jusqu'à la haute falaise contre laquelle la mer bretonne livre ses formidables assauts.
L'apparence extérieure de la Tour d'If n'est pas mauvaise; Tintérieur seul est délabré. La porte principale du château se trouve au pied de la tour; en entrant, on aperçoit tout d'abord les dernières marches usées et noircies d'un escalier de pierre où siffle en toute saison une bise gémissante, au fond d'un vestibule dallé de pierres écornées alternativement noires et blanches ; pas de sièges le long des murs rongés par le salpêtre, presque jusqu'à moitié de leur hauteur,
A gauche, une salle à manger maigrement meublée ; à droite, un petit salon presque entièrement rempli par un billard usé et déjeté ; quelques sièges
de merisier recouverts d'étofîe fanée ; pas de rideaux aux fenélres, mais seulement des volets qui se replient à l'intérieur et entre lesquels se dresse une gaine de Boule surmontée d'une horloge, dont l'écaillé tombe et dont les cuivres sont recouverts d'une épaisse couche de vert-de-gris; de petits Amours encrassés par le temps et l'humidité grelottent aux angles. De cette première pièce, on passe dans le grand salon, où se trouvent réunis les débris les moins ruinés de l'antique mobilier du château.
C'est dans la salle à manger que ce même soir d'octobre, un peu après la chute du jour, c'est-à-dire à l'heure où mademoiselle Manon quittait sa maisonnette de Saint-Servan sous la garde de Gilbert Arradon, se trouvaient madame de Galesnes et sa plus jeune fille. Assises près de la table ronde l'une à côté de l'autre, comme si elles éprouvaient le besoin de doubler leur force en s'appuyant mutuellement, elles travaillaient à repriser du vieux linge et se pencliaient pour mieux voir vers la petite lampe, dont un abat-jour vert recueillait l'insuffisante clarté. Près d'elles, une chaise vide, un dé et des ciseaux annonçaient l'absence momentanée de la fille aînée.
Madame de Galesnes avait environ quarante-cinq ans, mais le visage amaigri, fatigué, le pli douloureux de la bouche, la faisaient paraître plus âgée; les yeux étaient beaux, les regards touchants, malgré l'ex-
pression inquiète et craintive qui en ternissait l'éclat. Sa fille Jacqueline, mince et jolie, ne paraissait pas avoir plus de seize ans, bien qu'elle en eût dixhuit ; l'ovale délicat du visage semblait un peu pâle sous la clarté languissante de la lampe; elle avait les yeux de sa mère, grands et profonds, assombris par de longs cils, le regard en était jeune et pur, un regard d'enfant, mais le nez droit aux ailes mobiles, la bouclie ferme et le menton accusé trahissaient une sensibilité plus profonde et une volonté supérieures à ce que faisait supposer l'adolescence gracieuse de ses formes. Une lourde chevelure d'un brun doré chargeait son front large un peu bas et y jetait des ombres. La mère et la fille semblaient soucieuses et tiraient l'aiguille avec un mouvement inégal et nerveux d'impatience ; elles avaient de brusques tressaillements qui les faisaient se regarder dans les yeux, sans paroles et l'oreille tendue vers les bruits étranges dont la tempête remplissait les escaliers et les corridors.
La pendule sonna huit heures.
— Déjà! murmura madame de Galesnes, laissant tomber son ouvrage sur ses genoux ; Henriette n'est pas rentrée. Oi!i peut-elle être? Tu le sais, tu dois le savoir, toi I Réponds ; où est-elle ?
— Henriette ne m'a rien dit, mère, je vous assure. Je crois qu'elle est dans le parc.
— Et non pas seule, peut-être ? Mon Dieu I que faire ? Ton père peut arriver d'un instant à l'autre, il devrait être là déjà. Et que lui dire ? J'y vais, s'écria-t-elle, ne pouvant résister à son angoisse. Je vais la chercher.
— Oh 1 restez, je vous en prie, maman. Si mon père rentre, nous excuserons Hcm'iette, nous trouverons un prétexte. Elle ne peut tarder. Mais si vous n'êtes pas là, que dirai-je? que ferai je?
— II faut que j'aille la chercher, il le faut, reprit la mère désolée. Je ne puis souffrir que ta sœur rencontre ce jeune homme la nuit, seule, à l'insu de ses parents. Depuis que ce soupçon m'est venu, je ne vis plus. Je pressentais que cela arriverait. Est-ce la première fois ? Non, n'est-ce pas ? Ils se sont déjà vus en secret? Et tu es complice de leur faute, loi, Jacqueline!
Elle répondit faiblement :
— Pouvais- je trahir Henriette?
— Oui, tu le devais ; c'était ton devoir.
— Je ne puis supporter de la voir malheureuse. Ses larmes me déchirent. Quel mal font-ils, chère maman, en se disant adieu et en s'encourageant à espérer. Écoutez, la voici !
Un bruit de portes ouvertes et fermées précipitamment et des pas rapides se faisaient entendre dans la pièce voisine, puis la porte du salon, poussée
violemment, livra passage à une jeune fille grande et belle, dont les cheveux blonds échevelés par le vent couvraient en partie le visage d'une pâleur livide ; elle tomba haletante sur un siège :
— Mon père!.., il me suit.
Son regard avait une expression d'épouvante et ses lèvres tremblaient dans une contraction d'angoisse.
Au même moment, M. de Galesnes entra; fort, large d'épaules, il apparut immense, grandi par la peur des trois femmes éperdues. Il s'était arrêté un instant pour reprendre haleine, puis, fondant sur Henriette comme sur une proie, il abaissa sa large main, la saisit à l'épaule rudement :
— Allons ! debout, s'il vous plaît, et réglons nos comptes!... Ne sauriez- vous donc vous tenir sur vos jambes?... Vous courriez si bien, tout à l'heure... Ah ! ah 1 on n'avait pas compté sur le bonhomme de père... On se gaussait de lui avec son galant. Tonnerre !
Ses dents grinçaient ; il fit un geste de menace, et la jeune coupable, tremblante, alla se blottir à genoux près de sa mère, cachant contre son sein son visage en larmes. Madame de Galesnes balbutia machinalement :
— Qu'y a-t-il, Mathieu?... Qu'a-t-elle fait? Elle ne s'en doutait que trop. Il cria :
— Silence ! Et vous, ne bougez pas ! ajouta-t-il en
se tournant vers Jacqueline, qui avait fait un mouvement vers sa sœur. Ahl l'on me trompe, ici!... On s'entend pour se jouer de moi I... Mais, morbleu ! je vous ôterai à toutes l'envie de recommencer. C'est donc ainsi que vous enseignez l'obéissance à vos filles, madame ! C'est donc là le fruit de la sainte éducation que vous leur avez donnée I C'est donc à cela qu'aboutissent vos momeries et vos patenôtres?... Ni décence ni pudeur!... Ah ! ces honnêtes personnes voient en cachette les mauvais drôles que j'ai chassés de ma maison! Elles ont des rendez-vous, la nuit, dans les bois, comme des coureuses de grand chemin !... Et ça porte mon nom ! Mais par le diable, je me vengerai, et vous ne serez pas reprise, madame, à favoriser les désordres de vos filles. Henriette releva son visage défiguré par les pleurs.
— Ma mère est innocente de tout !... Je le jure!... Moi seule suis coupable...
Sa voix se brisa dans un sanglot.
— En vérité ! vous avez appris cela toute seule? Mes compliments, mademoiselle !... Malheureuse, reprit-il d'une voix tonnante, vous osez avouer votre honte ! Demain, entendez- vous, demain, je vous mènerai dans une maison où l'on corrige les filles trop avisées. Vous servirez d'exemple à celles qui seraient tentées de vous imiter. Vous avez entendu?
— Mon père, reprit la tremblante fille, vous
ferez de moi ce qu'il vous plaira, vous êtes le maître. Laissez-moi vous dire pourtant que j'aime Georges Forcelles. Daignez consentir...
— Jamais ! jamais 1 Un va-nu-pieds, un misérable! Elle sanglota:
— Ne me réduisez pas au désespoir, par pitié. Je ne suis plus une enfant. J'ai vingt-quatre ans. A cet âge-là, on a le droit...
Elle n'acheva pas ; un flot de sang monta au visage de M. de Galesnes.
— Des droits 1 Elle ose parler do ses droits I elle me tient tête I Et les autres trouvent cela tout simple ! Et l'on me brave, l'on me brave I
Il suffoquait ; habitué à voir tout plier devant lui, l'ombre même d'une résistance l'exaspérait. Il avait saisi un lourd chandelier de bronze, comme pour en écraser la rebelle. Jacqueline s'élança, frémissante et toute droite, devant son père, le regarda en face, sans un mot. Il s'arrêta, toisa du regard ce frêle et fragile obstacle opposé à sa colère, et désarmé peutêtre par cette faiblesse, il laissa retomber son bras, Puis, tourné vers Henriette, impérieux, il cria :
— Sortez! et soyez prête demain, à la première heure, avec votre bagage tout préparé. Vous avez compris ? Vous savez que mes ordres ne souffrent pas de réplique. Vous m'avez outragé, vous serez enfermée pour le temps que je jugerai convenable. Allez !
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Les deux sœurs disparurent comme des ombres.
Quand la porte se fut refermée, M. de Galesnes jeta un regard irrité sur sa femme, qui, terrassée d'etiroi, la gorge sèche, sans larmes, sans voix ni pensée, défaillait de douleur, et marcha à grands pas bruyants et saccadés à travers le salon.
— Elle ira au couvent ! Une maison de correction, voilà ce qu'il faut à ces coureuses d'aventures. IN"a-t-elle pas osé parlé de ses droits ? C'est ce di'ôle qui lui aura mis en tête de pareilles billevesées... Je me moque pas mal de ses droits... Ma parole !... c'est à devenir fou. Je saurai bien montrer que je suis le maître, morbleu! Qu'on ne l'oublie pas!... Livrez donc votre honneur aux femmes ! Je ne leur ai confié que cela, mon honneur, mon nom, elles le traînent dans la boue... Mais, vive Dieu 1 je ferai un exemple... Elle sera enfermée, et lui, ce garnement... voleur de dots, je le ferai rouer de coups, s'il ose encore rôder autour de ma demeure... le misérable.
Madame de Galesnes n'entendait plus ; la voix, tour à tour tonnante et sourde de son mari, retentissait autour d'elle, comme au dehors l'ouragan déchaîné, force indomptable contre laquelle toute résistance est vaine. Les paroles furieuses de son mari martelaient ses nerfs endoloris sans qu'elle parvînt à en saisir le sens ; une seule pensée fixe et
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désespérée l'étreignail à travers le fracas de menaces et d'injures dont se soulageait la colère de M. Galesnes : c'est que sa fille allait partir et subir loin d'elle, seule, parmi des inconnues, un châtiment ignominieux. Elle aurait voulu courir près d'elle, la consoler, l'encourager, pleurer avec son imprudente enfant. Mais elle n'osait remuer. M. de Galesnes passait et repassait devant elle sans se lasser, faisant craquer sous son pas lourd le vieux parquet de chêne. Cela dura longtemps. Enfin, il s'arrêta brusquement devant sa femme, qui eut un soubresaut de peur :
— Vous ne dites rien?... A quoi pensez-vous?
— Je ne pense pas... Je pleure, balbutia-t-elle en levant vers lui ses yeux rougis et son pâle visage.
— Au lieu de pleurer, allez prêcher la résignation à votre fille... et l'aider à choisir les bardes dont elle aura besoin pour un temps... indéterminé.
Un grand frisson traversa le cœur de la mère, qui se leva, chancelante, sans risquer un mot en faveur de la condamnée. Elle savait trop bien que tout effort pour fléchir en ce moment le père irrité n'eût fait que l'exaspérer et l'enducir ; le silence, la soumission pouvaient seuls ménager quelques chances de pardon pour l'avenir. Elle traversa, toute faible, le grand salon et touchait à la porte, quand la voix de M. de Galesnes la retint :
— Que vos exhortations ne soient pas longues.
IDYLLE NUPTIALE 2o
n'est-ce pas ? Courtes et bonnes ! Et que les lumières soient vite éteintes. Je n'aime pas le gaspillage... Et qu'est-ce que ce désordre ? Que font là tous ces linges épars ?
Madame de Galesnes revint docilement près de la table où, dans son trouble, elle avait laissé l'ouvrage de la soirée, prit chaque objet, le plia soigneusement de ses mains tremblantes, rangea les petits outils de travail de ses filles et se retira quand tout fut à sa place accoutumée, tandis que M. de Galesnes vérifiait soigneusement chaque fenêtre et chaque porte pour s'assurer qu'elles étaient solidement fermées.
Dès qu'elle eut quitté le salon, madame de Galesnes traversa en courant le vestibule et gravit précipitamment l'escalier. Tout l'édifice semblait frémir sous les assauts du vent, des sifflements aigus, de longues plaintes sanglotaient dans les corridors, montaient et descendaient autour d'elle, et ce désordre des choses était en lugubre harmonie avec la désolation de son cœur. Arrivée au second étage, elle traversa un court corridor et, poussant une porte sous laquelle filtrait un rayon de lumière, elle entra; c'était la chambre de ses filles, construite dans l'épaisseur de la tour.
Henriette et Jacqueline, assises l'une près de l'autre sur le lit de l'une d'elles, se tenaient embrassées et causaient à voix basse; elles tournèrent vers leur
mère leurs joues meurlries de pleurs. Madame de Galesnes courut à elles et, les prenant dans ses bras, pressa contre son cœur leurs deux jeunes têtes.
Pendant un instant, elles pleurèrent en silence.
— 0 mère, pardon !... pardon! murmura Henriette.
— Qu'as-tu fait, malheureuse enfant? Désobéir à ton père... tromper ta mère..., car tu m'as trompée, Henriette!... C'est mal; j'avais confiance, comment me serais-je défiée de toi? Et combien de fois as-tu vu ce jeune homme ainsi... en secret?
— Une fois seulement, avant ce soir. . . , pendant quelques minutes..., et c'est le hasard seul qui avait amené la rencontre...
— Le hasard seul, Henriette?
— Je veux dire que je ne me doutais pas qu'il errait dans le bois dans l'espoir de me revoir...
— Et c'est dans cette rencontre fortuite que vous étiez convenus du rendez-vous de ce soir?... Et tu as pu porter ce secret près de moi des heures... des jours... sans in'ouvrir ton cœur?...
— Pardon! pardon!... Ah! maman, ne pleurez pas. Vos larmes me désespèrent... Je voudrais mourir pour les expier...
— Comment ne te pai*donnerais-je pas, pauvre fille, quand tu vas être si sévèrement châtiée !
— Croyez-vous donc que mon père soit impitoyable demanda Jacqueline avec angoisse.
— Impitoyable, oui... .J'ai lu notre arrêt dans ses yeux... Demain, il emmènera Henriette, et c'est notre soumission seule qui pourra abréger la peine.
Après un silence coupé de baisers et de larmes :
— Viens, dit tout à coup madame de Galesnes en attirant Henriette près de la lumière fumeuse qui tremblotait sur la cheminée, viens que Je te voie.
Et saisissant à deux mains la belle tête de sa Mlle, elle la contempla ardemment à travers le voile <Ie ses pleurs.
— Ma tille... mon cher trésor... quand te reverrai-jc? Reste ainsi, reste encore, que mes yeux se rassasient de toi... Si, du moins, je te savais heureuse, je saurais supporter ton absence si je pouvais croire que tu ne soufîres pas, que tu es gaie... comme tant d'autres jeunes filles de ton âge, je bénirais Dieu de ton éloignement... Ah! quelles sont heureuses les mères qui voient sourire leurs enfants ! . . .
Les deux sœurs échangèrent un regard profond .
— Est-ce vrai, mère, que vous seriez consolée, si j'étais heureuse?... Dites-le encore, et Dieu fera ce miracle peut-être.,.
A ce moment, le pas lourd de M. de Galesnes retentit dans le corridor, il frappa à la porte :
— Eh bien!... l'on veille encore! dit-il de sa voix brève; vite au lit et qu'on éteigne!
28 IDYLLE NUPTIALi:
Jacqueline se hâta de soufïïer la lumière, mais le père ne s'éloigna pas.
— Il me semble qu'on ne m'a pas compris! madame de Galesnes, faut-il que je vous offre le bras pour vous reconduire à votre appartement?
— Je viens, me voici, s'empressa de dire la pauvre mère.
Et serrant une fois encore sa fille dans ses bras, elle suivit son mari.
Les deux jeunes filles restèrent quelque temps immobiles, écoutant le bruit des pas qui s'éloignaient, puis Jacqueline se tourna vers sa sœur.
— Eh bien! es-tu résolue?... C'est le moment
d'agir.
Henriette restait silencieuse, promenant autour d'elle des regards irrésolus.
— As-tu quelque doute? demanda encore Jacqueline.
— Oui, oh! oui, j'ai des doutes et une montagne de chagrin sur le cœur. Je n'ose ni partir, ni rester. Ah ! Jacqueline, autre chose est de rêver la délivrance, d'amuser sa douleur par de longs espoirs, autre chose est d'accomplir, quand l'heure est venue, ce que l'on a osé rêver... Tiens! en-
tends-tu l'averse qui fouette les vitres ces clameurs, ces plaintes sinistres qui assiègent la maison... C'est l'image de la destinée qui m'attend, désordre, ténèbres, tempête et lutte. Je suis si peu faite pour la lutte !
— Alors, tu veux te soumettre... accepter l'emprisonnement qui t'attend et renoncer à ton amour ?
— Non, hélas! non... Je ne puis renoncer à Georges... Je l'aime et je sais que je suis aimée...
— Eh ! qu'importent quelques mauvais jours à traverser, quand le soleil luit là-bas, et qu'on marche vers le soleil... Quand tu as écrit à Manon de venir pour tenter un effort désespéré près de mon père, — certaine, à peu près, que cet effort serait inutile, — tu étais décidée à user des droits que la loi te donne et à supporter toutes les conséquences, si pénibles qu'elles pussent être, de cet acte légal. Les menaces de mon père ont-elles ébranlé ton courage? Auras-tu la liberté d'agir dans cette
maison, où il va te conduire et où tu seras l'objet de rigueurs particulières?..,
— Je le sais... je sais tout cela, mais, Jacqueline, j'ai peur. Au moment de fuir honteusement la maison palerneLe, j'hésite... je tremble...
— Pourtant, tu ne tombes pas dans le vide en sortant d'ici. Georges te conduira chez sa mère où tu attendras honorablement le moment de votre
mariage... Ah ! chérie... je veux te voir heureuse, je le veux , je le veux I
Elle serra passionnément sa sœur dans ses bras, s'cfforçant par cette étreinte de faire passer en elle un peu de son énergie, un peu de cette flamme d'amour qui brûlait en elle, sans objet défini, comprimé par leur existence exceptionnellement dénuée de douceur et de joie.
— C'est vrai, je ne suis pas digne de Georges, si je ne risque rien pour l'amour de lui...
Un coup de cloche sonore, suivi d'un autre plus prolongé mit en branle toute la maison ; les chiens hurlèrent dans leurs chenils et l'on entendit la voix de M. de Galesnes qui grondait.
— C'est Manon ! la pauvre Manon !... elle a reçu ta lettre ce soir, elle est partie, malgré l'ouragan.
— J'ai eu tort de lui écrire. Mais comment me procurer un peu d'argent, sinon par elle ?
— Pauvre chère Manon ! Qu'est-ce que mon père va lui dire? Comment va-t-il la recevoir?...
— Elle aurait dû attendre à demain, mais elle serait arrivée trop tard !... Grâce à son dévouement, je vais avoir quelques ressources, sans être obligée de recourir à Georges.
Cependant M. de Galesnes appelait, par une fenêtre, le jardinier.
— Va voir qui sonne, criait-il, emmène avec toi
Schnapp el Pille-Loup, et si tu vois quelque figure suspecte, lâche les chiens ! Prends garde à ta lanterne, elle va s'éteindre... surtout n'introduis personne ici. Il n'y a que des vagabonds qui rôdent par la campagne à cette heure.
Il se tut un instant, tandis que les chiens déchaînés aboyaient furieusement. Des tourbillons de pluie et de vent s'engouffraient par la fenêtre ouverte, et empêchaient d'entendre les voix du dehors. Les deux jeunes filles se laissèrent doucement glisser jusqu'au premier étage, où leur mère anxieuse attendait sur le seuil de sa chambre et se blottirent contre elle.
— C'est Manon, murmura Henriette, je lui avais écrit, et...
— Folle!... folle et coupable enfant! dans quel dédale de maux, tu nous entraînes avec toi !
Cependant la voix grondeuse de M. de Galesnes s'éleva de nouveau.
— Qui t'arrête? cria-t-il en se penchant au dehors; pourquoi restes-tu à parlementer? Lâche les chiens, te dis-je... Par les cornes du diable ! je crois que le drôle se met en devoir d'ouvrir la grille. Viens ici, vaurien !... S'entend-il avec des bandits pour m'assassiner et dévaliser le château? Ici, Jean-Marie... animal !
Mais Jean-Marie n'entendait pas, et M. de Galesnes le voyant revenir, escorté de deux personnes que la
lueur agitée et faible de la lanterne empêchait de distinguer, descendit en jurant jusqu'au rez-dechaussée et enlr'ouvrit la porte, solidement retenue par une chaîne.
— Répondras-tu à la fin?... Qui t'a permis d'ouvrir la grille? Ma maison est-elle une auberge pour les mendiants et les voleurs ?
— Excusez, m'sieu... c'est pas des voleurs, glapit le jardinier... c'est la cousine de monsieur, mademoiselle Manon Du Lac... Fallait-y donc pas la faire entrer ?
— Manon? Au diable la vieille folle! cria-t-il sans souci d'être entendu.
— C'est moi, oui, ce n'est que moi, mon bon Mathieu, soupira Manon en avançant dans l'entrebâillement de la porte son maigre visage, fouetté par la pluie et le vent, où la frayeur et le désir de paraître à son aise produisaient un effet inexprimablement comique.
— Ah ! c'est vous ! grommela-t-il d'un ton bourru, tout en ouvrant cependant la porte. Qui diantre vous amène à pareille heure et par cette tourmente? Revenez-vous du sabbat, pour troubler ainsi le sommeil des honnêtes gens? Allons ! entrez vite; il ne fait pas bon rester dehors.
— C'est que, mon cher Mathieu, je ne suis pas seule.
— Hein I Qui est ça? demanda-t-il renfrogné et défiant, en voyant entrer Gilbert, qui s'arrêta frappé de surprise, les yeux sur l'escalier au fond du vestibule, où les deux filles de M. de Galesnes et leur mère attendaient, inquiètes, l'issue du colloque et le sort qui serait fait à Manon. Jacqueline, penchée en avant, protégeait de la main une bougie que les l'afales menaçaient d'éteindre et la lumière, renvoyée vers elle comme par un écran, éclairait sa tête fine et paie, et ses grands yeux où semblaient courir des étincelles. Et le groupe de ces trois femmes était comme une vision fantastique dans ce fond d'escalier obscur, où, seules, distinctes, parmi ce chaos de choses noyées d'ombre, elles apparaissaient suspendues entre ciel et terre.
Cependant Manon, troublée et craintive, s'efforçait d'expliquer la présence de Gilbert et balbutiait devant l'air bourru de son cousin ; tremblant de quelque algarade qui tomberait sur son jeune compagnon, elle n'arrivait pas à se faire comprendre. Gilbert s'en aperçut el jugea à propos d'intervenir :
— J'ai eu l'honneur d'accompagner jusqu'ici mademoiselle Manon Du Lac, et si je me suis permis de franchir votre seuil, monsieur, c'est que j'espère avoir par vous un renseignement précieux pour le repos de ma nuit. Je comptais retourner ce soir à pied chez moi, mais le temps...
