‹ Ignorances et curiosités littéraires et historiquesChapitre 2 sur 8 · À MESSIEURS LES MILITAIRES · texte numérisé non relu

À MESSIEURS LES MILITAIRES

Étudiez, Messieurs, la langue française.

On a vu manquer au mariage projeté entre la fille d'un marquis et un officier des bersaillers, l'héritier d'un grand nom militaire , parce que celui-ci, dans une soirée chez son futur beau-père, s'était avisé de dire que ses bersaillers gravaient (gravissaient) les montagnes comme des chamois. Ce mot, qui fit une profonde impression sur l'assemblée, resta gravé dans la mémoire ou plutôt dans le cœur de la jeune fille. Le lendemain elle signifia à son père qu'elle ne voulait pas un mari qui convertissait les hussards en graveurs, et le jeune officier, éconduit, ne put presser la taille douce de sa fiancée, à jamais perdue pour lui !

Jeunes militaires, apprenez à parler français.

LITTÉEAIEE8

HISTORiaUES

Il bel paese cite Afieittiin parte. Il mai* cireonda e l'alpe (Le beau pays séparé par les Apennins et entouré par la mer et les Alpes). — Il eut été difficile çle mieux donner que Pétrarque les bornes de la belle Italie, cette mère des génies et des nations, qui a répandu sur l'univers toutes les plus éblouissantes merveilles de la poësie et des arts et qui a appris à lire au genre humain.

Il bel paese là «love il si suoiia. — (Le beau

pays où sonne le si). — Dante a nommé ainsi l'Italie. Les deux anciens dialectes romans sont caractérisés par des adjectifs affirmatifs: hoc pour la langue à'oc, qu'on parlait dans le midi de la France ; hoc illucl pour la langue àJo'il; qu'on parlait dans le nord. Il n'y a pas d'autre étymologie plausible pour ces deux mots. C'est aussi par le mot qui exprime l'affirmation que l'italien est désigné; il s'appelle la langue de si, venant de l'adverbe sic, ainsi. Cette désignation est heureusement .trouvée, car les langues, comme la pensée- elle-même, ne vivent que par l'affirmation.

lia JDiviwêe Comédie. — Entre la création du premier homme et les ténèbres du jugement il y a l'humanité;

«entre la Genèse et Y Apocalypse il y avait un livre à faire; ce livre, c'est la Divine Comédie de Dante Alighieri. Le poëme dantesque est un et triple à l'image de Dieu. Il se divise en trois parties : l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis : le châtiment, l'expiation, la récompense. À ces trois parties correspondent trois principaux personnages; car il faut remarquer que les nombres trois et neuf se reproduisent dans leur signification mystique à chaque page du poëme. L'Enfer a neuf cercles, le Purgatoire a neuf degrés, le Paradis a neuf sphères ; les trois personnages sont Dante, Virgile, Béatrix: l'homme, la raison, la révélation.

Dante s'élève par degrés du fond de notre poussière jusqu'à la contemplation du triomphe éternel. Il prend pour guide son amante adorée, sa chère et divine Béatrix, ange miséricordieux et protecteur, qui, après lui avoir montré sur la terre un rayon de la gloire céleste, s'était envolée au sein de son créateur. Béatrix est la plus belle manifestation de la puissance divine, c'est la lumière placée par Dieu entre le vrai et l'intelligence. Le monde entier sait aujourd'hui comment Dante a aimé. La chaste et idéale figure de Béatrix a été l'objet d'une passion que les anges eux-mêmes pourraient avouer.

Rien de plus simple comme art, rien de plus irréprochable comme dogme. Un homme, enlevé tout-à-coup aux luttes, aux passions, aux douleurs de cette vie, est transporté par une grâce spéciale, pendant sept jours, dans un monde invisible. Cet homme descend un à un les neufs cercles de l'abîme, glisse le long des reins de Satan, s'enfonce au cœur de la terre, passe le centre, remonte à l'autre hémisphère, gravit péniblement les neufs degrés du Purgatoire, traverse les orbites avec la rapidité de l'éclair, et ne s'arrête qu'au sein même de Dieu !... Certes, c'est la création la plus vaste, la plus homogène et la plus étonnante que la pensée humaine puisse concevoir.

La Divine Comédie se compose de cent chants: un pour l'introduction générale, et trente trois, nombre mystique des années de J. C, pour chacune des trois parties. Le poëme contient en tout 14230 vers, et ils sont répartis avec une si grande symétrie, que l'Enfer n'a que trente vers de moins

que le Purgatoire, et le Purgatoire n'en a que six de moins que le Paradis.

Virgile accompagne, en qualité de Mentor, Dante en Enfer et au Purgatoire. Il se borne à expliquer à son élève ce que la raison humaine peut concevoir, et le renvoie pour le reste à Béatrix. Lorsque les deux poètes sont arrivés au sommet du Purgatoire, au paradis terrestre, Virgile ayant dit son dernier mot sur toutes choses, n'ayant plus rien à apprendre à son élève, le laisse aux pieds de sa divine Béatrix, et disparaît comme un fantôme. La rencontre de Dante et de Béatrix dans un monde, de vérité, d'innocence et d'amour, est une des plus belles scènes que possède la poésie moderne. Les regrets, les aveux, les tressaillements de cet homme qui, après dix ans de désespoir et de larmes revoit la maîtresse adorée sur un char de triomphe et de gloire, forment un tableau dramatique qui saisit l'âme d'une émotion impossible à décrire.

I/Italia farà da se (VJtalie fera toute seule). Prophétie de Charles-Albert. — Il parut, il y a une cinquantaine d'années, un livre assez profond sur les destinées de l'Europe. La Compagnie de Jésus s'efforça vainement de l'anéantir; quelques exemplaires ont échappé à la destruction. C'est à l'un d'eux que nous empruntons les passages suivants, qu'on peut dire peophètiques, et auxquels les conventions sur Rome prêtaient, dans ces dernières années, un véritable intérêt d'actualité : ' Les destinées de l'Italie seront toujours incertaines et misérables, tant que ses parties ne formeront pas un tout

sous un gouvernement qui les rassemble et qui les lie. De faibles royaumes et de grandes principautés sont de mauvaises constitutions politiques ; la médiocrité y est égale ; les peuples ne grandissent point sous de tels gouvernements.

Quand l'Italie sera un grand royaume uni, ses peuples prendront la majesté qu'elle aura reçue et le disputeront en grandeur à tous les peuples de l'Europe. Tout la conduit à cette noble fin; rien ne peut l'empêcher de l'atteindre.

Mais que deviendra Rome? Rome, comme capitale d'un culte, peut se passer de l'Italie ; mais l'Italie, comme royau-

me politique, ne peut se passer de Eome. Rome ne peut jamais être peu de chose; sa renommée, comme maîtresse de l'ancien monde et comme maîtresse du monde chrétien, est si puissante et si imposante que Eome attache nécessairement un empire à son nom.

C'est par le poids de cette renommée que les évêques de Eome ont fait décider leur suprématie sur tous les évêques du monde chrétien. Le pontife de la ville qui commande à toutes les cités , ont-ils dit , doit commander à tous les évêques. Dans la ville où les empereurs ont été pontifes, les pontifes doivent être empereurs.

Puisque la renommée est si puissante, c'est à l'Italie à rétablir la sienne. Nulle ne l'a surpassée; la gloire n'est point une ombre vaine

Eome est nécessaire à l'empire d'Italie. Les empires s'élèvent par leur capitale ou s'ensevelissent dans elle: mais la religion ne suit point les destins de la politique ; elle est aussi belle dans l'exil que dans les superbes cités; la religion est partout où est le tabernacle, et quand le tabernacle est au désert, la religion y est dans toute sa gloire comme au sein de Jérusalem. Sa gloire n'en est pas moins grande pour être sortie d'un hameau de la Judée. Jésus Christ a envoyé ses apôtres dans les chaumières; lui-même a recherché les humbles cabanes et a laissé les palais et le Capitole à César....

Les grands événements se révèlent de loin; ils sont, comme les orages, précédés de grandes ombres, et, comme eux, ils sont annoncés par le calme ou par le murmure.

L'unification de l'Italie, prédite il y a de longues années, s'est opérée. Avec Venise est- venu son complément, avec Eome est venu son couronnement.

