HENRIETTE
» Surtout, ne perds pas de temps. »
Ces derniers mots ajoutés en surcharge avaient une poignante éloquence.
Jacqueline plia la lettre lentement, s'approcha de la fenêtre ouverte et se tint debout devant la vaste étendue qui , de la Tour d'If, par delà les masses touffues du parc et la lande ascendante jusqu'aux falaises, allait se perdre à l'horizon dans les flols tourmentés de la mer. Le ciel embrasé resplendissait des magnificences du couchant ; le vent assoupi n'agitait pas les feuilles, et, dans le calme de ce jour près de s'éteindre, des martinets dessinaient leurs grands cercles aériens, avec des cris joyeux ; la paix planait sereine, lumineuse, et la paix aussi entra dans le cœur de Jacqueline, une paix sévère et forte, la paix du sacrifice consenti et voulu, la paix qui suit les grands renoncements, et qui doit régner dans les tombeaux après que l'âme affranchie s'est dégagée
de l'inutile tourment du désir et de res])oir. Elle resta ainsi longtemps, immobile, presque sans pensée, concentrée toute dans l'effort de vouloir.
Puis, non sans un grand soupir, elle se mit à l'œuvre, réunit quelques objets familiers, quelques vêtements de première nécessité, les rangea dans une légère valise ; ces préparatifs lui rappelèrent la fuite d'Henriette : « C'est moi qui l'ai décidée, conseillée, encouragée ; je suis responsable. Il faut maintenant que j'expie. » Quand son mince bagage fut préparé, elle descendit et chercha son père. Il rentrait des champs, botté de boue jusqu'au mollet, un bâton ferré à la main. La vue de Jacqueline, s'avançant au-devant de lui avec une expression de gravité mélancolique, l'inquiéta : •
— Qu'est-ce qu'il y a?... Ta mère...
— Non, mon père. Je voulais vous prévenir seulement que je dois rejoindre Gilbert ce soir même à l'Abbaye aux Eliges.
— Ah ! ah I ce soir même. Il se décide enfin,
— Je viens vous prier de me faire conduire le plus tôt possible.
— Bien, bien! le gars Tintin peut te mener. Mais lu vas dîner, je pense, avant de partir.
Elle hésita; avait-elle le droit de perdre du temps?
— Je dînerai avec vous encore, si vous le permettez.
oli IDYLLE NUl'TIALt;
— Oui, oui, ce sera très bien. Il peut attendre à son tour, M. Gilbert, j'imagine. Ta mère est prévenue?
— Pas encore. Je voulais m'assurer de votre assentiment avant de lui donner l'émotion de mon départ.
— 11 faudra bien qu'elle s'habitue à se passer de toi, si ton mari tient à résider à l'Abbaye. Manon voudra-t-elle venir près d'elle quelque temps, jusqu'à ce qu'elle soit assez forte.
— Je vais lui écrire ce soir, et la voiture avec ïintin pourra l'amener demain . Je ne crois pas qu'elle nous refuse ce service.
— l'arbleu ! ça serait drôle qu'elle refusât. Elle bénira son sort, au contraire, la pauvre fille.
Sans être sûïe que Manon dût bénir le sort qui la ferait vivre près de son rude cousin, Jacqueline ne doutait pas du dévouement de sa cousine. Il lui restait à prévenir sa mère, dont le cliagrln pouvait ajouter une cruauté de plus à sa résolution. Le premier mot de madame de Galesnes fut un cri de détresse :
— Tu t'en vas I Tu me quittes I
Les yeux de Jacqueline s'emplirent de larmes.
— Ne m'avez- vous pas appris qu'une femme doit suivre son mari ? lui obéir en tout ?
— Oui, mais ne pouvait-il te laisser jusqu'à ce que je puisse me tenir debout ! Je suis si faible encore.
— Manon va venir près de vous, mère chérie. Et
puis, l'Abbaye aux Éliges, ce n'est pas loin, c'est le voisinage, nous nous verrons souvent.
— Pourvu que je te sache heureuse... Tu aimes bien ton mari, n'est-ce pas?
— Pourquoi me demandez-vous cela, chère maman?
— C'est que... il ne te plaisait pas beaucoup, au commencement, et cela me faisait tant de peine, tant de souci... Lui, il t'adore, je le sais...
— Tout cela est changé, chère maman. Je souhaite qu'il m'aime seulement autant que je l'aime.
— A la bonne heure ! tu me rassures, viens m'enbrasser, ma pauvre petite... Je te sais gré de consentir à être heureuse autrement que tu ne l'avais imaginé.
Le dîner était servi. Ce n'était pas un joyeux repas celui que prenaient d'ordinaire, en tête à tète, le père et la fille ; lui, morose, irritable, taciturne, ne parlant gui^'re que pour se plaindre des gens de service, de l'inexactitude de ses fermiers, du mauvais rendement des terres ; elle, mal à l'aise, intimidée, cherchant péniblement quelques mots à dire qui ne fussent pas de nature à remuer la bile du seigneur de la Tour d'If. Ce soir-là, pourtant, elle prolongea à dessein le dîner et s'attarda encore à deviser avec son père, pendant qu'il fumait sa grosse pipe accoutumée : c'était un répit avant le redoutable assaut dont elle devait courir le risque. Tout lui semblait
préférable à l'iiospilalité qu'elle allait mendier, tout, à l'humiliation de s'imposer à qui ne la désirait pas... et dans un but intéressé.
Il était nuit close quand la triste jeune femme monta dans la lourde voiture attelée de deux chevaux, mieux habitués aux travaux de la ferme qu'à une allure de poste. M. de Galesnes avait poussé l'effusion paternelle jusqu'à lui offrir de l'accompagner ; elle s'était gardée d'accepter, .^e voulant pas qu'il fût témoin de l'accueil qui lui serait fait. Après avoir une fois encore embrassé sa mère et fait à Perrinette les plus minutieuses recommandations, elle quitta pour la première fois de sa vie le toit paternel.
Tapie au fond de la grande calèche, dont les glaces claquaient dans leurs alvéoles mal jointes et laissaient passer l'air vif du soir, elle frissonnait de froid et de tristesse. Quand, au sortir de la longue avenue de châtaigniers, elle se trouva en rase campagne, sur la route banale, dans une obscurité à peine éclaircie au ras des roues par les lanternes, ne pouvant discerner aucun des repères qui lui auraient permis de s'orienter et de mesurer le chemin parcouru, il lui sembla qu'une force fatale l'emportait, désarmée et seule, vers sa destinée. Dans son délaissement, elle se pressait, par un geste instinctif, contre les parois mal rembourrées de l'antique
véhicule, comme pour y chercher un appui, et le frôlement du drap vert usé au service de la famille était une caresse à sa joue humide de pleurs. Comme elle se sentait abandonnée, faible, infiniment malheureuse, incapable d'aucun bien!... Elle marchait au supplice, sans espérance... Que pouvait-elle sur Gilbert, puisqu'il ne l'aimait plus? puisque jamais plus un mot d'elle ne trouvait le chemin de son cœur? Elle aurait du moins toui tenté pour sauver Henriette. Elle essaya d'abord dé préparer ce qu'elle devait dire, de donner une forme à sa prière; elle chercha des paroles qui pussent émouvoir ; elle s'efforça de prévoir ce qu'il répondrait, de quel air il l'écouteraît, la forme que prendrait sa surprise, son mécontentement, ses reproches peut-être, son méprisant refus de la recevoir ; elle alla jusque-là, dans la fièvre de l'angoisse. Elle chercha à se rappeler la configuration des lieux oîi allait se passer le drame. Elle n'était entrée qu'une fois à l'Abbaye aux Eliges, pour une courte visite à sa future belle-mère au moment des fiançailles : une maison grise, très longue, un seul étage sous un haut toit percé de lucarnes en saillie, entre une cour plantée de tilleuls, enclose de murs et fermée de portes pleines comme un couvent ou une prison, et de l'autre côté un grand jardin aboutissant à une terrasse au-dessus de la baie de la Rance ; un vestibule boisé de chêne bruni, avec tout
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autour des crémaillères pour les cannes et les fusils et des portemanteaux où pendaient négligemment quelques vêtements d'hommes. Dans le salon, très grand et carré, éclairé de quatre fenêtres se faisant vis-à-vis, de brillants panneaux de tapisseries, d'un ton clair, représentant des scènes de la vie de don Quichotte ; sur la cheminée, un cartel ancien entre deux candélabres d'argent, et dominant tout le reste, un portrait d'un artiste moderne représentant un homme d'une physionomie pensive et noble, le docteur Arradon. Parmi tous ces détails indifférents, gravés d'eux-mêmes dans ses yeux, un souvenir oublié lui revenait , lugubrement dictinct à cette heure, plus douloureux et plus lamentable qu'il ne lui avait paru sur le moment, le souvenir d'un gémissement scandé par la souffrance, sinistrement vrai et réel , tombé d'en haut parmi les propos de banale conversation et de menteuse sympathie échangés entre les familles des deux fiancés ; et mêlé à cette plainte monotone, une voix de femme, enfantine et grasseyante, qui chantonnait une sorte de berceuse. C'était tout ce qu'elle connaissait de Pierre Arradon et de Rina, et cette double impression, la plainte inarticulée et la voix chantante, la frappaient d'une sorte d'horreur, comme un présage de mauvais augure.
Quand la voiture s'arrêta, dix heures sonnaient à
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l'horloge d'une chapelle voisine. Le cocher descendit de son siège et ouvrit la portière.
— Nous y sommes. V'ià l'Abbaye aux Ëliges.
— Es-tu sûr, Tintin ?
— Pardi, oui, not'demoiselle ; c'est là le portail et la petite porte à côté. Faut-il sonner?
Elle répondit oui d'une voix étouffée par le tressant du sang violemment poussé au cœur. Le coup de cloche fit aboyer un chien dans la cour, un bruit de sabot claqua sur les dalles, Jacqueline avait mis pied à terre ; appuyée d'une main à la muraille, elle attendait, les jambes molles, la vue trouble. La porte s'ouvrit et, sans qu'elle parlât, le domestique s'effaça pour la laisser entrer, comme s'il l'eût attendue. 11 poussa le battant pour refermer la porte, Tintin l'arrêta ;
— Pas si vite ! Y a du bagage, espère un peu !
— Pour lors, dit l'autre, elle compte donc rester longtemps, cette dame?