— Permettez-moi de vous demander, monsieur, a qui j'ai l'agrément de parler en ce moment?
— Je croyais avoir entendu mademoiselle Manon vous le dire à l'instant... Je me nomme Gilbert Arradon.
— Ah ! ah I il me fallait vous l'entendre dire à vous-même pour le croire. Ce n'est pas un Arradon que je m'attendais à voir choisi par une vertueuse demoiselle pour l'accompagner dans ses aventures nocturnes.
— Toujours plaisant, Mathieu, hasarda Manon, en s'efforçant de rire.
— Enfin, monsieur, reprit le maître du logis, que puis-je pour votre service? 11 va sans dire que je vous remercie de votre courtoisie à l'égard de ma cousine, mais je dois vous prévenir que, pris ainsi à l'improviste, l'hospitalité que je pourrais vous offrir..,
— Ne vous mettez point en peine de cela, monsieur. Je dois retourner chez moi cette nuit, je n'attends de votre obligeance qu'un renseignement. Pensez-vous que je trouve à la Croix-Jean, cette petite auberge sur la lisière de vos terres, une voiture ou, du moins, un cheval qui me ramène à l'Abbaye-aux-Eliges ; et pourrais-je m'autoriser de votre nom pour me faire ouvrir, car il est onze heures et les gens dorment, sans doute.
M. de Galesnes, satisfait de cette solution, acquiesça
au désir de Gilbert et lui offrit même de le faire conduire par Jean-Marie. Mais Gilbert refusa et, serrant autour de lui son manteau ruisselant d'eau, prit congé de Manon.
— Un chasseur est habitué au mauvais temps, dit-il pour la consoler, et il sait s'orienter même la nuit.
Il salua M. de Galesnes et leva les yeux vers l'escalier, mais l'apparition s'était évanouie et son regard se perdit dans le noir ténébreux du profond vestibule.
Quand la porte se fut refermée derrière lui, M. de Galesnes se trouva seul en face de sa cousine, transie de froid et de peur, éclairés l'un et l'autre par une petite veilleuse tremblotante, que l'usage était d'allumer chaque soir devant une statuette, grossièrement enluminée, mais d'une antiquité vénérable, représentant l'archange saint Michel triomphant du dragon.
— Çà, dit-il, en couvrant la vieille demoiselle dun regard inquisiteur, peut-on savoir, sans indiscrétion, l'étrange fantaisie qui vous a mise en route sous la garde de ce protecteur plus étrange encore ?
— Ne dites pas de mal de Gilbert, Mathieu, s'écria la vieille demoiselle empressée à faire dévier l'interrogatoire ; c'est le meilleur cœur et le plus brave garçon de la terre.
— Belle garantie, ma foi ! mademoiselle Manon
Du Lac, mon ingénue cousine, vous me prenez pour un niais, si vous croyez que votre caution ait quelque crédit près d'un vieux pécheur tel que moi ! C'est affaires aux naïvetés rances de ces demoiselles de la congrégation de se payer de pareilles bourdes.
— Je vous assure, Mathieu, que je le connais depuis son enfance.
— Ta, ta, ta! Tous des pas grand'chose, ces Arradon, fils dégénérés d'un honnête homme... Peu m'importe, après tout, ce que vaut ou ne vaut pas ce garçon ; il n'a pas assez d'importance pour nous tenir debout dans ce vestibule. Montez, je vous prie, et veuillez m'expliquer, chemin faisant, ce qui me vaut votre apparition nocturne, qui serait fantastique si elle n'était grotesque... à cheval sur la tempête, en compagnie d'un jeune diable, de fort belle apparence... j'en conviens.
— Voilà, mon ami. C'est fort simple, tout à fait simple, bredouilla Manon qui, dans son âme, se recommandait à tous les sains du paradis. Ah ! ma cousine, ma bonne amie, comment debout encore à pareille heure ! Et mes petites cousines aussi !...
— Nous avons reconnu votre voix, ma chère, et nous n'avons pas voulu remettre à demain le plaisir de vous souhaiter la bienvenue...
— C'est bon I c'est bon ! grommela le maître ; on se complimentera mieux au grand jour. Que chacun
rentre chez soi, ajouta-t-il, avec un coup d'œil sévère à ses filles et qu'on n'oublie pas qu'il faut être levées de grand matin.
Les deux sœurs obéirent silencieusement, non pourtant sans avoir embrassé tendrement la vieille demoiselle, et l'étreinte d'Henriette se prolongea assez pour arracher un mouvement d'impatience à M. de Galesnes, qui de nouveau interpellait sa cousine :
— Je ne sais toujours pas ce qui vous amène, ]\Janon, et vraiment je suis curieux de l'apprendre.
— Mon Dieu ! . . . voilà, répondit Manon avec une désinvolture qui tenait du désespoir ; j'ai un conseil à vous demander au sujet de mes affaires... de mes fermes.
— Diable ! diable ! menaçaient-elles de s'envoler, que vous n'ayez pu attendre jusqu'à demain? ricana Mathieu de Galesnes.
— Oui... justement... c'est-à-dire pas tout à fait, déclara résolument Manon. Il s'agit de Petite-Mare, vous savez, Mathieu... Le fermier ne paye pas.
— Il faut le mettre à la porte... Je vous aurais dit cela demain matin aussi bien que ce soir. Estce tout ?
— Non certes I . . . Cela n'expliquerait pas ma hâte de vous voir.
— Pas du tout ! Alors ?
■^— Il me doit une assez forte somme, et la vente
de ses meubles ne m'indemniserait pas. Or mon notaire m'offre de m'acheter Petite-Mare pour un de ses clients; il propose un chiffre qui... qui... Enfin, je ne sais que faire, et il faut donner réponse demain matin... Voilà!... s'écria- t-el le avec un soupir de délivrance, quand elle fut arrivée au bout de ^a laborieuse improvisation, non sans demander secrètement pardon à Dieu de celte accumulation de mensonges.
— Ah ! grommela M. de Galesnes, étonné et vaguement défiant, et la somme qu'on vous offre...?
— Seize mille francs ! lança-t-elle hardiment.
— iN'acceptez pas ! c'est une volerie... Votre notaire est un misérable... Pelite-Mare vaut vingt-cinq mille francs au bas mot. . .
— Alors vous me conseillez...
— Denvoyer votre notaire au diable avec son client, et de mettre le fermier à la porte.
— Merci, mon ami, mon cher Mathieu ! Me voilà toute contente de n'avoir pas à prendre de moimême une décision. Je m'en irai tranquille demain matin, avant le déjeuner, ajouta-t-elle pour se concilier tout à fait son cousin...
— Mais, en attendant, il faut vous coucher et rien n'est prêt.
— Me coucher, mon bon ami "? C'est bien cela vraiment qui in'embarrasse ! N'y a-t-il pas des fau-
teuils, d'excellents fauteuils où je dormirai aussi bien que dans un lit ! Ah I c'est bien pour moi qu'il faut se gêner !
— Manon couchera dans ma chambre, s'empressa de dire madame de Galesnes, dont le cœur gonflé de douleur avait besoin de s'épancher dans celui de sa fidèle et compatissante vieille amie.
— Eh bien, bonne nuit, et pas trop de bavardages, u'est-ce-pas ? reprit-il avec un regard qui prescrivait la discrétion à sa femme.
Peu d'instants après, un grand silence régnait sur le château. Chacun dormait ou semblait dormir.
Les pâleurs grises de l'aube blanchissaient le ciel enfin apaisé, lorsque Jacqueline de Galesnes sortit lentement, avec précaution, de sa chambre ; elle tenait d'une main un mince paquet, entouré d'une étofTe de couleur sombre, et de l'autre s'appuyait contre la muraille, comme pour diminuer le poids léger de ses pieds sur le parquet à peine effleuré. Sa sœur suivait, enveloppée d'une mante noire , et le visage caché sous un chapeau à larges bords recouvert d'un voile épais. Toutes les deux, à chaque pas, s'arrêtaient pour écouter si quelque craquement du vieux plancher n'éveillait personne; elles traversèrent le petit corridor attenant à leur chambre, descendirent les brefs degrés menant au palier supérieur de l'escalier, et Jacqueline commençait à des-
cendre plus bas tnicore lorsqu'un sanglot d'Honriette l'arrêta. La pauvre enfant semblait ne pouvoir s'arracher et, les yeux sur une porte close, pleurait et se tordait les mains.
— C'est là, murmurait-elle, là que dort ma pauvre mère 1 Si je pouvais la voir une dernière fois, contempler une fois encore son cher visage de douleur. Puisse-t-elle dormir toujours !
— Viens, chérie, supplia Jacqueline ; le jour va paraître...
— Tu la verras, toi, à son réveil 1 Baise pour moi ses cheveux blancs, ses pauvres joues amaigries et ses mains qui toujours tremblent. Dis lui qu'elle me pardonne I Tu lui diras, n'e^i-ce pas ? que je l'aime, que je l'aime !
— Viens, pauvre petite, tu te perds...
Elle prit la main de la triste fugitive et l'entraîna; avec un grand battement de cœur, elles passèrent devant la chambre de leur père, et leurs jambes pliaient sous elles dans l'excès de leur émotion. Au bas de l'escalier, elles marchèrent plus hardiment sur les dalles du vestibule, traversèrent la salle à manger, l'office, puis une vaste pièce consacrée aux provisions de fruits et de légumes et pénétrèrent dans une petite salle basse où M. de Galesnes serrait ses instruments de jardinage. Jacqueline se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit après quelques efforts, mais de
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lourds volets extérieurs restaient encore fermés et les crochets de fer rouilles résistèrent. La pauvre enfant se mit les doigts en sang inutilement, rien ne bougea. Henriette essaya à son tour, mais ses mains frémissantes étaient incapables du moindre effort.
— Allons-nous échouer ? gémit-elle atterrée. Elle se remit à l'œuvre sans mieux réussir, et
cependant le jour commençait à filtrer à travers les panneaux disjoints.
— Dans quelques instants, il sera trop tard, soupira Jacqueline désespérée.
Et cherchant vaguement autour d'elle, ses yeux s'arrêtèrent sur une massive serpette dont elle s'empara, et elle en frappa un coup sur le crochet rebelle, qui recula de quelques lignes.
— Tu vas réveiller mon père 1 s'écria Henriette épouvantée .
— Le tout pour le tout ! répondit Jacqueline en frappant un second coup, puis un troisième.
Les crochets cédèrent, et le pesant volet roula sur ses gonds avec un léger grincement.
Un air froid et vif frappa leurs fronts palis. Elles se regardèrent, s'étreignirent fortement et demeurèrent quelques instants embrassées.
— C'est toi que je plains, murmura laînée. J'ai peur pour toi.
— Ne crains rien... Dieu me garde...
— C'est toi qui l'as voulu, n'est-ce pas? S'il t' arrivait malheur...
— Rien ne m'arrivera, répondit-elle en essayant un pâle sourire. C'est moi qui l'ai voulu ! J'ai confiance... Quand vous serez mariés, vous m'aimerez un peu tous les deux, n'est-ce pas ?
— Maman 1 maman ! sanglota Henriette en une plainte d'enfant ?
— Pars vite! adieu! Tu n'as rien oublié? La bourse de Manon?
— Je l'ai !
— Écris-lui souvent, nous saurons par elle de tes nouvelles.
- Oh ! oui, souvent.
Henriette posa le pied sur le rebord de la croisée et sauta sur la terre mouillée. Elle se retourna vers sa sœur qui lui souriait à travers ses pleurs, et disparut derrière les massifs du parc.
— Que Dieu te conduise et te bénisse, pauvre chérie ! murmura Jacqueline quand elle ne la vit plus.
Elle referma tout soigneusement, et passant devant la chambre toujours silencieuse de son père, elle fut prise de défaillance et dut s'appuyer au mur ; la terrible violence dont il était capable lui mit un grand frisson d'épouvante au cœur, malgré son cou-
rage. « Qui peut savoir, pensa-t-elle, ce que va m'apporter le jour qui se lève ? »
Elle remonta sans bruit dans la petite chambre qu'elle avait jusqu'alors partagée avec sa sœur, et s'assit sur le lit, où depuis l'enfance, Henriette dormait chaque nuit près d'elle. L'anxiété la préservait de l'attendrissement. Q'allait-il arriver? Elle ne pouvait l'imaginer; peut-être irait-elle prendre la place d'Henriette dans celte maison de honte dont avait parlé son père. Peut-être, dans un premier flamboiement de fureur, serait-elle maltraitée, brutalisée. Jamais, pourtant, elle ne l'avait été. Mais elle savait son père capable de cette sorte d'ivresse aveugle et féroce que produit la colère. Elle l'avait vu tuer d'un coup de fusU un cheval qui se cabrait et refusait d'avancer ; la colère l'avait emporté, ce jour-là, sur l'avarice. Un autre jour, il avait failli étrangler de ses puissantes mains un valet de ferme qui l'insultait. Il ne faudrait pas grand effort contre elle, si mince et si frêle! Ces pensées, combattues par une sorte de confiance instinctive, tournoyaient dans son cerveau. Puis elle suivait par la pensée la fugitive, la timide et inexpérimentée fugitive. Avait-elle su trouver son chemin? Réussira-t-elle à atteindre la station du chemin de fer avant que son père l'eût rejointe? Des doutes torturaient sa conscience : avaitelle eu raison de pousser sa sœur à la révolte, à la
fuite? Était-ce bien ce qu'il y avait de mieux à faire ? Devaient-elles se fier aux conseils éperdus du désespoir? Jamais jusqu'alors, la résistance à la volonté paternelle ne s'était offerte à leur esprit sous cette forme de bravade et de révolte ouverte. Quand, sous l'impulsion de Georges Forcelles, dont l'amour impatient s'irritait des obstacles, et qui, rappelé à Paris pour des travaux importants, voulait emporter l'assurance d'un commencement d'action, Henriette s'était hasardée à appeler Manon ; elle n'avait pas pensé que l'excellente fille prendrait strictement au pied de la lettre les termes de son billet, jusqu'à venir inopinément le même jour. Elle s'était figuré, au contraire, qu'elle préparerait son arrivée et trouverait quelque prétexte pour la rendre vraisemblable, qu'alors on se consulterait ensemble, que Manon prendrait les avis d'un homme de loi et saurait ainsi la marche à suivre pour forcer le consentement de M, de Galesnes, et tout cela gagnait du temps, rejetait dans l'avenir les déclarations de guerre, les graves résolutions, et faisait, pendant cela, planer sur la séparation des jeunes amants un jour adouci de lointain et fortifiant espoir. Mais voilà que les incidents de la veille avaient brusqué le dénouement, amené l'irrémédiable catastrophe.
Et Jacqueline, dans l'inquiet tourment du remords, flottait incertaine parmi les pensées les plus con-
traires. Les mains jointes abattues sur ses genoux, sans prière el sans larmes, elle cherchait vaguement du regard dans la froidure blême de l'aube automnale un point d'appui pour l'inconstance de ses pensées. L'heure passait, insensible à ses songes anxieux, et tout à coup un rayon vif jaillit par l'étroite et profonde fenêtre, colorant de rose toutes les laides choses qui l'entouraient, les antiques lits de noyer grossièrement menuisés, la commode vulgaire, les rayons de bois blancs où se trouvaient rangés côte à côte quelques livres de classe, près de recueils de prières, et la toilette revêtue de mousseline festonnée par elle, seule élégance de son pauvre réduit ; tout resplendit sous l'assaut du jour, et l'àme abattue de Jacquehne s'anima de courage et d'une force nouvelle. Elle alla s'agenouiller et pria près de la fenêtre ouverte sur l'or diapré des bois et par delà la lande fleurie, sur la mer lointaine, visible à peine par une coulée du vallon. Des bruits s'éveillèrent au dehors, murmure puissant de vie épars dans la paix assoupie du matin, des coqs lançaient dans l'air sonore leurs appels de clairon, des chiens aboyaient; parmi le meuglement des vaches aspirant l'odeur savoureuse des champs, on distinguait des appels de voix et le grincement des lourdes charrettes retentissantes. Mais, quand Jacqueline perçut à l'étage au-dessous d'elle un pas impérieux martelant le plan-
cher des corridors et les dalles de l'escalier, une sueur perla sur son front ; son cœur cessa de battre et une envie terrifiée la prit de se sauver, de se cacher, d échapper à tout prix, fût-ce en se précipitant par la fenêtre, dans l'inviolable refuge de la mort.
Ce ne fut qu'un instant; elle se ressaisit, se reprit au devoir de vivre, à sa tendresse pour sa mère. N'était-ce pas assez pour la pauvre femme de la fuite de sa fille aînée, et de l'injuste, offensante responsabilité qu'on ferait sans nul doute peser sur elle? La pitié et la tendresse chassèrent toute faiblesse du cœur de Jacqueline. Elle se dressa lentement, soulevée par une ardeur de sacrifice; il était juste d'épargner à sa mère l'injure de reproches immérités ; il était juste d'attirer sur elle-même le premier transport de la colère de M. de Galesnes. Elle descendit lentement, résolument et chercha son père. Il était dans la grande cour pavée, appelant, gourmandant l'un après l'autre les hommes de peine, les gens de labour empressés autour des bêtes de somme, dictant à chacun le travail du jour. Qu'allait-elle dire? Elle n'en savait rien, ne préparait rien, elle allait, poussée par l'unique volonté d'affronter la première le courroux de son père, d'en épargner l'explosion à sa mère, son énergie et sa pensée se concentraient dans l'abandon, et le sacrifice d'elle-même, sous quelque
forme qu'ils se présentassent, et quoi qu'il pût en résulter. La porte du vestibule était ouverte ; elle aperçut son père qui, le fouet à la main, ses chiens sur les talons, surveillait le départ des travailleurs. Il lui tournait le dos et discutait en ce moment avec deux ouvriers une question de salaire ; ils répliquaient luimblement, l'air têtu et embarrassé, et la voix de M. de Galesnes, forte et mâle, prenait dans la discussion des notes criardes et aigres qui détonnaient désagrablement . Elle aurait préféré le trouver seul, ne pas rendre des étrangers témoins de ce qui allait se passer et fut sur le point de se retirer , d'attendre un moment plus favorable; le soulagement subit que lui procura l'idée de temporiser l'éclaira sur le danger de cette tentation ; ce pas en arrière lui parut un conunencement de défection. « Tout de suite ou jamais! » pensa-t-elle, et surmontant cette lâche envie de se dérober, elle sortit et s'avança vers M. de Galesnes. En approchant, elle fit la remarque qu'il n'avait pas sa tenue de tous les jours et qu'il était habillé pour la ville; elle entendit aussi qu'on attelait le petit buggy rustique dont il se servait pour ses courses personnelles : c'était le départ d'Henriette qui se préparait... Jacqueline n'était plus qu'à quelques pas de lui, quand il se retourna, et la vit :
— Que cherches-tu? Quelqu'un est-il malade?
Elle voulut répondre, mais la voix expira dans sa
gorge ; sa tremblante pâleur, la fixité effrayée de ses prunelles, frappèrent son père :
— Qu'est-ce qu'il y a, voyons?
11 fit un pas en avant, congédiant d'un geste les deux ouvriers qui s'en allèrent en murmurant.
— Parle donc ! Qu'est-ce que tu attends ? Qu'est-ce que tu veux ?
— Vous parler de ma sœur, d'Henriette, dit-elle avec un pénible effort.
— Va-t'en alors! C'est inutile I Retourne d'oîi tu viens. Tu entends? Pas un mot de plus. Je ne suis pas, morbleu! de ceux qu'on offense impunément. La demoiselle sans pudeur que j'ai surprise hier en conversation galante fera pénitence en lieu sûr. J'ai dit ; Va-t'en ! Et qu'elle se hâte, le moment départir est venu.
Elle ne bougea pas, ses yeux restèrent, agrandis par l'effroi, fixés sur son père dans une expression d'agonie ; ses lèvres remuèrent plusieurs fois avant qu'elle pût articuler d'une voie faibUssante :
— Mon père, Henriette est partie !
— Partie?
n ne comprenait pas ;
— Comment? Qu'est-ce que tu dis ? Partie, Henriette ? Explique-toi . Qu'est-ce que cela veut dire : partie ?
— Elle s'est enfuie, cette nuit.
— Tonnerre ! Enfuie ? Tu mens ; elle se cache, elle s'est cachée pour me faire peur, parbleu! Enfuie? C'est impossible I Dis la vérité. IN'espérez pas me tromper, vous autres !
— Je vous assure qu'elle est partie, mon père.
— Avec lui ?
Ses yeux injectés, son visage empourpré, étaient effrayants à voir.
— Seule ! Elle n'a pu supporter l'idée d'être enfermée honteusement.
— Ah ! ahl elle a préféré se di'shonorer publiquement ! Et tu es sa complice, toi ! toi !
Il fit un pas vers elle, le fouet levé et menaçant, Elle frissonna des pieds à la tête, ses dents claquèrent, mais elle ne recula pas, courbant un peu seulement les épaules, comme prête à tout subir. Et devant cette faiblesse héroïque, il s'arrêta frappé cette fois encore de l'impuissance de la force brutale, devant cette force cachée qui soutenait l'âme de cette enfant désarmée, et, malgré lui, un sentiment de vague admiration traversa sa colère, eu arrêta l'élan. La fureur qui l'étranglait fit place à un ressentiment plus lucide :
— La voiture, tout de suite ! cria-t-il en se tournant vers l'écurie.
Et s'adressant de nouveau à Jacqueline :
— Quelle route a-t-elle prise ?
— Celle de Paris, j'imagine.
— Elle va rejoindre son galant ! Ah ! ah ! la misérable fille ! Et vous osez me dire cela en face 1 Et votre vertueuse mère approuve, naturellement.
— Ma mère ignore encore le départ d'Henriette. J'ai cru devoir vous en instruire le premier.
— Cette délicatesse me charme.
— Maman est si faible, soupira Jacqueline, qui retrouvait du courage pour plaider la cause de sa mère. Je vous supplie de lui épargner...
— Et moi, je vous prie de vous mêler de ce qui vous regarde. C'était à vous et à mademoiselle votre sœur de prévoir le mal que vous alliez faire. Montez dans votre chambre et restez-y pour attendre mes ordres. Et pas un mot à qui que ce soit, vous entendez? Pas de complots, ni de confidences, ni de bravades. Qu'attendez-vous encore? Vite, en haut, et ne répliquez pas.
Elle obéit, traversa la cour en chancelant et s'appuyant aux murs, car toute sa force s'était épuisée dans l'excessive tension des nerfs et de la volonté.
