‹ Il est ressuscité!Chapitre 1 sur 7 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A la même heure, ce matin-là, 11 décembre, tous les Parisiens firent la même grimace. Ils ouvrirent les yeux et la bouche tout grands et tout ronds en dépliant leur journal, puis en le repliant : la dernière page en était blanche.

Que signifiait?.. Comment se pouvait-il?.. Quoi 1 tous les contrats de publicité interrompus, dénoncés ou violés !

On se répandit dans les rues, on se rua aux kiosques. Ils avaient été dépouillés dès l'aube, et les marchandes parlementaient avec la foule, expliquant qu'elles n'y comprenaient rien, répétant que tous les journaux, absolument tous, depuis ceux qui passent les deux millions jusqu'à ceux qui paraissent quelquefois, avaient, ce jour-là,

blanche, tout entière blanche, leur dernière page.

On se précipita dans les rédactions. Partout les garçons de bureau avaient ordre de ne laisser pénétrer aucune personne étrangère à la maison. Ils ne savaient rien, comme les marchandes.

Des gens avisés s'en furent consulter les personnes directement intéressées, les industriels et les commerçants qui, la veille encore, publiaient dans les feuilles, à deniers comptants, l'éloge de leurs produits et marchandises. La plupart de ces capitalistes, surpris dans le premier étonnement, s'abstinrent de répondre. Quelques-uns, par vanité, laissèrent entendre que le mot de l'énigme n'était pas ignoré d'eux : mais ils avaient juré de ne rien dire. On faillit leur faire un mauvais parti.

Cela commençait à passer les bornes, qui sont brèves, de la patience française.

A midi, la Bourse, qui, depuis des semaines, subissait une crise désastreuse, vit

subitement ses cours tomber à des cotes jusqu'alors inconnues.

DansTaprès-midi, sur les boulevards, des groupes se formèrent, bavards et agités. Impatiemment on attendait les journaux du soir.

— Sera-t-e//e blanche?

Elle le fut.

L'heure de l'apéritif sonna, ce jour-là, plus tôt que d'habitude. Les curieux sollicitaient les curieux, et les gens abordaient les gens en brandissant, avec des gestes comminatoires, du papier blanc.

Non seulement la dernière page des journaux du soir était blanche, mais, dans les autres pages, aux endroits d'ordinaire sacrifiés à la publicité, il y avait des « man ques ». Cette sorte de raffinement du mystère achevait d'exaspérer les journalistes. Ces professionnels extorqueurs de secrets se trouvaient, en quelque façon, nargués chez eux, dans leur domaine propre, par cette « question » qui empruntait, pour atteindre

le public, leur intermédiaire sans qu'ils pussent dirent qui ni quoi. Et voilà que la consternante tache blanche s'élargissait ! Où cela s'arrêterait-il? Après les annonces, les c( lignes » n'allaient-elles pas être menacées ?

A la Poule d'Or, brasserie de la rue Montmartre où, de six à huit, les reporters se donnaient rendez-vous, l'effervescence était au comble. Elle se mesurait à la hauteur insolite des piles de soucoupes sur les tables^ comme au ton, également fort monté, des discours.

— Nous sommes absurdes ! criait Larrivé, — un long et pâle jeune homme à lunettes^ dont les poches étaient toujours bourrées de brochures scientifiques achetées sur les quais — nous sommes tous hallucinés ! Nous voyons blanc comme d'autres voient rouge,.. Suggestion, illusion collective !... La vérité est que cette page est noire, puisqu'il est impossible qu'elle ne soit pas noire !..

— C'est toi qui es absurde ! interrompit

UN MIRACLK BIEN MODERNK 13

Criicol en éventant de trop près son camarade avec une Révoliilion : et les autres pages, les voyons-nous blanches? Il n'y a aucune illusion. Il y a un fait, extraordinaire, et probablement le premier fait d'une série de faits encore plus extraordinaires... Nous sommes à la veille de quelque chose...

— Mais il y a quelqu un au principe de la série ! firent plusieurs voix : Qui?

— Ah ! oui, qui?., murmura Crucol.

Son frond étroit, uni, qu'aucune pensée n'avait jamais ridé, se crispait sous l'effort vain de la recherche ; les plis y tremblaient sans parvenir à se fixer.

Et, avec un geste vague :

— Moi non plus...

