‹ Il est ressuscité!Chapitre 2 sur 7 · ET COLLECTIVES · texte numérisé non relu

ET COLLECTIVES

Narda avait regardé sans les voir les journalistes et les camelots s'enfuir pêle-mêle. Bientôt il fut seul, seul de son espèce dans cette brasserie tout à Theure pleine et bruyante. Les journaux blancs, jetés, jonchaient le sol, bizarrement. Et Narda s'absorbait dans ses songeries, indifférent, étranger à l'endroit, à l'heure, à la circonstance.

Intrigué par cette attitude, le patron s'approcha de lui, un journal à la main :

— Monsieur Narda...

Narda leva la tête.

46 CAS DIVERS d'hallucinations privées

— N'avez-vous donc pas vu ? continua le patron en niontiant son papier.

— Non, lit Narda négligemment. Y a t-il du nouveau?

— Vous pouvez dire ! s'exclama le tenancier : regardez!

Narda prit le journal, constata qu'il était blanc, et le rendit, sans manifester la moindre surprise.

— Mais quoi ! Etesvous aveugle?

Et le doigt patronal désignait les trois lignes de l'annonce, à la dernière page, — « l'article du Bon Dieu ».

— Très curieux, consentit Narda, d'un ton qui réclamait la paix, en repoussant le journal sans même daigner le regarder.

Le patron fit un « Ha ! » d'étonnement insondable : les bras lui en tombaient ! De fait, sinon les bras des épaules, du moins le journal lui tomba des mains, et comme ce journal depuis quelques secondes, s'interposait entre Narda et la table d'en face, à la façon d'un écran, cet écran tombé, la table

CAS DIVEHS d'hallucinations PlUVKhS 47

lui apparut, et Narda, se levant, repoussa le patron, d'un geste qui ne permettait aueune résistance. Ce ne serait pas assez de dire que le patron s'écarta : vraiment, il s'effaça, il disparut, il s'évanouit, il s'était dissipé dans Tair quand Narda se trouva assis auprès de l'Homme, sur la molesquine équivoque du Lapin Cru, Ils conversaient.

— Je croyais, Seigneur, que vous deviez revenir autrement.

Jésus répondit :

— Et vous aussi, êtes-vous encore sans intelligence? Visible ou invisible, le Fils de l'Homme revient tous les jours.

— Et s'il se rend aujourd'hui sensible aux yeux mortels, c'est dans une intention qu'il nous permettra de comprendre?Il vient sans doute achever...

Narda s'interrompit en voyant que Jésus souriait, — en comprenant avec évidence que Jésus souriait de la question même, encore incomplètement formulée. Et de se

sentir ainsi deviné le journaliste conçut de riiumeur.

— Alors, grommela-t-il, pas moyen de causer...

— On ne cause pas avec moi, dit Jésus. Narda s'inclina.

— Pourtant, pour la commodité des lecteurs auxquels vous rapporterez mes réponses, je vous permets, comme je le permets en cet instant même à vos confrères, de m'interroger.

— Gomme vous le permettez à mes confrères ...? répéta Narda, stupéfait.

— Ne savez-vous pas qu'ils sont allés m'interviewer, à Thôtel des Trois Rois"^

Les traits de Narda se crispèrent douloureusement ; Jésus sourit encore et, avec Taccent d'une tendresse infinie^ répondant à la pensée du jeune homme :

— Mais oui, enfant, dit-il, tu ne m'en as pas moins tout entier à toi, selon toi, comme je suis tout entier à chacun d'eux, selon leur être propre.

CAS DIVERS l)'lf\r.mClNATI()NS PRIVKF^S lî)

— Mon Seij^iieiir et mon Dieu ! soupiia Narda en joignant les mains.

Pnis reprenant la phrase interrompue :

— Vous venez sans doute achever l'œuvre entreprise il y a deux mille ans.

— L'œuvre est achevée de toute éternité.

— Eh bien! s'écria Narda avec une exaltation soudaine, pourquoi n'avez-vous pns vaincu?

- Parce que j'ai voulu te laisser le mérite delà victoire.

