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Il faut choisir

Invité à prendre ce soir la parole, je ne m'y suis décidé qu'avec crainte. Je ne suis ni pasteur, ni professeur, ni évangéliste volontaire, et je n'ai point l'habitude de parler à un auditoire aussi nombreux que celui-ci. Si je cherche les titres que je puis avoir à paraître à cette tribune, je ne trouve que les expériences d'une vie déjà longue, et qu'une conviction qui s'est formée au milieu de trop de luttes et qui a résisté à trop d'assauts pour que je n'ose la dire, avec le secours de Dieu, inébranlable. iMais ces titres, à les considérer de plus près, devraient au contraire

* Ce discours a été prononcé à Genève, le dimanche 29 septembre 1867, dans la salle de la Réformation qui venait d'être inauEfurée.

m'imposer le silence. Car on n'expose ses convictions qu'à des adversaires qui les attaquent et vous en demandent compte, et j'ai devant moi des auditeurs qui sans doute partagent à peu près tous les miennes. On raconte sa vie à quelques amis, au coin du feu, à voix basse, et je dois ici élever la voix comme il n'est permis de le faire qu'à des orateurs tels que ceux qui m'ont précédé. Toutefois, si vous voulez m'écouter avec bienveillance, je m'entretiendrai quelques moments avec vous d'un sujet qui depuis longtemps occupe ma pensée et mon cœur, et qui domine d'une hauteur infinie tous les autres, de Dieu, du vrai Dieu.

Le passage des saintes Ecritures qui nous a été lu au commencement de celte réunion, et qui a donné le ton à tous les discours de cette soirée, est la parole bien connue de Jésus-Christ : Etroite est laporte^ étroit est le chemin qui conduit à la vie, et il en est peu qui le trouvent. Peu le trouvent, parce qu'il est si resserré, que pour y marcher il faut se dépouiller de tous ses péchés et même de ses propres justices. Peu le trouvent, parce qu'il est escarpé, et qu'il est plus doux à la chair de descendre les yeux fermés vers l'abîme que de monter avec effort et prière vers le ciel. Peu le trouvent, parce qu'il est exposé aux éclatants rayons de l'astre du jour, et que les hommes, sentant que leurs œuvres sont mauvaises, ne

veulent pas sortir de leurs ténèbres pour se placer à la lumière du Soleil de justice. Mais dans le nombre immense de ceux qui se détournent de cette voie, il en est qui le font moins par la perversion de leur cœur que par les préjugés de leur raison. Je ne parle pas ici des matérialistes qui, nous ravalant au niveau de la brute, se trouvent aux prises non avec le chrétien, mais avec Vhomme. J'ai en vue maintenant les déisles et les panthéistes : il me semble qu'enlr'eux et nous il est quelque grand malentendu, qu'ils nous fuient parce qu'ils ne nous comprennent pas et que s'ils connaissaient mieux nos croyances, ils finiraient par les partager. Au moins n'ai-je pas le droit d'être sévère et dur envers eux, car j'ai partagé leurs erreurs.

Enfant, j'avais appris par cœur, comme tous mes camarades, le Catéchisme d'Osterwald et le Recueil des Passages de la Bible. Je fis ma première communion avec un sincère désir d'accepter tous les dogmes du christianisme. Je croyais croire, et j'étais sincère dans celte double croyance, tout en prévoyant dans un prochain avenir de rudes tempêtes.

Elles ne tardèrent pas en effet à éclater. Le rationalisme du siècle les avait déchaînées. Bientôt après j'arrivai à Berlin ; c'était le temps où Hegel était au comble de sa puissance et de sa gloire. Je fus avec une foule d'autres subjugué, ébloui, convaincu. Je passai plusieurs années à errer dans les labyrinthes

du panthéisme, et mes attaques moqueuses contre la Bible m'avaient fait un triste renom auprès de mes amis.

Je dois l'avouer, j'avais bien de la peine à prendre au sérietix ma part de divinité, et il me semblait étrange que pour arriver à la vraie moralité je dusse nécessairement passer par l'antithèse du vice. J'étais d'ailleurs tenu par le système à posséder la science de l'absolu, c'est-à-dire à ne rien ignorer et à tout expliquer; mais je trouvais les enseignements du Maître bien difficiles à comprendre et, une fois compris, bien étranges. Toutefois, j'étais enlacé dans les filets de ses syllogismes et ne pouvais en rompre les mailles. La spéculation d'une part, les instincts de mon cœur et de ma raison d'autre part, me tiraient en sens contraire. J'étais malheureux.