A Técart, la tête dans les mains et les coudes sur la table, le reporter Louis Narda, connu, presque célèbre pour son exceptionnelle perspicacité, méditait. Larrivé le désigna du doigt :

— Lui aussi, Narda cherche.

— Et peut-être qu il a trouvé ! dit le gros

Edmond Peissier — type très caractérisé de ces « réguliers » qui marchent toujours dans le sillage d'un autre — en se dirigeant aussitôt vers la table de Narda.

— Eh bien, mon cher maître, interrogeat-il d'une voix où la déférence et l'ironie se dosaient à parties presque égales, qu'en distu?

Narda ne répondit pas. Peissier lui toucha l'épaule. Narda sursauta, dévisagea Peissier et laissa tomber, brutalement :

— Tu m'embêtes !

— Non, sérieusement, tu n'y es pas, toi ! insista l'autre avec une nuance d'étonnement flatteuse.

— Je cherche... Laisse-moi !

Peissier revint au groupe.

— Celui qui trouvera, sa fortune est faite! disait un nouveau venu, grand garçon chevelu, débraillé, qu'on appelait Le Camus à cause de son nez aplati et qui se nommait Isidore Frêne.

— Comment ça? demanda-t-on.

UN MIRACLE BIKN MODKHNK 15

— Voilà ! Tout à riieiire le pntron m'a fait appeler...

— Baunu-Llavari?

— Lui-même ! I .t il m'a dit : « Frêne, je veux que L Avanl-V Aiihe soit le premier à publier la vérité. Il y a dix mille francs pour celui qui trouvera la bonne piste, et cent mille francs pour celui qui m'apportera Tinformation complète avant deux heures, cette nuit... »

— Cent mille francs !...

— Et il a ajouté : « Faites connaître ma volonté à toute la rédaction, et, comme il se peut que personne de chez nous ne découvre la solution, voyez vos confrères des autres journaux : je leur offre à tous la même prime, et, en outre, le gagnant pourra, s'il lui plaît, entrera L Avant-V Aube aux appointements de trois mille francs par mois, avec un traité de dix ans. »

— Nom de Dieu !...

— Alors^ conclut Le Camus, je suis venu ici : à bons entendeurs...

d6 UN MIRACLE BIEN MODERNE

La brasserie se vida rapidement. Les journalistes, à tout hasard et sans plus attendre, partaient en campagne.

Sur le trottoir, Larrivé rejoignit Crucol, qui déjà sifflait un auto-taxi, et, à mi-voix :

— Mon vieux, partie liée, veux-tu? Si nous gagnons nous partageons, et j'ai une idée.

— Hallucination ? Suggestion? Illusion?

— Non ! J'en reviens. Une idée, je te dis !

— Alors, pas de refus. Parle.

Larrivé, qui était beaucoup plus grand que Crucol, se pencha vers lui et lui glissa à l'oreille un mot.

Crucol sursauta, puis, pensif :

— Possible, fit-il. Quoique... Non I il s'y ruinerait... Il est vrai qu'ensuite ses sujets lui feraient des rentes.,. Et il aurait ainsi affirmé d'abord sa force... Montons dans le taxi. Oui... en eff*et... peut-être... Qui sait !... Victor.;.

— Chut ! commanda Larrivé.

UN MIHACLi: BIEN MODEHNK 17

El les deux jeunes gens sautèrent dans la voiture.

Pendant ce temps, Narda, resté presque seul dans la brasserie, réglait sa consommation et prenait à son tour le chemin de la porte. Ses yeux brillaient. Comme Crucol et Larrivé, il héla un taxi et donna au cocher l'adresse du siège central de la C. G. T.

— J'y suis ! monologuait-il en se carrant sur la banquette. Ça ne peut venir que d'en bas. Les lypos ont refusé de composer les nouvelles annonces et détruit les clichés. Les directeurs ne veulent pas avouer ça au public... Mot d'ordre : Sabotage, Tapaud et Cie... Mais dans quel but?... On refusera de me le dire... N'importe ! C'est déjà beaucoup de savoir comment. Nous chercherons ensuite pourquoi,..

Cette nuit-là, dans le monde journalistique, on ne dorntit point.

Vers les quatre heures, au Lapin Cru, près des Halles, Peissier et Narda, chacun par une porte, entrèrent ensemble. Ils s'assirent

à la même table, après s'être donné la main, sans parler. Narda, ordinairement calme, était nerveux. Il jeta à son camarade un regard qui signifiait, à ne s'y pouvoir méprendre : Continue à te taire! puis reprit sa pose favorite, les coudes sur la table, la tête dans les mains. Peissier se mit à fumer, philosophiquement.

