‹ IdyllesChapitre 3 sur 4 · MIDI · texte numérisé non relu

MIDI

C'est sur la terre l'heure clu repos pour tous ceux qui, dès le lever du jour, ont travaillé, la sueur montant à leurs fronts à mesure que le soleil montait dans le ciel. Ils se reposent maintenant, et tout repose avec eux. Seules, la cigale et l'alouette agitent leurs ailes infatigables et, l'une dans le sillon, l'autre dans l'azur, pendant ces heures lourdes chantent la vie, la vie qui ne dort jamais.

La mer dort là-bas, douce, bleue, sans une ride ; une voile rousse se fait voir, mais si loin qu'elle semble immobile. Les grandes mauves aux ailes blanches dorment dans le creux des rochers, la falaise gazonneuse brille au soleil comme une cuirasse d'émeraude, les panaches des hautes forgères s'inclinent de temps en temps et montrent leurs dessous plus clairs au passage de quelque animal farouche.

Un cri se fait entendre, puis le silence et l'immobilité recommencent, pendant que tout en bas des rochers, la frange d'écume blanche qui joue et s'agite, éternellement inquiète.

autour de noirs écueils, répète à la terre somnolente que pas plus que la vie elle-même, rOeean ne dort pas.

Eerases sous la chaleur pénétrante, les moissonneurs se sont endormis à l'abri de la haute meule ; leur lente respiration soulèye d'un mouvement rhythmé leur large poitiîne ; plus loin, sous le parasol grêle d'un frêne encore tout jeune, les femmes se sont rapprochées pour profiter de toute l'ombre, et dorment d'un sommeil moins lourd. Une d'elles, assise à l'écart, la tête renversée et appuyée contre le talus verdoyant, semble rêver, les yeux fermés, à quelque insaisissable joie, suspendue dans l'air doré, entre la terre et le ciel.

Un bruit, presque un souflie se fait entendre du côté de la barrière.

La dormeuse ouvre les yeux sans bouger et regarde.

Elle le connaît bien, le visage qui se penrhe vers elle, au-dessus des traverses de bois moussu ; elle les connaît bien, les yeux qui lui

MIDL 67

ont pris son âme, sa volonté, tout elle-même enfin : les yeux bleus du fiancé.

Séparés par l'espace où l'air surchauffé tremble et monte yers le ciel comme une flamme, ils se regardent immobiles, et tout leur être se fond dans une intensité de joie égale à l'intensité de la lumière dont la terre est inondée ; puis lentement, la jeune femme se lève et s'en va vers celui qui l'attend. Il ouvre sans bruit la barrière — elle passe — il la referme; rien n'a été troublé dans le champ paisible, et les dormeurs n'ont même pas tressailli.

Que le sentier creux, recouvert par les arbres des haies qui croisent leurs branches en dôme, paraît étroit et sombre, après l'immensité brûlante du champ de blé ! Us descendent dans la douce vallée où le bruit des eaux se fait entendre, puis ils remontent la pente opposée. Monter ou doscendre, que leur importe ? Ne sont-ils pas ensemble? N'iront-ils pas ensemble, maintenant, jusqu'au bout de la vie? Les chemins leur seront tantôt doux à fouler et garnis de

mousse, tantôt â sentier qu'ils escal auront toujours, ; mains unies, qui j leurs yeux croiséa âmes.

Ils ont attendu le de la jeunesse est p' tée dans les luttes !

que leur importe a bonheur qui les rem

— C'est demain, d main qui ne tremble

— Demain ! répoii Ils ont fini de grai

sentier ne leur prêij devant leur champ I pas encore entrée; ( à perte de vue ; derr bornes ; au-dessus, le Ils regardent leur ils ensemenceront et

ilitK

guilles de pins, où flottait une odeur

Les oiseaux et les insectes cependant endormis, et aucun bruit, pas même sèment d'ailes, ne troublait le silence

majestueuse.

16 garçon sortit de l'ombre épaisse et as librement en voyant s'éclaircir le

t lui ; il marchait d'un pas rapide,

r de chasse au flanc, son fusil sur t paraissait se hâter vers le logis.

viens-tu si tard? fit une voix musi-

mblait sortir du sol.

cent s'arrêta en tressaillant et regarda.

I lui, couchée dans l'herbe, le menton

ir la paume de sa main, une fillette

Bte rieuse. La forme grêle et svelte

frps, revêtu d'un sombre vêtement de

ïessinait à peine sur le sol presque

^cula d'un pas. Elle rit de sa surprise

^a.yeur, et répéta :

>riens-tu?

A forêt se faisait noîre ; un coîn de ciel bleu pâle apparaissait entre les grands troncs des pins; une raie d'or éteint marquait l'horizon, et l'orée du bois claire encore, avec ses troncs épars et son herbe semée de fleurettes, semblait le Testibule de quelque palais magique tiède et velouté, où l'on ne devait entrer qu'avec respect.

Les prés, étaient déjà rafraîchis par la rosée du soir, mais la chaleur du soleil disparu devait ncore reposer quelques heures sur le tapis

roax des aiguilles de pins, où flottait une odeur résineuse. Les oiseaux et les insectes cependant s'étaient endormis, et aucun bruit, pas même un frémissement d'ailes, ne troublait le silence de la forêt majestueuse.

