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LE MONDE ANTÉDILUVIEN

qu'elle se poursuivra dans l'avenir et dans les temps éternels.

Mais si telle est la marche de la religion, on ne niera plus que l'homme ait une âme, que Dieu existe et que le matérialisme est folie.

§ 1. Le monde antédiluvien.

J'ouvre la Genèse; mais je la contrôle par les traditions des autres peuples de l'Ancien et du Nouveau Monde. Ils se souviennent tous ensemble du paradis ou de Tâge d'or, de nos premiers parents, de la chute, de la promesse d'un Sauveur, des Sethites, des Caïnites et de l'effroyable corruption de la race que la Divinité fit périr par le déluge.

Le premier monde est celui de l'économie patriarcale et de l'enfance de l'humanité. Foi naïve, pas de caste sacerdotale, pas de rites sévères, pas de philo- .sophie.

Le point culminant de la période antédiluvienne est marquée chez les Caïnites par les inventions de Tubalcaïn. chez les Sethites par la mission prophétique d'Henoc auprès d'une race qui déjà se révoltait contre Dieu.

La corruption prévalut plus tard en plein sur la piété. La brillante civilisation des Caïnites éblouit les adorateurs du vrai Dieu, et la famille de Noé exceptée, tous les hommes n'étaient plus que chair. N'être

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que chair : voilà bien la devise du matérialisme. Le voilà, sans en avoir la conscience distincte, parvenu à son but. Plus de Dieu , plus de devoir, rien que la volupté. Feuerbach aurait dû arrêter un regard d'admiration et d'envie sur ces temps où sa vérité triomptiail. Les hommes d'alors se riaient de Noé, Tunique momier de la terre entière. Ils mangeaient, ils buvaient , ils se mariaient , nous dit Jésus-Christ, jusques au jour où Dieu, qu'ils oubliaient et qui semblait aussi les oublier, les fit tous périr dans les eaux du déluge.

C'est amsi, messieurs, qu'une première fois, le triomphe momentané de la chair fut bientôt suivi du châtiment divin.

§ 1. Monde ancien.

La seconde humanité qui était née en quelque sorte aux coups de foudre de la justice divine et avait grandi au miheu des ruines causées par le déluge, ne mit plus en doute l'existence de Dieu, sa redoutable justice et son action incessante.

Le péché, il est vrai, ce sombre tyran de l'humanité déchue, n'a pas tardé à reprendre son empire : les convoitises de la chair ont fait de nouveau la guerre à l'âme et le culte du vrai Dieu a partout fait place à celui des faux-dieux , desquels plusieurs mêmes présidaient aux passions les plus coupables. Mais au milieu de toutes ces aberratioiis de l'esprit

et de cette perversion du cœur la vertu était encore honorée et la Divinité redoutée. Tous les peuples offraient à un Dieu suprême des sacrifices d'actions de grâces. Plusieurs mêui? avaient un si vif sentiment de la justice divine que pour l'apaiser, ils immolaient jusqu'à des victimes humaines. Chaque famille avait ses génies protecteurs, et les actes de la vie étaient comme enchaînés à certaines cérémonies religieuses. La foi était si puissante sur les cœurs que les pays étaient désignés par le nom de leur dieu. L'Egypte était la terre d'Osiris; Thèbes, la ville d'Ammon: Memphis, celle de Phtha. Sidon était la cité de Baal; Tyr, de Melkarth. La Babylonie était la terre de Bel et de Mvlitla : la Perse , celle d'Ormuzd ; l'Inde, celle de Brahma, de Vichnou, de Ghiwa. Or, messieurs, je vous prie de bien considérer que les âges où la piété florissait chez ces nations, furent aussi les temps où elles atteignirent le comble de leur puissance, de leur prospérité et de leur gloire, s'illustrant les unes par leurs poètes, les autres par leurs monuments, ou par leurs conquêtes, ou par leur commerce.

Cependant après le midi et les chaudes heures du jour viennent le soir et la nuit; à la fleur de Tâge succède la vieillesse, que termine la mort. Ainsi les peuples de la haute antiquité ont eu leur déclin et 0(it la plupart péri esclaves de conquérants étrangers. Pentlant les longs siècles de la décadence , la philosophie paraît avoir ébranlé les croyances et les

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fables nationales, et donné naissance à des écoles ma-5 térialistes, tandis que la superstition allait grandissant chez le bas peuple.

L'Inde et la Chine semblent régies par des lois historiques spéciales ; car elles se sont maintenues jusqu'à nos jours avec leurs anciennes institutions. Elles protestent l'une et l'autre avec une extrême force contre le matérialisme : l'une, par son vif sentiment du devoir, l'autre par son sentiment non moins vif de la Divinité.

Nous remarquons en Inde, après l'âge de ses poèmes religieux, un âge de la philosophie où les écoles orthodoxes ont fait place à des écoles hérétiques et peut-être même matérialistes. Boudda fut un libre penseur qu'on dit avoir nié Dieu et l'immortalité de l'âme. Mais par ces deux négations il ne voulait que délivrer ses malheureux compatriotes des terreurs que leur inspiraient la métempsychose et l'enfer. Sa religion a été l'Evangile del'anéantissement annoncé au désespoir. D'ailleurs sa morale était celle du spiritualisme le plus pur et le plus élevé. Mais l'athéisme fait à l'âme une telle violence qu'elle ne peut la supporter longtemps. Aussi les peuples bouddhistes sont-ils tous revenus à la foi en la Divinité et au dogme de l'immortalité de l'âme. Ds paraissent n'avoir pas partagé les opinions de nos matérialistes sur le bonheur idéal de l'incrédulité f

Israël réclame quelques instants notre attention. En présence de ce peuple de la sainteté, le matéria-

lisme ne sail qu'altérer la vérité, calomnier, injurier. Que faire d'un peuple dont toute Thistoire n'est qu'une longue lutte de Dieu , de son esprit, de ses envoyés contre la chair et l'idolâtrie ? Toutefois nui ne contestera que les temps glorieux d'Israël , ceux de David et de Salomon n'aient été ceux aussi où la vie religieuse s'est comme épanouie en d'immortels cantiques. Bientôt après a commencé le déclin ; mais quel inexplicable spectacle pour les aihées que cette longue série de prophètes, qui correspondent aux philosophes des peuples païens, et qui, au lieu d'attaquer les erreurs de la religion nationale, ne sont occupés qu'à la confirmer, à la restaurer, à la compléter, à la spiritualiser, ajoutant ainsi de nouvelles assises à l'édifice de Moïse et n'enôtant pas la moindre pierre ! D'où vient une telle disparate entre l'œuvre des prophètes hébreux et celle des philosophes païens ? Remarquez en outre combien sont rares les aihées en Israël : ils y sont traités d'insensés, et encore étaient-ils bien plutôt de simples déistes*. Même dans les derniers temps de l'existence politique des Juifs, le matérialisme ne fut représenté chez eux que par les Sadducéens, qui croyaient au Dieu du Sinaï, et qui ne niaient l'immortalité de l'âme que pour rester fidèles aux livres de Moïse qu'ils interprétaient faussement. Nous pouvons donc dire que les Hébreux sont restés absolument inaccessibles au matérialisme, et ce peuple est le seul qui, chassé de son

^ Ps. X et XIV.

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pays, dispersé en tous lieux, privé de son culte, conserve son antique loi , ses livres sacrés , ses mœurs, son existence nationale. La foi rend donc les peuples immortels*.

Nous p3ssons en Grèce. Là pendant l'enfance, la jeunesse, la fleur des Hellènes, la foi fait la supériorité de leurs grands hommes, la force de leurs armées, la gloire de leur nation. Homère croit à des dieux qui exaucent les prières des mortels et qui se révèlent à eux pour les délivrer ou les punir; Eschyle, à un Dieu suprême qui gouverne le monde selon son incorruptible justice ; Sophocle, à une Divinité qui manifeste sa volonté par des oracles et qui soustrait aux terreurs de la mort le pécheur repentant et purifié par la souffrance. Phidias accroît la piété de ses compatriotes par la sublime beauté de ses statues des dieux. Pyihagore et Platon placent le souverain bien de Thomme dans sa ressemblance avec Dieu; Socrale arrive par son empire sur sa chair à cette sainteté qui met Pâme en communication avec Dieu. Cependant Hérodote, le père de l'histoire, découvre partout les indices d'une intervention divine, et, même en pleine décadence, Démosthène n'est le plus grand des orateurs de l'antiquité que

• Le matérialisme est réduit à accuser la race sémitique qui a produit Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, d'avoir inoculée la race japhétique le venin du monothéisme et de la foi ardente. Un athée français, M. Ramée, a soutenu celle thèse dans un gros vo-' Iun)e il y a quelques années.

parce qu'il les a tous surpassés en foi et en piété. Ces écrivains divers et ces artistes nous font assez connaître par leur réputation que d'instinct les Grecs poursuivaient et admiraient les choses de l'esprit et non celles de la chair. Leur vie ne répondait sans doute point à leurs principes, leurs actes à leurs idéaux. Toutefois, pour ne citer qu'un trait, Eschyle nous les montre, dans la journée à jamais mémorable de Salamine, entonnant avant le combat une hymne au dieu de la lumière comme nos ancêtres se mettaient à genoux sur le champ de bataille devant l'Eternel des armées. Les guerres héroïques des Grecs contre les Perses, qui soiit la gloire la plus pure et la plus vive des nations païennes, et le siècle de Périclès si merveilleusement riche en génies de tout genre, appartiennent tout entiers à l'âge de la religion. Le matérialisme n'a rien à réclamer de ces temps splendides, qui sont en notre faveur un argument d'un poids immense.