Bientôt, par flots irréguliers, arriva le gros de Tarmée, grands et petits reporters. Le Lapin Cru était leur quartier général de nuit : ils s'y communiquaient les dernières nouvelles; on y apportait les feuilles du matin, aussitôt sorties des presses, avant la mise en vente.

Quelques minutes plus tard, il n'y eut plus, dans, les nombreuses salles du vaste étabUssement, une table, une chaise inoccupée. Un brouhaha de conversations s'éleva^ sorte de symphonie aigre et violente que rhythmaient les coups de culs de verre heurtant le bois des tables. — Et tous avaient la mine basse, les traits crispés et las.

UN MIRACLE iilEN MODERNE 19

l.arrivé, Crucol et Le Camus, s'étaient assis à la table de Narda et de Peissier.

— Tainie autant vous le dire tout de suite, déclara Le Camus en se croisant les bras résolument, je n'ai rien trouvé... Et toi, Narda?

— Il n'y a rien à trouver, répondit l'interpellé en retirant de ses petites mains pâles sa grosse tête noire.

— Que veux- tu dire?

— Trop fort pour nous, articula Narda en appuyant sur chaque syllabe : comprendstu?

— Pas du tout ! dit Le Camus.

— Tu y es! Rien à comprendre, rien à chercher ! Ça est, et ça n'est pas.

— Mais alors, c'est ce que je vous disais à la Poule dOr! s'écria Larrivé. La page nous parait blanche, et elle n'est pas blanche^ parce qu'elle ne peut pas être blanche !

— Si tu veux, c'est à peu près ce que je pense, approuva Narda avec un sourire contraint, quoique cette pensée — si c'en

est une ! — soit insoutenable et ridicule.

— 11 est ridicule aussi de chercher une explication à l'impossible^ observa Larrivé.

— Mais vous êtes fous tous les deux ! cria Peissier en assénant sur la table un retentissant coup de poing. Vous êtes atteints de folie mystique ! Allez vous faire doucher!

— Et toi, va te coucher! répliqua paisiblement Narda. Ou consens à réfléchir. Nous avons tous cherché, n'est-ce pas? Et nous avons tous fait fausse route. Nous nous sommes demandé: Qui? Pourquoi? Comment? Ces trois questions restent sans réponse, aussi bien la simple question de fait, le Comment? que la question d'intention et la question d'initiative, le Pourquoi ? et le Qui? Dans les imprimeries, on ne sait pas comment la page a pu sortir blanche des rotatives : les hommes n'en savent pas plus, là-dessus, que les machines. Alors?...

— Peut-être qu'ils ne veulent pas dire, insinua Crucol.

Narda haussa les épaules.

— Tous?

— Dame ! Le coup part, certainement, de quelqu'un de très puissant, individu ou collectivité : il y a mis le prix...

— Mais, bon sang, le prix ! répéta Narda en élevant la voix, vous en doutez-vous, du prix? Savez-vous que les industriels et les commerçants ont exigé le payement des dédits, et qu'ils l'ont obtenu? Vous est-il possible d'évaluer les sommes que cette opération représente? Voyez- vous quelqu'un au monde, banquier, nabab, Crésus, qui dispose de ces sommes? Car les journaux nont pas réglé avec leur argent,

— Oui, ajouta Larrivé, et cet argent qui a passé par leurs guichets, les directeurs ne savent d'où il vient.

— Qui? bon Dieu ! Qui? hurlait Le Camus.

— Moi, fit Larrivé, j'ai d'abord pensé au prince Victor. Il y avait quelque vraisemblance, et, avec Crucol...

— Nous avons fait des démarches vaines,

interrompit Crucol, et alors, moi^ j'ai pensé à Tempereur allemand...

— Et nous avons eu le même succès, interrompit à son tour Larrivé.

— Et moi, reprit Narda, j'ai cherché à la fois plus haut et plus bas. J'ai pensé aux forces manouvrières qui, dans la bizarre évolution des sociétés humaines, en viennent à nous opprimer comme si elles opéraient d'en haut; j'ai pensé à l'action socialiste et — je me suis trompé, comme les camarades.