Tandis qu'elle gravissait les escaliers et regagnait sa chambre, une paix infinie s'étendait sur les plaies douloureuses de son cœur. Accoudée à sa fenêtre ouverte sur la profonde vallée et la lande fleurie en ascension vers les falaises, sous la matinale caresse d'octobre, ii lui parut que tout avait changé en ce
court fragment d'heure, qu'il y avait de l'espoir et de la vie, maintenant dans ce coin de terre, sous le ciel infiniment haut et pacifié. Elle avait tant craint et tremblé, elle s'était préparée à un tel débordement de colère, à des effets de foudre si terrifiants, qu'elle se sentait comme amnistiée par la douceur relative de son père. Sans qu'elle put s'en expliquer clairement les causes, il s'était fait en lui un apaisement subit, elle en avait eu conscience au moment même où elle s'attendait aux pires violences ; la voix, le regard, le geste, s'étaient soudainement amollis : pourquoi? La terreur visible de sa fille l'avait-elle désarmé? Ou bien, au contraire, lui avait-il su gré, sans se l'avouer, d'oser lui tenir tête, de n'être plus, devant lui, cette chose inerte et passive qu'elle avait été jusqu'alors ? Qui sait si la douceur tremblante de sa mère, si la soumission aveugle dont elle avait donné à ses filles l'habitude et l'exemple, n'étaient pas plus irritantes pour lui que ne l'eût été la résistance ? N'y a-t-il pas comme un mépris inavoué, inconscient, dans l'excès de cette soumission qui, se défiant de la raison, s'incline, silencieuse, sous l'autorité brutale? Elle sentait cela vaguement, sans se l'expliquer. Mais, de se retrouver en vie et intacte, après l'acte désespéré qu'elle et sa sœur avaient osé, cela lui semblait un succès et un prodige qui lui donnaient confiance.
Cependant les heures passèrenl el personne ne semblait s'occuper d'elle, comme si elle eût disparu de ce monde et qu'elle fût oubliée déjà. Elle avait entendu le buggy s'éloigner, puis rentrer un peu plus tard : son père était -il revenu ? Avait-il découvert quelques traces de la fugitive? Que devenait sa mère? Qu'avait-elle pensé? Ces questions et bien d'autres qu'elle se posait l'occupaient sans l'abattre; tout lui semblait facile à porter après les anxiétés de la nuit.
Vers dix heures, un léger grattement à sa porte lui fît dresser l'oreille, et aussitôt une voix parla très bas :
— Jacqueline! ne me réponds pas, ton père le défend et il faut obéir; mais moi, je n'ai rien promis et je suis libre de confier certaines choses à cette porte avant de partir. Je. retourne à Saint-Servan ; ta mère a beaucoup pleuré, mais elle te pardonne et aussi à ta sœur. Mathieu vient d'arriver; il sait que Henriette a pris ce matin, à la gare de Pleurtuit, un billet pour Paris. 11 est très sombre et n'a rien dit de ses projets. Adieu, ne te désole pas et prie le bon Dieu...
Le bruit d'un gros baiser envoyé à travers la porte parvint jusqu'à Jacqueline, puis des pas furtifs glissèrent le long du corridor et le silence retomba sur elle. Jacqueline essuya ses yeux où le nom de sa mère avait fait monter quelques larmes ; puis elle
ouvrit un tiroir, en tira sa boite à ouvrage et commença à repriser quelques vêtements usés. A midi, une servante apporta une soupière pleine, du pain, du beurre et du cidre, et se retira sans mot dire, et Jacqueline ne lui adressa pas la parole, voulant pousser l'obéissance jusqu'au scrupule. Vers la fin de l'après-midi, alors qu'elle commençait à s'alanguir dans la mélancolie du jour défaillant, son père entra ; elle l'entendit gravir l'escalier, traverser le corridor, et il apparut. D'un regard, il examina la petite chambre bien en ordre et rangée, l'ouvrage commencé, l'attitude calme de sa fille qui s'était levée à son entrée et restait debout devant lui, dans une timide assurance et ce qu'il vit lui plut. Il haïssait les larmes et lui sut gré de n'en pas verser d'inutiles.
Avec sa brusquerie accoutumée, il l'interpella sans détour :
— Votre sœur est partie pour Paris, et vous m'avez affirmé qu'elle est partie seule !
— Oui, mon père.
— Qui lui a donné l'argent ? Votre mère assure que ce n'est pas elle.
Elle hésita, car elle ne voulait à aucun prix trahir la fidèle Manon.
— Mon père, je vous prie de ne pas m'interroger, mes réponses ne pourraient qu'exciter votre colère.
— Vous n'avez pas à vous préoccuper de l'effet de vos réponses, mais à dire la vérité.
— Je ne sais pas exactement quelles étaient ses ressources au moment de son départ, le temps m'a manqué pour m'en informer. Mais il est probable que celui qui veut la prendre pour épouse sans argent et sans dot ne la laissera manquer de rien.
La figure de M. de Galesnes avait pris, en écoutant sa fille, une expression de mépris terrible.
— Dois-je comprendre que mademoiselle de Galesnes s'est mise à la solde de cet aventurier ?
Jacqueline ne répondit pas : il lui suffisait d'avoir détourné de Manon les soupçons de son père, le mensonge lui répugnait trop pour qu'elle y insistât.
— Eh bien, reprit M. de Galesnes, vous n'osez répondre? L'ignominie d'une telle conduite vous réduit au silence. Ah dame ! il ne faut pas être fîère quand on se prête à de pareilles aventures. Et vous vous figurez que je laisserai cette folle épouser son séducteur, ce drôle, ce gueux? Nous verrons bien qui l'emportera de lui ou de moi !
— Mon père, que penseriez-vous d'Henriette si, après ce qu'elle a osé faire, elle ne se croyait pas liée à jamais? Le mariage seul peut lui rendre l'honneur.
— L'honneur ! Je vous défends de prononcer ce nom sacré. L'honneur, mademoiselle, quand on l'a
perdu, ne se rattrape pas comme un cheval échappé. Assez sur ce sujet. Votre mère est malade, descendez près d'elle.
— Maman, malade ! s'écria Jacqueline, tremblante ; bien malade ?
— Cela vous étonne? II me semble que vous avez bien travaillé pour en arriver là. Allez près d'elle et tâchez de guérir le mal que vous avez fait, votre sœur et vous.
En un instant, elle fat chez sa mère qu'elle trouva étendue toute habillée sur son lit, pâle et les yeux creusés. Jacqueline se jeta dans ses bras et fondit en larmes, tandis que, sans paroles, sans plaintes ni reproches, madame de Galesnes, de sa main fiévreuse, caressait ses cheveux, ses beaux cheveux bruns, soyeux et moirés, où la lumière se jouait avec des reflets d'or sombre . Puis madame de Galesnes souleva la tète éplorée de sa fille et, très bas, demanda :
— Ton père, comment t'a-t-il traitée?
— Chère maman, il a été juste ; je n'ai pas le droit de me plaindre.
Le lendemain, M. de Galesnes partit pour Paris et fut absent presque une semaine. Il y eut entre lui et Georges Forcelles une scène de la dernière violence, mais il ne put rien apprendre de précis sur sa fille, sauf qu'elle s'était retirée dans une maison religieuse où elle voulait attendre l'issue des sommations légales. M. de Galesnes dut regagner la Tour d'If avec ces renseignements insuffisants. Pendant son absence, Manon avait envoyé à madame de Galesnes quelques détails sur l'arrivée d'Henriette chez la mère de Georges, où elle était seulement restée quelques heures, trouvant plus sur et plus convenable de se retirer dans un couvent : « Je ne vous donne pas l'adresse d'Henriette, ajoutait la consciencieuse Manon, afin que vous puissiez en toute vérité afflr-
mer à Mathieu que vous l'ignorez et qu'il se méfie moins de vous et de moi. Il l'apprendra, je pense, par les voies légales. »
Peu de temps après sa rentrée à la Tour d'If, M. de Galesnes reçut, en efîct, la première sommation, et ce fut un terrible jour, où tout trembla autour de lui. Il réitéra à sa femme et à Jacqueline la défense d'entretenir aucune relation avec la fille rebelle, et accompagna cette défense de violentes récriminations et de menaces : Henriette devait être à l'avenir considérée comme morte, sortie de ce monde, et il ne devait plus en être jamais question.
Le chagrin minait madame de Galesnes, quis'affai blissait à vue d'oeil ; toutes les forces vives de son cœur, refoulé et meurtri dès le matin de sa jeunesse par la rudesse de son mari, s'étaient concentrées sur se^ deux filles, et, peut-être, l'aînée en avait-elle pris la plus grande part; il lui semblait que la moitié de sa vie l'avait quittée avec Henriette ; l'absence de nouvelles, l'inquiétude, ajoutaient encore à son chagrin.
Dès qu'elles étaient seules, Jacqueline l'entretenait de l'absente et de Georges, et s'efforçait de lui donner un peu du courage et de l'espoir qui étaient en elle. Madame de Galesnes, renversée dans la vieille bergère en soie jaune usée et reprisée, seul meuble confortable de sa chambre, appelait Jacqueline ;
— Parle-moi d'elle, disait-elle.
Et Jacqueline, assise sur une petite chaise basse, tout près de son fauteuil, trouvait toujours mille choses à lui dire, des riens qui lui arrachaient un sourire, des détails mille fois contés déjà, mais que la mère ne se lassait pas d'entendre. Elle parlait de Georges, surtout, que madame de Galesnes connaissait peu et seulement pour avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de ses peintures. Jacqueline ne tarissait pas sur son élégance, sa jolie tournure, son esprit et sa gaîté surtout, cette gaité qui avait manqué si cruellement à sa jeunesse, celte joie de vivre enivrée et légère, qui lui avait paru le plus étonnant et le plus délicieux des phénomènes. Elle et sa sœur s'étaient laissé prendre à cette bonne humeur un peu gouailleuse qui les faisait rire des choses dont souvent elles avaient pleuré. Celte gaîté avait été pour elles une nouveauté d'une infinie séduction ; Georges leur était apparu comme un être de nature rare et idéale, absolument exceptionnel, près de qui la vie devait être un enchantement, longtemps même avant qu'il eût parlé d'amour. Et ce langage alors si nouveau pour elles, ces douces flatteries de l'amour, les avaient aisément conquises et transportées dans un ciel d'allégresses sans fin. Jacqueline s'extasiait sur les perfections de son futur beau-frère ; son enthousiasme, sans ombre de jalousie ni de retour sur elle-
même, finissait par faire entrer un peu de calme dans l'esprit tourmenté de sa mère.
— Tout s'arrangera , nous reverrons Henriette, disait-elle toujours comme conclusion à leurs causeries... Et. en attendant, elle sera heureuse, si heureuse!... Est-ce que cela ne vous fait pas plaisir de le penser, chère maman ?
Un jour qu'elles causaient ainsi, M. de Galesnes entra à l'improviste; elles se turent aussitôt.
— Pourquoi vous taire quand j'arrive? demandat-il avec humeur. Que disiez-vous de si secret ?
Jacqueline répondit hardiment :
— Nous parlions d'Henriette.
— Elle est morte ! elle est morte ! elle est morte ! cria-t-il avec une sorte de colère désespérée.
— Il est permis de parler des morts, répondit doucement Jacqueline.
Il s'en alla sans répondre.
Si peu porté qu'il fut aux sollicitudes tendres, la pâleur et la faiblesse de sa femme l'inquiétaient, et, surmontant son horreur systématique des médecins, apothicaires et autres « rongeurs de bourse », comme il les appelait, il décida de faire venir un médecin, un petit homme jovial et bavard, qui ne sut trop que dire et prescrivit une bonne nourriture, de la distraction et l'absence d'émotions chagrines. La pauvre femme le remercia avec un triste sourire;
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il lui eût prescrit de boire de l'or en fusion que cela ne lui eût pas paru plus impraticable que les choses simples qu'il ordonnait.
Attristée du marasme où languissait sa mère, Jacqueline se hasarda à confier un billet à un petit garçon de la ferme pour Manon Du Lac.
« Maman est malade ; ce serait une grande joie pour elle de le voir », avait-elle écrit sans autres détails, par crainte que le message fût intercepté. Il le fut, en effet ; M. de Galesnes déchira le billet et n'en parla pas.
Un jour, une femme du pays raconta à Jacqueline qu'elle avait rencontré mademoiselle Manon près de la Pierre-qui-Vire, et que, malgré le mauvais temps, elle s'était promenée longtemps autour comme si elle attendait quelqu'un, puis qu'elle s'était lassée et s'était enfoncée dans le taillis. Jacqueline s'enquit soigneusement de l'heure, persuadée que la brave Manon n'était venue là que dans l'espoir de l'y trouver et de lui communiquer quelques nouvelles.
Cette pierre druidique, connue dans le pays sous le nom de la Pierre-qui-Vire, marquait la limite du parc de la Tour d'If et était le but habituel des promenades des personnes du château, parce que de là on avait une vue de mer très étendue dans la direction du cap Fréhel.
Pensant que Manon renouvellerait sans doute sa
teiilative. elle pril prélexle de sa santé pour y retourner chaque jour ; mais une semaine entière s écoula sans que Manon donnât signe de vie, et cette déception journalière énervait madame de Galesnes et ajoutait à sa tristesse. Jacqueline revenait ainsi déçue d'une de ses vaines promenades, lorsqu'elle aperçut, soitant du bois et se dirigeant vers elle, un homme de haute taille, en costume de chasse, qu'elle reconnut aussitôt, bien qu'elle n^eût fait que l'entrevoir dans une demi-obscurité et le trouble d'un inoubliable soir. C'était l'ami de Manon, il devait être envoyé par elle; loin de s'éloigner, comme elle l'eût fait en d'autres circonstances, elle s'arrêta et l'attendit, un peu troublée cependant de cette hardiesse, qui deviendrait bien étrange si le nouveau venu n'était pas un messager de Manon. Il ne la laissa pas dans l'incertitude.
— Mademoiselle, dit-il après l'avoir saluée, j'ai mission de vous faire parvenir une lettre de mademoiselle Manon Du Lac, me permettez-vous de vous la remettre ici ?
— Oh ! oui, oui, donnez ! s'écria-t-elle joyeuse et tendant la main.
Puis, aussitôt, elle jeta un coup d'oeil inquiet autour d'elle par crainte d'être surprise.
Gilbert comprit.
— ^e craignez rien, dit-il en souriant, M. de Ga-
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lesnes est loin; je l'ai vu tout à l'heure se diriger vers la Mare-aux-Canes, vous pouvez être tranquille. Le ton de cordiale familiarité de Gilbert lui déplut et aussi cette façon hardie de toucher aux points les plus sensibles de sa vie intime.
— Merci, monsieur, mais je n'ai rien à craindre ici, chez mon père.
Elle salua avec hauteur et fît quelques pas rapides dans la direction de la Tour d'If ; Gilbert, blessé de ce congé dédaigneux, la rappela, et comme elle ue semblait pas l'entendre et continuait de s'éloigner, il la rejoignit et toucha légèrement un pan de sa mante.
— Permettez, mademoiselle...
Elle se retourna pâle d'indignation en se sentant retenue, effrayée aussi, peut-être, car la réputation des Arradon lui était vaguement connue.
— Ne me touchez pas, s'écria- t-ellc, et tenez vous à votre place 1
Ces mots cinglèrent la fierté de Gilbert comme l'eût fait un coup de cravache, et la frayeur visible de Jacqueline l'humilia plus profondément encore peut-être. Le sang bondit dans ses veines et lui monta au visage.
— Mademoiselle, reprit-il avec un ton oîi perçait une irritation à peine contenue, il est dur d'avoir fait quatre lieues et erré une demi-journée dans vos bois et d'être ainsi congédié sans m'être acquitté
IDYLLE NUPTIALE 6o
entièrement de mon message. Puisque le moment est aussi mal choisi que l'a été le messager, j'en avertirai mademoiselle Manon et la prierai de prendre quelque autre plus agréable, à l'avenir, pour ses communications clandestines.
11 remit sur sa tête le feutre qu'il avait tenu jusqu'alors à la main et, sifïlant son chien, tourna le dos.
— Je vous en prie, monsieur, veuillez me pardonner, murmura Jacqueline d'un ton de suppliante douceur, et me dire ce que ma bonne cousine désire que je sache.
Il était bien tenté de la punir par le silence ; mais, revenu vers elle, il n'en eut pas le courage, tant elle lui parut jolie, d'une beauté délicate et fine comme toute sa frêle personne, dont la secrète énergie se révélait pourtant dans le regard ferme de ses yeux d'un bleu foncé, presque noir, dans la ligne droite des sourcils ; elle était enveloppée d'une mante d'étotïe grossière, comme en portent les pêcheuses de Granville, et le capuchon à demi rabattu découvrait son front pur et la masse sombre de ses lourds cheveux, qui faisaient valoir la teinte à peine rosée de son teint.
Il resta un instant hésitant entre le mécontentement et une sorte de timidité toute nouvelle en son âme. Si Jacqueline avait été moins ignorante des choses du cœur, elle eût été touchée de l'embarras
de ce grand et robuste garçoD devant elle, mais Jacqueline ignorait jusqu'à sa beauté : elle vit, dans son hésitation, une preuve qu'il était froissé, et le visage levé vers lui, avec une expression de prière et d'ardent désir :
— Je vous en prie, reprit-elle, dites-moi... Il ne résista plus,
— J'avais charge de vous apprendre que votre cousine, mademoiselle Du Lac, a dû prendre le lit à la suite d'une tentative qu'elle fit la semaine dernière ici même pour vous rencontrer ; elle va mieux, mais ne quitte pas encore la chambre, c'est ce qui vous explique qu'elle ait pensé à moi pour vous remettre cette lettre ; l'idée ne valait pas grand'chose, je m'en suis aperçu, mais elle n'est pas de moi, et si je suis entré dans vos secrets, mademoiselle, c'est uniquement par amitié pour elle, veuillez le croire. Permettez, ajouta-t-il, voyant que Jacqueline se disposait à lui renouveler ses excuses, j'ai à vous dire autre chose encore que mademoiselle Manon, peu familière avec le travail de plume et très affaiblie en ce moment, n'a pu mettre dans cette lettre : c'est que, d'aujourd'hui en huit, vers cette heure-ci, elle viendra à la Pierre-qui-Yire, et que si quelque obstacle vous empêche de l'y rejoindre, elle vous prie de déposer un billet sous cette touffe d'ajoncs ; elle aussi prendra le même moyen de correspondance quand
oIIp ne pourra venir. Vous serez donc à l'avenir délivrée de mon intervention.
— Laissez-moi vous renouveler mes remerciements, monsieur, avec le regret de ne vous les avoir pas mieux exprimés tout d'abord. 11 est dur d'avoir à se cacher, dagir en secret, et l'intervention d'un étranger, — ne prenez pas ceci en mauvaise part, je vous prie, — quelque confiance qui! mérite, est nécessairement pénible.
11 écoutait sans l'interrompre, avec un demi -sourire sur les lèvres, ses explications confuses, et retenait au passage quelques propos de banale galanterie qui l'auraient efTarouchée en justifiant ses défiances. Quand elle eut achevé, il la salua profondément sans répondre, tandis qu'elle rabattait son capuchon, se serrait plus étroitement dans sa mante, car le vent devenait vif, et s'éloignait sous le couvert des grands arbres, dans les allées broussailleuses, envahies par les ronces et les ajoncs, où elle eut bientôt disparu.
Il resta quelques instants appuyé sur son fusil devant cette place vide où elle était tout à l'heure, où il croyait la voir encore, avec ses gestes, ses mouvements de physionomie, ses regards, immobile, comme si le moindre mouvement eût dû faire évanouir la fragile vision :
« Jolie... etfière» , pensait-il. Le fusil sur l'épaule, son chien sur les talons, il prit le chemin de l'Abbaye
CiS IDYLLE NUPTIALE
par les falaises. Une mélancolie, dont le sens lui échappait, alanguissait son pas et, de temps à autre, il s'arrêtait et interrogeait du regard le ciel et la mer, comme s'il en attendait quelque réponse. Qu'est-ce donc qui l'intéressait, ce soir-là, dans cette muette et froide amie qu'avait été pour lui jusqu'alors la nature ? et pourquoi lui semblait-elle en harmonie de tristesse avec l'obscur chagrin qui alourdissait sa marche? Tant de fois, il avait vu, comme ce soir, les nuées informes et molles se désagréger sous ses yeux et se reformer en figures étranges, en monstres indicibles, et la mer, incendiée par les feux rouges du soleil couchant, lancer vers Césambre l'écume blanche de ses flots que flagelle la brise. Tout cela lui était connu, tout lui apparaissait nouveau, étrangement vide inutile et muet... Et tandis qu'il regardait disparaître dans l'ombre crépusculaire l'Ileà-Rebours et le fort de la Couchée, il crut revoir, interposée entre l'horizon et lui, cette fille de M. de Galesnes, avec son visage blanc, presque enfantin, et ses yeux fiers, qui l'avait humilié d'une si hautaine apostrophe ; il s'aperçut que ce malaise obscur dont il souffrait était lié à ce souvenir. Il s'irrita :
— Tous pareils, ces hobereaux, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous orgueilleux, insolents, infatués... Sotte engeance !... Mettez -vous donc en peine pour leur rendre service, par bonté, par pitié quel-
quefois. sans en rien attendre, ils vous croiront trop payés par l'honneur de les avoir servis... Sotte et désagréable engeance 1... Après tout, que m'importe I je ne la reverrai pas!
Mais l'idée de ne plus la revoir, loin d'apaiser son humeur, lui rendait de plus en plus vide, inutile et muette la splendeur de cette tombée de nuit pure et paisible. Et dans ce vide, seule subsistait l'impalpable et fugitive image qui hantait son souvenir.
— Elle n'est pas si belle, pourtant!... à peine jolie !
Il se mit à passer la revue de toutes les femmes qu'il avait connues et admirées, s'efîorçant de leur donner l'avantage sur Jacqueline : toutes ces beautés pâlissaient, s'effaçaient, lui semblaient ternes et sans attraits, devant cette jeune figure, dont il ne savait pas même si elle était jolie.
Il revenait lentement et songeur, quand un bruyant éternuement le fît tourner la tête vers une épaisse touffe de genêts et de houx plantée sur le revers d'un fossé à quelques pas de la route ; son chien, l'oreille dressée, flairait le sol et s'élança de ce côté en remuant la queue ; aussitôt une tête d'homme émergea du buisson suivie bientôt d'un grand et robuste corps qui se mit à détirer ses membres engourdis.
— Antoine! s'écria Gilbert, reconnaissant le second
de ses frères, que diable fais-tu là, blotti comme im chasseur à rafïiit, sans chien ni fusil ?
— Je n'ai pas besoin de fusil pour le gibier que j'attends, répondit Antoine avec un gros rire, un fin gibier que m'envieraient tous les garçons du pays, la plus gentille fillette, blanche comme une mouette et fine comme un jonc !
— Bah ! laisse cette fille tranquille et viens avec moi ; tu peux bien faire pour une fois le sacrifice de ta conquête.
— Non pas, j'y tiens.
— Combien d'heures as-tu passées dans ce fossé à guetter ton incomparable villageoise?
— Eh ! mais, très révérend frère, reprit Antoine piqué, à quel jeu avez-vous occupé votre journée, car, en vérité, votre carnassière est vide et je ne pense pas que votre butin consiste uniquement dans ce brin de fleurette si pudiquement greffé sur votre boutonnière ?
— Je n'ai pas chassé, dit-il sèchement; viens dîner, on va nous attendre.
— Qui donc?... qui nous attendra?... Ma mère s'est enfermée tantôt dans sa chambre, on sait ce que cela veut dire, et Pierre a une crise.
— Encore!
Il y eut un silence pénible, puis Antoine reprit :
— Ne reste pas là, tu vas effaroucher ma gazelle
et j'en serai pour mes frais de patience et de ruse.