Eome sans l'Italie eut été une capitale sans État; l'Italie sans Eome eut été un État sans capitale.

Cette idée juste, exprimée si laconiquement, a toujours été l'opinion de tous les véritables amis de la péninsule.

JLibers* Cliiesa in liber o Stato (L'Église libre dans VÉtat libre). — Dante devance quelquefois son siècle et y jette des idées qui, lorsque la civilisation aura élargi

la pensée des hommes politiques, ne paraîtront ni si téméraires ni si impraticables qu'elles le paraissent à ses contemporains. Quand Dante séparait si sévèrement l'Église de l'État, quand il assignait à chacun de ces deux pouvoirs un rôle distinct, ne posait-il pas le principe sur lequel reposent les États modernes ? L'Église libre dans l'État libre, telle qu'il la concevait, n'est-ce point le dernier mot de ceux qui veulent affranchir la société religieuse de toute oppression politique et la société civile de toute oppression théocratique ? Lui aussi, avant Pétrarque et avant Machiavel, il a appelé de ses vœux l'unité de l'Italie, qui n'est pas un besoin né d'hier, comme le disent les écrivains intéressés à la combattre, mais dont la dure main des étrangers a fait sentir de tout temps l'impérieuse nécessité aux patriotes italiens. Exprimée par le premier écrivain de génie de la péninsule, puissamment servie par l'avènement de la langue nationale que Dante créait de toutes pièces, cette idée patriotique ne s'est jamais depuis lors effacée ni même obscurcie. Adoptée tour |à tour par les princes, par les .souverains-pontifes, par la foule, elle est restée au fond des cœurs comme la protestation d'un peuple qui ne voulait pas mourir et qui ne pouvait vivre sans être uni. Ainsi le grand ministre qui a obtenu du patriotisme ce que le poëte du moyen-âge attendait de la force pouvait faire remonter la tradition de sa politique jusqu'au plus ancien monument de la littérature italienne et retrouver un ancêtre dans le vieil Alighieri, Le comte de Cavour comptait sur le progrès des idées pour faire pénétrer dans les esprits la maxime qu'il avait solennellement proclamée à la trijbune de Turin. Nous voudrions une heureuse variante au mot de M. de Cavour: â l'Église libre dans l'État libre. » Cette formule : u les Églises libres dans l'État libre » affirme plus largement le principe de la liberté des cultes, et non-seulement d'une seule Église, mais de toutes les Églises.

I/ltalia è fat ta, se mou compiuta (L'Italie est faite, si- non achevée). — Mémorables paroles de Victor Emmanuel II à la Députation de Venise, venant lui offrir

à Turin, en 1866, le résultat du plébiscite des provinces vénitiennes. Ce n'est pas là une simple formule, une expression, mais bien une noble pensée, un entier programme, selon lequel devront se développer et mûrir les destinées de notre patrie.

I/Italie n'est qu'une expression géographique. — Voilà ce que le prince de Metternich écrivait dans une dépêche fameuse, en 1847. Désormais ces mots doivent être effacés du dictionnaire politique ; car l'Italie a répondu par les plébiscites, par les votes de ses assemblées, qui ont constitué l'unité nationale.

Diplomatiquement, le vieil homme d'État avait raison. L'Italie n'existait pas. Elle n'avait ni ambassadeurs, ni armée, ni drapeau ; seulement l'idée de la nationalité était vivante dans le peuple, et en prononçant ces paroles si souvent répétées, M. de Metternich démontrait qu'il n'avait pas la conscience de l'avenir. Peu après, grâce à des efforts incessants, à d'héroïques sacrifices, l'Italie a démontré qu'elle avait une vie réelle, qu'elle était autre chose qu'un mot digne tout au plus de figurer sur les cartes géographiques. De 1847 à 1866, l'Italie est devenue une question, et question vivante. On a cru l'avoir étouffée sous le désastre de Novare. Mais elle a ressuscité plus menaçante que jamais: elle s'est posée au Congrès de Paris, et l'empereur des Français a pu dire, en toute vérité, que l'État de l'Italie était un danger permanent pour la paix de l'Europe.

La rapidité avec laquelle se sont accomplis les événements depuis six ans, a pu faire oublier le passé et susciter quelques doutes sur la solidité d'un édifice si rapidement élevé. Mais il ne faut pas oublier que, depuis plus d'un demi siècle, l'Italie réclamait sa place au soleil des nations. Si le triomphe a été rapide, la lutte a été longue, souvent douloureuse, mêlée d'espérances et de découragement, de succès et de revers.

L'indépendance complète de l'Italie, telle que nous l'avons maintenant, est le résultat d'une volonté tenace comme aucun peuple n'en a peut-être jamais donné l'exemple.

Sans remonter trop haut, on a vu rarement une population résister à l'oppression étrangère avec la persistance et l'énergie qu'a montrée la population vénitienne; elle a si bien fait, qu'elle a fini par convaincre ses oppresseurs eux-mêmes. On peut dire que les Autrichiens se sont éloignés surtout parce qu'ils ont reconnu l'impossibilité de rester de ce côté des Alpes.

La question italienne est donc résolue, et elle a reçu la seule solution qu'elle pût recevoir. Si les événements eussent amené tout autre combinaison, chacun eut compris, comme après Villafranca, que rien n'était fixé et que ce n'était que partie remise.

L'Italie, après un long affaissement, a voulu être une nation; elle l'est aujourd'hui, et désormais ses révolutions ne peuvent plus être comme celles des autres peuples, que des révolutions intérieures.

Nous croyons que l'idée de la dominer par la force n'entrera plus jamais dans la pensée de personne.

Il n'y a donc plus de question d'Italie, pas plus qu'il n'y a de question de France ou de question d'Angleterre. Il en reste, Dieu merci, assez dans le inonde pour occuper l'imagination des publicistes ou pour alimenter les rêves des ambitieux.

Nous dirons, pour conclure: Depuis trente ans l'Italie fut une question, désormais elle est une puissance.

lia terre des morts. — Une parole peu juste de Lamartine , du haut de la tribune française , a fourni au poëte toscan, Joseph Giusti, le sujet d'une pièce énergique et vraie. M. de Lamartine avait appelé l'Italie « la terre des morts ; » Giusti répond à cette parole avec une ironie qui va souvent jusqu'à l'amertume; mais qui n'a pas besoin d'être justifiée. Faut-il s'étonner qu'un italien qui prend au sérieux l'idée de la patrie, qui aime et vénère son pays, refuse d'accepter l'arrêt prononcé par le poëte français? Le ton de cette réponse n'a, d'ailleurs, rien de blessant. C'est une raillerie qui s'adresse tour-à-tour à la Fiance, à l'Angleterre, à l'Allemagne. Si l'Italie est la terre des morts, si la vie s'est retirée de ce beau pays, de ce pays

autrefois si puissant, pourquoi donc toute l'Europe va-t-elle respirer l'air des tombeaux? Que signifie cette passion pour les ombres ? Si l'Italie est morte, que veulent dire ces armées qui veillent sur elle nuit et jour? Est-ce pour empêcher les morts de se réveiller que l'Allemagne envoyait des soldats camper en Italie? Si l'Italie est morte, pourquoi bâillonner sa pensée? Est-ce que les morts peuvent être pervertis? Est-ce que les ossements ensevelis sous la terre épouvantent l'héritier de César? — La pensée qui a dicté la réponse de G-iusti a éveillé, à Florence et dans toute l'Italie, de nombreux échos. La fierté nationale, le souvenir d'un passé glorieux ont trouvé dans Griusti un interprète énergique.

Est-il nécessaire d'ajouter qu'aujourd'hui M. de Lamartine n'oserait plus appeler l'Italie « la terre des morts, » car elle s'est réveillée; elle est bien éveillée; elle n'est plus « une simple expression géographique » comme l'appellaient les diplomates, mais bien une grande nation de 27,000,000 d'habitants, qui a pris rang parmi les premières nations.

Garibaldi, en 1860, cria à ce Lazare : « debout ! » et Lazare ressuscita sur tous les coins de l'Italie, et alla délivrer dix millions de ses frères des provinces méridionales.