11 s'était formé un cercle autour de la table de Narda, Il jouissait d'uneconsidération particulière, dans la corporation, moins à cause de ses succès professionnels qu'en raison de sa valeur propre, personnelle ; on respectait en ce journaliste le raté d'un grand rêve littéraire, ou philosophique. On savait qu'il avait, jadis ou naguère, beaucoup travaillé dans les bibliothèques. On disait que ses tiroirs étaient pleins de notes, peut-être d'œuvres, de romans, ou de plans de romans^ de poèmes, ou de fragments de poèmes, de

drames, d'essais. On attendait beaucoup de lui, et les confrères, les patrons eux-mêmes, faisaient grand état de son avis. Ses <lernières paroles suscitèrent^ pourtant, des protestations. Quelqu'un dit :

— D'abord, les forces ouvrières ne sont pas les forces d'en bas, car ce sont les forces de la nature. Tu avais pris le vrai chemin, Narda ; seulement, tu t'y es mal dirigé.

— Pourauoi?

— Parce que ta pensée est hostile à la Cause... Crois-tu qu'on l'ignore?... Tu crèveras dans la peau d'un réactionnaire!... T'imagines-tu qu'on ferait des confidences à un ennemi ?

— Bravo ! fit Narda avec une emphase comique : et les prolétaires, enfin conscients et solidaires, vont triompher grâce à cette discipline dont ils ont, de grève en grève, appris à connaître la vertu... Tu es un mystique aussi, mon vieux Peissier, à ta manière... Non, poursuivit Narda, subitement grave : ma supposition n'était pas la bonne,

parce qu'une telle entente de tous les typographes de Paris serait un miracle. J'aimerais mieux croire à...

— A quoi ?

— Pour 1 instant, reprit Narda sans répondre, il nous reste à nous dire...

— Que les journaux du 12 décembre seront ici dans cinq minutes, interrompit Crucol, et que nous verrons bien si elle est blanche ! Peut-être même y trouverons-nous le mot de Ténigme d'aujourd'hui. Donc, trêve de philosophie ! Voyons venir, et parlons d'autre chose... Qui veut faire une manille?

La proposition de Crucol ne fut relevée par personne.

— Il nous reste à nous dire, reprit Narda, que nous sommes devant l'inconnaissable.

Crucol a raison. Il n'y a qu'à voir venir...

— 11 n y a point d'inconnaissable, proféra doctoralement Larrivé. La science...

Narda partit d'un bruyant éclat de rire.

— Ah! dit-il, je l'attendais! Je trouve

même qirelle a un peu lardé à venir... Tu disais donc : la science?...

— Ris tant que tu voudras, répliqua Larrivé avec assurance. C'est elle !

— Explique.

— C'est elle parce que ça ne peut être qu'elle.

— Puissamment raisonné ! Encore faudrait-il nous rendre compte de son intervention, de son action.

— Demande aux savants.

— Que ne les as-tu consultés ! On peut du moins chercher, en attendant Tavis de ces messieurs... Que dirais-tu du radium?

Les prunelles de Larrivé jetèrent un éclair.

— J y ai songé^ dit-il.

— Naturellement ! M^^ Curie a trouvé le moyen de produire le radium à volonté^ à sa volonté, et elle commence par témoigner de la toute-puissance que lui confère sa découverte en rompant le cours ordinaire de la vie commerciale, de la vie publique...

Comme c'est simple! Et quel formidable appétit du surnaturel tu possèdes, Larrivé !

— Pas du tout ! Je veux une explication logique, et...

— Et l'explication te paraîtra parfaitement logique, bien que tu sois tout à fait incapable de la comprendre, pourvu qu'elle te soit offerte au nom de la science. Tu fais à la science le crédit que tu refuserais à Dieu.

— Dieu 1 répéta dédaigneusement Larrivé. Il n'y a qu'un Dieu...

— Je sais, fit Narda en tirant de sa poche un étui à cigarettes, c'est la Science... Tiens, fume...

A ce moment, tous les reporters se levèrent ensemble. Les porteurs de journaux venaient d'entrer, ayant chacun sur l'épaule un paquet de papier humide encore d'encre fraîche. On se jeta sur eux, on leur prit d'autorité les feuilles du matin. Ils se laissèrent dépouiller, attendant l'effet.

— Blanche !

— Il y en a deux !

— Deux pages blanches I

— Et des taches blanches dans les autres !

— Tout ce qui est payé a sauté !

