‹ Idylle nuptialeChapitre 2 sur 6 · IDYLLE NI PII A LE · texte numérisé non relu

IDYLLE NI PII A LE

sant être ainsi plus persuasif. Son instinct de défiance ajouta :

— Le connaissez-vous?... Où l'avez- vous rencontré ?

Jacqueline, qui s'abandonnait distraite aux hasards de l'entretien, ressaisit sa présence d'esprit par la crainte de compromettre Manon.

— Je l'ai aperçu près de vous, mon père, dans le vestibule où vous avez, un soir, échangé quelques mots avec lui.

— Et c'est tout?

Une rougeur glissa sous la peau fine et pâle de ses joues et gagna son front, mais sa voix garda son timbre clair et calme.

— Je l'ai vu aussi à la paroisse où quelquefois il est venu.

La réponse qui confirmait le récit de Manon plut à M. de Galesnes ; un rire de bonne humeur agita son collier de barbe rousse.

— Ah ! ah ! les filles ont des yeux tout autour de la tête pour découvrir les galants... Il paraît bien qu'il songeait à vous depuis longtemps.

Elle répondit avec une sincérité plus large :

— Jamais 1 idée ne m'est venue qu'il fût occupé de moi.

— Je ne lui en veux pas à ce garçon, il a raison de vouloir se marier à son gré. Que diable! il aie

droit de choisir ! ce n'est pas un aventurier, lui, un intrigant famélique qui se glisse cauteleusement dans les familles pour y semer le désordre et la honte.

L'expression de souffrance qui tirailla les traits de sa mère à ce prélude trop connu des invectives contre Georges Forcelles et Henriette, inspira à Jacqueline de terminer l'entretien. Avec une décision calme qui parut à M. de Galesnes un premier aquiescement à ses désirs, elle se leva :

— Si ce monsieur doit venir tout à l'heure, ditelle en laissant tomber sur ce mot « monsieur » un accent presque imperceptible de dédain, il est temps, je pense, de faire ouvrir les volets du salon et d'y allumer du feu.

— Parfaitement !... Et soignez aussi un peu votre tenue. Je tiens à ce qu'il vous trouve belles toutes les deux, Mélanie, et à ce qu'il soit conquis sans rémission. C'est bien le moins que sur mes deux filles il y en ait une qui me donne un peu de joie. Allons ! va te « glorifier » un peu, j'aiderai ta mère à descendre, ajouta-t-il en reprenant avec Jacqueline le tutoiement qu'il abandonnait souvent, par une habitude instinctive d'unir solidairement la mère et la fille en une sorte d'être collectif.

Madame de Galesnes sourit, touchée de cette attention insolite.

— Merci, mon ami. J'ai quelques soins à prendre pour vous faire honneur ; nous nous entr'aiderons, Jacqueline et moi.

Elle sonna, donna des ordres, tandis que s'éloignait M. de Galesnes, satisfait d'une soumission qu'il jugeait accomplie.

— Oh ! mère, s'écria Jacqueline dès que son père se fut éloigné, — et l'expression de sa voix comme celle de son visage révélait une désolation infinie.

Madame de Galesnes émue, s'arrêta dans l'œuvre commencée de sa toilette de commande.

— Quoi donc, ma chérie ?. . . Il y a beaucoup de vrai dans tout ce que dit ton père. Il faudra bien un jour nous quitter et les avantages qu'offre ce jeune homme.

Jacqueline l'interrompit passionnément ;

— Mais il me déplaît... je ne l'aime pas... je ne l'aimerai jamais.

— Tu n'en sais rien, ma pauvre petite. Que lui reproches - tu ?

Du môme ton emporté, elle répondit :

— Tout ! ... Il est trop grand, trop fort, trop sévère. . . et triste. Un héros de légende, un chevalier de cauchemar ! Jamais je ne pourrais m'habituer à un pareil compagnon de vie !

— Celle que tu mènes ici n'a pas dû te rendre difficile pourtant.

— A celle-là, du moins, je suis habituée ; et puis,

tu es là, toi. tu m'aimes. Mais te quitter et subir le même joug de tristesse, seule, sans toi, maman, si bonne, si douce, si tendre, jamais, jamais je ne pourrai.

Elle éclata en larmes impétueuses qui couvrirent en un instant son visage, en sanglots d'enfant rendus singulièrement douloureux par la contrainte qu'elle s'était imposée devant son père. Madame de Galesnes, effrayée de ce paroxysme d'un chagrin qu'elle n'avait pas prévu, la prit dans ses bras, étouffant ses sanglots contre son cœur et la couvrit de baisers désolés ; elle s'efforça de lui donner du courage, de l'espoir, affn-mant sans conviction qu'elle resterait toujours libre d'accepter ou de refuser, qu'on ne marie pas les jeunes filles malgré elles.

— Il faut d'abord te soumettre au désir de ton père, c'est ton devoir, mon petit ange, et c'est aussi de toute justice ; on ne refuse pas d'obéir de parti-pris, (jbstinément ! Voyons ! baigne tes yeux et assieds-toi Ici ; nous causerons pendant que je te coifferai.

D'une main légère, elle essuya la trace brûlante des larmes, enleva le peigne qui retenait les cheveux, aussitôt déroulés avec des chatoiements moelleux et souples, y enfonça ses doigts que caressait délicieusement le frais contact de ces longs écheveaux de soies emmêlées.

Elle cont nuait cependant à répandre la douceur

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de ses sages censeils sur lame effarouchée de Jacqueline.

— Ce ne serait pas assez de te soumettre matériellement, si ton cœur et ta volonté demeuraient secrètement rebelles ; il faut être loyale dans ton obéissance, pour, mériter que Dieu la bénisse, mon amour. Essaye de t'habituer à ce jeune homme, essaye sincèrement de te « plaire >^ à lui.

— Comment le pourrais-je? soupira Jacqueline, tournant vers sa mère son jeune visage pâle, qui apparut comme une rose blanche dans la mousseuse profondeur de ses cheveux aux reflets brunis ; ce n'est pas ainsi que je m'étais imaginé mon mari. Il est si différent de Georges 1

— Toujours ce Georges funeste ! murmura la mère, avec un ton d'amère rancune qui altéra subitement la placidité résignée de ses traits. On peut être digne d'amour sans ressembler à Georges, croisle bien, ma petite fille.

Elle releva les cheveux lustrés en épaisse torsade, y enfonça de longues épingles et congédia Jacqueline d'un baiser.

— Et si je ne puis me « plaire » à lui, demanda celle-ci au moment de refermer la porte, oseraije refuser, dites?

— Nous oserons, tu verras. Nous serons deux pour oser.

Daus le tbad de sa pensée, il lui semblail impossible que Jacqueline ne se laissât pas toucher par la sincérité généreuse de l'amour qu'elle avait inspiré, et dont elle sentait elle-même, dans son cœur de mère, s'insinuer la flatterie. Elle ne se doutait pas combien ce « Georges funeste » , qui lui avait enlevé sa fille aînée, s'était du même coup emparé de l'imagination de Jacqueline. Il avait été pour les deux sœurs la révélation d'une race d'hommes différents en tout de ceux qu'elles avaient connus.

L'élégance d'une taille élancée, d'une maigreur un peu grêle, des manières engageantes, les lignes indécises de traits fins, ni beaux ni laids, encadrés d'une chevelure bien coupée, d'une belle barbe blonde taillée en pointe, que surmontait une moustache vénitienne, leur avait plu tout d'abord ; plus tard, le tour plaisant d'un esprit, dont l'originalité n'eût pas paru très neuve à de plus expérimentées, les avaient ravies d'étonnement dans leur isolement morose, dans le terre-à-lerre de leurs jours gris et monotones, la gaîté surtout, une intarissable bonne humeur. Georges Forcelles leur avait révélé le rire. Et les premiers mots d'amour murmurés à Henriette, comme ils avaient faitbattre délicieusement leurs deux cojurs ! Elles avaient ignoré jusqu'alors que des lèvres d'hommes puissent prononcer des paroles de tendresse. l'ar lui, un soleil inconnu avait fait irrup-

lion dansles brouillards sans fin qui enveloppaient leur jeunesse; il avait découvert à leurs yeux éblouis un pays ignoré, une terre de fleurs et de parfums, où l'on pouvait vivre sans souffrir, vivre et être heureuse. Georges, pour elles, personnifiait le bonheur et, malgré la catastrophe de famille qu'il avait provoquée, il ne se passait pas un seul jour sans que Jacqueline remerciât Dieu de le leur avoir envoyé et d'avoir permis qu'il aimât Henriette. Maintenant, elle attendait son tour, sans impatience ni doute; un jour viendrait oîi elle rencontrerait un second Georges, et, d'avance, elle lui dévouait son cœur et sa vie ; d'avance, elle se réfugiait près de lui dans ses jours de brumeuse rêverie ; d'avance, elle s'enchantait de sa gai té, de son rire, — ce rire de Georges, — qui avait éveillé les échos mélancoliques de la Tour d'If, et que sa mémoire lui modulait encore. Et voilà que, brusquement, elle était expropriée de son rêve, mise en face d'une destinée tout autre, d'un être tout différent de celui qu'elle attendait et que, d'avance, elle aimait.

Il lui avait suffi d'un coup d'œil pour constater que Gilbert Arradon ne ressemblait en rien à Georges Forcelles ; il n'avait pas sa désinvolture leste et fringante, ni cet entrain, cette jovialité, qui se trahissaient dans son moindre geste et jusque dans le son bref et pourtant modulé de sa voix. Elle ne s'était

pas attardée, du reste, à l'observer ; la défaveur attachée à son nom faisait de lui, à ses yeux, un être d'exception redoutable, que l'on doit tenir àfécart, et dont il faut se garder. Et c'était une stupeur pour elle que son père songeât à le lui imposer comme mari. Revirement trop facile à expliquer, puisqu'il avait de l'argent ! Elle n'y pouvait voir aucune autre explication, connaissant trop bien l'ambition de richesse qui absorbait les facultés et la volonté de son père. « Il aime l'argent et il me sacrifie », c'était la pensée qui se ghssait au fond de son cœur révolté, sans qu'elle se permît pourtant de la formuler, se reprochant même la cuisante amertume qui lui rendait l'obéissance si pénible, tandis qu'elle changeait la robe de grosse laine brune reprisée et fanée contre la robe de drap foncé vert qui faisait un fond si favorable à son teint blanc et à l'éclat de son visage. Elle avait tort de soupçonner, pourtant que le goût de l'argent eût seul modifié le sentiment de son père à l'égard de l'un des Arradon; M. de Galesnes aimait ses filles à sa manière, et n'eût jamais offert à l'une d'elles un époux indigne ; il avait aussi le souci de son nom et le sentiment de l'honneur. C'était même ce sentiment, mal compris et faussé par une nature absolue et dure qui l'avait engagé dans cette voie avare où il s'était impitoyablement enfoncé, quand, très jeune encore, il s'était, par la mort inipré-

vue de son père, trouvé en face d'un patrimoine singulièrement écorné, d'un domaine criblé d'hypothèques, en face de créanciers exigeants ; il s'était résigné bravement à vivre de misère, travaillant comme un mercenaire et comptant pour rien les privations ; il lui avait fallu quinze ans pour libérer sa terre et remettre la Tour d'If en état de résister aux tempêtes du large; il avait apporté à cette reconstruction la rigueur intransigeante de sa robuste nature et de son âpre volonté. Marié à une orpheline, Mélanie Dascoff, dont ses tuteurs avaient hâte de se décharger, il avait trouvé dans sa dot de soixante mille francs un secours. La jeune mariée n'avait guère connu les douceurs de la lune de miel ; assujettie dès les premières heures de cette union sévère à la rigoureuse discipline, à la surhumaine économie dont son mari lui donnait l'exemple, elle s'était trouvée sans force pour résister. La naissance assez rapprochée de ses enfants l'aida à supporter la vie; mais ces pauvres petits êtres devinrent une source d'involontaires tourments. La sévérité du père, les privations imposées dès leur jeune âge à ces chères créatures, le manque de secours pendant les maladies de l'enfance, les veilles solitaires près de leur berceau, mille soucis, mille douleurs l'usèrent rapidement ; sa santé résista, mais le caractère s'amollit, et sa beauté, qui avait été éclatante, s'évanouit sans qu'elle l'escortât seulement

d'un regret. M. de Galesnes se rendait compte de sa patiente vertu et croyait l'en récompenser par un attachement inviolable.

— Que me reprochez-vous? répondait-il quand il lui était arrivé de hasarder quelques plaintes timides, vous et vos fllles, vous êtes traitées comme moimême... Ne suis je pas un mari fidèle et un père soucieux de l'avenir de ses enfants ?

Si elle n'avait pas été si sincèrement pieuse, elle eût souhaité sans doute qu'il eût une fidélité moindre et une douceur plus commode. Elle eût bien préféré aussi qu'il songeât moins à la dot de ses filles et un peu plus à les élever conformément à leur rang : elle avait dû se contenter des ressources que lui offraient, pour leur instruction, l'institutrice et le curé.

Quand, à force de peines, de labeur, de privations stoïquement endurées, Mathieu de Galesnes fut venu à bout de désintéresser ses créanciers, sans faire tort d'un centime à aucun, qu'il eut mis le logis paternel en état d'abriter sa famille, il n'eut pas un instant l'idée d'élargir son budget et d'amollir le régime ascétique de la maison. L'habitude était prise ; tel on avait vécu, tel on continuerait de vivre. Il était de ces natures endurantes et fortes qui trouvent à pâtir et à triompher des appétits de la chair le contentement que d'autres cherchent dans les aises et le luxe de

l'existence. Manger une nourriture grossière, subir les morsures du froid en hiver, l'ardeur du soleil en été, se lever dès l'aube, sortir par les plus mauvais temps, rentrer barrasse de fatigue, trempé d'averses ou battu par la bise, lui était une jouissance singubère, indépendante même du profit qu'il en retirait. Sa chambre était la plus dénuée de la maison, et jamais il ne souffrait qu'on y allumât du feu, quelle que fût la rigueur de la saison ; pas de rideaux aux fenêtres, ni de tapis si minime qu'il fût, et la toile la plus grossière fournissait ses draps et ses serviettes ; s'asseoir dans un fauteuil lui paraissait une honteuse mollesse, à peine excusable pour les femmes et les malades.

Cet ascétisme naturel, où l'orgueil avait bien quelque part, s'était fortifié de son goût pour l'épargne ; l'économie, qui avait été la vertu de sa jeunesse, était devenue peu à peu le vice de l'âge mûr ; il amassait par plaisir, heureux d'ajouter chaque année quelques champs à ses fermes et d'entasser argent sur argent. Pourtant, il n'était pas riche, comme on le croyait dans le pays; son désir d'être riche n'avait pas pu triompher de sa répugnance pour toute spéculation; une défiance naturelle et l'horreur des risques ne lui avaient permis aucun de ces placements qui aident à grossir rapidement une fortune; il achetait de la terre, la maigre terre de

Bretagne; c'est à peine s'il s'était permis d'acheter aussi quelques rentes sur l'État, et les sommes aventurées ainsi ne le laissaient pas dormir tranquille. Il avait, en dehors de sa terre, sur laquelle il vivait, à peine douze mille livres de rente, qui étaient son œuvre, sa conquête, le prix de ses efforts, de son travail et de ses privations. Dans ce pays breton, où les grandes fortunes sont rares, il passait pour un Crésus, et son avarice lui était durement reprochée par ceux de sa classe. Pourtant, on le respectait pour sa scrupuleuse honnêteté, et les paysans l'estimaient, car, s'il n'était pas généreux, il était juste et payait le travail à son prix : les paysans comprennent l'économie, ils savent ce que vaut l'argent péniblement gagné, et le gaspillage, au contraire, est comme une offense à leur misère.

Après que Jacqueline se fut lamentée et qu'elle eut soulagé son cœur par quelques violences et des mots désespérés, elle songea à obéir, essuya ses yeux et descendit au salon, où les lourds volets, troublés dans leur repos accoutumé, grinçaient à grand bruit, douloureusement, sous le gauche effort d'un domestique, tandis qu'un grand feu flambait dans la large cheminée, et que ses flammes, mêlées au jour gris entrant par les fenêtres jetaient des reflets mouvants sur la dorure rougie des vieilles consoles et les tapisseries aux tons fanés dont on enlevait à la hâte les

housses. Jacqueline jeta un coup d'œil autour d'elle, et la nouveauté de ces préparatifs lui fut une distraction d'un instant. Elle se fit apporter des branches de lierre et de houx qu'elle disposa avec goût dans de grands vases de porcelaine peinte, puis, satisfaite de son œuvre, elle ne put s'empêcher de faire plusieurs tours dans l'immense pièce depuis si longtemps inhabitée qu'elle lui était en quelque sorte nouvelle; elle y trouva bon air et se souvint que Georges Forcelles, qui s'y était introduit un jour à la dérobée, avait dit qu'il faudrait peu de chose pour en faire un très beau salon, et se promenant ainsi à pas lents sur le vieux parquet noirci et quelque peu disjoint, elle ne put s'empêcher de jeter au passage un regard dans les étroites glaces placées entre les quatre hautes croisées et de s'arrêter pour y contempler, à travers l'espèce de buée maladive dont les avaient recouvertes le temps et l'humidité comme d'un voile, le jeune visage d'un ton si doux et si fin qui s'y reflélait et, s'apcrcevant que ses cheveux mal retenus tombaient avec quelque égarement sur son front, elle les rajusta non sans quelque désir d'être mieux à son avantage, car si l'idée d'épouser Gilbert lui inspirait une sorte d'horreur répulsive, elle ne poussait pas la logique de sa raison jusqu'à souhaiter d'être trouvée laide ou désagréable. A son effroi et à son chagrin très sincère, se mêlait la secrète flatterie

d'avoir su plaire à si peu de frais. Elle avait douté jusqu'alors qu'elle eût assez de beauté et de charme pour être aimée : sa sœur plus grande, plus éclatante, l'avait toujours tenue dans son ombre, et l'amour de Georges pour Henriette avait confirmé en elle cette modeste appréciation d'elle-même. La recherche de Gilbert lui était une découverte au fond assez agréable, d'une valeur qu'elle n'avait pas soupçonnée ; ce lui était de bon augure pour le jour oi^i elle rencontrerait le fiancé de son rêve.

Vers trois heures, le pas relevé d'un cheval, un bruit de roues sur le pavé de la cour, annoncèrent l'arrivée de Gilbert; le cœur de Jacqueline sauta d'une brusque angoisse dans sa poitrine, puis cessa de battre un instant ; l'imminence du péril lai apparut de nouveau avec le bruit matériel qui en précisait la réalité. Elle vil, par les larges fenêtres, à travers la mousseline des rideaux, Gilbert rejeter les fourrures dont il était enveloppé et s'élancer du dogcart qui l'avait amené et M. de Galesnes s'avancer avec courtoisie au-devant de l'hôte attendu ; hauts de taille, robustes tous les deux, elle eut l'intuition qu'ils étaient faits pour s'entendre, et son trouble s'en accrut. Elle les entendit traverser le billard, le petit salon d'été, et, sans souci de prendre une attitude, elle resta debout au milieu de la grande pièce, l'air pétrifié. Ils entrèrent ; c'est à peine si elle re-

connut son père, tant la jovialité qui dilatait ses traits le faisait différent de lui-même. Il s^avança vers elle :

— Ma fille, voici monsieur Gilbert Arradon qui vous fait l'honneur de solliciter vos bonnes grâces ; je vous prie de l'accueillir avec faveur.

Elle fit une révérence craintive et machinalement tendit la main. Gilbert la prit et, après une courte hésitation, la porta à ses lèvres. Si respectueux que fût ce baiser, ce fut comme une brûlure sur les doigts innocents de la jeune fille, qui les retira par un mouvement aussi irréfléchi qu'avait été le premier et leva les yeux vers son père comme pour le prendre à témoin de ce fait inouï ; son père souriait dans son collier de poils roux grisonnants. Jamais la plus dure parole de celte bouche aux lèvres volontaires et brutales ne lui avait paru aussi cruelle que ce sourire, par quoi elle se sentait livrée.

— Où est votre mère ?

— Je vais l'aller chercher.

— Non, j'y vais moi-même; restez et faites connaissance tous les deux ! Mon cher, vous avez mon assentiment. . . le reste vous regarde !

Ils étaient seuls maintenant. Un soleil pâle d'hiver faisait étinceler les vitres, les arabesques de givre ; un air froid courait à travers la vaste pièce mal défendue contre le vent du dehors par de minces rideaux

de mousseline blanche, et les bûches énormes qui flambaient dans l'àtre combattaient à peine les souffles glacés que laissait pénétrer le corps de cheminée trop large. Avec un frissonnement de l'àme et des membres, Jacqueline alla s'asseoir près du feu en désignant du geste à Gilbert un fauteuil en face d'elle ; il ne le prit pas, attira une chaise et vint s'asseoir à ses côtés, assez loin pour ne pas alarmer sa timidité, assez près pour pouvoir parler bas, il était ému, presque attendri de son air de jeunesse et de la réserve craintive où elle se tenait ; dans son silence, dans ses yeux obstinément baissés, dans le tremblement des doigts nerveusement entrelacés, il lisait son émotion, sans en bien démêler la nature.

— Je crains, mademoiselle, que vous n'ayez trouvé bien présomptueux mon désir de vous êtes présenté... et l'espoir qu'en me permettant de me faire connaître, vous me jugerez peut-être avec quelque indulgence.

