SYRINX ET PAN
Syrinx était anciennement Une bergère jeune et belle.
Gardant ses brebis sagement, Jouant avec son chien fidèle.
Chantant parfois modestement Une chanson nouvelle.
Et fuyant tout engagement .
Pan, qui voyait cette cruelle Comme il nous voit présentement, Devint épris d'amour pour elle, Et se promit facilement.
De dompter sa fierté rebelle.
Pour les dieux, vaincre une mortelle, Paroît l'ouvrage d'un moment.
Il lui parla de son tourment :
Mais Syrinx, avec un sourire.
Dit qu'il se plaignait vainement.
Et qu'un dieu fait comme un satyre Ne serait jamais son amant ,
64 SVRINX ET PAN
Pan, courroucé de cet outrage.
Veut la saisir entre ses bras ; Elle court au prochain rivage.
Et tombe, en faisant un faux pas, Parmi les joncs d'un marécage.
Le dieu brise tous les roseaux... Mais, hélas 1 il voit la Bergère, Transformée, en tige légère.
Périr sous les coup de sa f aulx I Alors, honteux de sa furie.
Il joignit ces joncs inégaux.
Et son souffle, à leurs chalumeaux.
Cherche encor à rendre la vie.
Le printems parfumé des plus douces odeurs,
Est descendu des cieux sur un trône de fleurs.
Le redoutable hiver, à la faveur des ombres,
Vient quelquefois encor visiter nos climats :
On l'a vu dans les champs ouvrir ses ailes sombres,
Et montrer à l'aurore un voile de frimats:
Les orages grondaient, dans les forêts plaintives,
Et l'océan battu par les vents en courroux,
Avec un bruit affreux retombait sur ses rives.
Mais le printems sourit, et l'air devient plus doux.
Le char doré du souverain des ondes Sillonne en paix le sein des flots amers. On voit bondir sur ces plaines profondes Et les tritons et les filles des mers : Du haut des monts, les folâtres Naïades Versent leurs eaux en brillantes cascades ; Et les Silvains, les Faunes, les Driades
Dansent en foule au bruit de leurs concerts. C'est maintenant que les coeurs se confondent. Que les soupirs et les yeux se répondent, Que les amours régnent sur l'univers I Dans ce beau jour, la terre fécondée, Par son hymen avec le dieu des airs, De toutes parts jette ses rameaux verds Et boit les flots d'une céleste ondée.
"Vénus donne aux vergers l'éclat de leurs couleurs ;
C'est elle qui nourrit de ces douces mamelles
Tous ces germes nouveaux d'où s'échappent les fleurs,
Et que les vents légers caressent de leurs aîles.
Vénus a prodigué les perles du matin,
Qui de la jeune rose ont fait enfler le sein ;
Sous des berceaux de myrte elle a conduit les Grâces :
L'amour nu, désarmé, badine sur ses traces.
Qui croira que sans traits il est moins dangereux ?
Nymphes 1 défiez-vous de son air d'innocence !
Craignez sur-tout l'Amour quand il est sans défense !
S'il paraît moins à craindre, il ne blesse que mieux.
Du monde heureux n'altère point la joie I
Chaste Diane I épargne nos forêts !
Sur ces oiseaux dont la voix se déploie,
Qu'aucun chasseur n'ose lancer des traits !
Vénus voudrait t'inviter à sa fête ;
Mais ta pudeur rougirait de ses yeux.
Durant trois nuits, son cortège amoureux,
Le thyrse en main et les fleurs sur la tête,
LA VEILLÉE DE VÉNUS 6j
Parcourt des bois les sentiers ténébreux. Là vont errer les Nymphes des campagnes, Celles des eaux, et celles des montagnes ; Paies et Flore y portent leurs bouquets, Bacchus y vient ; et par un chant profane. Le dieu des vers anime nos banquets.
Fuis cette orgie ! éloigne toi, Diane ! Laisse Vénus habiter les bosquets !
L'éther s'est répandu dans les veines du monde ;
Il y fait circuler son feu générateur :
Les germes sont remplis de sa molle chaleur.
Et par mille canaux la sève se féconde.
Le beau lilas, chargé de ses touffes en fleur,
Laisse à peine flotter sa modeste verdure :
Le muguet argenté, la violette obscure,
Embaument les gazons de leur douce vapeur.
O ! comme les berceaux sont baignés de fraîcheur !
Quel frémissement sourd, quel murmure enchanteur
Se mêlent sous leur voûte au bruit de ces haleines !
La tourterelle, aux échos d'alentour.
Fait le récit de sa peine amoureuse :
Le rossignol, loin des rayons du jour.
Confie aux bois sa plainte harmonieuse ; Sur le genêt, sur la rose épineuse.