Une armée de femmes* — En 1821, le général autrichien Bubna, disait aux Piémontais : u Une autre fois, je viendrai calmer les révolutions italiennes avec une armée de femmes. » La révolution italienne a chassé les Autrichiens de Milan en commençant avec cinq fusils, dont deux du xvi siècle ; elle les a chassés de Venise par la voix de Maniji, un binocle à la main.

lies Italiens ne se liait aient pas. — C'est le général de Lamoricière qui l'avait assuré. Les Italiens l'ont prié, à Castelfidardo et à Ancône, de se méfier de ceux qui lui avait inspiré un mot si hasardé.

Ah ! les Italiens ne savent pas se battre ! C'est une infamie. Qui était Pierre Micca? Que fut Jean de Procida? Que fut Catherine Segurana? Qui était Pierre Capponi? Et le défi de Barletta? Et....

Depuis les Alpes jusqu'à l'Adriatique» —

Il fut un temps où les hommes, je parle des plus éclairés, lorsqu'on les entretenait de ce qui se passait dans les pays voisins, croyaient faire du patriotisme en répondant: Que m'importe ! Il se trouva' même un jour sur le trône de France un roi plus insouciant encore, qui professait la même indifférence à l'égard des affaires intérieures. Lorsqu'on plaçait sous ses yeux le mauvais état des finances, le tableau des désordres administratifs, il se consolait en disant: « Cela durera bien autant que moi ! » et il n'en demandait pas davantage. C'est ce qui explique l'impunité du crime qui eut pour résultat le partage de la Pologne.

Nous comprenons mieux aujourd'hui le principe de solidarité qui unit tous les peuples. De même que la philosophie de l'antiquité disait : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger ! » Nous disons que rien de ce qui intéresse les autres peuples ne doit aussi nous être indifférent.

De ce sentiment est née une politique nouvelle que les Parisiens de 1848 pressentaient quand ils chantaient ce refrain célèbre:

Les peuples sont pour nous des frères, Et les tyrans des ennemis.

La politique a obéi à ce programme. Nous avons vu la France, l'Angleterre et le Piémont attaquer en Crimée la Eussie qui menaçait l'intégrité de l'empire ottoman; la France attaquer l'Autriche pour délivrer l'Italie « depuis les Aides jusqu'à V Adriatique, » et si* la tâche alors resta inachevée, le principe du moins ne reçut aucune atteinte ; les événements de 1866 l'ont prouvé.

lia loi Hahea* corpus. — Aie ton corps, garde ton corps. Ces deux mots latins sont les premiers d'une loi célèbre, qui, en Angleterre, aux États-Unis, donne à tout accusé le droit d'attendre en liberté son jugement moyennant caution. En France, en Italie, la loi n'accorde pas à l'accusé le bénéfice de Vhàbeas corpus. En Angleterre, cette loi défend de tenir un citoyen en prison au-delà de vingtquatre heures, sans l'interroger. Elle ordonne, en outre, qu'a-

près cet intervalle, on le relâche sous caution, jusqu'à ce que son procès soit fini. Le journal anglais, The Courier, du 2 août 1815, disait: « Bonaparte veut se prévaloir de Vhabeas corpus comme d'un moyen pour se soustraire à la déportation. » Hélas! il était dit que l'homme de génie, le plus grand capitaine des temps modernes, irait mourir à Ste-Hélène, sous la garde du cruel geôlier, sir Hudson Lowe. Jamais l'Angleterre n'effacera de son histoire cette tache.

lies empereurs ne sont pas trop grands pour servir les Grâces. — L'empereur Joseph II fit une visite à la comtesse du Barry, favorite de Louis XV. Pendant que la conversation s'épuisait en lieux communs, la jarretière de Mme du Barry se détacha ; l'Empereur la releva. La comtesse se confondit en excuses ; l'auguste Empereur lui dit: « Madame, les empereurs ne sont pas trop grands pour servir les Grâces ». Charles Quint avait relevé le pinceau du Titien ; mais c'était l'amour de l'art. Edouard fit de la jarretière de la comtesse de Salisbury un ordre de chevalerie. Le duc de Bourgogne créa la Toison d'or pour éterniser la mémoire de sa blonde amie.

Avoir pignon sur rue. — Ce qui caractérisa plus spécialement les constructions des xin et xiv siècles, ce fut la disposition des maisons, qui n'étant assujetties à aucun ordre, pour former des rues régulières et de communications faciles, ne présentèrent presque toujours, pour façade principale, que le pignon de l'édifice, c'est-à-dire le mur terminé en pointe qui portait le sommet de la toiture. C'est de là qu'est venue cette expression: « avoir pignon sur rue, » pour exprimer la qualité de celui qui possède une maison de ville.

«fournée des barricades. — Le 12 mai 1588, le Duc de Guise, chef des Ligueurs, étant venu à Paris malgré la défense du roi Henri III, ce prince fit entrer des Suisses dans la ville, afin d'expulser le rebelle; mais le peuple barricada les rues avec des chaînes et des tonneaux,

afin de s'opposer à la marche des troupes, et les força à reculer. Henri III effrayé quitta la capitale le lendemain.

•fournée des dupes. — Le 11 novembre 1630, Marie de Médicis et Gaston d'Orléans avaient arraché à Louis XIII, malade, la promesse de destituer son ministre, le cardinal de Richelieu; mais celui-ci vole à Versailles auprès du roi, regagne sa confiance et le décide à lui livrer ses ennemis. Richelieu non content d'avoir ainsi dupé ses adversaires, se vengea bientôt d'eux avec une excessive rigueur.

Bouelie qui a dit de si belles elioses. —

Marguerite d'Ecosse, femme du Dauphin, depuis Louis XI, aimait les lettres. Elle a dû l'immortalité à un baiser donné par elle sur la bouche du poëte Alain Chartier, qu'elle trouva endormi dans une galerie du palais, u Je ne baise l'homme, mais la bouche de celui d'où sont sorties de si douces et belles paroles. »

Voyez l'étendue de la puissance des poëtes ! que de pompe dans la forme des louanges prodiguées à Auguste par Horace et Virgile! quelle bonne affaire faisait le César en protégeant les poëtes pendant sa vie, et comme ils ont en échange protégé sa mémoire depuis deux mille ans. Louis XIV aussi, ce roi d'un grand règne, que ne leur a-t-il pas dû?

Que Dieu vous bénisse ! — Chez les anciens, l'éternument était un augure, on l'interprétait de diverses façons : favorable de midi à minuit, et défavorable, au contraire, de minuit à midi, il était un signe de bonheur ou de malheur pour les autres, suivant qu'on éternuait à leur droite on à leur gauche ; mais quel qu'il fût on le considérait toujours comme un signe sacré, et l'on saluait ceux qui éternuaient en disant: que Jupiter te conserve ou t'assiste! C'est de là vraisemblablement que l'usage s'est introduit chez les chrétiens de dire à ceux qui éternuent: que Dieu vous bénisse!

Cette expression est une simple formule de politesse; des siècles se sont écoulés, les rhumes de cerveau se sont mul-

tipliés à l'infini, et cet usage a subsisté. Soyez bon ou méchant, honnête ou fripon, peu importe; si vous éternuez, que Dieu vous bénisse!

Faut-il penser, avec quelques-uns, qu'il régna jadis quelque grande épidémie dont le premier symptôme était l'éternument? de là viendrait cette parole de bon augure: a portez vous bien, que Dieu vous bénisse ! » Ou bien serait-ce qu'au moment où le fabuleux Prométhée plaça sous les narines de sa statue le feu sacré dérobé du ciel, le premier acte de l'homme, appelé ainsi à la vie, fut d'éternuer, de sorte que la vénération et le respect qui se sont attachés si longtemps à cet acte si ordinaire, seraient comme un témoignage de reconnaissance et d'admiration pour ce grand phénomène de la vie se produisant pour la première fois?

Cependant, il faut le dire, Dieu vous bénisse! et ses équivalents : à vos souhaits; tout ce que votre cœur désire (*), n'ont plus cours aujourd'hui dans les salons. Ceux qui donnent le ton au milieu de la société élégante paraissent avoir résolu de proscrire les expressions devenues vulgaires; mais pour ne pas supprimer trop brusquement une vieille coutume, ils ont décidé que pour ménager la transition on reviendrait au salut des anciens. Ce n'est donc plus un témoignage d'intérêt qu'on exige de nous. C'est une marque de respect. .

Le salut lui-même tend à disparaître, bientôt l'éternument passera inaperçu.