Elle l'écoutait agitée d'une curiosité hostile :

« C'est donc ainsi que cela commence ! une formule préparée d'avance, prélude modeste et faux de r homme qui prétend devenir mon maître. »

Elle sentit qu'elle devait répondre, et lentement, avec une sorte de répugnance à trouver des mots pour dissimuler sa pensée sous une forme convenable, elle dit:

— La bienveillance de mon père, monsieur, vous est un sûr garant de la mienne.

Il s'inclina avec un demi-sourire.

— Je n'ai pas le droit d'espérer davantage pour le moment.

Il y eut un silence. Jacqueline releva les yeux et, sans les tourner vers lui, les tint fixés sur les arabesques du givre, les palais cbimériques de lumière et de diamants dessinés par Tbiver sur les vitres des croisées. Il avait envie de lui crier :

« Si vous saviez comme je vous ai aimée depuis longtemps déjà ! comme je vous trouve jolie et comme vous me plaisez ! »

Mais il n'osait, par crainte qu'une tendresse trop inattendue ne l'effaroucbàt ou ne lui parut exagérée. Après un instant de silence, il reprit en liésitant un peu:

— Depuis le premier jour où je vous ai vue, j'ai tant pensé à vous... Vous ne sauriez croire combien vous vous êtes, de ce moment-là, emparée de ma pensée... comme j'ai désiré de vous revoir... comme j'en ai chercbé les occasions... si rares ! Et vous ne devez pas m'en vouloir, car j'étais malbeureux... Je souffrais de penser que peut-être jamais il ne me serait permis de vous approcber, de vous exprimer un peu... bien peu... et de façon imparfaite, ce que j'ai ressenti pour vous depuis ce jour-là.

Les yeux toujours fixés sur les édifices lumineux

du gel, qui s'allénuaienl, s'embrumaient el fondaient sous l'action accrue de la chaleur, elle pensait : « Pourquoi ces choses ne sont-elles pas dites par un autre ! J'en pourrais être émue. »

La simplicité voulue des expressions de Gilbert, soucieux seulement d'être vrai, de la toucher par la grâce seule de la vérité, plaisait à la nature sincère de Jacqueline ; mais à cette voix mâle, contenue, hachée par l'émotion, elle substituait involontairement, par une sorte de transposition inconsciente, les intonations caressantes, un peu molles, plaisamment modulées de Georges : comme ces mots-là dits par lui auraient eu une douceur plus persuasive ! ft Les mêmes paroles..., mais une autre musique !.. . » pensait-elle tristement.

Un peu inquiet de son silence, de cette réserve muetle et de ce regard perdu loin de lui, Gilbert reprit :

— Je compte, pour suppléer à mon peu d'éloquence, sur l'amitié si précieuse et constante de mademoiselle Manon Du Lac.

Le nom. de sa cousine rappela Jacqueline du rêve où elle s'égarait :

— Elle est si bonne!,., chère Manon!... Je sais qu'elle a beaucoup d'amitié pour vous.

— Moi, je lui suis tout dévoué.

Avec un sourire dont la douceur le ravit, elle se

tourna vers lui et le regarda avec une volonté de comprendre pourquoi Manon l'avait aimé. Grand, large d'épaules, avec des mouvements rares, mais décidés, des traits accentués, et sous des sourcils sévères un peu croisés à la racine, un grand œil bleu très ouvert et attentif, un œil de chasseur, où passaient par moments des éclairs voilés d'une douceur inattendue. Elle ne fut frappée que du caractère de force qui se dégageait de ses traits et de son attitude.

« INï bien ni mal, pensait-elle, mais un être fait pour dominer... un maître... Ce serait un maître!... mon père devait avoir quelque chose de cet aspect, avec des traits différents. »

Et de nouveau une involontaire comparaison surgit dans son esprit entre ce grand robuste garçon, ce mâle visage de soldat, et la figure fine et pâle de Georges, ses yeux de couleur indécise où la gaîté, tour à tour ironique ou gamine, alternait avec une séduisanter langueur... Voyant qu'elle l'écoutait et lui avait souri, Gilbert continua de parler de Manon et réussit à l'intéresser jusqu'au moment où M. de Galesnes rentra accompagné de sa femme. Celle-ci mit beaucoup de grâce et de bonté à accueillir Gilbert et à s'informer de sa mère qu'elle avait eu l'occasion autrefois de rencontrer. Il ne put cacher la tristesse que le nom de sa mère éveillait en lui.

— Vous la trouverez bien changée, madame : de

grands chagrins... une mauvaise hygiène, l'ont vieiUie avant le temps et ont même altéré sa santé; elle n'a gardé de ce qu'elle était autrefois que sa bonté et la tendresse de son cœur.

— J'espère faire prochainement sa connaissance, s'écria M. de Galesnes avec un empressement de cordialité, si elle veut bien me permettre d'aller lui présenter mes hommages.

Jacqueline ne reconnaissait pas son père, s'étonnait de la détente inattendue de celte figure d'ordinaire soucieuse et renfrognée: il semblait rajeuni, allait et venait à travers le grand salon, selon son habitude de ne jamais rester en repos, mais sa démarche n'avait plus cette raideur brusque, automatique, signe de son liabituelle mauvaise humeur; il avaiô une sorte de légèreté bourdonnante dans les mouvements, et faisait penser à ces gros insectes dont les ailes lourdes s'ébattent dans un rayon de soleil les jours de printemps. « Et c'est la présence de ce jeune homme qui le réjouit ainsi... Comme ils sont faits pour s'entendre ! » se disait-elle. Cependant, malgré les efforts de M. de Galesnes pour intéresser son hôte à ses plantations, à la question grave des assolements, la conversation languissait un peu. Gilbert, inquiet, observait à la dérobée Jacqueline, cherchait à deviner ses impressions à travers la douceur distraite de son regard.

Quand il se leva pour prendre congé, M. de Galesnes lui tendit la main :

— Venez quand il vous plaira, aussi souvent que vous voudrez, vous serez toujours le bienvenu.

Madame de Galesnes, toujours docile à l'impulsion de son mari, ajouta quelques mots aimables. Il remercia et se tournant vers Jacqueline :

— Me permettez-vous d'espérer que mes visites ne vous seront pas trop désagréables, mademoiselle Jacqueline?

— Mon père a répondu pour moi, dit-elle avec un faible sourire.

Mais elle ne lui tendit pas la main, elle avait encore sur les doigts l'impression du baiser de Gilbert, et, dans la révolte de sa pudeur un peu sauvage, il lui semblait que le baiser d'une bouche qui n'est pas aimée est une offense et qu'il blesse.

— Comme ton père a l'air content ! dit madame de Galesnes dès que son mari fut sorti pour reconduire Gilbert.

■ — Hélas ! soupira Jacqueline.

Madame de Galesnes insista :

— Ce jeune homme est bien, ne trouves-lu pas?... Un bel homme! et je suis sûre qu'il est bon... il regarde droit et son regard est doux.

Jacqueline secoua la tête avec une moue ennuyée.

— Ne parlons pas de lui, voulez-vous? Il sera bien

temps quand le moment sera venu de dire oui ou non,

— Prends au moins le temps de le connaître, de l'étudier, ma chère petite... Ton père serait fâché s'il croyait voir chez toi un parti-pris de l'écarter.

Jacqueline s'appuya au bras de sa mère et se colla tendrement contre son épaule.

— Soyez sûre que je prendrai tout le temps que je pourrai... honnêtement... Mais lui, ce M. Arradon, s'il se lasse d'attendre... sera-ce ma faute?

Elles montaient lentement l'escalier, enlacées, Jacqueline soutenant sa mère dont les jambes étaient faibles, et quand elle l'eut reconduite à sa chambre, elle alla s'enfermer chez elle, dans sa tour, et, tout abattue d'inquiétude et de tristesse, se jeta sur son lit et s'y endormit : c'était la première défaillance de sa jeune et vivace nature.

i\I. de Galesnes rentra le soir de bonne humeur; il loua la plantureuse soupe au lard et aux choux que servit la cuisinière et fit honneur au gigot et au plat de haricots secs qui composaient le menu. De temps en temps il regardait Jacqueline avec un sourire plein de malice en frottant sa barbe rousse et tout d'un coup s'écria :

— D est fort bien, ce garçon... bonne tenue... du bon sens, très bien!... Je suis très content de lui!

Et il regarda tour à tour sa femme qui acquiesça avec empressement et Jacqueline qui fil un geste évasif, le nez dans son assiette. Il l'interpella:

— Eh bien, et toi! qu'est-ce que tu en dis?... tu ne le trouves pas bien, ce jeune homme? Qu'est-ce que tu lui reproches ?

Elle eut envie d'en finir d'im coup et de crier : « Il me déplaît! je voudrais ne le revoir jamais. » Mais elle n'osa et balbutia avec trouble :

— Je le connais encore trop peu pour avoir une opinion... Mais la votre mon père est d'un grand poids.

Il hocha la tête, mécontent :

— Le connaître... une opinion! Ce n'est pas ce que je demande... Le Irouves-tu bien, ou le trouvetu mal?... Il ne faut pas longtemps pour voir qu'il est fort, bien bâti, et se tient comme il faut... Des bêtises !... des bêtises!

11 prit une des noix sèches qui, avec des châtaignes bouiUies, formaient tout le dessert et l'écrasa brusquement entre ses doigts, et le reste du dîner s'écoula silencieux... Mais, à la façon dont il se versait à boire, au déploiement inutile de force qu'il apportait au moindre geste, à l'expression soudainement rembrunie de sa figure, on sentait la contrainte qu'il s'imposait pour ne pas laisser éclater son courroux...

Quand le repas fut fini, il se leva, alluma sa pipe,

et comme sa femme et sa fille se disposaient à remonter dans la chambre de madame de Galesnes, où se passaient pendant l'hiver leurs soirées, il les arrêta d'un signe et, s'adossant à la cheminée, il parla avec un calme affecté, en accentuant chaque syllabe.

— Je veux que tu saches, ma fille, que je n'ai nullement l'intention de te contraindre, si M. Arradon te déplaît, si tu as de la répugnance pour ce mariage. Je ne te forcerai pas, que ceci soit bien entendu une fois pour toutes. Mais je t'engage à réfléchir sérieusement aux avantages qui te sont offerts et à ne pas les rejeter sottement, par entêtement romanesque à quelque billevesées ridicules que tu te serais fourrées dans la cervelle. Je te préviens d'abord qu'après t'avoir mis entre les mains un parti comme celui-là, tout à fait inespéré à tous les points de vue, je me montrerais fort exigeant pour ceux qui pourraient se présenter plus tard, et que je saurais empêcher cette fois ma fille de tomber dans les pièges de quelque misérable aventurier. .. , imprudemment introduit chez moi... Songe à cela... et songe, d'autre part, à la joie que tu pourrais nous donner à ta mère et à moi..., et à la paix qui serait par toi rendue à notre foyer !

Il s'arrêta un instant pour observer l'effet de ses paroles sur Jacqueline qui, la tête pensivement baissée, l'écoutait immobile...

Quand il s'arrêta, elle murmura d'une voix faible:

— J'y songerai, mon père.

Il reprit avec moins de rudesse, d'un ton presque insinuant:

— Ce jeune homme a de la fortune... une belle fortune, solide, bien administrée; cette fortune te donnerait une liberté, une indépendance dont tu pourrais profiter... pour voyager, par exemple... aller à Paris,

Elle releva la tête vivement, et ses yeux rencontrèrent ceux de son père fixés sur elle :

— C'est vrai! je pourrais aller à Paris?

Elle n'avait pas jusqu'alors arrêté un seul inslant sa pensée sur la fortune de Gilbert, ou plutôt sur les avantages que lui apporterait cette fortune... et son père avait touché juste.., Paris, c'étaitsa sœur, c'était Henriette 1 c'était les deux exilés revus, consolés.

Il vit l'elTet produit et appuya sur son idée,

— Oui, vous pourriez passer chaque année plusieurs mois à Paris..., et l'été, avec une habitation comme l'Abbaye aux Eliges, ce serait bien le diable si vous ne trouviez pas moyen de recevoir quelques personnes... des amis qui vous plairaient enfin!...

Les yeux ardents de sa fdle l'interrogeaient, cherchaient le fond de sa pensée. Il tarda un peu avant d'ajouter un dernier argument qu'il jugeait décisif.

— Et puis, l'Abbaye aux Eliges, c'est tout près

d'ici, une promenade... ta mère elle-même pourrait s'y rendre.

Elle tourna la tête vers sa mère et ce qu'elle devina de désir inquiet, de supplication muette dans l'éclat humide de ses yeux, dans la rougeur qui empourprait ses joues maigries, fit bondir son cœur d'une ardeur de sacrifice. Dans un élan plus fort que toute prudence, que tout calcul, elle se jeta à son cou :

— Mère! mère! ne dites rien... pas un mol... à quoi bon?... Je sais... je comprends...

Et, plus maîtresse d'elle-même, refoulant les larmes qui l 'étouffaient, elle ajouta:

— Tout ce que je pourrai faire, je le ferai pour vous rendre heureuse, pour que mon père soit content.

Gilbert avait quitté la Tour d'If dans un grand trouble d'amour ; Jacqueline, malgré la froideur de son accueil, lui avait paru plus désirable encore qu'il ne l'avait imaginé. Il ne s'était pas figuré qu'il arriverait du premier coup à lui plaire et n'était pas de ceux que l'obstacle rebute et déconcerte. Point fat ni content de lui, il avait cependant le sentiment instinctif de sa valeur, de l'barmonie robuste de son être, de la fîère intégrité de son cœur, mais il se croyait peu fait pour plaire aux femmes. Durant ses divers séjours à Paris, quand, simple étudiant, perdu dans la foule, au théâtre ou dans quelque lieu de réunion mondaine, il voyait, autour de dames superbement parées, de jolis messieurs s'agiter avec leurs airs élégants et leurs grâces apprises, il lui était

arrivé souvent de faire un retour modeste sur luimême, sur ce qu'il appelait sa rustauderie, et si son désir juvénile suivait parfois quelque beauté à la mode, entrevue au fond d'un coupé, fuyant comme une flèche devant ses yeux, son imagination s'etirayait à l'idée que le regard de l'une d'elles put tomber sur lui par hasard. Plus tard, en Afrique, où s'était passé son temps de régiment, l'occasion lui avait manqué de s'assouplir au contact du monde. Ses premières rencontres avec Jacqueline, la froideur réfractaire de cette jeune fille, n'étaient pas de nature à lui donner meilleure opinion de lui-même; mais l'infini besoin d'aimer, la réserve inépuisable de tendresse et de dévouement qu'il sentait en son cœur, lui donnaient confiance. Il croyait que rien ne résiste à l'amour, que toutes les préventions, les timidités, les terreurs pudiques d'une enfant innocente au moment de se donner, se fondraient au souffle divin de l'amour. L'espèce de résistance qu'il sentait en Jacqueline ne l'étonnait ni ne le décourageait; il s'y était à peu près attendu, elle lui plaisait même en un sens.

— Le chiffre de ma fortune ne l'a pas séduite, et si un jour elle m'accepte, ce sera pour moi-même : l'amour appelle l'amour.

Sa seconde visite sembla lui donner raison ; il

IflO TDYT.T.E NUPTIALE

trouva Jacqueline moins glacée, et ses belles lèvres pleines et fermes ébauchèrent même un sourire de bienvenue. Elle fit effort pour causer, pour paraître s'intéresser à lui, l'interrogea sur ses années d'enfance, sa vie de collège à Redon, sur Paris surtout, ce Paris, oîi l'on rencontre des êtres séduisants et joyeux, dont la voix module si doucement des propos d'amour.

Elle avait reçu Gilbert dans la salle à manger lambrissée de chêne noirci ; trois seigneurs de Galesnes y semblaient jeter, du fond de leurs cadres dédorés, de mornes regards d'une pitié hautaine sur une dame poudrée, en atours de brocart, dont la longue main blanche offrait, d'un geste immobile, une rose que personne jamais ne devait cueillir.

Ces médiocres peintures, Georges Forcelles les avait restaurées, une seule exceptée; elle marquait l'heure de la catastrophe romanesque qui avait interrompu l'œuvre de restauration et emporté la pauvre Henriette dans son tourbillon. Jacqueline songeait à cela en écoutant Gilbert, et dans son esprit surgissait le rêve éclos au contact de ce drame d'amour, l'être idéal dont Georges lui avait fourui quelques traits et qu'elle avait complété, embelli, transfiguré, paré de qualités qui n'appartenaient qu'à elleetd'une foule de beautés imaginaires; cet être sans réalité s'interposait entre elle et Gilbert, la détournait de lui.

l'empochait de comprendre tout ce qu'il y avait de tendresse, de force de vie, de passion jeune, dans ce grand garçon sincère et simple, dans son langage sans emphase, sans exagération ni fleurs de rhétorique, tout naturel et vrai.

Des semaines passèrent; Gilbert venait presque chaque jour, quel que fût le temps, sous la bise cinglante et les bourrasques de neige, de grêle, qui, cette année-là, se multiplièrent en Bretagne ; il arrivait tantôt à cheval, comme un cavalier de légende, tantôt dans la légère voiture qu'il conduisait luimême, sans souci des ornières, des chemins ravinés, des pentes glacées et meurtrières où s'abattaient même les attelages lents des bœufs.

Toute sa vie tenait dans ces heures passées près de Jacqueline, près de cette petite chaise basse qu'elle affectionnait, dans la chambre de sa mère, tout contre ses genoux. Madame de Galesnes traversait une crise de santé dangereuse, et ne quittait guère son lit que pour s'étendre dans la vieille bergère profonde où elle passait ses journées, alanguie et rêveuse, à revivre toutes les tristesses de sa vie, et la plus cruelle de toutes, la fuite de sa fille aînée. Jacqueline s'autorisait de l'état maladif de sa mère pour rester près d'elle et éviter les tête-à-tête embarrassants avec Gilbert. Elle le recevait avec une bonne grâce étudiée, une parfaite égalité d'humeur, ingé-

nieuse à ranimer l'entretien s'il semblait languir, attentive h s'informer des choses qui avaient pour lui de l'intérêt, mais muette sur elle-même et fermée. Jl ne connaissait rien de son âme, de ses sentiments, de ses pensées, rien de sa vie intérieure, pourtant il l'adorait, il adorait la forme allongée de ses yeux sous les sourcils fins et droits, et le petit mouvement qui relevait par instants sa lèvre avec un air de bravoure et de fierté; il adorait ses doigts agiles et délicats, jamais oisifs, qui maniaient les toiles de ménage avec des gestes légers pareils à des caresses. Cette familiarité près d'une jeune fille pure avait un charme de nouveauté ineffable, une force de séduction telle, qu'il eût presque consenti à passer ainsi le reste de sa vie, sans lui rien demander que la douceur de vivre près d'elle et de lui dire son amour. Chaque jour, quand il arrivait, Jacqueline lui tendait la main qu'il baisait, il avait fallu à Jacqueline quelque efïort pour s'habituer à cette familiarité ; sa pudeur de jeune vierge s'était insurgée d'abord contre cette respectueuse caresse, puis l'accoutumance avait amorti l'impression, elle supportait maintenant avec indifférence le baiser passionné et tremblant qu'il déposait chaque jour sur ses doigts. A mesure que le temps marchait, il devenait plus inquiet : aucun mot de Jacqueline ne lui avait dit d'espérer, elle était aussi impénétrable que le pre-

mier jour ; avec Manon Du Lac même, elle était restée mystérieuse. A toutes ses questions, elle avait répondu en riant :

— Je ne suis pas décidée, j'attends toujours l'inspiration, le souille de l'Esprit... Pourtant, ne découragez pas votre ami.

La pauvre demoiselle n'avait pu obtenir une réponse plus sérieuse, et ce ton de plaisanterie lui eût semblé de bon augure sans la tristesse de Jacqueline ; il n'y avait pas à s'y méprendre, elle était triste, absorbée, et le cercle bleui autour de ses yeux trahissait l'insomnie, l'inquiétude, peut-être môme des larmes secrètes.

— Il ne te plaît donc pas ?

Jacqueline fit un geste évasif et pinça doucement l'oreille de Manon.

— Il vous plaît donc bien à vous?... Que n'êtesvous à ma place.... l'afTaire serait bâclée en deux jours.

— Comme tu parles de choses graves avec légèreté, ma mignonne ! Je te croyais plus de raison et de sentiment.

— Vous me reprenez parce que je parle de choses graves en riant... Aimeriez-vous mieux, cousine, que je le fisse en pleurant ?

— Non... mais dis -moi seulement une bonne parole que je puisse lui transmettre pour i'encou-

rager, car il se désespère, le pauvre enfant, et se meurt de crainte de te déplaire.

— Moi aussi, j'ai peur, chère Manon... On ne saute pas à pieds joints dans un précipice sans qu'un petit frisson vous secoue au fond des moelles; le mariage, c'est un saut périlleux dans l'inconnu. Osez dire le contraire, vous qui l'avez sagement évité !

Mademoiselle Manon devint infiniment sérieuse :

— Ne dis pas cela, mon cœur, le courage ne m'aurait pas manqué. C'est le mariage qui n'a pas voulu de moi... Cesse d'avoir peur, je t'en prie. Gilbert est très bon, aussi bon que beau... Tu ne nieras pas qu'il est beau, au moins.

— Superbe, cousine Manon : en tambour-major, il ferait tourner la tête à toutes les nourrices du pays !

— Méchante !

— Ne vous fâchez pas, ma bonne cousine 1

— Je désespère!... oui, ma pauvre petite, tu me désespères.

— Vous avez tort... il a bien des chances pour lui votre jeune homme... dites-lui ça de ma part! Pourtant il ne les a pas toutes !

— Quelle chance lui manque, dis?

— Cela, c'est le secret de Jacqueline.

Et Manon n'en sut pas davantage.