— Autant qu'il lui plaira, ben sûr 1
Et très rogue, Tintin lui jeta dans les jambes la valise et les menus objets abandonnés par Jacqueline dans la calèche. Elle n'avait rien entendu de ce col- •loque et s'avançait seule vers la maison, d'où sortait un grand bruit de paroles, de rires, de clameurs confuses, et par les interstices des volets jaillissaient des filets de lumière vive; il y avait évidemment
joyeuse réunion à l'Abbaye. Elle s'arrcla, tentée de s'enfuir: le roulement de la voiture qui s'éloignait emportant Tintin, ne lui laissa pas le choix du parti à prendre ; elle se tourna vers l'homme qui l'avait suivie portant la valise.
— Il y a du monde, ce soir?
Avec la fmauderie du paysan qui croit toujours qu'on se gausse de lui, il répondit :
— Pardi ! vous le savez comme mé, puisque vous v'ià.
Il ouvrit la porte de l'antichambre où se tenait un domestique en Uvrée, et lui tendit la valise.
— Tenez! prenez-moi ça et faites entrer cette dame.
Le valet s'adressa à Jacqueline :
— Qu'est-ce que c'est que ces affaires-là? Où fautil que je les mette?
Jacqueline, sans s'arrêter au ton de hardie familiarité, répondit avec douceur :
— Laissez cette valise dans un coin jusqu'à ce que M. Gilbert vous ai dit où la placer.
Elle pensait ;
« Si Gilbert me repousse, je partirai sans que l'on sache mon nom. »
Le domestique ouvrit de gros yeux :
— M. Gilbert? Ah ! bien, faudra peut-être attendre longtemps.
— Il est occupé, peut-être?
— Ça, je ne peux pas le dire, vu que Monsieur est absent depuis des jours.
— Absent!
Elle n'avait pas pensé à cela et resta interdite.
— Est-il parti pour un lointain voyage?
— On ne sait pas.
— Quand doit-il revenir ?
II haussa les épaules.
— P't-être tout à l'heure, p't-être pas du tout. On sait quand Monsieur sort, on ne sait point quand il revient. Il ne rend pas de comptes. Entrez tout de même. Seulement, vous venez tard, le souper est fini.
— Je ne viens pas pour souper. Attendez, je vous prie.
Elle arrêta le domestique qui déjà entr'ouvrait la porte du salon où des voix joyeuses riaient et causaient à grand bruit.
— Ne pourrais-je parler à madame Arradon ?
— Ah ! pour ça, non. Après le soleil couché, madame Arradon est dans ses draps. Elle s'enferme, n'entend ni ne parle, quand elle prend sa crise. Ce n'est pas elle qui vous dira où se trouve M. Gilbert. Tout de même, c'est probable qu'il est à la Tour d'If, auprès de son épouse, et pas h la disposition facultative des personnes inconnues. Mais
les frères de Monsieur sont là, si vous voUiCz leur parler.
Elle reprit vivement :
— Non, ne les dérangez pas ; c'est M. Gilbert seul que je désire voir.
— Eh bien donc, asseyez-vous si ça vous fait plaisir, vous attendrez au chaud, répondit le domestique, avec la même familiarité demi-gouailleuse, demi-protectrice.
La tenue modeste de Jacqueline, la simplicité de son costume, son air gêné, son insistance craintive, ne donnaient pas une haute idée do son importance; il présumait que ce devait être une solliciteuse, peutêtre une parente pauvre et se sentait porté à quelque mépris tempéré par une hautaine bienveillance. Il la fit asseoir, et se campant devant elle, avec un air de malice, essaya de distinguer ses traits à travers l'épaisseur de son voile noir baissé :
« Faut tout de même qu'elle soit hardie de venir comme ça, à l'orée de la nuit, demander not' maître», pensait-il.
Après un court silence, il reprit :
— Vous seriez mieux dans le salon, quoique ça !
— Merci, je suis bien ici.
Elle chercha le coin le plus obscur et s'assit sur une banquette, écoutant le murmure épais des voix de tous timbres et de tous diapasons qui se croi-
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saieiit en un crescendo étourdissant, dont tressaillaient par instants ses nerfs endoloris. Une pensée pourtant lui était comme un refuge invisible et un rafraîchissement : c'est que Gilbert n'avait aucune part à ces tapageuses réjouissances.
Au milieu du bruit quelques accords furent frappés sur le piano; une voix de femme, pure et forte, s'éleva. Jacqueline n'avait appris ni la musique ni le piano, les arts d'agrément ne faisant pas partie du programme d'éducation arrêté pour ses filles, par M. de Galesnes; mais, comme toutes les natures complètes, elle aimait la musique, la comprenait d'instinct, et bien que la chanteuse eût un talent médiocre, elle oublia à l'écouter un instant l'étrangeté pénible de sa situation, et ses anxiétés se turent pour faire place à un attendrissement très doux qui baigna ses yeux de pleurs. Une salve d'applaudissements salua la fin de la mélodie; brusquement, la porte du salon s'ouvrit, une irruption de lumière jaillit jusqu'au fond du vestibule.
— On étouffe! dit quelqu'un.
— C'est vrai... il faudrait ouvrir une fenêtre.
— Non, non! C'est dangereux, clamèrent des voix ; la porte suffit.
Deux ou trois têtes de femmes apparurent dans la baie lumineuse ; mais un nouveau prélude sauva Jacqueline, qui ne fut point aperçue dans l'angle
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obscui" où elle se dissimulait. Les têtes indiscrètes rentrèrent dans la fournaise, pendant que chantait de nouveau la dame de bonne volonté.
Par la porte restée ouverte, Jacqueline aperçut, disséminées parmi une dizaine d'hommes diversement groupés, sept à huit femmes en toilette de soirée, qui parurent à ses yeux naïfs belles comme des divinités de l'Olympe, et tout au fond du salon, faisant face à la porte d'entrée, étendu sur une chaise longue, un homme attira son attention par l'expression de souffrance répandu sur ses beaux traits et sa pâleur de spectre, une pâleur verte comme s'il était non pas au moment d'expirer, mais déjà trépassé et sorti du cimetière, pour se mêler à la fête. Elle devina dans ce spectre Pierre Arradon, et Rina, dans la femme appuyée à son épaule, et dont le teint sombre et les cheveux noirs crêpelés faisaient ressortir plus vivement la lividité du malade. Tout cela lui apparut en un coup d'œil dans la lumière éclatante du salon, où brûlaient des torchères, un lustre éblouissant au-dessus des lampes aux clartés adoucies.
Une nouvelle salve d'applaudissements, des bravos enthousiastes annoncèrent la fin de la romance ; on pressait la triomphatrice de recommencer, et déjà Jacqueline se flattait de voir durer le concert, lorsque deux silhouettes d'hommes apparurent à la porte.
— On est mieux ici que dans cette étuve, respirons un instant, dit l'un d'eux.
— Parfaitement !... Nous pourrons en griller une tranquillement, sans que...
11 s'arrêta net, la cigarette d'une main, une allumette de l'autre, tandis que son compagnon le poussait du coude légèrement; ils venaient d'apercevoir, dans l'ombre où elle se tenait blottie, la tremblante Jacqueline, étroitement enveloppée de son manteau de voyage.
Après un instant d'hésitation, ils rentrèrent dans le salon, un silence se fit, troublé de chuchotements et de rires légers. Quelqu'un dit : « J'y vais ! » Et presque aussitôt. Antoine parut, mais non pas seul ; les deux hommes qui venaient de révéler la mystérieuse présence dune femme inconnue l'accompagnèrent et se tinrent sur le seuil, tandis qu'il s'avançait vers Jacqueline et la saluait :
— Que désirez-vous, madame?
Le domestique, qui sommeillait dans un coin, réveillé par la voix d'Antoine, répondit :
— C'est une dame qui voudrait parlera M. Gilbert.
— Mon frère n'est pas à l'Abbaye, madame. Elle murmura ;
— Je le sais, je vais l'attendre.
— C'est que peut-être, il ne rentrera pas ce soir. D'une voix étouifée, elle dit, après un silence :
— Il faut absolument que je lui parle , j'attendrai, s'il le faut, jusqu'à demain .
— S'il en est ainsi, permettez-moi, madame, de vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
S'il eût été seul, elle se fût nommée, sans aucun doute, mais le nombre des témoins de cet entretien s'était singulièrement accru, des figures de femmes curieuses se tendaient avidement vers la mystérieuse inconnue ; se nommer devant ces curiosités avides se montrer publiquement ainsi abandonnée, en quête de son mari, trahir la misère de son cœur, l'inviolable secret de ses dissentiments conjugaux, elle n'en eut pas le courage et répondit :
— Les circonstances qui m'amènent ce soir sont si particulières que j'ose vous prier, monsieur, de m'accorder une hospitalité de quelques heures sans insister pour que je me nomme,
— Cependant, convenez, madame ou mademoiselle, que tout ceci est bien un peu romanesque.
Il était gris et fit un pas en avant avec un rire de mauvais augure.
— Si seulement vous daigniez soulever un peu ce voile.
D'un geste instinctif, elle se couvrit le visage et recula la tête.
— Qu'y a-t-il donc? demanda, du salon, Pierre Arradon, étonné de la longueur de ce colloque.
Antoine, prie cette dame de prendre la peine de venir jusqu'à moi, puisque le diable veut que je n'aie pas de jambes pour me porter à sa rencontre. En l'absence de Gilbert, je suis le maître de maison, et...
— Vous entendez, madame, le désir de mon frère.
— Oh ! non, non, je vous en prie.
Et repoussant le bras qu'il lui offrait, elle fit un effort pour s'éloigner. Dans ce mouvement, son voile, un instant soulevé, découvrit le bas du menton et lu naissance du cou frais et rond.
« Elle est jeune, se dit Antoine. Que veut dire cela? L'aventure est bizarre. »
Imaginant alors quelque intrigue douteuse, et subitement enhardi, il prit un ton fort cavalier :
— Voyons I madame, nous ne sommes plus au temps des princesses errantes et nos mœurs sont plus bourgeoises. Veuillez venir, je vous prie, vous expliquer avec mon frère, puisque vous ne me trouvez pas digne de vos confidences.
Ce disant, il avait saisi un des minces poignets de Jacquehne et détaché la main qui retenait son voile. La coiffure, mal assujettie, tomba et la masse lourde des cheveux de Jacqueline se déroula sur ses épaules. Au même instant, une voix impérieuse fit tourner toutes les têtes.
— Assez I Antoine, assez ! Laisse ma femme faire ce qu'il lui plaît. Elle est ici chez elle.
Jacqueline eut un cri de joie et de délivrance.
— Gilbert !
Elle s'élança au-devant de lui, se pressant contre sa poitrine. Antoine, ahuri, balbutiait :
— Ta femme ? Jacqueline ? Que ne le disait-elle ! pourquoi ne pas vous nommer, ma sœur? C'est mal.