Mais immédiatement après Périclès commence l'âge du déclin , qu'avait annoncé déjà de son vivant l'apparition des sophistes qui mettaient tout en doute, et deDémocrite' qui, tout en croyant à Dieu

' Je dirai ici un mot des premières origines de l'athéisme che« les Grecs, il faut remonter à Hésiode qui fait dérive la nature, les hommes et les prétendus dieux d'un chaos, d'une matière primordiale qu'aui-un Dieu n'a créée, ni même fécondée ou façonnée. Les successeurs d'Hésiode sont Thaïes et son école qui ne niaient point l'existence de la Divinité, mais qui prétendaient

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et à la vertu, faisait naîlre le monde du concours fortuit des atomes. Le déclin s'annonce par Tavéneraent des démagogues et par la grande guerre des Athéniens et des Péloponésiens. Les injustices publiques se multiplient, les factions déchirent les cités, partout surgissent des tyrans, et les dissensions intestines amènent l'asservissement de la Grèce aux Macédoniens, qui sont à leur tour asservis aux Romains.

Quelle est la cause de cette longue et lamentable décadence? La foi s'en était allée des cœurs. Après Sophocle était venu Euripide prêchant du théâtre l'incrédulité au peuple. A Platon avait succédé le déiste Aristote, à Aristote le spiritualiste athée Zenon, le matérialiste déiste Epicure. L'esprit grec descendait ainsi vers la chair et le mensonge. Cependant d'après la loi du développement des peuples, les Grecs d'Alexandrie avaient fondé les sciences positives. Aflranchis du joug des croyances populaires et de celui des hypothèses métaphysiques, ils

expliquer sans son secours l'origine du monde. Sur la voie que suivait celle école ionienne, je vois marcher Démocrile. Il croit en Dieu, croit à l'espril de l'homme, croil à la vertu qui soumel la chair à l'esprit ; mais il fait naîlre le monde des atomes qui se meuvent et s'accrochent au hasard, et ne reconnaît dans les choses nulle cause finale, nulle trace d'une sagesse ordonnatrice, nulle démonstration de la Divinité. Il se mettait ainsi en opposition avec Anaxagore, avec Socrate, avec Platon, et frayait la voie à l'athéisme.

sonmetlaieni la nature à robservalion directe et l'histoire à la critique.

Je vii^ns de nommer Epicure, le successeur de Déraocrile à cent cinquante ans de distance, et le plus illustre représentant du matérialisme païen. Il parut dans un temps où les Grecs et tous les peuples d'Orient avaient perdu leur indépendance, mais où la société éh\i encore riche et prospère. Les illusions de l'orgueil national étaient radicalement détruites, et chaque famille, chaque individu ne poursuivait plus que les jouissances plus ou moins raffinées de la terre. L'homme n'était de nouveau plus que chair.

Ne calomnions cependant pas Epicure. Il ne fut point un maténaliste pur sang comme Feuerbach ; il ne se posa point, comme tel de nos socialistes, en ennemi personnel de la Divinité. Nous le nommerons bien plutôt le Bouddha de TOccident. Vivant mous dit son disciple Lucrèce) au milieu d'une société qui possédait « en abondance les biens de la terre, » il voyait les hommes *< tourmentés dans le fond de leur cœur par le monstre de la religion et par les terreurs de l'enfer, •> et, pour leur apporter «les douces consolations de la vie, » il supposa d'après Démocrite le monde formé d'atomes par le hasard, tit l'âme mortelle sans en nier l'existence, relégua par delà l'univers les dieux qu'il déclara « en un langage divin» indifférents aux destinées des hommes, supprima l'enfer et ses tourments et plaça le souverain bien dans une vie honnête et paisible, tout en ajoutant

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que « la racine de tout bien pour l'âme, c'est l'eslomac. » Tel fut, 300 ans avant J.-C, Phomme que ses innombrables partisans proclamèrent le plus grand des philosophes, « l'honneur du peuple grec, » « le dieu, oui le dieu qui avait le premier frouvé la sagesse', » « le sauveur. »> Il sauvait, en détruisant la religion de son âge ; mais elle n'était qu'un tissu de fables absurdes, et elle ne savait qu'épouvanter les consciences sans les consoler par ia promesse d'un pardon faite à l'âme repentante. Epicure pouvait donc se faire illusion à lui-même et à son siècle, en se croyant le vrai sage. Aussi voit-on ses sectateurs, plusieurs siècles après sa mort, célébrer encore des fêles religieuses à son honneur. Cependant sa morale ne trouva point partout un accueil enthousiaste. Certaines cités grecques avaient même donné à ses adorateurs l'ordre de vider la place dans les vingt-quatre heures, parce que leur ignoble doctrine énervait les courages, empoisonnait la jeunesse et détruisait la religion.

Lorsque l'épicuréisme pénétra dans Rome, il la trouva toute préparée à la recevoir. Ce n'était plus la Rome héroïque des Brutus, des Coriolan, des Cincinnatus, des Fabius, des Décius, des Scipions, la Rome où le divorce était inconnu et le serment inviolable. Elle aussi penchait vers son déclin et se précipitait vers sa ruine. Tout entière vénale et cor-

* De nat. rer. 1, 63 et suiv.; III, 1 et suiv. ; 1055-, V, 1 et suiv.; Vl, 1 et suiv.

rompue, elle accueillit avec faveur la doctrine d'Epicure, qui trouva immédiatement un poète de talent pour la propager et l'exalter.

Mais pourquoi, messieurs, les matérialistes modernes nous parlent-ils si peu de leurs illustres prédécesseurs'? Pourquoi ne nous tracent-ils pas de séduisants tableaux de cet âge d'or où leurs doctrines régnaient à peu près sans rivales dans le monde, où la raison avait tué la superstition, où la morale de la jouissance avait réduit au silence celle du devoir et des vengeances divines? Le monde païen n'étail-il pas arrivé comme de lui-même, sans luttes, sans efforts, à cet état de perfection auquel le monde chrétien est assez rudement invité à s'élever?

Cette société modèle, messieurs, nous la connaissons par les poètes et les historiens latins qui nous tr;icenl un tableau complet de la Rome épicurienne, et ce tableau est celui d'un véritable enfer. Dans son siècle de matérialisme, Rome eut pour chefs les Tibère, les Caligula, les Néron, vrais monstres de débauche et de férocité, tels que l'histoire n'en connaît pas de semblables. Voulez-vous savoir le secret de crimes si odieux? Ecoutez-le de la bouche même de Caligula : « Souvenez-vous, répondit-il un jour aux remontrances de son aïeule, souvenez-vous que tout m'est permis, et contre tous. » Que le matérialisme étouffe dans les cœurs la pensée de la justice divine et la voix de la conscience, les Césars ou les

' Suétone. Culig, XXIX.

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Robespierres, se sachant leurs propres dieux et croyant tous leurs sentiments, tous leurs désirs également nécessaires et par là même légitimes, se permettront tout et contre tous, et s'enivreront de leur omnipotence au point d'en perdre la raison.

Ces monstres couronnés auxquels obéissait le monde civilisé, étaient d'ailleurs chéris de la populace de Rome, à laquelle ils donnaient du pain et les jeux du cirque. Ces jeux, ces divertissements, ces réjouissances publiques, c'élaient quelques milliers d'esclaves, de prisonniers de guerre, qui, aux applaudissements du César et de la foule, des hommes et des femmes, des jeunes filles et des matrones, ou s'égorgeaient avec grâce et selon les règles de leur art, ou étaient dévorés par des lions et des panthères. Parfois c'étaient des vieillards, des vierges qu'on livrait aux bêtes pour crime de religion. « Il s'était formé dans ce même temps, en Judée, nous raconte Tillustre historien Tacite, une secte exécrable qui devait son nom à un certain Christ mis à mort sous Tibère. Elle avait fait irruption dans le monde entier et jusque dans Rome, vraie sentine de tous les vices et de toutes les superstitions. Au temps de Néron on avait découvert dans cette ville une multitude immense de ces chrétiens. Ils s'étaient rendus odieux à tous par leur haine du genre humain et par leurs infamies. Aussi l'empereur les avait-il fait périr par les supplices les plus cruels. On enduisait leurs corps de résine et dans les jardins

du palais l'on s'en servait la nuit de flambeaux pour s'éclairer'. » Vous savez, messieurs, que la cruauté, ia volupté et la haine de Dieu sont trois sœurs qui s'aiment tendrement.