Un jeune garçon sortit de l'ombre épaisse et respira plus librement en voyant s'éclaircir le ciel devant lui ; il marchait d'un pas rapide, son carnier de chasse au flanc, son fusil sur l'épaule, et paraissait se hâter vers le logis.

— D'où viens-tu si tard? fit une voix musicale qai semblait sortir du sol.

L'adolescent s'arrêta en tressaillant et regarda, à ses pieds.

Devant lui, couchée dans l'herbe, le menton appuyé sur la paume de sa main, une fillette levait sa tête rieuse. La forme grêle et svelte de son corps, revêtu d'un sombre vêtement de laine, se dessinait à peine sur le sol presque noir ; il recula d'un pas. Elle rit de sa surprise et de sa frayeur, et répéta :

— D'où viens-tu?

— Je viens ... je viens de la chasse, répondit le jeune garçon d'une voix mal assurée. Et toi, qui es-tu ?

La fillette se dressa à demi, de façon à se trouver assise, et la main toujours appuyée sur le sol, elle répondit :

— Sylvie.

— Sylvie! Es-tu la forêt elle-même? demanda en souriant l'adolescent lettré; une nymphe est-elle ta mère, et tes pieds sont-ils fixés au sol en forme de racines ?

La jeune fille se mit debout ; sa stature élégante atteignait celle du jeune garçon.

— Je suis la fille du forestier, répondit-elle, je m'appelle Sylvie, et je demeure là.

Elle étendit le bras vers la profondeur la plus noire et la plus veloutée de la forêt endormie.

— Et toi, comment t'appelles-tu ? Tu as failli marcher sur moi

— Je m'appelle Kéal ; mon père demeure au château.

— Ah ! je sais, fit Sylvie ; tu es le fils du seigneur.

Le maître du château était toujours le seigneur dans ce coin de t^rre perdu.

— Que fais-tu là ? continua le jeune homme en regardant la fillette aux clartés presque éteintes du soir mourant.

Elle n évita pas son regard ; ses grands yeux foncés, d'une couleur indécise, ignoraient la timidité qui fait baisser les paupières; elle sourit, montrant ses dents blanches, écarta de la main les cheveux noirs qui retombaient sur son front bas et pur, et répondit sans honte :

— Je t'attendais. Je sais que tu passes souvent ici le soir, et je voulais te faire peur.

Eéal se mit à rire.

— Un garçon n'a jamais peur, répondît-il en secouant orgueilleusement ses boucles blondes. Mon père dit qu'un homme n'a pas peur et ne pleure pas.

. — J'ai vu pleurer mon père, répliqua la fillette d'un ton grave.

— Quand cela?

— Quand on a emporté ma mère qui était morte.

Béai ne répondit pas; cette impression-là lui était inconnue. Cependant sa mère aussi était morte, mais il n'avait jamais tu pleurer son père. Il passa à une autre idée.

— Quel âge as-tu ?

— Quatorze ans ; et toi ?

— Quinze.

— Alors, reprit Sylvie, c'est toi qui es le plus vieux. Tu dois être le plus raisonnable. Sais-tu lire ?

— Je crois bien! répondit Real avec dédain.

Je suis très-instruit

— Je ne sais rien du tout, soupira Sylvie.

Mon père est dans le bois tout le jour .... Je suis seule.

— Tu t'ennvîes ?

— Oh ! non ! Il y a tant de choses amusantes dans la forêt ! Il y a les fleurs, il y a les bêtes. .• Mais toi, tu n'aimes les bêtes que pour les tuer.

Béai posa la main sur son camier vide.

Pas toujours, répondit-il. J'ai manqué un chevreuil tantôt.

— Tant mieux ! fit Sylvie battant des mains.

C'est bien fait!

Béai la regarda avec une sorte de dépit; elle n'ait.

— Pourquoi es-tu venue m'attendre ? demanda-t-il pour la seconde fois.

Sylvie ne répondit pas tout de suite ; elle cherchait une idée et ne parvenait pas à la trouver.

— Je ne parle à personne, dit-elle enfin, et personne ne mo parle ; mon père rentre tard et sort tôt ; parfois il passe la nuit en embuscade : on vous vole votre gibier, il faut surveiller les braconniers .... Je voulais parler à quelqu'un.

— Pourquoi moi et pas un autre ? demanda Béai avec un certain trouble.

— Je ne sais pas . . .tu es presque de mon âge, tu es beau, tu dois être bon, j'ai pensé que tu

ne te moquerais pas de moi , et puis j'avais

envie de te parler.

Elle s'était mise en marche, Kéal la suivail;, ils prirent le chemin du château. La nuit était venue, le rayon d'or pâle avait disparu du ciel, et les étoiles commençaient à pointer dans le bleu. La clairière finissait au bord du pré; Sylvie s'arrêta.

— Adieu, dit-elle.

Eéal hésitait : cette rencontre avait pour lui le charme inexprimable du rêve; la poésie entrevue dans Virgile pendant les heures d'étude venait d'apparaître brusquement dans sa vie ; mais les lumières du château brillaient à quelque distance dans l'obscurité ; on l'attendait pour souper.

— Adieu, dit-il, non sans regret.