— Mais pourquoi les vôtres eux-mêmes vous trahissent-ils ? Pourquoi les conciles se démentent-ils entre eux et vous démententils?

— Les décisions de l'Académie des Sciences sont-elles plus constantes et plus claires que celles des conciles?

— Pourquoi vos Evangiles sont-ils tous apocryphes ?

— De qui sont les chefs-d'œuvre humains et les grandes inventions? De qui sont^ par exemple, les poèmes homériques? Ne vau-

50 CAS DIVERS d'hallucinations PRIVÉES

drait-il pas mieux donner ton intelligence à jouir de l'œuvre qu'à chercher le nom de l'auteur? Vous avez déjà, pour la plupart, oublié les noms des jurisconsultes qui rédigèrent votre code : communément vous rappelez « le Code Napoléon ». Ainsi vous avez l'Evangile de Jésus. Qu'importe de qui sont les textes? Commencez, du moins, par en pénétrer le sens. Le code en main, vous vous demandez quelle fut la pensée du législateur : mon Evangile en main, demandezvous quelle est la doctrine du Sauveur. Ne vous arrêtez pas à la lettre, qui tue; l'Esprit seul vivifie. Que ne me reprocherais-tu pas, si je t'avais imposé des preuves péremptoires d'authenticité ! J'aurais réduit en servitude ta raison, et ton adoration serait celle de l'esclave. J'ai laissé à ta foi le mérite, à ton doute l'excuse, et tu te plains?

— Mon Dieu, peut-être n'êtes -vous que moi-même... moi-même élevé jusqu'à la perfection...

— Mais l'un des vôtres Ta dit : « Il n'y a

CAS DIVKHS d'hallucinations PRIVI^.ES 51

que Dieu qui soit vraiment homme. » Ceux qui prétendent voir en moi riiomine parfait ne consentent-ils pas à quelque chose de plus inconcevable que la divinité même? Que saistu si, du principe de l'homme, je ne me suis pasp^// à peu élevé à la réalité divine? Que sais-tu si mon Eglise n'est pas ma divinité ? Il suffît, pour que je sois ton Dieu, que tu croies en moi. Sache seulement si tu peux concilier avec ta foi en moi ta loyauté spirituelle en ce qu'elle a de plus noblement strict. Et si tu ne le peux, à quoi renonceras-tu? Aux espérances éternelles ou à ta propre estime ?

— Seigneur, vous me tentez.

Et, pendant qu'il articulait ces syllabes, Narda pensait : Ne faut-il pas que Dieu se fasse diable pour plaire aux hommes de notre misérable instant ?..

— Tu discutes mes paraboles, tu prétends retrouver ma doctrine dans celle des philosophes qui sont venus avant moi...

Tout à coup la voix de Jésus tonna, formidablement :

52 CAS DIVERS d'hallucinations privées

— Et qui donc est venu avant moi? Ce qu'il y a de clair à travers les rêveries des philosophes, c'est ma lumière éternelle : j'ai rejeté de mon Evangile leurs rêveries et j'y ai mis ma lumière.

— Seigneur, pourquoi votre loi est-elle si dure.

— La loi de la chair est autrement dure que la mienne, tu le sais bien. Et la loi du plus riche? Et la loi du plus fort?... Tu dis des mots, et tu voudrais que leur bruit te cachât le néant de ton âme. Es-tu dans le secret de ton propre désir !..

— Seigneur, dans tout votre Evangile il n'y a pas une fois le mot Beauté.

— Et dans tout votre Code, y a-t-il une fois le mot Amoiir'^ Cependant, si la loi n'est pas fondée sur l'amour des hommes les uns pour les autres, est-elle la Loi? Et, de même, la Beauté est le signe de ma présence. Mais ce signe est évident, et je n'ai pas créé 1 homme aveugle. Il n'y a que les philanthropes et les esthètes, deux vaines tribus.

CAS DIVERS iVllALLUCINATlONS PRIVÉES 53

pour radoter sans honte d'amour et de beauté. Je ne suis pas venu pour les esthètes et les philanthropes. Toi, parle moins de la beauté. Tache de la multiplier par l'amour.