Tandis que la populace et l'empereur s'amusaient de ces divers spectacles, les vrais descendants des vieux Romains, les aristocrates, chez qui se conservaient l'amour de la liberté et les traditions des Scipions et des Brutus, se voyaient enlever leurs filles et leurs femmes par les satellites des Césars, et se dérobaient par le suicide au spectacle de tant d'horreurs ou périssaient par centaines à l'ordre des tyrans. Le stoïcisme donnait à ces âmes nobles et grandes la force nécessaire pour vivre dans l'honnêteté et mourir avec courage; mais il était impuissant à opposer la moindre digue à ce débordement de luxure, de férocité, de trahison, de servilité, de bassesse, de bestialité.

"Vous comprenez maintenant, messieurs, pourquoi les matérialistes de nos temps ne chantent pas les louanges d'Epicure et de ses disciples, et n'exaltent pas les bienfaits que ses doctrines on! apportés au monde ancien.

Ces saturnales de la chair ne pouvaient durer toujours. Lorsqu'elle est tombée au niveau de la brute, rhumanité finit par sentir qu'elle est sortie d'ellemême, et elle se ravise, elle se relève, elle remonte

' Tacite, Annales, XV, 44.

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vers Dieu. C'est là ce qu'elle a tenté de faire depuis les temps de Néron à ceux de Julien l'apostat. On la voit revenir à ses vieilles divinités ou en créer de nouvelles, reprendre le chemin des oracles qu'elle avait désertés, chercher le pardon de ses péchés dans des sacrifices sanglants et bizarres, se livrer à toutes les pratiques de la magie, du somnambulisme, du spiritisme pour se mettre en rapport avec le monde invisible, et croire d'une foi sincère et complète à d'innombrables apparitions des dieux. Mais ce retour à la religion des siècles passés ne rendit pas la force, et la vie aux nations idolâtres : la foi qui n'avait pu sauver leur âge mûr des mortelles atteintes du matérialisme, ne pouvait sauver leur décrépitude de la destruction finale. Les barbares qui de la Germanie se jetaient sur elles, les trouvaient plongés dans tous les genres possibles de vices et de crimes, corrompus de part en part et à tous les degrés de l'échelle sociale. Elles n'étaient plus que chair, et Dieu les fit périr non plus par les eaux d'un second déluge, mais par un déluge sanglant de Huns et de Germains.

C'est ainsi, messieurs, que pour la seconde fois le triomphe momentané de la chair fut suivi d'un châtiment divin.

§ 3. Monde chrétien.

Que serait devenue l'humanité si Dieu ne l'avait pas sauvée en lui envoyant son Fils au temps même du triomphe de l'épicuréisme, et s'il n'avait pas préparé de longue date les Germains à recevoir dès leur tendre enfance la vie nouvelle que le Christ avait apportée du ciel sur la terre?

Comme au temps de Noé, il n'y avait plus de foi dans le monde. Le Messie a bien réellement été un secon^ Adam, l'auteur spirituel d'une nouvelle humanité, et, en retournant vers son Père, il déposa l'Eglise comme un germe de vie dans le cadavre du vieux monde. Sous faction toute-puissante du Samt- Esprit, l'Eglise se propagea dans tout le monde civilisé, créant d'individus de toutes langues un peuple d'une nature jusqu'alors inouïe. Jetez un regard sur les trois premiers siècles du christianisme: voyez ces familles vivant en Dieu et pour Dieu dans la foi et la charité, ces mœurs saintes et pures au sein de l'universelle corruption, celle littérature toute religieuse et théologique, ces institutions ecclésiastiques, ces légions de martyrs qui expiraient dans les tourments en priant pour leurs bourreaux, et dites si le monde ancien, au temps de Périclès ou pendant les siècles des Pharaons, si niéme Israël, du vivant de David et d'Esaïe, avait rien vu de semblable à cette vie toute

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de foi, d'espéraoce et d'amour! Dites si nous n'avions pas raison d'affirmer que la piété a fait d'immenses progrès des Sethiles aux Hébreux et aux peuples païens, et de ceux-ci à la primitive Eglise î Mais n'estil pas tout aussi évident que le matérialisme des Caïnites n'a triomphé de la foi des Sethites que pour disparaître devant un immense déploiement de piété, et que pareillement le matérialisme des épicuriens n'a triomphé de la foi des Sophocle et des Socrate que pour disparaître devant un nouvel et prodigieux déploiement delà vie religieuse?

L'Eglise toutefois ne put sauver de la mort les peuples idolâtres de l'ancien monde, qui étaient restés païens tout en adoptant ses croyances. Ils périrent dans leurs débauches sous ses yeux et l'infectèrent de leur corruption. Leur culte des faux dieux, des héros et des idoles devint celui des saints, des images et des reliques, et TEghse se métamorphosa en un inextricable mélange de christianisme et de paganisme, de ténèbres et de lumière, de vie et de mort. Aussi son histoire s'est-elle singulièrement compliquée et suit-elle tantôt la marche ascendante des prophètes hébreux et tantôt la direction contraire des philosophes grecs.

Les premiers peuples germains, Goths, Vandales, Burgondes, Franks Neustriens, que l'Eglise déchue et à demi paganisée fut appelée à discipUner, résistèrent plus ou moins à son action et disparurent ra-

pidemeni du rang des nations. Ils avaient été radicaiement corrompus par leur contact avec la civilisation païenne. L'esprit nouveau de l'Evangile ne manifesta d'une manière évidente son influence que "sur les Franks Austrasiens au temps de Charlemagne, sur les Anglo-Saxons à dater d'Egbert, et sur les Germains que convertirent des missionnaires venus des îles Britanniques.

Cette influence, toute bénie qu'elle ait été, a été dépassée de beaucoup par celle* que l'Eglise catholique (je ne dis plus : l'Evangile), a exercée pendant le moyen âge sur les peuples modernes. Italiens, Espagnols, Français, Anglais, Allemands. Quels phénomènes uniques dans l'histoire que cette monarchie spirituelle et universelle des Grégoire VII et des Innocent III f que ces croisades inspirées par une piété chevaleresque! que ces luttes entre la papauté et l'empire ! que cette scholaslique où la religion prenait à son service la philosophie païenne ! que ces ordres innombrables de moines qui, chacun à sa manière, avaient la prétention d'avancer la gloire de Dieu 1 Mais ce monde chrétien est à demi-païen ; cette action si puissante de l'Eglise ébranle les masses et non les consciences ; cet empire de l'esprit a sans cesse recours à des armes charnelles ; cette théologie

' Je ne connais pas d'écrit qui mette mieux en relief cette influence que l'Essai de Voltaire sur les mœurs et l'esprit des nations. Sa haine de la religion lui en a fait comprendre la puissance.

336 l'histoire du matérialisme.

infaillible mêle à chaque page Terreur à la vérité, et quand Dieu susciie des prophètes pour rappeler le monde à l'Evangile, les bûchers s'allument de toutes parts pour les réduire au silence.

Il n'y eut plus de martyrs, la corruption lit son œuvre sans entraves. Deux conciles avaient tenté en vain de réformer l'Eglise. Toutes les institutions spirituelles et temporelles du moyen âge chancelaient. C'était un temps de déclin où pour la troisième fois les hommes allaient n'être que chair et le matérialisme réapparaître sur la scène comme le vautour qu'attirent les corps morts. Déjà l'incrédulité levait la tête en Italie parmi les savants de la renaissance du paganisme et auprès des pontifes romains, quand s'éleva d'Allemagne la voix retei.-tissante de Luther qui la fil reculer et s'éclipser.

L'Occident se scinde en deux camps.

Conformément à notre loi du progrès de la vie religieuse, la Réforme exerce sur les nations, par la puissance toute intérieure de la foi individuelle et par la sévérité de la discipline ecclésiastique, une action qui dépasse de beaucoup celle de l'Eglise romaine sur les peuples du moyen âge. Voyez, messieurs, l'Evangile créer au sein des Français la race des Huguenots qui font une glorieuse disparate avnc leurs concitoyens par leur soi-disant puritanisme, parleur sérieux, leur moralité, leur indépendance de caractère, leur esprit de sacrifice et de martyre. Voyez à quel degré de splendeur Calvin a élevé la

ville jusqu'alors inconnue de Genève, et permettezmoi d'ajouter, ce que Farel a fait de mon pays de Neuchâtel. Comparez à Lucerne Zurich, la cité de Zwingle, ou Bâle, la cité d'Œcolampade. Luther n"at-il pas assuré à l'Allemagne protestante la supériorité morale, intellectuelle, industrielle, politique sur l'Allemagne catholiqij? Quel contraste entre ces deux peuples frères, les Belges dont l'histoire ne date que de 1830, et les Hollandais que la Réforme a pour ainsi dire créés de toutes pièces? Avec quelle force l'Evangile n'a-t-il pas agi sur les Ecossais et les Anglais? N'a-t-il pas produit dans la Nouvelle- Angleterre, chez les Anglo-Américains, une civilisation toute nouvelle? Qu'est-ce que le moyen âge opposerait à ces créations de la foi individuelle? Ne suis-je donc pas en droit d'affirmer que la religion progresse d'un âge à l'autre et dans l'histoire de l'humanité et dans celle du monde chrétien?