Les reporters étaient eux-mêmes aussi pâles que les stupéfiantes pages blanches. Développant à bout de bras grands ouverts les journaux, ils flageollaient sur leurs jambes, ouvrant des yeux démesurés où se lisait plus que de l'étonnement : de la peur.

— Et pas un mot d'explication dans les pages noires, remarqua Peissier qui avait rapidement parcouru plusieurs feuilles : ils font semblant de ne s'apercevoir de rien... La réconciliation de Jaurès et de Briand... La Seine tarie.,. Un vol de dix kilomètres en hauteur... Comme s'il était encore question de ça !...

— Il n'y a que mon explication qui tienne, murmura Larrivé.

Narda, tout à coup, d'un geste rageur, pétrit en boule la feuille qu'il tenait, et, de toutes ses forces, la jeta sur le nez de Lar-

rivé, puis, sans mot dire, alla reprendre sa place.

— Zut ! fît Larrivé en se frottant le nez.

Narda méditait, non plus accoudé sur la table, mais renversé sur le dossier de son siège, les pouces aux entournures de son gilet, le regard dans le vague. Peu à peu, son regard se précisait, se fixait, tandis qu'une indéfinissable expression d'apaisement détendait ses traits. A cinq mètres de lui, à la table que la symétrie — principe exclusif du style moderne — avait exigé qu'on plaçât en face de la sienne, un homme était assis^ solitaire, devant un verre de vin rouge. Et c'est sur cet homme quje le regard de Narda se fixait.

Cet homme n'avait, réellement, rien de remarquable, sinon justement cela, peutêtre, qu'on n'aurait pu formuler sur lui aucune observation particulière. Réellement, il n'était pas original. Pourtant très beau ; mais sa beauté ne surprenait pas : c'est si cet homme n'avait pas été beau qu'on eût

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été surpris, jusqu'à la stupeur, jusqu'au scandale. Cette beauté, laite du parfait équilibre de tous les éléments de sa personne, signifiait, sans plus, riionime, dans sa réalité totale et magnifiquement ordinaire. Elle était comme nécessitée par l'âme souverainement, ineffablement sereine^ qui rayonnait des yeux dé cet homme : lumière constante, riche, intense, qui éteignait Téclat brutal des ampoules électriques et s'estompait en un blond halo dans sa chevelure un peu longue. Narda n'était pas ébloui par cette lumière ; il se sentait éclairé par elle au dedans de lui-même. Et il considérait rinconnu avec une sympathie nuancée de confiance et de déférence. Il n'avait pas envie de l'aborder, de l'interroger, pleinement satisfait de sa seule présence, de sa présence réelle.

— Un homme réel, en effet, se disait-il, et non pas un fantoche comme mes camarades et moi... Mais depuis quand donc estil ici ?

Il ne se souvenait pas de Tavoir vu entrer. Dans le bruit des discussions, il est vrai, et avec les préoccupations de l'instant, il n'était pas extraordinaire que l'étranger eût passé jusqu'alors inaperçu. Limportant, c'était qu'il fût là... Non, il n'y avait pas de questions à lui poser. Le lait seul qu'il ne manifestât aucune inquiétude signifiait qu'on avait tort de s'inquiétei% que tout s'expliquerait bientôt, et que Texplication serait merveilleusement simple...

Tout en rectifiant son attitude par un sentiment de convenance qui ne lui était pas familier, Narda jeta un regard de pitié sur le groupe agité de ses confrères. Leur bavardage que, depuis un instant il avait cessé de percevoir, comme si une porte s'était fermée entre eux et lui, de nouveau tout à coup lui parvint, ils continuaient à discuter dans le vide, avec exaltation, et Narda entendit Le Camus crier, d'une voix aiguë, où il y avait de la colère, de l'insomnie et de l'alcool :

UN MIHACLE BIEN MODhhNE 31

— Vous n'y êtes pas ! J'ai trouvé ! C'est de la réclame !

— Hein?

— Oui ! Dans quelques jours, vous verrez s'étaler sur ces pages blanches, en lettres versicolores, ce titre: a Excelsissimus / illustré bi-quotidien, cinq centimes, cinquante et cent pages de texte, ciiiq mètres carrés d'images ! » Comprenez-vous V Le trust de la presse, quoi ! Et ce sont les directeurs des journaux qui s'entendent pour préparer la bombe : IJavari s est fichu de moi !

— Hé! hé ! opina Crucol, pas si mal imaginé ! pas impossible !