Il est du bois dont on fait les flûtes* —

'est un homme sans caractère, qui se range aisément à l'opinion des autres et dont on fait ce- que l'on veut. On sait que la flûte n'était d'abord qu'un simple roseau grossièrement façonné en instrument ; on sait aussi que le roseau est souple et facile à manier. Il est du bois dont on fait les flûtes signifie donc figurément : c'est un roseau qui plie à tous les vents.

(*) Ne dites pas : bonheur, comme les Piémontais.

I/itlios et le pathos. — Les mœurs oratoires et le pathétique ou les passions. La réunion de ces deux qualités, la douceur et la véhémence, constitue la perfection de Fart oratoire. Aussi Molière , dans les Femmes savantes , voulant mettre dans la bouche de Vadius un compliment très-flatteur à l'adresse de Trissotin, ne trouva-t-il rien de mieux que :

On voit régner chez vous l'ithos et le pathos !

Ces deux mots grecs sont devenus synonimes de galimatias, de style ampoulé, de langage prétentieux.

ïiasciate ogni speranza, voi cite entrate !

(Laissez toute espérance, vous qui entrez !) — Vers célèbre du Dante , qui est à la fois une imitation de Virgile et la fidèle expression du dogme de l'Église sur l'éternité des peines de l'Enfer. L'Évangile avait dit : allez au feu éternel! Rivarol, paraphrasant le vers du Dante, prête ce langage à la porte des Enfers :

C'est moi qui vis tomber les légions rebelles ; C'est moi qui vois passer les races criminelles; C'est par moi qu'on arrive aux douleurs éternelles; La main qui fit les cieux posa mes fondements ; J'ai de l'homme et du jour précédé la naissance, Et je dure au-delà des temps.

Entre, qui que tu sois, et laisse l'espérance.

Montons de Panurge (les), allusion à un des passages les plus comiques du Pantagruel de Rabelais.

Panurge, le joyeux compagnon de Pantagruel, est, comme on sait, un des enfants de l'imagination capricieuse de Rabelais. Pendant le voyage de Pantagruel au pays des Lanternes, Panurge se prit, en mer, de querelle avec le marchand Dindenault, qui l'avait gravement injurié. Pour se venger et jouer à Dindenault un tour de sa façon, il lui acheta un de ses moutons, qu'il précipita dans la mer. L'exemple et les bêlements de celui-ci entraînèrent tous ses compagnons , qui sautèrent l'un après l'autre et à la file. Le marchand lui-même fut entraîné par le dernier, qu'il s'efforçait de retenir, et se noya avec son troupeau, complétant ainsi le tableau saisissant de l'extravagance imitative

de la foule. Panurge, armé d'un aviron, les empêchait de remonter sur le navire.

Dans l'application, ces mots Moutons de Panurge désignent ceux qui s'empressent de faire une chose par esprit d'imitation.

Beauté du diable. — Est-elle jolie? — Oh! vous savez, elle a la beauté du diable. — En prenant cette réponse à la lettre, on pourrait se faire une singulière idée de cette jeune fille qui aurait, pour toute beauté, sa ressemblance avec le diable. Il n'en est pas tout-à-fait ainsi : avoir la beauté du diable, c'est être jeune, c'est être à ce moment de la vie où les figures les plus irrégulières, les physionomies les plus insignifiantes ne sont pas absolument laides parcequ'elles sont jeunes. À elle seule, la jeunesse est une beauté; c'est la fraîcheur, la vie rayonnante, c'est souvent aussi l'innocence et quand un visage respire tous ces charmes de la nature et de l'âme, il ne peut pas être laid. Le diable, ce monstre que l'imagination» nous représente sous un aspect si horrible, le diable lui-même n'était pas laid quand il était jeune. Ainsi beauté du diable ne signifie pas laideur, mais jeunesse.

Une loi mystérieuse de la nature, dit Nestor Roqueplan, veut que la femme, même la moins belle, à un jour, à une heure de la jeunesse, illumine tout-à-coup son visage d'un charme qui la fait aimer; cette transfiguration fugitive, cette beauté d'un moment s'appelle la beauté du diable.

Œufs de Pâques. — Un usage qui a survécu à beaucoup d'autres, c'est celui d'échanger, à l'époque de Pâques, des œufs de toutes couleurs et de toutes dimensions. La signification de ces cadeaux étant à peu près oubliée, la coûtume pourrait disparaître sans qu'il en résultât, dans nos mœurs, aucun trouble sensible ; mais l'industrie est là pour ne pas la laisser tomber, et, s'il en était besoin, pour la faire revivre. Chaque année, au mois de mars ou d'avril, l'imagination des confiseurs se met en frais pour raviver, par l'attrait du luxe et de la nouveauté, le goût des œufs de Pâques.

Ces cadeaux du printemps répondent à une idée qui nous vient des Orientaux. Chez eux, l'œuf est le symbole de Tétât primitif du monde, de la création qui a développé le germe de toutes choses. Au nouvel an, qui s'ouvre encore en Orient à l'équinoxe du printemps , on célèbre une fête analogue à celle de notre jour de l'an. On échange des présents et l'on s'envoie de toutes parts des osufs peints et dorés, destinés à rappeler le commencement des choses.

L'origine des œufs de Pâques remonterait aux Romains, s'il faut en croire l'historien Elius Lampridius, qui raconte que le jour de la naissance de Marc-Aurèle Sévère, une des poules de la mère de ce prince avait pondu un œuf dont la coquille était entièrement couverte de taches rougeâtres. Cette princesse fut très frappée de cette particularité , et elle s'empressa d'aller en demander la signification à un augure célèbre. Celui-ci, après avoir examiné la coquille de l'œuf, lui repondit que cette chose étrange annonçait que l'enfant nouveau-né serait un jour empereur des Romains.

La princesse revint à son palais très frappée de cette prédiction ; mais, craignant les embûches qui pourraient être dressées autour de son fils, si elle montrait son espérance, elle garda le plus profond secret jusqu'en 224, époque où, en effet, Marc-Aurèle Sévère fut proclamé empereur.

Depuis ce moment, les Eomains contractèrent l'habitude de s'offrir des œufs dont la coquille était revêtue de pourpre, comme souhait d'une bonne fortune. Les chrétiens adoptèrent cette coutume en y attachant une pensée religieuse.

Les Romains commençaient leurs repas par un service d'œufs. Cicéron, Catulle, Horace, Varron, mangeaient à la table de Mécène, à celle de Lucullus, à celle même de César, et ils commençaient toujours par un œuf frais, comme ils finissaient par le dessert où les pommes jouaient un grand rôle, ce qui donna lieu au proverbe : db ovo usque ad mala.

Au iv siècle l'Église ayant interdit l'usage des œufs pendant tout le carême, une certaine provision se trouvait accumulée à Pâques dans chaque famille, de sorte qu'on en donnait ce jour-là aux enfants, aux pauvres. On commença alors à les teindre et les enfants s'en amusaient.

En France, on faisait rechercher les œufs les plus gros

pour l'usage de la Cour. Après la messe de Pâques, au Louvre, l'aumônier du roi les distribuait aux personnages de Cour. Louis XV reçut un œuf d'une grosseur extraordinaire, il le fit dorer moyennant 200 fr. , et le mit dans la corbeille de fleurs de madame Dubarry.

lia paix des dames. — François Ier et Charles V étaient continuellement en guerre. La duchesse d'Angoulême, mère du roi de France, et Marguerite d'Autriche, tante de l'empereur, réglèrent à Cambrai, en 1529, les conditions d'un traité qui conserva le nom de Paix des dames.

S'il ne veulent pas manger, qu'ils boivent.

— Claudius Pulcher, consul romain, près de partir avec son armée pour aller combattre les Carthaginois en Sicile, apprit que les poulets sacrés n'avaient pas voulu manger, ce qui était d'un sinistre augure. Claudius jeta la cage à la mer en disant: « s'ils ne veulent pas manger, qu'ils boivent. » Cet acte de témérité découragea les soldats, la bataille fut perdue, et le général, à son retour, fut déposé et condamné à l'amende.