Ce fut Gilbert qui répondit :
— Jacqueline ne s'attendait pas à trouver chez elle, à son arrivée, si nombreuse compagnie. Le moment lui a paru peu favorable à une présentation.
Une rumeur de stupéfaction courait parmi les invités et, de sa chaise longue, Pierre s'exclamait :
— Jacqueline !... Notre sœur ! Ah ! bien, voilà un coup de théâtre!... C'est superbement machiné! Et cet imbécile d'Antoine qui ne l'a pas reconnue !
Antoine, pris à partie, grommelait :
— Je ne l'ai seulement pas vue, elle cachait sa figure... Et puis, vrai, on n'arrive pas comme ça... On prévient.
— Au fait, reprenait Pierre, pourquoi n'es-tu pas venu avec ta femme, Gilbert?
— Nous vous expliquerons cela demain,
— En attendant, je demande à voir ma charmante sœur.
El Gilbert, un peu impatient, retenant toujours Jacqueline pressée contre lui, répliquait :
— Pardonne-lui, je te prie, et vous, mesdames, veuillez nous excuser, nous sommes des voyageurs, et vos élégances humilieraient trop la rusticité de nos costumes.... ïacqueline est fatiguée et demande grâce.
Sans attendre davantage, il fit un signe au domestique, qui les précéda, un flambeau à la main.
Dès qu'ils eurent disparu, les exclamations se croisèrent :
— Comment ! . . . C'est sa femme !
— Que ne le disait-elle ?
— Elle est jolie !
Rina, qui s'était glissée dans le vestibule pour l'observer sournoisement, protesta :
— Pas jolie, pas belle !... D'autres valent autant, tout autant.
— C'est bête d'arriver comme ça!... sans crier gare ! grondait Antoine, subitement dégrisé.
— li y a des gens qui ne font rien comme tout le monde ! Ces de Galesnes...
— Diable! diable! grommelait Antoine... 11 ne doit pas être content, le frère !
Pierre haussa les épaules :
— C'est sa faute... Il connaît nos habitudes; tant que sa femme n'habitait pas la maison, nous n'avions pas de raison pour en changer.
— S'il nous avait prévenus, on leur aurait préparé des arcs de triomphe...
Tout en maugréant, on endossait paletots et manteaux, et moins d'un quart d'heure plus tard, les invités étaient partis et les frères Arradon rentrés chacun chez eux.
Gilbert avait conduit Jacqueline dans l'appartement disposé pour elle avec tant de plaisir et d'amour, durant le rêve ensoleillé de ses fiançailles. Il alluma lui-même les bougies parfumées dans les grands candélabres, la fit asseoir près du feu dans un profond fauteuil où, toute transie d'émotion, elle attendit qu'il parlât. Il était aussi ému qu'elle sous le calme apparent, ne sachant comment interpréter son arrivée subite. Venait-elle inspirée par son cœur, ou poussée par son père? Réclamait-elle ses droits d'épouse, ou songeait-elle à implorer son pardon? Debout près de la cheminée, il la contemplait toute faible et craintive, sa tête fine noyée encore dans sa chevelure dénouée; la rougeur trop vive de ses joues, la timidité de ses yeux baissés qu'elle n'osait arrêter
sur lui et le tremblement de ses mains, lui mettaient au cœur une pitié attendrie. 11 l'avait tenue un instant pressée sur sa poilrine, et l'impression persistait de ce jeune corps souple et tiède réfugié dans ses bras par un élan spontané, et de la douceur troublante de cette longue étreinte. Ah ! s'il avait pu croire qu'un peu d'amour les eût ainsi rapprochés ! Pensif, il cherchait à deviner, sous la candeur attristée de ce jeune visage, le secret de cette âme cachée où seulement une fois il avait pénétré et appris en un éclair combien sa douceur prudente ou résignée l'avait jusque-là tenu dans l'illusion. Étonnée de ce mutisme qui la troublait plus qu'un reproche, elle leva les yeux, leurs regards se rencontrèrent.
— Pourquoi êtes-vous venue, ainsi ce soir, à l'improviste, sans me prévenir, Jacqueline? C'est un miracle qu'errant à l'aventure, comme il m'arrive souvent, dans la campagne, j'aie reconnu votre voiture sur la route et l'aie suivie jusqu'ici.
Il parlait très bas, sans colère, tristement. Très intimidée, malgré la mansuétude de ses paroles, elle murmura :
— Je voulais vous voir... Il y avait si longtemps!... J'étais peinée de votre absence... de la cruauté de vos lettres.
— En quoi cruelles?... J'ai toujours cru, depuis
notre mariage, que ma présence vous était importune, à ctiarge... Je me suis étudié à vous en épargner l'ennui autant que je le pouvais, sans mettre tout le monde dans la confidence de ma disgrâce... Mes lettres n'ont eu d'autre but que de vous laisser maîtresse de vous-même... Que me reprochez- vous? La douceur attristée de son mari la pénétra d'un grand remords, et les yeux brillants de larmes, elle balbutia :
— Vous avez été bon... généreux... c'est moi qui ai tous les torts... Je vous demande pardon...
Il sourit péniblement :
— Je ne sais vraiment, si je puis vous pardonner... je ne sais!... H y a en moi des sentiments qui se heurtent et se contredisent... Je vous ai tant aimée !... si passionnément !... J'ai tant cru en vous, en la sincérité et la noblesse de votre âme!... Et je suis tombé de si haut, tombé du ciel même, quand j'ai su trop tard que vous ne m'aimiez pas, que notre mariage n'était, comme tant d'autres, qu'une affaire plus ou moins avantageuse pour chacun de nous..., un contrat d'intérêts...
— Je vous jure...
— Non, ne jurez pas!... Pourquoi m'avez-vous épousé ?... qui vous a décidée à lier froidement votre sort à celui d'un pauvre garçon follement épris qui se donnait corps et âme, et jouait tout le bonheur de
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sa vie sui la chance d'un peu de tendresse en retour !...
Elle fit un efîort pour répondre :
— .J'ai cru que l'amour était une grâce, une bénédiction promise au mariage, la récompense d'une volonté fidèle... J'ai cru qu'à défaut d'un sentiment passionné, il peut y avoir du bonheur encore dans une afTection dévouée, profonde, entre deux êtres unis parle choix des parents..,
— Et moi, s'écria-t-il, je ne comprends pas ce bonheur si raisonnablement combiné, ce bonheur décrété par devant notaire!... Je rêvais un amour unique, impérieux, tout-puissant, un amour qui vous prend tout entier, par traîtrise, comme un voleur, et vous tient enchaîné à jamais, sans un regard en arrière, ni une pensée étrangère, ni un intérêt, ni une affection qui vous puisse détourner de l'objet de l'amour... Nous ne nous sommes pas compris. Et moi, je succombe à la peine, je me dévore de désespoir, de jalousie, de rancune, je meurs de tendresse blessée et déçue... Et, je ne puis vous pardonner parce que je vous aime toujours, comprenez cela... et que rien, rien, sauf l'amour ne peut apaiser, consoler l'amour !...
El douloureusement, presque avec colère, il ajouta:
— Pourquoi donc êtes-vous venue ce soir, puisque vous ne m'aimez pas?...
Elle s'était dressée toute frémissante, radieuse, prête à se jeter en ses bras, à lui crier : « Pardonne, je sais maintenant que je t'aime, tout mon cœur est à toi !... »
Les derniers mots de Gilbert la rejetèrent brisée, muette ; il venait de lui rappeler pourquoi elle était venue et que, tout à l'heure, il lui faudrait tendre la main, demander de l'argent; de quelle basse, méprisable comédie il aurait le droit de la soupçonner ! comme son aveu tardif d'amour, trop évidemment opportun, lui semblerait vil et odieux I... Ses artères vibrèrent, une sueur mouilla son front... Le silence valait mieux que cette apparence d'hypocrisie et de calcul. Gilbert, blessé, reprit froidement :
— Dites-moi, je vous prie, Jacquehne, le motif pressant qui vous amène et ne vous a pas permis d'attendre le jour de demain ?
Elle ne savait comment répondre, sa langue, paralysée par une invincible répugnance, ne pouvait articuler un mot.
Il continua :
— Dites-moi la vérité, rien ne peut me faire plus de mal que je n'en ai... Votre père vous a forcée à cette démarche, n'est-il pas vrai ?
Elle secoua la tête.
— iNon, il eût de beaucoup préféré que vous fussiez revenu à la Tour d'If.
— Alors?... un sentiment de fierté blessée, d'amourpropre ? Il vous en coûtait, belle et jeune comme vous êtes, de paraître si tôt abandonnée?... Non?... vous avez eu pourtant quelque motif?...
— Hélas ! oui...
Elle s'arrêta court, épouvantée de sentir qu'elle s'engageait dans la voie douloureuse ; le regard pénétrant de Gilbert la pressait de parler.
— Comment vous dire?... Comment oser... oser? Une lueur traversa l'esprit de Gilbert et, lentement,
il reprit :
— Peut-être vous trouvez-vous en quelque embarras?... une dette, peut-être?
— Pas moi!... ah! non..., pas moi!
Il avait compris.
— Vous avez un service à me demander ? Parlez donc sans crainte... Ne suis-je pas tout à vos ordres?
La glaciale politesse du ton poignardait Jacqueline. Sans parler ni lever les yeux, elle tira de son sein la lettre d'Henriette et la lui tendit. Tandis qu'il lisait, le sourcil froncé, la lèvre hautaine, il, lui semblait qu'elle perdait le sentiment de la vie ; les minutes duraient des siècles... Après qu'il eut fini, il plia la lettre et la lui rendit :
— Il faudra demain envoyer à votre sœur ce qu'elle désire. Veuillez me dire seulement la somme que vous croirez nécessaire.
Le front humilié, les joues brûlantes, elle murmura:
— Comment vous remercier?...
— Pourquoi me remercier?... Ma fortune n'estelle pas à vous, aussi bien que cette maison et tout ce que je possède? IN'est-ii pas d'usage dans les heureux ménages que tout soit commun entre les époux?
Elle restait affaissée sous l'ironie mordante, les doigts nerveusement cramponnés aux bras du fauteuil, cherchant un point d'appui comme pour se raidir contre la torture.
— Ainsi donc c'est convenu ; demain, je vous remettrai un chèque dont vous fixerez le chiffre: Pensez -vous que dix mille francs suffiront ?
A Jacqueline qui n'avait jamais seulement possédé un louis d'or, cette somme parut énorme,
— C'est trop, je crois, beaucoup trop.
— Je ne le pense pas... Il vaut mieux d'ailleurs épargner à votre sœur le désagrément de revenir trop souvent à la charge... Et maintenant il faut vous coucher et tâcher de dormir... Vous êtes fatiguée... Voici votre chambre, et la mienne est là, de l'autre côté de ce petit salon, dont je vous abandonnerai, si vous le désirez, la propriété... Mais peut-être comptezvous retourner chez vos parents demain ?