— Tu reviendras ? demanda Sylvie avec une douceur de flûte dans sa voix d'enfant.

— Oui, répondit Real.

Sylvie agita sa main fluette dans l'air du soir, et fit quelques pas . . .elle sembla s'évanouir dans l'ombre comme une forme impalpable; l'adolescent, ne la voyant plus, se demanda s'il

n'araît pas été victime de quelque imagination. Il ne put résister au désir d'en faire l'épreuve.

— Sylvie, dit-il très-haut.

— Que veux-tu ! répondit la voix de l'enfant.

A la pâle lueur des étoiles, il entrevit vaguement la blancheur d'un visage tourné vers lui.

— Bonsoir ! dit-il, rassuré.

— Bonsoir !

Tout disparut Béai, resté immobile, écoutait encore la vibration de cette voix harmonieuse dans l'air sonore.

— Bonsoir ! cria-t-il.

Un son ti'emblant, presque insaisissable, vint à lui, mais il ne put distinguer que la dernière

syllabe, soir ! doucememt prolongée et

traînée presque à l'infini.

L'heure d'apaisement et de silence retombait sur la forêt tous les jours un peu plus tôt, car Tété décroissait vers l'automne ; et, tous les jours un peu avant l'heure accoutumée. Béai trouvait Sylvie à l'orée du bois.

Ils étaient devenus grands amis ; une sorte de gaminerie sauvage de la part de la fillette, un peu de supériorité pédante du côté du garçon mettaient entre eux juste ce qu'il fallait de querelles et de brouilles pour les rendre parfaitement heureux de se retrouver.

Béai était libre de ses actions pendant les vacances. Pourvu qu'il fût présent à TLeui-e des repas, son père, homme sec et taciturae, ne s^nquiétait pas de l'emploi de son temps.

Le jour, Real courait la plaine et la forêt ; mais, le soir venu, un sentier frayé dans les herbes par son pas fidèle le ramenait au lieu de la première rencontre.

Lorsqu'il voyait les troncs d'arbres s'éclaircir, une singulière émotion s'emparait de lui ; il était à la fois joyeux et inquiet.

S'il n'allait pas trouver Sylvie?

Elle était là pourtant, couchée à plat dans l'herbe, presque recouverte par les hautes tiges du regain montant en graine ; le visage tourné vers lui, elle l'attendait, silencieuse et sou-

riante, il arrivait honteux du trouble qui lui serrait la gorge, s'asseyait auprès d'elle, et lui contait les menus faits du jour.

Elle l'écoutait, parlant peu elle-même. Dana l'âme de cette, fille sauvage, les pensées ne savaient point revêtir la forme des mots ; elle sentait son cœur déborder d'une joie muette, et ses yeux seuls pouvaient parler. Aussi Béai ëtait-il sûr de trouver toujours tournés vers lui ces yeux lumineux et veloutés, où toute la tiédeur de la forêt chaude et rousse semblait s'être concentrée.

— J'aime tes yeux ! dit-il à Sylvie un soir que le soleil se couchait plus tard, pensait-il, sans souci des vraisemblances, — en réalité parce qu'il était venu plus tôt.

lia fillette sourit d'un air heureux, mais ne répondit pas. Que pouvait-elle répondre ?

— J'aime tes yeux et tout le reste, continua . Héal en parcourant du regard le visage ovale,

1^ cou menu, la taille souple et enfantine de sa jeune amie ; tout cela est joli.

Sylvie continua de sourire et de le regarder. Un désir ardent irrésistible, monta peu à peu du plus profond de lui-même aux lèvres de Béai. Ce cou brun, doré, caressé par les derniers rayons du soleil, duveté comme une pèche attirait le regard et le baiser. Il voulut s'approcher de la jeune fille .... celle-ci avait peut-être lu dans les } eux de son ami la pensée insolite qui venait de le surprendre. D'un bond elle fut debout, invitant du geste Real à la suivre.

— Déjà ? fit celui-ci, paresseusement étendu sur l'herbe chaude et jaunie.

— Allons, répondit Sylvie, je vais te montrer quelque chose.

Il ramassa son fusil et la suivit docilement. Il l'eût suivie partout.

Ils marchèrent un moment, puis la jeune fille s'arrêta auprès d'un rocher qui surplombait une source.

— C'est beau, ici, dit-elle, regarde cela.

Real n'était jamais venu là. La fraîcheur de

Teau courante et de la verdure argentée des

saules calma son agitation. Sylvie s'était assise au iiaut du rocher, les pieds pendants sur Tonde. Il la rejoignit et s'assit près d'elle.

Un filet d'eflu s'échappait de la pierre et tombait dans un petit bassin creusé par la nature entre les troncs des arbres. Au fond de cette coupe sourdaient deux ou trois .sources plus abondantes, qui alimentaient un joyeux ruisseau. Le bassin n'était guère profond ; un homme n'eût pas eu de l'eau à mi-jambes ; mais les scolopendres et le lierre qui tapissaient les cailloux, la hauteur du rocher lui-même donnaient à ce lieu quelque chose d'agreste et d'intime à la fois.

— On est bien ici, n'est-ce pas ? dit Sylvie, lorsque son ami se fut assis auprès d'e le.

Avec quelques brins de lierre arrach^'^s au plus près elle fit deux couronnes de feuillage qu'elle posa sur leurs têtes.

