‹ Idylles et chansonsChapitre 30 sur 55 · COLLINES TOSCANES · texte numérisé non relu

COLLINES TOSCANES

Sur ce roc, Galilée écoucait, vieux et morne, Comme des chars au cirque emportés vers la borne Les astres haletants craquer sur leurs essieux; Ces durs cyprès Font vu, fier de sa solitude, A sa bêche de fer appuyant son pied rude, Ouvrir d'un long regard le long voile des cieux.

Des lauriers étaient là, non moins verts et tranquilles. Quand le Dante à leurs pieds, las des clameurs serviles, S'agenouillait devant son Dieu, son seul recours. Et, tourné tout entier vers l'ingrate Florence, Sous son crâne d'airain refoulait en silence Un orage grondant de haines et d'amours.

Ici rêva Pétrarque^ et Virgile peut-être, Virgile en ce ravin s'assoupit sous un hêtre Aux tintements épars des chevreaux bondissants ; Avant eux, après eux, des hommes que j'ignore. Qui n'ont pas au temps sourd jeté de nom sonore. En foule ont piétiné ces routes en tous sens.

Ah! qui que vous soyez, vieux bergers, belles femmes, Poètes saints, vous tous qui portiez mêmes âmes Sous la mobilité des langages divers, Romains vêtus de cuir, Toscans traînant la soie, Tous, un élan vous prit de grande et saine joie Quand l'éternel soleil rouvrit les bourgeons verts!

Comme à moi, ce ciel frais vous fit dresser la tête. L'alouette lança dans votre oreille en fête Ce trille de cristal qui tinte encor dans l'air. Et vos douleurs fuyaient déjà comme les miennes, Vers la mer calme, avec le rire des fontaines Qui baisent, en courant, leurs roseaux nés d'hier.

Car nul ne connaîtra de passion si forte

Qui n'ait au même lieu, qui n'ait, de même sorte.

Avant lui, par milliers, agité des vivants;

Ce qui bondit en moi, ce matin, d'allégresses.

N'est-ce pas le frisson de vos fortes jeunesses,

Races à naître, encore éparses dans les vents?

COLLINES TOSCANES. çi

Des bonheurs d'autrefois goûtés à cette place Mon bonheur se grossit en moi, l'homme qui passe, Comme un fleuve gonflé d'innombrables torrents : Tel, j'ai senti dans l'ombre, aux heures de souffrance, D'autres pleurs que les miens m'envahir par avance; Mon âme universelle a gémi dans le temps!

Invisibles amis, ô familles sans nombre De pâles oubliés qu'a repris la nuit sombre, D'inconnus, que ses flancs ont peine à retenir, Germes, débris, roulés dans l'insondable espace. Par ce beau jour de mai, frères, je vous embrasse, Au fond du passé vaste, et du vaste avenir!

Villa deir Ombrellino. iS66.

Md

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