Gilbert rappela son chien laissant son frère se couler de nouveau entre les genêts. Il n'avait pas fait trente pas qu'il entendit une voix fraîche chanter un refrain du pays, et bientôt parut une fillette d'une quinzaine d'années, qui s'avançait en regardant autour d'elle, comme si elle cherchait quelqu'un ; ses cheveux blonds étaient recouverts d'un petit bonnet blanc uni, noué sur le côté par un ruban de percale, comme le portent les fillettes du pays, et sa taille menue était enveloppée dans un fichu croisé sur la poitrine, dont une épingle fixait la pointe dans le dos. Elle revenait de l'école et portait à la main un carton avec des cahiers et des livres. Gilbert fut louché de sa jeunesse :
— Rose, dit-il sévèrement, vous prenez un chemin bien long pour rentrer à la Saudraie.
Elle s'était arrêtée, confuse, la tête basse, et le regardant en dessous.
— Il n'est pas sage pour les filles de votre âge de s'aventurer seules dans ce chemin écarté, à la chute du jour. Croyez-moi, retournez sur vos pas, il pourrait vous arriver malheur. . .
Elle hésita, fit quelques pas en arrière, comme si le conseil de Gilbert l'eût touchée ; puis, tout à coup, elle prit sa volée à travers la lande, dans la direction
du buisson de houx. Bientôt un léger cri et le bruit d'un baiser arrivèrent jusqu'à lui, portés par la brise de mer.
— Allons!... l'alouette est prise, se dit-il. Mais elle connaît le chasseur !
Il haussa les épaules et continua son chemin ; puis un remords l'arrêta, il rebroussa chemin et marcha droit au buisson.
La petite Rose était là, assise sur le revers du fossé, près d'Antoine.
— Antoine, dit Gilbert d'une voix sourde, c'est une enfant, n'as-tu pas honte ? Renvoie-la et ne recommence plus.
— Ah ! mais laisse-moi tranquille et mêle-toi de tes affaires... Depuis quand les plus jeunes font-ils la leçon à leurs aînés?
— L'âge importe peu, et mon affaire est de veiller à l'honneur de mon nom... Ce que tu fais là est mal et pourrait te mener loin... Je ne le souffrirai pas... Tu entends ? Je ne le souffrirai pas !
— C'est ce que nous allons voir, reprit Antoine d'un ton de défi.
— Et toi, petite coquine, continua Gilbert sans répondre à la bravade de son frère, file au plus vite ou je vais te dénoncer à ton père, qui te corrigera d'importance. Il ne plaisante pas, le père Jean-le-Sec et il a la main lourde... Si je t'y reprends à courir
après les garçons, tu recevras une raclée dont tu te souviendras.
La petite fille se mit à pleurer, mais elle ramassa son carton d'école et s'en alla sans regarder en arrière. Les deux frères restèrent en présence. Antoine, rouge, courroucé, battait le sol nerveusement du pied ; Gilbert, embarrassé de son rôle de mentor, osait à peine le regarder :
— Rentrons ensemble, veux-tu? dit-il avec douceur.
— Ah! non, par exemple... Ta conversation ne m'est pas particulièrement agréable ce soir... Ce n'est pas une raison parce qu'on est riche pour faire sentir leur dépendance aux pauvres diables de la famille et les humilier avec des airs pédants de supériorité...
— Tu sais bien que je n'ai aucune intention de ce genre. Il n'y a pas de mérite à avoir de l'argent quand c'est le hasard qui vous a fait riche ; je sais trop que ce ne sont pas mes vertus qui m'ont valu cette fortune, puisque notre tante ne me connaissait pas et qu'un pur caprice m'a fait choisir de préférence à vous... Je n'ai jamais eu l'idée de me vanter de cet avantage. J'en ai joui, je l'avoue, et je me suis félicité de pouvoir vous offrir l'hospitalité à Pierre et à toi, sans penser vous infliger pour cela aucune dépendance . Tu le sais bien, parbleu ! Et je ne vous
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ai jamais fait ni à l'un ni à l'autre d'observations sur votre manière d'entendre la vie, ni de reproches pour avoir dissipé votre patrimoine. Cela vous regardait seuls et je ne me suis pas permis d'intervenir. Mais, quand je te vois t'engager dans des voies... criminelles, car c'est un crime, sache-le bien, de détourner une enfant de cet âge...
— Ah bien ! assez ! s'écria Antoine. Je sais tout cela aussi bien que toi..., les risques à courir, la loi, la morale!... Tu peux tenir ton éloquence en repos... Bonsoir, je ne rentre pas cette nuit à l'Abbaye.
— Ma mère sera inquiète...
— 11 n'y a pas de quoi. Ce n'est pas la première fois que je vais coucher où bon me semble. D'ailleurs, je te l'ai dit, la mère est dans ses jours d'absence.
11 enfonça d'un coup brusque son large feutre sur sa tête et s'éloigna.
Gilbert reprit sa route, mollement, avec fatigue et ennui; machinalement, il allait devant lui, cherchant d'instinct le chemin le plus long, avec une appréhension d'arriver. Sa rencontre avec Antoine avait encore accentué sa mauvaise disposition et ramené sa pensée sur les pentes douloureuses où se traînait sa vie. A mesure qu'il approchait de la maison paternelle, un dégoût le prenait ; tout ce qui l'attendait là était si lamentable et honteux. Il était allé jusqu'au
Bec-de-la-Vallée et, laissant la grande mer à sa droite, remontait la profonde baie de la Hance. A l'extréniilé de cette baie, au seuil même de la j liage, sous un couvert de grands chênes et de châtaigniers, il pouvait apercevoir sa maison, l'Abbayeaux-Eliges, comme on la nommait dans le pays, mais il détournait les yeux de ces vieilles murailles grises, que l'obscurité croissante rendait noires, indistinctes et massives, et, malgré lui, ses regards y revenaient, attirés par une rage sourde, involontaire, qui lui proposait des résolutions désespérées. Lâcher tout, quitter la maison, le pays, s'en aller loin, n'importe où. Il était impossible qu'il n'y eût pas quelque part, en un coin quelconque du monde, un peu de bonheur pour lui. Les autres s'arrangeraient comme ils voudraient, et tant pis pour eux si cela tournait mal . Devait-il passer sa vie à leur servir de gardefous, à réparer, tant bien que mal, leurs folies? Il ruminait ainsi son mécontentement, s'encourageant dans ce parti-pris de vie libérée et résolument égoïste, quand d'un des étages élevés de l'Abbaye, un filet de lumière jaillit dans la nuit devenue noire, frémit sur les vagues et démesurément allongé, s'en vint à la rencontre du solitaire promeneur, puis brusquement s'éclipsa, et quelques instants après reparut et s'en vint dansant vers lui de nouveau, agité et follet, et cette alternative de lumière et de nuit se reproduisit
à plusieurs reprises, comme si quelqu'un passant et repassant devant une lampe en eût par moments intercepté l'éclat. « C'est elle, pensa Gilbert, pauvre mère ! C'est elle ! » Et ses pensées dérivèrent de nouveau. « Tant qu'elle vivra, je resterai là, se dit-il, pour la protéger contre la brutalité des uns et le mépris des autres. Quelqu'un sait-il tout ce qu'elle a souffert avant d'en arriver là ? » 11 hâta le pas, s'enfonça dans un chemin couvert entre deu.v haies, épaisses et touffues, si communes on Bretagne, inextricable et délicieux fouillis d'herbes, d'arbustes, de lianes enchevêtrées, ombragées de chênes et qui forment des berceaux impénétrables au soleil. Bientôt, il se trouva sous les murs de l'Abbaye, qu'il longea avant d'arriver au portail cintré d'aspect monastique et sévère. Au-dessus de la haute muraille apparaissait à peine le sommet du toit écrasé de la maison ; à l'extrémité du corps de logis principal se détachaient les ruines ajourées d'une antique chapelle, enlacée par les souples et fermes rameaux d'un lierre vigoureux et d'une vigne noueuse. Gilbert frappa fortement ; une vieille servante vint ouvrir.
— Est-ce toi, enfin, mon Gilbert? s'écria- t-elle en prenant des mains du jeune homme son fusil et sa carnassière. Quoi ! ni poil, ni plume? ajouta-t-elle après avoir soupesé la carnassière vide.
— Où donc est Jeannic ? demanda Gilbert.
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— Ta mère l'a envoyé à la ville pour lui acheter...
— Et le cocher? Et Valentin?
— IMadame Rina a fait atteler et a emmené le groom; "ils viennent seulement de rentrer tout à l'heure.
l.c front de Gilbert s'était graduellement assombri.
— Alors, dès que j'ai le dos tourné, la maison va à la débandade, et c'est toi, pauvre Josèphe, qui fais toute la besogne ? Pierre a eu une crise ?
— Oui, le pauvre ! On l'entendait geindre du haut du jardin.
— Et Rina l'a laissé pour aller se promener?
Ils étaient entrés alors dans la cuisine oi^i, devant une grande flambée de bois, un antique tournebroche faisait rôtir un gigot. Gilbert, harassé de fatigue, s'était assis, et la vieille bonne, qui l'avait élevé, agenouillée près de lui, de ses doigts em- |jressés et tremblotants, défaisait ses guêtres.
— Madame Rina est sortie après que la crise a été finie. Manette est allée travailler près de lui.
— Et ma mère ?
— Ah ! elle est dans ses lures. Que veux-tu, mon petit, ajouta la vieille servante, apitoyée par l'expression attristée de Gilbert, elle est comme ça. C'est une maladie, bien sûr, elle ne peut rien contre.
— Oui, c'est une maladie, mais je ne m'y habitue pas. Je me souviens de ce qu'elle était autrefois. Je
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l'ai vue si sage, si tendre, et maintenant c'est une autre.
— Elle a encore des moments oîi on la retrouve, le fond est resté bon. Allons ! ne t'enfonce pas comme cela dans le chagrin. Viens dîner, je vais te servir.
Elle se releva, car elle restait accroupie, presque agenouillée près de lui, et l'embrassa avec une tendresse touchante.
— Ma pauvre vieille ! dit-il ému, en appuyant doucement sa main sur l'épaule de Josèphe.
C'était une toute petite vieille, dont la taille ne dépassait guère celle d'un enfant de douze ans ; sa figure ronde et qui commençait seulement à se rider un peu, bien qu'elle eut soixante-douze ans, avait l'enluminure chaude et encore fraîche d'une pomme d'api ; elle portait le mouchoir croisé sur la poitrine et recouvert à demi par la bavette d'un tablier, avec la pointe dans le dos ; ses cheveux étaient entièrement cachés par une coiffe empesée dont les barbes se relevaient très raides de chaque côté de la tête. Elle était entrée chez le docteur Arradon à l'âge de quatorze ans, en qualité de bonne d'enfant, et avait élevé successivement tous les garçons et pris sa part des joies et des peines de la famille. Gilbert, le dernierné, était son favori.
Il passa, escorté de la petite vieille, dans la
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salle h mangor où le couvert était mis pour deux personnes.
— Il faudrait prévenir Rina. Je ne puis me mettre à table sans elle.
— Elle ne descendra pas ; elle s'est fait servir à dîner auprès de Pierre. C'est le couvert d'Antoine que j'ai mis.
— Antoine ne rentre pas, il me l'a dit.
— Ah!... Encore quelque amourette, bien sûr!... Avec la fille à Jean-le-Sec, peut-être. On en jase déjà.
— Non... Je lui ai parlé ce soir, et j'espère qu'il a entendu raison.
— Eh bien, faut dîner, mon Gilbert. J'espère que le dîner sera à ton goût. Il y a un pâté de grives, dont tu me diras des nouvelles.
Il s'assit devant son assiette, après un regard morose sur la grande pièce sombre qu'éclairait mal la lampe placée près de lui et dont les chaises symétriquement alignées contre les murs avaient un air compassé et glacial dans ce vide qu'elles ne pouvaient remplir, malgré le secours de deux dressoirs chargés» de vieille argenterie et de vaisselle. Sur la nappe étaient disposées sans ordre des assiettes de dessert et des hors-d'œuvre, beurre, radis, pêches, noix fraîches et raisins. Josèphe plaça devant son jeune maître une écuelle d'argent remplie d'un potage dont
j'odeur savoureuse se répandit autour de lui, et elle resta debout à ses côtés, le contemplant joyeusement.
— Que j'aime à te servir ! disait-elle. Cela me rappelle ta petite enfance, quand j'allais t'éveiller dans ton lit et te porter ta soupe ou ton chocolat, que tu avalais les yeux fermés, endormi à moitié, avant d'aller à l'école. C'était le bon temps!... ton pauvre père vivait encore et tout marchait bien... Pourtant, Pierre déjà donnait du souci... il avait de mauvaises connaissances !...
— 11 paye tout cela aujourd'hui... et bien cher!...
— Oui... bien cher!... Et je pense que ce doit être une grande peine dans l'autre monde pour le bon docteur Arradon de voir comme ses fils ont tourné... Son Pierre, dont il était si fier... et Antoine, si gentil garçon, doux comme une fille, avec un cœur d'or.
— Et moi, qui ne vaux guère mieux que les autres, voilà ce que tu penses, n'est-ce-pas, ma pauvre vieille?... Et tu as bien raison... J'aurais dCi faire comme lui, de la médecine, et me rendre utile, ou
.bien rester au régiment!... Je suis revenu lâchement, quand je me suis vu riche ; les Bretons, ça ne sait pas se détacher du sol !... Ils y reviennent fatalement végéter, ignorants, stériles, oisifs, quelquefois malfaisants... pareils aux genêts et aux ajoncs de nos landes... C'est honteux!
— Tu dis cela, maintenant ; tu n'as pas toujours pensé ainsi; rien ne te semblait plus beau que l'indépendance.
— Je pense cela encore, mais l'indépendance n'est pas l'oisiveté néfaste et égoïste... C'est un malheur, vois-tu, d'avoir reçu, si jeune, cet héritage, qui m'e?t tombé des nues, il y a six ans... J'étais en train de devenir un homme utile, sérieux ; tout cet or m'a grisé ! Il me semblait que je devenais le maître du monde, que toutes les délices de la terre allaient faire queue à ma porte... Oui, c'a été un malheur, cet héritage... Je serais lieutenant de chasseurs maintenant, et je ne rougirais pas de moi, de mon inutilité, (le ma rustauderie... Si encore j'avais été heureux, si je m'étais bien amusé, mais non !... des chevaux, des voitures, des chiens, de la poudre de chasse, voilà le bilan de mes plaisirs. Les autres, la timidité ou le dégoût m'en ont détourné, et j'ai l'avantage, ce soir, de constater que j'ai vécu depuis six ans comme un parfait imbécile.
— A qui en as-tu, mon pauvre garçon?... Tu mérites plus de justice. . .
— Non !... j'ai réfléchi... Je me suis vu tantôt dans un miroir qui ne flatte pas, et vrai, j'aurais pu être mieux.
Tout en exhalant ainsi sa mauvaise humeur, il avait fini son dîner et se leva brusquement.
— Tu ne manges guère, ce soir, Gilbert, es-tu malade ?
— Pas du tout, ma bonne Josèphe... et ton dîner est excellent... tu es une grande artiste !...
Il lui sourit avec douceur, et, faisant efïort sur lui-même, il monta lentement l'escalier et se dirigea vers l'appartement de sa mère... Au coup léger qu'il frappa, une voix faible et cassée répondit; il entra. Madame Arradon était une femme de taille moyenne, assez maigre ; son teint, qui avait dû avoir autrefois la fraîcheur éclatante, le coloris de lait et de rose des filles de l'Irlande, dont sa famille était originaire, avait maintenant des taches de couperose et ses yeux d'un bleu tendre larmoyaient. Elle vint au-devant de son fils, et son premier mot fut un reproche :
— Comme tu viens tard!... Qu'as-tu donc fait tout le jour?
Elle était nu-tête et des mèches de ses cheveux blonds décolorés et grisonnants tombaient, échappés du peigne, sur ses tempes; le corsage de sa robe noire entre-bail lé en plusieurs endroits par l'absence des boutons laissait voir le corset d'étoffe noire. Tout dans sa personne trahissait la négligence et le désordre; dans ce qui l'entourait, rien n'était à sa place ; le bonnet de deuil qu'elle portait depuis son veuvage était jeté à terre, une pantoufle se prélassait sur le guéridon, tandis qu'une assiette avec un
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verre et un flacon de rhum étaient posés sur une chaise. Gilbert vit tout cela d'un coup d'œil, et bien qu'il fût habitué depuis longtemps à cet abandon de tout soin sur elle-même et sur ses alentours, il en ressentit une impression chagrine, qu'il s'efforça de dissimuler.
— Votre journée n'a pas été bonne, ma mère? demanda-t-il avec un ton de sollicitude affectueuse.
— Détestable!... J'ai souffert des nerfs, de la tète.
Elle porta la main à son front et ajouta :
— Mon bonnet même me fait mal, m'écrase.
Elle aperçut alors son bonnet par terre et, s'appuyant d'une main sur un fauteuil, elle essaya de l'autre de le ramasser et n'y parvint que difficilement. Gilbert ne vit pas ces pénibles efforts. II s'était approché de la fenêtre et contemplait la mer mouvante, oiî la crêle blanche des vagues devenait perceptible par le contraste avec le noir environnant ; tout autour de la baie, à Saint-Servan, à Saint- Malo, à Dinan, des lumières brillaient, petites âmes des foyers invisibles.
— Que sont devenus tes frères? Je ne les vois pas... Pourquoi ne viennent-ils pas me donner le bonsoir?
— Pierre a été malade tout le jour...
— Malade !... Oui, oui, pauvre garçon... Il est bien
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souvent malade... J'irai le voir demain, pourvu qu'e//e n'y soit pas !.,. Je ne veux pas la voir, elle !... Elle m'a. pris mon lils... elle le torture !
— Non, mère, je vous assure!... Il faut être juste. Elle le soigne de son mieux.
— Elle fait semblant; mais je la connais, avec sa ligure de démon... C'est elle qui l'a perdu, mon pauvre Pierre.
— Antoine est à Saint-Malo, en promenade, s'empressa de dire Gilbert pour détourner l'esprit de sa mère des idées fixes qui, parfois, l'obsédaient et la jetaient dans une surexcitation fâcheuse.
— Ah !... il s'amuse?... Tant mieux, la vie est si triste !... Il ne devrait pas oublier sa mère pourtant... On doit embrasser sa mère avant de se coucher. . . C'est de règle.
— Ne craignez-vous pas de prendre froid avec cette fenêtre ouverte ? La nuit est fraîche.
— C'est ce qu'il me faut, de la fraîcheur ! Ma pauvre tête brûle... elle éclate... Et j'ai soif, toujours soif. . . Donne-moi à boire, mon petit Gilbert.
— Voulez- vous de l'eau de fleur d'oranger?
— De l'eau pour quelqu'un qui tombe de faiblesse!... Non, non, un peu de rhum plutôt... Il y en a là... sur la table...
— Je vais vous préparer un grog alors. . .
— Pourquoi un grog?... Un peu de rhum me don-
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nerait plus de force... .Je suis si faible... faible!... Mes jambes tremblent... Soutiens-moi, mon enfant... Il me semble que je vais tomber. . .
Gilbert s'empressa de la soutenir, en effet, la prit dans ses bras et la porta sur son lit, où sa tête s'enfonça dans les oreillers, tandis qu'elle continuait de parler par phrases entrecoupées et incohérentes, tantôt se plaignant, gémissant, tantôt caressant et remerciant son fds. Peu à peu sa parole lourde s'embarrassa et finit en un murmure confus qui ressemblait à un ronflement, et bientôt elle s'endormit.
Dès qu'il vit ses yeux clos, Gilbert ferma la fenêtre, enleva le flacon de rhum et le mit dans une armoire dont il prit la clef, puis éteignit la lampe de peur d'accident et se retira, non sans avoir jeté un long regard de commisération attristée sur la malheureuse femme pesamment assoupie.
A l'extrémité opposée du corridor, qui desservait toute la longueur du premier étage, une femme, tenant une bougie à la main, l'attendait. D'un pas nonchalant, lassé, il se dirigea vers elle.
— Bonsoir, Rina ; Pierre est-il mieux, ce soir !
— Mieux, oui; il demande Gilbert.
Elle ouvrit la porte contre laquelle elle s'était tenue appuyée et s'écarta pour le laisser entrer. La chambre de Pierre Arradon ne ressemblait en rien à celle de sa mère, et le désordre y avait un caractère systé-
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matique et prémédilé ; il tenait à la profusion d'objets exotiques entassés dans un espace trop étroit : tapis, tentures, armes, étoffes brodées d'or et de soie, paravents, bronzes et porcelaines, bibelots de toutes sortes ; l'objet le plus remarquable assurément de la colleclion était encore la femme qui avait introduit Gilbert et qui, debout, le flambeau à la main, dans une attitude instinctivement décorative, semblait une statue d'argent bruni, sous un reflet de lumière dorée ; c'était une quarteronne de teinte claire et mate, bizarrement ornée d'étoffes de couleurs vives et de bijoux qui bruissaient à son cou et à ses bras.
Gilbert s'était approcbé de son frère et assis près de lui. Pierre Arradon, étendu sur un sopha recouvert d'une étoffe d'Orient, et soutenu par d'innombrables coussins, fumait une longue pipe d'ébène qu'il ôta quand Gilbert lui demanda de ses nouvelles. Il avait trente-huit ans ; sa figure était belle, malgré son étrange pâleur que rendaient presque sinistre un cercle de meurtrissure morbide autour des yeux et une épaisse barbe noire. Il portait un fez rouge destiné à dissimuler sa précoce calvitie, et l'espèce de vêtement flottant qui entourait sa maigreur avait aussi un caractère oriental. Engagé mousse à seize ans, par son père, à la suite de quelques fredaines assez graves, il avait fait plusieurs fois le
tour du monde avec un capitaine au long cours, ami de son père. Plus tard, h la mort du docteur Arradon, il était revenu au pays qu'il n'avait plus quitté et avait vite dévoré, dans une vie oisive et dissipée, la fortune laissée par son père. Il avait rapporté de ses voyages et de ses divers séjours en Orient une maladie incurable qui, lentement, dévorait sa chair et ses os. Il rapportait aussi plusieurs caisses de curiosités recueillies en Chine et dans les Indes, et cette Rina qu'il avait présentée comme sa femme, superbe créature d'une beauté sculpturale, avec une âme instinctive et rudimentaire d'enfant sauvage, et une malice de singe. Elle lui était dévouée et, bien que les rites qui avaient présidé à leur union fussent de nature fort exotiques, il l'avait fait accepter, par sa mère et ses frères, comme son épouse légitime, et elle était traitée comme telle, avec une nuance pourtant de condescendance un peu hautaine.
— Qu'es-tu devenu tout le jour? demanda Pierre avec une intonation un peu amère. Je ne t'ai pas vu, pas plus du reste, qu'Antoine; et sans Rina, j'aurais été réduit à la conversation des domestiques... Les bien portants n'ont guère souci des gens malades,
Gilbert subit cette leçon patiemment et répondit avec simplicité :
— J'ai fait une course du côté de Saint-Briac qui
m'a pris plus de temps que je ne pensais, et tu dormais quand je suis parti... Quant à Antoine, il te répondra pour lui-même. Je ne sais où il est ce soir; il ne me met pas dans ses secrets. Et toi, mon pauvre garçon, as-tu pu prendre l'air aujourd'hui?
— Prendre l'air?... à la fenêtre, oui ; je ne me vois pas faisant belle jambe dans les allées du jardin.
Il jeta un regard irrité sur son genou gauche, enveloppé de bandages et dont la déformation était visible sous les plis drapés de l'étofife qui le recouvrait.
— Pourquoi ne fais-tu pas venir ce fauteuil roulant dont nous parlait le docteur... si bien agencé qu'on pourrait te promener sans te faire souffrir.