Madame de Galesnes aussi observait sa fille avec anxiété sans trop oser l'interroger; elle savait ce qui se passait en elle et le combat qu'elle soutenait en silence dans son cœur.

Un jour, elle lui avait dit :

— Croyez-vous, chère maman, que mon père pensait à Henriette quand il a insinué que je pourrais, si j'épouse M. Arradon, aller à Paris et recevoir chez moi qui je voudrais?

— Je le crois, mon enfant, il savait te tenter ainsi...

— Et que vous pourriez venir me voir à l'Abbaye aux Eliges quand il vous plairait..., si même Henriette était là ?

Une rougeur monta au visage de madame de Galesnes.

— Il n'a pas dit cela expressément, chère petite...

— Pas expressément, pourtant vous l'avez compris comme moi... Et... croyez-vous qu'il fut sincère en parlant ainsi ?

— Tu ne dois pas douter de la sincérité de ton père, Jacqueline.

— Je veux dire : croyez-vous si... la chose se faisait, qu'il se souviendrait des paroles qu'il a prononcées ce jour-là?

Madame de Galesnes hésita :

— Je le crois..., mais, peut-être serait-il bon...

— De les lui rappeler, n'est-ce pas?... Je le crois aussi...

ftladame de Galesnes fit un efîort pour dominer son émotion, mais des larmes montèrent à ses yeux et elle attira la tête pâlie de sa fille contre sa poitrine et dit d'une voix qui tremblait :

— Il ne faut, ma Jacqueline, penser qu'à toi, à ton bonheur, le reste... c'est Dieu qui en décidera... Je ne veux pas que tu te sacrifies, que tu fasses par abnégation un mariage qui te déplairait...

— Vous me conseilleriez alors de refuser M. Arradon ?

— Je ne puis en cela te conseiller, ma pauvre enfant... Je suis forcée de te laisser livrée à toimême, car ce jeune homme me semble bon, il t'aime, et il m'a plu tout de suite... Pourtant, si tu avais une répugnance insurmontable...

Jacqueline répéta :

— hisurmontabie?... je ne crois pas que j'aie une répugnance insurmontable... Seulement je n'avais pas imaginé mon mari sur ce modèle-là.

Elle embrassa sa mère et sortit. Il ne fut plus parlé de Gilbert.

M. de Galesnes, moins observateur que sa femme parce que, peut-être, il n'avait pas autant de tendresse, ne doutait pas du consentement de JacquelinC; et attendait sans trop d'impatience qu'elle se

décidât. Chaque jour, il s'attachait davantage à son futur gendre et arrivait à le traiter comme si déjà il était de la famille. Gilbert, soucieux uniquement de l'amour de Jacqueline, acceptait sans discussion ses idées, se prêtait à ses projets avec une indifférence sereine et une déférence qui le ravissait :

— Si, plus tard, la Tour d'If devait vous appartenir, mon cher ami, avait dit un jour M. de Galesnes, il faudrait vous occuper des chemins qui sont de vrais casse-cou et où vous risquez chaque jour de démolir vos voitures ou d'estropier vos chevaux.

Et Gilbert avait répondu :

— Ce serait assurément une bonne chose de réparer les routes.

Peu à peu la forme du langage s'était modifiée, M. de Galesnes disait maintenant :

— Quand ce domaine vous appartiendra, vous vous apercevrez que la lande de Pleuben est indispensable au fermier... Si j'avais de l'argent, je ne vous laisserais pas la peine de l'acheter.

Et Gilbert ravi s'empressait d'acquiescer. Il était même arrivé à M. de Galesnes de dire :

— Quand vous serez marié, nous ferons restaurer la Tour, dont les toitures laissent à désirer.

Et Gilbert, tout ému de joie, avait répondu qu'il serait bon de prendre quelques mesures déjà et ils avaient grimpé ensemble dans les charpentes pou-

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dreuses, au risque de se casser la tête et au grand dommage de leui's vêtements. Au sortir de cette expédition dans le domaine des hiboux et des chauvessouris, parmi les plâtras et les toiles d'araignées, Gilbert s'enhardit à remercier M. de Galesnes de la façon toute paternelle dont il l'accueillait, ajoutant que son bonheur serait au comble s'il osait croire que mademoiselle Jacqueline eût à son égard la même bienveillance. Avec sa brusquerie accoutumée, M. de Galesnes répondit :

— Pourquoi ne l'aurait-elle pas ? Je voudrais bien savoir ce qu'elle pourrait vous reprocher ? J'aime à croire qu'aucune parole, aucun procédé désobligeants ne vous ont offensé.

Gilbert s'empressa de protester que Jacqueline était toujours aimable et d'une incomparable douceur.

— Et pourtant je n'ose l'interroger sur ses sentiments tant j'ai peur de perdre tout espoir.

— Timidité d'amoureux, mon cher ami, transes symptomatiques et déraisonnables I . . . Les femmes, voyez-vous, sont toutes, même les meilleures, un peu mijaurées. Elles font les renchéries pour qu'on leur sache gré de ce qu'elles désirent le plus. Il faut les prendre comme elles sont et ne pas attacher à leurs façons plus d'importance que cela ne vaut.

Cependant l'inquiétude de Gilbert l'avait troublé dans sa sécurité et il résolut d'en avoir le cœur net

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au plus tôt. Toute la soirée, il poursuivit Jacqueline d'un regard scrutateur et s'avisa qu'elle n'avait pas présisément un air d'allégresse et, contrairement à ses habitudes, il tarda à s'endormir, se tourna et retourna longtemps dans son lit, sous les draps de grosse toile qui lui raclaient la peau comme une brosse : il aimait cela. Ce ne fut pas sans une certaine appréhension qu'il vit se lever le pâle jour de mars où il avait décrété que la question du mariage devait être tranchée. Comment aborderait-il le sujet avec cette ombrageuse enfant dont la douceur coutumière n'était, il le savait, qu'une conquête de la volonté sur une nature impétueuse et violente ; qu'il dût arriver à ses fins, il n'en doutait pas, mais il redoutait une lutte, des pleurs, un conflit avec cette fille, sa préférée, oii certains traits de sa propre nature se retrouvaient atténués, amollis de grâce et de tendresse, en quelque sorte transposés.

« Comment diable ce garçon n'est-il pas plus avancé que cela ? C'est une fille pour la timidité, ce grand gaillard-là ! De mon temps, on y allait plus carrément. »

Il avait interrogé sa femme qu'il trouva aussi ignorante que lui-même des sentiments de Jacqueline.

Il s'était emporté, ce qui n'avait pas avancé les choses.

— C'est votre faute I Si vous aviez mieux élevé

VOS filles, si VOUS ne leur aviez pas laissé se fourrer dans la tète des idées romanesques et si vous les aviez habituées à une discipline plus rigoureuse, il aurait suffi de notre désir à vous et à moi pour que le contrat fût signé. Qu'est-ce qu'elle veut, cette sotte? Qu'est-ce qu'il lui faut? Se croit-elle la lille du grand Mogol ? Faut-il lui servir l'empereur de Chine sur un plateau ?... En vérité, c'est à se damner !

Et quand il eut exhalé ainsi sa mauvaise humeur et ses injustes reproches, il était allé se mettre au lit, fort contrarié.

Donc, ce matin de mars, tandis que d'épaisses giboulées de neige ,et de grêle couvraient de leur blancheur crue la grande cour silencieuse, les toits bas des bâtiments de la ferme et les larges châtaigniers de l'avenue, que de lourds flocons de neige d'une lenteur auguste et le grésillement impatient de la grêle emplissaient l'atmosphère d'une obscure tristesse, M. de Galesnes, après s'être longtemps promené dans la salle â manger, avoir grommelé et ruminé en fumant sa pipe sous le regard immobile des figures ancestrales pendues le long des lambris sombres, se dirigea d'un pas résolu vers la chambre do sa femme. Au bruit innacoutumé à cette heure de ses pas dans le corridor sonore, Jacqueline eut un pressentiment que la crise attendue allait se produire. Elle s'était

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depuis longtemps préparée à cet assaut, pourtant le saug reflua à son cœur et un nuage passa sur ses yeux. Par un mouvement instinctif, elle approcha sa petite chaise du fauteuil de sa mère, comme pour faire une force de leurs deux faiblesses.

— Ma fille, dit M. de Galesncs, qui, après avoir vainement fait appel à toute sa diplomatie, ne trouva rien de mieux que d'entrer brusquement dans son sujet, voici tantôt six semaines, je dis un mois et demi, que Gilbert Arradon vient chaque jour te faire sa cour, sans que, cependant, tu aies pris aucun engagement avec lui. Ne trouves-tu pas qu'il y aurait de l'indélicatesse à prolonger indéfiniment son attente sans lui donner au moins quelque encouragement ?

Elle répondit:

— Je n'ai pas d'opinion à ce sujet, mon père ; c'est à vous de me dire si ses visites ont assez duré. J'adopterai votre manière de voir...

Il répliqua en élevant un peu la voix qu'il rappela aussitôt à un ton plus conciliant:

— Certainement, je trouve qu'elles ont assez duré I Et si, comme je crois le comprendre d'après tes paroles tu es prête à le ranger à mon désir et à accepter la recherche de ce jeune homme, il convient de le dire?

Il attendit une réponse qui ne vint pas ; les mains de Jacqueline, nouées lune dans l'autre, nerveusement, tremblaient.

Son père reprit :

— Voyons!... tu n'es pas prise au dépourvu; pendant ces six semaines où tu l'as vu tous les jours, tu as eu le temps de l'étudier, il est d'ailleurs d'une nature franche et droite, tout à découvert ; tu as dû scruter tes propres sentiments? Veux-tu me dire le résultat de tes réflexions.

Elle leva vers lui sa jeune figure subitement décolorée :

— Mon père... j'ose à peine vous dire...

— Quoi donc?... qu'est-ce?.,, parle...

Le ton était devenu acerbe et ses yeux gris pointillés de vert la fixaient durement sous le couvert de ses épais sourcils.

Elle essaya de répondre, la voix lui manqua, il fallut que son père lui intimât de nouveau l'ordre de s'expliquer.

— Je vous supplie de m'écouter avec patience. . , Mon désir est de vous complaire en tout... et de rendre à ma mère la joie qu'elle a perdue... Je vous en conjure encore, ne vous mettez pas en colère... Depuis qu'Henriette nous a quittés...

— Traîtreusement ! honteusement I s'exclama M. de Galesnes... Comment osez- vous prononcer son nom?...

— Il le faut... Je ne la juge ni ne l'excuse ; mais son départ a mis le deuil dans la maison et je vois

maman dont les yeux ne cessent de pleurer et. . . dont la santé décline...

Madame de Galesnes, les yeux pleins de larmes, l'interrompit.

— Ne pense qu'à toi-même en ce moment, ma Jacqueline... J'ai peu d'années à vivre... Et devant toi, au contraire... la route est longue.

M, de Galesnes grommela:

— Que voulez-vous dire ? Qu'est-ce que toute celte comédie ?

Sans lui répondre, Jacqueline coucha sa tête sur les

genoux de sa mère, par un mouvement de càlinerie enfantine et s'adressant à son père, elle continua:

— Je voudrais vous contenter, mon père, en acceptant un mariage qui vous plaît !... et je voudrais, en même temps, rendre à ma mère le bonheur qui lui manque..., et la paix à nous tous... G est à vous de me dire, mon père, si ce double vœu peut être accomph...

— Hein ? Quelle est cette audace ?... Qu'est-ce que ce marchandage ?.. . Ai-je bien compris que vous osez me poser des conditions ? En vérité, le monde marche sur la tête ! Où allons-nous avec de pareilles impertinences ?

Jacqueline, très pâle, reprit avec une douceur suppliante :

— Je n'ai pas l'intention de vous ollenser, mon

père; je désire, au contraire, vous montrer toute ma soumission et mon respect.

— Vous vous y prenez mal, dans ce cas, voilà ce que vous devriez sentir...

Elle reprit avec la même douceur tenace :

— Vous m'avez demandé quels sont mes sentiments à l'égard de M. Arradou.

— Qu'est-ce que cela a de commun, je vous prie, avec la honteuse conduite de votre sœur ? Oui, je désire savoir ce que vous décidez à son sujet.

— J'ai le regret de vous dire que mes sentiments n'ont pas changé. Je crains de n'être pas heureuse avec lui, et de ne pouvoir lui donner tout l'amour qu'il est en droit d'attendre.

— Qu'en savez-vous? Qu'en savez- vous? Bêtises que tout cela... sottes déclamations... ineptie!... Une honnête femme, sachez-le, aime toujours son mari.

Elle répondit en s'animant :

— Encore faut-il qu'elle l'ait épousé volontairement ! Vous m'avez promis, mon père, de ne pas forcer mon consentement.

Il éclata; et, frappant du poing la pierre de la cheminée :

— Qu'est-ce à dire ? Serez-vous assez folle pour le refuser ? Morbleu ! c'est h se pendre, que le diable emporte la péronnelle!... On lui offre un mari

IDYLLE NUPTIALE 20o

charmant, un parti magniliquc, et elle fait des grimaces d'Iphigcnie traînée au bûcher. Eh bien, ne vous mariez pas, après tout, je m'en moque ; c'est votre affaire.

Elle se leva, résolue :

— Il en sera donc ainsi, mon père, puisque vous me le permettez.

Et se tournant vers madame de Galesnes :

— Nous resterons ensemble, maman...

La phrase expira sur ses lèvres à la vue de sa mère renversée, presque évanouie, dans son fauteuil, les mains décolorées étendues sur ses genoux ; elle avait tourné la tête vers la fenêtre pour cacher la douleur de sa cruelle déception et les pleurs qu'elle ne pouvait retenir. Jacqueline ne voyait que ses cheveux blancs, à peine distincts de la mouvante neige qui tombait au dehors et semblait comme un linceul ensevelir dans ses plis muets tout espoir et toute joie, i^n grand remords entra dans le cœur de l'enfant. Elle se dirigea vers son père qui continuait d'exhaler sa colère en jurements et en vagues menaces :

— Mon père, je vous demande pardon ; une fille n'a pas le droit de poser des conditions à son père.

— Non, elle n'en a pas le droit ! s'écria-t-il avec violence. Suis-je un monstre, un bourreau, avec qui l'on trafique de chair humaine?

— Je suis prête à faire votre volonté. Il s'arrêta, la regardant en face :

— Ahl ah! ma volonté?... Qu'entendez -vous par là?

— Que j'épouserai M. Gilbert Arradon s'il est vrai, comme vous me l'avez assuré, que j'aurai le droit de recevoir chez moi qui je voudrai, sans exclusion de personne.

— Sans aucun doute, vous serez libre et maîtresse chez vous...

— Ma mère aussi... je pourrai la recevoir? Il répondit avec humeur;

— Votre mère aussi... Je n'ai qu'une parole...

— Alors, mon père, je suis prête.

■ — A la bonne heure!... Fiez-vous à moi... Vous ne vous repentirez pas de vous être montrée respectueuse et sensée.

Sa voix s'était adoucie tout à coup et les traits détendus avaient repris la jovialité des joui's précédents. Il donna deux ou trois petites tapes amicales sur la tête de sa fille et sortit satisfait de l'issue des négociations.

Quand Jacqueline se tourna vers sa mère, elle la vit debout, avec un rayonnement qui éclairait ses traits et qui les transfigurait; elle lui tendait les bras :

— 11 pardonnera, vois-tu..., je le connais; il

finira par revoir Henriette et lui pardonner... Mais toi, ma chérie, mon ange, ne seras-tu pas malheureuse?

Elle répondit d'un air d'insouciance :

— Pourquoi le serais-je ?... Mon père assure qu'une honnête femme aime toujours son mari. Vous croyez cela, sans doute, vous aussi, ma mère ?

D'une voix un peu élouffée. Madame de Galesnes dit:

— Oui... sans doute... je le crois...

— Comment un homme qui vous est indifférent ou antipathique la veille vous devient cher le lendemain, je n'en sais rien... C'est sans doute des grâces d'état...

— [| y a certainement des grâces d'état, mon petit ant;e... Pourtant, dis-moi, il te déplaît donc toujours, Gilbert?

— Ne vous tourmentez pas, mère... Ce n'est pas sous cette figure-là que j'avais imaginé mon mari... Mais, avec de la bonne volonté...

Elle embrassa sa mère et grimpa dans sa petite cellule ronde au haut de la grosse tour et alla appuyer son front contre les vitres ; la giboulée avait passé, la neige fondait et, goutte à goutte, tombait du haut des toits et des arbres du parc, dont les squelettes noirs apparaissaient luisants,

comme lustrés. Le ciel, un peu éclairci, prenait des tons d'un gris fauve et, à travers l'épaisse brume humide, une sorte d'éclaboussure jaune marquait la place où le soleil faisait effort pour se dégager et apparaître. C'était une journée d'une invincible mélancolie où môme les grandes joies frissonnent sous d'indicibles pressentiments. Jacqueline, à travers les vitres brouillées d'une buée terne, laissait errer ses regards moroses sur toutes ces choses tristes et pensait ; « C'en est donc fait ! Ma destinée est accomplie. Sans avoir vécu, j'ai fini de vivre... Voilà que je vais me donner sans avoir pris le temps de me connaître, sans savoir la valeur du don que je fais. Est-ce peu ou beaucoup? C'est tout, je donne tout, ma liberté, l'avenir, jusqu'cà mes rêves... Mon pauvre rêve familier, qui me tenait si douce compagnie, est maintenant un crime, un péché... Je suis dépossédée de moi-même, et je vais continuer sous ce joug alourdi la vie soumise et tremblante que j'ai vécue jusqu'à cette heure... »

Sa rêverie fut troublée par une servante qui vint l'avertir que M. Arradon était arrivé. Elle descendit aussitôt, et, de l'escalier, elle entendit son père crier au cocher de dételer, de mettre la voiture sous la remise et le cheval à l'écurie, parce que son maître resterait à dîner.

Cette banale invitation, si contraire aux habitudes

de la maison, eut à ses yeux une signification décisive : c'était le fiancé, le fils adoptif, qu'on invitait. Au premier étage, elle fut rejointe par sa mère qui, elle aussi, avait entendu.

— Gilbert reste à dîner... Que faire? nous n'avons qu'une poitrine de veau farcie et de la salade.

— Il s'en contentera comme nous, je suppose.

— Ce ne serait pas convenable, ton père serait mécontent.

Très douce dans son indifférence, elle réfléchit un instant.

— On pourrait tuer un canard, ajouter un légume et un entremets.

— C'est cela, tu as raison. Descends vite, maintenant.

— Oui, maman, j'y vais.

— Arrange un peu tes cheveux et mets un ruban à ton cou.

— Oh ! c'est bien inutile, il me prendra comme je suis.

— Tu n'es guère coquette, mon amour.

— Je le suis à ma manière, qui est très prudente ! . . . Quand nous serons mariés, je n'aurai pas toujours un ruban bleu autour du cou; il vaut mieux qu'il s'habitue à me voir telle que je suis, sans ornements. Il faut être prudente, vois-tu, très prudente.

Elle eut un rire nerveux et descendit,

Elle se demandait :

— Comment cela va-t-il se passer ? Que dit-on en pareil cas?... Des banalités, des fadeurs, et que répondre? Peut-être qu'il m'embrassera ! Embrasset-on sa fiancée? Oh ! pas moi... Pourvu que ce ne soit pas ainsi pour moi !

Elle sentait un éloignement, une répugnance infinie à l'idée de tout contact physique avec cet étranger, cet inconnu. Elle avait subi sa présence sans rien livrer d'elle-même, sans chercher à pénétrer en son âme ; par désœuvrement, par curiosité, elle l'avait questionné sur les événements, les circonstances extérieures de sa vie, sans s'y intéresser ni chercher à connaître la vie intérieure et cachée.

Elle entra dans la salle à manger, où son père et Gilbert, debout l'un près de l'autre, adossés à la cheminée, causaient amicalement. Un reflet de foyer flambant lui montra, sur la muraille, dans son cadre antique, la dame en atours du temps de Louis XIV, et son sourire figé, et la rose décolorée et sans parfum qu'elle semblait lui offrir: « Prends cette fleur morte que tiennent mes doigts tombés en poussière et songe que tout passe ainsi, et que toi-même, toi déjà, lu as passé, et que le jardin de ton cœur ne donnera plus ni fleurs ni parfums. » Elle l'entendit ainsi, tandis que Gilbert s'avançait vers elle, très ému.

— M. de Galesnes m'a comblé de joie, mademoi-

selle, en m'assurant que j'ai eu le bonheur de ne pas vous déplaire et que vous daignez me confier le soin de vous rendre heureuse.

Elle lui lendit la main sans lever les yeux, de peur qu'il ne vît les larmes qu'elle sentait s'y amonceler. 11 prit sa main, la baisa, et conduisit Jacqueline vers l'un des fauteuils de cuir à large dossier qui stationnaient aux deux côtés de la cheminée, et quand elle se fut assise, il baisa de nouveau la petite main froide qu'il avait gardée dans la sienne et ce fut toute la fête de leurs fiançailles.

La conversation reprit entre i\ï. de Galesnes et Gilbert sur l'éternelle question des cultures, et l'agitation de .Jacqueline se calma, s'engourdit, fit place à l'espèce d'inconsciente satisfaction que l'on éprouve quand un événement redouté est accompli et que l'on n'a plus qu'à subir le sort sans avoir à se mêler des choses.