— Seigneur, lisez la pensée que je n'ose vous dire.

— Soit... Mon puéril Evangile primitif répugne à la délicatesse moderne. Il est suranné... Observes-tu que, tel quel, il intéresse passionnément les plus délicats, les plus raffinés des poètes, des artistes et des penseurs de ton temps?

— C'est vrai Vous êtes très à la mode.

— Tu oublies qu'il te sera demandé compte des paroles inutiles, dit Jésus sévèrement.

Et poursuivant, avec plus de douceur :

— Les intelligences incultes me traitent de primaire, les exégètes me nient, et les gens d'esprit me reprochent d'être un grossier thaumaturge. Cependant, je te le dis en vérité, les ignorants et les savants seraient

54 CAS DIVERS d'hallucinations privées

également insensibles à une version moderne de ma loi, à une démonstration moderne de ma divinité...

Ainsi philosophaient, cordialement, enfantinement, Jésus et son nouveau disciple. Et Narda parfois se demandait : Est-ce que je ne parle pas tout seul .^ N'est-ce pas moi seulement qui fais les questions et les réponses?

Cependant, à Thôtel des Trois Rois, qui compte trois cents chambres, Jésus recevait à la fois, privément, trois cents interviewers. Chacun d'eux, fier de n'avoir point fait antichambre, se croyait favorisé d'un tour défaveur et, tout en s'expliquant très bien par son propre mérite ce privilège, n'était pas loin d'y voir un commencement de preuve de la divinité de son auguste interlocuteur.

Ce que furent ces trois cents colloques, le publique l'apprit, dès l'après-midi de ce 14 décembre, par les journaux du soir, et,

plus amplement, le lendemain, par les journaux du matin. — Car la presse avait retrouvé toute son éloquence ; l'actualité de la gêne étrange qu'elle venait de subir lui donnait même un nouvel entrain. — Le public s'intéressa passionnément à ces reportages, tous très développés, la question étant celle du jour, et tous fort bien faits. Et ce mérite ne leur venait pas seulement d'un reflet de la lumière divine. Les journalistes s'étaient surpassés parce qu'ils avaient tous fait, inconsciemment, leur propre portrait, en beau. En effet, Jésus, qui aima toujours les gens de celte profession — déjà, en Judée, il était leur Providence, car n'est-ce pas à l'un d'eux qu'il expliquait, par exemple, pourquoi il convient de payer à César le tribut? — avait joué aux reporters parisiens ce tour plaisant et bienfaisant de leur apparaître à tous comme une image corrigée et agrandie d'eux-mêmes. — Le procédé, du reste, paraît lui être familier, et il ne serait pas impossible qu'une confusion de cet ordre fût pour

CAS DIVKHS n'ilALr.UCINATIONS PHIVKES 57

quelque chose daus le charme qu'on trouve aux admirables elïusions lyriques des grands mystiques : aciion subjective de la piété, pratique personnelle de cet anthropomorphisme qu'on trouve au principe de toutes les religions ; c'est selon les forces et les formes de son être que le croyant voit son Dieu, et, en attendant que l'homme se perde en Dieu, Dieu s'absorbe dans l'homme...

Les reporters trouvèrent donc sans peine des expressions sympathiques, des métaphores attendries pour dépeindre Jésus. Leur enthousiasme, étant sincère, fut communicatif . On s'arrachait les feuilles, on dévorait ces chefs-d'œuvre, en pleine rue, sous la neige, à la lueur du gaz ou de l'électricité.

Les lecteurs, toutefois, qui voulurent, dans l'espoir d'apprendre de nouveaux détails, comparer les récits de plusieurs journaux, ne furent pas peu surpris de constater entre eux des divergences considérables, de faits, d'idées, de paroles. Les cheveux de Jésus

58 CAS DIVERS d'hallucinations privées

étaient blonds dans La Feuille, bruns dans La Petite Feuille, roux dans Paris-FeuillÇy noirs d'du^ U Avant-t Aube, gris dans la Gaule, et, dans le Chérubin, il n'en avait pas du tout — comme les anges !