Elle secoua douloureusement la tête :
— Je voudrais rester près de vous, essayer d'être bonne et obéissante, et...
Elle s'arrêta, n'osant continuer.
— Je crains que vous trouviez ici peu d'agrément. 11 en sera ce qu'il vous plaira ; si vous changez d'avis et que, demain, il vous paraisse inutile de prolonger votre séjour, je vous prie de ne pas hésiter à m'en faire confidence.
Elle subissait, sans protester, le fouet du secret mépris qui transparaissait dans chaque mot de Gilbert ; tout au fond de son âme humiliée^ une aube d'espoir s'éveillait : il l'aimait encore, lui-même l'avait dit, et elle connaissait maintenant aussi son propre cœur : elle avait été inhabile à feindre l'amour, mais pourquoi ne saurait-elle pas convaincre Gilbert, maintenant qu'elle n'aurait qu'à laisser parler la vérité? Il lui aurait semblé si facile, ce soir-là, de lui dire : « Je t'aime! crois-moi I... » Ces mots avaient tout le temps brûlé ses lèvres, et sans cette répugnante mendicité à laquelle elle était réduite, elle se serait jetée à ses genoux, dans ses bras plutôt, sur cette robuste poitrine où elle avait trouvé refuge tout à l'heure, oiî elle eût voulu rester protégée et confiante.
Il prit un des candélabres.
— Permettez que je vous montre votre chambre... Il passa devant elle, posa la gerbe allumée sur uu
meuble et, se retournant, la salua du ton le plus poli :
— Bonsoir, tâchez de vous reposer... Si vous aviez
peur, appelez-moi... je suis votre voisin très proche. Ah! j'oubliais de vous dire que ma mère mettra sa femme de chambre à vos ordres, jusqu'à ce que vous en ayez une. A quelle heure désirez- vous qu'elle entre chez vous?...
— Je vous remercie, je n'ai besoin de personne...
— Nous déjeunons avec ma mère à midi..., mais si vous voulez être servie à part...
— Oh ! non, je ne veux être cause d'aucun dérangement :
Il salua de nouveau et se retira sans même lui toucher la main.
Après qu'il fut parti, Jacqueline, épuisée par les émotions de la journée, se laissa tomber presque défaillanle, anéantie, dans un fauteuil, sans avoir le courage de se mettre au lit, ni celui même de jeter un regard sur la jolie chambre aux tentures d'un rose pâle qui semblait un cadre choisi pour les plus tendres joies ; elle s'endormit lourdement.
Deux coups légers frappés à sa porte la réveillèrent le lendemain au milieu d'un rêve entrecoupé de sanglots ; elle se croyait à la Tour d'If, entre Georges et sa sœur, dans la salle à manger où le jeune peintre travaillait à restaurer les portraits d'ancclres, son pinceau était rouge et la couleur rouge ruisselait entre ses doigts jusque sur sa main blanche, et Henriette, doucement souriante, disait: « C'est le sang de
mon cœur, c'est l'amour ! » Jacqueline se dressa en sursaut dans un grand trouble, cherchant à se rappeler pourquoi elle se trouvait en ce lieu inconnu que l'obscurité lui dérobait ; l'impression de son rêve sanglant l'obsédait. Un nouveau coup frappé à la porte lui arracha l'ordre machinal d'entrer, aussitôt une porte s'ouvrit et, dans la baie lumineuse, une femme parut:
— Je venais prévenir madame qu'on va bientôt déjeuner... Madame désire-t-elle que je l'aide en quelque chose ?
— Ouvrez les volets, je vous prie.
Les rideaux tirés et la fenêtre ouverte, une clarté violente jaillit dans la chambre aux tentures roses voilées de guipure. JacqueUne ne put retenir un cri d'admiration devant le merveilleux spectacle étalé sous ses yeux. A travers une brume claire comme un tissu de gaze d'un gris d'argent, toute la baie de la Rance apparaissait avec ses contours amolUs, ses teintes suaves ; le soleil déjà haut, déchirait, de ses rayons aigus, le voile des vapeurs, allumait sur le frémissement rythmé des vagues de petites flammes qui, balancées par la houle, semblaient danser sous la caresse du clair malin. Tout le côté de Saint- Servan demeurait dans l'ombre, tandis qu'en son corset de granit, Saint-Malo baignait en pleine lumière et que la pointe aiguë de son clocher étincelait
comme un phare. Plus près, sur la colline allongée de Dinard, riaient, l'une près de l'autre rangées, les petites façades grises, étagées et curieuses, Jacqueline s'était approchée, un bien-être paisible amortissait l'acuité de ses pensées ; elle se disait que Georges et Henriette étaient sauvés ; de quel prix elle avait payé leur salut, elle ne s'en souvenait pas, La félicité immanente des choses réveillait en elle l'espoir et rallumait son courage. « C'est un cadre fait pour le bonheur, pensait-elle, il faudra bien que nous soyons heureux. »
— Madame veut-elle que je la coiffe ?
Elle avait, en effet, encore ses cheveux dénoués de la veille.
— Merci, je me coiffe seule... Ouvrez seulement la valise... Je n'aurai plus besoin de vous.
Avec un soupir, elle quitta la fenêlre, soudainement attristée, arrachée à ce rêve souriant qui l'avait fait un instant planer au-dessus des aspérités de l'heure présente ; maintenant elle songeait qu'il lui faudrait tout à l'heure affronter la curiosité d'une famille hostile, dont elle dérangeait les habitudes et froissait les intérêts, pour qui sa venue était une calamité. Il est vrai que Gilbert serait là, et que lui seul maintenant comptait au regard de son âme. Quelle serait son attitude? sévère ou ironique, ou compatissante?... Elle se le demandait avec inquié-
tude ; mais il serait là, et tout, même la souffrance, prenait de sa présence un intérêt suprême, ineffable, qui rejetait le reste des choses de ce monde dans l'indifférence et le néant.
La cloche du déjeuna l'appela. Sur le seuil du petit salon où la veille elle avait eu sa douloureuse explication avec Gilbert, elle le trouva qui l'attendait.
— Avez-vous pu dormir ?.
— Profondément ; je vous remercie.
— Il me semble convenable que nous descendions ensemble ; qu'en pensez- vous?
— Je le pense comme vous .
Elle lui tendit la main, qu'il prit avec une politesse froide, puis il lui offrit le bras pour descendre l'escalier. Ce fut ainsi, appuyés l'un sur l'autre, qu'ils entrèrent dans le salon oîi la famille se trouvait réunie.
.Jacqueline s'avança vers sa belle-mère, qui la baisa au front :
— J'étais souffrante hier soir, ma fille, et comme je ne prévoyais pas votre arrivée, je m'étais mise au lit. Ce n'est pas ma faute si je n'ai pu vous souhaiter la bienvenue ainsi que je l'aurais dû.
— Je n'accuse que moi-même, madame, du trouble que j'ai causé.
— Veuillez me mettre de moitié dans votre faute, Jacqueline... Nous nous sommes aperçus, ma mère,
3i4 IDYLLE NUPTIALE
que les improvisations ont parfois des inconvénients, c'est une leçon pour l'avenir.
Le regard dont Gilbert accompagna ces mots indiquait à sa femme la volonté décidée de dissimuler leur mésintelligence ; elle le comprit.
Antoine s'avança vers elle, avec un embarras qui empourprait son front.
— Je ne sais comment m'excuser, ma sœur, du déplorable accueil qui vous a été fait hier... Je ne comprends pas que je ne vous aie pas reconnue tout de suite... 11 faut croire que j'avais l'esprit et les yeux un peu troubles... Que cet humble aveu désarme votre juste ressentiment.
Ce fut Gilbert qui répondit :
— Le mal est venu de ce qu'une mauvaise combinaison a permis à Jacqueline de me précéder de quelques instants... Elle est trop généreuse pour en garder rancune...
Gilbert s'était montré singulièrement conciliant avec ses frères ; tous ses efforts avaient tendu à empêcher les questions embarrassantes sur l'étrange arrivée de sa jeune femme et de la sienne. Après que Jacquehne eut tendu une main amicale à Antoine et l'eut assuré qu'elle ne gardait aucun mauvais souvenir elle s'avança vers Pierre, qui se soulevait avec effort sur sa chaise roulante, où d'atroces douleurs le retenaient allaché.
IDYLLE NUPTIALE 3 i8
— Je me suis fait apporter ici en votre honneur, ma sœur ; c'est un plaisir que je payerai cher, sans doute, car tout m'est défendu de ce qui est permis aux autres... Je suis un pauvre paria, un misérable inlîrme, qui n'échappe au ridicule que par l'excès de ses infernales tortures.
Jacqueline s'assit près de lui, exprimant le désir d'aller à l'avenir le visiter dans son appartement pour ne pas provoquer de nouvelles crises.
— On m'a dit que vous ne vous étiez pas couchée cette nuit, ma fille ? demanda madame Arradon avec un peu d'aigreur. Serait-ce que votre chambre ne vous aurait pas plu ?
— Ma chambre est délicieuse, je n'ai jamais rien vu d'aussi élégant... Je suis une fille sauvage, madame, peu habituée au luxe, et tout ici. vraiment, est trop beau pour moi.
La vieille dame répliqua sèchement :
— Ce n'est pas l'avis de mon fils.
Jacqueline jeta à la dérobée un regard reconnaissant sur Gilbert qui tourmentait pensivement sa moustache, l'air absorbé et disirait, en réalité ne perdant aucun de ses mouvements, aucune de ses paroles.
A ce moment la porte s'ouvrit bruyamment et livra passage à Rina, parée comme un reliquaire de tous ses bijoux, bizarrement drapée dans une robe de
soie à grandes fleurs éclatantes, qui faisait valoir l'opulence harmonieuse de la poitrine et des hanches, en même temps que la pâleur ambrée de son teint mat de quarteronne. Elle était belle et s'avança majestueusement, tournant la tête avec une complaisance naïve de droite et de gauche, pour constater l'eff'et produit par son apparition qu'elle jugeait éblouissante.
Pierre sourit à sa vue :
— Quelle enfant !... C'est ma femme 1 Jacqueline s'avança gracieusement :
— Combien je regrette que la santé de Pierre ne vous ait pas permis d'assister à notre mariage, madame.
Rina eut une moue enfantine :
— Lui, toujours mal, moi, toujours punie !... Rien vu... ni robes, ni bijoux, rien ! et moi, pauvre moi, aime voir les belles choses.