Les nations qui repoussèrent la Réforme, furent au moins par elle secouées de leur sommeil de mort, et arrêtées sur la pente d'une incrédulité inconsciente et frivole. Sentant son impuissance contre la vérité de l'Evangile, l'Eglise de Rome eut recours aux armes charnelles de la guerre, de la persécution et de l'habileté, et enfanta l'ordre des Jésuites, c'està-dire des plus redoutables ennemis de Jésus-Christ. Mais bientôt après, la vie religieuse se réveilla chez les peuples catholiques, et elle se manifesta, selon la loi du progrès, par des œuvres supérieures à

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toutes celles du moyen âge. Alors parurent François de Sales et Vincent de Paul ; alors s'épanouit la tleur la plus belle et la plus pure du catholicisme, Porl- Royal ; alors brilla d'un éclat éblouissant Bossuet, entouré d'orateurs de la chaire qu'il n'éclipse point entièrement; alors le mysticisme de Molinos comptait parmi ses adhérents un Fénelon ; tandis que l'auteur de Polyeucte et celui d'Athalie conciliaient la foi et la poésie, et qua Caldéron le tentait en Espagne.

Cependant la raison, qui ne pouvait accepter sans se faire violence à elle-même les erreurs de l'Eglise romaine et qui ne comprend la vérité de la révélation que si elle en a éprouvé la sainte efficace, s'essayait depuis la Renaissance à inventer un système de philosophie qui lui agréât de tous points. Mais ses essais étaient à cette date à peu près tous spiritualistes. C'est le panthéisme de Bruno et, plus tard, de Spinoza ; c'est le rationalisme de Descartes ; c'est dans l'Angleterre la philosophie expérimentale de Bacon qui professait la foi chrétienne, et la religion naturelle de Herbert de Cherbury. L'athéisme de Vanini et le matérialisme de Hobbes ne furent que des phénomènes isolés qui annonçaient à l'horizon lointain l'approche des tempêtes de la période suivante.

Mais avant de franchir le siècle de Louis XIV et d'aborder celui des matérialistes de France, jetons un rapide coup d'œil d'ensemble sur l'histoire du proteslantisftie. Nous y verrons la vraie foi monter

par trois degrés vers la perfection à laquelle elle aspire, la fausse foi et l'incrédulité descendre par trois degrés vers les abînaes du mensonge.

Les réformateurs avaient rendu à l'Eglise la vérité. Leur génération passe et leurs successeurs n'ont qu'une foi d'intelligence, qu'une éloquence de controversistes , qu'une théologie plus aride et querelleuse que la scholastique du moyen âge, qu'une orthodoxie morte. Telle fut après le premier matin la première nuit.

Vers la fin du XYII^ siècle, cinquante ans après le réveil catholique de Port-Royal , parut Spener qui ajouta à la vérité des réformateurs la piété intime, la sanctification de la vie extérieure. Le piétisme triompha de l'orthodoxie morte dans toute l'Allemagne, et ce mouvement se propagea plus ou moins lentement chez tous les peuples protestants. Mais la réaction contre l'orthodoxie dépassa la juste mesure, et l'ennemi qu'on avait vaincu, reparut sous la forme du rationalisme allemand du siècle passé. Telle fut après ie second matin la seconde nuit cent fois plus sombre que la première.

De nos jours la vie est sortie pour la troisième fois de son tombeau , et la charité s'est ajoutée à la piété de Spener et à la vérité de Luther. Notre génération maintient dans toute leur intégrité les doctrines vitales de la Réforme et insiste plus qu'on ne l'a jamais fait peut-être sur la régénération spirituelle : mais sa gloire, ce sont ses sociétés d'évangé-

340 l'histoire du matérialisme.

lisation lointaine el de mission intérieure. Jamais depuis les apôtres TEglise du Christ n'avait déployé pour la conversion des païens un zèle pareil à celui qui anime aujourd'hui les nations protestantes ; jamais l'Eglise n'a fait sur l'idolâtrie des conquêtes aussi loyales, aussi rapides, aussi riches d'avenir. Mais l'incrédulité, notre invisible ennemi, proportionne à l'énergie de nos attaques celle de sa résistance et de ses aggressions. Le rationalisme mourant a laissé pour son remplaçant le matérialisme de Feuerbach, qui aura son règne comme son prédécesseur. Telle est après le troisième matin la troisième nuit qui est mille fois plus sombre que la deuxième.

Vous le voyez, messieurs, le matérialisme protestant de notre temps est d'un siècle postérieur à celui du monde cathoUque et n'en est aucunement le rejeton. Ils appartiennent à deux ordres de faits très distincts. Le développement spirituel des peuples romaniques n'est plus le même que celui des peuples germaniques et réformés, et si les deux chaînes se tordent l'une autour de l'autre, elles ne se confondent point. Esquissons maintenant en quelques traits le caractère de ces deux matérialismes et leur histoire passée et future.

Nous revenons sur nos pas à la fin du règne de Louis XÏV. Le réveil janséniste et mystique de la foi catholique en France fut bientôt étouffé par les jésuites d'une part et d'autre pari par le débordement

de l'immoralité. La Régence n'a laissé dans l'histoire que le souvenir de la débauche la plus effrénée, et le règne de Louis XV est celui de ses maîtresses en titre. Le clergé participait à la corruption universelle, tout en sollicitant l'Etat d'user de ses plus excessives rigueurs contre les chrétiens évangéliques. Il n'y avait plus de foi chez le peuple français, qui est la tête et le cœuf du monde catholique; les hommes n'étaient plus que chair et la pourriture intérieure du corps social apparut au dehors par la gangrène du matérialisme.

Déiste dans ses meilleurs écrits, Voltaire applaudissait des deux mains à l'athéisme de ses amis. Les mêmes hésitations se remarquent chez plusieurs de ses amis. iMais Condillac chercha à établir que toutes les idées viennent des sens et que les facultés de l'âme sont des sensations transformées. Helvétius défendit la même thèse dans son livre de VEsprit, où il soutint en outre que Tégoïsme est l'unique mobile de l'homme et que l'homme doit à la perfection de la main sa supériorité sur l'animal. D'Holbach traduisit une foule d'ouvrages d'incrédules anglais, attaqua avec acharnement toute croyance religieuse quelconque et publia entre autres le Système de la nature, qui devint l'Evangile du matérialisme, et le bon sens du curé Meslier, qu'on a réimprimé en 1865 à Genève et dont l'édition est épuisée ; j'en ai acheté l'autre jour le dernier exemplair^\ Enfin, le cynique de Lametlrie écrivit V Homme machine, V Homme

342 l'histoire du matérialisme.

plante, Vénus métaphysique ou de Vorigine de Vâme. Plus jeune qu'eux tous, Condorcet soutint la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine, et Cabanis, qui pourtant n'était pas hostile au spiritualisnae, a écrit dans ses Rapports du physique et du moral cette phrase célèbre : « La pensée est une sécrétion du cerveau. »

Comparé au matérialisme d'Epicur% celui des soidisant chrétiens du XVIII^ siècle est en progrès sur celui de ce païen par sa négation absolue de Dieu et de l'âme , par les arguments philosophiques qu'il ajoute à ceux que lui fournissent les sciences naturelles, et par la haine violente que lui inspire la puissance spirituelle de la révélation.

Les matérialistes de France ne rencontrèrent qu'un adversaire qui fut de force à leur tenir tête, Rousseau, le fondateur du déisme sur le continent, le grand champion de la religion naturelle. En soupant chez certaines dames célèbres par leur esprit ou par leur beauté , ils attaquaient avec une entraînante gaîté et par les plus amusantes plaisanteries les grossières erreurs du catholicisme, l'esprit persécuteur d'un clergé fanatique, les miracles étranges de la Bible, les mystères de la foi chrétienne, toute croyance religieuse quelconque , l'existence même de Dieu. Ils jouaient avec Tincrédulité, ils la caressaient et la flattaient avec une enfantine confiance, ils la nourrissaient /l'idées matérialistes toutes crues et l'excitaient à se jeter suri' /«/Urne pour la dévorer.

Mais en 1789, alors que l'Europe applaudissait aux efforts de la France pour transporter chez elle les principes éminemoient chrétiens et protestants de l'égalité de tous devant la loi et de la liberté, la bête poussa un hurlement qui fit trembler le monde, et quatre ans plus tard, pendant le règne delà Terreur, elle déchira d'un bout de la France à l'autre sans distinction et les serviteurs du Christ et les champions de l'athéisme. A Paris même les septembriseurs massacrèrent par milliers les prêtres catholiques ; mais Hébert et ses partisans qui avaient tenté d'ériger l'athéisme en religion officielle sous le nom de culte de la Raison, furent envoyés à leur tour à réchafaud par Robespierre pour avoir déshonoré par leur impiété la révolution aux yeux du monde entier, et le grand représentant du déisme d?ns ces jours néfastes, le fondateur du culte de l'Etre suprême , Robespierre fut immolé comme l'avaient été avant lui et par lui les athées et les croyants. Voilà, messieurs, fâge d*or que le matérialisme des Helvétius et des d'Holbach a donné à la France. Ne m'accusez pas d'assombrir à plaisir l'histoire de la révolution française : autrement je vous citerais à ma décharge les jugements de deux hommes dont vous ne contesteriez ni le génie ni l'incrédulité : Alfred de Musset et M. Quinet.