— Kegarde-moi dans l'eau, dit-elle en se penchant un peu, et se retenant d'une main au focher.

Béai, sur l'autre versant de la pierre, se retint également et contempla dans le clair bassin le reflet de la jeune fille qui lui souriait.

— Comme tu es jolie ! s'écria-t-il en levant la tête pour comparer Timage avec la réalité.

— Non, non, s'écria Sylvie boudeuse. C'est dans l'eau qu'il faut me regarder.

Béai, obéissant, s inclina sur la coupe de cristal, où Sylvie continuait de lui sourire ; quand il relevait la tête, elle reprenait son air sévère, et pour retrouver sa grâce émue, le jeune homme devait la chercher dans le miroir de la source.

Fascinée par le regard de son ami toujours plus tendre et plus ardent, la jeune fille sentit aussi un vague souhait germer au fond de son âme innocente et troublée. Cédant aux yeux qui l'imploraient, elle porta lentement sa main à ses lèvres et envoya un baiser à l'image de Béai réfléchie dans l'onde.

Le visage qu'elle contemplait disparut soudain, et Eeal saisit dans ses bras Sylvie tremblante, presque épouvantée.

— Je t'aime, lui dit-il tout bas, je t'aime.

Et ses lèvres brûlantes se posèrent sur le cou velouté de la jeune fille.

Sylvie se défendit faiblement, et leurs couronnes de lierre tolnbèrent daus la source.

— Eegarde, dit-elle, nos couronnes qui s'en vont!

Les deux guirlandes flottant au fil de l'eau avaient déjà quitté le bassin, et, tantôt réunies, tantôt séparées, se dirigeaient vers la prairie. Une vague tristesse saisit le cœur de la jeune fille lorsqu'un détour du ruisseau les cacha à ses regards.

— Déjà ! fit-elle.

Béai ne regardait plus le ruisseau. Il avait passé un bras autour de la taille de Sylvie.

— Viens dans la forêt, lui dit-il à demivoix.

— Non, répondit-elle : lâche-moi.

Au lieu de répondre, il posa un second baiser sur sa joue en fleur. — Elle se débattit, s'arracha de ses bras et glissa dans la source à quelques pieds au-dessous.

— Je n'ai pas de mal, cria-t-ello aussitôt à Béai, qui, saisi d'eflfroi, la regardait d'en haut

Elle riait et tremblait, de peur, d'émotion et aussi de la fraîcheur de l'eau. Elle sortit du petit bassin, jeta un regard autour d'elle vers un saule voisin.

— J'ai retrouvé nos couronnes, dit-elle en les montrant à Eéal, qui l'avant rejointe.

Son vêtement de laine, ruisselant d'eau, collait à son corps svelte ; elle allait sans s'en inquiéter et releva même sa jupe sur son bras pour marcher plus aisément.

Mais Eéal ne voyait plus la grâce de cet être jeune et charmant ; la fin brusque et presque terrible de son rêve d'amour lui avait mis au cœur une sorte d'inquiétude.

— Où vas-tu? dit-il en la voyant. prendre un chemin qu'il ne connaissait pas.

— A la maison, pour me sécher, répondit-elle.

— Je vais avec toi.

— Non, non, fit-elle avec inquiétude, il ne faut pas que mon père te voie Va-t'en.

— Tu le veux? répéta-t-il avec chagrin.

-^Oui.

Ils étaient devenus sérieux, presque tristes.

— A demain, dit-il, debout devant elle. Il n'osait rien demander.

— A demain, répondit Sylvie, les yeux brillants, les joues couvertes de carmin.

Il attendait Elle lui présenta les couronnes de lierre, qu'elle tenait toujours à la main.

— Prends-les, dit-elle.

Il les prit machinalement.

— Permets-tu que je t'embrasse? dit-il à demi-voix, rougissant lui-même, et tout honteux.

Elle lui tendit les deux joues, et le baiser qu'il lui donna fut celui d'un frère.

— Je suis bien fâché, balbutia-t-il, c'est ma faute si tu es tombée ....

Sylvie baissa les yeux, et ils restèrent muets l'un devant l'autre.

— Tu n'es pas fâchée ? oontinua BéaL

— Non, répondit-elle.

— Bien sûr ?

Pour réponse, elle lui rendit son baiser aussi chaste, aussi fraternel qu'elle l'avait reçu.

— A demain, dit-il.

— Bonsoir, murmura Sylvie avec l'accent traînant et musical dont elle accentuait ce moi en le quittant.

Béai reprit lentement le chemin du château ; le soleil était couché quand il rentra.

Le lendemain, il attendit Sylvie pendant longtemps. Venu alors que le soleil était encore haut sur l'horizon, il partit bien après que la bande d'or se fut éteinte au couchant. ..mais il ne vit point son amie. Le surlendemain, dès l'aube, il courut à la source, puis revint au lieu de leur rencontre .... rien ! Il s'aventura alors dans le sentier qui menait chez Sylvie.

Au bout d'un peu de temps il entrevit une

LE sont, 77

maisonnette; nn homme à l'air soucieux, à.

l'aspect peu encourageant, était assis sur uu banc devant la porte. C'était le père de Sylvie» sans doute. Hennissant toute son audace, Béai s'adressa à lui.