Elle regardait Jacqueline des pieds à la tète avec une malice dans les yeux et faisait sonner ses chaînes d'or, ses longues pendeloques, ses bracelets, comme pour exciter la jalousie de sa belle-sœur dont le simple anneau d'or et la robe du matin toute simple en laine blanche excitaient son étonnement mêlé de pitié.
— On peut être belle sans se couvrir de joailleries, dit Antoine, qui offrait le bras à Jacqueline pour passer dans la salle à manger.
Madame Arradon s'appuyait sur Gilbert, tandis qu'un domestique poussait le fauteuil de Pierre ; Rina s'assit près de lui, empressée à le servir ; car elle gardait, malgré sa qualité d'épouse, une attitude invétérée d'esclave favorite.
La conversation s'engagea sur des questions d'arrangements intérieurs, pour le chalet que Gilbert faisait construire à l'intention de son frère Pierre ; celui-ci le déclarait, avec aigreur inhabitable et malsain [tendant plusieurs mois encore. Jacqueline admira la patience de son mari devant les contradictions obstinées et les injustes doléances du malade, maladroitement aypuyé par sa mère.
— Mon cher ami, dit Gilbert comme conclusion, tu resteras ici autant que tu voudras, d'autant plus facilement que nous devons voyager prochainement et nous ne vous gênerons pas longtemps.
— Comptez-vous nous quitter déjà, ma fille? Jacqueline cherchait une réponse dans les yeux de
Gilbert, qui répondit pour elle :
— Nous devons aller à Paris; Jacquehne aura le plaisir de voir sa sœur, dont la santé exige de grands ménagements.
La vieille dame se récria :
— Eh bien ! et Jacqueline, ne penses-tu pas qu'il serait prudent de la ménager ? Rien n'est plus dangereux que les voyages de noces ; elle est pâle et ne
paraît pas bien forte. Ton père, qui s'y connaissait, ne vous aurait certainement pas permis de partir ainsi. 11 était inflexible pour les jeunes mariées de sa clientèle. Réfléchissez à cela, ma fille. Très rouge et troublée, Jacqueline balbutia :
— Je ferai ce qu'il plaira à Gilbert.
Il répondit avec un peu d'àpreté :
— Oh! nous sommes si prudents, nous autres!... Aucun accident n'est à craindre. Du reste, Jacqueline décidera, puisque c'est pour lui complaire que nous irons à Paris ?
Antoine dit :
— Vous nous donnerez bien quelques jours, le temps de nous connaître un peu?
Antoine se montrait très empressé près de sa belle-sœur, il ajouta :
— Je tiens à vous donner une moins mauvaise opinion de moi.
Après le déjeuner, Jacqueline monta dans sa chambre ; elle avait hâte d'échapper au supplice de questions auxquelles elle ne savait que répondre.
Elle ouvrit la fenêtre, approcha un fauteuil et s'y laissa tomber dans une détente passagère de tout son être tourmenté, bercée par la sourde rumeur du flot montant, qui semblait courir à l'assaut de l'Abbaye aux Eliges ; par instants, une gerbe d'étincelles liquides jailHssait au-dessus du mur de la
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terrasse, bientôt retombée avec un bruit léger de pluie ; le gai soleil promenait sa gloire printanière dans le ciel encore pâle des froidures de l'hiver, de petits nuages y flottaient, presque insaisissables à l'œil dans leurs formes incessamment changeantes et leurs nuances indicibles. La paix régnait, éparse, s'infiltrait doucement au cœur de Jacqueline. Pelotonnée dans son fauteuil, sous les plis d'une mante de couleur pourpre, la tète renversée en arrière, elle se laissait envahir par une langueur voisine du sommeil, lorsqu'un coup frappé à la porte du petit salon voisin l'arracha à son repos. Avant même qu'elle put répondre, Rina entra avec le dandinement particulier qui la faisait osciller sur ses hanches et rappelait le balancement amolli d'un hamac; un cliquetis de chaînes et de bracelets accompagnait sa marche ; ses lèvres fortes et brunes s'entr'ouvraient dans un sourire où se mêlaient la naïveté et l'audace.
Jacqueline s'empressa de lui offrir un siège; elle s'assit, imposante et raide, non sans jeter sournoisement de curieux regards autour d'elle.
— Tout rose... tout beau, ici! Vous heureuse... très heureuse; riche, jeune mari... amoureux... Vous bien heureuse !
— Et vous, Rina, n'ètes-vous pas heureuse ? Elle soupira et secoua la tête.
— Pierre inulade... et puis pas jeune... moi, pas femme, pas maîtresse! rien... pauvre chien pour garder!... Jeune pourtant aussi, moi!
Embarrassée de ces étranges confidences, Jacqueline s'empressa de détourner la conversation par des compliments sur son costume. La figure assombrie et boudeuse s'illumina, toute la mélancolie disparut, fondue en un éclair de plaisir; elle fit soupeser sa chaîne d'or très longue, ses bracelets, et étala orgueilleusement l'étofïé de sa robe pour en faire valoir la beauté.
— Vous aussi, belles choses... bijoux! montrez Rina.
Jacqueline avait dans sa valise les écrins qu'elle avait préparés pour les rendre à Gilbert, quand lui était arrivée la lettre d'Henriette. Elle les prit par complaisance pour Rina et les ouvrit sous ses yeux éblouis. La figure de la créole prit aussitôt l'expression consternée d'un enfant qui voit donner à un autre le bonbon convoité. Elle frappa des mains :
— Oh! joli!... beau!... moi, rien si beau... pauvre moi!
Elle prit le collier de perles, le mit au cou de Jacqueline et piqua dans ses cheveux les épingles de diamants, puis la contempla d'un regard d'envie attristée :
— Vous, riche!... beaucoup d'argent; ça!... gros monceau d'argent... Vous heureuse!
Jacquehne n'avait jamais réfléchi à la valeur des perles et des diamants de sa corbeille, elle n'avait été sensible qu'à l'élégance et à l'éclat des objets. L'idée d'avoir une fortune entre les mains l'étonnait et elle songeait à cela, laissant Rina disposer à son gré les pierreries parmi ses cheveux, quand Gilbert parut dans la baie de la porte restée ouverte. Il eut un geste d'étonnement à la vue de sa femme parée de ses brillants; il lui sut mauvais gré de faire ainsi, devant Rina, l'étalage de son luxe. Jacqueline vit une ombre de mécontentement passer sur son front et en soupçonna la cause.
— Vous me trouvez d'une vanité bien puérile, n'est-ce pas? Je n'ai pu refuser à Rina le plaisir qu'elle me demandait.
— Ne vous excusez pas, vous êtes fort belle ainsi. Et il me plaît de constater, une fois de plus, le sens très pratique qui vous a fait ranger vos écrins dans votre valise, parmi les objets de première nécessité. Rina, Pierre vous réclame; je viens de sa chambre, il a besoin de vous. Je suis fâché de vous arracher à votre poupée.
Rina se dandina, montra ses dents dans un sourire provocant et dit, regardant Gilbert du coin de l'œil :
— Vous, donner à moi belles choses brillantes, comme à elle?
— Non, Rina; mais Jacqueline est libre d'en disposer.
Tandis que s'éloignait Rina indignée, Jacqueline ôta lentement ses perles et ses diamants, les rangea soigneusement dans les écrins et enferma le tout dans l'enveloppe qui portait le nom de Gilbert, puis elle le lui tendit :
— J'avais apporté toutes ces belles choses, non pour m'en parer, mais pour vous prier de les rendre au bijoutier et d'en remettre le prix à Henriette.
— Y tenez-vous si peu?
Avec émotion, elle montra son anneau de mariage et répondit:
— Je tiens à cette bague parce qu'elle nous lie. Le reste est peu de chose à côté de cela.
Un sourire incrédule souleva la lèvre de Gilbert.
— J'admire votre à-propos et votre désintéressement. Permettez-moi de vous le dire, comme combinaison financière, celle-ci n'est pas digne d'un esprit tel que je connais le vôtre; vendre ces bijoux serait une mauvaise affaire. Vous perdriez trop sur le change. Gardez vos diamants, Jacqueline, et prenez ce chèque que j'ai préparé; vous l'enverrez à votre sœur, avec mes sincères
compliments. Elle n'a pas fait, à la vérité, en se mariant, un brillant coup de bourse; je ne l'en eslime que davantage. Dites-le-lui de ma part, je vous prie.
Chacun des efforts de Jacqueline pour reconquérir l'estime de son mari échouait ainsi misérablement. Des larmes montèrent à ses yeux; il les vit sans en être ému. Ces larmes qui la rendaient plus louchante, ces larmes qu'il aurait voulu étancher de ses lèvres, à genoux devant elle, lui faisaient sentir la force invincible de sa passion, à lui, de cet amour dont il était la victime. Jacqueline était en son pouvoir, pourtant; elle était à lui, sa propriété, son bien, il pouvait la prendre, désaltérer la soif d'amour qui le dévorait; mais il se connaissait, il savait qu'il la haïrait, après qu'il aurait profané l'image pure qu'il portait en son cœur comme en un sanctuaire. Cette enfant délicieuse, céleste, qu'il avait adorée, qu'il adorait encore, il savait que, déchue de sa gloire immaculée, elle ne serait plus à ses yeux qu'une créature de plaisir comme il en est tant d'autres. Ce n'est pas ainsi qu'il avait rêvé de la posséder, ce n'est pas par un sentiment de devoir imposé ou par un calcul d'intérêt qu'il avait souhaité, jusqu'à en défaillir de désir, la voir tomber en ses bras; il ne la voulait pas rabaissée au niveau commun,
pareille à toute femme que l'on rencontre, plus séduisante que la plupart, mais d'âme aussi commune, matérielle, dénuée d'idéal, une Rina blanche. Il aurait préféré la perdre à jamais, la voir morte entre ses bras, baiser, pour un éternel et pur adieu, ses lèvres muettes plutôt que de les entendre trahir, par des propos vulgaires, la vulgarité de son âme, et proférer bassement des paroles menteuses. Il la tenait humiliée et dolente sous ses regards hostiles, et se sentait devenir cruel à voir rayonner sur son jeune front ce charme d'innocence et de douce fierté, beau masque dont il avait été dupe. Le silence, cependant, devenait difficile à supporter, il le rompit en offrant à Jacqueline de la conduire le lendemain à la Tour d'If; elle accepta avec empressement, puis aussitôt la crainte lui vint qu'il ne profitât de cette visite pour l'y laisser, et cette crainte la poursuivit tout le jour. Elle se rassura seulement le soir, lorsqu'elle l'entendit commander un chariot pour rapporter ses bagages. Le dîner, contrairement à ce qu'avait été le déjeuner, ne réunit à la table de famille, ni Pierre, ni Rina, ni Antoine. Les deux premiers dînaient dans leur appartement; Pierre, fatigué par les excès de la veille, les expiait en une crise de cruelles souffrances et ses gémissements arrivaient
jusqu'à la salle à manger. Si habitués qu'ils fussent à de pareils accidents, madame Arradon et Gilbert n'en pouvaient secouer la tristesse ; Jacqueline était bouleversée : cet incessant et lugubre lamento la glaçait d'une sorte d'épouvante. Elle sortit et alla s'accouder au parapet de la terrasse, au-dessus de la plage. Gilbert la suivit. Tandis que, pensive, elle restait debout, immobile, à voir la nuit descendre sur la mer indolente et berceuse, et les fenêtres s'allumer et faire comme une ceinture de vie autour de la rade déserte, lui se promenait de long en large, sans parler, le cigare aux lèvres. De temps à autre seulement, il lui indiquait certains points de la côte ou lui adressait quelques mots d'une sollicitude polie. Elle, découragée, n'essayait pas de rompre la glace de ces propos hachés, systématiquement indifférents, et bientôt elle se retira, accablée sous le poids de ce long et triste jour.