Après ces courtes saturnales de la chair et de la mort, la France revint au spiritualisme ou même à la foi chrétienne par l'école catholique des de Ronald,

344 l'histoire du matérialisme.

de Maistre, Lamennais, d'Eckstein, par Chateaubriand elM""^ de Staël, par l'école écossaise de Royer Collard et de Jouffroi, par l'école éclectique de Cousin, plus tard par Lacordaire, Ozanam, l'abbé Gratrj, et cent autres. Tous les esprits étaient, depuis 1815, préoccupés des grands intérêts de la liberté et des problèmes théoriques et pratiques de la politique, et à ces discussions ardentes s'ajoutèrent depuis 4830 les très vives querelles des classiques et des romantiques. Le matérialisme semblait refoulé dans les étroites limites de la science médicale, où Broussais comptait d'assez nombreux élèves. Mais depuis la révolution de juillet 1830 l'athéisme fut hautement professé par les saints-simoniens qui réhabilitaient la chair, Vénus et Satan, et par tous les socialistes ; Aug. Comte fonda sa philosophie positiviste qui équivaut à un matérialisme déclaré, et de nos jours médecins, naturalistes, philosophes, tous sous le nom de libres penseurs nient Dieu et l'âme. C'est que le siècle a perdu le sens de tous les biens immatériels et ne poursuit plus que la richesse et les voluptés.

En Angleterre aussi le matérialisme fait de nombreuses conquêtes parmi les naturalistes, et cependant ce noble pays réformé avait traversé tout le XVIII® siècle sans avoir ses d'Holbach. Depuis Hobbes et Herbert l'incrédulité sans cesse harcelée et vaincue par la foi s'était maintenue au niveau de la religion naturelle.

L'Allemagne pareillement était demeurée ralioualiste tandis que la France acclamait les encyclopédistes athées, et le plus grand de ses philosophes, Kant, avait puissamment concouru à raffermir le sens moral et à réveiller le sentiment du devoir. Mais le panthéisme athée de Hegel a engendré le matérialisme de Feuerhach et de ses disciples. Aussi audacieux ou cyniques que les d'Holbach, et, si possible, plus violents que ceux-ci dans leurs attaques contre le christianisme, ils ont sur eux l'immense avantage d'être très versés dans les sciences naturelles, en même temps qu'ils ont la prudence de ne pas se lancer dans des discussions métaphysiques. Leurs écrits ont un très grand retentissement dans TEurope entière, et Ton peut dire qu'il n'y a dans le monde savant aujourd'hui pas de noms plus populaires que ceux de MM. Vogt, Molescholt et Buchner. Ils soni les puissants du jour.

Mais il y a entre notre siècle et le XVDP cette différence que les d'Holbach n'étaient contredits par personne, et que les matérialistes de l'Europe actuelle rencontrent partout une résistance énergique. Ils renverseront peut-être le déisme, mais ils viendront se briser contre rinfranchissable barrière de la foi personnelle et évangélique. Ils ont en face d'eux, au lieu d'un J.-J. Rousseau, des milliers de témoins du Christ. La lutte est engagée, et elle s'étendra sur toute la ligne, et elle durera jusqu'à la fin. Quelle en sera la fin? Les témoins connaissent leurs

346 l'histoire du matérialisme.

iix- I ont 1

ennemis mieux que ceux-ci ne se connaissent eux mêmes. Gomme leur nom signifie martyr, ils ne son nullement surpris d'entendre des athées parler des milliers de têtes à couper pour fonder le règne de la vérité. Je ne prétends pas que le temps des persécutions soit à la porte ; mais je sais par la prophétie qu'il arrivera à son heure et que cent ans peut-être nous séparent des derniers jours où le sang des lémoins de Jésus-Christ coulera de nouveau à flots sur la terre.

Ne dites pas, messieurs, que les principes de la liberté prévalent de plus en plus dans notre Europe, et qu'ils garantissent à chacun la profession de la foi comme celle de l'incrédulité. Il n'y a de liberté possible que chez les peuples religieux et chrétiens, comme les Anglais et les Anglo-Américains, parce que la foi chrétienne seule donne à l'âme des convictions inébranlables, la volonté arrêtée d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, l'indépendance de caractère et l'habitude du selfgovernement. Il n'y a de même de tolérance possible que de la part des chrétiens, parce que seuls ils ont l'intime assurance que le Dieu de vérité combat avec eux et pour eux et qu'il est tout, puissant pour faire triompher en son temps sa cause et leur cause. La superstition et Tincrédulité sont l'une et l'autre persécutrices et serviles, l'une parce qu'elle asservit l'âme à une autorité humaine, l'autre parce qu'en prêchant la volupté, elle brise toutes les forces morales, toutes deux

parce qu'elles se sentent désarmées, impuissantes devant la foi vraie et personnelle. Qu'est-ce que Thistoire des nations catholiques si ce n'est celle de leur esclavage politique et religieux et d'affreuses persécutions ? Qu'est-ce que l'histoire des temps de l'incrédulité et du matérialisme aux derniers temps du monde païen, si ce n'est celle des Césars persécuteurs et tyranniques ? De même nous voyons déjà, et nous verrons de plus en plus le césarisme s'enraciner et s'étendre dans notre occident avec les progrès du matérialisme, et le dernier des Césars, l'Antichrist, sera le plus sanguinaire des persécuteurs.

Sans être le moins du monde prophète, nous annonçons au matérialisme de glorieuses victoires, d'éclatants Iriomphes et son avènement au trône du monde, du monde catholique et romain, et sans doute aussi du monde protestant. Alors surgira quelque nouveau Lucrèce pour chanter les mérites de Feuerbach et consorts dans les termes mêmes dont le poète latin se sert pour louer Epicure :

« Jadis, quand envoyait les hommes traîner une vie rampante sous le faix honteux de la religion, et que la tête du monstre, leur apparaissant à la cime des nues, les accablait de son regard épouvantable, quelques Allemands, de simples mortels, osèrent enfin lever les yeux et lui résister en face. Rien ne les arrête, ni la renommée des dieux, ni la foudre, ni les menaces du ciel qui gronde: loin d'ébranler leur courage, les obstacles les irritent, et ils n'en sont

348 l'histoire du matérialisme.

que plus ardents à rompre les barrières étroites de la nature. Aussi en viennent-ils à bout par leur infatigable génie... La religion est ainsi abattue et foulée aux pieds à son tour et leur victoire nous égale aux dieux \ »

Mais le règne du naatérialisme moderne sera de courte durée comme l'ont été celui de l'épicuréisme vers Père chrétienne et celui de la chair sans philosophie avant le déluge. Selon sa merveilleuse prédiction, lorsqu'il n'y aura plus de foi sur la terre, Jésus-Christ viendra de nouveau, visible ou invisible je ne sais, et fondera sa monarchie universelle sur les ruines de Pempire de l'Antichrisl. Cet empire périra, non comme le premier monde par un déluge d'eau, ni comme le deuxième monde par un déluge de barbares, mais probablement par un long déluge de révolutions intestines, dont le premier acte fut la Terreur de 1793, et dont le dernier acte sera THorreur de quelque 1993. Nous chercherions en effet inutilement sur la face de la terre les barbares qui pourraient inonder noire Europe, tandis que l'histoire de nos temps nous offre assez d'exemples des flots de sang que font couler les guerres civiles et les révolutions politiques et socialistes. Tel est aussi l'avenir que nous fait entrevoir la prophétie, et quiconque propage le matérialisme et détruit la religion, appelle à son insu sur notre Occident plus

' De Nat. rerum. 1, 63-80.

LES TEMPS DE l' AVENIR. 349

de maux que n'en a jamais imaginés l'esprit de rhomme.

C'est ainsi que pour la troisième fois le triomphe de la chair sera suivi du châtiment divin.

§ 4. Les temps de l'avenir.

Arrêterons-nous ici notre exploration de l'avenir? Non, messieurs, nous connaissons la douhle loi des progrès contraires, et nous avons la prophétie biblique ouverte devant nous. La prophétie et la loi se confirment et s'expliquent mutuellement. Nous prenons donc courage et nous poursuivons notre route.

