LANGUE FRANÇAISE
Un enfant n'est pas fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs, et bientôt il s'y appliquera malgré vous.
J.-J. Rousseau.
Sommaire. — La supériorité de la langue française admise par Massimo d'Azeglio, Brunetto Latini, Baruffi. — Les choses les plus simples sont les moins connues. — Comme quoi ce livre est un complément à toutes les grammaires et à tous les traités de style et de littérature. — Chapelet d'allusions littéraires et historiques qui sont des mystères. — Les anthologies. — Cours de littérature au Corps Eoyal d'État-Major et à l'École de Guerre à Turin. — Ouvrages dans lesquels j'ai glané. — Le patriarche de Ferney. — Pureté des citations. — Moralité de l'enseignement. — Prière adressée à mes confrères les professeurs et aux institutrices. — Lettres de Victor Hugo et de M. V. Duruy, Ministre de l'instruction publique, à J.-J. Garnier.
Massimo d'Azeglio a dit: « La lingua francese mi « sembra il più perfetto istrumento inventato dagli uo- (( mini per comunicare fra loro; questa lingua è la più « précisa, la meglio profilata, la più logica di quante ne « esistono. »
Déjà , le maître de Dante Alighieri , Brunetto Latini, disait:
« La parleure française est le plus dilectable et le « plus commun des langages. »
L'Abbé Baruffi, dans son discours d'inauguration des études à l*Université de Turin, a dit:
« La nécessita di una lingua universale si fa urgente « pel continuo progresso délie pubbliche comunicazioni. « La lingua di Francia, che è la lingua délia diplomate zia, del commercio e délia scienza , pare riunire la « preferenza di cui gode quasi già di fatto. »
Voici une anthologie tout-à-fait différente de celles qui ont été publiées jusqu'ici. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la table des matières de ce livre de lecture pour s'en convaincre. Ce ne sont plus de longs extraits en prose et en vers des ouvrages des écrivains français , faits avec plus ou moins de discernement, de bon goût et de sagacité, copiés presque toujours dans les quatre ou cinq bonnes anthologies que nous possédons depuis longtemps. Une paire de ciseaux et quelques heures de loisir suffisent, le plus souvent, pour les faire (1). Tou-
(1) «Nulla di più facile oggigiorno che diventare autore di libri scolastici. Eccoti , lettore mio caro, la ricetta che non falla. Una buona dose d'audacia, un paio di forbici, qualche oncia di gomma, una mezza serqua od una serqua intiera su per giù di scrittori che abbiano trattata la stessa materia. Taglia un mezzo foglio di qua, un quarto di là, una pagina dall'uno, un terzo delPaltro, impiastriccia ben bene i pezzi insieme, manda il tutto al tipografo, e sarà fatto il becco alPoca. Esce quindi il libro, si suona la tromba su pei giornali che l'annunziano urbi et orbi cioè aile turbe degli orbi, con elogi sperticati (scritti dall' autore o da qualche amico delPautore, s'ei non è da tanto) che lo portano sino al terzo e quarto cielo, et sic itur ad astra, che si traduce : cosi si riempiono le tasche. Dopo i bezzi vengono gli onori, le croci, le comniende, purchè si sappia vivere e lasciar vivere. Questo metodo, starei quasi quasi per dire, forma la regola générale. »
Cette note est extraite du journal scolaire La Critica. Nous aimons à croire que c'est là l'exception et non la règle générale; car nous connaissons bon nombre de livres d'école qui sont faits très consciencieusement.
tefois, je suis loin de vouloir m'appliquer ce vers d'Ovide qui sert d'épigraphe à Y Esprit des lois de Montesquieu :
Une fille née sans mère,
c'est-à-dire un livre sans modèle.
Les choses les plus simples, dit P. Larousse dans son beau livre les Fleurs historiques où j'ai herborisé, sont les moins connues, les études les plus nécessaires sont habituellement celles qu'on néglige.
En effet, il existe une quantité de grammaires, plusieurs traités de style, de composition, de littérature, de rhétorique, de synonimes, de locutions vicieuses, etc.; mais je ne connais aucun précis qui, sous un petit volume, réunisse les ignorances et les finesses du langage, les dictons populaires, l'esprit d'autrui ou les citations qui interviennent dans la conversation et qui courent dans les livres, les idiotismes, les allusions, les similitudes et comparaisons, les mots historiques, les mystères de l'érudition, les types et personnages littéraires.
•Je pense que mes collègues, les professeurs de langue et de littérature française, me sauront peut-être gré de ce travail, qui est un complément à toutes les grammaires et aux traités de style, de rhétorique et de littérature.