Ainsi des traits de Jésus, ainsi de ses vêtements, ainsi de ses discours. L'unique modèle évoquait tour à tour le type d'un bohème élégant, — dans le genre de M. Cai^olus-Duran, vingt ans avant la Villa Médicis, — d'un petit maître méticuleusement correct, — comme sont aujourd'hui les artistes et les poètes, — d'un philosophe allemand aux traits escarpés, d'un joli ténor à la toulousaine, d'un pasteur dans la tradition de Topffer, d'un guerrier chevelu d'Assourbanipal, ou simplement d'un Sacré-Cœur blond et rose, acheté rue Saint-Sulpice.

Et il prononçait des paroles tout à fait incohérentes, louant ici et blâmant là les même personnes, les mêmes actes, annonçant la paix, la guerre, la fin du monde, rage d'or, toujours sur ce ton catégorique

CAS DIVKRS d'hallucinations PHlVLbS 59

et péremptoirc qui convient seul au Souverain-Maître.

On ne s'arrêta pas longtemps à constater ces contradictions. Un vœu unanime de voir et de savoir directement, personnellement, exaltait les cœurs, et, de tous les points de la Ville, la foule parisienne prit le chemin de TEtoile.

Ce fut un déluge d'humanité comme on n'en vit, comme on n'en verra jamais Et quelle folle ardeur enflammait ces pèlerins innombrables ! On ne marchait pas, on courait, vieux et jeunes, citoyens et citoyennes de tous les âges et de toutes les conditions, tous à la même allure précipitée.

Mais, à l'Etoile, les milliers de personnes arrivées les premières s'opposèrent comme une infranchissable muraille vivante aux survenants. La police essaya vainement d'établir un service d'ordre. Et ce furent d'indescriptibles collisions.

Quelqu'un eut une idée, — on ne sait qui, dans la foule :

60 CAS DIVERS d'hallucinations PRIVÉES

— Si c'est Lui, qu'il fasse circuler le monde !

Au même instant, comme s'il eût entendu celle parole, Il apparut, sur un balcon de l'Hôtel des Trois Rois, et fît un geste. Aussitôt les masses populaires commencèrent à s'ébranler avec une harmonieuse cadence et défilèrent, en ordre parfait, devant le balcon, d'où Jésus leur prodiguait ses bénédictions. Il y en eut pour des millions de curieux.

Quand M. Noé — qui est venu, comme on sait, d'Amérique pour nous apprendre à marcher — apprit la nouvelle de ce miracle, il proféra ces mots, — qu'avait proférés quelques heures auparavant M. Baunu- Llavari, directeur de LAvant-VAuhe, en lisant dans son journal l'annonce que l'on sait : « Je crois en Dieu ! »

Et les foules en liesse, retour de l'Etoile, célébraient dans les cabarets la gloire de Dieu. Des cantiques, retrouvés — autre miracle — au fond des mémoires, alternaient

CAS DIVERS d'hallucinations privi^:ks 01

avec la Marseillaise et riiilernalionale. On but, on chanta, on dansa toute la nuit durant. Ce fut un Quatorze Juillet improvisé, où manquèrent seulement les chevaux de bois, tirs et femmes-colosses, qui sont les accessoires essentiels de toute vraie fête populaire. Mais dès le lendemain cette lacune fut comblée.

Jésus, comme il Tavait promis, se tenant à la disposition de tous venants, reçut une multitude de visiteurs. Il en arriva, par trains spéciaux, du fond de la province et, déjà, de l'étranger.

La plupart — et ce trait définit, semble-til, assez bien Tuniversel état d'esprit contemporain — venaient moins pour le consulter, pour connaître sa personne et sa doctrine, que pour lui faire des propositions. Du moins, les importuns de celte espèce furent les premiers à se présenter et les premiers reçus. En seconde ligne devaient survenir les esprits anxieux de savoir quel « co-

dicille » Jésus prétendait ajouter au Nouveau Testament. Ils affluèrent pendant toute l'après-midi du 15. Dans la matinée, Jésus vit, d'abord, des gens d'aff'aires.

