VIEUX EPOUX. 3S
Mais comme deux ormeaux cramponnés à la crête D'un cap rasé, devant la formidable mer, S'enlacent en silence aux coups de la tempête Et, pliant à la fois, sentent leur vieille tête S'élaguer de niveau comme au tranchant d'un fer,
Toujours on les a vus, d'une même attitude. Enchaînés au labeur, enchaînés à l'amour, Attendre, en se courbant, la lente lassitude Qui, d'une main égale écrasant leur dos rude. Les livrait au Destin plus brisés chaque jour.
La terre, devant eux entr'ouverte et vorace.
Par degrés les rappelle entre ses bras jaloux !
Tant qu'ils ont pu, voûtés, mais debout, sur la place
Ils ont lutté. Saisis enfin d'un froid de glace.
Ils sont tombés, tremblants, sur leurs maigres genoux.
Restez ainsi, restez, martyrs! Comme une cendre Qui croule à bas d'un coup au seul toucher de l'air, La Mort, la bonne Mort qui se fit bien attendre, N'aura qu'à vous pousser du doigt pour vous étendre Sur ce roc qui vous fut si cruel et si cher !
Des voisins ramassant vos pioches ébréchées Creuseront, sans rien dire, aux fraîcheurs d'un beausoir, Un grand trou sous le corps des victimes couchées, Comme on fait au soldat, dans les herbes tachées, Son lit d'honneur sous l'arbre où le coup l'a fait choir.
Le monde à d'autres saints garde ses chants de gloires. Qui parlera de vous, quatre jours écoulés. Sinon ce gros voisin, l'aubergiste aux mains noires, Qui bavarde là-bas, embrouillant vingt histoires, La cruche au poing, devant les piétons attablés?