« J'ai consenti ; maintenant, c'est leur affaire. Qu'ils s'en tirent tous comme ils voudront I »

Gilbert écoutait de bonne grâce les explications de M. de Galesnes sur la manière de faire le beurre et sur le rendement des vaches : tout lui était facile et j)laisant devant cette jolie mystérieuse créature qui se donnait à lui, il ne la quittait pas des yeux, ne perdait aucun de ses mouvements, des expressions changeantes, inexpliquées de son visage; ses regards, si indilférents pourtant, le ravissaient d'amour, il

accueillait d'un sourire radieux ses mois les plus insignifiants, comme si elle lui faisait un don précieux. Les servantes, cependant, avaient dressé le couvert.

— Allume les flambeaux d'argent, Yvette, avait ciié le maître, joyeusement, aux domestiques stupéfaits de ce luxe extraordinaire; c'est fête aujourd'hui pour Jacqueline et ce brave garçon qui va devenir mon gendre. Et vous boirez tous à sa santé, ce soir, ajouta-t-il dans un élan de magnificence. Je vais atteindre une bouteille d'un château-Lafitte dont vous me donnerez des nouvelles, Gilbert, Mélanie et Jacqueline trinqueront avec nous.

Le dîner fut plus bruyant que joyeux : M. de Galesnes seul parlait, gesticulait, riait et sufilsait à donner l'illusion de la gaieté. Gilbert se demandait s'il ne lui serait pas permis de rester seul un instant avec sa fiancée, et celle-ci mettait toute son adresse à éviter le tête-à-tête.

« Nous aurons bien le temps, pensait-elle ; à chaque jour suffit son mal. »

Avant de prendre congé, Gilbert annonça son intention d'aller à Paris, le lendemain, pour choisir la corbeille.

— A Paris!... Vous allez à Paris demain? — Les yeux de Jacqueline brillaient. — Me permettez-vous de vous charaer d'une lettre?

— Je serai trop heureux de faire quelque chose pour vous.

Elle se leva et monta chez elle écrire quelques lignes, qu'elle lui remit sous enveloppe ouverte.

— Vous remettrez cela vous-même, n'est-ce pas? et vous me rapporterez des nouvelles bien détaillées de ma sœur.

Elle coula un regard furtif vers son père qui, les pincettes à la main, taquinait les bûches et feignit de ne pas entendre. Et .Jacqueline conçut un grand espoir et se sentit moins malheureuse.

Les jours qui suivirent furent paisibles et amenèrent une délente nerveuse en elle; une semaine devait s'écouler avant le retour de Gilbert, semaine de repos et de liberté où elle pourrait vivre à sa guise, respirer librement, sans crainte de voir arriver chaque jour, à l'heure invariable, le patient visiteur qu'il fallait accueillir et subir. Elle i)ensait: ft Ce sera bien autre chose maintenant, quand il aura le droit de m'interroger sur mes sentiments, et qu'il me faudra répondre. Je serai forcée de mentir..., et c'est affreux d'entrer dans le mariage par la porte basse du mensonge. Pourtant, je ne pourrais pas lui dire avec vérité que je l'aime, car c'est tout le contraire. Et le mieux que je puisse espérer, c'est qu'il me soit indifférent. »

Cependant, le jour où il devait revenir, elle l'atten-

dit avec grande impatience et courut au-devant de lui, jusque dans la cour.

— Comment sont-ils? Comment les avez-vous trouvés ?

Bien que ce ne fût pas pour lui, cet empressement ravit Gilbert, qui s'élança légèrement de la voiture et lui liaisa passionnément les mains.

— J'ai des lettres pour vous, pour madame de Galcsnes,

— Donnez-les-moi!... et, je vous en prie, n'en parlez pas devant mon père... à quoi bon le mécontenter?

— Je garderai bien votre secret, soyez-en sûre...

— Et, dites-moi, comment ils sont...

— Charmants tous les deux .

Elle s'écria vivement :

— Cela, je le sais... leur santé?... Henriette?

Elle était sortie tête nue, et ils revenaient lentement côte à côte : un vent léger, tiède, soulevait ses cheveux qui s'élevaient et retombaient comme un voile transparent sur son front et jusqu'à ses yeux rayonnant de jeunesse et de bonté. Gilbert, ébloui, tardait à répondre : « 0 bel ange de mon foyer, pensait-il, quand pourrai-je te prendre pour ne plus te quitter ! » et tout haut, il disait :

— Votre sœur est un peu pâle, mais belle et radieuse. . . M. Forcelles travaille à un grand tableau

IDYLLE NUPTIALE 21b

qu'il destine au Salon..., il espère bien obtenir une médaille...

— Ils sont heureux, n'est-ce pas?

— Us s'aiment, comment ne seraient-ils pas heureux ?

Elle répondit :

— C'est vrai !.. . quand on s'aime!...

— N'est-ce pas?... nous aussi, nous nous aimerons, Jacqueline.

Son cœur battit, et elle répondit avec embarras :

— Il faudra bien faire en sorte d'être heureux !... Elle soupira et reprit :

— Georges a-t-il des commandes... quelques portraits ?

— Oui... je crois... il est très gai, un peu insouciant, une aimable nature... Madame votre sœur se préoccupe davantage de l'avenir..., il me semble...

— Elle s'inquiète? elle est triste?

— Non pas précisément ; un peu pensive, par instants , des instants qui passent vite , et, je vous l'affirme, le bonheur semble être l'atmosphère de la maison... Le petit appartement qu'ils habitent, avenue de Villiers, n'a que trois pièces et l'atelier, c'est peu, mais quand on est deux, cela suffit.

— Oh 1 oui, qu'importe tout, pouvu que l'un s'aime...

— Chère Jacquehue !

Il s'enhardiL à passer son bras autour de sa taille et demanda tendrement :

— Avez-vous pensé à moi, pendant ces six jours qui m'ont paru si longs ?

Toute rouge et gênée, elle se dégagea doucement et répondit un « oui » assez froid, puis s'empressa de monter devant lui l'escalier.

— Maman va être si heureuse de vous voir... de parler d'Henriette !

Il aurait préféré de beaucoup entrer dans la salle à manger sous le regard des seigneurs de Galesnes et de la dame à la rose, qui, seuls, l'habitaient îi cette heure de la journée.

Il renouvela sa question :

— Dites-moi encore que vous avez pensé à moi, Jacqueline.

Sans hésiter elle répondit : « Beaucoup 1 » et c'était vrai, car elle s'était plu souvent à imaginer l'entrée de Gilbert chez les Forcelles, à se demander ce qu'il penserait de Georges et d'Henriette , s'il saurait apprécier la beauté de l'une, le charme de l'autre, s'il se plairaient assez mutuellement pour se prêter à une fréquente intimité.

Plusieurs fois dans la journée et les jours qui suivirent, il s'eflbrça d'entrer enfin dans les intimes retraites de son cœur ; elle éludait la réponse, plaisantait, aftectait une sorte de badinage qui la sauvait des

protestations mensongères. Quand il lui demandait : « M"aimez-vous ? » elle répondait en riant : « Je brûle ! je me consume ! » et il s'enhardissait un peu ; s'il cherchait à l'embrasser, elle s'échappait avec de petite mines drôles d'effarouchement ou quelques préceptes d'austère morale proclamés avec une solennité comique dont il ne pouvait s'empêcher de rire, quelque dépit qu'il en eût en secret. Il n'aurait jamais eu le courage de se fâcher, tant elle lui plaisait ainsi, sous cette forme inattendue de gaieté et d'innocente coquetterie ; il ne se doutait pas de l'effort que lui coûtait cet enjouement,

Le mariage avai t été fixé aux derniers jours de mars, et le temps passait trop vite , au gré de Jacqueline, comme s'il se fût fait complice des désirs de Gilbert, parmi les apprêts de la noce, des toilettes, du trousseau. La Tour d'If était pleine d'ouvrières, venues de Saint-Malo, pour les robes et tout ce qui exigeait un essayage. A Paris, Henriette choisissait les étoffes, Georges envoyait des plans, des dessins pour l'appartement que Gilbert faisait préparer à l'Abbaye, et pour un chalet qu'il projetait de faire bâtir tout près de sa demeure, où logeraient ses frères ; ils devaient jusque-là rester à l'Abbaye, et cette cohabitation momentanée lui était un gros souci. Madame Arradon était venue avec son fils Antoine à la Tour d'If faire connaissance de celle qui devait devenir sa

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fille; tout s'était passé en perfection. Pierre seul s'était excusé sur le mauvais état, trop réel, de sa santé. Il n'y avait pas à douter, cependant, que l'arrivée de Jacqueline dans la famille ne fût considérée par tous comme un trouble-fête ; qui pouvait dire si son influence n'amènerait pas Gilbert à restreindre ses libéralités et ne le détacherait pas de ses frères? Déjà on calculait avec aigreur ce que coûteraient les travaux entrepris à la Tour d'If ; les bijoux et les diamants de la corbeille semblaient à tous d'une prodigalité démesurée. A la vérité, il ne trouvait rien de trop beau pour Jacqueline ; la bague de fiançailles qu'il lui avait mise au doigt, une grosse perle entourée de brillants, était certainement un bijou de grande valeur; elle l'avait admirée avec sincérité, et pourtant elle s'était sentie toute triste, se rappelant, avec quelle émotion d'indicible bonheur, Henriette, un soir, avait tiré de son sein, où elle le tenait mystérieusement caché, le simple jonc d'or orné d'une petite perle que lui avait donné son Georges, et comme elle l'avait baisé avec transport, ce modeste gage d'amour, et baigné des plus radieuses larmes qui puissent jaillir des sources profondes d'un cœur". Comme elle était femme et jeune, plusieurs fois dans la journée Jacqueline avait contemplé à son doigt la bague étincelante : « C'est trop beau pour mes mains de paysanne, » avait-elle dit à

Gilbert ; pourtant, elle était forcée de s'avouer à cllcnicme que sa petite main fine et ferme faisait malgré quelque peu de hàle, meilleur effet et était mieux, à son gré, éclairée ainsi par ces beaux feux irisés.

Stoïquement résignée, d'ailleurs, elle évitait de s'attendrir, elle voyait les heures s'envoler, les jours disparaître l'un après l'autre et la date fatale imminente sans vouloir penser au lendemain. Son courage était soutenu par un projet assez aventureux qu'elle avait comploté avec Manon et Gilbert, et l'empressement avec lequel il s'y était associé avait contribué à resserrer, extérieurement du moins, leur intimité ; c'était une matière inépuisable entre les deux fiancés et la douceur de ces entretiens confidentiels, de ce secret gardé ensemble, faisait illusion à Gilbert sur l'indifférence de Jacqueline. Il ne s'agissait de rien moins que d'une réconciliation entre M. de Galesnes et sa fille Henriette. Elle devait arriver avec son mari, la veille du mariage, descendre secrètement cbez Manon, toujours dévouée, et le jour de la noce ils se présenteraient bravement à l'église et prendraient rang à leur place de famille. On pensait que le père irrité hésiterait à faire un esclandre et à troubler la cérémonie auguste. Certains symptômes d'apaisement encourageaient cet audacieux projet; l'humeur sombre du maître de la Tour semblait à jamais dissipée. De muets sourires, répondant à de

muettes pensées, glissaient furtifs au coin des lèvres sinueuses, les éclats de la voix et du rire n'avaient plus rien du sarcasmes terrible qui ébranlait jadis les échos du vieux logis. C'est que son contentement grandissait chaque jour, à mesure qu'il faisait un recensement plus approfondi des fermes, des bois, des valeurs diverses qui composaient la fortune de Gilbert, dont la complaisance et la docilité ne se démentaient pas. Il lui était même arrivé d'adresser quelques mots de sollicitude attendrie à sa femme, de plus en plus dolente et faible.

— Allons ! allons ! Mélanie, il faut prendre courage. Le soleil luit enfin sur la vieille Tour. L'horizon se dégage. Courage! courage et patience!

Il lui avait affectueusement caressé le menton, comme au temps où ils étaient jeunes. Madame de Galesnes, peu habituée à de tels témoignages, avait pris confiance comme Jacqueline et se laissait aller à espérer.

Les préparatifs du mariage étaient poussés activement. M. de Galesnes, pour honorer ce gendre incomparable qui ne réclamait pas de dot, avait décidé de le traiter avec magnificence. Un repas somptueux avait été commandé chez Chevet et, de plus une cuisinière, célèbre pour sa haute science culinaire et l'excellence de ses consommés, était venue de Saint- Servan s'installer à la Tour d'If plusieurs jours à l'avance; des suppléments de vaisselle avaient été achetés, et deux domestiques travaillaient du matin au soir pour rendre à la vieille argenterie exhibée des cofîres secrets où elle dormait depuis près d'un quart de siècle, son éclat un peu terni. De nombreuses invitations furent adressées à toute la parenté, et l'on sait qu'en Bretagne la parenté est illimitée.

Madame de Galesnes et sa lîlle s'évertuaient à préparer des chambres, à dédoubler des lits pour les personnes de la famille qui, trop éloignées, seraient obligées de coucher. La tâche était rendue difficile par le mauvais état de la maison, le délabrement du mobilier et la pénurie invétérée de toutes choses. Jacqueline avait dû faire le sacrifice de sa chambre en faveur d'une vénérable chanoinesse, et s'était réfugiée dans la chambre de sa mère : ne devait-elle pas quitter la maison paternelle aussitôt après le mariage et suivre son mari à l'Abbaye aux Eliges ? Il avait bien été question d'un voyage de noces, mais cela restait suspendu à l'arrivée des Forcelles et au bon ou mauvais succès de l'entreprise de réconciliation. Tous ces arrangements furent discutés en présence de Jacqueline, avec elle, sans qu'elle voulût y attacher sa pensée; suffire à la tâche de chaque jour sans songer au lendemain était tout l'etfort de sa jeune sagesse.

Deux fois vingt-quatre heures la séparaient du jour fixé, et, dans la chambre de sa mère, debout entre les mains d'une couturière, elle essayait sa robe de noces. Le soleil, déjà chaud, jetait des reflets vermeils sur les plis épais du satin blanc. Jacqueline se prétait complaisamment aux retouches et, quelquefois faisait plusieurs pas en se retournant, par enfantillage, pour admirer la longue traîne, qui ondulait à

chacun de ses mouvements. Madame de Galesnes, soulevée sur ses coussins et le coude appuyé au bras du fauteuil, lui souriait avec complaisance :

— Que tu es belle, et que tu parais grande!

— Henriette sera étonnée en me voyant ainsi. Je ne sais si Georges trouvera que le blanc me va bien. Cela me fait paraître trop pâle, je crois, et un peu noire.

La couturière protesta:

— Mademoiselle est blanche comme un lys ; il n'y a pas sur toute la côte une seule jeune fille qui ait un teint comparable à celui de mademoiselle...

— Tant pis pour les autres... Une lettre... C'est d'Henriette.

Elle s'élança au-devant do la servante, sans souci de la majesté du costume nuptial, et apporta la lettre à sa mère. Hélas ! cette lettre annonçait qu'un léger accident obligeait la jeune femme à renoncer à son voyage en Bretagne sous peine, disait-elle, de compromettre la plus chère de leurs espérances. C'en était fait de toute la joie attendue, de la réconciliation espérée, des combinaisons si laborieusement préméditées.

Gilbert s'efforça en vain de la consoler.

— Ne pleurez pas !... nous irons les voir... Votre entrevue ne sera retardée que de peu de jours... Surtout ne pleurez pas, je vous en prie!... Ne laissez

pas VOS larmes tomber sur votre robe de mariée; cela nous porterait malheur !

Elle répondit docilement :

— Oui, nous irons... Mais, maman, quand reverra-t-elle Henriette?... Qui la consolera?

Elle enleva sa belle robe aux lourds plis argentés sans lui jeter un regard, l'innocent plaisir d'être belle ne la tentait même plus.

Les dernières heures se sont enfuies et le moment décisif est arrivé. La vieille Tour d'If a perdu son air de farouche solitude, sa paix morose. C'est un vaet-vient de fournisseurs, de couturières, un déballage de caisses et de bourriches. Des véhicules de formes étranges et d'âge indéfinissable amènent des cargaisons d'oncles et de tantes, la plupart caducs et grisonnants, dans des costumes surannés, tirés dos armoires pour cette solennelle circonstance ; des cousins et des cousines sortis de leurs gentilhommières délabrées, dont les toilettes plus modernes reluisent d'une fausse élégance, trop compliquée pour ne pas dissimuler quelques honorables artifices d'économie ; certains collets de velours, des revers de soie sur des habits défraîchis trahissent trop visiblement

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l'industrie du petit tailleur appelé à les rajeunir; les robes des dames et des jeunes filles, surchargées de petits galons et de passementeries au rabais, dénotent les généreux efforts tentés pour dissimuler des coutures inopportunes et les pièces destinées à élargir à la mode du jour les manches et les jupes. Et tout cela est à la fois laid et touchant, un peu ridicule, mais surtout triste, car c'est le signe indélébile de la gène étroite, humiliée de la petite noblesse de l'Ouest, ruinée par les importations étrangères, la lourdeur des impôts, l'insuffisance du rendement des terres et aussi par d'imprudentes tentatives pour élargir la médiocrité des ressources en se mêlant à des retentissantes et chimériques entreprises. Tout ce monde, parti de la même souche lointaine, dilatée par des alliances jusqu'à s'étendre à presque toute la Bretagne, et qui se connaît à peine, s'engouffre d'heure en heure dans les corridors glacials de la Tour d'If, s'entasse dans les chambres mal meublées et qui, jamais habitées, ont une odeur désagréable de moississure et de poussière, malgré les efforts d'un bataillon de domestiques occupés depuis huit jours à d'invraisemblables nettoyages. Les cheminées fument, les portes et les fenêtres ferment mal ou refusent de s'ouvrir, les carrelages, récemment passés à l'encaustique, déteignent et laissent leur belle couleur rouge aux ourlets des robes et aux talons des invités.

La chambre de Jacqueline, cette petite chambre qu'elle avait partagée avec sa sœur, où toutes les deux pour la première fois avaient entendu palpiter le vol mystérieux de l'amour, était devenue le partage de la chanoinesse de Pen-Kéréo, une grosse poularde d'une tonahté un peu ternie sous ses frisons blonds, rengorgée dans ses deux mentons appuyés sur une gorge volumineuse jetée bien avant en exposition; tête hautaine, nez bourbonien, dont elle tirait vanité, encore coquette malgré ses quarantecinq ans bien sonnés, et jouant à l'ingénue, point méchante d'ailleurs, solennelle et bonasse. A l'étage au-dessous, M. de Galesnes avait cédé la place à la belle madame de Lavilentrot, la lionne de Pontivy, où son mari exerçait les fonctions de receveur de l'enregistrement; elle gémissait à bouche ouverte sur l'exiguïté inconfortable de cette petite pièce qu'elle devait partager avec son mari, à moins qu'il ne consentît h s'exiler dans le dortoir des hommes, réduits à se contenter de lits de camps ; mais ses toilettes à grand efïet se trouvaient singulièrement à l'étroit, et sa femme de chambre logeait dans les communs.

Aussi ne se gênait-elle pas pour critiquer, bien qu'aucun des autres invités ne songeât à se plaindre; il lui semblait d'un goût distingue de n'être pas contente et de faire entendre ainsi que, chez elle,

tous les raffinements du luxe et de l'élégance lui étaient coutumiers.

La vicomtesse de l'Herbilly et ses deux filles, Agnès et Léonie, dont la plus jeune avait vingt-quatre ans, étaient installées dans la chambre d'honneur, une vaste pièce ornée d'un grand lit à baldaquin, où les deux sœurs dormaient côte à côte et dont les rideaux de serge, jadis verte, avaient été, sous l'action du temps et de la poussière, comme flambés par places d'une teinte jaune triste, tandis que les passementeries à grelots avaient tourné au bleu. Sur la cheminée, une glace tachée par l'humidité était surmontée d'un trumeau enfumé où l'on distinguait imparfaite ment deux figures Watteau enlacées, soufflant dans la même flûte, au milieu de plusieurs chèvres aux yeux effrontés. Sur la tablette de pierre peinte en jaspures imitant le marbre, un coff'ret de fer, délicatement ciselé, tenait le milieu entre deux flambeaux désargentés d'un joli modèle, complétés par deux vases de porcelaine à médaillon avec, sous des globes de verre, des bouquets de fausses fleurs depuis longtemps fanées et desséchées dans l'abandon et l'obscurité. Jacqueline s'était hâtée de les enlever et de les remplacer par des verdures naturelles. Madame de l'Herbilly se contenta de bonne grâce d'une couchette en fer dressée dans la ruelle.

Le baron de Halcouën et ses trois fils apportaient un

contre-poids nécessaire à cette profusion de femmes, et tiraient parti tant bien que mal d'une grande pièce du rez de-ciiausséc transformée en dortoir, et dans un cabinet tout voisin, un jouvenceau, mince et fluet, cousin à un degré quelconque des de Galesnes, Lionel Perdreau du Gast, abritait sa candeur blonde. Quelques couples d'âge mûr se trouvaient répartis dans diverses pièces du château, encombré jusqu'aux toitures.

D'autres invités arrivaient encore, mais, assez voisins pour s'en retourner le soir, ils se contentaient d'une arrière- salle, oii des porte-manteaux et des lavabos avaient été préparés. Le choix du fiancé était grandement critiqué, car le mauvais renom des Arradon était connu de la plupart; on en parlait à voix basse dans les coins, et la curiosité s'attisait de tous les bruits néfastes qui circulaient :

— Se peut-il que Mathieu de Galesnes donne sa fille à l'un de ces diables à quatre?

— Il n'a pas la main heureuse avec ses enfants.

— II paraît que cet Arradon est riche ?

— On prétend au contraire qu'ils sont tous ruinés.

— Impossible... Mathieu l'aurait lestement misa la porte... s'il ne valait pas son pesant d'or.