« Qui n'a éprouvé mille fois dans ses lectures, dit Larousse, le juste dépit de ne pas avoir un tel guide quand il se voit arrêté, au milieu du chemin, par un mot, une phrase, une allusion! À chaque instant, hier, aujourd'hui, tout-à-l'heure ; dans le roman, dans les revues, dans les journaux, dans la conversation, on voit, on entend de ces allusions que l'on ne comprend pas, que souvent aussi on fait semblant de saisir, au risque
de prendre le Pirée (1) pour un homme. Il y a tout un chapelet d'allusions littéraires, mythologiques ou historiques qui sont des mystères obscurs même pour le rhétoricien tout parfumé des lauriers d'honneur. Quel beau livre on ferait des choses que nous ne savons pas, de ces ignorances qui ne laissent pas que de mortifier cruellement notre amour-propre et de contrarier vivement notre curiosité. Mais cette curiosité est légitime, et beaucoup d'honnêtes gens la partagent. Celui-là est déjà bien près de savoir, qui répond ingénument: je ne sais pas!
« On parcourt les ruines de Pompei, les galeries des tableaux; chaque jour on lit ou l'on cause; à pied, en voiture; à la maison, en voyage; en bonne santé, malade; triste ou gai. La causerie ou le livre! En quelque situation de corps ou d'esprit que ce soit, on feuillette un roman, un journal, une pièce de théâtre; à chaque page, se trouvent rappelés un fait que l'on ignore, une allusion que l'on ne comprend pas, un mot oublié; ce sont là autant de lacunes qui restent à combler dans notre désir de connaître, autant de brèches faites au plaisir que nous demandons à la lecture.
« Essayons donc de réunir, d'expliquer, de commenter les faits , les mots célèbres , les circonstances curieuses, les phrases originales que l'on trouve à chaque instant çà et là, cités ou rappelés dans la lecture ou la conversation. Recueillons une suite d'allusions qui soient le compagnon du livre et son commentaire obligé. »
En 1855, lors de l'expédition de la Crimée, S. E. le
(1) Nous nous trompons souvent, comme ce singe de la fable qui prenait le nom d'un port pour un nom d'homme et disait du Pirée : « il est un de mes amis. »
général Durando, ministre de la guerre, ordonna que des leçons de langue française fussent faites aux sous-officiers dans tous les régiments de l'armée.
Un cours supérieur de langue et de littérature française fut établi à l'École d'Application du Corps Royal d'État Major à Turin. S. E. le comte Henri Morozzo Délia Rocca, premier aide-de-camp du Roi, commandant général de ce Corps, et le général baron Alexandre Righini di San Giorgio, directeur des études de cette école, me firent l'honneur de me charger de ce cours.
Messieurs les officiers de l'École d'Application étaient presque tous des anciens élèves de l'Académie militaire de Turin ; partant, ils connaissaient assez bien la langue française; je dus leur faire un cours spécial sur les difficultés et les finesses de la langue française, sur les ignorances, les curiosités, les allusions littéraires et historiques.
Sur la proposition de M. le général Consalvo, commandant de l'École de Guerre, S. E. le Ministre de la guerre a bien voulu me charger de faire le même cours à Mrs. les Officiers du 3e cours de l'École de Guerre.
Cest ce cours que je livre aujourd'hui à la publicité. C'est une mine inépuisable d'érudition française. Rencontre-t-on dans le roman, au théâtre, dans la conversation, l'une de ces allusions qu'il n'est permis à personne de ne pas comprendre aujourd'hui. . . , que l'on consulte ce livre, et c'est le Sésame ouvre-toi des Mille et une nuits devant lequel s'écroulent, comme les murs de Jéricho, les barrières de l'ignorance. Puisse-t-il être lu et consulté avec un peu de cette bienveillante attention dont Messieurs les officiers l'ont suivi et le suivent.
Il peut être adopté par mes collègues, les professeurs de langue et de littérature française et les institutrices,
comme livre de lecture et anthologie dans les écoles et instituts techniques, les collèges, écoles et académies militaires et dans les institutions de demoiselles.
L'antiquité n'avait pas tort d'aimer les anthologies. Le choix des pensées, dit Montesquieu, est invention. Les anthologies ont l'avantage de présenter aux lecteurs curieux et pressés la fleur de chaque sujet en des ci- v tations bien choisies. Il paraît que le goût du public d'aujourd'hui s'accorde sur ce point avec celui des anciens. En effet, les anthologies faites avec intelligence, en d'autres termes, les bouquets de citations, car le mot peut exactement se traduire ainsi, font fortune. Nihil sub sole novi, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Il y a, sans doute, peu de mérite à ces sortes de compilations. Ce sont de ces travaux qui exigent plus de zèle que de talent et plus de patience que d'industrie. Mais c'est en cela même qu'ils sont dignes de quelque considération, quand ils atteignent leur but, puisqu'ils supposent à la fois du désintéressement et du courage.