Le plus remarquable était un professionnel barnum, imprésario connu partout, dans les deux Amériques notamment. Il sollicitait de Jésus la mission de composer « la Troupe » et d'organiser une tournée. Il s'y connaissait, énumérail ses prouesses, donnait des références, jurait qu'avec lui le succès était certain:

— Nous ferons des milliards !...

Jésus le considérait, avec tristesse, en silence. Le barnum, tout à son lucratif projet, bavardait, bonimentait, intarissablement.

— Il s'agit d'abord de réunir les Douze... Le personnage de Judas, seul, m'inquiète, car, malheureusement, Renan est mort, et ceux qui tiennent aujourd'hui son emploi manquent de relief... N'importe ! On trouvera... J'ai fait plus difficile... Et, naturellement, vous allez recommencer ? Ne vous attardez pas trop dans les préliminaires,

CAS DIVEHS d'hallucinations PHIVLLS ()5

croyez-moi... La « vie cachée » serait sans intérêt, et il n'y a plus de désert où aller jeûner. Venons tout de suite à la Passion... Où ferons-nous ça, pour les débuts? Pourquoi pas à Paris môme? Ah! ce sera bien mieux qu'Oberammergaù!...

Jésus le laissait parler.

Il y avait là des individus qui ne s'étaient pas encore fait connaître et qu'on avait dû introduire tout de suite, toutes les antichambres étant pleines. Il y avait aussi des journalistes, qui ne négligeaient pas de prendre des notes. Jésus, se détournant du barnum, examina ces spectateurs de la sacrilège comédie, étudiant sur leurs visages leurs impressions. Pas un d'eux ne manifestait rhorreur qu'il eût dû ressentir. Même Narda s'intéressait à la faconde insolente de Tabominable pitre, et Crucol se tordait. Quand Jésus se fut persuadé que sa vérité ne brillait dans aucune de ces cervelles obscures, il soupira, puis fit un geste : le barnum avait disparu*

66 CAS DIVERS d'hallucinations privées

Il fut aussitôt remplacé par un riche entrepreneur de constructions qui offrit à Jésus la direction des travaux de charpente, dans son entreprise :

— N'était-ce pas votre partie, autrefois?

M. Brieux sollicita la collaboration du Sauveur pour une pièce nouvelle, acceptée d'avance au Théâtre Français, — une pièce de la plus haute moralité, qui resterait certainement au répertoire : VEspérance et la Charité.

M. Bonnat proposa à Jésus son portrait :

— Vous n'ignorez pas^ dit-il, que je suis le portraitiste officiel des Présidents de la République et des Cardinaux : vous figurerez en grande compagnie. J'ose donc espérer que vous voudrez bien me préférer à mon collègue et confrère Luc-OUivier Merson, pour qui, du reste, vous avez déjà posé, dans le temps, si je ne me trompe...

Mais nous ne prétendons pas énumérer tous les personnages hétéroclites qui assaillirent Jésus, rapporter tous les discours

CAS DIVEHS d'hallucinations PHIVKKS ()7

plus OU moins saugrenus qu'il subit, ce matin-là. A personne il ne répondit. Quand ils avaient parlé, les gens s'en allaient d'euxmêmes, congédiés, expulsés par un regard.

Seul, M. Jaurès obtint un mot, mais c'était un mot ancien, un mot du vieil Evangile.

Comme rhonorabledéputé,en une brillante improvisation, que les journaux du soir ne devaient pas manquer de reproduire in extenso, adjurait Jésus de se déclarer franchement favorable aux revendications des malheureux ouvriers, exploités par les capitalistes infâmes, Jésus lui dit :

— Vous aurez toujours des pauvres parmi vous.

Là-dessus, une jeune femme d'une rare beauté tira de son réticule un petit flacon plein d'une très précieuse essence, fort coûteuse à coup sûr, qu'elle répandit jusqu'à la dernière goutte sur les ])otti«es du Sauveur, en le suppliant de l'agréer pour Marie- Magdeleine...