Tout vit, tout aime, et tout chante l'Amour. Fils de Vénus ! le printemps t'a vu naître. C'est au milieu de nos vertes forêts,
C'est sur les monts, dans un vallon champêtre, Que faible encor, tu fis voler tes traits : Bientôt ton arc épargna les génisses ; Il s'esseya sur de tendres beautés, Sur le jeune homme épris des voluptés, Sur les guerriers couverts de cicatrices, Sur les vieillards vers la tombe emportés. Par toi, la vierge innocente et craintive Sut endormir ses jaloux surveillans.
Et se glïssant dans sa marche furtive, Vers son ami, guida ses pas tremblans.
Descends, Amour ! descends à notre orgie ! Mais viens sans arme, éloigne ton flambeau ; Veille aux bergers, veille à la bergerie ; Que le pasteur laisse errer son troupeau, Et que la main qui tournoit le fuseau Cueille aujourd'hui les fleurs de la prairie !
Que j'aime de ces bois le tranquille séjour ! Que le calme profond de cette allée obscure
Convient aux peines de l'amour !...
J'y viens pleurer une parjure :
Heureux du moins, heureux qui peut verser des pleurs
Sous les yeux de son inhumaine !
Mais plus heureux celui qui, las de ses rigueurs,
Peut se donner une autre chaîne !
Vous le savez, hêtres touffus, Et vous, pins consacrés au dieu de l'Arcadie 1 Et vous, autres témoins de mes regrets perdus ! Quels maux ne m'a point fait ma superbe ennemie ! Que n'ai-je point souffert de ses soupçons jaloux,
De sa fierté, de ses caprices.
De son humeur pareille aux vagues en courroux.
Et victime de ces supplices.
Je n'osois m'en plaindre qu'à vous !
Hélas ! je condamnois ma douleur à se taire.
Tout mon bonheur fut de chercher
Sous un ombrage solitaire,
Dans les abîmes d'un rocher,
Un vain remède à ma misère, Un sommeil que la nuit refuse à ma paupière, Une paix dont mes sens ne peuvent approcher.
Quand j'ai vu mon amante attirer sur ses traces
Une foule d'adorateurs.
Peindre son teint fleuri, se parfumer d'odeurs. Et sous de faux atours ensevelir ses grâces, ^e lui disois : l'amour est ennemi de l'art ; Vois l'éclat des couleurs dont se pare la terre ! Vois s'élever sans soin les branches du lierre ! Vois comme l'arboisier s'embellit à l'écart ! La nature aux oiseaux a donné le plumage. Au ruisseau son crystal, des fleurs à son visage : Aussi tes agréments doivent briller sans fard.
Mais comment détourner d'une volage amante L'ambition de plaire à mille objets nouveaux ? Essayez ce prodige, ô vous, dont l'art se vante D'arrêter dans leur cours les célestes flambeaux 1
Que votre baguette puissante.
Par un charme vainqueur, éloigne mes rivaux ! Ou plutôt sur moi seul exercez votre empire ; Arrachez de mon sein le trait qui le déchire ; Faites-moi traverser l'immensité des mers, Et d'un rapide vol, puissiez-vous me conduire
Jusqu'aux bornes de l'univers !
La solitude 71
On dit que par le tenis, la douleur est domptée :
Mais qui peut vaincre mon amour?
Celui qui brisera les fers de Prométhée, Et de son cœur sanglant chassera le vautour, Celui qui fixera sur la rive infernale L'onde fuyant toujours des lèvres de Tantale. Cependant les guerriers, après de longs travaux, Blanchissent dans le sein de leurs dieux domestiques ; On dispense du joug le front des vieux taureaux ; On attache aux piliers les armures antiques. Et le cœur d'un amant n'a jamais de repos !
Je me vantois d'une rupture ;
Je publiois ma liberté :
Que j'ai peu connu ma blessure
Et le pouvoir de la beauté !
Ah ! qu'elle sait bien la cruelle,
Rappeller la paix dans mon cœur !
Un geste, un mot de l'infidelle
Suffit pour calmer ma fureur.
Qu'un ouragan s'élève, on voit les mers troublées :
Le soleil brille dans les airs ;
Soudain les vagues écoulées S'endorment doucemenr sur la face des mers.
Auprès de toi, Doris, quelle était ma folie ! L'enfant, ce faible enfant, qui cueillait ton baiser,
Les caresses de ton amie, Jusqu'à vos entretients, tout me faisait envie,
Et mon injuste jalousie De tes soins pour un frère osoit bien s'offenser !
Va ! cache-moi ta perfidie, Trompe-moi, j'y consens ; mon cœur veut s'abuser.