— Tout de môme, l'argent fait faire de vilaines choses.

La chanoinesse intervient avec bonhomie:

— On dit qu'il est joli garçon... et que Jacqueline en est folle.

JMadame de l'Herbilly se rengorge :

— Je n'aimerais pas que l'on pût dire cela de l'une de mes filles. On ne doit être folle de son mari qu'après la cérémonie.

— L'avez-vous vu, le fiancé?

— Entrevu un instant sur la jetée de Saint-Malo... Un grand, brun, qui n'a pas l'air folâtre...

— Pauvre petite I elle en verra de dures après le mariage... Elle n'a pas eu une enfance bien gaie chez son père... Je l'ai connu gamin... à l'école... Il n'était déjà pas commode.

— Que devient l'aînée, Henriette?

— On n'en parle pas... Vous savez le mariage qu'elle a fait? Un artiste, un pas grand'chose, sans le sou... Son père l'a maudite et ne veut plus lavoir.

— C'est vieux jeu ça, la malédiction d'un père...

— Moi, c'est Mélanie que je plains... Elle adorait cette fille, sa préférée.

— Aussi elle est affreusement changée, maigre, décolorée, triste comme une porte de prison... Elle était jolie autrefois, alléchante et gentille. Maintenant, c'est un spectre.

— ■ Je l'ai vue tout à l'heure, couchée. Elle ne se lèvera qu'au dernier moment, elle ne peut pas se soutenir.

Depuis la fatale lettre où Henriette annonçait qu'elle ne pourrait venir, l'état de sa mère avait empiré subitement ; un mal de tête intense, un insurmontable dégoût de tout aliment, une fièvre presque continuelle, l'avaient, en quarante-huit heures, rendue méconnaissable. Ses efforts, cruellement méritoires pour bien recevoir ses hôtes dont la plupart lui étaient inconnus, épuisaient ses dernières forces. Le bruit lui était une intolérable torture et ses nerfs tendus à l'excès par une volonté d'accomplir son devoir la jetaient dès qu'elle se trouvait seule dans des crises de larmes et de sanglots dont elle-même rougissait ou dans un état de prostration voisin de la syncope. Jacqueline et un peu aussi la discrète Manon savaient seules cet état de souffrance ; encore croyaient-elles l'une et l'autre que son mal était fait uniquement de déception et de chagrin, et ne se doutaient guère qu'un danger mortel s'annonçât par ces prodromes.

M. de Galesiies, peu attentifaux misères des femmes, qu'il traitait de puérilités et de douilletlerie, ne s'inquiétait pas sérieusement. Il continuait de rayonner, malgré les chuchotements, les demi-mots, des questions prudemment hasardées, des félicitations accompagnées de réticences, qui ne lui avaient point échappé : il n'en avait cure. Puisque lui, Mathieu de Galesnes, trouvait ce mariage honorable et avanta-

geux, l'approbation des autres lui semblait superflue. Qui donc mieux que lui pouvait être juge de l'honneur de sa maison ? Et que lui importaient les étourdis et les envieux qui osaient se faire juges de sa conduite? Il savait le fort et le faible de tout et se moquait du reste ; sa fille serait heureuse en dépit des « potins ». Il comptait aussi sur la belle prestance et la bonne mine de Gilbert pour désarmer les récalcitrants. Son unique sujet de mécontentement, c'était l'excessive dépense oij l'entraînait la généreuse hospitalité qu'il avait lui-même voulue et trouvée nécessaire; mais ses instincts avares gémissaient malgré lui, et il avait peine à réprimer la colère indignée que soulevaient les dilapidations des gens de service. « La maison est mise à sac... c'est le pillage organisé par toute cette valetaille... Enfin, une fois n'est pas coutume ! nous réparerons les broches après

la noce. » Il se contenait et malgré quelques grimaces de dépit involontaires, il arrivait à faire galamment les honneurs de sa vieille tour.

La matinée s'avançait et c'était un branle-bas général de la cave au grenier ; un bruit de bourrasque roulait à travers les corridors, des avalanches de pieds lourds montaient et descendaient précipitamment les escaliers, des appels, des rires se croisaient du haut en bas. Dans la cour roulaient des voitures de toutes tailles et de tout genre, charrettes plus ou moins an-

glaises, calèches antiques, breaks rustiques, carrioles ; de nouveaux venus entraient, des gens du voisinage qui arrivaient seulement pour faire cortège ; les fermiers et leurs familles s'entassaient dans les celliers, décorés de draps tendus sur les murs et de guirlandes où le houx, le gui et le lierre s'entrelaçaient agréablement ; de longues tables étroites, encadrées par des bancs de bois non moins longs, offraient aux arrivants mie collation de viandes froides et de pichets de cidre escortés de grosses miches de pain blanc.

Vers dix heures, un élégant coupé se fit jour à travers la foule des véhicules plus ou moins hétéroclites qui encombraient la cour ; chacun se précipita vers les fenêtres. C'était le coupé de Jacqueline. Le cocher, important et raide, le nœud blanc à la boutonnière, tenait à la main un fouet enrubanné de blanc ; il fut accueilli par un murmure d'admiration qui erra de chambre en chambre, d'étage en étage ; un valet de pied de bon air se tenait à la portière, attendant. Quelques instants plus tard, dans un landau arrivèrent madame Arradon et ses deux fils, Antoine et Gilbert. Pierre, toujours malade, n'avait pas voulu donner le spectacle de son infirmité. Peutêtre aussi que l'exotisme de Rina, la nature ambiguë de leur union, seraient mal vus dans cette réunion de noblesse provinciale, et malgré les instances, la co-

1ère et la bouderie de sa femme, il avait refusé de l'y laisser paraître. Gilbert fit sensation ; sa haute taille, la noblesse native de sa démarche, son visage mâle, la simplicité de ses manières, plurent dès le premier abord. M. de Galesnes s'était empressé au-devant de madame Arradon, qui, vêtue de velours noir, — elle ne portait que des teintes de deuil depuis son veuvage, — avait fort bon air avec sa taille droite et mince, sa figure étroite encadrée de bandeaux de cheveux gris. Très sur ses gardes, avec la volonté de faire honneur à son fils, elle imposait par la réserve un peu altière dont elle dissimulait un embarras réel et le rêve maladif de son cerveau.

Antoine, beau comme tous les Arradon, malgré sa calvitie précoce et la fatigue de ses traits tiraillés de petits tics nerveux, réunit aussi les suffrages.

Gilbert, uniquement préoccupé de la bien-aimée, encore invisible, saluait, avec une affabilité de commande, les parents, les voisins, à qiii M. de Galesnes le présentait orgueilleusement :

— Mon gendre, monsieur Gilbert Arradon.

Il éprouvait à répéter ces mots une satisfaction infinie. Les hommes tendaient la main murmurant de vagues paroles de bienvenue, les dames saluaient en pinçant les lèvres avec une curiosité mêlée de défiance, les jeunes personnes faisaient une révérence, les yeux baissés, de peur de voir apparaître

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derrière ce beau grand garçon les iniquités dont on s'entretenait à voix basse autour d'elles, au fond quelque peu mortiliées de le trouver si bien bâti et de manières si agréables.

La chanoinesse lorgnait Antoine.

— Moi, je préfère décidément l'aîné, sa pâleur est plus distinguée.

Après ce verdict, elle dressa son nez aquilin et secoua ses frisons d'un air de coquetterie mutine.

— Pâle, oui, il est pâle, celui-là, c'est-à-dire qu'il est éreinté..., qu'il a fait les quatre cents coups, co gars-là ! ricanait un gros monsieur réjoui.

— Vraiment !

Et pudiquement elle ajoutait :

— Quel dommage ! je ne l'aurais jamais cru.

Ce qui ne l'empêchait pas de jeter un regard en dessous vers ce visage ravagé par de mystérieux plaisirs.

Cependant la porte du salon s'ouvre, et Jacqueline apparaît au bras de son père ; le brouhaha des conversations s'arrête ; instinctivement, on se range sur son passage, dans un silence d'admiration. On dirait qu'un rayon du pâle soleil qui fond les neiges hivernales s'est attardé dans les plis chatoyants de sa robe de satin blanc; une clarté se meut avec elle, et le long voile de tulle donne une fluidité presque immatérielle à sa taille souple et légère.

236 IDYLLE NUPTIAr.E

Elle est belle, oh 1 certes, elle est belle, pas plus pourtant aux yeux éblouis de Gilbert qu'elle ne l'est tous les jours dans sa simple robe de laine, toujours la môme, sa robe de Cendrillon, où il s'est habitué à lavoir laborieuse et pensive, aux côtés de sa mère. L'heure sonne, le cortège s'organise.

— Où est ta mère ? demande M. de Galesnes.

— Elle est descendue avec nous.

— Où est-elle ? C'est bien le moment de s'en aller, quand tout le monde l'attend.

Manon, toujours serviable, s'offre à l'aller chercher, tandis que les couples se placent dans les voitures ; beaucoup d'hommes prennent les devants à pied. Gilbert profite de ce moment de confusion pour s'approcher de sa femme.

— Chère Jacqueline, vous n'avez pas eu un regard pour moi, depuis que vous êtes entrée... Je vous ai bien observée... pas un seul regard !...

Sans détourner les yeux de la porte d'entrée, elle répond ;

— C'est que je suis inquiète de maman. Elle est souffrante, très souffrante...

— Calmez-vous, la voici !

Madame de Galesnes vient de paraître, en effet, accompagnée de Manon.

— Comme elle est pâle I . . . elle se soutient à peine. . .

— C'est l'émotion et aussi beaucoup de fatigue...

— L'émotion, la fatigue, le chagrin, tout..., tout à la fois. En ce moment son cœur est près d'Henriette, j'en suis sûre... Et Dieu sait ce qu'elle souffre de son absence, du contraste de tout ce qui nous entoure et de la tristesse solitaire de ses enfants, là-bas.

M. de Galesnes s'approche et écarte un peu son gendre.

— Mon cher ami, il faut me la céder encore ce matin... Votre tour viendra bientôt !

Il prend la main de sa fille et l'emmène. Tout le monde a réussi à s'entasser dans les véhicules surchargés qui défilent lourdement et prennent le chemin de la paroisse . Le mariage à la mairie a eu lieu la veille, sans apprêt, en présence des seuls témoins. Des paysans, des fermiers, des mendiants, attirés les uns par la curiosité, les autres par l'espoir de quelque bonne aubaine, font la haie le long de la route. Le jour est clair et doux ; le soleil, déjà chaud, fait oublier les récentes duretés de l'hiver et donne une première sensation de printemps .

L'église est illuminée, remplie de verdures qui la revêtent d'un air de fête, et les cloches sonnent à grandes volées leurs beaux carillons sonores. L'instituteur tient ie petit harmonium, qui a remplacé l'antique serpent, et joue une marche guerrière à l'entrée de la noce. Sur les bancs sont juchés de petits enfants^ qui ne veulent rien perdre du spectacle, et qui, in-

2;î(S IDYLLE NUPTTALr:

sensibles à la mnjesté du saint lieu, battent des mains à la vue de la mariée; l'un d'eux lui jette quelques brins de bruyère sauvage ; plusieurs restent accrochés dans son long voile et ressemblent à des gouttelettes de sang éparses.

C'est seulement lorsqu'elle est agenouillée sur l'un des prie-Dieu disposés devant l'autel pour les jeunes époux qu'un grand effroi saisit Jacqueline ; ni le mariage civil, ni les apprêts de la noce, ni les splendeurs de la corbeille, ni l'affïuence des parents et des amis, ni les propos d'amour, n'ont réussi à fixer son esprit sur l'acte qui s'accomplit, à ébranler sa résolution ; elle a marché les yeux fermés, soutenue par l'énergie de sa volonté, par l'enthousiasme du sacrifice. C'est à cette heure où il est trop tard, où le prêtre est devant elle et l'interroge qu'elle sent fléchir sa volonté, son courage, la conscience même de son droit :

— Vous déclarez accepter pour époux Jean-Marie- Gilbert Arradon?

Un sursaut d'épouvante glace la parole sur ses lèvres. A-t-elle le droit d'épouser cet homme qu'elle n'aime pas et qui se croit aimé? Sa main subitement glacée tremble dans la main ferme et chaude de Gilbert. 11 faut répondre pourtant : éperdue, hors d'elle-même, le cœur torturé de crainte et de remords, elle incline la tète et prononce un oui défaillant qui

IDYLÏ.r: NLI'TIAI. F, 2o',>

suffit et l'enchaîne. C'en est fait! Elle appartient corps et âme, pensées, rêves et désirs au maître qu'elle s'est donné. Elle jette un regard elTrayé à travers le nuage de son voile sur ce compagnon à vie, elle est plus que jamais frappée de sa haute taille, de ce profil accentué, de cet air de tranquille énergie ; elle se sent toute faible, désarmée, en son pouvoir. Qu'il soit lié des mêmes chaînes, que lui fait cela? Est-ce qu'elle s'en soucie? C'est lui qui Fa voulu, que lui importe la tendresse, la fidélité de cet homme? L'amour de celui qui n'est pas aimé n'inspire qu'éloignement et dégoût, c'est une fatigue d'y penser, en attendant l'horreur de le subir. Ce qui la déchire et la dévore en ce moment, c'est qu'en sa conscience troublée, en son âme inquiète, elle se sent fausse envers cet homme et sacrilège devant Dieu. Le sacrifice d'elle-même qu'elle a cru légitime, noble, presque sublime, lui apparaît injuste et méprisable ; sous son front baissé, pur comme un lys, passe un ouragan de détresse; dans une lumière implacable lui apparaît la honte de la perfidie et du mensonge. Pour s'apaiser elle-même, devant Dieu qui l'entend et les anges invisibles, elle jure d'être soumise et dévouée, de compenser par l'abnégation et la douceur cett-e faillite d'amour dont elle se sent coupable. Mais la soumission, la douceur, suffisent-elles à celui qui demande de l'amour? Et la volonté d'aimer suffit-

elle à créer l'amour? Elle essayera, elle en fait le serment ; arrière à jamais les rêves d'autrefois, arrière l'idéal dont elle a chéri l'indistincte vision et tout le roman de son imagination ; elle ne veut plus s'en souvenir, elle le chasse, l'exile de toute la force de sa volonté. Arrière ! elle veut être loyale, fidèle et tendre ! Son père n'a-t-il pas dit qu'une honnête femme aime toujours son mari ? Que serait-elle donc si elle n'aimait pas Gilbert? Il faudra bien qu'elle l'aime. Elle prie Dieu de toute son âme de bénir sa bonne volonté et de mettre en son cœur ce qui n'y est pas.

La messe finie, on passe dans la sacristie humide et froide ; chacun appose sa signature sur le registre de la paroisse et Jacqueline subit les félicitations, les baisers ; toute l'assemblée lui donne l'accolade ; elle se prête à ces démonstrations sans impatience ni émotion. Ce qui arrive ne l'intéresse pas ; c'est comme une giboulée, une averse qui passe : on ne lutte pas contre les éléments. Les joues brûlées de baisers, les pommettes rougies par le contact des barbes rudes, l'âme trouble, le cœur inerte, elle regarde, à travers les petits carreaux verdâtres qui tremblent dans leurs châssis de plomb, la rangée des tombes groupées autour de l'église et, tout en face, l'ossuaire dont la porte ajourée laisse voir l'entrecroisement funèbre des ossements et le rire muet des crânes desséchés : tout aboutit là, tout finit ainsi, les dou-

IDYLLE NUPTIALE 2il

leurs comme les joies et aussi l'amour, et le plus qu'on risque en ce monde, c'est d'y descendre un jour sans regret.

Le défilé est terminé ; le suisse, sous son baudrier défraîchi, s'avance au-devant de Jacqueline, et de sa vieille hallebarde rouillée frappe le sol en signe que tout est consommé, qu'il ne reste plus qu'à s'en aller. C'est Gilbert, cette fois, qui lui donne le bras; à la porte de l'église des hurrahs retentissent. Les enfants du village à qui Gilbert à fait distribuer des dragées, acclament la belle mariée. Le coupé est devant la porte, avec le cocher fleuri de blanc, et le valet de pied correct, la main sur la portière. Jacqueline monte et Gilbert près d'elle. Il est heureux, lui ; il attire sa jeune épouse, la presse sur son cœur.

— Enfin, enfin 1 vous voilà mienne ! ma femme ! ma Jacquehne!... Tous vous ont embrassée, moi seul je n'ai pas eu ma part.

Très douce et docile, elle tend la joue avec un faible sourire et reste, sans résistance, appuyée sur la poitrine de Gilbert, qui ose à peine la serrer dans ses bras; la robe immaculée, le voile nuptial, les fleurs innocentes, imposent à son impatience. Et puis des groupes de curieux et d'enfants suivent la voiture, qui gravit lentement la route défoncée ; entre les haies touffues d'ajoncs, de houx toujours verts, d'arbustes encore dépouiUés, apparaissent de petites

têtes rondes et rieuses, curieusement tendues pour voir, à travers les portières, la jolie mariée, si pâle et fluette sous les flots de tulle diaphane.

Dans la cour du château, les domestiques et les fermiers accueillent la noce par de vigoureuses décharges de coups de fusil ; tour à tour les voitures déposent leur cargaison de parents et d'invités, un plantureux déjeuner les attend . La chanoinesse minaude avec Antoine Arradon, au grand déplaisir de l'élégante de Pontivy, qui se l'est in petto attribué et se voit traîtreusement devancée.

— Dansera-t-on après le repas ?

— Je l'ignore, madame..., je ne suis pas dans le secret de la comédie.

— Comédie?... Oh!...

— Mais, sans doute. Comédie traditionnelle, inévitable, je l'avoue. Mais, croyez-vous, madame, qu'il faille tant de cérémonie quand on s'aime ? Entre nous, convenez que ce sont là de respectables chinoiseries et qu'un beau garçon et une belle fille peuvent bien s'aimer et même s'embrasser sans ameuter toute une contrée et prendre le ciel et la terre à témoin du phénomène.

Jl rit de ses airs effarouchés, et son regard railleur fouille effrontément les mystères peu dissimulés du corsage. Le bel Antoine s'ennuie; gêné dans sa tenue de gala, peu familier avec les usages du monde.

IDYLLE NTPTIALR ll\>

il craint de commettre quelque balourdise. D'ailleurs, il a faim, et les grâces surannées, les vigoureux appas de la chanoinesse, ne sont pas pour lui faire oublier les tiraillements de son estomac.

D'un ton de confidence, la bonne Manon affirme que l'on dansera; elle sent ses petits pieds, que l'âge n'a point alourdis, s'agiter impatiemment déjà dans leurs souliers mordorés à boufîettes engageantes ; elle en convient avec candeur et annonce que M. de Galesnes a commandé deux violons et un cornet à piston.

La porte de la salle à manger s'ouvre à deux battants et les invités prennent place autour de la vaste table dressée en forme de fer à cheval. Jacqueline et Gilbert sont assis l'un près de l'autre, au centre du fer à cheval, tandis que M. de Galesnes préside à l'un des bouts et madame de Galesnes à l'autre extrémité.

Le repas est abondant en poissons , volailles , gibiers de toutes sortes, pâtés venus de Paris; le cidre blond mousse dans les pichets et de bons vins sont servis avec profusion. Aussi, peu à peu, le silence qui a présidé aux premiers assauts des fourchettes fait place à un murmure léger, qui devient bientôt un assourdissant tapage. Le rire clairet des femmes domine par instants le gros rire sonore des propriétaires fonciers, assorti au diapason des foires et pardons du pays. De temps en temps, un convive

2ii IDYLLE NUPTIALE

se lève, agite sa main armée d'un verre et porte un toast :

— A la mariée, la plus jolie fille du pays !

— Dites la plus jolie femme, hurle un chœur de voix en gaieté.

Un instant interloqué, l'homme au toast reprend son verre et son aplomb.

— J'ai dit la plus jolie fille!.,, et je maintiens qu'elle a droit au titre de demoiselle tant que le soleil brille à l'horizon, parce que... « parce que ».

Il s'embrouille dans une plaisanterie qu'il croit spirituelle et qui n'est que de mauvais goût et s'en tire en criant :

— Je bois à la santé du marié !

Il a la voix un peu pâteuse et le coup d'œil de finesse qu'il adresse aux deux époux est d'une mahce un peu alcoolique. Il enlève pourtant une bordée de rires et déchaîne une avalanche de plaisanteries, d'allusions ambiguës, de sous-entendus vite compris du plus grand nombre et qui dilatent la rate des plus moroses.

— Je bois à la prospérité du jeune couple...

— Et moi, à sa postérité...

— Qu'elle soit longue et commence tôt !

Gilbert et Jacqueline sont étrangers à ce qui se passe, aux propos qui s'échangent ; elle rêve à ce devoir d'amour qu'elle a accepté et dont elle ne sait pas le premier mot.

IDVLLE NUPTIALE 243

Elle pense en elle-même :

« Il est mieux que les autres... pourquoi suis-je si froide?... Un mot de Georges bouleversait Henriette, la faisait frisonner de bonheur. A les voir l'un près de l'autre, je comprenais, je pressentais l'amour, la douceur enivrante d'aimer... 3Iaintenant je ne sens rien ; il semble que toutes les sources de la tendresse soient taries en moi... Pourquoi, mon Dieu?... serace toujours ainsi? »

Lui, la contemplait, s'enivrait du charme émané d'elle à son insu et calculait les heures où il leur faudrait rester exposés à la curiosité publique, avant de s'en aller ensemble, loin des yeux, loin du bruit, l'un à l'autre à jamais. Oh ! la douceur d'être deux, rien que deux, tout un monde entre eux deux!