Je me fais un devoir de reconnaître que tout mon mérite consiste à avoir recuelli sous un petit format plusieurs documents épars çà et là. Des centaines de volumes ont été feuilletés, lus en partie, pour composer ce recueil classique, dont le fond est riche et précieux. J'ai puisé les matériaux aux meilleures sources; je me suis inspiré des écrits de nos poètes, historiens, philosophes, moralistes les plus estimés, et j'ai mis largement à contribution tous les livres qui traitent directement ou indirectement de mon sujet.
J'ai presque envie de dire, comme P. Larousse dans sa belle Flore latine où j'ai aussi herborisé : « Nous avons parcouru les sentiers battus par les écrivains fran-
çais, nous avons exploré en tout sens cet immense domaine, fouillant les halliers et les buissons aussi bien que les riches guérets et les champs de roses, la feuille légère qui n'a l'ambition de vivre que l'espace d'un matin, comme le livre qui est resté ou qui restera monument. »
Au peu d'esprit que le bonhomme avait, L'esprit cTautrui par supplément servait.... Il compilait, compilait, compilait.
Ces vers si plaisants de Voltaire sont restés pour jamais attachés au nom du compilateur. On les trouve dans le Pauvre Diable, un de- ces redoutables badinages qui ne coûtaient rien à sa verve satirique, et qui défaisaient pour toujours une réputation. Voltaire les fit à l'adresse de l'abbé Trublet, chanoine de Saint-Malo, qui, dévoué aux systèmes littéraires de Fontenelle et de La Motte, eut le malheur d'appliquer à la Henriade ce vers de Boileau sur la Pucelle:
Et ne sais pourquoi je baille en la lisant.
Voltaire, qui ne pardonnait point, l'immola dans le Pauvre Diable.
Cette charmante raillerie du patriarche de Ferney contre les écrivains dépourvus d'imagination ne doit pas rendre injuste envers ceux qui, sans avoir la prétention d'être autre chose qu'ils ne sont, se restreignent au rôle modeste de compilateurs ; il ne faut pas méconnaître tout ce que ce genre de travail exige non-seulement de patientes recherches, mais de sagacité et d'esprit d'ordre.
J'ai donc compilé; j'ai puisé à pleines mains dans plusieurs livres, soit en les citant textuellement ou en les modifiant selon mes idées et mon cadre.
Comme je ne voudrais pas être plagiaire, même par
réminiscence, voilà le lecteur prévenu que je dépouille tout amour-propre mal entendu ; il ne sera donc pas surpris que je donne tout ce que j'ai reconnu de mieux sur le sujet que je traite.
Voilà mes larcins bien confessés. J'espère donc que quelque mauvais plaisant ne me comparera pas aux voleurs, qui, pour vendre impunément une vaisselle qu'ils ont volée, en ôtent les armoiries.
Les professeurs trouveront dans cet écrit, pour leurs élèves, la matière de devoirs instructifs et des notes explicatives qu'on cherche vainement dans les grammaires et dans les traités de style, de rhétorique et de littérature.
Je me flatte que ce travail pourra diminuer leurs fatigues en leur évitant une foule de recherches. Je pense aussi, en vue de l'instruction des élèves, qu'il servirà à enrichir leur mémoire de connaissances très-variées, et qu'il contribuira par conséquent à leur bonheur en les habituant à réfléchir et à former leur jugement.
Boileau a dit: « il faut non-seulement montrer ses « ouvrages à beaucoup de gens avant de les faire im- « primer, mais, même après qu'ils sont imprimés, il faut (( s'enquérir curieusement des critiques qu'on y fait. » J'ai suivi ce précepte.
De sages critiques de la part des professeurs et des institutrices seront toujours les bienvenues. Que leur bienveillance seconde mes efforts pour remplir dignement ma mission 1 Ce serait un bonheur pour moi dans cette carrière pénible, mais attachante que j'ai embrassée et que je poursuis depuis longues années. À défaut de mérite, je puis alléguer un peu d'expérience; trop peut-être, si j'en crois mes cheveux, parmi lesquels l'âge a semé la blanche pâquerette.