Il eut une moue évasive :
— Toujours des frais!... A quoi bon?
— L'utilité n'en est pas douteuse, mon ami... tu l'as dit toi-même plusieurs fois... et la question des frais est insignifiante... D'ailleurs, j'ai remis à Rina la somme nécessaire.
Et se tournant vers la mulâtresse :
— Pourquoi n'avoir pas fait venir ce fauteuil ? Elle se balança sur ses hanches, faisant saillir les
richesses de sou buste, par une sorte de tactique naïvement effrontée avant de répondre :
— Trop cher!... Pas assez d'argent !...
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— Le docteur a parlé de quatre cents francs; ne vous ai-je pas remis vingt-cinq louis?
— Sais pas... dépensé remèdes... petites douceurs... plus d'argent...
Il ne put s'empêcher de rire et reprit on la raillant :
— Dos remèdes... des petites douceurs, pour cinq cents francs en quatre jours!... Ne serait-ce pas plutôt, Rina, pour cette belle chaîne d'or que je vois h votre cou et cette magnifique écliarpe écarlate, que vous avez dépensé cet argent?
Elle se secoua d'un air d'enfant boudeur et répondit avec le laconisme commode qu'elle avait adopté :
— Faire honneur à la famille, faut bien !
Et de son poing fermé, elle frottait ses yeux, qui riaient sournoisement et observaient son beau-frère. Pierre intervint avec un peu d'humeur :
— Ne la fais pas pleurer... Que veux -tu? Elle est femme et jeune ! La latitude où l'on naît, pas plus que la couleur de la peau, ne font rien à l'affaire : elle aime la toilette comme les autres... Si j'avais de l'argent, elle n'aurait pas dépensé le tien ! Ne pleure pas, Rinette; j'aime les figures joyeuses autour de moi. Ris et montre-moi tes dents blanches. Gilbert n'est pas fâché : il gronde par habitude, au fond, ça lui est bien égal , va 1
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— l'ierre a raison. Rina, je ne suis pas fâché et j'aime à vous voir rire, fût-ce à mes dépens... Mais je ne veux pas que le bien-èlre de votre mari soit sacrifié à vos fantaisies. C'est donc moi qui m'occuperai du fauteuil. TAche de dormir, mon pauvre ami, et d'oublier les souffrances d'aujourd'hui.
— Sans parler de celles d'hier et de celles de demain. Quel enfer!
Quand il fut seul dans sa chambre, voisine de celle de sa mère, Gilbert alla s'accouder à la fenêtre. Le croissant de la lune, haut dans le ciel où palpitaient silencieusement de discrètes étoiles, éclairait d'un jour pâle la mer molle et rythmée de la baie. Tout au fond, comme une sentinelle avancée, la tour Solidor faisait une tache sombre dans la nuit vaguement éclaircie; l'air, saturé d'émanations salubres et salines, arrivait à lui par bouffées, comme le souffle frais d'une bouche invisible, et caressait son front soucieux. Jamais il n'avait été frappé, comme il l'était à ce moment, de l'abjection du milieu où il était enfermé, de l'abaissement des caractères qui l'entouraient; il en ressentait une révolte de dégoût, mais il ne s'épargnait pas lui-même.
— Et moi, pensait-il, que suis-je pour juger les autres? Ai-je quelque mérite à ne pas tomber dans les vices, dont l'horreur me poursuit, m'obsède depuis mon enfance? Simple répugnance physique,
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OU peur... ou prudence, rien de plus? Il n'y a pas là de quoi se glorifier... S'ils avaient eu sous les yeux, dès leur enfance, les mêmes exemples que moi, ils auraient été avertis et n'auraient pas glissé sur la pente fatale. Aucun d'eux n'a le cœur méchant; "ils ont descendu, de degrés en degrés, jusqu'aux bas-fonds où ils sont arrivés, insouciants, légers, naïvement égoïstes, cédant chaque jour à la passion du moment, sans regarder où elle les menait ; ils font le mal sans y songer, sans se demander s'il y a quelque chose de mieux à faire... Mais pourquoi cette malédiction s'est-elle abattue sur les fils d'un homme de bien? Pourquoi avons-nous mérité de devenir un objet de réprobation et de mépris? Pourquoi cette jeune fille, tantôt, la fille du vieux de Galesnes, m'a-t-elle traité avec ce dédain et cet effroi injurieux, si ce n'est à cause du renom fangeux des Arradon, dont je porte, comme les autres, le stigmate ?
Le sang lui monta au visage à ce souvenir, en même temps que se retraçait toute cette scène si courte avec Jacqueline de Galesnes, la silhouette fine et élancée de la jeune fille et le coup d'œil effrayé, impérieux de ses grands yeux, pourtant si doux. Il occupa un instant son esprit à rechercher chacun des traits de ce jeune visage, s'irritant de ne pouvoir les ressaisir, jusqu'à ce que lui arrivât, à tra-
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vers la muraille, le bruit d'une respiration oppressée, pénible, entrecoupée de gémissements, et des cris inarticulés de cauchemar; il était trop habitué aux agitations morbides de ce sommeil pour s'alarmer, mais la vision poursuivie s'abîma dans l'involontaire détresse suscitée par le sommeil de sa mère :
— Quel supplice ! pensait-il, ne pouvoir la respecter autant que je l'aime!... Elle aussi, pauvre femme, elle a glissé, jour par jour, insensiblement, sur la pente fatale, écrasée sous le poids d'une insoutenable douleur, veuve inconsolée, mère punie de son excès de tendresse par les vices de ses fds; elle s'est débattue longtemps contre le poison qui lui versait l'oubli, pendant des années !... Maintenant elle est lasso, affaiblie, vaincue! N'est-ce pas le dernier terme de la misère?
Le lendemain, Gilbert, de bonne heure, se rendit à Saint-Servan, chez Manon Du Lac, et lui rendit compte, non sans amertume, de son ambassade près de mademoiselle de Galesnes. Manon travaillait, les lunettes sur le nez, près de la fenêtre de la petite pièce qui lui servait à la fois de salon et de salle à manger; elle en laissa, de stupeur, choir le bas qu'elle tricotait.
— Jacqueline, hautaine, impertinente!... c'est impossible, mon cher ami; craintive, un peu farouche, je l'admets; mais un cœur d'ange, je vous jure, je la connais bien.
— Le cœur d'un ange qui se sait d'essence supérieure au pauvre monde et le lui fait sentir.
— Je suis désappointée, tout à fait désappointée,
mon Gilbert, et je regretle de vous avoir valu ce désagrément. A l'avenir...
— Oh! ne prenez pas la chose au tragique. Après tout, les grands airs de cette jeune personne, toute de Galesnes qu'elle est, ne me font pas peur, et je suis de force à les affronter de nouveau.
— Merci, merci, mon enfant; mais je ne veux pas abuser de votre obligeance et je suis assez bien portante maintenant pour aller moi-même...
— Soit, pourtant je ne vous permets pas de courir ainsi seule par les chemins, dans cette mauvaise saison, ma chère bonne amie, et je vous préviens que, jeudi prochain, je vous attendrai à la cale de Dinard avec une voiture, et vous conduirai moimême aussi près que possible de la Pierre-qui-Vire.
— Mais, mon Gilbert...
— Oh ! rassurez -vous, je serai discret et me tiendrai hors de portée pendant votre entretien confidentiel. Je ne veux nullement attirer sur moi, de nouveau, les foudres de ces yeux bleus. 11 suffit d'une fois.
— N'est-ce pas que ses yeux sont beaux? Les plus beaux que je connaisse, s'écria triomphalement la vieille demoiselle.
Gilbert ne jugea pas à propos de répondre et s'en alla fort satisfait de cet arrangement, ce serait toujours une journée remplie, une de ces longues jour-
nées dont l'inutilité lui semblait à charge depuis la veille et d'un vide que. rien ne pourrait remplir. Pourquoi ne s'en était-il pas avisé plus tôt ? Le cheval, la chasse, la pêche, le canotage, avec la lecture des journaux et de quelques livres, avaient jusqu'alors assez bien occupé ses journées ; il y joignait, l'été, des apparitions plus ou moins fréquentes sur les plages à la mode et dans les casinos, si nombreux en cette partie de la Bretagne ; l'hiver, quelques voyages à Paris, en Italie ou en Espagne. 11 s'était vite aperçu, à son retour du régiment, de l'isolement qui s'était fait autour de sa famille et du discrédit où elle était tombée; mais, soit fierté, indifférence ou timidité, il avait subi passivement cette mise à l'index de sa maison. Indigné d'abord, il s'était cuirassé vite contre l'injustice de l'opinion, qui le rendait victime innocente des méfaits des autres ; il avait compris qu'il n'en pouvait guère être autrement et en était arrivé à trouver une âpre douceur dans l'indépendance, dans l'affranchissement des petites sujétions tracassières de la société. Les vieux amis de sou père étaient morts ou s'étaient peu à peu retirés, et maintenant personne jamais ne frappait à la porte de l'Abbaye-aux-Eliges, sauf les compagnons de plaisir de ses frères, et aussi les vagabonds, mendiants et misérables de toute sorte, assurés d'y trouver toujours une généreuse aumône : en
dehors de cette double clientèle intéressée, personne ne franchissait le seuil des Arradon. Manon Du Lac, amie d'enfance du docteur Arradon, était la seule personne à qui Gilbert rendit visite, la seule qui le tînt au courant de la vie extérieure, la seule qui prît un intérêt quelconque à son existence. Encore la visitait-il rarement et, le plus souvent, c'était le hasard qui les mettait en présence au détour d'une
rue ou sur l'un des bateaux qui font le service entre Saint-Servan, Saint-Malo et Dinard. Aussi la vieille demoiselle fut-elle fort surprise lorsque, deux jours après la visite de Gilbert, elle le vit, de la fenêtre où elle travaillait, traverser la rue juste en face de sa maison et frapper à sa porte.
— Vous! Gilbert, rien de fâcheux à l'Abbaye, j'espère?
— Non, Dieu merci ! Je vous apporte deux perdreaux que j'ai abattus ce matin à votre intention : ne m'avez- vous pas dit que vous aimez le gibier?
— Et vous vous êtes souvenu de cela? Que c'est aimable ! s'écria-t-elle, radieuse. Vous êtes vraiment un bien gentil garçon . Ah! si l'on vous connaissait!...
— Mais on ne me connaît pas ! Et de quoi cela servirait-il, au surplus?
— On vous rendrait justice et ce serait grande joie pour moi.
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— Quelle justice! Qui sait si je n'ai pas tout ce que je mérite?
Il s'assit tandis qu'elle reprenait place sur la chaise haussée d'un épais coussin, d'où elle surveillait avec une curiosité insatiable, mais toujours bienveillante, les allées et venues du voisinage. Pendant près d'une heure, il prêta une attention complaisante aux divers récits qu'elle lui conta : décès, mariages, brouilles, procès, et il la quitta fort exactement renseigné sur tous les bruits du pays, avec un vague sentiment de déception pourtant, comme si elle eût négligé ce que justement il aurait voulu s'entendre dire. Quand il se leva pour prendre congé, Manon, un peu rouge, lui demanda, avec de grandes excuses sur sa hardiesse, de lui faire la faveur de venir prendre sa part des perdreaux.
— La société d'une vieille fille et une cuisinière médiocre, ce n'est guère fait pour tenter un jeune homme, je le sais, ajouta-t-elle modestement ; mais je ne puis rien vous offrir de mieux.
Gilbert accepta avec empressement et fut content de cette invitation qu'il eût déclinée en d'autres temps sous quelque prétexte.
— Pourquoi ferais-je de la peine à cette excellente personne? se disait-il. Je n'ai déjà pas tant d'amis.
Et, pendant les deux jours qui suivirent, il lui arriva plusieurs fuis de penser avec un mouvement
de plaisir au déjeuner de Manon, Ces deux jours, elle les employa, en un délicieux tourment, à composer un menu digne de son jeune convive, sans exposer son mince budget à quelque catastrophe, et ce ne fut pas sans une certaine satisfaction qu'au premier coup de ÏAngelus, elle s'assit en face de Gilbert, à sa petite table ornée d'une nappe bien blanche et fleurant l'iris, sur laquelle se faisaient pendant deux belles assiettes de fruits coquettement disposés dans des feuillages ; au milieu un réchaud d'argent, meuble antique de famille, oij la femme de service déposa successivement une savoureuse omelette, des côtelettes, les deux perdreaux et deux petits homards tout frais sortis de la mer. Ce festin fut couronné par d'excellent café et de l'eau-de-vie vieille de trois quarts de siècle, dont Manon n'était pas médiocrement fière et dont elle prolongeait l'existence par le plus scrupuleux respect, ne l'exhibant qu'en des circonstances mémorables. Le repas fut assaisonné de nombre d'histoires, dont quelques-unes déjà étaient connues de Gilbert, et qu'il écouta très complaisarament ; d'autres plus nouvelles trouvèrent place dans les récits de la vieille demoiselle, entre autres un naufrage dramatique dans la baie de Cancale, qui avait fait deux veuves et sept orphelins, et quand Gilbert, toujours prompt à donner, versa sur ses genoux, pour ces pauvres gens, le contenu de sa
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bourse, les yeux de Manon devinrent humides, elle le remorcin avec efïusion.
— J'ai toujours dit que vous êtes le meilleur garçon (le la terre... Vous avez tout le cœur de votre père.
— FMùt au ciel!... Mais, en vérité, je ne saurais dire si je suis bon, et par moments j'en doute!... Vous me croyez bon, parce que je donne volontiers aux misérables. Il est trop facile d'être généreux quand on a plus d'argent que de désirs et qu'il suffît d'ouvrir «a bourse pour faire des heureux sans avoir à se préoccuper de la remplir. J'ai des chevaux, des chiens, de bons fusils; si j'ai envie de changer de place, je prends le premier train qui passe et vais où il me mène... Je donnerais, chère mademoiselle Manon, deux fois ce que vous tenez là pour voir encore briller dans vos yeux ces belles larmes de pitié et de tendresse, à la pensée des douleurs que vous allez adoucir...
Les deux amis se séparèrent fort satisfaits de leur matinée :
— Ainsi donc, chère amie, c'est bien convenu. Je vous attendrai jeudi, à la cale de Dinard, vers deux heures, et, si le temps est beau, nous ferons une délicieuse promenade. .Je m'en réjouis d'avance.
Cette petite excursion l'amusait, en effet, il se surprenait à y penser avec complaisance : « Voilà oij l'on arrive quand on vit toujours seul ; on
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trouve du charme au temps passé près de mademoiselle Manon! N'est-ce pas pitié qu'un homme de mon âge s'intéresse au verbiage d'une vieille fille? » Au fond, tout au fond de son âme, flottait indislinct et obscur, je ne sais quel vague espoir où se mùlait la fine silhouette de Jacqueline de Galesnes ; il ne se l'avouait pas, tout au conliaire, il se jurait fièrement de se tenir à l'écart et si loin qu'elle ne pût soupçonner sa présence ; mais se rapprocher des lieux qu'elle h^ibitait lui était un inexplicable attrait aussi bien que la démangeaison de subir encore, par l'aspect des choses environnantes, le mortifiant chagrin infligé par ces beaux yeux si fiers et si doux.
A l'heure fixée, il se trouvait sur la jetée attendant avec une légère voiture bien attelée l'arrivée du bateau de Saint-Servan. Dès qu'elle fut près de lui, Manon s'exclama:
— Oh ! les belles fleurs, dit-elle en soulevant une gerbe de roses et d'héliotropes posée sur le coussin. A qui destinez-vous ce bouquet, Gilbert?
— Mais à vous, mademoiselle ; vous aimez les fleurs et à l'Abbaye personne seulement ne les regarde. J'ai pensé que les pauvrettes seraient bien aises d'être respirées et admirées avant qu'elles se fanent; leur beauté, du moins, n'aura pas fleuri inutilement.
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— Comme vous parlez bien, Gilbert! s'écriat-elle, un peu lialelaute de l'émoi causé par le pas vif du cheval ; on dirait que vous êtes poète ou amoureux... Dieu sait de qui, car j'imagine que ce n'est pas un vieux visage comme le mien qui peut vous inspirer.
Cette supposition qu'il pût être amoureux causa de l'agacement à Gilbert et il répliqua avec un peu de brusquerie:
— Je ne suis ni poète ni amoureux, je vous le Jure, et Dieu sait que ce n'est pas pour votre beauté que je vous aime...
— Vous pourriez me dire cela moins durement, Gilbert, répliqua la bonne Manon d'un air piqué. Il n'est pas nécessaire de me rappeler que je suis laide ; c'est une chose dont une femme souffre trop pour l'oublier.
— Pardonnez-moi, chère excellente amie, je suis un sauvage, une vraie brute, et je m'exprime si mal que je vous ofîense, au lieu de vous dire que vous avez ce qui vaut mieux que toute la beauté du visage, le charme impérissable de l'intelligence et de la bonté.
— Bien! bien!... Je sais que vous n'avez jamais l'intention de me faire de la peine, mon cher enfant; mais voyez- vous, ajouta-t-elle mélancoliquement, rien ne supplée à la beauté ; l'intelligence, la
bonté, toutes les vertus du monde, c'est une chose, la beauté en est une autre que rien ne remplace... Et puis, mon ami. prenez garde; vous avez quelquefois des façons brusques qui ne sont pas pour plaire aux dames et qui pourraient vous nuire près d'elles.
— Eh ! je m'embarrase bien de leur plaire, vraiment! s'écria-t-il en riant. Pourvu que ma chère mademoiselle Manon Du Lac daigne me pardonner mes mauvaises manières et me garder un peu d'amitié, je me moque du reste comme d'une mouche qui vole.
— 11 n'en sera pas toujours ainsi, Gilbert; un jour ou l'autre, il faudra songer à vous marier.
— Me marier I pour perpétuer la vénérable race des Arradon, faire souche de libertins et de fainéants 1 Oh ! le fameux conseil que vous me donnez là, et l'œuvre méritoire !
— J'en ai connu un de cette race, Gilbert, qui était l'honneur de son pays, un dont la mémoire est vénérée comme celle d'un saint, et qui est mort martyr de son devoir, victime d'un mal qu'il avait vaincu avant de succomber à son atteinte. Cet homme-là méritait d'avoir une nombreuse lignée de descendants pour marcher sur ses traces. Cet homme-là, vous l'avez connu, Gilbert.
Il répondit tristement:
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— Je l'ai trop peu connu pour mon malheur : j'avais onze ans quand j'ai perdu mon père,
— Hélas ! oui, vous étiez bien jeune quand ce cher ami est mort, et vos frères, malgré le grand écart de vos âges, n'ont pas su le remplacer.
— Ils n'y ont pas même songé ; ils étaient à une époque de la vie où le plaisir préoccupe plus que le devoir. Pierre, du reste, naviguait au loin; Antoine traînait, à Paris, des études de droit languissantes, bien stériles ; et ce que l'on fit de mieux pour moi fut de me laisser au collège de Redon, où j'achevai mes classes. Ma pauvre mère, malgré toute sa bonne volonté, n'avait pas ce qu'il faut pour diriger des garçons, et le chagrin ajouta encore à son impuissance.
— Oui. oui, je sais. 11 est difTicile de bien porter la soulTrance ! Vous donniez de grandes espérances, tout enfant.
— C'était bien commencé, en effet; en sortant du collège je m'étais mis à étudier la médecine en mémoire de mon père, et j'y avais pris grand goût, quand arriva l'âge de la conscription.
— Ce fut un grand malheur, mon cher ami.
— Mon Dieu 1 le métier militaire me plaisait. J'ai si peu de suite dans mes goûts et je me façonne si vite au milieu où je suis jeté, que je résolus de rester au régiment. J'étais déjà sous-officier
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quand survinrent la mort de ma tante et la grosse fortune qu'elle m'a laissée ; bêtement ébloui par ce monceau d'or mis entre mes mains, j'ai cru tenir toutes les félicités terrestres et j'ai jeté mes galons comme j'avais jeté mon scalpel. Maintenant me voilà ennuyé, abruti, blasé sur la médiocre jouissance d'être riche, .l'ai voyagé sans intérêt sérieux, sans guide ni conseil, au hasard, partout où l'on est convenu d'aller à la recherche d'émotions rares, de sensations exquises que je n'ai guère rencontrées, n'ayant rien fait pour les mériter, et je suis rentré bredouille, le cœur et l'esprit vides; j'ai brûlé ma poudre aux moineaux, sans abattre seulement une plume, et je m'encroûte ici, dans ma vie oisive, honteusement inutile, avec la même facilité que j'apportais aux travaux de l'École de médecine ou au régiment. Et voilà le joli millionnaire que je fais, un imbécile qui n'a même plus de désirs depuis qu'il pourrait les satisfaire.
— Tous les millionnaires ne sont pas comme vous, je suppose, Gilbert.
— Je l'espère pour les autres, c'est assez d'un de ce modèle. Et vous voudriez que je me marie et que je donne naissance à d'atîreux i)etits drôles qui ressembleraient à leur père.
— Mon enfant, le mariage est un passe-temps dont vous n'avez pas encore essayé. Peut-être y
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trouveriez- VOUS ces émotions délicieuses que vous avez cherchées en vain sur les grandes routes. Et vous auriez la satisfaction de faire une heureuse.
— Pas bien sûr, cela! Vous me le disiez tout à l'heure, je ne suis pas trop aimable.
— C'est-à-dire que vos propos sont parfois brusques. Il n'en serait pas de même si vous aviez une jolie jeune femme qui vous aimerait, vous soignerait...
— Et me tromperait avec le premier venu.
— Oh! Gilbert! quelle idée avez vous de nous!
— Eh parbleu! mon excellente amie, je le sais bien que je pourrais me marier facilement, si l'envie m'en prenait. Quatre-vingt mille livres de bonnes rentes sont bien faites pour toucher le cœur d'une ingénue. J'aime mieux vivre seul que d'être épousé pour mon argent. Mais nous voici arrivés à la petite auberge où je dois laisser le cheval et la voiture.
Il aida Manon à descendre, ce qu'elle fit d'ailleurs fort légèrement, et ils s'enfoncèrent dans le bois taillis qui séparait la grande route de la vaste lande de la Pierre-qui-Vire. Arrivés à la lisière du bois, ils cherchèrent parmi les bruyères un endroit abrité où ils pussent s'asseoir et apercevoir de loin celle qu'ils attendaient. Le jour déclinait et l'heure
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fixée pour le rendez-vous était passée déjà. Jacqueline ne paraissait pas.
— Vous verrez qu'elle ne viendra pas I disait Gilbert ironique. Elle se soucie pas mal de la peine qu'on prend pour elle. Tout leur est dû, à ces belles demoiselles: elles vous demanderaient tranquillement de vous jeter au feu pour en retirer leur pantoufle, sans songer même à vous dire merci.
— Vous ne la connaissez pas, Gilbert; elle est douce et tendre, et puis elle est malheureuse. Cela devrait vous disposer en sa faveur.
— Que voulez-vous? Chacun a ses peines. Pourquoi la fille de M. de Galesnes n'aurait-elle pas sa part dans l'universelle souffrance ? Qu'a-t-elle donc de si pitoyable, d'ailleurs? Elle a du pain tous les jours, n'est-ce pas? Bien des braves gens en manquent. Elle habite un château décoré d'une tour féodale qui flatte son orgueil.
— La vie est dure à la Tour d'If, croyez-le.