Peissier protesta :

— Mais non ! l'entente serait encore plus invraisemblable entre les patrons qu'entre les ouvriers... Ce n'est pas le trust c'est la mort des journaux ! C'est notre niort^, à nous autres! La lèpre blanche...

— • Le péril blanc ! dit Crucol.

Un instant, Narda eut l'idée d'attirer l'attention de ses confrères sur l'inconnu,

qu'aucun d'eux ne paraissait avoir aperçu. Mais aussitôt Tinconnu se leva. Avait-il deviné l'intention de Narda? Voulait-il l'en dissuader? Son regard lumineux et calme s'appuya sur le regard du journaliste, et celui-ci eût juré qu'en le regardant ainsi l'inconnu lui donnait rendez-vous pour le lendemain, à la même heure, dans le même lieu. Involontairement, Narda fit un signe d'assentiment, qui n'obtint point de réponse. L'inconnu mit sur sa tête un grand chapeau rond, jeta sur ses épaules un manteau noir aux larges plis, et il se dirigea vers la porte sans prêter la moindre attention aux personnes ni aux choses.

Cet homme parti, la brasserie sembla vide à Narda. A son tour, il décrocha de la patère son chapeau et son manteau, et s'en alla, sans répondre aux questions de ses camarades^ étonnés tous qu'il ne partageât plus leur agitation.

Quelques heures plus tard, Paris s'affolait.

Cette fois, il y eut, en Bourse, de significatifs symptômes de détresse. Le marché fut nul. De mémoire d'agent de change, on n'avait jamais vu cela. Les crieurs d'offres, consternés, étaient muets et, du péristyle, leur masse immobile et morne faisait un smgulier contraste avec la foule inquiète qui, sur la place, gesticulait et vociférait.

Pendant ce temps, de graves désordres se produisaient à Montmartre.

On ne sait comment, l'opinion s'était accréditée dans le peuple que le coup venait des monarchistes. Avec son instinctive et simpliste propension au symbolisme le plus immédiat, il voyait dans cette transformation

des journaux, quelle que fût leur couleur politique, en autant de drapeaux blancs, l'indication, presque la preuve d'un complot qui dépassait les prétentions d'un duc d'Orléans. Cela ramenait Thistoire aux entêtements candides de quelque fossile Henri V, de qui personne, du moins personne de français, ne revendiquait la succession : mais cette rumeur se propageait, qu'un Bourbon d'Espagne, invoquant le titre d'unique héritier — par alliance — du comte de Chambord, se présentait à la France comme l'homme nécessaire, le providentiel sauveur, le seul maître capable de ramener définitivement l'ordre dans ce pays sans cesse bouleversé par les insurrections syndicalistes.

Cette perspective de l'usurpation du pouvoir par l'étranger surexcitait les esprits, déjà troublés. La République, dont beaucoup commençaient à se désenchanter, redevenait chère à tous, et l'ardeur loyaliste des républicains trouva l'occasion de s'affirmer avec violence dans la très fâcheuse initiative

UN MIKACLK lUKN MODKlîNK li.")

que les cainelols du roi crurent opporluu de prendre.

Espérant ex|)loiter au profit de leur prétendant l'inquiétude publique, ces jeunes gens avaient organisé, à Montmartre, un grand meeting sur la question de savoir — Si le régime actuel n avait pas trop duré. Les bandes réactionnaires et les bandes socialistes s'y rencontrèrent, et il y eut du sang. D'importantes forces policières cernèrent les combattants qui, soudain réconciliés, se tournèrent contre elles^ d'un unanime élan. Il fallut appeler la garde républicaine, puis deux escadrons de la garnison de Paris. La bataille dura près de trois heures. Il y eut onze cent treize arrestations, d'innombrables blessés et douze morts.

Cependant, les feuilles du soir paraissaient : blanches aux trois quarts. Le Préfet de police pour en finir avec l'émeute, eut Iheureuse inspiration de faire jeter, à la volée, quelques milliers de milliers de ces journaux sur le champ de bataille. Gour-

(lins, casse-tête^ revolvers tombèrent spontanément des mains, qui se tendaient pour saisir le papier, et les cris de haine et de fureur expiraient sur les bouches restées béantes et rondes, dans un étonnement stupide.

Et ce fut partout un grand silence. Personne ne questionnait plus personne, chacun sachant que chacun ne savait rien. Et tous s'attendaient à tout.