Dieu eut pitié de moi. Il me fit passer, par la prédication de Jean Baptiste, de l'école de Hegel à celle de Jésus-Christ. Là le chaos qui s'était produit dans mon âme se débrouilla comme de soi-même ; chaque chose reprit sa forme et sa place ; le mal redevint l'ennemi mortel du bien, et, l'infini se séparant du fini, Dieu remonta là-haut dans les insondables profondeurs des cieux, tandis que l'homme redescendait ici-bas sur son humble terre. Je me retrouvais ainsi dans le milieu d'existence pour lequel nous avons tous été créés : je me faisais Tefifet d'une antilope de la zone torride qu'on aurait transportée dans le Groenland et qu'on ramènerait dans sa patrie, ou

d'un poissoî! à qui l'on aurait persuadé de vivre hors de l'eau et qu'une main compatissante replongerait dans son élément. En même temps je me voyais avec joie dans la société de tous les grands génies du monde chrétien, dont la foi est celle des martyrs, les Saint-Augustin, les Calvin et les Luther, les Keppler, les Newton, les Leibnilz. Les Pensées de Pascal devinrent avec la Bible ma lecture favorite. La Bible m'introduisit dans cette sphère supérieure du monde spirituel, dont le Catéchisme m'avait appris l'existence, mais qui m'était restée jusque alors comme inconnue, et d'où l'on contemple pour ainsi dire de près les mystères de la Divinité et de la rédemption, de loin et de haut les choses de la terre et de la vie humaine. Mais je ne tardai pas à me convaincre des étroites limites de notre raison et de la profonde vérité de la parole de St. Paul : « Nous ne connaissons que par fragments'.» Peut-être même cette conviction fut-elle en moi d'autant plus vive que le panthéisme s'était efforcé à m'en donner une contraire. Cette pensée de St. Paul, je la retrouvais sous une autre forme dans Pascal, disant du Dieu de la Bible qu'il est à demi révélé, à demi caché, et qu'il y a dans la nature, daus l'histoire et dans la rédemption, assez de lumières pour que nous croyions en Dieu avec une intime certitude, et assez de ténèbres pour que nous ne soyons pas scandalisés, ni même sur-

* 1 Cor. XIII. 9.

pris des hésitations, des doutes, des résistances d'un si grand nombre de nos amis et de nos frères. Ce mélange de ténèbres et de lumières dans les triples œuvres de Dieu me parut être le résultat nécessaire de sa nature infinie. Comment notre étroite raison pourrait- elle comprendre, embrasser ce qui n'a pas de limites? Comment l'Océan serait-il renfermé dans nos deux mains ?

Pendant de longues années je portai constamment en moi l'idée de cet Etre dont les /acwte sont toutes des perfections, et tentai surtout de me rendre compte d'un amour et d'une miséricorde infinis (ô joie ! ô bonheur), et d'une justice qui est (ô terreur!) infinie comme l'amour. Mais l'idée de Dieu était pour moi en quelque manière un de ces signes algébriques qu'on manie avec une certaine confiance, et dont pourtant on ignore la valeur. Je ne parvenais pas à me représenter la nature de ce Dieu vivant et personnel, quand un jour mon attention se fixa sur la parole de Jésus-Christ : « Il ne tombera pas un passereau sur la terre sans que votre Père » ne le sache et ne le veuille, et « même les cheveux de votre têto sont tous comptés '. »

Quoi donc f me dis-je, serait-il bien vrai à la lettre que Dieu sait le nombre exact de mes cheveux? Mais, s'il ne le savait, il y aurait une limitera sa

' Math. X, 29, 30; Luc XII, 67.

science et il ne serait plus l'Etre infini; s'il se trompait dans son calcul d'un seul cheveu, sa science serait imparfaite et il ne serait plus la perfection absolue.

Cependant, si Dieu compte mes cheveux, à bien plus forte raison connaîtra-t-il toutes mes pensées. En effet, à toute heure du jour et de la nuit, je puis élever, sans paroles, mon cœur vers Dieu pour l'adorer ou pour lui exposer mes craintes et mes désirs, et Dieu l'ignorerait! A ce taux, comme le Bahal du Carmel, il aurait ses moments de sommeil ou ses mois d'absence et de voyage.