La vie religieuse du quatrième monde surpassera en intensité colle du monde chrétien, autant que celleci avait surpassé celle du monde païen. Nous l'avons dit: la série qui commence par 3 et se poursuit par 9 et 27, a pour le chiffre suivant 81. Ce qui signifie, selon l'extraordinaire prophétie de Zacharie , que l'Esprit de Dieu aura sanctifié dans les familles fidèles la vie toute entière, et que le moindre ustensile de cuisine ou le moindre ornement des chevaux seront aussi sacrés que Tétaient jadis les vases du temple de Jérusalem et la tiare du souverain sacrificateur.

Mais toutes les familles ne seront point fidèles et pieuses, et la chair conservera son empire sur une foule de cœurs. Aussi vers la fm du règne de mille ans, comme vers la fin de chacun des trois mondes

350 l'histoire du matérialisme.

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antérieurs, le matérialisme longiemps contenu fera explosion une dernière fois. D'après la loi du progrès, il se montrera dans sa plus grande puissance et sous sa forme la plus hideuse. Il ne luttera plus de paroles et d'arguments; mais, rassemblant de toutes les extrémités de la terre ses sectateurs, « aussi nombreux que le sable de la mer, » il enveloppera la terre-sainte où se seront réunis tous les saints. Il se croira assuré de son triomphe. Mais toute son immense armée sera consumée par le feu du ciel au lieu d'être noyée par un déluge.

C'est ainsi que pour une quatrième et dernière fois le triomphe de la chair sera immédiatement suivi du châtiment divin.

Alors sera la fin, alors tous les morts ressusciteront, alors aura lieu le dernier jugement, et l'humanité entrera dans son repos. Tous ceux qui auront mieux aimé la lumière que les ténèbres,. seront initiés à une vie religieuse dont le chifïre, d'après notre série, ne saurait être inférieur à 3 x 81 = 243, et les nations achèveront leur convalescence en se « nourrissant des feuilles de l'arbre de vie. » Les autres qui auront péché contre le Saint-Esprit, c'est-à-dire résisté obstinément à la conviction qu'il leur donnait de la vérité de l'Evangile,.... ils seront jetés dans cette sombre et ardente prison qui, dans toutes les langues de la terre a un nom différent, et qui s'appelle en français l'enfer. Telle sera l'épou-

LES TEMPS DE L'aVENIR, 351

vantable issue de celle guerre que la chair fait à'-resprit depuis les origines de i'humanité.

Nous sommes tous, messieurs, engagés dans celte guerre, et les temps deviennent de plus en plus sérieux. A Farbre de vie qui se dresse en la forme d'une croix à Golgotha vers le soleil levant, Feuerbach ei ses amis opposent vers Toccident un arbre de mort qu'ils ont planté dans les marais et les fanges de la chair. A droite flotte un drapeau dont la devise est : •< Les cœurs en haut ! par la foi à la gloire ; » à gauche flotte un autre drapeau sur lequel se lisent ces mots: « Les cœurs en bas! parla vue à la jouissance. » Là des envoyés de Dieu nous disent : Fuyez la colère à venir, et sauvez vos âmes, repenlez-vous el croyez en Jésus-Christ ; regardez à la félicité éternelle ; la vie présente n'est qu'un temps d'épreuve, un court pèlerinage. « Ici l'on répond : i II n'y a ni immorlalité à attendre ni âme à sauver; mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Là on nous parle sans cesse d'un Dieu de sainteté, de miséricorde et de justice. Ici Feurbach écrit (je cite textuellement) : « L'homme seul est ; il est notre dieu , notre père, notre sage, notre sauveur, notre vraie patrie, notre loi et mesure, l'alpha et l'oméga de notre vie sociale et morale, publique el privée. Pas de salut hors de l'homme. -) Et Proudhon s'écrie : « Dieu imbécile ! ton règne est fini... Si Satan existe, c'est toi.... Dieu,

352 l'histoire du matérialisme.

c'est le mal... Tu n'es que le bourreau de ma raison, le spectre de ma conscience. » Ce qu'on appelle à gauche le siècle des lumières, se nomme à droite le siècle des ténèbres, et l'athéisme, qui passe ici près pour la fontaine de jouvence de l'humanité, se nomme là-haut le poison lent des âmes. Nous voici donc revenus à une époque semblable à celle de la décadence de Juda, où le prophète Esaïe disait de sa voix redoutable: « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font les ténèbres lumière et la lulumière ténèbres, qui disent l'amer doux et le doux amer*. «

La société moderne se divise sous nos yeux en deux camps uniques qui sont aux antipodes, celui des athées et celui des chrétiens : les partis moyens disparaissent; le juste milieu devient impossible, et le gris doit devenir ou noir ou blanc. Mais ce qui est brillante vérité au dire des uns, est sombre mensonge pour les autres.

Entre ces assertions contradictoires, il faut choisir.

' Esa. V, 20.

En août 1865 s'était réuni à Berne un congrès international des sciences sociales. Les libres penseurs y étaient accourus en foule de toutes les contrées de TEurope. Ils avaient choisi pour champ de bataille la section de l'éducation, où l'on discutait la question du rôle de la religion dans l'enseignement public. Les défenseurs de la révélation chrétienne étaient peu nombreux, et leurs noms étaient comme perdus dans la longue liste fies orateurs inscrits. Je ne fus appelé à prendre la parole que le dernier jour et à la dernière heure. Je le lis en ces termes ^ Ils ressemblent fort peu à ceux que me prête le compte-rendu ofticiel du congrès. Le procèsverbal de notre section s'était égaré !

Messieurs et Mesdames ,

Je n'ai pu entendre pendant la semaine entière attaquer ce qu'il y a pour moi de plus sacré, ébranler ce

^ Ces pages sont la reproduction d'un article du Journal religieux de Neuchdtel, du 13 novembre 1865, article qui a été traduit dans les Protestantische Blœtter.

IL FADT CHOISIR 23

qni est à mes yeux la base de la société, de la famille,, de la vie individuelle, détruire la source, le milieu et la garantie de la liberté, sans me sentir pressé de venir à mon tour rendre témoignage h la religion et à la foi chrétienne. Mais après tant d'orateurs éloquents qui sesont succédé ces jours-ci, je fais acte d'humilité en prenant la parole ; car je suis homme de cabinet et je n'ai aucune habitude de la tribune ni de la chaire.

La plupart d'entre vous, messieurs, ont apporté au lieu: d'où je vous parle, un nom connu de tous; le mien ne l'est que d'un petit nombre des auditeurs. Suivant l'exemple donné déjà par d'autres, je vous dirai en peu de mots qui je suis.

J'ai été élevé dans les croyances orthodoxes de la communion protestante, et j'ai fait ma première communion avec un sincère désir de mener une vie digne de ma profession de chrétien. Mais bientôt Voltaire a ébranlé et renversé une partie de mes croyances, et plus tard Hegel a fait table rase de ce qui restait encore debout. J'étais alors un libre penseur très hardi, qui me plaisais à me moquer de la religion, et vous m'auriez certainement ouvert vos rangs sans défiance ; car je ne voyais rien de comparable à la méthode hégélienne de la thèse, l'antithèse, la synthèse, et, à la mesure de ce rythme en trois temps, je parcourais d'un pas assuré tous les domaines de l'idée et de la réalité. Mais en avançant dans la vie, je reconnus que l'homme a un cœur et une conscience non moins qu'une intelligence, et que le panthéisme exigeait de ma raison l'impossible, donnait un démenti formel à tous mes instincts moraux, et desséchait les sources de ces affections sans lesquelles il n'y a pas de bonheur possible. Je cherchai longtemps un

meilleur ïnaître que Hegel... Je ne vous ferai point le récit des luttes intérieures que j'eus à soutenir contre moi-même... Enfin... (pourquoi ne le confesserai-je pas ici devant vous tous?), je ployai le genou devant la croix du Christ, mais pour redresser vers le ciel mon âme que je sentais avec remords ramper sur la terre dans les ténèbres et la mort. A dater de ce moment j'ai vécu libre et joyeux, vécu avec la paix dans le cœur sur le sol inébranlable de la certitude et sous le ciel serein et lumineux de l'éternelle vérité, et à cette heure j'accepte avec la simplicité de l'enfant tous les enseignements du Christ tels que ses disciples inspirés nous les ont transmis et expliqués dans les saintes Ecritures. (Applaudissements.)

Vous me direz, messieurs, que j'ai renié la liberté et suis devenu un homme d'autorité. Mais l'autorité que je reconnais est celle du Christ, et le Christ s'est nommé la lumière du monde. Si vivre aux purs et doux rayons du soleil, c'est se faire l'esclave de l'astre du jour, je le suis du soleil des esprits. Etsi pour être libre-penseur il faut fermer en plein midi les volets et passer les jours et les nuits à l'unique lampe de sa raison, je ne suis point un libre-penseur. Mais ce nom-là, vous n'avez pas le droit de me le refuser; car l'un de vous disait hier : «L'autorité devient légitime quand elle est librement acceptée. » Or, je vous déclare que jamais homme libre, par un acte plus libre, plus réfléchi, plus désintéressé, n'a brisé le joug despotique de l'erreur humaine pour prendre le joug léger de la divine vérité.