Plus on lui ôte, plus il est grand. — Philippe IV, roi d'Espagne, avait pris le titre de Grand, malgré qu'il eût perdu là Catalogne, le Portugal, Naples ; qu'il eût cédé l'Artois, le Eoussillon, et que l'indépendance de la Hollande fût reconnue. C'est alors qu'un plaisant fit cette inscription, ajoutée à l'image d'un fossé.

lie feu purifie tout. — Voisin, garde des sceaux, osa résister a Louis XIV; un grand coupable ayant obtenu sa grâce du roi, Voisin refusa de sceller la lettre. Le roi demanda les sceaux, et les rendit au chancelier après en avoir fait usage. « Ils sont profanés, dit Voisin en vies repoussant sur la table, je ne les reprends plus. — Quel homme! s'écrie le monarque, et il jette au feu sa lettre de grâce.

— Je puis maintenant reprendre les sceaux, dit le chancelier, le feu purifie tout. » Quelle intégrité!

Opiner du bonnet. — C'est, dans une délibération, être de l'avis du préopinant et ne rien dire pour motiver cet avis. Dans plusieurs couvents les anciens opinaient de la voix, tandis que les jeunes ne faisaient que porter la main à leur couvre-chef ou opinaient de la tête, capitis inflexione. A Rome, quand le consul avait mis un objet en délibération, il disait « que ceux qui opinent de telle manière passent de ce côté ; que ceux qui pensent le contraire passent de l'autre. » Cela s'appelait opiner des pieds : in aliénant sententiam pedibus ire ; les opinants s'appelaient pedarii senatores. Avant qu'ils recourussent aux boules blanches ou noires pour manifester leur opinion , nos législateurs opinaient par assis et levé ; ce que les plaisants appelaient opiner du ventre, et ceux d'entr'eux qu'on connaissait pour n'avoir pas d'opinion à eux étaient appelés les ventrus.

Convoi de Iiimoges. — Politesses cérémonieuses, révérences sans fin. Anciennement, à Limoges, lorsqu'une personne faisait une visite, elle était conduite jusqu'à la rue par la personne visitée, et quelquefois jusqu'à la maison. Celle-ci, par réprocité, revenait sur ses pas : de là le convoi de Limoges.

lie pont aux ânes. — Une chose facile à faire, qu'il n'est permis à personne d'ignorer ou dans laquelle tout le monde peut réussir, c'est le pont aux ânes.

L'origine de cette locution se trouve dans une farce du xve siècle.

Un homme dont la compagne est indocile au joug, va consulter un grave docteur sur les moyens à employer pour soumettre la rebelle. À toutes les questions le docteur répond par ce vers :

Vade, tenez le pont aux asnes.

Le mari ne s'explique pas d'abord le sens de ces paroles ; mais il va se poster sur le pont où passent d'ordinaire les ânes du village. Là, il voit un bûcheron qui frappe à tour de bras sur son âne pour le faire avancer. La lumière se

fait aussitôt dans son esprit, il comprend la parabole du docteur et rentre chez lui pour la mettre à profit. Il saisit un gourdin, la femme crie, le mari frappe, et bientôt on lui promet de se soumettre à ses volontés. Le moyen était bon, rien n'était plus simple que de le trouver; c'était le pont aux ânes.

Cette expression si pittoresque est aussi employée parmi les écoliers, pour désigner en géométrie la proposition ainsi formulée : le carré fait sur Fhypothénuse d'un triangle rectangle est égal à la somme des deux carrés faits sur le deux autres côtés. C'est sans doute à cause de la ressemblance de la figure (nécessitée pour la démonstration) avec un pont ou bien à cause de la facilité de la démonstration.

Tout' est perdu, fors l'Honneur. — Tel est le

billet sublime de laconisme que François Ier est censé avoir écrit à sa mère, Louise de Savoie, après la défaite de Pavie. C'est dans la plaine qui entoure la Chartreuse de Pavie. que fut livrée en 1525 la fameuse bataille où il fut fait prisonnnier. C'est de la Chartreuse qu£ le roi écrivit le soir même à sa mère. Noble cri que l'âme de la France a toujours pu jeter dans ses défaites.

Donner un savon à quelqu'un. — Le savon et les habitudes de propreté qu'il introduisit parmi les populations modifièrent les mœurs; le génie industriel de Marseille (*) développa en France les goûts chevaleresques et les traditions de galanterie qui firent et font encore de la France la nation la plus policée du monde.

Donner un savon à quelqu'un, c'est lui adresser un reproche, c'est le laver de quelque saleté morale. Dans l'origine, ce fut en donnant ou en exprimant l'intention de donner un morceau de savon à un homme, que les femmes enseignaient la propreté du corps. Recevoir un morceau de savon de la main d'une femme, c'était un sanglant affront et une leçon sévère. De l'ordre matériel, la locution est passée dans l'ordre moral et a conservé sa signification.

(*) Marseille produit pour plus de 40,000,000 de francs de savon par année.

Urne, tu renfermeras eelui que l'univers n'a pu contenir. — L'empereur romain, Septime Sévère , exerça toutes les charges avant d'arriver au trône. Il fit la guerre aux Parthes, aux Babyloniens avec succès ; mais ses victoires furent toujours souillées par des cruautés impardonnables. Près de mourir, il se fit apporter l'urne où l'on devait mettre ses cendres, et prononça ce mot orgueilleux.

Relevez-vous, on croirait ffiie je vous pardonne. — Le ministre Sully était véritablement le bon génie d'Henri IV. Son austérité couvrait les faiblesses du roi ; son économie réparait de folles dépenses. Sa franchise un peu brusque n'altérait en rien l'amitié qui liait ces deux grands hommes. Une seule fois , Sully fut menacé d'une disgrâce. Les ennemis de ce sage administrateur étaient parvenus à le noircir dans l'esprit du roi ; mais une simple explication suffit pour justifier le ministre ; Henri lui rendit toute sa confiance et son amitié. C'est alors que , touché des nouvelles bontés de son souverain, Sully voulut tomber à ses genoux : a Relevez-vous, dit le roi, on croirait que je vous pardonne. «

Apollon lui-même n'aurait pas mieux visé*

— Cambyse, fils et successeur de Cyrus, avait autant de bassesse et de cruauté que son père avait de grandeur et de générosité. Ce tyran se faisait un jeu du meurtre ; il tua son frère Smerdis et sa sœur Méroé. Prexaspe, son ministre, ayant hasardé quelques observations sur les dangers de l'ivresse à laquelle le roi se livrait souvent , le cruel Cambyse fit placer sur une table le fils de Prexaspe. Tiens, lui dit-il en perçant l'enfant au cœur, vois si j'ai la main sûre. Le lâche courtisan répondit aussitôt : Apollon luimême n'eût pas mieux visé.

I^es philippic|iies. — Le patriotisme ardent du grand orateur de la Grèce, Démosthènes, sa haine contre Philippe, roi de Macédoine, et l'indolence de ses concitoyens, lui inspirèrent ses plus belles harangues , connues sous le nom de Philippiques. La Pythie ayant été gagnée par l'or de

Philippe, Démosthènes dit qu'elle philippisait. Une philippique est une satire sanglante, un écrit violent.

Frappe, tu ne trouveras jamais de bâton assez dur pour me ehasser de ton école. —

Anthistènes, philosophe Athénien, père des cyniques, donna d'abord des leçons de rhétorique. La philosophie de Socrate l'ayant enlevé à l'éloquence , il renvoya ses disciples en leur disant: « allez chercher un maître; par moi j'en ai trouvé un. » Diogène , chassé de sa patrie , Sinope , pour crime de fausse monnaie , vint à Athènes ; il alla trouver 4-nthistènes qui, ayant fermé son école , ne voulut pas le recevoir, et, las de ses importunités, leva le bâton sur lui. a Frappe, dit alors Diogène, si c'est ton bon plaisir, je te présenterai ma tête, mais tu ne trouveras jamais de bâton assez dur pour me chasser de ton école. »

Mare-Aurèle se rendant à l'école. — Le philosophe Lucius , arrivé nouvellement à Rome , étonné de voir sortir de son palais l'empereur Marc-Aurèle, dans l'équipage d'un écolier, prend la liberté de lui demander où il va ainsi : « il est honorable, lui répond l'empereur, même à un vieillard, de s'instruire, et c'est dans cette intention que je vais chez le philosophe Sextus, pour apprendre de lui ce que je ne sais pas encore. » La réponse est belle et modeste ; de Lucius et de Marc-Aurèle , ce dernier était vraiment le philosophe.

