LA CLEF DES CHAMPS
VOX MARIS
'( Mer, éternelle Mer, source antique des rêves, " Où prends-tu cette voix, cette éternelle voix '( Qui, tout un jour, couvrant le bruit des heures brèves. X Attache nos pieds lents au sable nu des grèves, < De vie et de repos nous enivre à la fois ?
* OÙ prends-CLi ces soupirs, ces rumeurs étouftces, « Qui, tout à coup, vers toi, précipitent les coeurs, a Comme si, dans les plis des vagues échauffées, « Allait bondir encor l'essaim rieur des Fées, « Ou se dresser Vénus, ouvrant ses bras vainqueurs
« Qui t'enseigna le cri des Passions amères,
« Le Désespoir plaintif, le Doute sanglotant,
u Comment chante l'enfant, comment pleurent les mères,
« Toi qui, devinant l'homme en toutes ses misères,
« Lui sais parler toujours la langue qu'il entend r*
« L'Humanité mobile et la Terre féconde (( Semblent t'avoir admise en leurs entretiens sourds « Pour grossir, à l'envi, ta musique profonde : « Notre âme vit, notre âme ardente et vagabonde, « Dans tes brusques sursauts de haines et d'amours !
VOX MARIS
« Le fier soldat n'a pas, sous l'atroce mitraille,
« Connu de hurlements, ni de fracas pareil
« A ceux des flots armés, quand, rangés en bataille,
« Ils chargent au galop l'écumante muraille
'( Où leurs glaives aigus se brisent au soleil!
« Jamais, sur un lit d'or, une jeune maîtresse, « D'un baiser si profond n'entoura son amant, « Qu'il n'en puisse oublier la triomphante ivresse, « Quand le vent matinal sous sa lente caresse « Eveille la chanson de l'abîme dormant !
« Et si l'ouragan hurle au travers des ténèbres, « Comme un grand criminel fouetté par ses remords, « Le vieillard, blanc d'effroi, sent frémir ses vertèbres, « En écoutant monter dans ces appels funèbres « Le râle amoncelé de tous les siècles morts !
« O Mer, n'est-ce pas toi qui nous redis encore
« Les frissons de la plaine et la plainte des bois,
« L'invisible babil des nids, joyeux d'éclore,
« Le grand fracas des chars dans la cité sonore?..
« Mer, éternelle Mer, qui t'a donné ces voixî^ »
Comme un berger, le soir, qui rassemble ses bêtes Et fredonne, en marchant, un refrain calme et doux, Voici que, d"un grand geste écartant les tempêtes, La Géante a courbé ses innombrables têtes, Elle parle, et j'entends sa parole à genoux :
« De quoi t'étonnes-tu, fragile créature r^
« Ne te souvient-il plus que le soleil et moi
« T'avons pétrie un jour dans mon écume impure?
« J'ai porté le chaos dans ma large ceinture;
« Le monde que j'ai fait s'agite sous ma loi.
VOX MARIS
'( Non, tu ne peux compter, dans ta langue éphémère, " Tout ce qu'il me fallut de jours laborieux '( Pour mûrir dans mes lianes le germe de la Terre, « Ni quelle joie auguste emplit mon cœur de mère '( Quand l'enfant espéré s'élança vers les cieux !
«■ Les astres qui passaient frémirent de surprise
« Quand, tout à coup, le peuple inconnu des grands monts
« En cercle, lentement, se leva sous la brise,
« Et dans mes flots troublés traînant sa robe grise
« Salua le soleil qui les baisait aux fronts.
« Et les fleurs, et les bois pleins d'odeurs et d'ombrages. « Avant d'escalader les hardis horizons, ('■ Se nourrirent longtemps du sel de mes rivages ; « Les murmures qu'on voit courir dans les feuillages '( Ne sont qu'un souvenir de mes vieilles leçons !
IDYLLKS ET CHANSONS.
« Après l'insecte, après l'aigle altère de flamme, « Et les lions vaillants, l'homme naquit enfin, « Libre, buvant l'espace, et riant à la femme ! « Quand je vis dans ses yeux briller toute mon âme, <( Un vaste orgueil me prit : je retermai mon sein.
« Mais je vis au milieu de mon œuvre vivante,
« Satisfaite, attentive à son moindre besoin.
« La nue, aux urnes d'or, ma docile servante,
'( Chaque jour vient puiser dans ma fraîcheur mouvante
" La vie et la santé qu'elle répand au loin.
« Ma brise l'accompagne et l'aide en ses ouvrages ; « Toutes deux, au retour, me content le matin « Ce qu'elles ont trouve dans leurs féconds voyages, « Si ma race prospère, et ce qu'il faut d'orages '( Aux sillons altérés où doit fleurir le pain.
VOX MARIS
« Les fleuves agités, les discrètes rivières
« Ne s'endorment jamais dans la paix de mes bras,
'( Sans m'avoir répété les rondes familières,
" Et les bruits de travail, et les clameurs guerrières
(( Dont leurs échos pensifs se sont chargés là-bas !
C'est ainsi qu'en mon sein lentement s'amoncelle L'admirable trésor des rires et des pleurs ; Toute âme, entrant chez moi, s'y trouvera chez elle ; Pour parler aux heureux ma joie est éternelle, J'ai des compassions pour toutes les douleurs.
« Seule aussi, je connais la formidable histoire
« Des temps qui ne sont plus et des peuples divers ;
« Et le savant, debout sur le haut promontoire,
« Peut lire, en lettres d'or, au fond de ma mémoire,
« Le poëme sacré du naissant Univers.
« Pour vous tous, j'ai gardé mon amour maternelle;
« Naissez, vivez, aimez sous le Soleil de feu!
« Devant l'Humanité nous faisons sentinelle,
« Lui, l'invincible époux, moi, l'épouse fidèle,
« Lui, l'œil éblouissant, moi, la bouche de Dieu ! »