partie Partie? Bah! on dit qu'on s'en
va, et puis on revient bien penaude à l'heure du souper ... Elle allait rentrer tout à l'heure.
Une minute s'écoula. Le père Jacques continuait à peler ses pommes de terre, et naturelle-
ment il en pelait pour deux, puisqu'elle allait revenir. Quand il jugea qu'il en avait assez, il prêta Toreille, croyant entendre le bruit du loquet .... Mais personne ne parut.
— Elle est derrière la porte, se dit- il, et n'ose pas entrer. Bah ! il faut avoir de Tindulgence pour les fautes de la jeunesse, et puis elle doit avoir eu froid.
Il se leva, referma son couteau et le mit dans sa poche— vieille habitude de paysan — puis attendit encore un moment.
— Elle n'entrera pas toute seule, se dit-il, je vais lui ouvrir.
Il se dirigea vers la porte à pas de loup, autant que le lui permettaient ses sabots, et ouvrit.
Il n'y avait personne.
Il recula effrayé, comme s'il avait vu se dresser en face de lui quelque apparition menaçante, et une peur inexplicable fit dresser ses cheveux gris sous son chapeau de feutre. Il n'était pas poltron, cependant, et fit aussitôt
deux pas en avant. Les traces de ses pas venant de la route qni conduisait à la ville étaient presque effacées par la neige ; d'autres traces toutes fraîches reprenaient le même chemin en sens inverse, celles-là étaient celles de Mélie, reconnaissables à la petitesse des empreintes, depuis il n'était pas tombé de neige. Elles étaient assez espacées, profondes, le talon à peine marqué, comme celles d'une personne qui court. Le vieillard se frotta les yeux, et dit tout haut :
— Elle doit être quelque part dans le village. Il tourna la tête vers les maisons, mais
aucune empreinte n'était visible de ce côtè-là. Malgré lui, niant l'évidence, il dit:
— Cela ne se peut pas !
Le jour avait presque disparu, mais le ciel gris plein de neige n'était pas sombre, et la blancheur de la terre rendait les moindres traces très-reconnaissables. Oubliant de refermer derrière lui la porte de sa maison, le père Jacques suivit les marques des petits pieds, un
peu penché en avant, comme nn homme qui cherche à déchiflfrer quelque chose.
Après quelques enjambées, les empreintes reprenaient une allure raisonnable, Mélie avait cessé de courir, sans pour cela ralentir beaucoup le pas. L'un après l'autre, les petits pieds si mignons, si peu faits pour supporter le poids des lourds fardeaux des champs, avaient suivi leur chemin dans la neige, vers la route de la ville.
Quand il eut fait un kilomètre, le père Jacques s'arrêta pour humer l'air. Un flocon de neige tomba dans sa barbe et un autre sur «a main. Levant la tête et regardant devant lui, il cria :
— Petite!
C'est ainsi qu'il la nommait autrefois, quand elle était pour lui plutôt un jouet qu'une servante; c'était un terme d'amitié auquel elle répondait toujours par un sourire.
— Petite ! répéta le vieillard, et il pensa avec confiance : Elle comprendra tout de suite que je lui pardonne.
Bien ne répondit ; il pressa le pas en suivant toujours les petits pieds imprimés dans la neige et qui semblaient marcher devant lui vers un but inconnu. Mais les flocons recommençaient à tomber, de plus en plus épais ; le ciel devenait plus noir et se rapprochait de 1& terre; la nuit venait. .. .La nuit, ce n'était rien^ mais la neige t
Voici que les empreintes, tout à l'heure si nettes, même de loin, se remplissaient de flocons nouveaux ; ce n'étaient plus que de petits creux encore visibles.
Le vieillard marchait vite maintenant, presque plié en deux pour mieux distinguer ces traces effacées ; de temps en temps il se relevait et lançait contre le ciel noir et bas son appel, non plus confiant, mais désespéré :
— Petite !
Et rien ne répondait dans l'air sans écho.
Retrouvant encore les petits pieds sous la neige, par un effort de volonté qui lui donnait
mal à la tête, îl arriva à la grande route, celle qu'il avait quittée deux heures auparavant, celle que la voiture avait dû parcourir depuis peu, se dirigeant vers la ville .... Mais là, plus rien. Les petits pieds avaient disparu sous une épaisse couche de neige, et les flocons, de plus en plus nombreux, de plus en plus épais, tombaient lentement, formant devant les yeux dilatés du vieillard un voile impénétrable et glacé. Debout sur le chemin où ses traces h, lui-înême venaient de s'efifacer, il regarda l'horizon à droite et à gauche, en l'interrogeant avec une anxiété sans fond, et d'une voix pleine de larmes, il lança encore une fois son appel inutile :
— Petite 1
Paris, 10 mars 1879.