— Eh bien, qu'elle fasse comme sa sœur et qu'elle file un beau jour avec un amoureux! Ce sera bien fait pour le vieux de Galesnes, et si j'avais un conseil à donner à la jeune fille, ce serait de partir le plus tôt possible !
— Je suis fâchée de vous entendre parler ainsi de personnes que j'aime! Vraiment, dès qu'il s'agit de Jacqueline, vous devenez méchant, Gilbert...
— Je lais amende honorable, chère amie, d'autant plus volontiers que j'aperçois là-bas mademoiselle Jacqueline, qui n'est vraiment pas trop en retard. Adieu, je vais me promener pendant votre conférence.
— Ne me laissez pas m'attarder, de façon à manquer le dernier bateau ; si je m'oublie, avertissez-moi.
Gilbert s'élança dans le taillis, avant que Jacqueline put l'apercevoir, d'un air à faire croire qu'il s'en allait bien loin ; mais à peine eut-il fait quelques pas qu'un irrésistible désir de la revoir le ramena vers la lisière du bois, et, caché derrière un gros if, il la regarda venir. Elle marchait d'un pas rapide et souple, malgré le vent qui s'était levé et qui, la frappant de face, chassait en arrière ses cheveux et ses vêlements. Elle apparaissait ainsi toute svelte et mignonne dans sa robe brune, dont les plis flottaient derrière elle et dessinaient étroitement ses formes enfantines, et avec ce nuage de cheveux légers qui, tour à tour, voilaient ou découvraient son front. Dès qu'elle aperçut Manon, elle se mit à courir, la prit dans ses bras et couvrit ses joues de baisers.
— Chère, chère et fidèle amie, que vous êtes bonne et que je vous aime 1 Au moins, n'êtes-vous plus malade et pas trop fatiguée?
— Non, ma petite Jactjueline, j'ai trouvé quelqu'un qui ui'a amenée en voiture jusqu'au Bois-Billy.
— Ahl voire favori Anadon, sans doute. Que je suis contente do vous voir, Manon, de voir votre chère figure que j'aime (ant!
— Parce que lu ne la regardes pas, petite.
— Si! si! je la regarde et je l'aime.
— Comment va ta mère?
Elle secoua tristement la tête.
— Toujours malade. Elle ne peut se consoler de l'absence d'Henriette.
— Et Ion père?
— Toujours le même, plus sombre, plus irritable encore. Nous attendons la dernière sommation, comme on attend une catastrophe. Ce seront encore de nouvelles violences, des récriminations, des menaces. Il ne peut se résigner, et au fond, le chagrin le ronge... On tremble devant lui, on se raidit dans la peur de ses colères, on s'en indigne et pourtant on le plaint. 11 est si malheureux de ne pouvoir ni s'épancher, ni s'attendrir, enfermé dans son orgueil solitaire comme dans une geôle.
— Il Unira par pardonner un jour ou l'autre; au fond, il est meilleur qu'il ne paraît... Ne t'afflige pas à l'excès, la tristesse est mauvaise pour la jeunesse, regarde devant toi, aie confiance en l'avenir.
— L'avenir ?
— Mais oui, l'avenir; un jour tu le marieras...
— Avec qui, ina chère Manou? Une religieuse eu sa cellule n'est pas plus recluse que moi. Nous ne voyons âme qui vive, surtout maintenant, depuis le départ d'Henriette...
— Ton père lui-même désirera te marier et peupler la Tour d'If de petits enfants... Il te cherchera un mari.
— Que je refuserai, soyez-en sûre, s'écria vivevement Jacqueline; ce qui peut m'arriver de pis, c'est que mon père se choisisse un gendre à son gré. Plaise à Dieu qu'une telle épreuve me soit épargnée!...
— Pourquoi t'insurger d'avance? Nous avons en Bretagne, Dieu merci, de parfaits gentilshommes, et ton père a trop d'orgueil pour faire un mauvais choix.
— Trop d'orgueil, en etïet, trop d'ambition d'argent, des idées trop contraires aux miennes, sur les qualités qui conviennent à l'homme, pour que nos goûts aient la moindre chance de se rencontrer... Voyez-vous, ajouta-t-elle en baissant la voix d'un ton de confidence, j'ai connu en Georges Forcelles un être si différent de ceux que j'avais vus jusqu'alors, que je ne saurais maintenant me contenter d'un de ces gentilshommes dont vous parliez tout à l'heure, ignorants, oisifs, grands fumeurs, buveurs et chas-
seurs, qui ne rentrent au logis qu'affamés et fourbus et dont l'humeur dépend du gibier qu'ils ont tué. J'ai une autre idée du mariage et du mari. Je ne l'imagine pas autrement que Georges. Comment Henriette, ne l'aurait-elle pas aimé!... 11 a été pour nous une révélation... Et ma joie, mon unique joie, au milieu des sombres ennuis qui nous accablent est de penser qu'elle au moins, ma chère Henriette, vivra de sa vie, de sa jeunesse, de sa gaîté. Oh! la gaîté, IVIanon, quel charme, quel déUce ! Pour nous qui avons toujours tremblé, vécu dans la contrainte et la servitude de la peur, rencontrer enfm sur les lèvres qui vous aiment, dans les yeux un sourire épanoui, pouvoir se livrer sans crainte à la douceur de vivre, de respirer à l'aise, penser et parler librement! Ne plus voir toujours un visage sévère en face d'une figure éplorée, des regards impérieux ou d'autres qui supplient! Comprenez-vous notre joie, quand nous nous sommes aperçues que Georges aimait Henriette, qu'il voulait lui faire don de tout ce bonheur dont il dispose. Cher Georges ! qui sait si je le reverrai jamais ! J'aurai du moins appris près de lui ce que c'est que le bonheur, entrevu ce que doit être l'amour.
Manon soupira :
— Il eût mieux valu pour toi ne pas le connaître ! Plût à Dieu qu'il ne fût jamais venu en ce pays!
— jNe dites pas cela, non, noni Quand il sérail vrai qu'il ait éveillé en moi des espoirs, des illusions peut-être, qui rendront, par contraste, mon existence plus déshéritée et misérable, puis-je oublier qu'Henriette, du moins, est entrée par lui dans la teire de vie'i... Qu'il me tarde de la savoir enfin en possession de son bonheur I
Elle regarda, pensive, la lettre d'Henriette que Manon lui avait apportée pour madame de Galesnes, comme si, dans les caractères de cette chère écriture, elle pouvait deviner la pensée de ce cœur lointain.
Il y eut un silence, Jacqueline le rompit par une question qui faisait suite à sa rêverie.
— Que ce doit être beau Paris! Y êtes- vous allée, autrefois ?
— Non, ma petite amie, je ne connais que Rennes et Angers, deux villes superbes où j'ai vécu des semaines déplaisir, quand j'étais jeune.
— Vous alliez au théâtre, Manon ? Georges nous a conté beaucoup de choses sur les théâtres, les acteurs, les actrices, un étrange monde qu'il connaissait bien.
— Je ne suis jamais allée au théâtre, mignonne. Ce n'était pas l'usage que les demoiselles fréquentassent ces endroits-là.
— A Paris, les femmes y vont, et Georges y
mènera Henriette. Qu'y a-t-il de mal à cela, puisqu'on nous permet de lire des pièces de théâtre?
— 11 n'y a sans doute aucun mal, mais une femme agit prudemment en se soumettant à la sagesse des personnes d'expérience.
— Quels étaient donc vos plaisirs, chère Manon?
— Les promenades et le bal. Je dansais, et c'est mi plaisir enivrant que la danse, ma chère petite, c'est comme s'il vous poussait tout à coup, au son des violons, des ailes mélodieuses qui vous emportent; on oublie qu'on est laide, dédaignée, on se sent légère, aérienne, et jolie, et aimée, tant que dure la valse : je sais bien qu'avec le dernier soupir de la musique, on touche terre brusquement et la réalité maussade vous reprend avec tous ses dégoûts. C'est égal, j'ai dû à la danse les seuls succès de ma jeunesse. Je dansais bien, tous me le disaient, et les jeunes gens ne s'embarrassaient plus de ma figure au premier son d'une valse, ils accouraient en foule et j'avais la joie, l'orgueil d'accorder des faveurs, moi, à qui personne, ailleurs, n'en a jamais demandé. Nos prêtres disent que c'est un art de perdition ; ce que je peux dire, c'est que je n'y ai jamais vu de mal et que j'en ai ressenti de grandes jouissances qui me rendaient meilleure, plus indulgente au succès des autres.
— C'est donc bien difficile la danse? Moi, je ne
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connais que la bourrée et le passe- pied de nos paysans et aussi un peu le quadrille que l'on danse aux noces, avec le galop final si fatigant.
— La vraie danse est tout autre chose. Vois-tu, on se met ainsi, en position, et le pied avancé sur la pointe.
Et la brave vieille fille, se levant comme un ressort du coin de roche où elle était assise, secoua ses jupes étroites, prit naïvement son air le plus gracieux, la tète inclinée sur l'épaule gauche et commença à faire sur l'herbe rase de la lande quelques pas glissés, de petits bonds rythmés, d'abord avec un peu de lenteur et de gaucherie timide, puis, peu h peu, le démon de sa jeunesse s'empara d'elle de nouveau et, sur un vieil air fredonné à demi-voix, elle s'enhardit, s'excita, précipita le mouvement et elle se mit à danser et à tourner avec une étrange rapidité.
Jacqueline, amusée, riait, mêlant ses rires d'applaudissements dont se grisait l'ardente vieille demoiselle, qui, hors d'elle-même, rouge, le chapeau tombé sur l'oreille, bondissait avec une légèreté et une souplesse inattendues, livrant aux regards son pied menu, finement chaussé, ses jambes maigres, et sur cette lande déserte, au jour tombant et près de la haute pierre druidique, elle avait un aspect vraiment fantastique. Il semblait qu'elle ne dût jamais
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se lasser de danser, ni Jacqueline de la regarder, lorsque, brusquement, Manon fut arrêtée dans son vol par un bras robuste, qui paralysa ses mouvements et la soutint aussi fortement. Stupéfaite, haletante, elle balbutia quelques mots incohérents, comme autrefois, dans les assemblées du jeune temps: « Monsieur... à ma place... merci, veuillez me reconduire. » Puis reconnaissant le Heu où elle se trouvait et le bras qui la soutenait ;
— Ah! c'est vous, Gilbert!... Mon Dieu, qu'allezvous penser de moi? Une vieille folle, n'est-ce pas ?
— Chère mademoiselle, vous m'avez demandé de ne pas vous laisser oublier l'heure... Pardonnez-moi d'avoir exécuté ma consigne avec un peu de brusquerie, mais le jour baisse et il me semblerait imprudent de remonter dans la voiture ouverte, échauiïée comme vous l'êtes ; il faut vous reposer un instant... J'espère que mademoiselle de Galesnes ne m'en voudra pas d'avoir mis fin au divertissement... que vous lui donniez à vos dépens.
Il avait salué légèrement Jacqueline et lui adressa ces derniers mots non sans quelque âpreté, car ses rires lui avaient semblé irrespectueux pour sa vieille amie, et il s'en était senti blessé.
— Chère Manon, monsieur a raison, il faut vous asseoir ici, contre cette pierre à l'abri du vent, et prendre garde de vous refroidir.
Elle obligeait en même temps sa vieille cousine à s'asseoir et l'enveloppait du manteau dont elle s'était débarrassée pour danser, y ajoutait sa propre mante, et lissant ses cheveux gris ébouriffés, elle la'coiffait, rajustait son chapeau, et terminait cette toilette par une pluie de baisers, mêlés de tendres et caressants remerciements.
— C'est que nous manquerons le bateau, si je m'attarde 1
— Mais non, monsieur hâtera un peu son cheval, voilà tout; l'important est de ne pas tomber malade comme vous l'avez fait la dernière fois que vous êtes venue.
— Il eût été sage de pensera cela plus tôt, ne put s'empêcher de dire Gilbert, qu'irritait la tranquillité indifférente avec laquelle Jacqueline avait accueilli son intervention, sans lui répondre directement ni lui jeter un regard.
Cette fois, elle leva les yeux vers lui et sous ce regard toute son irritation fondit.
— Vous dites vrai, monsieur, j'aurais dû penser à cela ; n'est-ce pas, vous veillerez à ce qu'elle n'ait pas froid?
Il eut envie de répondre : « Je veux oublier qu'elle est ma vieille amie, très chère, afin de la soigner pour l'amour de vous et de vos grands yeux si poux. » Mais la folie de cette réponse l'épouvanta;
il se contenta de s'incliner et d'acquiescer en deux mots :
— Je ferai de mon mieux, soyez-en sûre.
Et la contrainte qu'il s'imposait donna à sa réponse un air de froideur qui frappa Jacqueline ; elle le crut mécontent, ce qui inquiéta sa timidité et son bon cœur.
— Ne voulez-vous pas vous asseoir un moment ? demanda-t-elie d'un ton conciliant, en indiquant d'un geste le court gazon où Manon se reposait près d'elle de ses excès chorégraphiques.
Il obéit en silence et tous les deux alors ressentirent un grand embarras : elle, ne sachant trop que dire à ce jeune homme qui l'intimidait sans l'intéresser ; et lui, gêné par un reste de rancune emmagasinée en son âme, trop ébloui par cette faveur inattendue pour savoir en profiter. Heureusement, Manon avait repris haleine.
— Quel dommage qu'il faille bientôt nous séparer! Jamais cette vue sur la mer ne m'a semblé si belle, s'écria-t-elle, en montrant l'étroit vallonnement par où le regard coulait jusqu'aux flots bleus et berceurs qui semblaient assoupis dans la paix du jour tombant. N'est-ce pas que c'est beau?
Elle s'adressait à Gilbert ; mais lui, tout rêveur et plein de pensées confuses et de sensations inquiètes, ne répondit pas, ne l'ayant même que
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vaguement entendue. Ce fut Jacqueline qui prit la parole :
— Tout le monde n'admire pas la nature. Il faut une âme d'artiste pour comprendre la poésie des formes et de la couleur et trouver de la beauté où bien des gens ne voient que des pierres et des ronces et savent seulement discerner la nuit du jour et le soleil de la pluie, sans que la nuit et le jour, le soleil et la pluie, leur disent rien qui les émeuve.
Elle pensait à Georges Forcelles, à ses enthousiasmes de peintre, au fond, un peu agacée du silence distrait de Gilbert.
— Boude-t-il ou bien est-ce qu'il ne comprend pas, ne sent rien ?
Sans allerjusqu'aufondde lapenséede Jacqueline, Gilbert comprit que cette ironie s'adressait à lui et, cinglé dans son amour-propre, il riposta :
— Les artistes ont généralement l'admiration expansive et leur enthousiasme se répand volontiers en paroles : sont-ils toujours bien sincères ? Peut-être seraient-ils embarrassés de dire ce qu'ils trouvent de beau dans ces ajoncs roussis et ces roches grises, sous nos pieds ; dans ce ciel d'un bleu déteint et froid, sur nos têtes. Pour moi, je l'avoue, j'aime la vie, et tout ici est stérile, tout paraît mort, jusqu'à ces vagues monotones qui s'agitent sans avancer
, jamais, jusqu'à ces sales moutons qui lèchent stupi-
dément la lerre pelée, et le berger, plus sale que ses bêtes, qui regarde sans voir, les yeux grands ouverts dans le vide..,, est-ce vivre cela? Et ce douanier, là-bas, debout sur ce promontoire, droit comme une aiguille, ne semble-t-il pas rivaliser d'immobilité avec la Pierre-qui-Vire ?. . . Admire qui voudra I Pour moi, il y a de la mort éparse entre ciel et terre en ce pays de pierres et de landes, une contagion de mort qui dissout les volontés et débilite les âmes, et cela n'est point admirable, du moins, je le pense. Il parlait sous l'impulsion d'une sorte de colère contre lui-même, contre l'instabilité de son cœur, qu'il sentait à la merci d'un regard ou d'un sourire de cette jeune fille, il s'en voulait de déplaire maladroitement ; car il sentait parfaitement que chacune de ses paroles déplaisait à Jacqueline, froissait en elle quelque sentiment secret, et l'impatience qu'il en ressentait le faisait s'enfoncer de plus en plus dans sa maladresse, et bien au delà de ce qu'il éprouvait et pensait réellement.
— Je ne vous comprends pas, Gilbert, dit Manon stupéfaite. J'ai toujours cru que vous aimiez la Bretagne plus qu'aucun pays du monde.
— Moi non plus, je ne comprends pas, reprit Jacqueline avec un sourire où se mêlait quelque dédain ; il me semble que, libre comme il l'est, monsieur Arradon, si notre Bretagne ne lui plaît pas
pourrait choisir, dans le vaste monde, un lieu plus à son gré.
— Par malheur, je n'en ai trouvé aucun qui pût me faire oublier mon cher pays, trop cher puisque, pour y revenir, j'ai renoncé à vivre. Est-ce vivre, en effet, que boire, manger, dormir, chasser ou faire la cour aux femmes? Si l'homme est autre chose qu'une brute, s'il a un cœur et une âme, comme on nous l'apprend au cathéchisme, il doit y avoir autre chose qui ne se trouve ni dans la mer ni dans les rochers et les bois, ni dans le nuage qui passe. Je l'ai cherché en beaucoup de lieux sans le trouver : c'est ce qu'on appelle le bonheur.
Il était presque ému en achevant ces mots, les yeux fixés sur Jacqueline, avec au fond de son cœur, une confusion de pensées et de sensations vagues où celte idée de bonheur s'éveillait en la présence de cette jeune fille et formait comme un nimbe d'or autour de sa charmante tête.
Elle reprit, distraite :
— Je crains, monsieur, que votre cas ne soit désespéré!...
Et se levant avec un soupir de regret ;
— Chère iManon, il me faut vous quitter ; une plus longue absence m'attirerait des reproches.
Elle embrassa tendrement Manon, fit un léger salut à Gilbert et «'enveloppant de sa mante, se mit
à courir sur la pente rapide jusqu'aux bois de la Tour d'If, et elle disparut dans les vapeurs grises qui s'élevaient des bas-fonds marécageux où plongeait l'extrémité du parc. Et quand il ne la vit plus, il parut à Gilbert qu'un froid subit tombait des cieux, s'élevait des terres et l'enveloppait comme un suaire.
— Marchons un peu vite, dit-il à sa compagne, de peur que le froid no vous pénètre.
— Je ne le sens pas, mon cher ami ; je vous assure que la température est fort douce.
Il était silencieux, absorbe, et quand ils roulèrent sur la grande route, Manon en fit la remarque.
— Vous ne dites rien, Gilbert ; je crains que vous ne soyez méconlent.
— Méconlent de quoi, chéro mademoiselle Manon?
— Je ne sais trop... Peut-être avez trouvé que ma petite cousine s'occupait trop peu de vous ?... C'est qu'elle est timide, voyez-vous...
— Laissons ce sujet, je vous prie... Je ne demande rien à mademoiselle de Galesnes, je n'attends rien d'elle... Je voudrais seulement, reprit-il avec une sourde violence, ne l'avoir jamais vue... J'étais tranquille avant d'avoir rencontré ses yeux arrêtés sur moi avec cette indifTérence et ce dédain, je ne méjugeais pas, j'étais ce que j'étais, bien ou mal, sans m'en soucier... Maintenant, je suis mécontent,
je me déplais, et pour un rien je me mettrais la corde au cou... Voilà tout l'effet que produit sur moi votre charmante cousine?
Il éclata d'un rire sec qui surprit étrangement mademoiselle Manon ; elle s'efforça de lui prouver qu'il se trompait, et sa démonslralion, à laquelle il ne répondit rien, les mena jusqu'à la cale du Bec-dela-Vallée. Le dernier bateau était parti et Manon commençait à se désespérer de l'aventure, mais Gilbert la consola en frétant une barque qui les transporta sans accident au pied de la tour Solidor. Après qu'il l'eut conduite jusqu'à sa porte, Gilbert se sépara de sa vieille compagne et revint lentement à la barque qui l'attendait. Le vent avait fraîchi, les vagues fouettées écumaient et secouaient rudement la petite embarcation. Malgré la houle, il voulut se faire conduire directement au fond de la baie, sous les murs mêmes de l'Abbaye-aux-Eliges. Il enverrait le lendemain chercher son cheval et sa voiture à l'auberge où il les avait remisés. Très las, comme si cette journée eût excédé ses forces exercées à de plus rudes fatigues, il trouvait une singulière douceur à se laisser ballotter par les flots et le vent ; étendu à l'arrière, il regardait courir les nuages sur le ciel nocturne où de temps à autre apparaissaient presque aussitôt voilées de timides étoiles. Autour de la baie, au-dessus des vagues d'encre, que l'écume frangeait
de pâleurs sinistres, effarées, au-dessus du tumulte rugissant de la mer, de petites lumières paisibles, recueillies, riaient doucement à travers les fenêtres closes, innocents témoins du délire des flots et des attentats nocturnes de la bourrasque. Et tout au loin derrière la pointe allongée de Dinard, grondait la grande mer irritée, battant d'un choc lourd les rochers de la côte.
— Que penserait-e//e de cela ? se disait-il ; tant de paix, de silence, là, des vies confiantes qui achèvent ce soir leur tâche accoutumée, tout près de cette arène liquide où courent et hurlent toutes les fureurs déchaînées de la mort. Songerait-elle encore au charme poétique de la nature, si elle était là, dans cette barque dont craquent toutes les jointures, sous ce ciel noir où, pareilles à de monstrueux fantômes, les nuées lourdes semblent s'abaisser sur nos têtes.
Et il l'imagina â ses côtés, effrayée, frissonnante, cherchant près de lui une protection, un refuge ; il l'entourait de son bras pour la soutenir et la défendre il lui disait des paroles très douces, consolatrices; elle avait confiance, s'appuyait contre lui, et le poids léger de son corps et la caresse de ses cheveux jetés par le vent contre son visage, il en ressentit un instant l'ineffable sensation.
— Accoste, cria le matelot.
Un choc rude, un recul, puis, avec un grincement lourd, la barque glissa sur les galets ; un des marins s'élança, tira la chaîne, ils étaient arrivés.
— Diable de temps, monsieur, on est mieux dans son lit que sur l'eau, dit l'un d'eux.
— Certainement, elle aurait eu peur, pensait Gilbert. J'aurais voulu qu'elle fût là, quand les vagues hurlantes faisaient autour de nous leur ronde infernale ! Ah ! que j'aurais aimé qu'elle eût peur et qu'elle fût forcée de s'attacher à mon bras, avec sa petite main et ses doigts minces. Comme elle était jolie, tantôt, cette main posée toute blanche sur l'épaule de Manon ! Je n'en ai jamais vu aucune qui fut si délicate et si fine.