— Le chemin du château, s'il vousplait? dit-iL — Vous lui tournez le dos, répondit l'homme

en indiquant la direction ; puis il laissa tomber son bras en poussant un soupir.

Béai le regardait, les yeux de l'homme rencontrèrent les siens.

— Qu'est-ce qu'il vous faut encore ? dit-il avec brusquerie.

— Bien, répondit le jeune garçon en reprenant lentement le chemin de sa demeure.

Le jour suivant fut un jour de pluie. Vers le soir, cependant, un rayon jaune et mouillé traversa les nuages. Béai prit son fusil et se hâta de sortir. H gagna vite la clairière et le chemin qu'il n'avait vu que deux fois, et qui pourtant hantait son souvenir.

Comme il passait près de la source, il vit sor-

tir da bois une bière, portée par deux hommes; le forestier solitaire marchait derrière le convoi. Béai, saisi d'effroi, regarda cet homme. C'était bien lui qu'il avait vu la veille.

Deux grosses larmes tombant sans cesse et sans cesse renouvelées débordaient de ses yeux mornes . . .Le fossoyeur, sa bêche sur l'épaule, suivait ce groupe funéraire, Béai l'arrêta.

— Qu'est cela? demanda-t-il d'une voix étranglée.

— C'est Sylvie Forestier qu'on enterre, répondit le fossoyeur. Elle a attrapé une pleurésie à courir dans le bois, ça n'a pas été long! Une bonne fille, mais si sauvage ! Ces gens-là ne parlent à personne, conclut-il avec un haussement d'épaule, en indiquant le père muet qui suivait le cercueil de sa fille.

Et il continua son chemin en pressant le pas pour le rejoindre.

Béai n'osa les suivre. Il alla s'asseoir sur le rocher, et là, une douleur affreuse lui saisit le cœur ; il n'y put rester.

Regagnant alors le vilage, il passa près du cimetière.

L'office des morts est vite dépêché pour un pauvre, encore plus vite pour ceux qu'on ne voit point se mêler aux vivants. Quand le jeune homme atteignit la clôture, la tombe était déjà comblée. La dernière bande jaune disparut du ciel au moment où le fossoyeur nivelait la dernière pelletée de terre. Le forestier, toujours muet, reprit à pas lents le chemin de sa demeure déserte, et Real rentra chez lui

Ne le voyant point au repas, son père, si calme d'ordinaire, s'inquiéta et entra dans sa chambre.

— Qu'as-tu? dit-il en trouvant son fils sur son lit, le visage défait et marbré parles pleurs.

— Je souffre, répondit Real en détournant fion visage

— Des larmes ? Un homme ne pleure pas !

répondit le père.

Cependant, ce jour-là, Real avait versé ses premières larmes d'homme.

Paris, juillet 1877.

||A neige tombait presque sans relâche depuis deux jours entiers.

Les routes avaient d'abord reçu une couche fine et ténue, semblable à du grésil, bientôt emportée par le vent ; puis une autre espèce de neige était venue, celle-là composée de larges flocons en forme d'étoiles, qui tombaient lentement, comme des plumes de cygne, et s'étalaient sur le sol avec la grâce moelleuse d'un être vivant et coquet La neige ne s'était pas contentée de recou-

VTÏr les chemins battus ; après avoir commence par fondre sur le gazon jauni, sur les haies épineuses, elle s'y était enfin attachée, et, depuis, elle n'avait cessé de s'amasser lentement, mais sans répit, et la campagne avait disparu sous un voile uniforme.

Le ciel s'était rougi pour un instant vers le soir du jour précédent, et les creux où la neige entassée formait des ombres bleues avaient semblé plus bleus encore ; puis le gris uniforme s'était refermé sur l'astre disparu, la nuit était venue, grise aussi sur la terre blanche, le jour terne et blafard lui avait succédé, et les villages, n'osant plus se secouer dans leur torpeur glacée, se demandaient si le monde allait mourir sous la neige qui tombait toujours.

Dans la dernière maison du village, la fenêtre était close par un volet de bois ; un filet de fumée sortant du toit de chaume montait tout droit dans l'air tranquille ; la lumière qui éclairait cette demeure venait du côté du jardin, où une porte-fenêtre donnait accès de plain-

pied. Sous Ténorme manteau de la noire che* minée, deux jeunes gens causaient tout près l'un de l'autre, mais leurs escabelles ne se touchaient pas ; quoique seuls, leurs mains res« taient désunies, — leurs cœurs ne battaient pas ensemble.

— Le vieux est à la ville ? demanda le jeune homme. Son air ennuyé ne suffisait probablement pas à exprimer sa mauvaise humeur, car il y joignit un ton bourru.

— Il est allé chercher une potion pour la vache malade, répondit la jeune fille ; mais je ne crois pas qu'elle l'attende, elle doit être morte à l'heure qu'il est. Il va gronder quand il rentrera.

— Pourquoi ne vas-tu pas y voir? grommela le jeune homme.

Elle haussa les épaules.

— Pour le bien que je peux y faire, ça n'en vaut pas la peine, et d'ailleurs ça me fais du mal de voir souffrir une bête. J'aime mieux n'y pas regarder.