Le déjeuner du lendemain n'eut pour convives, comme le dîner de la veille, que madame Arradon, Gilbert et Jacqueline; personne ne s'inquiéta de l'absence d'Antoine, coutumier de ces disparitions toujours d'assez courte durée.
Avant de se rendre à la Tour d'If, Jacqueline et son mari se firent annoncer chez Pierre, qu'ils trouvèrent étendu sur des coussins, affaibli de
souffrance et d'insomnie, et s'en prenant au monde entier, sauf à lui-même, de son misérable sort. Rina boudait, sans qu'il l'eût offensée en rien, car il la gâtait et lui passait toutes ses fantaisies, comme l'on fait à un bel animal favori, riant même de ses plus extravagants caprices. Elle seule parvenait à le distraire dans ses accès de maladie noire; ce jour-là, elle s'était éveillée de méchante humeur et tourna le dos à Jacqueline qui lui tendait la main. Pierre haussa les épaules:
— Ne faites pas attention, petite sœur, Rina boude. Elle s'est levée sur le pied gauche, cela n'a pas d'importance.
Jacqueline s'assit sur un pliant, près du malade, et quand il eut fait glisser par son agitation fiévreuse un des coussins qui soutenaient sa tête, elle le replaça si vite et si adroitement que Rina n'eut pas le temps d'intervenir, et se redressa, hérissée de colère :
— Pierre, mari à moi... vous pas toucher mari à moi.
Jacqueline, amusée, répliqua:
— Pierre, frère à moi... moi aider Rina à soigner frère à moi...
Pierre riait du conflit. Au bout de quelques instants, il s'informa d'Antoine.
— Absent...
— Quelque nouvelle aventure, sans doute?
— J'en £ii peur...
— Heureux gaillard!... Il s'en donne à cœur joie des plaisirs de son âge... Il n'est pas un pauvre grabataire comme moi, un misérable galérien, qui n'a pas, après tout, mérité de l'être plus que lui...
Gilbert hocha tristement la tête :
— Attendons la lin!... Qui sait ce que lui réserve l'avenir, pauvre garçon !
A la Tour d'If, Jacqueline trouva sa mère fort énervée de son absence; un peu de fièvre était revenue et l'appétit manquait. Jacqueline n'osa lui parler de son prochain départ pour Paris, bien que Gilbert lui en eût donné le conseil. Elle promit, au contraire, de revenir le lendemain, à la condition que sa mère consentît à manger et fût docile aux soins de la bonne Manon.
En rentrant à l'Abbaye aux Eliges, Gilbert et Jacqueline trouvèrent Antoine joyeux et expausif; il anima le dîner de sa gaieté exubérante, conta des histoires, des rencontres drolatiques avec une verve un peu grosse mais amusante , qui arracha plus d'une fois un sourire à Jacqueline. Gilbert plaisanta son frère sur ses escapades de vieil écolier; une involontaire réprimande se cachait sous le ton de la plaisanterie, Antoine ne
s'y trompa point et en fit la remarque avec bonne humeur :
— Pourquoi prendre ces airs de pédant? Cela ne te sied pas, petit frère... La sagesse t'est trop facile, à toi, qui as collectionné toutes les félicités de ce monde : il est doux d'être sage quand on a une Jacqueline pour garde-fou.
Jacqueline, rouge jusqu'aux tempes, baissait la tête avec une confusion de coupable, Gilbert aussi s'était assombri : pourquoi n'étaient-ils pas heureux, comme tous l'imaginaient? Il enviait presque la grossière facilité d'Antoine à se contenter de plaisirs faciles, sans raffinement ni subtilité de sentiment. Aimer une jeune et savoureuse beauté sans lui demander rien de plus que d'être belle, pourquoi cela ne lui suffisait-il pas?... Pourquoi avait-il toujours méprisé cette forme avilie du bonheur, et placé si haut son rêve?
Ils étaient devenus tristes subitement. Jacqueline et lui, et la verve d'Antoine restait impuissante à les distraire. Le dîner fini, ils proposèrent à madame Arradon de passer la soirée auprès d'elle ; elle refusa.
— ■ J'ai, dit-elle, une santé fort ébranlée, qui
exige un grand repos, et je ne parviens à vaincre mes
cruelles insomnies qu'à la condition de vivre dans le
silence de la solitude.
Sa voix un peu rauque, la mobilité inquiète de son
regard, frappèrent Jacqueline : elle soupçonna de quelle façon sa belle-mère entendait le recueillement et n'insista pas. Gilbert l'observait avec inquiétude, cherchant à deviner ses sentiments; il pensait combien elîrayante devait lui a])paraitre la \ie dans sa lamentable famille, sans le tout-puissant réconfort de l'amour. Leurs regards se rencontrèrent, il lui sourit :
— Quand j'aurai conduit ma mère à son appartement, je vous rejoindrai, si vous voulez, sur la terrasse comme hier. . .
— Venez plutôt me rejoindre en haut dans le boudoir... Je suis un peu fatiguée...
— Très volontiers... Voulez- vous que je vous porte quelques livres?...
— Je vous en serai bien reconnaissante .
— Quels livres désirez- vous?
— Ceux qu'il vous plaira de choisir pour moi.
— Ne sauriez-vous avoir une préférence?
— Je ne connais rien ; sauf l'Écriture sainte, quelques vies de saints et des récits de voyages, je n'ai rien lu... Ce serait une grande bonté de me guider dans mon choix. . .
— Je m'en ferai un plaisir.
La soirée s'écoula paisible, la plus heureuse qu'ils eussent passée depuis leur triste mariage. Gilbert lut à haute voix certains passages de ses
livres favoris : Jacqueline saisissait vite, s'enthousiasmait, ses yeux brillaient, un rayonnement la transfigurait, et Gilbert jouissait ineffablement de la voir frémir à l'unisson des sensations exquises oîi le jetaient lui-même nos grands écrivains.
Cette soirée si douce, ils eurent la témérilé de la recommencer et ne retrouvèrent plus le tranquille enchantement qui les avait ravis, soit que le choix du poète eût été cette fois imprudent, ou qu'une inquiète avidité de bonheur, développée au contact de leur double présence, les rendît l'un et l'autre plus accessibles à de poignants retours sur leur destinée. Il arriva à plusieurs reprises à Gilbert d'arrêter brusquement la lecture, se trouvant incapable d'exprimer, sans révéler une faiblesse dont il rougissait, les déchirements d'un cœur cruellement déçu, ou le sanglot désespéré d'amants séparés par la mort, et moins encore l'hymne glorieux de l'amour triomphant.
Jacqueline, alors, subitement pâlie, courbait la tête, devinait le drame de ses pensées; si elle s'enhardissait à jeter furtivement vers lui un timide regard elle se sentait repoussée, glacée par la contraction douloureuse de son visage, le pli amer de ses lèvres. Il la méprisait ; ce mépris, senti et perçu, refoulait en son âme craintive l'attendrissement prêta naître, l'aveu de tendresse prêt àjailhr.
IDYLLE NIPTIALE 361
Le soir suivant, ils n'osèrent affronter les poètes et noyèrent dans une sage lecture d'histoire, l'excessive et dangereuse vibration de leurs nerfs.
Quelques jours passèrent. Jacqueline allait régulièrement à la Tour d'If, et le reste du temps ne quittait guère l'Abbaye. La régularité monotone de la vie faisait paraître le temps plus court et berçait la routine amère de ses pensées, sans réussir à l'y soustraire. Autour des jeunes époux, la vie s'agitait en de médiocres, insignifiants incidents, tantôt madame Arradon se disait malade, refusait de descendre pour le repas et souvent môme fermait sa porte à ses fils. D'autres fois, c'était Antoine qui disparaissait tout un jour, puis revenait joyeux, la bourse plate, laissant entendre à demi-mot, que son sort était singulièrement digne d'envie. Sauf l'inapaisable tourment de s'être aliéné l'estime et le cœur de son mari, Jacqueline se fût trouvée heureuse dans cet écoulement tranquille des heures, mais cette poignante douleur lui était toujours présente, toujours plus amère, à mesure que Gilbert lui devenait plus cher.
Les lettres mômes d'Henriette, celles de Georges ne lui apportèrent pas une pleine joie; délivrés de leurs pressants soucis, ils semblaient heureux, pleins d'espoir en l'avenir. Mais ni l'un ni l'autre ne se doutait du prix dont elle avait payé leur libération,
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qu'ils avaient acceptée avec graad contentement, sans reconnaissance excessive, comme un service facile à rendre et qui coûte peu à celui qui le rend. Elle avait eu, à la lecture de leurs lettres, un léger sentiment de déception, et senti peser plus lourdement le cruel malentendu qui avait élargi la distance entre Gilbert et elle. Et le soir, dans la chambre aux tentures roses, voilées de guipures blanches, elle avait versé des larmes de découragement et de fatigue. Chaque matin, sa première pensée en s'éveillant, fervente comme une prière, était celleci : Peut-être qu'aujourd'hui quelque chose arrivera! Cette chose attendue, espérée avec passion, n'arrivait pas ; mais elle vivait de l'attente et, si mutilée, incomplète et douloureuse que fût sa vie, elle ne l'eût changée contre aucune autre, tant qu'il lui restait une lueur d'espérance. Que Gilbert fût dur, qu'il la fit souffrir, elle acceptait tout, pourvu seulement qu'il vécût près d'elle.