Des jours passèrent durant lesquels l'image de Jacqueline assiégea la pensée de Gilbert, se mêla sans même qu'il s'en doutât à chacun des actes de sa vie : soit qu'il prît un livre ou qu'il courût le pays, le fusil sur l'épaule, chaque page du livre, chaque réflexion de l'écrivain, chaque aspect du paysage, un reflet de lumière tremblant sur l'eau, le frisson du vent dans les branches ou la chute lente des feuilles rougies expirantes, tout amenait cette éternelle question : « Que dirait-elle? Que penserait-elle? » S'il s'apercevait de cette obsession, il haussait les épaules : « 0 prodige de la vanité blessée ! se disait-il, il a suffi que cette jeune fille m'ait trouvé gauche, mal élevé, antipathique, pour que je sois maintenant possédé du désir de
prendre une revanche, do produire de l'eiïel, et je m'acliarne à deviner ce qui peut se passer sous ce front blanc, dans cette âme cachée, comme si cela ne devrait pas m'ètre inditTérent ! » Il se gourmandait, se répétait qu'il no pouvait y avoir rien de commun entre lui el la liile du vieux Galesnes ; quoi qu'il fit, elle lui était toujours secrètement présente et agissait sur lui à son insu ; il s'intéressait maintenant à des choses auxquelles il n'avait pas coutume de songer ; ses yeux voyaient ce qu'd avait souvent regardé sans voir ; il se disait qu'il peut y avoir une intensité de vie cachée sous l'immobilité apparente des existences provinciales figées en un cadre étroit, dans la monotonie insignifiante des jours, que c'est la vie intérieure qui donne de l'intérêt à toutes choses et qu'elle est après tout la véritable vie. Il trouvait un plaisir nouveau à se promener solitairement en la seule compagnie de son chien le long des grèves, sur la hauteur des falaises, le fusil sur l'épaule, sans songer au gibier ; quelquefois même le soir, il errait dans les rues assombries de la ville, et cette inaction rêveuse ne l'ennuyait pas et il n'en sentait pas le vide.
Un dimanche, éveillé au son de VAngelus, il lui vint à l'esprit que Jacqueline, ce jour-là, devait aller sans doute à la grand'messe avec son père et sa mère, et presque sans conscience du désir subit que cette
pensée éveilla, il fit seller son cheval et se dirigea vers Saint-Briac.
Les cloches sonnaient leurs derniers pressants appels, quand il entra dans le bourg ; il se hâta de mettre son cheval à l'auberge et pénétra dans l'église presque envahie déjà par la foule des fidèles qui se pressaient avec un grand bruit de sabots sur les dalles et des craquements plaintifs des vieux bancs de chêne lustrés par l'usage. Les cierges s'allumaient à l'autel, les enfants de chœur, avec leurs têtes de moineaux éveillés, se poussaient des coudes pour arriver aux places qui leur étaient désignées, et le banc des marguilliers se remplissait, tandis que les chantres sur leurs sièges exhaussés entouraient le lutrin. Dans la nef, les assistants s'éclaircissaient la voix par de petites toux discrètes, et le froissement des coiffes empesées, comme aussi celui des chapelets égrenés, faisaient un murmure continu et léger dans le silence recueilli. Caché en un coin sombre d'un des bas-côtés, Gilbert tenait les yeux obstinément fixés sur la porte d'entrée qu'obstruaient des groupes pressés d'hommes en veste de bure, le grand chapeau de feutre à la main, qui, moins prompts que les femmes à se rendre à l'église, restaient debout faute de place, Jacqueline n'était pas là, non plus que son père et sa mère. « Est-ce qu'elle ne viendrait pas? » Déjà le prêtre avait donné l'absoute,
jetant l'eau bénite sur l'assemblée, et il se revêtait pour la messe des vêtements consacrés, lorsqu'un piétinement de chevaux près du portail et un grincement de roues sur les pavés raboteux ranimèrent son espoir. Peu d'instants après, un remous se fit dans la foule des hommes qui s'écartaient lentement, et le crâne chauve de M. de Galesnes apparut avec, sur les oreilles, ses touffes de cheveux d'un roux grisonnant, l'œil droit un peu recouvert par la paupière à la suite d'un accident de chasse, les lèvres épaisses faisant une moue hautaine au-dessus du large menton volontaire, et toute sa puissante carrure; derrière lui venait péniblement madame de Galesnes, gardant sur son visage tiré et maigri, malgré le pli dolent de la bouche, des traces d'une douce beauté, enveloppée d'un châle long de l'Inde, débris de sa corbeille de noces, qui pesait sur ses épaules et rendait plus difficile sa marche parmi les rangs entassés des paysannes accroupies dans le passage entre les bancs déjà combles. Jacqueline suivait les yeux baissés, le front caché par le bord d'un chapeau noir fleuri d'une touffe de bluets ; •sous cet encadrement sombre, la blancheur de ses joues semblait plus blanche encore. Tous les trois prirent place au premier rang dans leur banc resté vide, et Gilbert, se dissimulant de son mieux, avança de quelques pas, de façon à voir mademoi-
128 invr.LE nuptiale
selle de Galesnes agenouillée entre son père et sa mère. Le visage caché dans ses mains, elle priait très dévotement; il ne pouvait voir que la masse épaisse de ses cheveux d'un brun à reflets d'or, relevés sur la nuque et la rondeur délicate du cou mince et blanc laisse à découvert. Elle resta longtemps ainsi prosternée, abîmée dans un recueillement sans distraction ; quelques mouvements nerveux des épaules lui firent croire un instant qu'elle pleurait, cependant, lorsqu'elle releva la tête, le fin profil ne portait aucune trace de larmes, il était pur et reposé comme une image de missel. Au milieu de la messe, le bedeau s'avança vers elle, un plat d'argent à la main ; elle le prit, après y avoir déposé une pièce de monnaie que lui donna son père et, précédée du bedeau, elle passa dans les rangs des fidèles pour la quête. Elle faisait cela sans embarras ni hâte, comme une tâche accoutumée. Gilbert eut un instant la tentation de s'en aller avant qu'elle fût arrivée près de lui et fit même quelques pas dans la direction de la porte, puis le courage lui manqua pour fuir. « Il faut que je la voie une fois encore de face et de près, que je me rende compte pourquoi elle m'occupe ainsi... QuVt-elle de remarquable? Suisje le jouet de mon imagination ? »
Elle était tout près maintenant, s'acquittant de son rôle avec une grâce naïve et grave, posée dans ses
mouvements. Encore trois pas, elle serait près de lui, le frôlerait au passage. Sou cœur coiuinença de battre, il eut encore l'envie de fuir. Trop tard ! sans lever les yeux, elle tendit le plat d'argent et ce fut seulement quand elle vit tomber une pièce d'or qu'elle regarda, stupéfaite, le généreux donateur. Et ce qu'il lut dans ce rapide coup d'œil, ce ne fut pas seulement de la surprise, mais une nuance de mécontentement, presque de crainte. « On dirait que je lui fais peur, pensa-til, pourquoi ? Oh ! Dieu, je ne lui veux pas de mal, pourtant ; elle est vraiment jolie... bien jolie... comme j'aime ses yeux et le petit mouvement de ses lèvres, si fier ! » Il resta jusqu'à la lin de la grand'messe, espérant qu'elle tournerait peut-être la tète de son côté ; il n'en fut rien, pas même quand elle sortit de son banc, précédée de son père et de sa mère. Il semblait qu'elle eût oublié sa présence ; Gilbert essaya de gagner le portail avant elle, dans son désir, devenu violent tout à coup, de surprendre encore un de ses regards. Mais M. de Galesnes quitta l'église par une porte latérale où les attendait l'anlique calèche attelée de deux petits chevaux du pays, et tout le régal de Gilbert fut de voir leur voiture s'éloigner dans la direction de la Tour d'If et de suivre de l'œil un instant la poussière soulevée par son passage. Il ne put se décider à regagner aussitôt l'Abbaye-
aux-Eliges et passa une partie du jour à travers la campagne, en proie à une agitation causée par l'incohérence de ses pensées. Pourquoi Jacqueline avaitelle paru mécontente, presque effrayée de le voir ? Avait-elle deviné qu'il était venu pour elle? Les jeunes filles ont tant de vanité ! « Peut-être se ligure t-elle que je suis amoureux? Ah! bien oui... curieux, voilà tout 1 et plus près de l'antipathie que de lamour, assurément. Parce qu'elle est jolie, bien jolie, cela, c'est vrai, avec ce teint blanc à peine rosé et ses lourds cheveux sur sa petite tête hautaine... avec ses yeux surtout, au long regard si grave et si doux. Est-ce une raison, cependant, pour qu'on s'enflamme à la première rencontre? Une de Galesnes ! Elle se croit sûrement d'une essence incomparablement supérieure à la chétive humanité qui l'entoure. Mais, si elle s'imagine que c'est son nom et sa famille ou ses beaux yeux qui feront de moi un amoureux, elle se trompe! Il n'y aurait pas de quoi, après tout, me foudroyer d'un regard si péremptoire, si distant. Je ne suis pas un malfaiteur, un voleur de petites filles, qui prépare un coup de main 1 Seulement, voilà, je me nomme Arradon, et cela lui fait peur. » Il s'abîma alors dans un retour découragé sur lui, sur sa famille et les conditions de vie qui lui étaient faites. « Je n'ai jamais commis aucun mal, pensait-il, et je porte le poids des péchés des autres. » Une voix plus secrète et
moins écoulée répliquait : « Avoue que tu nas rieu fait uon plus pour mériter l'estime et que tes libéralités, ta générosité te coûtent trop peu et tombent trop au hasard pour t'être comptées comme un mérite ; avoue encore que tu ne t'en es guère soucié, de l'estime publique et qu'il a fallu le coup d'œil dédaigneux de mademoiselle de Galesnes pour le convaincre qu'il n'est ni bon ni juste de vivre isolé dans ton égoïsme et ton insouciance, à part des intérêts, des peines et des joies de ceux qui t'entourent... Toi aussi, tu as pratiqué le mépris que tu reproches et dont tu souffres aujourd'hui. » Ces réflexions et d'autres non moins pénibles l'avaient rendu fort morose, mais quand il rentra à l'Abbaye, il y trouva un mot de Manon, le prévenant qu'elle souflVait d'une entorse et qu'elle lui serait infiniment obligée s'il voulait la conduire jusqu'à la Pierre-qui-Vire, comme il l'avait fait précédemment. Ce billet rendit du ressort à son âme endolorie. Il répondit aussitôt, en offrant de se charger complètement du message, mais cette offre ne fut point acceptée, et le jeudi suivant, il se rendit à l'arrivée du bateau à l'heure dite et eut le plaisir d'apercevoir de très loin la maigre et longue silhouette de Manon qui lui faisait de grands signes et ressemblait, ainsi agitée, à un mal télégraphique en mouvement. Klle boitait sensiblement, s'appuyanl sur un gros parapluie et dut s'aider
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du bras d'un matelot pour descendre sur le quai. Gilbert s'empressa à sa rencontre :
— Pourquoi venir vous-même, chère mademoiselle Manon, et ne m'avoir pas chargé de porter vos lettres?
— Mon bon Gilbert, cette promenade avec vous est un vrai plaisir pour moi, et c'est un plaisir aussi de voir ma petite cousine. Et puis, vous le dirai-je? Il m'est venu quelques doutes sur la convenance d'envoyer près de cette enfant un messager tel que vous... Je me sentirais coupable envers son père.
— Ah ! que voilà des scrupules superflus, ma chère demoiselle I... Je crois que vous pourriez envoyer, au lieu de moi, un palefrenier à mademoiselle Jacqueline, sans qu'elle s'aperçût de l'échange, à moins, peut-être, qu'il ne lui fît plaisir.
— Je n'en crois pas un mot, mon enfant, pas un mot, ajouta-t-elle en se hissant péniblement, malgré l'appui de Gilbert, dans la voiture, où il prit place auprès d'elle.
Quelque temps, ils roulèrent sans parler; à la fin, Manon à qui le silence pesait, interrogea son compagnon taciturne :
— J'ai peur que vous ne soyez souffrant, mon cher ami ; vous n'êtes pas dans votre disposition ordinaire. Vous m'en voulez de ne vous avoir pas envoyé seul auprès de ma jeune cousine.
— Non, certes !... Je m'en veux à moi de l'avoir désiré ; car, en vérité, c'est folie. Dans chacune de mes rencontres avec mademoiselle de Galesnes, je n'ai jamais manqué de me sentir froissé, humilié, et j'en suis sorti toujours avec de sourds ferments de rancune et d'aversion contre elle, ceux qui l'entourent et tous les gens de sa caste. Pourquoi donc désirer la revoir? Pourquoi rêver de circonstances qui nous rapprochent, comme si j'en pouvais attendre la conversion de son indillërence en sympathie, de son dédain en une soudaine admiration pour mes mérites ? C'est tout simplement bête. Je me connais bien, parbleu ! Je n'ai rien de particulièrement séduisant.
— Oh ! pour cela, vous n'êtes pas juge.
— Très bon juge, chère amie, et si votre amitié pour moi vous abuse, l'intérêt que je me porte ne m'a pas encore rendu aveugle sur mes défauts. Je suis un jeune hibou, plein de bonnes intentions, mais peu fait pour roucouler auprès des tourterelles. Alors, pourquoi penser toujours à cette jeune fille? Pourquoi s'est-elle emparée de mon esprit, de mon imagination, au point que je la porte partout avec moi? El plus je lutte contre cette obsession, plus elle dévient impérieuse. Mes pensées vont vers elle et mes pas suivent mes pensées ; il me faut un effort de volonté incroyable pour m'empècher d'aller rôder
comme un malfaiteur autour de ses bois, dans les fourrés, au risque d'être déchiré par les chiens de son père, avec l'espoir de la voir seulement passer de loin. Qu'est-ce que c'est que cette folie?... Ai-je perdu la raison ?
Manon l'écoutait, ouvrant de grands yeux, émue par l'imprévu de cette brusque confidence, troublée aussi, dans le fond de son chaste cœur de vierge mûre, par l'accent passionné et douloureux de Gilbert. Très rouge, elle balbutia :
— Je crois, Gilbert, je crois vraiment que vous êtes amoureux !
— Amoureux !... Quand je me surprends à souhaiter de la faire souffrir, de la voir pleurer et trembler devant moi ! Quand je trouve un délice sauvage à l'imaginer suffoquée de larmes et de prière à mes pieds, soumise, vaincue, dépossédée de son orgueil et de ses charmes I Est-ce de l'amour, cela?... C'est de la vanité blessée devenue féroce . Il est vrai que, dans d'autres temps, je voudrais pouvoir lui sacrifier ma vie... pour rien... pour un caprice... mourir sur un mot d'elle, pour obtenir seulement l'ombre d'un regret. Que pensez- vous de cette incohérence, ma chère Manon? Ce n'est pas de l'amour, c'est de la maladie.
— J'ai peu d'expérience en ces matières, murmura la vieille demoiselle avec embarras ; pourtant.
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je me souviens, j'ai ouï dire que les amoureux souvent sont un peu fous, qu'ils déraisonnent, se lamentent, souhaitent de mourir, et j'ai ouï dire aussi que celte folie se guérit à merveille par le mariage. Pourquoi riez-vous ? Je ne vois vraiment pas ce que celle idée a d'extravagant.
— Et moi, je vois de quel air elle serait accueillie à la Tour dif, votre idée, si j'avais la simplicité de la prendre au sérieux.
— Je ne sais pas, en conscience, ce qu'on pourrait objecter contre vous, si ce n'est... peut-être...
Elle s'arrêta :
— Si ce n'est peut-être ceux de là-bas, n'est-il pas vrai? Cela suffit bien.
— Tout le monde sait, en revanche, ce qu'était votre père, la réputation qu'il a laissée ; sa mort a été un deuil pour le pays.
— Qui s'en souvient ? Ses vertus, d'ailleurs, sont notre condamnation, à nous, ses fils indignes, qui n'avons pas su soutenir l'honneur de son nom.
— Dites vos frères, Gilbert. Vous, vous n'avez rien l'ail,
— Rien ! et c'est là la honte.
— Bien des choses plaident en votre faveur.
— Oh ! je sais, ma fortune. J'espère pour votre altière cousine qu'elle ne serait pas femme à se donner pour de l'argent.
— Non, sans doute ! Et vous-même ne la voudriez pas à ce prix.
Il fouetta son cheval et ils tombèrent dans une rêverie qui se prolongea. Manon s'avisait pour la première fois que Gilbert, après tout, serait un fort bon parti pour Jacqueline. Il était beau, jeune, riche, et malgré des tares récentes, infligées par quelquesuns des siens, de fort bonne famille ; il lui semblait impossible qu'il ne plût pas à sa jeune cousine, et si vraiment il était amoureux, rien ne s'opposerait à leur bonheur.
Le cœur de la bonne demoiselle s'exaltait à cette pensée ; l'étrange langage de Gilbert, ses contradictions cependant la désorientaient ; elle se débattait dans les brouillards de son ingénuité comme un augure qui a perdu son horoscope. Et pendant qu'elle cherchait avec grand trouble la lumière et le conseil, ces mots d'amour, de mariage qu'elle avait prononcés bruissaient dans le silence autour de Gilbert, flottaient dans l'air, ouvraient, à ses yeux incrédules, d'insaisissables espoirs. Qui avait pu faire naître cette idée de mariage dans la cervelle de Manon ? Pourquoi en avait-elle parlé ! Pourquoi maintenant se taisait-elle? Ils arrivaient en haut d'une raide montée d'où l'on découvrait tout le pays. Le jour s'éteignait dans des nuées d'un gris clair, teintées d'aurore et de lilas, tandis que de la masse sombre des bois dépouillés
émergeait déjà le contour indécis à peine visible de la lune. Pourquoi cette blancheur translucide et froide fit-elle apparaître en son esprit la figure pâle, pure et lointaine de Jacqueline, avec cette angoisse spéciale, l'inquiet tourment de l'inaccessible?
Cependant , toute pénétrée d'enthousiasme pour son idée, Manon ne put garder le silence plus longtemps et entreprit l'éloge de sa jeune cousine que Gilbert écouta d'abord presque distraitement, fâché d'être arraché à l'indécis de son rêve flottant.
— Si vous saviez quel cœur a cette enfant! de quelle tendresse et de quelle énergie elle est capable... C'est elle qui a résolu et préparé la fuite de sa sœur...
— Elle aurait pu mieux faire... .Je n'aime guère les filles révoltées, qui fuient la maison paternelle.
— Ah ! Gilbert, vous ne savez pas ce qu'est pour ces jeunes filles la maison paternelle. N'y a-t-il pas une limite où l'autorité des parents cesse d'être légitime ? Et puis, si cette révolte est une faute, .lacqueline n'en a été complice que par bonté et dévouement. Elle ne gagnait rien à faire le bonheur de sa sœur ; elle y perdait, an contraire, une compagne chérie, et courait tous les risques de la colère paternelle. C'est miracle que Mathieu ne l'ait pas enfermée dans quelque monastère. Je vous le dis, cette enfant a l'ùme des martyrs.
Gilbert sourit :
— C'est beaucoup dire!... Admettons que votre jeune amie a un bon cœur ; il n'en reste pas moins vrai qu'elle a la tête un peu chaude. . . Et si j'avais la folie d'être amoureux, comme vous l'imaginez...
— Non! non! s'écria Manon un peu dépitée... je n'imagine rien de pareil à cette heure. Je ne sais vraiment où j'étais allée prendre cette idée saugrenue. Je suis désabusée... et c'est tant pis pour vous. Voilà toute la vérité.
— Avouez qu'il vaut mieux qu'il en soit ainsi... et que j'aurais eu peu de chances de lui plaire? reprit Gilbert d'un ton léger, mais non sans une secrète amertume.
— Pourquoi donc ne lui plairiez-vous pas?... Vous êtes jeune, vous êtes beau...
Il éclata de rire :
— Beau!... Allons donc !... Vous voulez dire que je suis un beau parti, n'est-ce pas?... C'est convenu.
— Non, reprit-elle gravement, non, Gilbert, je veux dire que vous êtes un bel homme et que vous avez les traits bien faits... faits pour plaire ou je ne m'y connais pas!... Il est impossible que vous soyez arrivé à vingt-sept ans sans qu'on vous ait dit cela bien des fois.
— Oh! celles qui me le disaient avaient tant d'in-
IDYLLE NfPTIALE 139
lérét à me le faire croire! Enfin, supposons que je sois le plus beau des hommes, cela suffirait-il à gagner le cœur de mademoiselle de Galesnes ? Manon hésita :
— Le cœur des jeunes filles est un grand mystère, mon ami!
— Ah ! ah ! vous n'oseriez vous porter garant de celui-là !
— Me porter garant de ses goûts, de ses préférence, non, en effet, je n'oserais!... Mais de sa valeur morale, je le fais hardiment, devant Dieu et ma conscience...
Elle avait levé la main avec une solennité si naïve qu'elle échappait au ridicule.
— Je vous le répète, c'est l'âme la plus pure et le cœur le plus vaillant. Tenez, ajouta-t-elle en étendant la main vers la mer apparue dans la direction du cap Fréhel, le lieu où nous sommes me fait souvenir d'une promenade que je fis un jour avec elle et sa sœur sur la crête à pic des falaises ; elle n'avait pas neuf ans et nous fûmes surprises par un grain avant d'avoir pu nous mettre à l'abri. Vous savez avec quelle terrible violence se déchaîne la bourrasque? En un instant, nous fûmes enveloppées par un tourbillon de pluie, de grêle, de vent qui paralysait nos mouvements et menaçait de nous précipiter du haut des rochers dans la mer, dont les
vagues furieuses s'élançaient à l'assaut comme pour nous entraîner et nous couvraient d'un jaillissement d'écume. Henriette, éperdue d'efïroi, s'accrochait à moi avec des pleurs et des cris; et j'avais peur, moi aussi, de ne pouvoir protéger ces enfants. Jacqueline, elle, la mignonne, sans bruit, sans pleurs ni cris, était venue simplement se placer entre nous et l'abîme, opposant au danger le frêle rempart de son corps d'enfant!... Je n'ai jamais oublié cela, ce dévouement naïf et spontané, dont elle n'avait pas même conscience. N'est-ce pas charmant?... etcela la peint. Gilbert ne répondit pas, et Manon, indignée de l'insensibilité de son jeune ami, ressentit contre lui, pour la première fois, un peu d'impatience. Ils arrivaient alors à. l'auberge où la voiture devait les attendre. Gilbert aida la vieille demoiselle à descendre, non sans peine, car elle souffrait encore de son entorse, et la traversée du petit bois, même avec le secours de Gilbert, lui fut très pénible. Sa rancune ne tint pas contre les attentions et la douceur de son compagnon ; d'un bras robuste, il la soutenait et lui épargnait beaucoup de mauvais pas :
— Que vous êtes bon! et que c'est dommage! s'écria-t-elle, à un moment oîi il l'avait prise dans ses bras pour franchir un large bourbier.
— Dommage que je sois bon? demanda-t-il souriant.
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— Ce n'est pas ce que je veux dire : je regrette que deux êtres que j'aime, et qui seraient faits pour se donner le bonheur, ne se soient pas compris. C'est là ce qui me fait de la peine.
Il ne répondit pas, et un long silence s'établit de nouveau entre eux; déjà ils touchaient à la lisière du bois et entrevoyaient l'énorme monolithe solitaire, témoin muet des générations défuntes, quand (iilbert s'arrêta brusquement et, regardant en face Manon, dit lentement :
— Si je pouvais croire que cette jeune fille pût m'aimer, en vérité, je serais homme à courir l'aventure et à tâter du mariage,
— Plaisantez-vous, Gilbert? demanda la bonne demoiselle, suffoquée d'étonnement ; après tout ce que vous venez de dire...
— Tout ce que je viens de dire ne tient qu'à la trop juste crainte d'être épousé par calcul. Si j'étais sûr de lui inspirer, — un jour, — à force de tendresse et d'adoration, un peu d'affection sincère, oui, par désœuvrement et curiosité d'un état nouveau, par lassitude de moi-môme, de l'existence creuse et vaine que je mène, pour faire, comme on dit, une fin un peu propre, je me risquerais volontiers avec elle dans cette aventure redoutable du mariage.