Le receveur do Pontivy, un peu pâle parce qu'il n'a pas pris encore l'habitude des larges beuveries bretonnes, se lève et d'une langue qui bredouille, annonce qu'il porte la santé de l'amphitryon... et de sa. dame...

Tous les verres se lèvent et se choquen avec des tintements clairs; enhardi par ce succès, il prend de l'aplomb et continue ;

— Le grand Molière a dit...

— Bravo ! bravo !

Ce sont les trois frères de Halcouën, frais émoulus

du collège qui se précipitent sur ce nom comme sur une flatteuse connaissance.

— Le grand Molière a dit...

— Il nous rase, avec son Molière! murmure irrespectueusement sa folâtre épouse.

— ... A dit que le véritable amphitryon est l'amphitryon où l'on dîne !

— Bravo ! . . . vive notre amphitryon !

Le petit receveur se rassied, ivre de son succès et rêve, séance tenante, d'être un grand député et de parler à la Chambre ; ce n'est pas plus difficile que ça !

Un vieil homme à figure vénérable et longs cheveux blancs se lève à son tour.

— Mesdames, messieurs, un antique usage de notre vieille Armorique exige qu'un repas de noces ne s'achève pas sans chansons. Je demande à madame Gilbert Arradon la permission de lui chanter la Chanson de la Mariée.

Insensible jusque-là, dans sa pure innocence, que n'ont point effleurée les grivoiseries plus ou moins déguisées, dont s'est égayée l'assemblée, Jacqueline prête l'oreille..

Vous n'irez plus au bal, Madame la mariée, Danser sous le fanal Dans les jeux d'assemblée.

Vous gard'rez la maison Tandis que nous irons !

Jacqueline sourit complaisamment ; elle n'a jamais connu ni bal, ni jeux, ni plaisirs d'aucune sorte; ce sont choses ignorées et vaines, dont la privation lui importe peu. Le chanteur continue :

Avez-vous écouté

Ce que vous dit le prêtre?

A dit la vérité

Et comment il faut êU*e,

Fidèle à votre époux

Et l'aimer comme vous.

Quand on dit son époux On dit souvent son maître...

Ils ne sont, pas si doux Comme ils ont promis d'être...

« Hélas ! » soupire Jacqueline, tandis que Gilbert proteste tendrement tout bas.

Recevez ce bouquet

Que nous venons vous tendre.

Il est fait de genêts

Pour vous faire conjprendre

Que tous les vains honneurs

Passent comme les fleurs.

Les avertissements sévères de la complainte pénètrent en son triste cœur d'enfant craintive et sacrifiée.

Elle a écouté avec une émotion croissante la longue cantilène, si absorbée qu'tîlle n'a pas

2i8 IDYLLE NUPTIALE

remarqué le léger tumulte qui a troublé un instant un des côtés de la table.

Au moment de se lever seulement, elle remarque la place vide oii sa mère n'est plus.

— Maman! qu'est devenue maman?

Un voisin affable répond qu'elle s'est trouvée gênée parla chaleur, et estallée respirer au dehors...

— Malade peut-être? elle était soufTrante déjà... Je veux la voir... J'y vais...

— Vous ne pouvez pas nous quitter ma belle, ce serait un désarroi général, assure une grosse dame qui roucoule en parlant comme un pigeon.

— Gilbert, ma mère s'est trouvée mal, ne puis-je aller la voir?

Elle lève vers lui ses beaux yeux agrandis par l'anxiété. Oh ! comme il l'aime, comme il voudrait baiser ces beaux yeux qui l'implorent, en boire, en tarir à jamais les larmes.

— Allons ensemble!

Ce qu'il a mis de tendresse, d'adoration dans ces deux simples mots qui les associent, qui les unissent étroitement dans une même pensée, une même volonté, Jacqueline n'y prend pas garde, toute à l'inquiétude qui l'étreint.

Il y a toujours un peu de désordre après un long repas oîi la chaleur, les vins ont plus ou moins congestionné les cerveaux, où les membres ont été

plus OU moins comprimés par d'étroits voisinages; une détente est nécessaire. A la faveur de ce remueménage, Jacqueline put s'enfuir, suivie par Gilbert, et tous les deux se glissèrent dans la chambre assombrie où volets et rideaux fermés, madame de Galesnes gisait sur son lit, les vêtements entr'ouverts et défaits. Effrayée de ce noir, de ce silence funèbre succédant au bruyant tapage de la salle de festin, Jacqueline, penchée sur sa mère, l'appelait des plus tendres noms, palpait, de ses doigts tremblants, son front, son visage, ses mains brûlantes.

— Oh! qu'as-tu?... oîi souffres-tu?... qu'esUl arrivé? mère chérie... maman, réponds-moi !

Au son de cette voix chère, la malade fît un effort pour articuler quelques mots hachés, sans suite:

— La fatigue... je respire du feu... rien que du feu. . . Ah ! mon Dieu, quel malaise ! . . . quel mal ! ... ta sœur, Henriette, où est- elle? je ne l'ai pas vue... Ah! c'est la chauve-souris... là... là... ses griffes entrent dans mon front, dans ma tête... chasse-la, chasse-la!...

Elle divaguait, roulait sa tête endolorie sur ses oreillers, gémissait des sons inarticulés.

— Que faire? Mon Dieu, que faire?

Penché sur la malade, Gilbert rappelait ses souvenirs de la clinique et étudiait les symptômes.

230 IDYLLE NVPTIALF

— Vous souffrez là?... et là?...

11 palpait doucement, appuyant le doigt sur la place indiquée.

— Il faut tout d'abord la dévêtir et la mettre au lit.

Aidé de Jacqueline et d'une chambrière arrachée à grand'peine aux réjouissances d'en bas, ils réussirent à étendre madame de Galesncs dans son lit.

— Que faire encore? demanda Jacqueline.

— Rien pour le moment, du repos, du silence, et chercher un médecin.

Il avait pris les mains de Jacqueline dans les siennes, les tenait emprisonnées tendrement.

— Elle ne va pas mourir, n'est-ce pas?

— Mourir! quand vous l'aimez tant! Elle vivra, Jacqueline. Votre amour, c'est la vie, la vie, toute la vie!

Avec une frayeur insistante, elle répétait :

— Vous êtes sûr qu'il n'y a pas de danger?

— Pas pour le moment, je vous jure. On ne peut se prononcer encore.

Il redoutait une fièvre infectieuse, mais n'en voulait pas prononcer le nom avant que le mal fût déclaré; il serait bien temps alors.

Cependant l'absence des jeunes époux était remarquée et commentée. Les hommes riaient sous cape avec des demi-mots, des propos égrillards.

IDY! I, E Ni:PTIALE 251

Quelques femmes s'étonnaient, d'un air scandalisé ; d'autres, à qui la retraite de madame de Galesncs n'avait pas échappé, devinaient la vérité. M. de Galesnes aussi s'en rendait compte, sans s'inquiéter outre mesure; n'ayant jamais été malade, habitué à voir sa femme supporter sans se plaindre les misères d'une santé délicate et à force de courage en triomphei, il ne doutait pas qu'elle ne traversât cette crise comme les autres. A la longue, cependant, il sentit quelque mécontentement de l'absence prolongée des deux mariés, et détacha Manon pour les rappeler aux convenances.

La chanoinesse piaffait avec des façons mutines, devant M. de Galesnes, étalant sous ses yeux les richesses de son corsage de satin marron, tendu et kiisant comme une carapace de hanneton :

— Ne nous ferez-vous pas danser, mon cher oncle? Au moins une ronde, pour réjouir un peu cette jeunesse.

— Certainement, vous danserez, Yolande. On n'attend, pour accorder les violons, que ma fdle qui s'est égarée je ne sais où, avec son mari; comme s'ils n'auront pas le temps d'être ensemble, ces amoureux !

A ce moment, Jacqueline et Gilbert rentraient, accueillis par des acclamations et des reproches. Manon avait, non sans peine, réussi à convaincre

252 IDYLLE NUI'TIALE

Jacqueline de la nécessité de reparaître au salon et sur l'assurance réitérée par Gilbert qu'il n'y avait rien à craindre en ce moment, elle avait consenti à laisser sa mère aux soins d'une vieille domestique très attachée. Gilbert avait en même temps donné l'ordre à son cocher d'aller à Saint-Briac chercher le docteur Rosay et de le ramener sans faute. Sur un signe de M. de Galesnes, les violons préludèrent, le cornet à piston fit des siennes et la satisfaction fut générale. Gilbert ouvrit le bal avec Jacqueline; en face d'eux, Manon du Lac, au bras d'un des jeunes collégiens et vêtue d'une robe verte ornée de nœuds cerises, faisait, sur ses pointes, des avantdeux avec des grâces inapprises des jeunes générations. Droite, la tête tournée à gauche, un sourire immobile sur sa bonne face osseuse, enluminée aux pommettes par le plaisir, elle avançait, reculait, chassait, croisait et tournoyait autour de son jeune cavalier ahuri qu'elle faisait passer et repasser, sans qu'il sût pourquoi, sous l'arceau formé par ses longs bras. Tout près d'eux la chanoinesse boudeuse, armée de l'aîné des Halcouën, avait pour vis-à-vis la beauté de Pontivy, qui avait réussi à lui soustraire Antoine Arradon; l'une et l'autre lui décochaient, à l'envi, de meurtrières œillades. Malgré ce manège, le bel Antoine continuait à s'ennuyer ; il ne se sentait pas dans son élément,

dans la liberté des casinos ou des soupers de garçon, et tandis que, animées par la vanité de faire sa conquête, les deux rivales s'attaquaient par des mots piquants et des compliments ironiques, le héros de cette croisade ne songeait qu'au moment où il pourrait s'évader, sous le prétexte honorable de reconduire sa mère à l'Abbaye aux Eliges. Dès que le quadrille fut fini, il s'avança vers madame Arradon qui, digne et somnolente, écoutait distraitement les caquets d'un lot de vieilles personnes groupées en tapisserie à l'autre bout du salon :

— Attendrons-nous le souper, ma mère ?

— Il le faut bien. De quoi cela aurait-il l'air, si nous donnions le signal du départ?

— Alors je vais faire un somme dans ce pctil coin, derrière votre éventail,

Il se glissa derrière le fauteuil de sa mère et se laissa tomber sur un siège bas.

— Toutes ces femmes m'assomment. Il n'y en a pas une qui vaille un moment d'attention.

— Fais exception pour ta belle-sœur, qui est charmante.

— Peuh 1 une pâlotte, un peu mijaurée. Du reste, je ne l'ai pas encore regardée en face.

— li est teinps de le faire et de l'inviler à danser.

— Pour cela, non, par exemple!... Que peut-on

2o4 IDYLLE NUPTIALE

dire à une nouvelle mariée?... une poupée de cire pour tous les hommes, sauf un seul.

— Tu dois danser avec elle, et faire en sorte d'être aimable dans notre intérêt à tous.

— Quelle corvée I

Au bout d'un instant, il se leva et s'approcha de Jacqueline qui, dans un groupe de jeunes personnes, répondait avec complaisance à toutes les questions sur ses robes, ses bijoux, les cadeaux qu'elle avait reçus. Elle portait au cou un rang de perles que Gilbert y avait attaché en revenant de l'église, et dans la masse sombre de ses beaux cheveux quelques brillants scintillaient comme des gouttes de lumière. A la vue de son beau-frère qui se dirigeait vers elle, sans attendre qu'il parlât, elle se leva et le suivit. Ils prirent rang à la tête des danseurs. C'était une sorte de ronde chantée ; à la fin de chaque couplet, les dames quittaient leur cavalier et passaient au bras du suivant jusqu'à ce qu'elles eussent fait le tour du cercle et que, revenues à leur place initiale, les couples fussent reconstitués comme au départ. Le branle est donné ; Jacqueline, comme en un rêve, passe de bras en bras durant l'interminable ronde, pareille, en sa pâleur marmoréenne, plutôt à une ombre fugitive qu'à une créature humaine.

— Est-ce que toutes les mariées ont l'air si triste? demande ingénument tout en sautant d'un

IDYLLE NUPTIALE 25o

danseur à l'autre avec l'agilité d'une jeune challe une des demoiselles de l'Herbilly.

Manon a entendu et répond que madamedc Galesnes s'est trouvée très indisposée et que sa fille n'a pas trop le cœur à la danse. La ronde emporte la réplique de l'ingénue. La chanoinesse, que la roue de la fortune amène devant Antoine Arradon et qui cramponnée à ses deux mains, semble ne plus vouloir les lâcher, essaye de le provoquer à quelque madrigal.

— Ne trouvez- vous pas que votre belle-sœur est la reine du bal, la reine de beauté? un peu délicate seulement, un peu fragile.

La lèvre narquoise d'Antoine se relève en un demi -sourire.

— D est fâcheux que vous ne puissiez lui céder une part de votre opulence. Vous auriez le droit d'être généreuse sans trop vous appauvrir.

— Une méchanceté, monsieur 1

— Un juste hommage, madame.

Et la ronde impitoyable emporte le dépit de la chanoinesse et ramène devant Antoine sa rivale, l'élégante madame de Lavilentrot; elle tourne et voltige autour de lui ainsi qu'un phalène autour d'un phare.

— Comme votre frère regarde sa femme. Il est visible qu'il la dévore des yeux.

Avec un soupir:

— Qu'on est heureuse d'être assez belle pour être adorée et assez jeune pour aimer ainsi.

— L'amour, chez nous, est une vertu de race, madame ; nous autres, Arradon, nous naissons amoureux, comme d'autres naissent aveugles.

— Jacqueline a de la chance et ne semble pas s'en douter... Je ne crois pas qu'elle apporte beaucoup de gaieté dans son ménage.

— La gaieté n'est pas le bonheur.

— Elle en donne du moins l'illusion.

— A quoi bon l'illusion?... Je ne hais rien tant que d'être trompé.

Elle prend un air coquet pour dire :

— L'avez-vous donc été ? Je ne puis le croire. Mais elle en est pour ses frais ; la ronde a jeté

Manon entre les bras d'Antoine, qui l'enlève et la fait tourner avec une telle vélocité que ses pieds ne touchent plus terre et que, pâmée de plaisir, la brave demoiselle craint un instant de s'envoler. Et voilà que Jacqueline arrive devant Gilbert qui l'entoure de son bras, la presse contre son cœur ; et parmi le bruit martelé des pieds sur le parquet, dans la folie des rires et la gaieté des chansons, il lui murmure des mots de tendresse :

— Chère femme... ma bien-aimée... vous êtes la vie de ma vie. Je vous aime... je vous aime !

Elle lui souril sans parler ; elle sent combien seraient glacials et pénibles, en réponse à ces elTusioiis passionnées, les mots de politesse gênée et confuse, qui seuls se présentent à son esprit. Enfin, elle se retrouve devant Antoine et la ronde est finie. Son beau-frère et elle se sont à peine parlé, à peine regardés, elle, inquiète, absorbée, lui, secrètement hostile à celte nouvelle venue, cette intruse, qui va troubler leurs habitudes de famille, désagréger sans nul doute l'association fructueuse des frères pauvres avec celui qui est riche, armer contre eux peut-être la mansuétude infiniment généreuse et tolérante dont ils n'ont jamais craint d'abuser. Une ennemie, cette petite créature froide, qui semble trouver toute naturelle sa subite fortune, et qui les regarde, sa mère et lui, avec l'indifférence hautaine d'une parvenue.

Jacqueline, délivrée du cercle infernal de la danse, s'est dirigée vers la porte du salon, dans l'intention de s'esquiver et de monter près de sa mère ; son père l'aperçoit et la retient :

— Je viens d'en haut, ta mère n'est pas plus mal... Ce ne sera rien ! Reste ici et remplis bravement ton rôle jusqu'au bout.

Le jour tombe ; on allume des lampes, des bougies, insuffisantes pour éclairer l'immense salon, où les danses recommencent ; les couples qui tournent enlacés dans cette pénombre y prennent des apparences ma-

258 IDYLI-E NUPTIALE

cabres. Jacqueline, très lasse, se repose ; elle les voit pensivement passer et repasser devant elle, et sent tomber sur son cœur un poids de pressentiments funèbres.

— Quand donc finiront ces danses? Quand tous s'en iront-ils ?

Elle ne songe pas qu'elle aussi doit partir ; elle songe seulement qu'elle sera délivrée du bruit, de la foule, des conversations insipides, et pourra monter près de sa mère qui est seule et qui souffre dans sa chambre muette et noire.

On annonce le souper, c'est le signal de la dispersion. Quelques-uns mangent à la hâte un morceau et se hâtent vers la gare voisine pour rentrer chez eux sans attendre au lendemain. On attelle les voitures pour les moins éloignés ; seules, les personnes hébergées au château s'attardent au souper qui se prolonge. Les voitures se sont dispersées l'une après l'autre parmi les interjections, les cris des cochers plus ou moins pris de boisson, qui se sont heurtés, interpellés ; madame Arradon et Antoine sont partis les derniers, emmenant Manon du Lac ; elle s'est éloignée de sa cousine malade, à regret, non pas inquiète pourtant. Personne, jusqu'à cette heure, ne s'est alarmé sérieusement ; Jacqueline elle-même est plutôt attristée qu'inquiète ; son tendre cœur soulïre de la soufTrance de sa mère, de son délaissement forcé pendant la fête, des pénibles pensées qu'elle lui connaît. Elle a

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liàle d'être près d'elle, mais aucune ciui nie sérieuse n'assiège son esprit.

Enfin, les plus tenaces des invités se retirent vaincus par la fatigue ; les souhaits du soir sont échangés, les portes se ferment. Jacqueline a conduit chacune des femmes à son appartement, s'est assurée qu'il ne leur manque rien et se trouve libre entin. Gilbert l'attend ; sans parler, elle lui prend la main et l'entraîne chez madame de Galesnes. Son père est là, assis près du lit de sa femme qui s'agite en un délire de cris et de gémissements, l'œil hagard, la tête en feu. La servante, restée près de la malade pour la garder, indignée qu'on la tienne à la diète, n'a rien trouvé de mieux, pour apaiser sa soif brûlante, que de lui faire boire un grand verre de punch. Une recrudescence de fièvre s'en est suivie avec un état nerveux presque convulsif. Malgré sa rudesse, M. de Galesnes est attaché à sa femme, si fidèle et si douce, si humblement soumise à ses devoirs et aux volontés du maître ; elle lui a été d'un bon service pendant vingt-cinq ans, et, pour la première fois, l'idée qu'il pourrait la perdre vient d'entrer dans son esprit ; la tête dans les mains, au son des plaintes confuses, des cris inarticulés de la malade, quelque chose s'émeut en lui qu'il ne connaissait pas, un attendrissement mêlé de crainte et de vague remords :

— Mélanic ! . . . ma femme ! . . .

Elle ne l'entend pas, continue à se débattre, à gémir, puis, tout à coup, comme si la voix toujours obéie de son mari pénétrait enfin h travers les fantômes et les ombres jusqu'à sa volonté docile, elle s'arrête et tend l'oreille.

— Mélanie 1... ma pauvre femme !...

Elle fait un effort pour se soulever et retombe.

— Mathieu I... me voici !... je...

La nuit s'abat de nouveau, pesante, sur son esprit malade, et les fantômes l'assiègent.

— Georges... Henriette... mes enfants!... En deuil!... Ils pleurent leur mère... Une mère, c'est quelque chose.... peu de chose !...

Jacqueline se penche sur elle :

— Maman, chère maman! c'est moi, m'entendezvous ?... Jacqueline, votre fille Jacqueline, chère maman!... Dites que vous me connaissez... Ma pauvre mère !... maman !

Une voiture dans la cour : c'est le docteur Rosay, un petit homme rebondi et rose, le front bombé sous des cheveux rares et blonds, l'œil bleu clair et large, la démarche timide. Il s'approche, interroge, ausculte, et conclut à une fièvre infectieuse, avec méningite imminente.

— Elle ne va pas mourir, docteur?... dites Telle ne mourra pas...

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Il jette un regard compatissant sur le visage éploré de Jacqueline.

— J'espère que non, madame; je ferai tout le possible. On ne peut se prononcer encore.

— Vous la trouvez bien mal ?

— La fièvre est très forte : quarante degrés, c'est beaucoup.

— Mais est-elle en danger ?

— L'état est grave; pourtant, il y a de l'espoir. Gilbert intervient :

— Pour cette nuit, rien à craindre, n'est-ce pas?

— Non. rien, cette nuit.

Il prescrit des sinapismes, des compresses glacées, Tinouvelées sans cesse sur le front et promet de revenir à la première heure le lendemain.

Tandis que l'on court à l'office chercher de la glace pour les compresses, Jacqueline, dans le cabinet de toilette, détache, de ses doigts hâtifs, impatients, sa robe blanche, ses perles, ses diamants, qui n'obtiennent pas même un n gard ; toute sa pensée se concentre sur ces mots du médecin, ce verdict, ce glas funèbre : « L'état est grave ! » Tout disparaît dans l'épouvante des choses qu'elle entrevoit. En quelques minutes, elle a dépouillé cette toilette de mariée qui lui a été tout le jour une livrée de misère, et, vêtue de son costume de tous les jours, les cheveux dénoués qu'elle ne prend pas le temps de rcle-

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ver, elle revient près de la gémissanle malade. Gilbert, seul est là; M. de Galesnes reconduit le médecin. Gilbert est triste du chagrin de Jacqueline, dont il ne soupçonne pas, cependant, sous le calme apparent, l'intensité passionnée.

— Chère Jacqueline !... Ma chère femme!

Il prend ses mains, qu'elle abandonne, l'air inquiet, absorbé.

— Elle va mourir, n'est-ce pas ?... Vous le croyez?... 0 Dieu! Dieu!... Ma mère, ma pauvre bien-aimée mère ! . . .