Le Dieu qui lit dans mon cœur toutes mes pensées, doit, il va sans dire, entendre toutes mes paroles et voir toutes mes actions. C'est aussi ce que l'Ecriture nous dit à propos du jugement dernier. Au tribunal sans appel de l'infinie Justice, ma procédure s'instruira sans la moindre omission ni la moindre erreur : rien, absolument rien, ni en mal ni en bien, ne sera oublié, ignoré du Juge ; sinon sa sentence pourrait ne plus être d'une rigoureuse équité.

xMais combien serait affreux mon sort dans le temps et l'éternité, si Dieu ne connaissait ma vie entière que pour me juger selon son absolue et inexorable justice ! Aussi le cœur qui bat dans mon sein, in'estil garant que le Dieu qui m'a créé, n'est pas un être sans cœur. Dieu m'aime d'un amour de Dieu : je le sais par le don qu'il nous a fait de son fils, notre Sauveur crucifié. Dieu m'aime d'un amour continu, car

je sens dans ma conscience comme l'écho lointain des courtes joies et des longues tristesses que lui causent (si j'ose parler ainsi) mes défaites sans nombre et mes rares victoires.

L'amour agit ; aimer, c'est vouloir le bonheur de ceux qu'on aime, et travailler de toutes ses forces à les rendre heureux. Sans doute le bonheur pour notre race déchue se nomme le salut, et la voie du salut est une voie de souffrances et de luttes. Aussi Dieu, pour me sauver selon son amour infini, n'a-t-il point égard à mes lâches désirs de repos et de jouissances, et pour préserver mon âme de la gangrène, taille-t-il dans le vif sans écouter mes cris. Toutefois, au travers des rigueurs exceptionnelles que rend nécessaires notre profonde corruption, je reconnais dans les voies de Dieu à mon égard une puissance et et une sagesse infinies. Que si celte sagesse est souvent à mes yeux pleine d'obscurités et d'énigmes, je ne puis en être surpris puisque elle est celle d'un Dieu infiniment libre qui choisit ses moyens d'action selon son bon plaisir. Je crois qu'il veut mon bien, et je ne le juge pas. Il est Dieu 1

Ainsi donc, me disais-je, Dieu me connaît d'ujpe science infinie, m'aime d'un rimour infini pl travaille à mon salut avec une toute-puissance et une sagesse infinies. Je suis de la part de Dieu l'objet d'une sollicitude qui dépasse dans tous les sens ma raison et mon imagination. Je serais seul dans l'univers enlier que Dien ne pourrait être un père phis tendre, un

ami plus éclairé, un protecteur plus puissant qu'il ne Test à celle heure pour moi, et, clans mes prières, je puis sans erreur le croire occupé tout entier de mon sort présent et futur. Autrement il y aurait aux soins qu'il prend de moi une limite, et un Dieu qui serait limité en un sens quelconque, ne serait plus Dieu.

Mais je n'existe pas seul au monde : ce que je suis pour Dieu, me? enfants le sont aussi, et avec eux mes parents, mes compatriotes, mon peuple, tous les peuples, les 1400 millions d'hommes qui habitent notre terre. Dieu donc connaît, aime et gouverne chacun de ces hommes de toute race et de toute langue, avec la même sagesse, la même puissance, la même miséricorde, la même science/jne moi seul ! Alors, messieurs, un éclair sillonna la nuit de mon entendement, et je crus à cette fugitive lumière avoir entrevu conlusémenl la vraie nature de- Dieu.

Au même insiani, je me dis : Qu'est-ce que l'humanité pour le Dieu de l'univers? Si la terre est la Bethléhem des cieux, n'est-elle pas un des astres les plus pet lis parmi les milliers de la voûte azurée? Là, le^syslèmes d'astres succèdent en nombre immense aux systèmes d'astres dans les limites de notre Voie Lactée. Et les Voies Lactées succèdent sans fin aux Voies Lactées dans les plages illimitées de l'espace. Et tous ces points lumineux qui se nomment des étoiles, sont des mondes immenses peuplés de créatures douées de raison : car la matière n'existe que pour

l'esprit. Et chacun de ces êtres libres qui habitent par nailliards sur des myriades de miUions d'étoiles, adorent et prient au même instant Dieu, qui, au même instant, sans le moindre efilort, sans la moindre confusion, les voit, les écoute et les exauce, les aime et les dirige comme si chacun d'eux était l'unique objet de ses soins. Si même tous étaient semblables aux hommes, il saurait le chiffre exact des cheveux de toutes leurs têtes.

