‹ Idylle nuptialeChapitre 5 sur 6 · GILBERT · texte numérisé non relu

GILBERT

Ainsi toute l'habileté do Jacqueline n'avait eu d'autre efTct que de lui attirer cette réplique d'une mordante ironie sous la politesse des formes. Gilbert ne lui fermait pas sa maison, mais combien étroite et basse la porte qu'il laissait entr'ouverte devant

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elle! Tout l'orgueil de sa race bondissait dans le sang de ses veines, et des larmes, un flot de larmes jaillit de ses yeux. Il ne l'appelait pas, ne la désirait pas, et lui permettait seulement comme à regret de venir s'abriter sous son toit, s'asseoir à sa table, en étrangère, évidemment importune, qui s'impose et que l'on n'ose éconduire, parce qu'on est galant homme. Eh bien, elle n'accepterait pas ce rôle humilié et saurait tout soufïrir plutôt que de s'abaisser à ce point. Elle provoquerait au besoin une séparation légale, rejetterait tous les avantages de fortune, de luxe, lui renverrait jusqu'à ses bijoux. Elle arracha sa bague de fiancée, l'étincelant joyau qu'elle ne quittait guère. Elle ouvrit ses tiroirs, réunit ses écrins, et ses larmes séchèrent seulement alors qu'elle eut fait du tout un paquet qu'elle se proposa de lui renvoyer le soir même et sur lequel, d'une écriture illisible, fiévreuse, emportée, elle inscrivit l'adresse de Gilbert. Cet effort ] 'épuisa ; elle tomba presque défaillante sur le pied de son lit, y resta quelque temps anéantie; son anneau de mariage restait à son doigt, elle n'eut pas le courage de l'enlever, et le baisa même, comme si sa colère, son indignation, le désespoir, étaient sans force contre le symbole bénit. « Il saura, du moins, pensait-elle, quand je lui aurai tout rendu que ce n'est pas par basse convoitise que je m'étais donnée; il reconnaîtra qu'il m'a méconnue, calomniée et

peut-être il aura des regrets. Ah! que je voudrais qu'il eût des regrets de sa dureté, de son injustice! » Elle s'exalla sur cette idée, une flamme colorait ses joues, mettait des étincelles en ses doux yeux profonds, où se reflétaient les nuances mobiles de son âme. « Oui, tout serait bientôt fini entre eux ; dans quelques années ce serait comme s'ils ne s'étaient pas connus... Que c'est triste la vie! » Un sanglot la secoua, elle voulut se lever, aller respirer à la fenêtre. Dans sa marche agitée, sa robe effleura un papier tombé à terre, la lettre d'Henriette, elle la ramassa, confuse de l'avoir oubliée, et, toute vibrante encore, elle s'assit et déplia le papier :

« As-tu donc le don de seconde vue, chère petite sœur? Ta tendresse sait-elle lire à travers l'espace les secrètes pensées, celles que l'on se cache à soimême, que l'on voudrait ignorer à jamais? Qui t'a dit que je fusse triste ? Quelle trace involontaire as-tu saisie des soucis qui me rongent ! Dieu sait que je voulais ne t'en rien révéler et que, malgré ta clairvoyance, j'aurais gardé mon secret, si les circonstances n'étaient devenues accablantes ; je n'ai plus le courage de me taire, et à qui me confier sinon à toi! Ma mère est malade, impuissante à me venir en aide; mon père s'y refuserait et trouverait dans mon cri de détresse des raisons nouvelles de nous haïr

davantage. Ma Jacqueline, hélas! je ne suis point heureuse, et pourtant Georges m'aime toujours; il est bon, et ce n'est pas sa faute si son caractère a des défauts qui font de ma vie un tourment sans repos. Les qualités charmantes qui nous ont tant séduites ont leurs revers, dont nous ne nous doutions pas ; comment penser que ces qualités brillantes pussent être un obstacle au bonheur ! Nous nous étions bien aperçues que la légèreté souriante de son esprit, son heureuse insouciance au milieu des soucis du travail, des difficultés de la vie, faisaient place parfois à la plus taciturne mélancolie, bientôt dissipée par le premier rayon de soleil ; et tout nous plaisait dans cette instabilité d'humeur, dans la succession rapide d'impressions contraires exprimées avec une verve pittoresque, un imprévu déconcertant; sa gaieté intrépide nous semblait de la vaillance, et sa misanthropie le signe de la profondeur de ses pensées. Il est bien tel que nous l'avons connu et ne nous a rien caché de ses défauts ; la faute est à nous de n'avoir pas su prévoir. Et de quoi nous eùt-il servi de prévoir, puisque je l'aimais et que je le chéris encore de tout mon cœur? Et pourtant, aux prises avec les épreuves sévères de la vie, le rire irréfléchi et sans raison devient cruel, les saillies drôles, le badinage gouailleur, irritent commme un défi au bon sens ; on serait tenté de conclure à un manque de cœur, quand