J'espère qu'on ne trouvera dans le choix que j'ai fait pour composer cette anthologie rien de contraire au bon goût littéraire. Un auteur qui se respecte, s'adressant à la jeunesse, ne doit jamais s'écarter de la réserve et des bienséances que lui impose son auditoire. Aussi ai-je exclu de mes citations toute pensée peu religieuse, peu morale; d'ailleurs, mon devoir, comme mes sentiments, me commandaient de ne rien admettre qui ne fût irréprochable.
Ainsi pour ce qui est de la sollicitude qui a dû présider au choix des passages cités , il ne s'y trouve pas un seul mot qui puisse déplaire à la mère de famille la plus scrupuleuse, qui puisse être réprouvé par la morale la plus sévère. J'ai même beaucoup osé sur ce point, puisqu'il m'a fallu porter, mais bien rarement, une main profane sur ce qui demeurerait inviolable partout ailleurs, et modifier quelquefois une expression mal sonnante pour quelques classes de lecteurs. Mes bouquets de citations sont donc parfaitement purs, mes jeunes lectrices pourront en savourer les parfums sans aucun danger ni pour leur esprit, ni pour leur cœur.
Maxima debetur puero reverentia.
(On doit le plus grand respect à l'enfance).
(Juvénàl).
La mère en prescrira la lecture à sa fille.
(Piron).
La femme sans pudeur est le pire des hommes.
(Pope).
Soit qu'un maître parle à ses élèves, soit qu'il écrive pour leur instruction, c'est une obligation pour lui de ne jamais faire entrer sciemment dans leur esprit une seule idée fausse; il n'est pas moins de son devoir de
faire naître ou d'entretenir dans leur âme des sentiments purs, nobles, élevés. Sans doute, on fait cas d'une personne instruite, mais c'est à la condition qu'elle prouvera en toute circonstance la fermeté de ses principes et la droiture de son cœur. Apprendre les sciences et les lettres n'est qu'une partie de la tâche des professeurs ; la plus importante est de former des femmes vertueuses, des hommes et des citoyens; l'exemple de leur vie entière est, sous ce rapport, la première leçon qu'ils doivent à leurs élèves. À l'exemple ils joignent aussi les préceptes, et pour que ces préceptes soient mieux accueillis, qu'ils pénètrent plus doucement et plus profondément dans les cœurs, ils ne doivent pas les étaler avec trop d'éclat.
Une réflexion simple et juste à propos d'un trait d'histoire, d'une sage maxime, d'une découverte importante, d'un progrès remarquable dans les sciences, d'une merveille de la nature , font plus d'effet qu'une leçon trop dogmatique et dont le but, mis trop en évidence, effraie ou fatigue des esprits prévenus ou mal disposés. Plus les élèves ont confiance dans le talent de leur maître, plus les réflexions religieuses et morales font impression sur eux ; elles deviennent la nourriture habituelle de leur intelligence; elles restent gravés pour toujours dans leurs cœurs et portent des fruits qui font la gloire du maître et le bonheur de l'élève.
Le précepte de Boileau n'est pas moins pour les orateurs que pour les poètes, les écrivains et les professeurs:
Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.
(Art. poétique, Chap. v).
« C'est la beauté des sentiments, dit Châteaubriand, qui fait la beauté du style. Quand l'âme est élevée, les
paroles tombent d'en haut, et l'expression noble suit la noble pensée. »
La première édition de ce modeste mais long travail m'a valu de bien charmantes lettres de félicitation. J'en citerai deux.
Hauteville-House, 20 avril 1866.
Votre travail, Monsieur, est très remarquable, et, comme il est destiné au succès, d'édition en édition, vous l'améliorerez de plus en plus, et votre ingénieux esprit mettra certainement cet intéressant livre tout-à-fait au niveau du mouvement des esprits et de la formation de la langue au dix-neuvième siècle. Tel qu'il est, il est excellent.
Je vous envoie, de grand cœur, tous mes encouragemens et toutes mes félicitations.
Victor Hugo.
Paris, le 24 décembre 1863.
Monsieur ,
Vous avez bien voulu me faire hommage de votre livre intitulé: Ignorances et curiosités littéraires, historiques. J'en ai pris connaissance avec intérêt et j'ai l'honneur de vous remercier. Je ne peux qu'applaudir à vos efforts pour
populariser en Italie les finesses, les expressions pittoresques et les allusions piquantes xde notre langue.
Le Ministre de V instruction publique V. Duruy.
J'ai essayé, dans cette nouvelle édition, de justifier la bonne opinion que Victor Hugo m'a fait l'honneur de me manifester. J'ai fait tous mes efforts pour suivre ses conseils, si flatteurs pour moi.