‹ Idylles et chansonsChapitre 2 sur 55 · LA CLEF DES CHAMPS · texte numérisé non relu

LA CLEF DES CHAMPS

VOX MARIS

'( Mer, éternelle Mer, source antique des rêves, " Où prends-tu cette voix, cette éternelle voix '( Qui, tout un jour, couvrant le bruit des heures brèves. X Attache nos pieds lents au sable nu des grèves, < De vie et de repos nous enivre à la fois ?

* OÙ prends-CLi ces soupirs, ces rumeurs étouftces, « Qui, tout à coup, vers toi, précipitent les coeurs, a Comme si, dans les plis des vagues échauffées, « Allait bondir encor l'essaim rieur des Fées, « Ou se dresser Vénus, ouvrant ses bras vainqueurs

« Qui t'enseigna le cri des Passions amères,

« Le Désespoir plaintif, le Doute sanglotant,

u Comment chante l'enfant, comment pleurent les mères,

« Toi qui, devinant l'homme en toutes ses misères,

« Lui sais parler toujours la langue qu'il entend r*

« L'Humanité mobile et la Terre féconde (( Semblent t'avoir admise en leurs entretiens sourds « Pour grossir, à l'envi, ta musique profonde : « Notre âme vit, notre âme ardente et vagabonde, « Dans tes brusques sursauts de haines et d'amours !

VOX MARIS

« Le fier soldat n'a pas, sous l'atroce mitraille,

« Connu de hurlements, ni de fracas pareil

« A ceux des flots armés, quand, rangés en bataille,

« Ils chargent au galop l'écumante muraille

'( Où leurs glaives aigus se brisent au soleil!

« Jamais, sur un lit d'or, une jeune maîtresse, « D'un baiser si profond n'entoura son amant, « Qu'il n'en puisse oublier la triomphante ivresse, « Quand le vent matinal sous sa lente caresse « Eveille la chanson de l'abîme dormant !

« Et si l'ouragan hurle au travers des ténèbres, « Comme un grand criminel fouetté par ses remords, « Le vieillard, blanc d'effroi, sent frémir ses vertèbres, « En écoutant monter dans ces appels funèbres « Le râle amoncelé de tous les siècles morts !

« O Mer, n'est-ce pas toi qui nous redis encore

« Les frissons de la plaine et la plainte des bois,

« L'invisible babil des nids, joyeux d'éclore,

« Le grand fracas des chars dans la cité sonore?..

« Mer, éternelle Mer, qui t'a donné ces voixî^ »

Comme un berger, le soir, qui rassemble ses bêtes Et fredonne, en marchant, un refrain calme et doux, Voici que, d"un grand geste écartant les tempêtes, La Géante a courbé ses innombrables têtes, Elle parle, et j'entends sa parole à genoux :

« De quoi t'étonnes-tu, fragile créature r^

« Ne te souvient-il plus que le soleil et moi

« T'avons pétrie un jour dans mon écume impure?

« J'ai porté le chaos dans ma large ceinture;

« Le monde que j'ai fait s'agite sous ma loi.

VOX MARIS

'( Non, tu ne peux compter, dans ta langue éphémère, " Tout ce qu'il me fallut de jours laborieux '( Pour mûrir dans mes lianes le germe de la Terre, « Ni quelle joie auguste emplit mon cœur de mère '( Quand l'enfant espéré s'élança vers les cieux !

«■ Les astres qui passaient frémirent de surprise

« Quand, tout à coup, le peuple inconnu des grands monts

« En cercle, lentement, se leva sous la brise,

« Et dans mes flots troublés traînant sa robe grise

« Salua le soleil qui les baisait aux fronts.

« Et les fleurs, et les bois pleins d'odeurs et d'ombrages. « Avant d'escalader les hardis horizons, ('■ Se nourrirent longtemps du sel de mes rivages ; « Les murmures qu'on voit courir dans les feuillages '( Ne sont qu'un souvenir de mes vieilles leçons !

IDYLLKS ET CHANSONS.

« Après l'insecte, après l'aigle altère de flamme, « Et les lions vaillants, l'homme naquit enfin, « Libre, buvant l'espace, et riant à la femme ! « Quand je vis dans ses yeux briller toute mon âme, <( Un vaste orgueil me prit : je retermai mon sein.

« Mais je vis au milieu de mon œuvre vivante,

« Satisfaite, attentive à son moindre besoin.

« La nue, aux urnes d'or, ma docile servante,

'( Chaque jour vient puiser dans ma fraîcheur mouvante

" La vie et la santé qu'elle répand au loin.

« Ma brise l'accompagne et l'aide en ses ouvrages ; « Toutes deux, au retour, me content le matin « Ce qu'elles ont trouve dans leurs féconds voyages, « Si ma race prospère, et ce qu'il faut d'orages '( Aux sillons altérés où doit fleurir le pain.

VOX MARIS

« Les fleuves agités, les discrètes rivières

« Ne s'endorment jamais dans la paix de mes bras,

'( Sans m'avoir répété les rondes familières,

" Et les bruits de travail, et les clameurs guerrières

(( Dont leurs échos pensifs se sont chargés là-bas !

C'est ainsi qu'en mon sein lentement s'amoncelle L'admirable trésor des rires et des pleurs ; Toute âme, entrant chez moi, s'y trouvera chez elle ; Pour parler aux heureux ma joie est éternelle, J'ai des compassions pour toutes les douleurs.

« Seule aussi, je connais la formidable histoire

« Des temps qui ne sont plus et des peuples divers ;

« Et le savant, debout sur le haut promontoire,

« Peut lire, en lettres d'or, au fond de ma mémoire,

« Le poëme sacré du naissant Univers.

« Pour vous tous, j'ai gardé mon amour maternelle;

« Naissez, vivez, aimez sous le Soleil de feu!

« Devant l'Humanité nous faisons sentinelle,

« Lui, l'invincible époux, moi, l'épouse fidèle,

« Lui, l'œil éblouissant, moi, la bouche de Dieu ! »

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