Elle baissa la tête tristement vers le foyer, où brûlait un petit feu de racines, aussi maigre et aussi cliétif que pouvait le souhaiter le maître le plus parcimonieux. Ils gardèrent le silence un instant. Quelques flocons de neige tombèrent par le haut de la cheminée, brillèrent pendant leur chute de toutes les couleurs du prisme, puis disparurent dans les cendres.

— Quand doit-il revenir? fit le jeune homme.

— A trois heures. La voiture repart une heure après pour la ville ; il ne peut pas y avoir de retard, dit-elle.

— Il sera ici dans une demi-heure, répondik- 11 en regardant la vieille horloge. Ecoute, Mélie, puisqu'il faut parler franc, j'ai quelque chose à te dire.

— Je sais ce que c'est, fit la jeune fille d'un air navré, tu ne m'aimes plus.

Le jeune homme, embarrassé, fit un geste indécis, puis, revenant à son idée, il reprit avec une naïveté cruelle :

— Mais si, je t'aime toujours ; on n'est pas camarades pour rien ; il reste un peu d'amitié.. .

— Oui, c'est entendu, tu ne m'aimes plus comme tu m'aimais à la Saint-Jean dernière ; tu ne vcTix plus de moi pour ta bonne amie.

Il se leva de son siège rustique et fit quelques pas dans la salle.

— Eh bien ! non, c'est vrai, dit-il enfin ; ce n'est pas ma faute ! l'amour ne se commande pas. •

— Ce n'est pas ce que tu me disais quand tu me demandais de t' aimer; tu disais dans ce temps-là que ton amour pour moi méritait une récompense, et que je devais t' aimer aussi. J'ai obéi, et à présent, c'est autre chose ?

— Eh ! oui, c'est autre chose ! dit Jean, de plus en plus maussade. On a une bonne amie pour un temps, pour passer sa jeunesse, et puis, le temps venu, il faut bien faire comme les autres, et se marier.

Mélie se leva toute droite, toute blanche, les yeux fixés sur le visage de celui qui l'abandon-

nait et qui baissait la tête, incapable de soutenir son regard.

— Tu te maries ? dit-elle d'une voix rauque.

— Oui, — mes parents le veulent, et je ne peux pas les contrarier.

— Et moi?

— Ah bien ! toi. ..je ne t'avais pas promis le mariage au bout du compte ! fit le don Juan de village en se révoltant.

— Oh ! non ! tu ne m'avais rien promis du tout.

— Puisque tu en conviens toi-même . . .

— J'en conviens, répéta la jeune fille en se rasseyant.

Tout son être frêle et mignon frissonnait plus encore sous la lâcheté de l'abandon que sous la douleur d'un amour méconnu.

— Je conviens que tu as raison de ne pas m 'épouser, puisque je ne suis qu'une enfant trouvée, nourrie par charité, servant aujourd'hui chez le vieux qui m'a recueillie. Oh!

non ! on n'épouse par une fille comme moi. . . * tu as raison, Jean. Ta future est riche î

— Mais oui, pas mal ! répondit Jean en se caressant la moustache d'un air content.

Mélie prenait bien la chose, à ce qu'il lui semblait, et cela le mettait eh belle humeur.

— Et jolie?

— Pour cela, rien de trop ! fit l'ex-amoureux en baissant l'oreille. Mais la noce n'est pas faite, et ne se fera qu'à Pâques ; il leur faut tout ce temps-là pour arranger les chiffons de la mariée. En attendant, petite Mélie, si tu veux^ nous pourrons avoir encore quelques semaines de bon temps . . . Tu es jolie, plus jolie que ma future, ah ! pour cela, oui !

Il voulait prendre la jeune fille par la taille et appliquer un baiser sur ses joues décolorées ; elle bondit en arrière, s'appuyant au montant de la cheminée, et regardant en face l'homme qu'elle avait aimé, elle lui cracha au visage.

— Va-t'en! lui dit-elle, pendant que Jean stupéfait essuyait machinalement l'outrage avec sa manche et la regardait avec ses gros

yeux à flenr de tête, pleins d'une méchante colère. Va-t'en, répéta-t-elle ; ou je te tuerais !

Elle avait pris la pelle à feu et la brandissait si près du visage de Jean, qu'il recula prudemment du côté de la porte du jardin.

— Comme tu voudras, murmura-t-il, déconfit ; comme tu vaudras . . .Je ne pensais pas à te fâcher, il n'y a pas de quoi se mettre en colère

— Va-t'en ! dit encore la jeuue fille, mais cette fois sans le menacer ; la fureur avait disparu de son visage, qui n'exprimait plus que le dégoût.

Il battit en retraite et sortit en refermant sur lui la porte du jardin. Sa silhouette assombrit un instant le peu de jour que laissaient entrer les carreaux verdâtres, puis disparut, et Mélie retourna près du foyer.

Elle ne pleurait pas ; certains coups meurtrissent le cœur comme d'autres le corps, sans faire couler ni de sang ni de larmes, et ce ne

sont pas les moins douloureux ; elle regarda sa vie passée comme on regarde un travail mal fait, une œuvre manquée.