— Pourquoi vous tourmenter ainsi ? Toutes les maladies ne sont pas mortelles, mon amie. Nous avons toutes raisons d'avoir bon espoir.

— Non... non... elle va mourir !... je le sens... Si elle meurt, je ne veux plus vivre. A quoi bon?

— Songez-vous à ce que vous dites, ma Jacqueline ? Et moi, vous m'oubliez donc ? Je ne suis donc rien pour vous ?

Elle s'est détachée de son étreinte et, penchée sur sa mère, baigne d'eau froide son front et ses tempes. Il a tendrement pitié d'elle, mais la jeunesse, l'amour longtemps comprimé, parlent plus haut que la pitié.

— Il faut mettre près de votre mère, cette nuit, une personne sûre ; avez-vous choisi qui doit la veiller

— Veiller? celle nuil ?... Moi, moi seule... A qui pourrais-je me fier?

— C'est impossible! Vous n'y songez pas, fatiguée comme vous l'êtes.

— Qu'importe la fatigue? C'est bien à cela qu'il faut songer.

— J'ai droit aussi à quelque pensée, Jacqueline, à quelque pitié.

— Vous n'êtes pas malade, vous !

— Je le suis, au contraire, malade 1 malade d'amour, Jacqueline, de désir refoulé, de tendresse comprimée. Il y a si longtemps que j'aspire à vous ! . . . si longtemps que je compte les jours !... et, depuis ce matin, les minutes... Vous ne comprenez donc pas le supplice de l'attente, l'horreur de tout ce monde qui me séparait de vous, la soif de vous tenir à moi, toute à moi, ma Jacqueline, ma bien-aimée.

Elle ne comprend pas, en effet, toute à l'anxiété présente. Son cœur est muet pour lui. Ce flot de passion l'étonné, la scandalise, l'irrite même. Que vient-on lui parler d'amour au chevet de ce lit de douleur? C'est barbare, c'est égoïste, c'est odieux! Elle répond nerveusement :

— Que puis-je faire? Est-ce ma faute, si...

— Ce que vous pouvez et devez faire, mon enfant, c'est suivre votre mari quand il vous affirme que rien de grave ne peut se produire cette nuit dans l'état de

madame de Galesnes. Votre père sera là d'ailleurs, et surveillera,

— Mon père ? il ne s'entend à rien près des malades. Non, non, je ne puis me fiera personne, il faut que je reste, et je reste !

Il sent une douleur au cœur, comme une longue aiguille qui s'enfooce et pénètre ; sa voix s'altère :

— Alors, vous me renvoyez ?... ainsi... seul I

— Mais non, restez, si vous voulez..., si vous préférez cela.

Elle répond brièvement, sans interrompre les soins qu'elle donne à sa mère, impatiente d'en finir avec ce bruit importun d'amour, ces exigences qui la révoltent et l'indignent. Et Gilbert, à son tour, se révolte et s'indigne de son indifférence trop manifeste ;

— Voyons, ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? Vous n'êtes pas insensible à ce point au mal que vous me feriez? Que deviendrais-je sans vous? Vous savez bien que vous êtes ma vie, toute ma vie... mon unique amour !

Sa voix, sa tendresse, son chagrin, n'éveillent rien en elle, rien qu'une sourde impatience. Elle fait appel, cependant, à ses bonnes résolutions du matin; elle a juré à Dieu d'être une femme obéissante et dévouée, elle se le répète à elle-même... Mais ce devoir, si récemment entré dans sa vie, est trop nouveau, trop aride, c'est trop un devoir de raison pour

lutter contre la tendre piété qui la retient près de sa mère. Elle fait effort pourtant et répond d'un ton conciliant :

— Je vous assure que si vous le vouiez, on pourra vous dresser un lit de camp, quelque part, dans la grande salle, par exemple,

— Vraiment ? Vous poussez jusque-là votre bonté pour moi? Charmante nuit de noces, en vérité!... Non, Jacqueline, je ne veux pas de votre lit de camp... C'est vous que je veux... c'est ma femme !

— Mais, Gilbert, c'est impossible!... Comprenez donc !

— Je ne comprends que votre implacable froideur, votre dureté, Jacqueline !... Cruelle fille, songez-vous que j'ai le droit de vous emmener?...

— Le droit? c'est y faire appel un peu tôt... Moi aussi j'ai un droit qui prime le vôtre, ou plutôt un devoir sacré, auquel je ne puis ni ne veux me soustraire...

Il essaye de lutter contre l'irritation qui le gagne.

— Vous invoquez le devoir pour couvrir votre indifférence... Si vous m'aimiez un peu, vous n'oseriez pas me parler ainsi...

Sa petite main se crispe à la couche douloureuse comme pour s'assurer contre une violence. Les droits du mari, si tendrement et doucement qu'ils aient été invoqués par Gilbert, ont réveillé en elle tous les

ombrages passés; elle se raidit contre le fantôme redouté d'une tyrannie dans le mariage. En quel moment !... au prix de quelle douleur 1

— Croyez ce que vous voudrez !... je ne quitterai pas ma mère dans cet état...

Un cri échappe à Gilbert; le ton de Jacqueline, son attitude, ses paroles, son regard, lui révèlent en un instant ce qu'il n'a pas voulu voir; tout un flot d'impressions indécises, de doutes restés flottants, roule en son esprit éperdu.

— Vous ne m'aimez pas... Jacqueline, vous ne m'avez jamais aimé !...

A ce cri, répondent les plaintes déchirantes de la malade qui s'agite sur sa couche, et Jacqueline, incapable maintenant de dominer l'irritation de ses nerfs, répond âprement :

— Si je vous aime ou non, c'est une question à débattre plus tard... quand nous aurons le temps! En ce moment, il s'agit de ma mère, qui est malade... qui se meurt peut-être... tout le reste m'est égal !...

11 lui prend les poignets qu'il serre dans ses doigts robustes, tout secoué de colère et d'indignation :

— Tout vous est égal !... C'est bien cela, n'est-ce pas? Peu vous importe ce que je souffre !...

D'une voix molle, lassée, elle reprend ;

— Je suis bien fâchée de vous contrarier... Il éclate d'un rire nerveux :

— Contrarié I oui, je suis contrarié, en effet !

Et la tenant toujours par les poignets et l'attirant toute droite et raidie devant lui :

— Pourquoi donc m'avez-vous épousé, si vous ne m'aimez pas"?... Pourquoi?... Qui vous forçait à me tromper?... Car, vous m'avez trompé!... Osez dire le contraire... Osez dire que vous m'aimez I...

— Ah I mon Dieu, laissons cela!... Le moment est mal choisi pour une querelle !... Après tout, croyez ce qu'il vous plaira..., cela aussi m'est égal!...

Elle est exaspérée de ce qu'il y a d'injuste à lui chercher querelle en ce moment et de ce qu'il y a de juste pourtant dans ses reproches; car si elle ne l'a pas délibérément trompé, elle l'a sciemment laissé dans l'erreur, et en ce moment plus que jamais elle sent qu'elle ne l'aime pas et que s'agît-il pour elle de la vie ou de la mort, elle serait hors d'état de balbutier un seul mot d'amour... Et ce seul mot qu'il attend et qu'elle ne dit pas les sépare d'un coup brusque, il laisse échapper les mains de Jacqueline qu'il retenait d'une étreinte violente :

— Soit !... j'ai compris, Jacqueline... Je vous rends votre liberté et vais tâcher de reprendre la mienne... Adieu donc, puisque vous le voulez..., adieu, madame 1

Il tourna sur les talons et sortit...

A peine, la porte se fut-elle refermée, Jacqueline

268 inYLLE NUPTIALE

eut conscience de la gravité de ce d'part, de cet adieu, elle s'élança sur ses pas :

— Monsieur Arradon !... Gilbert!

Il l'entendit, ne retourna pas la tête et continua sa marche...

Au haut de l'escalier, une lanterne à la main, a])paraissait M. de Galesnes, après sa ronde achevée.

— Vous partez ?

— Oui, nionsimir, je pars... Jacqueline reste près de sa mère qu'elle ne veut pas quitter... je ne puis contraindre sa piété filiale...

Si M. de Galesnes eût été observateur, il eût senti l'amertume indignée sous la convenance des formes; il ne s'en avisa pas.

— Ah! 1res bien, je ne vous l'aurais pas demandé... mais je vous avoue que je ne savais comment me tirer d'afTaire cette nuit... Je suis une fâcheuse garde-malade, peu familier avec les petits soins, et je n'ai autour de moi que des brutes dont une déjà a failli tuer ma femme.

Gilbert s'incUna sans rien dire... M. de Galesnes reprit :

— Le château est plein jusqu'aux combles et je ne voudrais pas vous voir courir cette nuit à l'Abbaye... Si vous vouliez vous contenter d'un lit improvisé, on trouvera bien quelque part un matelas, ne fût-ce que celui de mon lit.

— Non, monsieur, je vous remercie...

— Mais si, morbleu ! reslez donc... un ancien soldat ne doit pas être difficile. . .

— Merci ; je ne puis... on doit m'attendre à l'Abbaye, on s'inquiéterait de mon absence...

Il salua et descendit rapidement, sans un dernier regard à sa femme, comme si leurs adieux échangés à l'avance ne devaient avoir aucun témoin.

Quelques instants plus tard, l'élégant coupé de Jacqueline, qui devait emmener vers leur nid d'allégresse deux heureux époux, emportait, par les chemins obcurs et les routes désertes, l'amour désespéré de Gilbert. « Puisqu'elle ne m'aime pas, pourquoi m'a-t-elle épousé ? » La réponse se présentait d'ellemême. Un dégoût mêlé de colère meurtrissait son orgueil et transperçait son cœur. Cette Jacqueline, d'une beauté si pure et d'un charme innocent, elle qu'il avait crue haute en ses instincts, inaccessible à toute basse convoitise, elle s'était vendue et, le marché conclu, n'avait pour sa dupe qu'indifférence et dureté.

11 souffrait intolcrablement, seul durant cette nuit attendue dans la fièvre du désir, depuis des semaines , cette nuit consacrée par d'inexprimables rêves dont il avait par avance vécu toutes les délices. 11 revenait seul au gîte morose (|ue la présence de sa jeune épouse devait purifier et transfigurer. Il étouf-

270 IDYLI.K NUPTIALE

l'ail dans l'inaclion forcée de la voiture ; il cria au cocher d'arrêter et descendit :

■ — Je rentre à pied, qu'on ne m'attende pas.

Il quitta la route, se jeta à travers champs dans la direction de Saint-Lunaire ; une brise salée rasait les guérets , entre-choquait les ramilles des buissons ; elle le frappait de face, rafraîchissait son front brûlant. Un silence de mystère planait sur la campagne endormie que troublaient seuls l'aboiement de quelque chien de ferme et le choc du sabot des chevaux, de plus en plus lointain sur la route. Le ciel, sans lune, scintillait d'étoiles, dont la faible clarté laiteuse à peine suffisante à le guider dans le dédale des haies et des fossés, des chemins creux, profonds comme des ravines. Il marchait vile pourtant, siir de ne pas s'égarer, indifférent aussi. Que de fois, en ces derniers temps, il avait erré dans ce coin de pays, portant avec lui l'image de Jacqueline, l'enchantement de sa grâce un peu farouche, de la frêle délicatesse de tout son être ; chaque mouvement de terrain lui rappelait une de ses pensées surgie et caressée en ce lieu ; chaque pierre de la lande, chaque brin de bruyère, chaque arbre des bois, s'ils avaient pu parler, auraient crié le nom de la bien-aimée, pour l'avoir respiré dans l'air où marchait Gilbert avec son amour.

Il atteignit la crête des falaises et se souvint du

IDYI,LE NM'PTIALE 271

premier jour où il avait vu Jacqueline ; il cLail revenu par ce même chemin avec déjà son image dans les yeux et l'inquiétude de son âme dans la sienne. Comme il l'avait aimée dès le commencement ! Comme il l'avait aimée depuis, chaque jour davantage, croyant la mieux connaître. Comme il l'aimait encore parmi les ruines de son cœur déchiré, humilié, vaincu ! Souffrirait- il autant s'il ne l'aimait plus?

Un bouillonnement de colère et de douleur chassait tumultueusement le sang dans ses veines, travaillait son cerveau, lui suscitait des pensées extrêmes ; tantôt il s'efTorçait de s'expliquer Jacqueline, sa conduite offensante, lui cherchait des excuses; tantôt au contraire, il l'accusait, l'insultait, avec de vagues incertaines menaces, une fureur de vengeance, de revanche, sans savoir où trouver la vengeance, ni de quel côté chercher la revanche. Elle ne l'aimait pas ; comment l'atteindre ? Ah ! si elle eût aimé, seulement un peu, il eût trouvé sans peine des raffinements de supplices pour la torturer : il n'aurait eu qu'à lui infliger ce qu'il souffrait en ce moment; mais elle ne l'aimait pas ! D songea à mourir; c'est la tentation qui, la première, hante le cerveau des désespérés ; inconsciemment peut-être, la mort l'avait attiré là, sur la haute falaise, au bord de l'abîme. Ah! si elle l'eût aimé , seulement un peu, il se serait lancé d'un bond en bas de la falaise, avec la joie barbare de lui

infliger le tourment des regrets et des remords. Mais à quoi bon? Avec la même indifférence qu'elle avait accepté son amour, elle accueillerait sa mort. Malgré lui, pourtant, une fascination le retenait; il plongeait d'en haut de mornes regards sur la mer noire dont les vagues tourmentées se moiraient par instants de fluides reflets verdâtres pareils à de longs reptiles entrelaçant leurs monstrueux embrassements dans une immense cuve bouillonnante. S'enfoncer dans l'abîme froid des flots, y trouver le refraîchisseraent et l'oubli, cette volupté le tentait. Quelle absurde espérance, quel désir inavoué le retenait à la vie? Une fois encore revoir ce mince visage de vierge pensive, ces beaux yeux menteurs et la perfide candeur de son sourire ; une fois encore entendre son implacable douceur lui jeter au visage quelqu'une de ces barbares paroles dont la blessure, toute vive encore, saignait et le chassait dans la nuit ; il voulait lui dire, au moins une fois, son mépris, ou bien il l'écraserait d'un insultant purdon, ou bien encore il la plierait sous le joug, la contraindrait à l'obéissance, lui ferait subir l'autorité d'un maître et le poids du honteux marché qu'elle avait conclu. La voir pleurer ! Il avait soif de ses larmes. Puis, imaginant ses beaux yeux en pleurs, il sentait au frémissement de ses nerfs qu'il n'en supporterait pas la vue et serait vaincu dans la lutte. Il n'était pas fait pour ces rôles de

tyran, il était fait pour' aimer d'une tendresse unique, impérissable, idolâtre. Et des pleurs, acres et chauds comme des gouttes de sang, montaient à ses yeux, les brûlaient, ces pleurs ignorés et pudiques, ces pleurs arides qui ne tombent pas et s'arrêtent sous les paupières rougies et que voyaient seules les petites étoiles aux cils d'or palpitants. Et tout, indignation, colère, douleur, tendresse méprisée et souffrante, tout se concentrait en un seul désir, la revoir.

L'habitude, l'instinct, plus que la volonté ,1e ramenèrent à l'Abbaye aux Eliges ; il fut surpris de se trouver devant la porte. Une clarté de veilleuse filtrait par la fente des volets au premier étage ; c'est là que geignait, en ses longues insomnies, son frère Pierre, sous la garde dévouée et fantasque de Rina. Il se sou vint du regard malveillant de cette femme, quand il était parti le matin pour la noce, dont elle était exclue, et ce lui fut une blessure nouvelle de penser combien sa jalouse rancune avait été servie à souhait.

Tous haïssaient Jacqueline à priori, tous l'avaient dissuadé de ce mariage, annonçant d'avance la hauteur, la morgue dont il aurait à souffrir dans cette famille de hobereaux infatués, qui l'accueillaient, la fille aussi bien que les parents, uniquement pour sa fortune ; il y avait eu à ce propos des mots piquants échangés, de fâcheux débats. Il se trouvait que tous avaient eu raison.

Une lampe allumée l'altendait dans le vcsiibule, il monta chez lui, passant sans oser y jeter les yeux sur l'apparlement si tendrement préparé pour l'épouse bien-aimée, où derrière les rideaux baissés brûlaient dans des candélabres d'argent un bouquet de bougies parfumées qui devaient éclairer leur nuit heureuse. L'amertume humiliée de son retour solitaire pesait comme un poids lourd sur sa poitrine, il respirait avec peine, avec un long effort. 11 se jeta sur son lit, cachant sa tète sous les couvertures, enfonçant son visage dans les oreillers, comme pour opposer un obstacle matériel à l'obsession de ses pensées, à l'assaut des images. Des heures passèrent lentes et maudites sans lui apporter ni apaisement ni sommeil. 11 se leva, incapable de supporter plus longtemps le supplice immobile de l'insomnie, ouvrit la fenêtre, et le froid venu de la mer, qui fit frissonner sa chair, amollit la tension exacerbée de ses nerfs.

Une stupeur de fatigue lui vint du bourdonnement rythmé des vagues éternellement balancées dans leur activité sans fin. Les ténèbres de la nuit s'éclaircirent, prirent une teinte uniformément grise, d'un gris de plus en plus pâle et translucide, qui peu à peu s'infiltra de jaune, d'un jaune d'abord défaillant, puis plus vif, jusqu'à la riche teinte orangée qui annonçait l'approche du jour, et les masses sombres enca-

draut la baie devinrent distinctes : la tour Solidor apparut, sentinelle avancée parmi le sommeil engourdi des choses qui lentement sortirent du chaos nocturne. Un oiseau fit entendre un appel timide, écourté, sans écho, puis se tut : tout au loin éclata le clairon perçant du coq ; une petite voile sortit de la Rance, cherchant le veut, dont le souffle endormi ne gonflait pas la voile, et la voix des pêcheurs, transmise par la pureté de l'air, arriva jusqu'à Gilbert, témoin anéanti de ce réveil du jour. A mesure pourtant que se dissipaient les ombres néfastes, une sève de vie renaissait en lui, ranimait la pensée surmenée, atone, chassait les fantômes exorbitants et laissait pénétrer l'aube indécise d'un espoir. La sinistre envolée des idées noires cessa de tourbillonner dans son cerveau avec la même fougue impétueuse, et la raison accentua ses conseils. Peut-être s'était-il trop hâté de désespérer. Peut-être avait-il mis une injustice trop passionnée à condamner Jacqueline. Qu'elle eût cédé à la tentation de faire un mariage avantageux, sans avoir consulté son cœur, tant d'autres le font I Oui, mais elle, ce n'était pas « les autres », elle était la choisie, la bien-aimée, l'unique, et si elle n'était pas cela, il serait lui, le plus malheureux des hommes et leur mariage la plus vulgaire des aventures matrimoniales, au lieu d'être cette belle ascension vers les hauteurs qu'il avait rêvée avec elle, loin des vulga-

rites et des calculs avilissanls. De penser cela, il en avait des nausées de tristesse.

Mais peut-être avait-elle cru de bonne foi l'aimer, dans son ignorance de l'amour. Peut-être!... Durant les angoisses exaspérées de la nuit, il s'était juré mille fois de partir, de quitter le pays, de ne plus la revoir, bien qu'il sût parfaitement, dans le fond secret de son être, qu'il la reverrait et ne pourrait se résigner à ne pas la revoir...

En ce moment, dans la clarté propice du matin, il rejetait ces serments de colère. Il devait laisser ignorer à tous l'humiliante détresse de son amour. Il serait temps d'en révéler le secret, si le mal décidément était sans ressources.il s'habilla, sella lui-môme son cheval de peur d'éveiller quelqu'un des siens et d'être obligé d'expliquer ses allées et venues de la nuit.

La course matinale lui fit du bien.

Tout dormait à la Tour d'If, quand il y arriva, hormis M. de Galesnes qui, déjà, dans la cour, distribuait aux serviteurs de la ferme le travail du jour. Il courut au-devant de son gendre :

— Vous voilà déjà... à la bonne heure I J'aime cet empressement de jeune mari...

— (Comment s'est passée la nuit?

— Mal... Toujours de la fièvre, du délire... Nous attendons le médecin. . . La pauvre Jacqueline est restée

debout tout le temps près de sa mère... Elle sera contente de vous voir.

— M'a-t-elle demandé ?

Il répondit avec bonhomie :

— Non... non... Je pense qu'elle ne vous attend pas si tôt... Ce sera une agréable surprise ! Elle en a besoin, pauvre fille !... Au revoir, il faut que je surveille ces fainéants. Jean-Louis, prends le cheval et mène-le à l'écurie... Allons, vite, fichu traînard...

Gilbert entra. Dans la salle à manger, la Louisetle préparait pour les hôtes du château des bouillottes d'eau chaude et les déjeuners du matin.

— Madame de Galesnes ne va donc pas mieux, Louisette ?

— Tout comme hier, la pauvre dame ! Elle n'a toujours point son entendement.

— Et ma femme ?

Il avait hésité devant ce mot, comme s'il eût proféré un mensonge.

— Madame Jacqueline ? Elle n'a point démarré du lit de sa mère... Elle est bien dans la peine, pour sûr... Une si bonne mère !

11 espérait qu'on lui dirait : « Elle vous attend, elle vous regrette. » Rien ! 11 n'avait plus aucun empressement de la voir, il s'assit près de la cheminée où Ja servante se hâta d'allumer le feu. Comme si le seul fait d'être à la portée de Jacqueline, sous le même

IG

toit, suffisait à calmer son désir, il s'étendit dans l'un des grands fautcuUs de cuir, et, vaincu par la fatigue, il s'endormit.