Il avait été convenu que Gilbert et Jacqueline accompliraient le voyage projeté à Paris dès que madame de Galesnes pourrait reprendre sa vie habituelle. Le moment était venu où sa longue convalescence, coupée de complications et de rechutes, lui avait permis de descendre dîner dans la salle à manger. Pour célébrer cette heureuse fête, Gilbert et Jacqueline avaient été retenus à la Tour d'If, ainsi que Manon du Lac, qui, depuis le départ de Jacqueline, remplissait les devoirs de maîtresse de maison, et obtenait les éloges mûmes de la bouche parcimonieuse de son cousin. On dînait de bonne heure à la Tour d'If, et la soirée était peu avancée quand, madame de Galesnes s'élant retirée chez elle, Gilbert monta en voiture avec sa femme pour retourner à
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l'ALbayc!. La soirée élait douce et belle, caressée par une fraîche brise marine; des senteurs de printemps, de vie nouvelle, flottaient dans l'air par vagues légères, mêlées à l'arôme salé de la mer. Au ciel très pur, d'un bleu sombre, la multitude des étoiles semblait palpiter d'une mystérieuse joie de vivre. Gilbert et Jacqueline étaient silencieux, en proie, tous les deux, à la même douloureuse tentation d'aimer, à la même volupté cruelle d'être l'un près de l'autre, se frôlant au moindre choc de la voiture et séparés pourtant. A mi-route du retour, Gilbert s'irrita du malaise qu'il ne pouvait vaincre et d'un silence que ni lui ni elle ne savait rompre, car le même amour méconnu et soufïrant était dans chacun de leurs cœurs, les mêmes mots de douleur et de tendresse passionnée assiégeaient leurs lèvres, et ni lui ne voulait, ni elle n'osait se livrer au mouvement impérieux de leurs cœurs.
11 arrêta le cheval, jeta les rênes au valet de pied, et se tournant vers sa femme :
— Je vais rentrer par les falaises, je n'ose vous offrir de partager ma promenade.
— Si vous le permettez, je vous accompagnerai... la nuit est si belle !
Sans répondre, il lui ofTrit la main pour descendre et prit à travers champs, dans la direction de Saint-Lunaire ; le souvenir le hantait d'avoir fait
ce même trajet, seul, le soir de ses noces; chaque fossé, chaque barrière, les chemins creux et les bois lui rappelaient une souffrance, un déchirement, une rage. Là, sur cette pierre enchâssée d'épaisses touffes de bruyères, il s'était laissé tomber, pliant sous le chagrin, ce coin de champ lui rappelait un cri d'agonie qui avait troublé la paix nocturne et l'avait effrayé lui-même par l'intensité de douleur qu'il révélait inconsciemment; celte barrière, il l'avait franchie d'un élan pour courir dans un désordre de folie , la haine au cœur, avec une fureur de vengeance, jusqu'à la haute falaise où la mort l'avait tenté, lui avait souri, où l'appel étourdissant des vagues glauques avait failli l'entraîner dans l'incessant tourment de l'abîme. Il s'arrêta, abaissa ses regards sur la mer assoupie au caressant murmure, sur la grève que l'écume légère brodait de pâleurs lumineuses. Jacqueline près de lui, immobile comme lui, les yeux fixés sur l'espace infini, respirait l'haleine vive et pure de la mer, le front rafraîchi parles souffles venus du large. Gilbert lui montra du doigt, tout au bas des roches déchirées, la grève que balayait le flot et, d'une voix altérée, il dit :
— Ici, le soir de mes noces, je suis venu et j'ai souhaité de mourir... Pourquoi ne me suis-je pas tué?... Cela aurait mieux valu pour tous deuxl
Elle frissonna.
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— Pourquoi me dire ces horribles choses?.,. N'avez-vous pas de pitié?...
Un sanglot brisa sa voix, et Gilbert eut une jouissance à la voir ainsi toute suffoquée de larmes. Cruellement il se mit à rire.
— Qii'auriez-vous pu regretter? Je vous avais assuré par contrat la meilleure partie de ma fortune, et vous seriez libre à cette heure.
Sa fierté bondit sous l'outrage.
— Je hais votre argent! Je n'en veux pas ; il me fait horreur.
— Peuh !... si j'étais mort ce soir-là le poids vous en aurait paru lourd, tout d'abord peut-être, mais on s'y fait 1
— Vous n'avez pas le droit de m'insulter ainsi, et cela est lâche, monsieur, entendez-vous? Il serait plus juste, moins barbare, de me précipiter au bas de ces rochers, et de vous délivrer ainsi de la chaîne qui nous lie.
— Me délivrer?... Croyez- vous...? Non, Jacqueline, non, votre mort ne saurait me rendre le repos. Le poison de ma folie est entré trop profondément dans mes veines, je suis enchaîné à jamais. Pas de délivrance pour moi... Mais à quoi bon vous dire cela? Vous ne pouvez le comprendre.
D'une voix basse et tremblante elle murmura :
— Qu'en savez- vous?
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— Je ne crois pas à votre cœur.
Il se (ItMourDci brusquement et reprit sa marche. Elle le suivait à quelques pas en arrière, ils allaient ainsi pensifs, quand l'aboiement impérieux d'un chien leur barra le chemin ; c'était un chien de berger escortant un maigre troupeau composé de quatre vaches, une chèvre et trois moutons : un jeune garçon suivait, une baguette à la main, il sifflait joyeusement ; en passant, il cria :
— Bonsoir !
Gilbert répondit:
— Bonsoir !
Et il ajouta :
— Tu rentres bien tard, mon garçon.
— Dame ! on a travaillé ;\ la terre tout le jour, je n'ai mené paître qu'à la nuit.
— Où vas-tu?... Est-ce loin?
— Non, là tout proche, au bas de la lande. On voit la maison d'ici, la Fcuillcraic! Vous savez la ferme à Marc Lièvre ?...
— Allons ! Va-t'en avec tes bêtes. Tu n'as pas peur qu'elles s'égarent dans l'obscurité?
— Oh! ben sûr non... Ravaut les connaît, il sait son compte.
— C'est un brave chien, Ravaut, et tu l'aimes bien? demanda Jacqueline intéressée à l'enfant, dont ses yeux, habitués à l'obscurité, distinguaient
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la It'te ronde ébouriffée avec je ne sais quoi de crâne et d'éveillé dans sa façon drôlelte de se camper sur ses petites jambes.
— Oui, c'est un bon chien. Il n'a pas son pareil.
— Il te défendrait contre les loups s'ils venaient t'atlaquer ?
11 se mit à rire :
— N'y en a pas, des loups par ici, mais nous sommes bons amis, nous deux Uavaut, et si seulement ce monsieur-là faisait mine d'être méchant, je n'aurais qu'un mot à dire, il lui sauterait dessus et l'étranglerait.
Gilbert se mit à rire.
— Ne dis pas ce mot, mon garçon. Diantre I ! tu me fais peur.
— Faut pas rire, monsieur. L'autre jour, il a failli dévorer Marc Lièvre, parce qu'il m'avait menacé de son fouet.
— Tu n'es donc pas le fds de Marc Lièvre ?
— Non. Son « gosse », il a pas seulement deux ans. Y a pas longtemps qu'il s'a marié.
— Est-ce un bon maître ?
L'enfant haussa les épaules.
— Y a mieux, y a pire, Quand il a bu, faut pas le regarder.
Les deux promeneurs s'éloignèrent, l'enfant les rappela.
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— Dites donc, monsieur, c'est y que vous seriez un des Arradon?
Gilbert s'arrêta.
— Comment sais-tu mon nom?
— C'est qu'à vous voir marcher, vous avez de la ressemblance avec l'autre.
— Qui, l'autre?... Mon frère ?
— P'têtre bien..., un grand, avec des moustaches qui tombent en bas, et pas trop de cheveux sur le haut de la tête. Il est toujours à rôder par chez nous, rapport à la Cadie.
— Qui est-ce, la Cadie?
— La femme à Marc Lièvre... qu'a promis que s'il l'attrappait avec la Cadie, il l'abattrait d'un coup de fusil.
— Il y regarderait à deux fois avant de tirer, tout de même, n'est-ce pas?
— Je sais point. Quand il a bu, je vous dis, faut pas le regarder. Même qu'il a chargé son fusil devant moi, Y fera bien, votre frère, d'aller chasser par ailleurs. V'ià ce que vous pouvez lui faire savoir.
— Merci de l'avis, mon garçon. Mais ne peux-tn l'avertir, loi-même?
— C'est que je ne le vois guère. Je suis toujours à la lande avec les bêtes, y ne passe pas par là.
— Je lui parlerai, sois tranquille. Tiens, voilà pour toi.
Il lui mit une pièce d'or dans la main et continua sa route. Rien qu'il n'attachât pas une foi absolue aux menaces de Marc Lièvre, il était préoccupé, irrité aussi contre la coupable et incorrigible légèreté de son frère et se promettait de le chapitrer sérieusement ce soir même. Mais, à l'Abbaye, Antoine n'avait pas reparu, et cette absence, à laquelle il n'eût pas pris garde la veille, l'inquiéta ; il passa une partie de la nuit dans l'attente et l'anxiété. Le matin, harassé de fatigue et d'impatience, il monta chez lui pour prendre quelques instants de repos, et dans le petit salon qui séparait sa chambre de celle de Jacqueline, il la vit debout tout habillée dans les vêtements qu'elle avait portés tout le jour. Elle non plus ne s'était pas couchée. Anxieusement elle demanda :
— Est-il rentré ?
Il hocha la tête tristement et lui reprocha avec douceur sa longue veille ; la fatigue cernait ses yeux et dans la clarté grise de l'aube, elle lui parut singulièrement pâle.
— Je vous savais inquiet, dit-elle, je n'aurais pu dormir.
— Vous êtes trop bonne de prendre à votre charge les soucis des autres.
Il parlait d'un ton amolli, très doux, semblait touché ; elle s'enhardit ;
— Tous VOS soucis sont les miens, Gilbert, croyezle ; je connais Antoine bien peu encore, et je lui suis déjà très attachée, parce que...
Il l'interrompit avec un sourire triste :
— Déjà I... si attachée? le coup de foudre, alors... Antoine a de la chance d'avoir su vous plaire à si peu de frais... Maintenant, si vous m'en croyez, vous vous mettrez au lit. Votre pâleur et votre fatigue, quand il vous verra, lui donneraient trop de remords.
Et comme elle restait debout, appuyée au mur, dans une attitude de soumission résignée, il insista avec une vraie sollicitude :
— Je vous en prie, Jacqueline, allez vous reposer. Vous me ferez plaisir.
Elle obéit aussitôt.