C'était par un jour d'hiver semblable à celuici qu'on avait accueilli dans la maison communale ^a mère mourante, qui la portait dans ses bras. Le seul mot que la malheureuse avait su prononcer était un nom : Mélie. Etait-ce le sien ou celui de la petite fille, alors âgée de trois ans? A qui cela importait-il? L'enfant fut nommée Mélie ; on enterra la mère, et tout fut dit.

Le vieux Jacques, qui n'était pas jeune alors, avait ramassé vers sept ans cette petite créature, jusque-là un peu nourrie par tous, et il l'avait promue au grade de servante.

Servante, pour une enfant qui n'était qu*une mendiante! Il y avait là un changement de position sociale, et Mélie sut gré au vieillard de l'avoir élevée à cette dignité. Toute petite, mais déjà intelligente et docile, elle l'avait servi dans la mesure de ses forces enfantines,

souvent an delà, — ne réclamant d'autre salaire qne son pain quotidien.

Le vieillard était rude et grossier, et souvent il parlait plus fort qu'il n'eût fallu ; cependant jamais il n'avait frappé l'orpheline, retenu peut-être par un vague respect de ce malheur qui n'avait aucune protection.

Le vie de Mélie s'était écoulée dans cette cabane, entre les vaches et les poules, sans joies, sans espérances, sans rêves d'avenir. Que pouvait-elle rêver?

Jean l'avait remarquée un jour, puis courtisée, — à la Saint-Jean il Tavait choisie pour danser .... C'est alors que le cœur de la jeune fille avait connu l'orgueil d'être aimée et la joie plus humble et plus pénétrante d'aimer elle-même.

Elle n'aimait pas le vieux, qu'elle craignait. Elle avait aimé les petits veaux et les poussins; — tous ces êtres élevés par elle avaient disparu dans la voiture qui conduit les marchandises à la ville. Les enfants trouvés

n*ont jamais d'amis parmi oeux «de leur âge ; les parents ont bien soin de leur répéter : On ne sait pas seulement d'où ça vient ! Comme s'il était nécessaire de venir d'un endroit connu pour mériter un peu de tendresse !

Jean l'aimait! Il la préférait aux autres I Elle sentait son pauvre petit cœur gonâe de reconnaissance, à l'idée que lui, le plus beau et le meilleur du village, ne méprisait pas une enfant trouvée. Elle l'aima de toutes ses forces, car elle goûtait pour la première fois la douceur de la tendresse.

Maintenant il se mariait II avait assez d'elle ! Pas encore assez, cependant, puisqu'il avait osé .... A ce souvenir, elle frissonna com« me sous l'injure, en cachant sous ses deux mains ses yeux brûlants et secs, et son front couvert do honte !

Il ne l'avait pas aimée, c'était clair. Pendant qu'elle rêvait de lui consacrer sa vie, s'eflforçant d'imaginer des dovoueniciits impossibles pour les mettre à ses pieds, il clierchait un passe-

LA NEIQE. 01

temps qui le conduisit sans ennri jusqu'à l'époque de son mariage. Une amertume profonde entra irrévocablement dans l'âme de cette enfant, à qui personne n'avait enseigné la résignation, et qui se révoltait contre l'injustice.

La coli:re et l'amertume, tels allaient être ses compagnons de chaque jour.

Rien n'est plus cruel pour une âme innocente que de sentir soudain de mauvais sentiments la pénétrer avec le froid du glaive. Ces hôtes malsains sont plus douloureux encore à supporter que le mal qui les a fait entrer.

Hélas ! quoi qu'on ait pu dire, ce n'est pas par goût qu'on devient méchant : l'apprentissage de la perversité est accompagné de bien des tortures !

Pendant que Mélie sentait la rage et l'indignation lui déchirer le cœur, la porte extérieure s'ouvrit, et le vieux entra tout couvert de neige. Il se secoua sur le seuil, et pénétra dans sa demeure sans une parole amicale pour celle qui gardait son foyer.

— Eh bien, dit-il, la vache ?

— Elle ne va pas mieux, répondit machinalement la petite servante.

— J'y vais, grommela Jacques en sortant aussitôt.

Elle avait repris sa méditation, et cherchait quelque vengeance, lorsque le vieux rentra, les sourcils hérissés, les mains tremblantes, dans une indicible colère.

Elle est morte! cria-t-il en frappant de son bâton sur la pierre du seuil ; elle est froide, et toi, misérable fainéante, tu n'as pas seulement été la regarder.

— J'y ai été, maître, répondit Mélie en quittant sa place; j'ai cru qu'il n'y avait rien à faire, et je n'y suis pas retournée.

— Tu mens, s'écria le vieillard en bégayant de colère ; tu n'as pas mis les pieds hors d'ici I Tu crains le froid, tu es frileuse comme une princesse, et tu es restée à te chauffer les pieds

Il s'était approché de la porte vitrée, et il aperçut les traces de pas, que la neige n'avait

pas eu le temps de recouvrir. Le temps s'était un peu éclairci, et les flocons blancs avaient cessé de tomber.

— Tiens, dit-il, blême de rage, voilà pourquoi tu ne soignes pas ton bétail, pourquoi tu ne fais plus œuvre de tes dix doigts ! Mademoiselle a un amoureux qui vient la voir, et Ton devise ensemble, au lieu de travailler. ..Un amoureux ! un amoureux à Mélie ! Quel malheureux abandonné de toutes a pu courtiser la belle demoiselle que voilà ?