♦le suis trop pauvre pour être votre femme et de trop bonne maison pour manquer à l'honneur. — La famille de Rohan remonte au xn siècle. Sa devise était : « Roi ne suis, prince ne daigne, Rohan je suis. » Catherine de Rohan n'est guère connue que par sa noble réponse à la déclaration inconvenante que lui fait Henri IV. Le frère de Catherine de Rohan, le héros de sa maison, fut le chef des protestants sous Louis XIII.

Ceux qui ont besoin d'une lampe ont soin de la fournir d'huile. — Péricl^s ayant appris que

son maître Anaxagore, voyant son ingratitude, avait résolu de se laisser mourir, vole sur-le-champ chez lui. Il le trouve au lit , enveloppé de son manteau et pénétré de douleur. Périclès emploie les prières et les larmes pour l'engager à continuer à vivre et à ne lui point enlever sitôt un sage et fidèle conseiller dans Je gouvernement de la Képublique. À ces paroles, le philosophe, rejetant son manteau qui lui couvrait le visage, s'écrie: « 0 jeune homme, ceux qui ont besoin d'une lampe, ont soin de la fournir d'huile ! »

Voilà justement ee qui fait que votre fille est muette , dit Sganarelle à Géronte , en terminant cette longue dissertation dans laquelle il lui explique savamment les raisons péremptoires du mutisme de sa fille. Cette tirade est un curieux entassement de mots empruntés à la médecine , à la langue latine ou forgés comme au hasard ; elle n'a pas plus de sens que Sganarelle n'a de savoir, et, par conséquent, elle n'explique et ne prouve rien.

On a conservé cette conclusion de Sganarelle pour caractériser puissamment les raisonnements qui déraisonnent, les discours alambiqués et savants en apparence qui n'aboutissent pas. Grâce à Molière, on dispose ainsi d'un moyen honnête de faire entendre à certains raisonneurs qu'ils ne savent où ils vont. Au lieu de leur dire : vous raisonnez faux, mal, vous étez illogiques, inconséquents, ce que vous avancez ne prouve rien ou n'a pas trait à la question . observations qui toutes sont un peu brutales, quelquefois dangereuses, on se contente d'ajouter à leurs discours, comme une conséquence naturelle de ce qu'ils ont dit : voilà justement ce gui fait que votre fille est muette. C'est beaucoup plus poli, plus gai surtout, puisque cela rappelle la charmante bouffonnerie du Médecin malgré lui.

Pli de rose du sybarite. — Sybaris était une des plus grandes villes de l'Italie méridionale, sur le golfe de Tarente. Elle s'était rendue célèbre par sa mollesse et sa corruption. Les sybarites étaient parvenus à des raffinements peu ordinaires. On avait banni de la ville tous les métiers

qui, par leur bruit, pouvaient troubler le repos des habitants. Le coq lui-même avait été chassé; ces voluptueux de la nuit ne voulaient plus entendre la voix vigilante qui, dans les jours de labeur et de gloire , leur avait dit : il fait jour ! Les sybarites faisaient, dit-on, leur invitation & dîner un an d'avance pour avoir tout le loisir nécessaire de préparer un repas délicat. On rapporte qu'un sybarite se plaignit d'avoir passé toute une nuit sans dormir parce que, parmi les feuilles de rose dont son lit était semé, il y en avait une qui s'était pliée en deux.

Les hommes efféminés ou corrompus, que nous appelons, par comparaison, des sybarites, sont loin encore de leurs célèbres devanciers, et ils pourraient à la rigueur se tenir pour offensés.

Nous avons une jolie description des sybarites par Montesquieu : le temple de Gnide.

C'est iiit olibrius. — C'est le nom que l'on donne, dans la conversation familière, à l'homme étourdi et sans valeur qui veut faire l'important. Quand on a dit : c'est un olibrius, on a résumé en un mot toute une série d'injures*

Anicius Olibrius était un sénateur romain qui fut proclamé empereur par surprise, en 472, et que son incapacité fit descendre du trône après un règne de trois mois.

Mais il est un autre Olibrius qui a bien mérité aussi qu'on prît son nom en mauvaise part ; c'est celui que rappellent les commentateurs de Molière à propos du vers :

Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents.

Suivant une vieille légende, Olibrius, gouverneur des Gaules, ne pouvant toucher le cœur de sainte Reine , la fit mourir. Le martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre de mystères qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibrius y était représenté comme un fanfaron, un glorieux, un occiseur d'innocents ; de là l'expression proverbiale : faire V Olibrius, pour faire le faux brave, persécuter ceux qui sont sans défense, etc.

Cet Olibrius féroce et fanfaron doit être l'Olibrius qui nous est resté.

«Je m'en lave les mains. — Pour exprimer, sans doute, par une image visible, qu'on ne voulait pas prêter les mains à une mauvaise action , ou qu'on ne les avait point trempées dans le sang ; il était d'usage, chez les anciens, de se laver les mains en présence du peuple : on entendait montrer ainsi qu'elles étaient pures et qu'on était innocent.

C'est de cette ancienne coutume qu'est venue l'expression je m'en lave les mains, usitée dans le sens de : je n'y suis pour rien, je ne veux point m'en mêler, cela ne me regarde pas.

Le nom de Ponce-Pilate, gouverneur de la Judée, sous Tibère, se trouve mêlé au plus grand événement de l'histoire. Il abandonna Jésus à la rage de ses bourreaux ; cependant, voulant protester contre ce qu'il considérait comme une suprême injustice, il se fit apporter de l'eau, et se lavant les mains devant le peuple, il s'écria : « je suis innocent de la mort de ce juste, c'est vous qui en répondrez. » La sentence inique que Pilate prononça contre Jésus pèsera toujours sur sa mémoire, et jusqu'à la fin des siècles Pilate sera le type de ces magistrats pusillanimes qui, obéissant à la voix de la peur et de leurs intérêts^ ont la lâcheté de prononcer des condamnations que réprouve leur conscience. Ils auront beau s'en laver les mains, le sang innocent répandu laissera toujours une souillure que rien ne saurait effacer, et qui sera pour eux une marque indélébile d'infamie.

Travailler pour le roi de Prusse. — C'est depuis un siècle et demi que la Prusse est un royaume. Quel est donc celui des cinq Frédérics de Prusse qui a fait mettre ainsi en doute sa royale générosité ? On a dit que c'était Frédéric-Guillaume 1er, très économe du bien de ses sujets.

On a dit que le mot était de Voltaire. Il n'est pas impossible qu'après une grande brouille avec le grand Frédéric, Voltaire ait eu la pensée d'exprimer qu'il avait perdu son temps et sa peijie en travaillant pour le roi de Prusse. On sait que dans son dépit contre celui qui avait été

Son patron, son disciple et son persécuteur

Voltaire n'a pas toujours ménagé les gros mots. Quoi qu'il en soit, l'allusion a fait fortune, elle est devenue proverbe.

Voici une autre explication. Frédéric le Grand, étant prince royal, avait fait la critique des ouvrages de Machiavelli, dans un écrit intitulé Y Anti-Machiavel. Il avait fait beaucoup de bruit et avait attiré au jeune prince la haine de la plupart des souverains de l'Europe, dont il faisait une critique sanglante. Quand il monta sur le trône, craignant de s'aliéner l'esprit des monarques, il voulut anéantir son œuvre ; mais les libraires s'y refusèrent. Alors Voltaire le fit réimprimer en Hollande, en effaçant les passages qui pouvaient nuire à son royal protecteur. Cette nouvelle édition, revêtue de l'approbation du roi, fit tomber les premières et ruina les libraires de la Prusse, qui, dans le temps, avaient été utiles au prince royal. De là le proverbe.

Jeter l'anere sacrée, c'est recourir à ses dernières ressources. Il y avait, chez les anciens, une ancre que l'on dédiait aux Dieux et qu'on jetait dans les jours de grande détresse; c'était Yancre sacrée.

Mettre au violon, c'est mettre en prison. Dans les galeries du palais de justice de Paris était une prison spécialement destinée à, enfermer les pages, valets, etc., qui troublaient trop souvent, par leurs cris et leurs jeux, les audiences du parlement. Dans cette prison, il y avait un violon destiné à charmer les loisirs forcés des pages et laquais qu'on y enfermait pendant quelques heures. C'est de. cet usage, qui remonte à Louis NXI, qu'on a appelé violons les prisons temporaires annexées à chaque corps de garde de Paris.

lies bons maris font les bonnes femmes.