Vous supposez sans aucun doute qu'étant disciple du Christ, je suis l'ennemi des grands principes de liberté et d'égalité proclamés par la révolution de 1789. Ce serait me faire grand tort. Ces principes, je les aime au-

tant que vous et suis prêt à les défendre contre tous les genres de tyrannie monarchique ou républicaine. Ces principes, je les accepte de la Révolution (puisque ainsi l'a voulu la Providence) et, par la Révolution, de Voltaire. Mais je demande à Voltaire de qui il les a reçus? Vous me répondez pour lui : de la philosophie. Je ne suis pas de votre avis. Voltaire connaissait fort bien la patrie de Bayle et l'asile de Descartes ; il savait que la tolérance était largement pratiquée en Hollande, et il n'a fait qu'introduire dans la France catholique ce qui avait passé dès longtemps dans les mœurs et les lois de cette noble et grande république. Mais la Hollande est fille de la Réforme ; la Réforme descend, par tous les martyrs du moyen âge, de l'Eglise primitive ; l'Eglise primitive est le corps du Christ, et c'est au Christ que nous devons tous ces principes dont vous êtes si fiers. Si le Christ n'avait pas dit : « Vous tous qui êtes issus d'un même père, grecs et barbares, esclaves et libres, vous êtes tous frères et tous égaux devant Dieu, » personne aujourd'hui ne saurait que tous les hommes sont égaux devant la loi; nous serions au bénéfice... quedisje, au maléfice de la civilisation grecque et romaine, qui reposait tout entière sur l'esclavage dont Platon et Aristote admettaient la nécessité, et notre Europe offrirait le spectacle de quelques cents mille aristocrates libres au milieu de centaines de millions d'esclaves. Si le Christ n'avait pas dit: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu,:» tous les Césars se croiraient encore autorisés à exiger de leurs sujets l'adoration de leur personne et une obéissance implicite à leurs volontés dans l'ordre spirituel comme à leurs décrets politiques ; les républiques radicales rivaliseraient

de despotisme avec les Césars, et nous serions tous au maléfice de la civilisation grecque, qui inventait pour Soerate le martyre, et de la civilisation romaine, qui le pratiquait largement en inondant toute la terre du sang de milliers et de myriades d'humbles chrétiens. (Applaudissements.)

J'aborde mon sujet. Je viens à vous avec des faits et avec des principes qui, j'ose l'espérer, jetteront quelque lumière sur l'enseignement de la morale et de la religion dans les écoles, et sur les dangers qui menacent, dans la sphère de l'enseignement public, la liberté individuelle et domestique. Après quoi je réfuterai votre système, et si je dépasse le quart-d'lieure réglementaire, je vous prierai de considérer que vos orateurs inscrits sont trois fois plus nombreux que les nôtres.

Voici les faits :

Dans ma patrie, à Neuchâtel, une loi récente a introduit dans les écoles le système hollandais de l'enseignement non confessionnel. Filles de l'Eglise, nos écoles avaient vécu pendant trois siècles en bonne harmonie avec leur mère. Mais de nos temps avaient apparu, d'abord les dissidents ou les chrétiens ultra-bibliquel; puis' les libres-penseurs qui ne veulent plus être chrétiens. Des difficultés, inconnues à nos ancêtres, surgirent de bords opposés, et notre république radicale les trancha par une mesure qui n'est pour moi qu'un expédient, mais qui du moins sauvegarde la liberté. La loi biffa la religion du programme des leçons publiques, et en remit l'enseignement aux ministres des différents cultes; mais elle leur a réservé dans l'école la première heure de chaque jour. Les pasteurs et les curés sont libres de donner eux-mêmes ces leçons ou de le=; remettre aux

instituteurs primaires si ceux-ci leur inspirent confiance et qu'ils y consentent. De leur côté, les pères de famill'e sont libres d'envoyer ou de ne pas envoyer à ces leçons leurs enfants. La liberté individuelle est ainsi pleinement garantie, et je témoigne ici hautement ma reconnaissance aux radicaux de mon pays de ce qu'ils nous ont donné une loi aussi sage et aussi libérale. (Un radical neucbâtelois: Très-bien !)

Mais tous les radicaux ne méritent pas cet éloge.

Il est une ville... je ne la nommerai pas..., une ville républicaine .. une ville radicale où la loi déclare les leçons de religion obligatoires pour tous les enfants , et où ces leçons sont données par un libre-penseur pour qui le christianisme fait l'intermédiaire entre le culte d'Ormuzd et l'islamisme. J'ai connu dans cette ville un père qui partage ma foi et qui a trois enfants dans le collège. Il a fait auprès des autorités toutes les démarches possibles pour obtenir qu'ils fussent exemptés de de ces leçons : on ne l'a point écouté. Il a supplié le professeur de se rendre à un aussi légitime désir : rien n'a pu émouvoir ce libre-penseur. Alors l'indignation a saisi le pèreP de famille qui s'est écrié, en se retirant: Vous repoussez ma demande : eh bien ! je vais rentrer chez moi, j'appellerai mes fils, je leur dirai: « Vous le savez, mes enfants, je vous ai toujours exhortés à respecter vos instituteurs; mais il en est un qui vous enseigne que cette Bible que nous lisons chaque jour au culte de famille, est pleine de fables... il ment et pendant ses leçons souvenez-vous que votre père prie le Dieu de vérité qu'il vous garde de l'esprit de mensonge.* Voilà, messieurs, ce qui se passe dans une république radicale M

* Zurich.

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LA MOHAL£ INDÉPENDANTE. 359

Un libre-penseur : C'est une iufamie!

— Vous prononcez, monsieur, le mot qui seul répond à ma pensée. Après la foi et la piété, je ne connais rien de plus sacré que le cœur d'un père, le cœur d'une mère. Contraindre des parents, chrétiens ou athées, peu importe, à envoyer leurs enfants à des leçons d'athéisme ou de christianisme, peu importe , où l'on enseigne ce qui est à leurs yeux un mensonge, c'est la plus odieuse des tyrannies.

Cependant dans ia ville dont je viens de vous parler, il serait au moins permis aux pères de famille de fonder un collège libre. Mais il est une autre ville... je ne la nommerai pas..., une république qui n'est pas américaine... une démocratie ultra-radicale où existe une faculté de théologie formée de professeurs libres-penseurs. Des pères de famille, voyant l'incrédulité envahir peu à peu toute leur Eglise, ont résolu de fonder une chaire de théologie orthodoxe. Us ont réuni les fonds nécessaires et adressé un appel à l'un des hommes les plus <:onnus de l'Allemagne, qui venait de publier un excellent écrit contre le matérialisme ; le local était trouvé, les étudiants attendaient l'ouverture des cours. Mais rien ne se pouvait faire sans l'autorisation de l'Etat, et l'Etat l'a refusée. Oui. refusée, sans appel. Vous, messieurs, qui nous arrivez de Belgique, vous aurez de la peine à me croire sur parole; car dans votre monarciiie les libres-penseurs comme les ultramontains, s'ils le voulaient, seraient parfaitement libres de fonder autant d'académies qu'il y a de grandes villes. Mais dans certaines républiques, il n'en est pas ainsi: les candidats en théologie, de par l'Etat, ne suivront pas dans leur patrie d'autres cours qiie des cours hétérodoxes. Le fait auquel je viens de

faire allusion s'est passé ^ il y a dix ou quinze ans, mais il s'est renouvelé ces derniers mois. Tel est le libéralisme d'un certain parti radical et incrédule !

Voilà les faits sur lesquels je désirais appeler votre attention. Voici les principes qui me paraissent régir la question de l'enseignement de la morale dans les écoles.

L'homme, être moral, libre et responsable, a au-dessous de lui la nature, à son niveau les autres hommes, au-dessus de lui la Divinité.

Il s'assujettit la nature selon l'ordre qu'Adam en a reçu de Dieu et qu'il exécute aujourd'hui encore en inventant le télégraphe et le chemin de fer. Il fonde l'Etat où se développe la civilisation. Il vit dans l'Eglise où il est en relation avec Dieu.

Il est ouvrier, citoyen, croyant.

La société humaine est un édifice à trois étages. Au plain-pied vivent les agriculteurs, les industriels, les marchands. Au-dessus d'eux, les magistrats, les artistes, les philosophes. A l'étage supérieur, les missionnaires^ les ministres du culte.

Tout homme parfait a pareillement une triple vie : celle des besoins physiques et des travaux manuels, celle des facultés morales et intellectuelles, celle de la foi, du recueillement, du culte, de la prière.

Voilà notre psychologie, et seule elle nous paraît rendre compte de tous les faits intimes de l'âme et de tous les phénomènes de l'histoire.

Mais vous, m.essieurs, qui niez Dieu, ne pouvez admettre la légitimité de la vie et des instincts religieux. Votre édifice n'a que deux étages, et celui que nous occupons

^ A Berne.