Ainsi le veut impérieusement la logique, qui ne peut tracer la moindre limite à l'infini. Mais l'imagination, qui lente de suivre jusques au bout les déductions de l'intelligence, s'arrête comme anéantie, et retombe brisée sur elle-même.

Tel était le résultat auquel m'avait conduit cette parole si simple et en apparence si naïve : Les cheveux de notre tête sont tous comptés. 'Elle est immédiatement précédée (nous le savons) d'une autre parole qui nous fait passer de la sphère de la liberté et de la raison dans celle de la nécessité et de la nature, et que nous allons, messieurs, si vous le voulez bieu, étudier ensemble : // ne tombe pas un passereaumen terre sans la volonté de votre Père, ou bien, d'après St. Luc, pas un d'eux n'est oublié en présence de Dieu.

Si Jésus-Christ nomme ici les passereaux, c'est à cause du peu de valeur qu'ils avaient pour les juifs sur les marchés, et sa pensée n'est point de limiter aux

oiseaax la providence de Dieu. Elle embrasse tous les animaux, le polype comme la baleine, la fourmi et le ciron, comme le cheval et l'éléphant. Toutes les créatures \\vanies s'attendent à Dieu, dit le Psalmiste'. Les animaux le font sans prier, mais ils ont au défaut de la raison Tinslinct, qui estun riche trésor, et d'instinct ils savent qu'à toute heure ils trouveront leur nourriture toute préparée^. Or Dieu ne trompe pas leur attente. Il est leur père à eux aussi : tous ensemble n'ont-ils pas leur place dans son immense famille humaine, comme les aniuiaux domestiques ont la leur dans la famille du laboureur? Mais le règne animal ne se peut séparer de celui des végétaux m de celui des minéraux. Tout sur notre planète s'enchaîne, se pondère, se complète ; il n'est aucun être, aucun corps, qui n'ait sa fonction dans le vaste système de la nature terrestre, et le Dieu qui n'oublie pas le moindre passereau, n'oublie pas davantage les plus humbles mousses ou le plus petit grain de sable.

Transportons-nous de notre globe sur les autres planètes, sur leurs satellites, sur les comètes, sur le soleil. Franchissons le désert qui sépare notre soleil et son système des autres soleils. Promenons-nous en tous sens dans les innombrables constellations de notre Yoie Lactée. Puis laissons derrière nous notre monde, et sur les ailes de la pensée abordons à ces

* CIV, 27. — « Job XXXIX, 3.

autres Voies Lactées dont la lumière, nous diton, met des millions d'années à nous arriver. Parmi ces milliards d'étoiles en est-il une seule qui échapperait aux regards de Dieu, quand il ne tombe pas à terre un passereau sans sa volonté? // compte, dit le Psalmisle ', le nombre des étoiles aussi bien que celui de nos cheveux. Et si chacune de ces étoiles avait ses oiseaux, ses fleurs, ses grains de sable, Dieu les oublierait-il plus qu'il ne fait les êtres qui peuplent ou constituent notre planète?

Il y a plus encore. Quand nous armons nos yeux de nos plus forts microscopes, il s'offre à nous des formes vagues qui ne peuvent être que des infusoires, mais qui par leur prodigieuse petitesse se dérobent à nos études, et nous devons nous avouer à nous-mêmes qui si nous parvenions à centupler la force de nos instruments, nous découvririons encore et toujours de nouveaux animalcules dont les derniers ne seraient plus pour nous que des points sans dimension. Mais ces points-là seraient encore des êtres organisés que Dieu aurait créés et qu'il aurait présents à sa pensée, et leurs organes seraient formés de milliers et de myriades d'atomes divers que Dieu aurait choisis, comptés et rassemblés.

De même nos plus puissants télescopes nous montrent aux dernières limites de notre horizon visuel

• Ps. CXLVII, 4.

de peiites taches blanchâtres, confuses, indécises, qui sont en réahté des voies lactées aussi inomenses que la nôtre, et il est infiniment probable qu'avec des verres ou des miroirs d'un plus grand grossissemeoi encore, nous découvririons de plus en plus loin dans l'espace d'autres mondes semblables.