Le lendemain, Jacqueline apprit que son mari était parti de bonne heure, sans dire où il allait ; il la priait seulement de se rendre, comme les autres jours, à la Tour d'If, où il tâcherait de la rejoindre. Antoine était toujours absent, Pierre et Rina s'étaient fermés chez eux et Jacqueline déjeuna sans appétit en tête à tête avec sa belle-mère qui geignait et se lamentait sur le peu d'égards de ses fils, partis à droite et à gauche, sans la prévenir, sans souci de son grand âge et de son état maladif; elle répéta la même plainte dans les mêmes termes, à plusieurs reprises, d'un ton de plus en plus désolé et finit par pleurer abondamment dans sa serviette ; son esprit brouillé et vague s'était accroché à celte idée, sans pouvoir en sortir, uniquement occupée du manque
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do procédés, sans s'inquiéter autrement de l'absence ni en chercher les causes. Jacqueline se garda bien de lui parler de la rencontre du petit berger. Il était trop évident que la malheureuse femme était retombée dans les excès dont un sentiment d'amourpropre l'avait préservée les premiers temps du séjour de sa belie-fille, et Jacqueline se félicita presque que Gilbert n'eût pas assisté à ce repas oii sa piété fdiale eût subi une cruelle humiliation. Après le déjeuner, madame Arradon monta chez son fds aîné, avec Jacqueline, et recommença ses lamentations avec une insistance sénile, accompagnée d'une explosion de larmes ; Pierre la brusqua et, loin de la consoler, lui dit plusieurs choses pénibles, sur la claustration volontaire qui la rendait une étrangère dans sa propre maison. Pendant cela, Rina faisait derrière le dos de la vieille dame d'irrévérencieuses grimaces, singeant ses gestes et ses larmes.
Jacqueline avait peine à contenir son indignation.
Dès que madame Arradon se fut retirée, Pierre s'informa d'Antoine ; il était, lui aussi, préoccupé de son absence prolongée.
— Ses fugues les plus longues, disait-il, ne dépassent guère vingt-quatre heures et voici trois jours qu'on ne l'a vu... Il se sera mis dans quelque mauvaise affaire ; il courtise la Cadie, dont le mari est jaloux ; c'est un ivrogne, criblé de dettes... Antoine
ne se tirera pas de là, j'en ai peur, sans y laisser pied ou aile.
Jacqueline raconta les menaces de Marc Lièvre.
Pierre ne croyait pas aux coups de fusil, mais plutôt à quelque traquenard intéressé.
— On sait Gilbert riche et de bonne paye... Où pensez-vous que soit votre mari ?
— Il ne m'a rien dit, mais je présume qu'il s'est mis à la recherche d'Antoine.
— C'est fort probable... A sa place, j'irais frapper tout droit à la porte de Marc Lièvre et lui demanderais hardiment ce qu'il a fait d'Antoine. On l'a peutêtre chambré dans quelque coin, jusqu'à ce qu'il ait consenti à signer un bon billet.
— Pourvu qu'il s'en tire moyennant finances!... Gilbert ne demandera pas mieux que de payer la rançon, j'en suis sûre 1
— Rien d'autre n'est à craindre, je crois- Malgré les assurances de Pierre, Jacqueline était
inquiète, et tout le jour, elle attendit Gilbert à la Tour d'If, dans une impatience de plus en plus anxieuse, à mesure que baissait le soleil. Quand elle eut perdu toute chance de le voir arriver, elle se fit reconduire à l'Abbaye, assaillie de sinistres pressentiments. Le cheval marchait trop lentement à son gré et, plusieurs fois, elle activa le cocher. A la porte de l'Abbaye, elle s'élança:
— Monsieur est-il rentré?
— Pas encore, madame. M. Antoine, non plus. Elle fut obligé de s'appuyer; ses jambes fléchis-
chissaient, subitement molles,
— Qu'est-il arrivé, mon Dieu!... Un accident!... une querelle !... une rixe I
De funèbres visions l'assiégeaient, formaient cercle autour d'elle, un cercle dont son imagination frappée ne pouvait se délivrer. Madame Arradon avait fait dire que, se trouvant indisposée, elle ne se mettrait pas à table . Devant les trois couverts vides le cœur manqua à Jacqueline ; elle s'enfuit, sortit de l'Abbaye et erra, dans la nuit tombante, le long des chemins avoisinants, n'osant s'éloigner de peur que Gilbert ne rentrât par une autre route. A mesure que l'obscurité devenait plus épaisse, son angoisse s'accroissait, et comme une âme en peine, sous le couvert des grands arbres, elle errait ; d'involontaires gémissements lui échappaient. C'est qu'aux pensées lugubres qui l'assiégeaient, une crainte d'autre nature, mais non moins cruelle, s'était jointe, c'est que cette absence sans adieu ni explication ne fût le prélude de l'abandon, de la répudiation ? Disparaître un matin, subitement, et quelques jours plus tard envoyer une lettre de congé, n'était-ce pas ainsi que Gilbert avait procédé quand il avait quitté la Tour d'If pour rentrer seul à l'Abbaye? Alors que lui resterait-il
à elle, s'il était mort ou parti, si elle ne devait plus le revoir? Tout lui manquerait, tout s'efïondrerait autour d'elle ; sa mère ne suffirait pas à lui faire supporter le supplice de vivre. Elle connaissait maintenant toute la place que tenait Gilbert dans sa vie et combien elle l'aimait. Oh ! oui, elle l'aimait ! Elle le sentait trop à l'horrible soufîrance qui brûlait et glaçait tour à tour le sang dans ses veines ; elle le sentait à l'épouvante oîi la jetait la crainte de le perdre. Et comment était-il venu, cet amour invincible dont elle avait si longtemps douté ? Par quelles voies mystérieuses était-il entré dans son âme? Par quelle magie s'en était-il emparé? Jour par jour, à son insu, il avait pris force et conscience et parlait maintenant en maître, avec une autorité suprême. Comment? Pourquoi ? Elle l'ignorait ; ce qu'elle savait, c'est que la vie lui était moins chère que son amour.
La nuit tombée, très noire, enhardissait la désolation de son âme. Le vent secouait les branches qui s'entre-choquaient avec des gémissements plaintifs ; quelque part, une chouette poussait son lugubre appel. Jacqueline sentait autour d'elle comme une escorte de fantômes, d'esprits de malice cruels et railleurs. Sa tète s'exalta, elle eut la vision nette de la haute falaise oii Gilbert avait été tenté par la mort, et, d'un élan instinctif, elle courut dans la direction de la côte, marcha vers ce qui, dans cet
instant d'affolement, lui semblait la fin de tout, le repos sans réveil. Puis, songeant que Gilbert pouvait être rentré, qu'il la cherchait peut-être, l'appelait, qu'il serait mécontent de son absence, du même mouvement instinctif qui l'avait entraînée en avant, elle retourna vers l'Abbaye.
« 11 doit être arrivé, pensait-elle, il l'est 1 Tout à l'heure je vais le voir, et demain je rirai de mes terreurs, de mes folles imaginations. »
Elle courut, trébuchant aux pierres du chemin, et arriva essoufflée devant le haut portail ; elle se souvint du premier soir où elle était venue frapper à cette porte, toute tremblante. Aujourd'hui aucun bruit de fête ne sortait de la vieille demeure sombre.
Gilbert n'était pas rentré. Les domestiques étaient sur pied, un peu alarmés.
— S'il n'y avait que M. Antoine, passe encore ; il ne suit jamais que sa fantaisie. Mais M. Gilbert ne s'absentait que pour rejoindre madame à la Tour d'If, disaient-ils daii$ leur candeur. Faut espérer pourtant qu'il n'y a pas de malheur I
— Dieu est là ! répondait la vieille cuisinière ; il ne voudra pas qu'il arrive de mal à un si brave enfant.
Jacqueline commençait à désespérer, se soutenait à peine et se laissa conduire au salon où elle s'étendit
sur un canapé, dans une prostration absolue, une sorte d'engourdissement cérébral. Elle ne reliait plus ses pensées et souffrait vaguement, dans un état qui n'était ni la veille ni le sommeil, quelque chose comme un avant-goût de l'anéantissement final.
Une lampe voilée éclairait à peine une faible partie de la vaste pièce et, dans les coins restés obscurs, ses yeux hallucinés voyaient passer, apparaître, grandir et disparaître des ligures informes comme il arrive sous l'obsession du cauchemar. Il lui sembla entendre au dehors le portail grincer sur ses gonds, des pas lourds, des voix confuses troublèrent la paix nocturne ; il y eut une rumeur, puis quelqu'un cria :
— 0 Jésus ! Seigneur, il est mort ! Jacqueline se leva en sursaut, toute droite, livide,
la main appuyée à la table :
— Mort I . . . mort 1
Elle ferma les yeux ; tout autour d'elle chancelait dans un vertige ; la porte s'ouvrit sans qu'elle s'en aperçût ; mais une voix, la voix chère entre toutes, elle l'entendit, la voix du bien-aimé :
— Jacqueline ! oîi êtes- vous ?
— Gilbert !
D'un élan, elle fut à lui, s'abattit sur sa poitrine, l'étreiguit avec passion :
— Mon Gilbert ! Est-ce bien vous? Mon amour..., mon seul, unique amour I
Ce cri d'un cœur éperdu, tout frémissant de tendresse exaltée, Gilbert le comprit enfin, ce fut en tout son être comme une flamme de joie :
— Ma femme ! ma chère femme I
Il l'étreiguit avec transport et tout à coup la sentit lourde entre ses bras, évanouie dans le bonheur.
Et quand, sous les tendres appels de son mari, sous ses baisers, elle se ranima :
— Qui donc est mort? demanda-t-elle.
— Personne, grâce à Dieu I L'imprudent Antoine, surpris par Marc Lièvre dans une chaumière où se rendait la Cadie, en est quitte pour une blessure à la cuisse.
— Marc Lièvre a tiré sur lui ?
— Parfaitement. Comme il l'avait dit. Je suis arrivé trop tard pour prévenir l'attentat, assez tôt pour empêcher le mari d'achever sa victime.
— Pourquoi revenir si tard ?
— 11 a fallu chercher un chirurgien, extraire la balle, faire le pansement, trouver une civière, des porteurs... Et, pendant cela, tu étais inquiète, pauvre petite, ma Jacqueline ! Tu m'aimes donc?
— Si je vous aime ! Ah ! Dieu, oui, je vous aime!... Comment n'ai-jc pas su vous le dire plus tôt? Comment, mon Gilbert, n'avez- vous pas su le comprendre? Il y a si longtemps déjà que je vous aime !
— Que de temps perdu pour le bonheur!... Mais il est venu, à la fin, pourtant, ma bien chérie, il est à nous le bonheur, et Dieu sait que nous ne le laisserons plus échapper ! il nous doit une belle revanche !