LA MORALE INDÉPENDANTE. 3Gt

ne peut être pour vous que de mauvaises mansardes où vivent des rêveurs, des fanatiques, des hallucinés, des imbéciles, au nombre desquels sont Jésus-Christ, saint Pierre et saint Paul. (Dénégations confuses.) Vous êtes trop polis, messieurs, pour nous avouer que telle est bien au fond votre pensée. Mais si Dieu n'est pas, ceux qui passent leur vie à l'adorer et le servir, sont des esprits de peu de portée, et il y a folie à vivre de foi quand il n'existe pas dans l'âme une faculté qui se nomme la foi.

Pour nous, messieurs, nous vous reprochons de décapiter l'homme. L'homme est à notre sens un être mixte qui, par les racines de son être, plonge dans les dernières profondeurs de la matière, mais qui grandit et grandit encore et grandit toujours, et qui s'élève jusques au trône de Dieu.

Ou, pour revenir à la comparaison dont je faisais usage en commençant, vous fermez tous les volets de votre maison à deux étages, et vous y vivez à la seule et pâle lumière de votre raison théorique et pratique, les uns en matérialistes à la d'Holbach, les autres en moralistes à la Kant ou plutôt à la Zenon, des troisièmes à la Hegel. Vous nous opposez Guizot, qui reconnaît que ia science de la morale se suffit à soi-même et trouve en soi ses principes et ses lois. Nous sommes entièrement de son avis, et nous distinguons aussi nettement que personne la morale et la religion, la foi et les œuvres, la conscience qui est en nous et l'aspiration à Dieu. Nous disons avec vous que la morale a sa sphère propre comme le droit, comme l'économie politique, comme l'esthétique, etc. Mais est-ce à dire qu'une science, pour être soi, doit ne tenk aucun compte de toutes les autres ? Est-ce

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à dire que la conscience qui nous impose nos devoirs, nous donne en même temps à elle seule la force de les accomplir?

Telle n'est pas notre pensée. Nous cherchons en Dieu notre force dans tous nos différents modes d'activité. Le soleil qui brille dans notre ciel, nous éclaire, nous réchauffe , nous vivifie à nos trois étages. Nous voulons que le citoyen, l'homme de la civilisation, se souvienne sans cesse de son Dieu; nous voulons que l'ouvrier dans ses rudes travaux n'oublie pas sa grandeur de citoyen et sa sublime vocation de chrétien. Ce que nous voulons, c'est ce qui est malheureusement fort rare sur le continent , mais ce qui est assez commun dans la race anglo-saxonne où la religion est une puissance de tous les jours et de la vie entière.

Pour vous, l'idéale perfection de l'humanité, c'est que la religion soit réduite à zéro ; pour nous, c'est qu'elle pénètre, sanctifie, vivifie, avec une infinie puissance, toutes les facultés et toutes les sphères de l'activité humaine.

Il est ainsi évident à nos yeux que l'école parfaite sera celle où la foi chrétienne sera le ressort secret de toute l'éducation et de toute l'instruction , et que cette école ne peut être fondée que par des pères de famille ayant la même foi et appartenant à la même religion, à la même communion, à la même secte. L'école non confessionnelle de Neuchâtel n'est donc qu'un expédient et un intérim. Mais si elle n'est pas obligatoire et qu'elle tolère cà ses côtés l'école libre, nous ne pouvons, dans l'état actuel de la société , que féliciter le pays où elle est établie.

J'ai terminé , messieurs, l'exposition très i^icomplète

de mes convictious. Je passe à la réfutation du système de morale que nous a développé hier M. Rousselle.

Vous nous avez invités hier, M. Rousselle , pour ne pas dire sommés, de vous dire pourquoi nous n'accepterions pas vos principes de morale. Je vais vous le dire; mais voyons avant tout si je vous ai bien compris.

Votre morale n'est pas l'efflorescence des instincts physiques, comme celle d'un des vôtres que je ne vois pas aujourd'hui dans cette salle ^ En paitant d'un tel principe, on arrive partout ailleurs qu'au devoir et à la vertu.

Votre morale n'est pas non plus celle de l'intérêt bien entendu. L'intérêt est un calcul, le calcul étouffe tout sentiment généreux, et vous avez pris la parole pour réfuter M. Cherbuliez; qui a prétendu que la morale sans la religion dessèche le cœur.

Vous avez posé pour principe le libre et complet développement de toutes les facultés physiques et morales...

(M. Rousselle fait un signe d'assentiment.)

Et vous avez placé la vertu dans le juste milieu entre deux excès. « Ne manger, ne boire, ne travailler ni trop ni trop peu, » avez-vous dit. Votre morale est ainsi celle d'Aristote.

Vous voulez qu'on développe tout ce qu'il y a de bien dans le cœur de l'enfant.

M. Rousselle : C'est cela.

— Telle est aussi ma pensée. Quelque déchue que soit l'âme humaine, elle renferme de nobles et purs instincts que l'éducation doit avant tout soigner, protéger, surveiller. Jusqu'ici nous sommes d'accord. Mais vous ne

' M. Pascal Dupral.

nous avez point parlé du mal qui est inné à tout cœur humain, et qu'il faut combattre.

M. Rotisselle : Il y a des imperfections.

— On émonde les imperfections, mais l'on extirpe les péchés. Nous trouvons chez les enfants le mensonge, ^'envie, l'égoïsme, qui sont à nos yeux autre chose qu'un moindre bien , et ici nous nous séparons de vous. Mais poursuivons.

La vertu est pour vous le milieu entre deux excès. Ainsi, la tempérance entre la gloutonnerie et le jeûne. Mais le jeûne est à nos yeux un devoir dans tel moment donné de la vie. Ainsi encore, la juste estime de soimême entre l'orgueil et l'humilité. Mais l'humilité est une très grande vertu au dire de Jésus-Christ et au dire de Confucius. Confucius n'est pas pour vous une autorité; mais le Christ en est une infaillible à nos yeux, et voilà une nouvelle raison poumons de ne pas accepter votre morale.

Ainsi encore... mais je ne puis aborder cette question de morale devant les jeunes filles que je vois dans cet auditoire... insisterez-vous ici encore sur le ni trop pe^i.

Une voix : C'est le mariage.

— Permettez , monsieur , ce n'est pas ainsi que l'entendaient Aristote ni Socrate lui-même, et je demande à M. Rousselle s'il maintient ici son principe... Cette vieille vertu est-elle peut-être une de celles que la science morale entend réformer en vertu de sa perfectibilité indéfinie?... En attendant que nous soyons rassurés sur ce point, vous nous permettrez de ne pas envoyer nos enfants, nos jeunes filles à vos écoles.

Ou maintenez-vous l'antique devoir de la continence?

Mais vous ne le pouvez sans faire par dessus la logique un salto mortale et passer dans un tout autre domaine que celui d'Aristote. Or un système qui repose sur deux principes opposés, se brise en deux. Il a le pire de tous les défauts, l'inconséquence.

Vous ne nous avez pas dit un mot du devoir de la charité.

M. Rousselle : Il a sa place dans notre système.

— Je n'en doute pas, mais vous auriez mieux fait de ne pas le passer sous silence dans un plaidoyer où vous vous proposiez de prouver à M. Cherbuliez que vous avez autant de cœur que personne. Et d'ailleurs pouvez-vous sans altérer votre principe fondamental introduire dans votre morale du juste milieu, la charité, l'amour, le dévouement ? Je ne le pense pas ; car on n'aime qu'à la condition de se donner tout entier, tandis que votre amour, à vous, ne peut être qu'une honnête tiédeur entre le froid et le bouillant. Aussi comment prouvez-vous au monde votre amour ? Votre parti a-t-il produit des sœurs de la charité catholiques ou protestantes, des évangélistes, des missionnaires? Que faites-vous pour le soulagement de toutes les souffrances dans notre Europe, pour l'extension de la civilisation chez les païens? Rien. Et si nous, nous faisons ce que vous ne ^aites pas , d'où nous vient notre esprit de charité et de dévouement? De notre foi. Votre morale sans religion ne vaut donc pas notre morale religieuse, que nous n'abandonnerons pas pour accepter la vôtre.

Enfin, il est des hommes qui succombent aux tentations du crime et qu'atteint la vindicte des lois; il est des femmes que la misère ou la passion précipitent dans

des abîmes de corruption et de honte. Votre morale juste milieu a-t-elle pour tous ces misérables des paro les de sainteté qui réveillent leurs consciences, des pa rôles de pardon qui relèvent leurs esprits abattus? Vous inspire-t-elle une charité assez profonde pour que vous osiez tendre à la repentance une main fraternelle? Aurez-vous dans vos livres de morale une histoire qui vaille mieux que celle de Madelaine arrosant de ses larmesles pieds de Jésus? Avez-vous ouvert beaucoup d'asiles aux repenties? Si vous ne l'avez pas fait, respectez la morale du Christ qui est seule féconde en bonnes œuvres. (Applaudissements.)

M. Rousselle : M. de Rougemont ne m'a pas compris, je base la morale sur la conscience.

— Il fallait nous le dire hier et ne pas admettre tout à l'heure que votre morale était celle du juste milieu. Vous ne pouveî* réunir Aristote et Kant.

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