arrivent la bourrasque noire, les pensées sinistres devant une toile barbouillée dans une rage d'impuissance ou crevée d'un coup de poing; je n'ose te dire de quelles terreurs je suis assaillie. Que de nuits déjà j'ai passées dans l'insomnie, dans l'épouvante, dans de courts sommeils hantés de cauchemars, de visions lugubres, frissonnant au moindre bruit et priant Dieu que le pauvre petit être qui bientôt doit venir ne porte pas la marque de nos terribles angoisses!... Et ce n'est pas tout; il faut bien te l'avouer, la mauvaise chance s'est abattue sur nous; la peinture languit dans un incompréhensible marasme, les tableaux ne se vendent pas et les commandes sont presque nulles. Georges n'est pas le seul qui souffre, la crise est générale. Il travaille à une grande toile pour le prochain Salon et se flatte d'obtenir quelque récompense qui le mette hors de pair. D'ici là, il faut vivre pendant près d'une année, vivre d'expédients, de privations, d'humiliantes avanies ; nous avons des dettes, pas bien grosses, mais certains créanciers nous pressent impitoyablement. Georges a cédé à vil prix ses tableaux, ses dessins, jusqu'à des ébauches; une partie de notre mobilier a pris le chemin de la salle des ventes. Nous n'avons plus rien, que la toile inachevée, sur quoi nous édifions toutes nos chances d'avenir. Ah! chérie, tu as reçu la meilleure part et

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je remercie Dieu qui t'a confiée aux mains d'un mari tel que Gilbert, non pas un charmant et décevant artiste, mais un homme! Ah! vois-tu, Jacquehne, quand l'argent manque à la maison, qu'on ne sait où prendre son dîner et que le créancier frappe à la porte, les lazzi les plus spirituels déconcertent le courage au lieu de l'exalter, les meilleures charges et les caricatures n'arrachent même pas un sourire : elles font pleurer au contraire.

« Dans notre détresse, j'ose à peine te le dire, j'ai pensé à Gilbert. »

La lettre échappa aux doigts glacés de Jacqueline ; depuis un moment, elle pressentait ce qui allait venir, son sang et sa chair en frissonnaient d'angoisse. Recourir à Gilbert au moment où elle rêvait de se réhabiliter à ses yeux par le désintéressement le plus manifeste, au moment où elle rêvait cette revanche à sa fierté méconnue ! « Impossible, impossible ! Henriette ne sait pas ce qu'elle me demande, elle me croit heureuse, adorée, toute-puissante, et je suis la plus misérable des femmes, oubliée, repoussée, dédaignée. » Des soubresauts de révolte secouaient tous ses nerfs. Elle avait hérité l'âme violente de son père, et sa douceur coutumière était la conquête toujours poursuivie d'une volonté patiente ; cette fois, l'épreuve dépassait ses forces. Elle gémissait presque

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à haute voix : « Impossible !... je ne veux pas !.,. je ne le puis ! » S'humilier devant l'homme qui la répudiait, implorer, le front dans la poussière, sa libéralité, tendre la main quand déjà on la soupçonnait de calcul avilissant ! demander l'aumône à celui qui, l'ayant payée le prix demandé, ne se souciait plus d'elle et la laissait au vendeur comme une marchandise frelatée! « Non, jamais! » Elle répétait ce mot sans se lasser : « Jamais ! jamais! » Mais alors?... Le cri désespéré de sa sœur resterait iuexaucé ; il lui semblait l'entendre de loin gémir dans un sanglot : « Qu'as- tu fait de moi? qu'as-tu fait d'Henriette? tu pouvais nous sauver, un mot sufïisait, ton orgueil, ton égoïste orgueil nous a précipités dans l'abîme. » Elle releva la lettre et reprit la suppliante lamentation.

« Gilbert est bon, il est riche, il t'adore. » — Hélas ! hélas ! soupira Jacqueline.

« Ses yeux, son sourire, tout son être se transfigure quand on prononce ton nom. S'il voulait nous faire une avance de fonds, quelques milliers de francs nous suffiraieut jusqu'au printemps prochain. Georges pourrait achever son tableau et le vendre. Pour vous, quelques milliers de francs, c'est peu de chose; pour nous, c'est la vie ! Oui, Jacqueline, la vie ; il y a des

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jours où nous avons manqué du nécessaire... Hier, Georges m'a dit : « Si j'étais mort, ton père te pardon- » nerait, et te recueillerait avec ton enfant. » J'ai frémi d'horreur et n'ai pu dormir de la nuit. Mais à quoi bon t'attrister du détail de notre lamentable misère ? Je connais ton cœur et te bénis à l'avance.

» Ta malheureuse

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