La création de Dieu dépasse donc dans tous les sens la limite de notre vue. Que nous sondions l'espace dans sa plus grande ou dans sa plus petite dimension, que nous étudions les astres les plus distants de nous ou, à nos pieds, les êtres les plus petits, partout la nature finit par .^e dérober à nous et par nous apprendre avec St. Paul que notre science est fragmentaire. Mais les bornes de notre science ne peuvent être celles de la science de Dieu, et Dieu, au même instant et sans le moindre efïort, voit et connaît, aime et surveille, dirige et gouverne dans l'espace, avec tous les êtres dont nous savons l'existence, une multitude d'êlres qui nous sont entièrement inconnus.

Nous voici parvenus aux dernières limites de la création dans les champs du vide ; mais nous ne pouvons laisser tomber ici la chaîne de nos raisonnements, car l'espace est inséparable du temps. Toui ce qui existe l'un à côté de l'autre simultanément dans retendue, vit nécessairement dans le temps, c'est-à-dire a un passé, un présent, un avenir, et ce qui n'est pas immortel a succédé à d'autres êtres qui

l'ont devancé, et sera suivi d'autres êtres qui lui succéderont à leur tour. Or il implique que le Dieu qui embrasse d'un regard toutes ses créations dans l'espace, n'ait pas un souvenir parfaitement exact de leurs destinées dans le temps. Nous le savons positivement de nous tous par ce que les Ecritures nous disent du jugement dernier. Non-seulement les cent quarante générations d'hommes qui se sont succédé d'Adam jusques à nous, vivent au complet dans quelque région du monde invisible où Dieu les voit famille par famille, âme par âme; mais chacune de ces âmes aurait oublié les actions, les paroles, les pensées de sa vie terrestre que Dieu les lui rappellerait au besoin sans en omettre une seule.

Cependant la date de la création de l'homme n'est pas celle de la création de l'univers, comme nous le disait notre Catéchisme et ne le disait point la Genèse. Il a fallu la géologie pour nous convaincre que les jours ouvriers de Dieu, pour qui mille ans sont un joiir^ ne sont pas de vingt-quatre heures comme ceux de l'homme. Sans doute cette science, quelque peu profane, est aussi prodigue des cent mille ans que nos pères étaient avares des années mêmes. Mais quand bien même nous devrions faire remonter à des milliers de siècles l'époque où la terre était informe et vide, il est bien évident que le Créateur a tout aussi peu oublié l'heure où il dit à la lumière d'apparaître, que Racine dans ses vieux jours n'avait oublié celle où il publiait son premier drame.

LE VRAI DIEU. 2i

Or, voici que revient brusquement à nous Tasironomie, cette maîlresse-science qui par l'élude des choses finies nous mène perdre dans les grandeurs indétinies. Nous montrant du doigt le soleil que nous nous représentions immobile au centre de son système d'astres, elles nous assure qu'il décrit à son tour une orbite autour du groupe des Pléiades, et qu'à parcourir cette roule il ne met pas moins de quatorze millions d'années terrestres. Telle est l'unité d'après laquelle il compte ses années à lui et mesure la durée de son existence. En présence de telles périodes qui sont pour nous non plus des fractions du temps comme le sont nos siècles, mais des éternités, nous nous prenons à regretter l'ignorance de nos pères. Toutefois, le premier moment d'angoisse passé, nous ouvrons notre Bible, et... ô surprise 1 ... le texte hébreu, 4e texte grec, parle précisément û'éternilés dans les passages où nos versions portent que le règne de Dieu esl de tous les siècles et que Dieu rit aux siècles des siècles '. Ce n'est point à nos saintes Ecritures à changer leur langage pour l'adapter à celui de l'astronomie sidérale : c'est à nos traducteurs à ne pas trembler et biaiser devant les hardiesses des auleurs inspirés. Ainsi donc l'histoire de l'univers se perd à nos regards dans un passé où notre imagination ne peut atteindre et que notre chronologie ne peut plus mesurer. Ce sont des périodes incommensurables, ce

• Ps. CXLV, 13; Dai). [I, 20; Gai. 1, 5; Apoc. I, 18, etc.

sont des temps éternels. Or, messieurs, veuillez vous représenter l'immensité de l'univers ; puis dites-vous bien que l'histoire de chacune de ces voies lactées, l'histoire de chacune de ces étoiles, l'histoire de tous les êtres qui sur ces étoiles peuvent correspondre à nos minéraux, à nos plantes, à nos animaux ; l'histoire de chaque société de créatures intelligentes et tout ce que chacune de ces créatures a pensé, fait et dit pendant ces milliards de siècles, sont présents à la mémoire de Dieu avec infiniment plus de clarté et de précision que ne le sont à notre esprit les souvenirs de la présente journée.