— Un aphorisme vulgaire, en grand honneur chez le peuple féminin, dit que les bons maris font les bonnes femmes. Xantippe, femme de Socrate, a donné le démenti le plus éloquent à cet adage. On prétend que Socrate, qui con-

naissait son caractère, ne l'avait épousée que pour s'exercer à la patience. Elle est restée la personnification de la femme acariâtre, violente et emportée.

Xercès faisant fouetter la mer. — Le fils et successeur de Darius, voulant venger la défaite de Marathon, marcha contre la Grèce à la tête de 1,000,000 d'hommes. Arrivé à l'Hellespont, il résolut de le franchir à l'aide d'un immense pont de bateaux, que la tempête détruisit. Xercès, poussé par une colère insensée, ordonna de fouetter la mer comme un esclave rebelle, et fit jeter des chaînes dans les flots pour dompter leur fureur.

On n'en fera plus sur ee moule-là* — La

duchesse de La Yallière (en Tourraine) était fille d'honneur de Henriette d'Angleterre; dès ses premières années elle se distingua par un caractère de sagesse, de douceur et de bonté naïve, qui faisait dire à M.me de Sévigné : « On n'en fera plus sur ce moule-là. » Elle fut aimée de Louis XIV; mais Dieu se servit de l'inconstance du roi pour la ramener à lui. En 1675, elle se fit carmélite à Paris. Se couvrir d'un cilice, marcher nu-pieds, jeûner rigoureusement, chanter la nuit au chœur, tout cela ne rebuta point la délicatesse d'une femme accoutumée à tant de gloire, de mollesse et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités depuis 1675 jusqu'en 1710, sous le nom de Sœur Louise de la Miséricorde.

Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. — Louis XI, fils de Charles VII, n'avait que 17 ans lorsqu'il prit part à la révolte appelée la praguerie (de la ville de Prague, alors ensanglantée par les Husistes). Charles VII vainquit les révoltés et leur pardonna. Louis dehieura quinze ans éloigné de la cour. De nouveaux chagrins, que lui donna son fils, causèrent la mort de Charles VIL Louis XI dépouilla les grands et traita la France en pays de conquête. Son règne, funeste à la féodalité, procura quelque soulagement au peuple. Il possédait au suprême degré l'art de gouverner; mais il était astu-

deux, cruel, vindicatif; il sacrifia une foule de seigneurs à sa vengeance. On a retenu de lui cette maxime: « Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner, » II se servait de gens obscurs; son barbier, Olivier le Daim, son bourreau, Tristan l'Ermite, eurent beaucoup de part à ses faveurs. Sa superstition et son extrême frayeur "de la mort le mettaient sans , cesse à la * merci des médecins et des astrologues.

La plaee n'honore pas l'homme, c'est l'homme qui honore la place. — Agésilas, roi de Sparte, réparait par les qualités de l'âme les défauts de la figure. Il était simple et avait toutes les vertus des anciens Spartiates; mais il était fier et ambitieux. Un jour, encore enfant, ayant été placé dans une assemblée, par l'intendant des jeux, dans un endroit détourné, où il ne pouvait ni voir, ni être vu, fut très-sensible à cette mortification. Il monta sur un banc et dit tout haut : « Je ferai voir un jour que la place n'honore pas l'homme, mais que c'est l'homme qui honore la place, n

Un roi de France ne se rachète pas à prix d'argent. — Saint-Louis, dans sa première croisade, fut jeté par une tempête sur la côte d'Egypte. Il s'empara de Damiette, mais il fut vaincu et fait prisonnier à la Massoure (Basse Egypte). Il fut délivré des barbares moyennant une rançon pour ses sujets, et Damiette pour sa personne: a Car, avait-il dit, un roi de France ne se rachète pas à prix d'argent. »

Il n'y a rien de changé en France, — 11 n'y a qu'un Français de plus! — Ce mot est

attribué au comte d'Artois, lors de son entrée à Paris, en 1814.

Le nom de Bourbon, les tristesses de l'exil, les joies du retour, l'ombre de Louis XVI, son frère, l'entouraient d'un respect, d'un prestige et d'un attendrissement de souvenir qui courbaient toutes les têtes devant lui. Ses amis faisaient courir dans la foule un mot qu'il n'avait pas dit, mais qui était

admirablement inventé pour lui ouvrir les cœurs et pour lui préparer les applaudissements:

u Je revois mon pays, je suis heureux. — Il n'y a rien, de changé en France, il n'y a qu'un Fiançais de plus, n

M. Beugnot racontait l'embarras qu'éprouva le Comité royaliste établi à Paris pour trouver un de. ces mots heureux que tout homme public doit prononcer dans les grandes circonstances sous pejne de désappointer les badauds qui veulent à toute force que chaque événement politique se traduise dans un dicton populaire.. Le comte d'Artois n'aurait point trouvé ce dicton, et les royalistes de Bordeaux avaient envoyé à Paris une relation qui manquait absolument de cette réjouissance obligée. Ce fut lui, M. Beugnot, qui trouva ce mot qui fut travesti plus tard à propos de la girafe. On fit circuler, lors de l'arrivée de cet intéressant quadrupède, une médaille portant cette légende : « il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'une bête de plus. »

Nœud gordien* — Gordius était un laboureur de la Phrygie ; il n'avait pour toute richesse que son chariot et ses bœufs. Grâce à l'oracle, il devint roi de la Phrygie. Le char de Gordius est resté célèbre par le nœud qui attachait le joug au timon, et qui était si habilement enlacé qu'on ne pouvait en apercevoir les bouts. Quand Alexandre fut vainqueur de la Phrygie, il apprit qu'une ancienne tradition promettait l'empire de l'univers à celui qui dénouerait ce nœud. On croit qu'il le coupa d'un coup d'épée.

Le nœud gordien est resté dans le langage pour caractériser une difficulté qu'on ne peut résoudre, un obstacle qu'on ne peut vaincre. Se tirer d'embarras par un moyen expéditif et vigoureux, c'est trancher le nœud gordien.

Jflalin comme un bossu. Rire comme un bossu. — Les bossus ont la réputation d'être gais et spirituels, et ils la justifient si bien d'ordinaire, qu'un bossu maussade et stupide est devenu dans le monde un être impossible ; en fait d'esprit la bosse oblige. Les types les plus populaires de la gaîté française ont des bosses : Po-

lichinelle et Mayeux. Dans le temps où les rois de France avaient des fous, ces fous étaient bossus.

Les êtres faibles et délicats sont en général mieux doués, sous le rapport de l'intelligence, que les êtres fortement constitués. C'est souvent aux dépens de la tête que le corps se développe. Les latins disaient : in parvo corpore anima magna, et le peuple français dit eiîcore, pour exprimer la même idée: dans les petits pots les bons onguents.

On plaint les aveugles, les boiteux, les sourds; on rit des bossus. Menacés du ridicule, ces pauvres disgraciés ont senti de bonne heure le besoin de racheter aux yeux du monde les torts de la nature. Ne pouvant pas redresser leur corps, ils ont aiguisé leur esprit; et puis, ils étaient attaqués, ils devaient se défendre, et dans cet exercice ils ont gagné des forces. De là ce sourire malicieux, ce ton sarcastique qui les caractérise. En s'habituant à rire de ceux qui voulaient rire de lui, le bossu est devenu moqueur, méchant quelquefois ; il a appris , à la rude école de l'expérience, l'art de s'égayer aux dépens d'autrui. Aussi le proverbe: rire comme un bossu ne doit pas être entendu dans le sens de rire à gorge déployée, à se désopiler la rate ; il signifie plutôt s'amuser malicieusement.

Le meilleur est de rire comme des fous et le plus souvent possible.

Chamfort disait: « La plus perdue de toutes le journées sst celle où l'on n'a pas ri. »

Poulet. — Ces billets, parfumés ou nom, mais toujours tendres, et quelquefois même spirituels, ont reçu le nom de poulets.

C'est parce que, dit La Monnoye , certains marchands, sous prétexte de porter des poulets à vendre dans les maisons, remettaient des billets.