[lA verte avenue toute droite s'allongeait sous les branches croisées, bien loin, bien loin, terminée par un point blanc qui était la plaine lumineuse, où le soleil faisait ondoyer Tor des blés.
La charmille qui bordait l'allée de vert gazon, fraîchement émondée, donnait à ce bois Tappa-
rence d'un paysage de jardin, tel qu'on em voit à Versailles ou dans les gravures d'Eisen.
Des deux côtés le clair taillis s'étendait, formant de petits îlots de verdure où le soleil jetait des percées joyeuses de mouvante lumière, suivant la fantaisie du vent léger, qui passait sur les cimes avec un joli bruissement de feuilles froissées.
Ils marchaient tous deux dans l'allée, lentement à petits pas, elle, s'appuyant sur le pommeau de son ombrelle à haute canne ; lui, tout droit encore et guilleret, les mains derrière le dos ; elle, les cheveux couverts d'une dentelle sous laquelle ses petites boucles argentées semblaient mousser et foisonner ; lui, sous un chapeau de paille à larges bords qui faisait penser aux chaudes journées de ce pays où les nègres, revêtus de caleçons blancs, travaillent dans les cannes à sucre, sur les images de vieilles boîtes de sucre d'orge ou dans les éditions vieillottes de PavJ, et Virginie.
Ils se boudaient visiblement, car ils allaient sans se parler, sans se regarder, hormis à la dérobée, et le coup d'œil qu'ils se jetaient alors était chargé de reproches. Après qu'ils eurent ainsi franchi la moitié de l'avenue, ils se trouvèrent pourtant moins loin l'un de l'autre, et force leur fut de se parler.
— C'est décidé alors, dit-elle d'une voix douce où tremblait pourtant un reste de colère, vous voulez faire le malheur de ces enfants ?
— Je veux, au contraire, que notre petitefille ne puisse jamais me reprocher d'avoir causé son malheur par mon imprudence.
Elle haussa les épaules, mais très-légèrement, comme une vieille dame bien élevée qu'elle était
— Parce que le garçc a qui l'aime est moins riche qu'elle .... la belle affaire ! Ils sont toujours sûrs d'avoir du pain ....
— Mais pas de beurre! fit observer le grand-père.
— Quand on s'aime, on mange des baisers sur son pain, répondit-elle avec un demi-sourire»
Comme il ne disait rien, elle fit encore quelques pas, regardant à droite et à gauche, puis s'arrêta devant un coudrier :
— Eegardez donc, mon ami, fit-elle, il me semble Toir là des noisettes.
Avec sa politesse chevaleresque, le grandpapa s'approcha, appliqua à ses yeux son lorgnon d'or, regarda le coudrier et répondit :
— Ce sont des noisettes, en eflfet.
— Voulez- vous me les cueillir, mon ami ?
Le grand-papa regarda la grand' maman
avec quelque surprise. Voilà déjà quelques années que ni l'un ni l'autre n'avaient trouvé de plaisir à manger des noisettes . . . Cependant il passa le crochet de sa canne sur la branche, qu'il amena jusqu'à sa femme ; elle cueillit délicatement le frais bouquet de petites noisettes à demi mûres et les mit à son corsage avec une épingle.
— Vous ne vous rappelez pas ? dit-elle.
Un rayon de soleil traversant la feuillée éclaira singulièrement le visage de bon papa, ou
bien était-ce un souvenir? Les yeux gris de grand'maman plongeaient dans les siens avec une persistance inquiétante.
Il se rappelait fort bien, mais que venaient faire les noisettes dans une affaire aussi sérieuse que le mariage de leur unique petitefille?
Bon papa feignit de s'occuper d'un arbre dont les branches basses réclamaient l'émondeur, mais bonne maman Tavait pris par sa boutonnière.
— C'est ce coudrier-là, dit-elle, — car c'est un vieux coudrier, — qui était si chargé de noisettes l'année que ....
— Je sais, je sais, fit bon papa en cherchant à s'échapper, mais elle le tenait bon.
— J'étais ici même, il vous en souvient, et j'avais dépouillé les branches basses quand vous vîntes .... C'est vous, mon ami, qui avez terminé la cueillette, et à mesure que les noisettes tombaient dans mon tablier, vos yeux devenaient plus bavards; le dernier bouquet,