L'EBAUCHE
Sjir xine statue viachevée de Michel^Ange
A CHARLES BLAXC.
Comme un agonisant caché, les lèvres blanches, Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches Soulèvent par endroits les grands plis distendus, Au fond du bloc taillé brusquement comme un arbre, On devine, râlant sous le manteau de marbre, Le géant qu'il écrase et ses membres tordus.
i6H IDYLLES ET CHANSONS.
Impuissance ou dcgoûc, le ciseau du vieux maîcre N'a pas à son captif donné le temps de naître; A l'àme impatiente il a nié son corps! Et, depuis trois cents ans, l'informe créature. Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure. Du coude et du genou fait d'horribles efforts.
Sous le grand ciel brûlant, près des noirs térébinthcs. Dans les fraîches villas et les coupoles peintes, L'appellent, vainement, ses aînés glorieux! Comme un jardin fermé dont la senteur l'enivre, Le maudit \n[: la vie, il s'élance, il veut vivre... Arrière! Où sont tes pieds pour t'en aller vers euxr*
\'a, je plains, je comprends, je connais ta torture. Nul ouvrier n'est rude autant cjue la Nature; Nul sculpteur ne la vaut, en ses jeux souverains. Pour encombrer le sol d'inutiles ébauches Qu'on voit se démener, lourdes, plates et gauches, Sous le destin manqué qui leur brise les reins.
L'EBAUCHE. . ifîp
Elle aussi, dès l'aurore, elle chance et se lève, Pour pétrir au soleil les formes de son rêve, Avec ses bras vaillancs, dans Targile des mores ; Puis, tout d'un coup, lâchanc sa besogne, en colère. Pêle-mêle, en un coin, les jette à la poussière, Avec des moitiés d'âme et des moitiés de corps.
Nul ne les comptera, ces victimes étranges, Risibles avortons trébuchant dans leurs langes, Qui tâtent le vent chaud de leurs yeux endormis. Monstres mal copiés sur de trop beaux modèles Qui de leur cœur fragile, et de leurs membres grêles, S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis !
Vastes foules d'humains flagellés par les fièvres ! Ceux-là, tous les fruits murs leur échappent des lèvres. La marâtre brutale en finit-elle un seul? Non. Chez tous le désir est plus grand que la force ; Comme l'arbre, au printemps, veut briser son écorce. Chacun, pour en jaillir, s"agite en son linceul.
Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue,^ Ta force, à ce combat, doit-elle être abattue?* As-tu soif, à la fin, de ce muet néant Où nous dormions si bien dans les roches inertes, Avant qu'on nous montrât les portes entr'ouvertes De l'ironique Eden qu'un glaive nous défend }
Oui, nous sommes bijn pris dans la matière infâme :
Je n'allongerai pas les chaînes de mon âme.
Tu ne sortiras pas de ton cachot épais !
Quand l'artiste, homme ou dieu, lassé de sa pensée.
Abandonne au hasard une œuvre commencée.
Son bras indifférent n'y retourne jamais.
Pour nous le mieux serait d'attendre et de nous taire Dans le moule borné qu'il lui plut de nous faire. Sans force et sans beauté, sans parole et sans yeux. Mais non ! le résigné ressemble trop au lâche, Et tous deux vers le ciel nous crîrons sans relâclie. Maudissant Michel-Ange, et réclamant des dieux!
Florence, 1865.