Dans l'après-midi, eioiic. se présentèrent des visileurs d'une autre catégorie. Ceux-ci venaient aux informations ; ils étaient avides de connaître les projets du Messie, ils l'interrogeaient, leurs questions se succédaient sans attendre les réponses, et dans leur voix vibrait l'écho lointain de la voix de Pilate et de la voix des Pharisiens.

— Etes-vous vraiment le Fils de Dieu ?

— Etes-vous le roi des Juifs? Venez-vous les réconcilier?

— Apportez- vous encore le feu et la guerre ?

70 CAS DIVERS d'hallucinations PRIVÉES

— Refuserez-vous encore d'être notre arbitre dans nos divisions?

— Venez-vous nous exhorter encore à la pénitence ?

— Répéterez-vous que le salut est difficile pour les riches?

— Chasserez-vous encore les vendeurs du temple ?

— Annoncerez-vous le Dernier Jugement?

— Serez-vous de nouveau crucifié?

— Nous direz-vous la vérité?

— Nous montrerez-vous la voie?

— Nous enseignerez-vous la vie ?

Et les questions se faisaient plus pressantes, plus passionnées, et elles prenaient l'accent de la plainte.

— Allons-nous savoir, enfin ?

— Est-ce le terme de l'angoisse dont soufTre l'univers depuis le commencement?

— Voie, Vérité, Vie, parlerez-vous ?

"£sZ-ce Vous?

CAS DIVEKS d'hallucinations PRIVÉES 71

Jésus écoutait. Ses yeux exprimaient une tristesse inelVable.

Tout à coup, l'un des questionneurs, parlant plus haut que les autres, les lit taire, et sa parole n'était que des cris et des larmes.

— Aie pitié I Parle-nous clairement et ne permets plus que nous ne t'entendions pas ! Seigneur, nous périssons ! 0 Tout-Puissant qui peux nous sauver, ouvre nos intelligences et touche nos cœurs ! Maître^ nous voudrions voir un signe de toi, un signe éclatant, incontestable, évident, qui nous oblige à croire en toi ! Nous voudrions...

La parole expira soudain sur les lèvres implorantes et un frémissement de crainte agita tous ceux qui étaient là, car les flammes d'une colère terrible brûlaient dans les yeux de Jésus.

— Génération mauvaise et adultère, ditil, tu demandes un signe, et il ne te sera pas donné ! Ton vœu te condamne, signifiant ta

72 CAS DIVERS d'hallucinations privées

vanité, ta paresse et ton endurcissement. Un signe ! C'est ta déchéance définitive que tu dénonces en me demandant de réduire en servitude ton esprit. Tu te sens indigne de croire, incapable de mériter la certitude, et que veux-tu, si ce n^est que je croie pour toi? Mais je ne peux pas plus croire pour toi que le maître ne peut savoir pour l'élève, et, l'épouse, aimer pour Fépoux. Que celui qui peut entendre entende! La vérité ne s'enseigne pas. Il faut la découvrir au-delà des paroles qui la contiennent, la recouvrent et la cachent. C'est pourquoi le Sphinx questionnait et n'affirmait pas. C'est pourquoi le Dieu de l'Evangile empruntait le détour des paroles. Ils apostrophaient tous deux dans riiomme son intelligence et sa sincérité. Toi, tu veux que la vérité te soit imposée, tu refuses de faire TefTort que sa conquête exige, et tu ne croiras pas, tant qu'il ne te sera pas devenu impossible de te dérober à Tévidence. Et ce n'est pas ton intelligence que tu charges de constater cette évidence : ce sont

CAS oivi:hs d'hallucinations phivi:ks 7,'i

tes sens, lu ])rétends recevoir et non pas chercher la vérité, la recevoir comme un matériel rayon de lumière, comme un coup de vent ou de tonnerre. Génération hypocrite et lâche, nul ne possédera la vérité s'il ne Ta de toutes ses forces pensée dans son cœur, tu le sais bien 1 Et toi, tu voudrais l'atteindre avec tes yeux, avec tes mains ! Tu te défies de ton âme, parce que tu sais que le mensonge l'habite. Tu es pareil à un homme qui, trahi dans sa maison par sa femme, par ses enfants, par ses serviteurs, s'en va sur les grands chemins, mendiant des étrangers son salut. Mais les étrangers aussi le tromperont.