Arrêtons-nous ici un instant vers le terme de notre course pour jeter un regard en arrière sur la route que nous avons ensemble parcourue. Nous sommes partis une première fois de l'homme dont Dieu compte* les cheveux, une seconde fois du passereau qui ne tombe pas en terre sans la volonté de Dieu, une troisième fois de nos brèves années, et nous sommes parvenus ainsi à l'indéfinie multitude des créatures intelligentes, à celle plus immense encore peut-être des êtres matériels et à des périodes qui nous semblent des éternités. Puis, tenant pour un axiome indiscutable que Dieu ne peut être Tinfini qu'à la condition de n'être fini et limUé en rien, nous avons comme découvert en Dieu un Etre incompréhensible qui à chaque seconde et sans le moindre effort embrasse de sa pensée, de son cœur et de sa force tout, abso-

lument tout et dans T'espace et dans le temps. L'idée d'un tel Etre a produit sur nous, si je juge de vous, messieurs, par moi, comme une sorte d'épouvante: nous avons senti se briser tous les cadres de notre entendement, tous les ressorts de notre imagination. Eh bien ! je vais tenter de vous montrer que cette même idée est la plus simple et la plus intelligible possible. Veuillez seulement me suivre, la Bible à la main, sur la cime d'un Nebo d'où nous embrasserons d'un regard l'univers entier, même les régions inconnues auxquelles n'atteignent pas les télescopes d'Herschell et de Lord Rosse.

La Bible nous parle fréquemment de la fondalion du monde : Dieu a donc, du haut des cieux, jeté dans les dernières profondeurs du vide les bases d'un édifice dont les étages s'élèventjusques au niveau de son trône. Dieu est un architecte ou, dans la langue de Platon, un démiurge. Si je voulais dans ce même idiome vous dire qu'il est le créateur, vous entendriez qu'il est poêle, et ce terme convient parfaitement et à nos poètes delà terre et au Poëte de l'éternité, car l'univers est dans les Ecritures l'œuvre de Dieu, comme Âthalie ou Macbeth est l'œuvre de Shakespeare ou de Racine. Nos poètes, esprits créés et dérivés, ne créent sans doute que des êtres idéels, des mots, des sons, tandis que Dieu, qui est la réalité absolue, crée des êtres réels, et son génie, étant infini, pourrait sans cesse produire des mondes nouveaux, tandis qu'un très petit nombre de drames suffit pour épuiser la

puissance créatrice de nos grands hommes. xMais leurs œuvres ont dans leur intime essence le môme caractère que celles de la Divinité : elles tendent à la même perfection, et la perfection est sur la terre comme au ciel l'unité dans la diversité. Tout chef-d'œuvre de nos poètes a son idée-mère qui engendre et détermine la foule des idées secondaires ; elle est une sève qui circule dans tout le drame et le pénètre par d'imperceptibles canaux jusques dans les paroles en apparence les plus insignifiantes. Or, messieurs, je vous le demande, Racine, après avoir conçu, médité, exécuté le plan de son Alhalie, n'embrassait-il pas en quelque sorte d'un même regard son drame entier, dans le drame les cinq actes, dans chaque acte les différentes scènes, dans chaque scène les vers, dans chaque vers les mots, dans chaque mots les lettres, et du même regard ne voyait-il pas l'action principale se dérouler dans le temps de la première page à la dernière? Mais l'univers est VAthalie de Dieu: pour me servir du langage figuré d'Esaïe ', avant de le créer, Dieu en avait le plan tracé sur la paume de ses mains ; ce plan était l'expression d'une pensée unique qui allait se développant, se ramifiant, se dilTérenciant selon les lois de la pins rigoureuse logique, selon les inventions d'une inépuisable sagesse et selon les saints caprices d'une volonté souverainement libre. Et Dieu, après avoir exécuté son plan, aurait de la peine à

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