A AUGUSTE BARBIER
Si longtemps que la Mer, furieuse et déserte, Puisse, à travers l'efFroi de l'immensité verte,
Pousser la course des grands mâts, Je sais qu'elle est bornée, et qu'un pied dans les fleuves, Là-bas, mille cités, ceignant leurs robes neuves,
Aux matelots tendent les bras.
Les savants ont pesé la masse de ses ondes ; Aujourd'hui le pilote y peut perdre ses sondes,
Demain il touchera le fond.
Partout le roc est dur. Partout l'algue livide Roulera les vaincus de l'orage homicide
Dans un linceul sûr et profond.
La Mer n'étonne plus le vol de nos pensées ; J'entreprends en chantant les longues traversées
Comme l'oiseau qui voit le bord.
Le gouffre mugissant n'a rien qui me confonde, Puisqu'aux deux bouts la Terre, immobile et féconde.
Fleurit dans la paix, et s'endort.
Peuples des jours anciens, ô races ignorantes, Quand vous tombiez, le cœur déchiré d'épouvantes,
A genoux devant les flots bleus.
Oui, l'espace était beau, car il était sans bornes; Vos terreurs, pour combler ces solitudes mornes,
Accumulaient en vain des dieux !
L'Homme a grandi ! Ses bras étreignent la Nature. La vierge formidable a perdu sa ceinture :
Ils s'aiment sans honte et sans peurs.
Et, Colomb, se penchant sur sa rame obstinée, Et Newton, rappelant la marée étonnée,
Ont chassé nos rêves ailleurs.
La Mer, la grande Mer, désormais trop petite, Ne peut plus contenir Pâme ardente qu'irrite
Tout obstacle et toute prison ; Le vent joyeux et fort qui déploîra nos ailes Monte; il ne souffle plus qu'aux plaines éternelles
Des firmaments sans horizon.
En haut! En haut! Les cieux restent libres encore. Nul n"a trempé sa lèvre aux sources de l'aurore;
Les astres, semés d'océans.
Ne sont qu'une poussière en désordre amassée Sur la route éclatante où la libre pensée
S'enfonce par essors géants.
L'Espérance esc parcie au tond des blanches nues; L'extase et la terreur des choses inconnues
N'habitent plus dans notre jour ; Mais d'étode en étoile on peut toujours poursuivre Ces spectres fugitifs dont l'attente fait vivre,
Le Bonheur, la Vertu, l'Amour.
En haut ! En haut ! Là dort cette sainte planète Où les dieux fatigués que la terre rejette
Trouvent un exil respecté, Où les beaux Immortels, nourriciers de l'Hellade, Embrassent les vieux Saints dont l'œil doux et malade
Leur enseigne la charité.
Océan, Océan, à ces pays, sublimes Oses-tu comparer tes risibles abîmes
Qu'en jouant fendent nos vaisseaux?
Roi captif, pleure en paix dans ta prison glacée ; L'ertVoi de l'infini, la divine pensée
Ont déserté tes belles eaux.
Mes yeux inassouvis par l'éclat de tes grèves
Dans un trou de mon toit voient flotter plus de rêves
Qu'en ton étroite immensité ; Le Ciel universel enveloppe le monde, Et le Ciel ouvre à l'âme une route féconde
Vers l'insondable Eternité!
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