La nuit, comme de coutume, les journalistes se rencontrèrent au Lapin Cru ; fiévreux, vanés, pauvres gens qui depuis deux jours ne dormaient pas.

Seul, Narda était paisible, presque gai, dans ce groupe tour à tour et sans transition morne et tumultueux. Cette attitude inexplicable irrita ses camarades.

— Tu t'es donc couché, toi?

— Tu sais quelque chose !

— Parle !

Il ne pouvait parler, — leur parler. Vraiment, depuis la veille, un abîme s'était creusé qui le séparait du monde factice où, si récemment encore, il se démenait comme les autres. Et dans cet abîme les cinq ou six dernières années de sa vie avaient sombré,

oubliées,comme si elles n'avaientpas été. Au contraire, les années plus anciennes, celles de sa jeunesse première, de son enfance même, se peignaient sur le tableau de sa mémoire avec des couleurs étrangement riches et vivantes. 11 se revoyait, adolescent épris d'images héroïques ou charmantes, élaborant le programme d'une belle vie, et soudain ce vers de Verlaine jaillissait de ce passé comme une haleine parfumée :

L'enfance baptismale émerge du pécheur.

Et il lui semblait qu'il fût près de reconquérir cette enfance naïvement triomphante et, par là, de redevenir — selon la douce parole évangélique — digne d'entrer dans le Royaume des Cieux. Du reste, il n'avait pas d'impatience. Avec confiance il goûtait, dans une sorte de vigile du bonheur, un délicieux avant-goût du bonheur lui-même. Il était venu au rendez-vous, il savait que l'Autre serait exact. Il n'avait pas la curiosité de

connnître rheiiie, il ne songeait pas à consulter riiorlogc, quoiqu'il lui eût suffi de lever un peu la tête pour la voir, car il savait bien qu'elle était placée à sa droite, sur le mur, cette banale horloge suisse qu'il avait, durant d'innombrables nuits de stérile attente, si souvent accusée de compter trop lentement les pulsations du temps : c'est que, maintenant, il se sentait hors du temps...

Un grand tumulte se produisit soudain, des portes claquèrent : les porteurs arrivaient, en coup de vent. Mais, une fois entrés, ils restèrent là, immobiles, le regard brillant et fixe. Ils étaient tous mortellement pâles, et l'expression tragique et grande de leurs petits visages de nocturnes gavroches parisiens était si invraisemblable, tellement hors de proportions, que les journalistes hésitaient à les reconnaître.

Enfin, un camelot lâcha :

— Ça y est !

— Quoi ? demanda Le Camus.

— Jésus-Christ !

— Hein ! Comment ! Qu'est-ce que tu dis?

Comme la veille, les journalistes se jetèrent sur les feuilles : elles étaient blanches.

Elles étaient, cette fois, entièrement blanches, sauf, à la première page, le titre, et à la dernière, dans le coin de droite, en haut, quelques lignes imprimées en petits caractères^ — celles-ci :

Le Fils de Dieu n'a pas besoin de réclame. — ■ 11 est descendu à l'Hôtel des Trois Rois, place de l'Etoile. — Il recevra, de midi à midi, tout le jour, ce 14 décembre et demain.

Chacun lut, à part soi, puis relut, puis relut encore cette « annonce » ; et l'on n'entendait, pendant ce temps^ que le bruit mat des papiers mous frémissants dans les mains tremblantes^

A la longue, les regards se détachèrent des petites lignes affolantes, pour se croiser les uns avec les autres, comme des questions

auxquelles des questions répondaient. Les camelots regardaient les journalistes s'entreregarder, attendant qu'ils parlassent, et, comme ces messieurs continuaient à se taire, leur stupeur, par réaction, ranima Tassurance des gamins.

— Non, mais! fit l'un d'eux, c'est-y qu'on en oublie le métier?

— Il a raison ! s'écria Crucol, revenant à lui : en route pour la Marche à l'Etoile !

— C'est vrai ! filons ! approuvèrent les autres, en chœur.

Ils coururent aux portes.

— Et nous, cria le camelot, défilonsnous !

11 tapa du plat de la main sur ce qui lui restait de son paquet de journaux :

' Aujourd'hui, c'est de l'or, ça! Un article du Bon Dieu!... Je le donne pas à moins de vingt ronds!... Entendu, la coterie?

— Tu parles ! acquiescèrent les autres.

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