— J'ai peine à croire encore que vous parliez sérieusement... un revirement si soudain...
— Que voulez-vous ? il se fail quelquefois dans l'esprit des clartés subites qui vous forcent à voir, à comprendre, ce que l'on mettait son orgueil à nier. Cette petite histoire que vous venez de me conter, cette enfant, cette mignonne, se jetant au hasard du danger pour protéger sa sœur, cela m'a touché au cœur. Il y a une force d'amour dans ce petit être que je n'avais pas soupçonnée chez mademoiselle de Galesnes.
— Elle y est, mon cher ami, elle y est, cette force d'amour, je vous l'affirme! s'écria Manon radieuse.
— II reste à savoir si je suis digne qu'elle en dispose en ma faveur; c'est ce qu'il importe d'éclaircir, et, si vous le permettez, tout à l'heure, en votre présence, dans les formes plus honorables, je vais lui offrir...
— Comment! comment! vous ne voulez pas dire que vous allez ainsi, brusquement, faire une déclaration...
— Je le dis expressément, au contraire, chère amie. Une déclaration respectueuse devant un témoin respectable.
— 3Iais, mon enfant, cela ne se fait pas ainsi, sans préparation.
L'effarement de Manon fit rire Gilbert :
— J'y mettrai toutes les formes, et ne manquerai pas de lui dire en l'abordant : « Préparez- vous,
mademoiselle, à entendre une chose extraordinaire, et peut-être désagréable. »
— Vous vous moquez de moi ! et j'ai la sottise de vous prendre au sérieux. Laissons ce sujet, vous me feriez de la peine.
— J'en serais au désespoir, ma bonne et indulgente amie. Veuillez me dire cependant comment je pourrais arriver à faire connaître mes sentiraenis à mademoiselle Jacqueline, et à connaître les siens à mon égard... à moins que vous ne vous chargiez de l'interroger vous-même...
— A Dieu ne plaise!... Si vos intentions sont sérieuses, gardez-vous de dire à Jacqueline le moindre mot d'amour, comme aussi je n'aurai garde de lui faire pressentir vos desseins avant que son père ait approuvé votre recherche. Après l'aventure d'Henriette, s'il pouvait croire à quelque connivence secrète entre vous, je le connais, rien ne lui arracherait son consentement, et de même, s il apprenait que je me suis entremise à son insu dans cette affaire, il ne me reverrait de sa vie. Croyez-moi, allez à lui tout droit, demandez-lui la main de sa fille et la permission d'essayer de lui plaire, ce sera mieux ainsi. Croyez-moi, mon ami, croyez-moi; la voie la plus droite est aussi la plus sûre.
— Soit! j'aurais aimé à entendre mon arrêt de la bouche de mademoiselle de Galesnes ; il me semble
qu'il eût été moins dur ainsi. J'imagine qu'elle ne pense pas grand bien de moi, mais peut-être, en effet, si son père le permet, arriverai-je à lui donner une moins mauvaise opinion de mes mérites. J'irai donc affronter le sanglier dans sa tanière.
— Et vous ne ferez pas attention à ses brusqueries, à son humeur bourrue, n'est-ce pas?
— Hum!... je ne suis guère patient.
— C'est que tout serait perdu.
Elle resta un instant perplexe, puis reprit bravement :
— 11 vaut mieux, je crois, que je sonde d'abord le terrain, si, toutefois, vous avez assez de confianc dans ma diplomatie?
Gilbert accepta avec empressement l'offre dévouée de sa vieille amie. Il tressaillit en apercevant Jacqueline adossée au monolithe.
— Voici mademoiselle de Galesnes qui vous attend. Ne puis-je au moins la saluer?
— Non, mon enfant. Je veux arriver demain près de Mathieu avec une conscience nette, et maintenant que je connais vos sentiments, je me ferais scrupule de cette rencontre. C'est déjà trop que mou irréllexion vous ait mis deux fois en sa présence, à l'insu de son père. Je m'en fais le reproche sévère et m'en accuserai certainement en confession. Hélas ! c'est le caractère du pauvre Mathieu qui m'a
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conduite à user de détours. C'est ainsi que le tort des uns fait le péché des autres.
Gilbert se résigna et, caché derrière un épais buisson de houx, se consola par la contemplation de mademoiselle de Galesnes, tandis que Manon, lourdement appuyée sur une canne, s'avançait en boitant vers elle.
Jacqueline, debout contre la Pierre-qui-Vire, regardait au loin, du côté de la mer, d'un regard qui ne voyait pas, -mais se tournait d'instinct vers l'espace infini, comme pour ne pas rencontrer d'obstacle au vol de son rêve. Gilbert contemplait son p;-ofil dessiné en relief sur les teintes assombries du ^«"Crépuscule par une blancheur lumineuse et suave. Un faux pas de IManon la fit se retourner au bruit du pied heurtant une pierre et elle accourut pour la soutenir avec une sollicitude très tendre et de séduisantes caresses. Le trouble inquiet du désir s'en accrut en Gilbert.
Manon Du Lac ne dormit guère cette nuit-là, agitée par l'imporlante mission dont elle s'était chargée près de son redoutable cousin.
— Si seulement il me laisse parler! soupirait-elle sous l'ombre de ses chastes rideaux, tournant et retournant sa tête enfiévrée sur l'oreiller.
Elle se repentait presque d'avoir accepté ce grand rôle d'ambassadrice ; les avantages matériels ofTerts dans cette alliance la rassuraient seuls un peu : c'était l'argument décisif sur lequel elle comptait pour convaincre M. de Galesnes.
— Devrais-je dire tout de suite le chiffre brut de sa fortune ou plutôt le revenu annuel ? se demandaitelle au fond de la petite voiture de louage qu'elle avait préférée à celle que lui offrait Gilbert, parce
qu'elle lui donnait, pensail-elle, un air plus grand d'impartialité.
Et, d'avance, elle combinait son plan d'attaque, préparait ses effets, se récitait sa leçon, prévoyant les objections, y cherchant des réponses. La bise était piquante, et bien qu'elle eût mis, pour donner .plus de solennité à sa démarche, ses plus beaux habits et son chapeau le plus favorable, elle avait, en arrivant à la Tour d'If, les yeux et le nez rouges, et ses membres raidis par le froid aussi bien que le ressentiment de son entorse nuisirent à la majesté de son allure comme à l'agrément général de sa personne. C'est ce que lui déclara la voix caustique du seigneur de Galesnes, lorsqu'il la vit se tirer péniblement de l'incommode véhicule.
— Qu'est-ce que ce déballage grotesque ? Dieu me damne si ces longues jambes n'appartiennent pas à ma chère cousine, Manon Du Lac !... Et qu'est-ce que vient chercher ici, mademoiselle Manon Du Lac ? Si c'est un gracieux compliment, elle se trompe d'adresse. On ne tient pas cet article-là aujourd'hui à la Tour d'If, où tout va de travers, où chacun à l'eiivi semble me vouloir mal de mort.
Tout en grondant comme un dogue, il aidait cependant la craintive ambassadrice à se dépêtrer de son manteau et l'introduisait dans la salle à manger où, tout au fond de la cheminée, brûlait un feu de loui be.
— Ma femme est malade, au lit ; sa fille est près d'elle. Vous pouvez aller les rejoindre quand il vous plaira, car je suppose que ce n'est pas pour mes beaux yeux que vous êtes venue, par ce froid de loup, dans cette carriole déhanchée.
— Si, si vraiment, c'est pour vous, Mathieu.
Et comme elle vit ses puissantes épaules secouées par un gros rire incrédule, elle se hâta d'ajouter :
— J'ai une communication importante à vous faire, mon cousin.
Puis elle s'arrêta, troublée par l'émotion, cherchant en vain dans sa mémoire les phrases décoratives qu'elle avait préparées.
— Voyons cette communication, dit-il, étonné qu'elle se fût arrêtée.
Et, s'aperçevant qu'elle était encore debout, il la fit asseoir.
— Allons ! ma chère, dites vite ce que vous avez sur l'estomac ; car je n'ai pas de temps à perdre, et peu de patience, vous savez !
Il s'adossa à la cheminée, dominant Manon de sa haute taiUe et la tenant fascinée par l'impatience de ses yeux gris impérieux.
— Est-ce donc si difficile? reprit-il vaguement inquiet... Vous ne venez pas, je pense, m'emprunter de l'argent? Ce serait diantrement mal à propos...
— Non , non , s'écria-t-elle , secouant la tête par
un mouvement spasmodique de dénégation devant une si montrueuse supposition, j'ose dire que ce serait plutôt..., oui, vraiment, plutôt le contraire... C'est-à-dire...
— Accouchez, au nom du ciel, accouchez, mademoiselle Manon, ou bien je serai forcé de vous laisser vous expliquer avec les chenets; j'ai à midi une adjudication importante, et en fait de fagots...
Il recula devant l'impertinence de sa plaisanterie.
— Eh bien, voici, mon cher ami... Mais je vous supplie de m'écouter avec patience, sans cela je ne saurais m'acquilter de ma mission.
— Une mission, maintenant? s'exclama M. de Galesnes.
— Oui, Mathieu... .Te suis chargée de vous demander la main de Jacqueline.
Elle dit cela tout d'une haleine , effrayée de son audace.
11 eut un soubresaut si brusque qu'elle en recula dans son fauteuil.
— La main de Jacqueline!... rien que cela! On m'a volé l'aînée... une malheureuse qui s'est déshonorée, qui maintenant m'outrage, me brave audacieusement. Aujourd'hui même, ce matin, j'ai reçu encore un de ces papiers infâmes, où une loi inique se fait complice de la désobéissance et prend parti contre l'autorité de la famille. — Il frappa du
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poing sur la pierre de la cheminée. — Et l'on veut me prendre la fille qui me reste! Quel est le misérable qui l'a subornée?
— Subornée !... Mathieu, sur mon salut, la pauvre enfant ignore ma démarche... aussi bien que sa mère... Vous êtes le premier et le seul à qui je me sois adressée... C'est à peine si Jacqueline connaît celui qui m'envoie, et elle ne se doute guère des sentiments qu'elle lui a inspirés.
— Comment la connaît-il ? Oîi l'a-t-il vue?
— Ici même..., et à l'église où, plusieurs fois, il s'est rendu pour la voir.
— Joli lieu de rendez- vous !.. . J'ai toujours dit que la dévotion des femmes est un piège de Satan. Et il lui a suffi, à ce garçon, de voir deux ou trois fois ma fille pour avoir envie de l'épouser... Encore un coureur de dot alors... Eh bien, morbleu ! il est mal venu ! je n'ai pas le sou !... Tout va à la diable, vous dis-je, dans ce pays. Les fermiers ne payent pas, le blé est pour rien, on ne peut pas le vendre... Los bois!.., on les donne... Et les impôts courent toujours... La misère, oui, la misère est à la porte, et vous venez me parler noces et festins !
— Il est riche, Mathieu, s'écria 3Ianon précipitamment et ne demande pas de dot.
— Riche?... Il n'y a pas de riches en cette terre de gueuserie... Ce serait alors un étranger, un ar-
liste comme ce drôle de Forcelles, ou quelque rôdeur de plage en quête d'aventure matrimoniale.
— Non, Mathieu, mon protégé...
11 haussa les épaules.
— Votre protégé... le protégé de mademoiselle Manon... C'est très drôle.
— Écoutez-moi, mon cher ami, je vous assure que la chose en vaut la peine : ce jeune homme est riche, très riche même... il est de ce pays et l'habite avec sa famille... Et depuis qu'il a vu Jacqueline, ici même, un soir..-, dont j'hésite à rappeler le souvenir.
— Un soir?... ici?... Ce n'est pas, je suppose, cet Arradon qui vous accompagnait? Vous n'oseriez pas prononcer le nom d'un de ces bandits à côté de celui de ma fille...
Manon pâlit et d'une voix altérée répondit :
— C'est de lui qu'il s'agit, Mathieu, et je vous jure que c'est le meilleur et le plus honnête jeune homme que je connaisse... Sur mon âme, je le jure.
— Et moi, je vous dis, Manon, que vous aventurez légèrement votre âme.
— Non, non, j'affirme que Gilbert Arradon n'est en rien semblable à ses frères. C'est le portrait de son père, qui était un homme d'honneur... presque un saint... Et Gilbert est millionnaire, absolument, mon cousin, millionnaire ! reprit avec emphase
Manon, qui s'était arrêtée à cette formule comme plus expressive et retentissante que toute autre...
— Bast ! bast ! grommela M. de Galesnes, d'un ton amolli sous la rudesse gouailleuse ; l'héritage de la tante Delphine, n'est-ce pas? 11 doit être singulièrement entamé avec tous les vices que ce garçon a pri s à sa charge, sans parler des siens, mère, frères et le reste... Il faudrait, avant tout, être renseigné sur la moralité du jeune homme et sur la solidité de la fortune.
— Renseignez- vous, cousin, à votre aise, reprit noblement Manon, en frottant ses longues mains l'une dans l'autre avec un air de tranquillité triomphante. Je vous indiquerai son notaire, et pour ses mœurs, si quelqu'un ose l'accuser, je demande à connaître le calomniateur, et qu'il fournisse ses preuves...
— Bon ! nous verrons cela ! Maintenant, mademoiselle Manon, vous pouvez, si cela vous plaît, aller trouver Mélanie dans sa chambre, qu'elle ne quitte guère, car elle est assez mal en point... Ce n'est pas ma faute, à moi, si sa fille aînée a mal tourné; elle n'avait qu'à la mieux garder... Mais, je vous le dis, tout va à la diable ici ; il semble que chacun fasse exprès de me mettre hors de mes gonds... Surtout, pas un mot de votre jeune homme, hein?... Je me réserve de parler, s'il y a lieu plus tard... Ce n'est
pas la peine que cette petite se monte la tête d'avance...
— Ma seule crainte serait plutôt qu'il ne lui plut pas.
— Hein?... qu'en savez- vous?
— Elle semble si calme!... un peu froide même, Mathieu... Du moins, je le crois...
— Eh 1 ne pas s'y fier ! D'ailleurs, une fille sensée prend le mari que lui offre son père, et Jacqueline a du bon sens. Et puis, à son âge, quelques colifichets de rubans ou de bijoux rendent l'obéissance facile... ^'ous restez à dîner, je pense ?
— ]Non, si vous le permettez, Mathieu, répondit la brave fille, dont cette invitation, symptôme d'heureux augure, fit bondir de joie le cœur affectueux, mais qui crut plus politique de ne pas épuiser la bonne volonté de son cousin... Vous comprenez l'impatience de Gilbert.
— Surtout, n'allez pas trop vite et ne soyez pas trop fière de votre client..., il a une fichue famille, et ce n'est pas tout plaisir que d'entrer dans cette crapaudière.
Après avoir ainsi ramené à la raison la fierté présumée de Manon, M. de Galesnes sortit en sifflant ses chiens, et le bruit pesant de ses pas se perdit dans le lointain de la vaste cour, tandis que Manon se hâtait pour embrasser ses cousines.
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Madame de Galesnes, extraordinairement vieillie et pâlie, était étendue dans une antique bergère, tenant un paquet de linge à repriser sur ses genoux ; pourtant, ses mains languissantes, allongées inactives des deux côtés du corps, sa tête renversée en arrière, disaient l'accablement et la faiblesse. A ses pieds, sur un tabouret, Jacqueline, assise, rapprochait adroitement quelques tisons qu'elle couvrait de débris de molles,
La chambre immense était glaciale et, par des fissures que calfeutraient mal de grossiers bourrelets, des vents coulis agitaient les minces rideaux de toile perse fanée qui dataient du mariage de madame de Galesnes, Au bruit des pas dans le corridor et de la porte ouverte, les deux femmes se retournèrent, s'attendant à voir M. de Galesnes, et inquiètes de cette visite inaccoutumée. L'apparition de Manon leur arracha un cri de joie et de surprise, presque de crainte, aussitôt dissipée par l'aspect rayonnant de la bonne demoiselle.
— Moi-même, chères amies, la vieille Manon I s'écria-t-elle radieuse,.. J'avais un conseil à demander à Mathieu, et je suis venue.
— L'as-tu vu déjà ? demanda madame de Galesnes; il était bien mal disposé ce matin... à cause...
— Je sais, amie, je sais... Il a été très bon pour moi... un peu bourru, tu sais ?... On ne change pas
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sa nature; très bon, pourtant... 11 m'a invitée à dîner...
— Quel bonheur I s'écria Jacqueline joyeusement; faisons vite un feu de joie en l'honneur de ce grand événement.
Elle courut dans un cabinet voisin chercher deux énormes bûches qu'elle jeta allègrement dans la cheminée.
— Prends garde !... ton père grondera...
— Nous nous serons toujours en attendant un peu réchauffées... Alors vous restez ce soir, cousine Manon ?
— Hélas! non. Gilbert... c'est-à-dire une affaire importante pour moi... qui me regarde personnellement, m'oblige à partir tout de suite.
— Tu as donc des secrets ?
— Oh 1... un secret provisoire... frès provisoire... Jo vous le dirai quand l'affaire sera faite... une très bonne affaire, mes chères, et qui vous fera plaisir.
— Rien ne peut me faire plaisir désormais, ma pauvre Manon... sauf d'embrasser Henriette une fois encore avant de mourir.
— Mourir 1 A quoi songez-vous? Ce sont des années qu'il vous reste à vivre, Mélanie... Mourir! jolie manière d'arranger les choses... Si vous voulez revoir Henriette, il faut vivre, au contraire, gagner
du temps jusqu'à ce que la colère de Mathieu s'apaise...
— Jamais ! chère amie... Je le connais, il ne pardonnera pas...
— Que sait-on?... Il m'a si bien reçue !... J'ai, ce matin, des pressentiments de bonheur.
Quand M. de Galesnes, après une enquête minutieuse, se fut assuré que personne ne portait contre Gilbert aucune accusation précise et que les plus malveillants se bornaient à l'englober de parti- pris dans le même jugement défavorable qu'avaient trop justement encouru ses frères, quand le notaire lui eut démontré, preuves en main, que la fortune était bien administrée et que, malgré certaines prodigalités qui lui semblèrent d'une superfluité criante, comme d'avoir plusieurs chevaux à l'écurie et plusieurs voitures sous la remise, Gilbert ne dépassait jamais son revenu, il conçut pour lui une soudaine sympathie et décréta de l'avoir pour gendre.
Il avait donc, quand il entra, un matin de janvier, dans la chambre de sa fdle, un visage riant, ou du
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moins aussi éclairci que le permettait la dureté de ses traits rudes et de son visage enluminé d'un coloris épais dans son collier de barbe rousse grisonnante, pareille à un buisson de mûriers sauvages touchés, par la gelée d'automne.
— Où est Jacqueline ? Faites-la venir, je vous prie. Malgré la douceur relative du ton, madame de
Galesnes ne put se défendre d'un léger tremblement. Elle fit aussitôt avertir sa fille et, par un regard dérobé, anxieux, chercha à deviner les dispositions de son mari,
— Avez-vous quelque reproche à lui faire? demanda-t-elle timidement, incapable de supporter une plus longue attente,
— Pas pour le moment. Je veux vous entretenir l'une et l'autre de choses graves.
Qu'était-ce mon Dieu? Elle ne devina pas et sa pensée se porta sur Henriette: quel plus grand malheur pouvait lui venir d'elle encore? Pas un instant, elle ne compta qu'un peu de joie pût lui arriver par l'intermédiaire de son mari. Jacqueline entra et s'arrêta troublée, elle aussi, sur le seuil,
— Assieds-toi, et écoutez toutes les deux, Jacqueline vint se blottir sur le tabouret aux pieds
de sa mère et appuya sa main sur ses genoux, comme si le contact entre elles devait doubler leur courage. M. de Galesnes fit, selon son habitude,
quelques pas à travers la chambre, puis vint s'appuyer à la cheminée :
— Jacqueline, un jeune homme qui vous a vue et à qui vous avez su plaire... Ne vous agitez pas et écoutez en silence, vous répondrez ensuite... Prenez le temps de réfléchir avant de parler... Ce jeune homme vous fait l'honneur de me demander votre main. Il n'y a pas là, je pense, de quoi pâlir et prendre cette figure de désolation. Je l'ai autorisé à venir chez moi et à s'efforcer de vous être agréable.
— Quitter maman ! murmura Jacqueline, dont la petite main froide se crispa d'angoisse sur le genou de sa mère.
« Perdre aussi celle-là ! » pensa la mère, dont les lèvres tremblaient.
— Il arrive toujours un moment où l'on doit se quitter, ma fille, soit par le mariage, soit par la mort... La séparation, du reste, en serait une à peine, puisque ce jeune homme habite le pays. Qui sait mcme? Si la Tour d'If venait à lui plaire, peut-être aimerait-il ce séjour autant qu'un autre ?
11 avait repris sa marche à grands pas bruyants à travers la chambre et s'arrêta pour observer sur le visage des deux femmes l'effet de cette insinuation. Les joues de madame de Galesnes s'étaient légèrement colorées, mais le visage pâle de Jacqueline était resté impassible dans son expression atterrée ;
elle n'écoutait pas, n'avait pas entendu, étourdie de l'idée de mariage qui l'épouvantait, indifïerente au reste. M. de Galesnes reprit sa promenade sur le parquet mal joint et criant :
— Nous n'en sommes pas là : commençons par le commencement. Ce jeune homme va venir tout à l'heure et je vous prie de soigner un peu votre tenue et de veiller à ce que le salon soit disposé convenablement, afin que son impression soit bonne.
— Vous ne nous avez pas dit son nom, Mathieu? demanda madame de Galesnes.
11 toussa, puis accentua fortement sa réponse, en homme qui a pris son parti à l'avance des objections :
— C'est un des Arradon.,., le meilleur, le seul bon...
Madame de Galesnes ne put retenir un geste d'effroi :
— Mathieu, songez-vous à ce qu'est cette famille?
— Sa famille ne vaut pas cher, c'est convenu... Faites-moi la grâce de penser qu'avant de songer à donner ma fille à l'un de ces jeunes hommes, j'ai pris, pour me renseigner, toutes les précautions les plus minutieuses, répondit-il en s'irritantun peu. Du reste, si vous croyez que je n'ai souci ni de mon honneur ni de ma fille, vous aurez plus de confiance peut-être en votre cousine Manon, dont Gilbert Arradon est le protégé et l'ami...
Le nom de Gilbert réveilla l'altenlion de Jacqueline.
— Si pourtant il ne me plaisait pas, mon père? demanda-t-elle avec une vivacité nerveuse.
11 répondit brusquement :
— Pourquoi ne vous plairait il pas? Il est jeune, grand, bien bâti, beau garçon ; il est honnête, intelligent et sa fortune est considérable. A moins que vous ne soyez folle, vous devez être ravie de ce mariage... inespéré, tout à fait inespéré dans les conditions où vous êtes et avec votre très modeste dot... Qu'avez- vous à répondre?... A moins que vous n'ayez — comme l'autre — quelque secrète intrigue?.-..
Elle répondit avec une vivacité indignée :
— Je n'ai pas d'intrigue, je ne connais personne... personne au monde 1
— Et d'une voix basse elle ajouta :
— Seulement, j'aurais voulu, si je me marie, aimer d'abord mon mari...
— Et qui vous en empêche, morbleu? On ne vous demande que cela !
Il frappa du pied avec colère, puis, plus doucement, reprit :
— Comment pourriez-vous savoir si vous serez ou non capable de l'aimer avant de l'avoir vu? Soyez de bonne foi et répondez ?
Il avait pris un air de bonhomie souriante, peu-