Duval, dans son Voyage d'Italie, dit: « les porte-billets portaient des poulets sous le prétexte de les vendre, et mettaient un billet sous l'aile du plus gros. »

Le Duchat, dans son Dict. étymologique, dit qu'on appelait ainsi certains billets qu'on pliait en forme de poulet, a à la manière dont les officiers de bouche plient les ser-

viettes, auquelles ils savent donner diverses figures d'animaux. v>

Vieux comme Hérode, comme Matltusalein,

— Hérode est le nom d'une famille de rois qui régnèrent en Judée pendant plus d'un siècle. Le primier de ces rois est Hérode le Grand, né 72 ans avant J.-C. Il était souvent appelé, par rapport à ses descendants, le vieil Hérode ; c'est de là qu'est venue l'expression proverbiale: Vieux comme Hérode ; expression qui se dit plutôt des choses que des personnes.

On dit aussi : Vieux comme Mathusalem ; mais alors c'est toujours en parlant des personnes, car on rappelle par cette comparaison l'âge avancé dans lequel mourut ce patriarche. Né l'an 3317 avant J.-C, il mourut en 2348, l'année même du déluge ; il avait par conséquent 969 ans.

Bâtonnier de l'ordre des avocats. — Ce nom, que porte encore de nos jours le chef de l'Ordre des avocats, doit son origine au bâton de la bannière de Saint- Nicolas. En 1341, les avocats et les procureurs avaient formé une confrérie sous l'invocation de St-Nicolas et de Ste-Catherine. Dans le solennités de l'Eglise, le corps des avocats sortait bannière en tête. Après la cérémonie, le bâton de la confrérie était transporté avec pompe dans la demeure du chef de l'Ordre auquel la garde en était confiée. C'est par suite de cet usage que ce chef qui, dans le principe, s'appelait seulement doyen, a été désigné, plus tard, vers le milieu du xviR siècle, sous le nom de bâtonnier, mot qui nous est resté. À Paris le bâtonnier (le président) des avocats est élu tous les ans.

Passer le Riibicon. — Ce mot, qui est devenu proverbe dans le sens de s'engager d'une manière irrévocable par une démarche hasardeuse, est une allusion à la révolte de César contre le sénat romain. — Le fleuve Rubicon séparait l'Italie propre de la Gaule Cisalpine. C'est aujourd'hui le Fiumesino ou Pisatello, tributaire de l'Adriatique. Il était défendu à tout général romain de passer ce fleuve

à la tête d'une armée pour entrer en Italie : le passage du Eubicon par César en armes fut la manifestation décisive de sa révolte contre sa patrie et le commencement de la erra civile (49 ans avant J.-C).

€«ros-Jeait qui veut en remontrer à son

«curé. — Gros, ici, voulant dire épais, grossier, Gros-Jean représente un Jean qui n'est pas malin. C'est donc, dans ce proverbe, un homme simple qui veut en remontrer à un homme d'esprit, un ignorant qui veut en apprendre à un savant, à un homme qui sait le latin.

Gros-Jean sert aussi à désigner un homme qui ne possède rien. La Fontaine dans la Laitière et le pot au lait, et Collin d'Harleville dans les Châteaux en Espagne, l'ont employé ainsi:

On m'élit roi, un peuple m'aime ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant,

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,

Je suis Gros-Jean comme devant.

La Fontaine Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

Collin d'Arleville.

lia tour de la faim. — TJgolin de Grherardesca, un des tyrans italiens les plus cruels du moyen-âge, a été tellement poétisé par les vers immortels du Dante, qu'on a oublié ses crimes pour ne plus se souvenir que de ses malheurs. Pise, sa patrie, était le dernier rempart de la faction gibelline. Ugolin contrasta des alliances secrètes avec les Guelfes, et fit perdre aux Pisans une bataille navale qui, en épuisant la république, devait la mettre à sa merci. En effet, Pise, réduite à la dernière détresse, se jeta dans les bras de l'homme qui l'avait trahie. L'ambition d'Ugolin était satisfaite: alors il affermit son autorité dans Pise et domina par la terreur. Enfin une conspiration, à la tête de laquelle était Koger (Kuggieri) Ubaldini archevêque de Pise, éclata en 1288. Ugolin tomba au pouvoir de ses ennemis, avec deux de ses fils et deux de ses petits fils. Le cruel et barbare archevêque fit enfermer ce malheureux dans la tour de Gualandi. Il jeta les clefs dans l'Arno, condamnant ainsi les prisonniers à mourir de faim. Ugolin y succomba le dernier,

après avoir essayé de se nourrir de ses enfants. Depuis, cette tour a été nommée la tour de la faim.

Le Dante a fait de cette mort un des épisodes les plus terribles de sa Divine Comédie. Dans son voyage à travers l'enfer, le Dante, conduit par Virgile, arrive à la troisième enceinte où sont punis les traîtres. Il aperçoit Ugolin dévorant la tête de Eoger.

Un cheval! un c lie val î mon royaume pour m cheval. — Eichard III, roi d'Angleterre, pour refit empoisonner son frère aîné, Edouard IV et ses ens. Mais il s'éleva un vengeur, le comte de Richmond; Richard marcha contre lui (1485). La mêlée fut terrible. À la vue des bataillons, il parut saisi de frénésie et frappé de vertige. Il s'écria : « un cheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval! » Lorsqu'on lui eut amené son coursier, il s'élança comme un forcené au milieu des rangs ; mais ayant été entouré, il tomba percé de coups. Shakespeare a décrit la bataille et popularisé ce mot.

Un empereur doit mourir debout* — L'empereur romain, Vespasien, quoique malade, n'interrompit pas ses occupations accoutumées; il vaquait aux affaires, et donnait audience dans son lit ; enfin, se sentant défaillir, il fit un dernier effort pour se lever, disant : « il faut qu'un empereur meure debout. »? Puis s'étant fait habiller, il expira.

Varus, rends-moi mes légions. — La Germanie était conquise, mais non domptée. Auguste croyant pouvoir soumettre ces peuplades guerrières en les civilisant, chargea Varus d'introduire dans ces contrées barbares les formes de la jurisprudence romaine. Toute la Germanie s'indigna et prépara un soulèvement terrible. L'armée romaine, attirée dans un défilé au milieu des marais, fut anéantie. Varus se tua, pour ne pas survivre à sa défaite. Auguste fut profondément affligé de ce désastre; il laissa croître sa barbe et ses cheveux, et dans ses insomnies, il s'écriait: « Varus, Varus, rends-moi mes légions. » Six années après, Germanicus devait venger, au même endroit, l'honneur des armes romaines.

Être sur un grand pied dans le monde, —

Dites à nos élégants en bottes vernies, à ces gracieuses Turinaises dont le pied cambré est toujours si bien pris dans une bottine irréprochable, dites à ces messieurs et à ces dames qu'il fut un temps, éloigné, il est vrai, où la mode, le grand ton était d'avoir des souliers de deux pieds et demi de long, et vous verrez quelles grimaces !

Les grands souliers (dits à la poulaine, du nom de Poulain, leur inventeur) firent une telle fortune, qu'ils étaient devenus au xive siècle la mesure de la distinction : les souliers d'un prince avaient v deux pieds et demi ; ceux d'un haut baron, deux pieds; d'un chevalier, un pied et demi, et ceux d'un simple bourgeois un pied.

Quoi qu'il en soit, c'est à cette mode ridicule et au signe de distinction auquel elle avait donné naissance, que nous devons l'expression très usitée encore: être sur un grand pied dans le monde, pour signifier y tenir une position élevée.

C'est la lance d'Achille. — Cette locution désigne une chose qui guérit le mal qu'elle a fait, et quelquefois une personne qui répare elle-même le mal dont elle a été la cause.

Thélèphe, fils d'Hercule, marcha contre les Grecs qui allaient assiéger Troie. Ayant été blessé par Achille, l'oracle lui conseilla de faire alliance avec ce prince et de suivre les remèdes de Chiron. Celui-ci le guérit en mettant sur la plaie un onguent fait de la rouille de la lance avec laquelle Thélèphe avait été blessé.

Pied-plat. — S'est dit autre fois d'un homme de basse naissance, et se dit aujourd'hui, dans le langage figuré, d'un homme qui ne mérite aucune considération. Il répond parfaitement à l'idée de bassesse et d'avilissement.

J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

Molière.

Nous sommes des pieds-plats, oui; des marauds, d'accord; Mais le monde est à nous, car nous avons de l'or.

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