Le fracas d'une porte bruyamment ouverte et des exclamations de voix étonnées le réveillèrent en sursaut.

— Tiens ! vous êtes là?... Vous avez passé la nuit dans ce fauteuil! En voilà un guignon..., le soir de ses noces? Il parait que la belle-maman ne va pas mieux.

C'étaient M. de Halcouën et ses trois fds, en quête du chocolat matinal. Gilbert, étourdi par ce brusque réveil, cherchait à se rappeler par quels incidents il se trouvait en ce lieu; comme un flot qui se précipite dans l'écluse ouverte, tout lui revint en mémoire, il évita de répondre.

— Partez-vous toujours ce matin?

— A l'instant, on attelle... Nous emmenons M. et madame de Lavilentrot qui retournent à Pontivy ; la chanoinesse part aussi. Et Jacqueline? Comment va-t-elle ce matin ?

Sans paraître remarquer la malice sournoise des regards curieux, il répondit simplement :

— Très inquiète, naturellement.

. Les autres invités parurent l'un après l'autre, chargés de paquets, cannes, parapluies, manteaux, sanglés pour le départ, tous empressés à fuir cette

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maison où la maladie et la tristesse avaient si rapidement interrompu les fêtes nuptiales.

— Ne pourrons-nous faire nos adieux à votre délicieuse femme'?

C'était la chanoinesse, bien serrée dans sa robe de laine beige et les cheveux relevés sous une toque d'astrakan égayée d'une plume de paon qui lui donnait un air cavalier fort fringant.

— Je crains qu'elle ne puisse vous recevoir... Je vais faire demander.

M. de Galesnes venait d'entrer :

— Allez vous-même, mon cher ami... Vous nous donnerez des nouvelles de la malade... Ce diable de Rosay se fait bien attendre, l'animal... Tous pareils, ces médecins, empressés à venir quand on n'a que faire d'eux et, si on les demande, occupés ailleurs.

Gilbert monta lentement, comme à regret, à la chambre dolente, et ces lieux où toutes les tortures de la veille étaient, en quelque sorte, parlantes, l'assaillaient de souvenirs ; il ne voyait plus d'espoir, il ne croyait plus en Jacqueline. « Elle feindra de m'aimer si c'est son intérêt.... Qu'y gagnerai-je, d'être encore trompé? »

11 frappa légèrement à la porte; une voix, la voix chère entre toutes, l'invita à entrer. Il ouvrit, vit Jacqueline s'élancer vers lui, puis reculer aussitôt : un silence les sépara.

— Ce n'est pas moi que vous attendiez ?

— J'ai cru que c'était le docteur.

— Je regrette de vous avoir causé cette déception. Jacqueline s'était repentie à travers les anxiétés de

sa longue veille, d'avoir irrité Gilbert, de n'avoir pas su obtenir sans le blesser, la permission de rester près de sa mère; elle s'était promis d'effacer cette maladresse en se montrant plus affectueuse, et cela lui semblait facile ainsi de loin, se rappelant la tendresse de Gilbert et sa constante douceur pendant les semaines qui avaient précédé leur mariage. L'apparition de son mari à l'heure matinale où elle ne l'attendait pas l'avait déconcertée, la sécheresse ironique dont il lui parlait glaça ses timides velléités d'affection. Elle répondit avec une gène qu'elle ne pût vaincre :

— Je suis contente aussi de vous voir.

— J'en doute... Mais je ne suis pas venu pour vous fatiguer de ma présence... Votre père désire que vous preniez congé de vos hôtes... S'il vous plaît de descendre, je resterai auprès de madame de Galesnes jusqu'à votre retour.

Il s'était approché du lit de la malade, qui fixa sur lui ses yeux agrandis et creusés, trop brillants :

— C'est vous, Gilbert?... Mon cher fils!... Gilbert baisa sa main moite et brûlante, et toucha

son pouls :

— C'est mieux, ce malin, chère madame. Nous en finirons vite avec cet accès de fièvre.

— A la grâce de Dieu ! Je puis partir maintenant que ma Jacqueline est entre vos mains !

Il se raidit contre l'émotion :

— Il faut vivre, vous êtes très nécessaire encore. Jacqueline, les yeux pleins de larmes, demanda

timidement :

— Dois-je descendre ?

Sans tourner la tête vers elle, il répondit ;

— Votre père le désire.

Elle resta encore un instant indécise, espérant qu'il la regarderait et que, dans son regard, dont l'ardeur passionnée l'avait si souvent enveloppée toute entière, elle puiserait l'inspiration des paroles apaisantes ; il ne la regarda pas. Elle descendit mécontente d'elle-même, inquiète de celte rancune qu'elle ne savait pas désarmer, se reprochant l'insurmontable timidité qui glaçait sa bonne volonté. Très brave devant un danger, capable de tenir tête sans faiblir à la colère ou à la menace, une sorte de pudeur fière arrêtait l'expression de ses sentiments les plus profonds ; elle manquait aussi de cette souplesse caressante si facile à de plus coquettes et de l'ingéniosité flatteuse qui lénifie les blessures de l'amour-propre. La contrainte sévère qui avait pesé sur sa jeunesse avait tué la spontanéité en elle et

lui avait enlevé l'heureuse conllance en soi qui fait que l'on s'aventure sans crainte d'être repoussée. Et puis elle était loyale et le mensonge répugnait à son âme. Un mot d'amour eût ramené Gilbert, consolé ce cœur épris et rebuté, et ce mot, elle ne pouvait pas le dire.

Le malentendu se prolongea.

Durant la dangereuse fièvre qui, pendant des semaines, retint au lit madame de Galesnes, sa fille ne laquiltapas. Cela se fit tout naturellement: convaincu, chaque jour davantage, que Jacqueline ne l'aimait pas, Gilbert ne fit aucun effort pour l'emmener, et les rapports des jeunes époux restèrent ce qu'ils avaient été le premier jour. Gilbert dédaignait de lutter ; il aurait eu horreur de s'imposer à sa femme et de lui arracher par la contrainte des témoignages de tendresse que son cœur eût désavoués en secret. 11 mettait seulement ses soins à sauver les apparences, à demeurer parfaitement correct aux yeux de ceux qui l'entouraient. Il avait accepté à la Tour d'If une chambre voisine de celle de Jacqueline, mais ils

restaient aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils eussent habité des contrées différentes. M. de Galesnes s'arrangeait parfaitement de garder son gendre et sa fille, se flattant toujours que Gilbert s'attacherait à la Tour et mettrait son bonheur à la réparer entièrement et à accroître le domaine. Gilbert, d'ailleurs, était facile à vivre, content de tout et ne se plaignant de rien. Jacqueline s'occupait de la maison et tenait lieu de garde-malade. Très effrayée d'abord du changement de Gilbert à son égard, des conséquences graves que pouvait amener son irritation, elle s'était peu à peu rassurée sur son apparente résignation, et trouvait un avantage à sa présence, qui adoucissait si visiblement l'humeur de son père. Pour Gilbert, cet état de choses était inexprimablement cruel et, chaque jour, il se jurait d'y mettre fin sans en trouver le courage. La vue continuelle de sa jeune femme, l'intimité de leurs vies qui se côtoyaient de si près sans se confondre, exaspéraient sa souffrance en avivant son amour ; l'intensité en venait à ce point qu'il touchait par moments à la haine ; il aurait voulu écraser l'ingrate sous la colère des reproches, briser ses petites mains frêles entre les siennes, anéantir cet être délicat et fragile dont la timide douceur résistait passive à la force du désir et de la passion. Il passait des journées entières à errer seul dans les landes, les falaises, les bois, ruminant ses griefs, ses douleurs

iminéri'técs. Quelquefois alteiidri par la pâleur et la fatigue de Jacqueline, il sentait en son âme une mansuétude, une infinie pitié pour elle ; cet attendrissement était court ; il songeait que les larmes, les angoisses de Jacqueline, n'avaient d'autre objet que sa mère, qu'il lui était et lui resterait toujours cruellement indifférent. Au bout d'un mois de ce supplice, ses forces étaient à bout ; une mélancolie découragée lui ternissait la vie, lui en ôtait le goût, il défaillait ; à plusieurs reprises, il fit, sous divers prétextes, des absences de quelques jours; nul ne savait où il allait, lui-même ne s'en souciait pas ; il partait pour partir, pour secouer la monotonie de son en nui , pour s'essayer à l'oubli, se provoquer à l'inconstance. Il espérait aussi se distraire par la nouveauté du cadre, le hasard des rencontres. Le plus souvent, il demeurerait dans le pays, allant de ferme en ferme, sans se résigner à perdre de vue la vieille Tour d'If, où demeurait son cœur supplicié. Puis, saisi d'inquiète impatience, comme si la guérison de son mal tenait à son retour, il revenait vaincu près de l'innocente qui ne soupçonnait pas la raison de ces absences.

Cependant, quand la maladie de madame de Galesnes prit, au bout de quelques semaines, un caractère moins dangereux, et que, moins absorbée par des alarmes sans cesse renaissantes, Jacqueline put réfléchir et observer, elle fut frappée de l'alté-

ration des traits de son mari et de sa profonde tristesse. Un jour qu'il rêvait, son livre tombé sur les genoux, le sourcil froncé, le regard morne et perdu, elle se hasarda à lui demander s'il n'était pas souffrant. Cette sollicitude parut dérisoire à Gilbert. Elle savait bien qu'il souffrait. Comment n'avait-elle pas conscience du mal qu'elle lui avait fait ?

Il répondit sèchement qu'elle devait se contenter des sujets d'inquiétude que lui donnait sa mère, qu'il suffit bien de ceux que nous aimons pour nous donner des tourments sans en fabriquer d'inutiles à propos des indifférents. La froideur de cette réponse dissuada Jacqueline de renouveler sa timide tentative. Elle comprit qu'elle avait cessé de plaire, que rien d'elle ne serait désormais agréable et que le mieux était de subir en silence le mépris et la réprobation qu'elle avait encourus. Elle se dit que l'amour seul sait trouver le chemin des cœurs, que la bonne volonté ne suffit pas.

Comme il avait changé pourtant, et si vite!... Comme il l'avait condamnée sans merci, jugée vénale et fausse ! . . . Elle en ressentit une cuisante humiliation. Que faire pour se justifier?... Il est vrai que la fortune de Gilbert n'avait pas décidé son consentement ; avait-elle mieux agi en se faisant violence par des considérations de famille? Oui, elle avait mieux agi, puisqu'elle s'était sacrifiée... Mais lui,

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Gilbert?... Avait-elle un instant songé à lui? Son bonheur, en avait-elle pris souci?... Elle n'y avait même pas songé. 11 avait donc raison de lui en vouloir..., non pas de la mépriser; elle n'avait pas l'âme vile et mercenaire... Son crime envers lui avait été une vertu filiale... Voilà ce qu'elle aurait voulu qu'il sût, ce qu'elle se promettait de lui dire un jour, si seulement, au premier mot, il ne la clouait pas d'un regard au pilori de son dédain. Elle songeait à cela sans cesse, Gilbert maintenant occupait sa pensée tendue vers lui, vers le pardon et la réconciliation, obsédée en même temps des souvenirs du récent passé... Elle se rappelait la dévotion extatique de certains regards qui la faisaient autrefois sourire, la douceur insinuante de certaines paroles, la caresse des inflexions amollies... Tout cela changé, finil... Elle avait vécu durant des semaines dans une atmosphère ensoleillée d'amour ; elle se sentait dépouillée et frissonnante maintenant, comme sous une bise d'hiver. Et ses journées passaient dans .'ennui d'une attente vague, toujours trompée, sans objet précis, qui laissait après elle une acre saveur de déception. Elle observait Gilbert avec une attention incjuiète et lui rendait plus de justice qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors. Quelquefois, dans le silence de ses nuits sans sommeil, elle s'avouait qu'elle l'avait méconnu ; il n'était ni violent ni lyranniquc, il la laissait maîtresse

de sa personne et de ses actions. Toujours correct dans ses procédés, mesuré dans ses paroles, il avait envers elle, sans se départir de la froide politesse qui les isolait l'un de l'autre, tous les égards d'un homme bien élevé. Elle en était touchée, maintenant qu'elle n'y voyait plus l'attitude conventionnelle d'un homme qui fait sa cour, en vue de s'emparer d'une femme qu'il a choisie et de la plier à ses volontés. 11 n'attendait rien, ne voulait rien d'elle, la jugeait indigne, sans manquer jamais aux plus respectueuses convenances. Elle le comparaît aux hommes qu'elle avait connus, à son père si rude en ses manières, emporté, souvent brutal dans ses paroles, elle ne pouvait s'empêcher de donner l'avantage à celui qu'elle avait ofTensé I... Georges lui-même perdait de son prestige, pâlissait, diminuait dans son imagination : elle trouvait moins de charmes à sa familiarité un peu verbeuse ; le sans-façon parfois risqué de ses propos et de sa tenue qui l'avait étonnée et amusée, la cordialité bon enfant de ses manières qui mettait à l'aise sa timidité et lui avait plu autrefois, prenaient un certain air de vulgarité rapprochés de la tenue si simple de Gilbert, de ce je ne sais quoi d'instinctivement noble qu'il portait en lui.

Il y avait six semaines que madame de Galesnes était malade, et par suite de complications diverses,

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la convalescence commençait seulement à s'affirmer. Elle se levait et demeurait plusieurs heures par jour étendue sur un petit lit de repos, si faible encore qu'elle risquait à peine quelques pas dans sa chambre. Cette faiblesse l'avait empêchée d'observer la vie autour d'elle et de remarquer certaines particularités qui auraient, en d'autres circonstances, éveillé ses solUcitudes. Un jour cependant l'agitation, l'air absent de Jacqueline la frappèrent ; elle s'inquiéta.

— Qu'as-tu donc, mon enfant? Que regardes-tu ainsi anxieusement?

C'était bien la dixième fois que Jacqueline s'approchait de la fenêtre et, le rideau soulevé, appuyait, rêveusement, son front contre les vitres.

— Qu'est-ce qui te tourmente, mon amour?

— Rien, mère.

Et, se retournant, elle sourit ; pourtant les yeux gardaient leur mélancolie, malgré le sourire des lèvres, La mère ne s'y trompa pas.

— Viens ici, ma petite fille, et dis-moi ce qui t'occupe.

Jacqueline vint s'asseoir sur sa petite chaise basse, près du lit de repos, et coucha sa tête sur la main allongée de la convalescente.

— As- tu de mauvaises nouvelles de ta sœur?

— Aucune, chère maman, rien de pareil.

Cette alTirmation dépassait sa pensée, car elle avait

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cru démêler, dans les dernières lettres de sa sœur, quoique souci inavoué, une sorte de soupir plaintif dont toutre la lettre semblait imprégnée.

— Vous savez, chère maman, qu'elle doit se ménager en vue du cher baby qu'elle nous promet.

— Et toi, ma petite, tu n'as pas de contrariétés, dis... avec ton mari? Ce cher garçon t'adore toujours, n'est-ce pas ?

Jacqueline avait rougi violemment, puis tout le sang était retombé sur le cœur, et elle tremblait comme une coupable, très pâle, la tête sur les genoux de sa mère. Elle évita de répondre.

— Gilbert est absent depuis quelques jours... Je l'attends d'un instant à l'autre.

Il y avait cinq jours, en effet, que Gilbert était parti pour une de ces absences indéterminées par lesquelles il s'exerçait à l'idée d'une séparation.

— Ah I il est absent ! Où donc est-il ?

Elle assembla son courage pour répondre d'un ton qu'elle s'efforça de rendre dégagé.

— Je ne sais trop, il avait affaire en plusieurs endroits.

Le cerveau débile encore de madame de Galesnes se contenta de l'explication, elle acquiesça languissamment :

— Ah I oui, il faut bien qu'il s'occupe de ses affaires. Cela te semble dur d'être séparée de lui?

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Sois tranquille, petite chérie, il est plus impatient que toi, bien sûr.

Du bout de ses doigts faibles, madame de Galesnes caressait l'épaisse et fine chevelure de Jacqueline, courbée sous sa main ; elle ne vit pas les yeux de sa fille se mouiller de larmes ni sa poitrine se gonfler de sanglots.

ft Pourvu qu'il revienne!... qu'il ne soit pas parti pour toujours ! »

Elle craignait cela maintenant chaque fois qu'il s'absentait et, ce jour-là, unpressentimentl'oppressait.

« Qu'arrivera-t-il s'il ne revient pas ?... Que dirai-je?... Comment expliquer sa conduite ? »

Et cette préoccupation des incidents extérieurs qui se produiraient alors n'était rien à côté de la sourde angoisse de son cœur. Était-ce donc vrai qu'il avait si absolument cessé de l'aimer? Serait-il capable vraiment de la quitter? de renoncer à elle? Un jour qu'elle le remerciait d'être revenu plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, il l'avait regardée fixement, avec un air froid de raillerie qui l'avait interloquée, et comme elle s'enhardissait à protester du plaisir qu'elle avait à le voir, il l'avait arrêtée :

— Ne prenez pas la peine de mentir, vous me feriez regretter de n'avoir pas déjà réglé notre situation de manière à vous épargner celte humiliation.

Il était sorti sur cela, la laissant sous le coup de

cette vague menace. Elle en avait pressenti le sens précis : il songeait à l'abandonner, à se séparer d'elle ; son cœur, à cette pensée, palpitait d'angoisse. Pourquoi la haïssait-il à ce point? Pourquoi ne trouvaitelle jamais les mots qui l'auraient désarmé en la justifiant? Et pourquoi s'aflligeait-elle à l'excès à la pensée de ne plus le voir ? Pourquoi le pas d'un cheval dans la cour la foisait-il tressaillir et se précipiter pour le voir plus tôt ?

Tandis que madame de Galesnes, vite lassée, s'assoupissait en une pose de langueur, Jacqueline, assise près d'elle, les mains jointes entourant ses genoux, se répétait : « Pourvu qu'il revienne ! »

Le jour déclinait, le soleil, d'un jaune éclatant, dépouillé de rayons, s'abaissait vers l'horizon dans un ciel sans nuages, dont les teintes orangées allaient s'atténuant par des dégradations insensibles de vert pâle et de lilas, pour se fondre dans le gris bleu du firmament. Les yeux tournés vers l'avenue, Jacqueline attendait Gilbert, et son impatience grandissait à mesure que le globe terni du soleil s'abaissait derrière les ramures épaisses des châtaigniers, dont les découpures se détachaient en relief sombre sur ce fond d'or.

« Encore un jour passé, il ne reviendra pas ! Qu'importe qu'il revienne, après tout, si son cœur est toujours absent. »

Pourtant une griffe acérée de chagrin l'élreignait, une sensation de délaissement, une peur des regrets... Elle tourna les yeux vers sa mère qui sommeillait, la tôte renversée sur l'oreiller, la bouche faible, légèrement ouverte, ses mains diaphanes étendues, molles, abandonnées. Elle n'osait remuer de peur de troubler son sommeil, et dans l'agitation de ses nerfs, l'immobilité lui était un supphce. Qui sait si Gilbert n'allait pas apparaître au bout du chemin où, rapidement, grandissait l'ombre grise du soir ? De toutes ses forces tendues, elle écoutait chaque bruit du dehors, les allées et venues des gens de la ferme, les voix rustiques, les rires épais, les silences qu'elle interprétait. Qui a parlé sous la fenêtre?... La porte de la maison s'est ouverte : qui est entré 1 . . . Presque aussitôt, la porte se rouvre, des paroles sont échangées un pas s'éloigne de nouveau. Serait-ce lui, mon Dieu ? Oh ! non, ce n'est pas lui, ni son pas élastique et rapide, ni sa vois, dont chaque inflexion lui est connue. Un mendiant, peut-être qui s'est fourvoyé dans la demeure peu hospitalière... On marche dans le corridor, on frappe.

— Qu'est-ce? demande madame de Galesnes qui dresse sa tête encore troublée des visions du cauchemar.

Une servante entre, une lettre à la main :

— C'est pour madame Arradon... Un messager

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vient de l'apporter, môme qu'il était bien fatigué et qu'il a bu une bolée de cidre.

— Allume la lampe, Perrinette.

Elle ne peut pas, dans l'obscurité tombée, lire] a suscription, mais elle sait, au frémissement de tous ses nerfs, qui l'a écrit, ce mince carré de papier qui semble lourd à ses doigts défaillants:

— Que va-t-il lui apprendre? Est-ce le jour choisi pour le dénouement?

Madame de Galesnes demande :

— De qui est cette lettre?... Que nous apprendon?... Un malheur peut-être?

Elle se hâte de la rassurer.

— C'est un mot de Gilbert, ne vous inquiétez pas, chère maman...

La lenteur de Perrinette l'exaspère :

— Finis-en donc d'allumer cette lampe, ma pauvre fille.

Enfin, elle peut lire. La lettre est datée de l'Abbaye...

« Ma chère Jacqueline, j'ai trouvé ma mère en fâcheux état de santé et ma présence lui est nécessaire. Vous avez à un si haut degré le sentiment du devoir filial que vous m'excuserez de ne pas la quitter tant que j'aurai l'espoir de lui être utile. Cela ne doit rien changer à vos intentions, car ma volonté formelle

est de ne peser en rien sur votre vie. Je n'admets pas que le mariage soit une servitude, pas plus que l'amour ne doit être une formalité imposée parle code. Vous êtes donc libre de garder entre votre père et votre mère la place que vous avez toujours occupée, de môme que je le suis de reprendre la mienne à l'Abbaye aux Eliges.

» Veuillez croire que je suis et resterai toujours votre dévoué serviteur et ami.

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