Mélie sourit amèrement et se croisa les bras pour attendre que la colère de Jacques fût passée.

— Un amoureux ! à une enfant trouvée !

Une misérable fille que j'ai eu la bonté de recueillir, et qui ne m'a jamais aidé en rien ! C'est depuis que tu es chez moi que le malheur me poursuit! Auparavant j'étais riche et je faisais des économies ; à présent, l'argent s'en

va on ne sait où Tu m'as porté malheur,

oiseau de vilain présage ! Je te chasserai, je te

remettrai dans la rue où je t*ai prise et où j'aurais dû te laisser. Que j*ai été bête ce jour-là!

La voix claire de Mélie s'éleva tout à coup et couvrit les radotages irrités du vieillard.

— Je vous ai porté malheur, maître, cela se peut, mais je ne l'ai pas fait exprès. J'ai travaillé de mon mieux et je n'ai point demande de gages. Si je vous porte malheur, je vais vous rendre votre chance, car je m'en vais, mon maître, et je ne vous coûterai plus rien !

Les yeux irrités du vieillard rencontrèrent le regard clair et dédaigneux de la jeune fille. En une heure, elle avait vidé la coupe d'absinthe ; une goutte de plus ou de moins lui importait peu.

— Eh! va où tu voudras, enfant du diable, s'écria Jacques, furieux de se voir tenir tête, personne n'a besoin de toi ici ! Tu dois être une fille de sorcier !

— C'est peut-être vrai ! répondit la petite servante en levant le loquet de la porte. Adieu,

maître; que le bon Dieu vous rende la chance que je vous ai fait perdre.

Elle ouvrit la porte. Sa silhouette frêle et élégante, malgré ses lourds vêtements de laine grossière, se dessina un instant sur le fond éclatant de la neige fraîche tombée. Il ne neigeait plus du tout, mais l'air du soir approchant semblait plein de douleurs inexprimées, comme les yeux et la bouche d*un enfant prêt à fondre en larmes.

La porte retomba, et Jacques, reste seul, murmura :

— Bon débarras !

Quittant ses vêtements de voyage, il revêtit ceux qu'il portait'tous les jours, puis alluma une lanterne, car la lumière décroissait rapidement, et retourna près de la vache morte. Il la toucha de la main, s'assura qu'elle ne vivait plus, et rentra dans la maison, toujours grommelant et maugréant.

L'heure du souper viendrait, personne n'y songerait pour lui ; il alla chercher une terrine

et quelques légumes dans un panier, s'assit sur un siège bas, le panier entre ses jambes, et commença de préparer son repas. Pendant qu'avec des gestes maladroits, il pelait lentement des pommes de terre, il se mit à songer à ce qui venait de se passer.

Elle était partie! Eh bien, tant mieux!

Avec ses petites mains et ses petits pieds qui ne trouvaient jamais de sabots assez mignons pour se chausser, c'était une piètre servante. Ce qu'il faut dans un ménage, c'est une forte fille avec de grands pieds et de grandes mains, qui ne ploie pas sous le fardeau des lourdes canes pleines de lait.

Et puis, elle avait sa tête, cette Mélie 1 H ne fallait pas lui dire grand'chose pour la faire mettre bien en colère I Si peu qu'on lui parlât de sa naissance, elle devenait rouge comme un coq, et ses yeux flambaient comme braisé!

Elle n'était pas née pour être servante, bien sûr, car elle ne savait pas supporter les reproches.

Ainsi tout à l'heure elle était partie, — Dieu sait pourquoi ! N'eût-elle pas mieux f aitde se mettre tranquillement à préparer la soupe ! mais elle avait toujours eu un caractère du diable !

Toujours ! non. Autrefois elle était bien gentillette quand elle était petite et qu'elle se tenait à ses genoux en l'appelant : Papa Jacques. Elle avait été bien aimable dans ce tempslà, et même longtemps après. Dans une maladie qu'il avait faite, elle lui avait préparé les ordonnances du docteur comme une petite femme, si bien qu'un jour, M. le docteur lui-même avait caressé les cheveux de la petite en disant que c'était elle qui avait sauvé le vieux bonhomme.

Quel âge avait-elle alors ? Peut-être bien douze ou treize ans. C'est dans ce temps-là que Jacques, n'ayant ni enfants ni proches parents, avait pensé à laisser par testament son bien à sa petite servante. Mais il n'en avait rien dit à personne, car on dit que ça porte malheur de

faire son testament, et Jacques n'entendait pas mourir avant son temps.

Est-ce après la maladie du vieux qu'elle était devenue si jolie ? Ce devait être après, car, lorsque le médecin lui avait, fait compliment, elle était bien pâle et bien maigre La

fatigue sans doute, car elle avait veillé plus de quinze nuits, et s'en ressentait encore à rhiver suivant Oui, elle était devenue trèsjolie ; si les garçons y avaient fait attention, le père Jacques aurait pu avoir de l'ennui à cause d'elle ; mais les garçons n'y avaient pas pensé, et ça se comprend ! Une enfant trouvée !

Elle ne se marierait pas, pour sûr. . . . Qui diable avait pu venir la courtiser? Eh bien, ça ne faisait plus rien, à présent, puisqu'elle était

Page 1