Va ! mon triomphe étoit un rêve :
La paix que fait l'amour n'est jamais qu'une trêve.
Toi, qui séduit les cœurs des mortels et des dieux I O Vénus ! favorise un amant qui t'implore î
Fais que l'ingrate m'aime encore !
Viens, telle qu'autrefois tu parus à mes yeux,
Quand souriant à ma prière.
Du palais doré de ton père, Tu conduisis vers moi ton char voluptueux. De tendres passeraux, dans leur course légère, Lui firent traverser les campagnes des cieux.
Alors, ô puissante déesse.
Tu vins au milieu des plaisirs.
Et de ta bouche enchanteresse.
Tu m'annonças qu'une maîtresse
Serait le prix de mes soupirs.
Qu'elle m'a fait payer sa perfide tendresse !
Que mon bonheur a peu duré !
Elle fuit maintenant, comme un faon égaré Court, au bruit du chasseur, vers sa mère timide,
Son cœur frissonne auprès de moi :
Mon ombre môme l'épouvante.
Suis-je un tigre, un lion qui fait naître l'effroi ? Tant de haine entre-t-il dans le sein d'une amante?
Ai-je offensé l'amour ? si je suis criminel,
Pour s'appaiser, qu'il me contemple !
Je vais coller ma bouche au pavé de son temple, Et mon front touchera les bords de son autel.
J'en atteste les cieux, et la douce rosée.
Et le bel astre du matin, Et les tiges des bois que mon pied clandestin
Heurtoit dans sa marche pressée Et cette porte hélas ! que j'ai tant caressée, Cette clef que tournoit une furtive main ! Ils ont vu mon ardeur : les vents et la tempête
N'ont jamais arrêté mes pas ; En vain des flots de pluie ont innondé ma tête; Quand Doris m'appeloit, je volois dans ses bras. Combien de fois j'ai dit : que ne puis-je avec elle Habiter les hameaux, vivre comme un berger !
Doris garderait mon verger ; Elle conserverait ma vendange nouvelle Et le jus des raisins foulés d'un pied léger.
Ah ! que sous les yeux d'une amante, J'aimerois à tracer de fertiles sillons, A fendre avec le soc la terre obéissante ! Je ne me plaindrois point, si le dieu des saisons Faisoit briller sur moi la canicule ardente.
Ou si la serpe des moissons
Avait enflé ma main sanglante.
Cruelle ! tu ne connois pas
Le cœur de l'amant que tu laisses :
74 La solitude
Tu le verrois lui-même, ou renouer tes tresses,
Ou chausser tes pieds délicats.
Si tu suivais Diane, armé d'un trait rapide, J'irais frapper l'oiseau qui rase les guérets,
Ou sur les hêtres des forêts.
Lancer à tes côtés une meute intrépide. Si, du vaste Océan tu traversois les eaux, On nous verroit voguer au gré des mêmes flots,
Aborder au même rivage, Boire au même ruisseau, chercher le même ombrage.
Mais si tu trouves plus d'attraits
Dans une vie obscure et douce.
Viens habiter ces vallons frais.
Ces rochers tapissés de mousse !
Des tambourins sont suspendus
Dans ma grotte retentissante :
La molle argille y représente Le chalumeau de Pan, le thyrse de Bacchus; Au milieu des neuf soeurs, on voit le vieux Silène
Et les colombes de Vénus Plongeant leur bec de rose aux sources d'Hipocrène...
Où s'égarent mes vœux!... j'ai perdu la raison! Mais tremble ! il est des dieux qui punissent l'outrage. As-tu vu le tonnerre enflammer l'horizon ?
Ce n'est pas l'humide Orion
Qui produit la foudre et l'orage :
C'est Jupiter, armé contre un sexe volage
Dont il connoit la trahison
La solitude 7$
Cessons cette plainte importune !
Hélas ! un laboureur parle de ses taureaux,
Un commerçant de sa fortune :
Moi, j'aime à parler de mes maux.
Je ne désire point une gloire frivole ; Mais que ces vers soient lus de l'amant malheureux
Que des pleurs coulent de ses yeux,
Et que mon destin le console.
O mes amis ! laissez des efforts superflus. Je voudrais vainement oublier ma tendresse : Si je suis triste ou gai, ne me demandez plus
D'où vient ma joie ou ma tristesse.
Ne vous étonnez point si l'on vous dit un jour Que je viens de descendre au ténébreux empire : C'est le sort d'un mortel déchiré par l'amour ; Il marche, et tout-à-coup on apprend qu'il expire. Si vous foulez ma tombe où naîtra le souci. Où les vents berceront ma lyre gémissante, Ecrivez-y ces mots : « Il fut conduit ici
« Par les rigueurs de sou amante ».