— Vous du moins, dit celui qui avait demandé le signe, vous, Seigneur, ne nous trompez pas, ne nous tentez pas ! Ne nous refusez pas le miracle qui réveillera nos consciences ! En Judée, vous guérissiez les malades, vous ressuscitiez les morts...

— En eS'tii bien sûr ? interrogea Jésus, d'une voix si distante, si lointaine, que tous

74 CAS DIVERS d'hallucinations privées

les assistants se demandèrent si c'était lui qui avait parlé ou s'ils ne s'étaient pas euxmêmes formulé cette question, dans le secret de leur pensée.

Il reprit :

— Obstiné ! Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaiim ont vu mes miracle et n'ont point cru. Ton t est vain, les miracles de Dieu comme la Parole du Royaume, pour ceux qui ne regardent et n'écoutent pas avec leur intelligence : le Méchant vient et dérobe ce qui avait été semé dans les cœurs distraits. Et toi, qui prétends me reconnaître au verbe et au geste qui ressuscitent les morts, tu écouteras de tes oreilles et tu n'entendras pas, tu regarderas de tes yeux et tu ne verras pas, si d'abord tu ne crois. Si tu crois, c'est toi qui feras des miracles: tu pourras commander aux montagnes de se jeter dans la mer, et elles t'obéiront.

Un gémissement profond jaillit de toutes les poitrines, et parmi les sanglots on percevait ces mots balbutiés : a Encore l'énigme

CAS DIVKKS DIIALfAIClNA IIONS PKIVKKS 75

du mérile et de la grâce ! Tu attends, tn exiges trop de riiomme ! Si tu ne nous apportais pas plus de clémence, tu pouvais rester dans ton ciel ! »

Et ils s'en allèrent en criant de douleur, sous le regard inexorable de Jésus qui les congédiait.

Narda — depuis le matin il n'avait pas quitté Fhôtel — les suivit. Dans son for intérieur, il n'approuvait pas lintransigeance de Jésus. Pourquoi refusait-il le signe demandé ? Pourquoi ne voulait-il plus donner, comme au temps d'Hérode, ces preuves de sa mission : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent ? N'eùt-ce pas été très intéressant, s'il avait accommodé aux conditions parisiennes les scènes principales du vieil Evangile, multipliant les pains dans la plaine Saint-Denis, marchant sur la Seine, faisant à Versailles une entrée triomphale, ouvrant les yeux des aveugles et les oreilles des sourds ?... Peut-être se fût-il fait

76 CAS DIVERS d'hallucinations privées

poursuivre pour exercice illégal de la médecine... Peut-être Fenthousiasme des foules pour sa personne aurait-il fini par inquiéter le gouvernement : d'où, retentissant procès devant la Haute Cour, et ainsi la Passion débutait d'une façon vraiment neuve et marquée du chiffre contemporain.

A ce point de ses réflexions, Narda tressaillit ; il venait de se rappeler le mot de l'ignoble barnum : c^ Naturellement, vous allez recommencer » . Il eut honte. Se pouvaitil que sa pensée rejoignît celle de cet homme ?

Non, Jésus n'avait pas le dessein de répéter, comme un comédien son rôle, les actes et les discours consignés dans les Evangiles. Jésus ne venait ni recommencer ni achever son œuvre. Cette œuvre, n'avait-il pas dit à Narda lui-même qu'elle était achevée de toute éternité ? Et subitement, ces mots prenaient un sens, que Narda n'avait pas aperçu encore : cette œuvre, achevée de toute éternité, remplissait le temps et durerait autant que les siècles, étant sans cesse actuelle, par

CAS DIVERS d'hallucinations phivkds 77

conséquent sans cesse nouvelle. Maintenant, elle se proportionnait aux circonstances modernes de la vie. On s'expliquait donc que Jésus ne s'adonnât plus à ses anciennes pratiques de thaumaturge, et il fallait attendre de lui des miracles nouveaux.

Page 1