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L IDÉE DE DIEU

OU crée, tandis que la cause humaine ne produit que le mouvement qui modifie l'être*. » L'intelligence de Dieu est intuitive et immuable, et celle de l'homme successive et mobile *.

Ce n'est pas nous, messieurs, qui nierons l'abime qui sépare l'homme de Dieu. Mais nous n'en affirmons pas moins qu'il y a sur cet abîme un pont, et ce pont, les déistes le construisent de leurs propres mains quand ils disent de Dieu qu'il est cause et de rhomme qu'il est cause, de l'homme qu'il a une t?îlelUgence et de Dieu qu'il a une intelligence. Ce qui est en nous simple faculté, capacité vide, aspiration, est sans doute chez l'Etre infini possession éternelle, plénitude, perfection. Mais le Créateur a déposé dans fàme de ses créatures des idées, des atïections, des volontés qui sont de même nature que les siennes, qui sont non pas approximativement semblables, mais identiques à celles-ci, en un mot qui sont absolument vraies, légitimes et saintes dans leur intime essence et dans leur idéale perfection. Celte assertion, messieurs, vous semble peut-être bien hardie, et pourtant elle ne fait que formuler une vérité qui est d'instinct en nous tous. Considérez donc comment nous déduisons de quelques axiomes toutes les mathématiques pures. Or ces sciences, écloses de notre cerveau, s'appliquent avec une merveilleuse exactitude à tous les phénomènes du monde physique.

1 Simon, pag. i8. — « Pag. 75 et suiv.

Mais ce contrôle ne prouve-t-il pas à lui seul que l'intelligence infinie a bien réellement mis dans notre intelligence finie les rudiments de son arithmétique et de sa géométrie el tout son système métrique? Ne portons-nous d'ailleurs pas en nous comme un pressentiment de toutes les grandes lois de l'univers? L'hypothèse qui nous guide dans toutes nos recherches, est-elle autre chose qu'une anticipation de la vérité divine? et la découverte, qui jaillil avec la rapidité de l'éclair, ne nous donne-t-elle pas la plus délicieuse assurance de l'harmonie parfaite de notre esprit avec l'esprit créateur et avec l'univers? Pouvons-nous pareillement douter que la loi du devoir inscrite dans notre cœur soit identique avec la loi de la divine justice d'après laquelle nous serons rémunérés ? L'amour que nous avons pour Dieu, serait-il d'une autre nature que celui de Dieu pour nous ? Mettez en doute, je ne dis pas la ressemblance, mais l'identité de nos idées du bien, du vrai el du beau avec les idées divines correspondantes : à l'instant même les bases de notre vie morale, intellectuelle et rehgieuse s'ébranlent sous nos pieds, vacil- Jent et s'écroulent. Ne sachant plus rien de certain de la Divinité que son existence, il nous devient impossible de l'aimer, de la craindre, de la servir, de l'invoquer. Le ciel se ferme sur nos têtes, l'infini disparaît à nos yeux, l'idéal s'évanouit, la foi meurt avec l'espérance, et nous ne vivons plus que sur la terre, de la terre et pour la terre.

Mais l'anthropomorphisme n'est pas seulement une

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méthode très rationnelle de connaître Dieu: elle est ia seule jiossible. Vous avez solidement établi que Dieu est, et vous voulez expliquer ce qu'il est. Quel adjectif donnerez-vous à ce sujet? Vous direz que Dieu est l'éternel, l'infini, Timmuable? Ce ne sont là que des synonymes du nom de Dieu, et ils n'apprennent rien de sa nature ni de ses attributs. Direz-vous qu'il est conscient de lui-même *et personnel? Anthropomorphisme, et si par peur de l'absurde vous n'affirmez pas la personnalité de Dieu, vous tombez dans le panthéisme. Direz-vous qu'il est libre? Anthropomorphisme. Qu'il est intelligence ? Anthropomorphisme. Qu'il est roi et père? Anthropomorphisme. Descendrez-vous dans le monde physique pour expliquer ce qu'est Dieu, et direz-vous qu'il est lumière ? Mais la lumière n'est pour vous que le symbole de la vérité et qu'un anthropomorphisme déguisé! Ferez-vous de lui la source de l'univers? Vous niez la libre création. Xénophanes lui-même, qui le premier a protesté contre la forme humaine de la Divinité, a pourtant dit : ^- Dieu est tout yeux, tout intelligence, tout oreilles.» « Au lieu donc de re-*> procher à l'humanité d'être entrée pour sa théologie dans la voie des anthropomorphismes, il faut reconnaître qu'elle n'a pas pu ne pas y entrer et qu'elle n'en sortira jamais. Elle ne peut pas en sortir sans sortir d'elle-même *. ^

' .Malter. La philosophie de la religion, 1857. Tome 1, pag. 138, 394 et 98.

Que les chrétiens se réjouissent donc de trouver à chaque page de leurs saints livres l'homnae semblable à Dieu dcins les étroites limites du fini, Dieu semblable à l'homme malgré son essence infinie, el Tun et Tauire parlant la même langue. Ce n'est qu'à cette condition qu'ils peuvent se comprendre et s'aimer. C'est même sur cette analogie que repose l'œuvre entière jje la rédemption. Si le premier homme n'avait pas été créé à l'image de Dieu, l'éternelle Image de Dieu ne se serait pas faite homme en la personne du dernier Adam, et les disciples du Christ n'auraient pu recevoir dans leur esprit le feu de l'Esprit de Dieu qui purifie el régénère.

Au reste, quand les déistes ne se tiennent pas sur leur garde, ils disent avec nous que Dieu nous a •y faits à son image ', » et nous a donné « une portion de sa raison*. » A tout bien considérer, ils pratiquent Tanthropomorphisme exactement comme nous, parce que nul ne peut se soustraire à cette nécessité. Ils ne le condamnent que lorsqu'il va les conduire au pied du Dieu de la révélation biblique. Mais il y a dans un lel procédé une inconséquence sur laquelle nous nous permettons d'insister.

La question de l'anthropomorphisme vidée, nous

• Rousseau, tome IX, pag. 65.

« Simon, pag. 185. Comp. pag. 213 où l'auteur explique de la manière la plus simple et la plus claire la création par l'homme; mais bientôt il se ravise et nie toute analogie.

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déduisons de noire idée d'un Dieu esprit, quMl voit tout.

Dieu, étant infini dans son entendement, voit tout ce qui existe et sait tout ce qui fut et tout ce qui sera. Il connaît toutes choses, parce que tout est son œuvre et que l'ouvrier ne peut ignorer ni oublier ce qu'il a fait. Il connaît toutes choses ; car autrement son intelligence serait limitée et il ne serait plus l'être parfait. A chaque instant et sans le moindre efïori, il embrasse donc d'un regard, dans l'espace, tous les êtres depuis l'imperceptible infusoire aux plus immenses soleils, et dans le temps, tous les âges depuis les éternités les plus reculées du passé jns- (ju'aux éternités les plus lointaines de l'avenir. C'est là ce que je déduisais de deux paroles de Jésus-Christ: « Il ne tombe pas un passereau en terre sans la volonté de notre Père; les cheveux même de votre lêle sont tous comptés. »

Quelle sera sur cette question capitale l'opinion ■ les déistes qui ignorent la nature de Dieu ? S'envelopperont-ils dans l'incompréhensibilité divine pour ne pas devoir se prononcer? Non, ils tiennent le même langage que nous. M. J. Simon dit: « Dieuconnaît tout, jusqu'à un ciron, jusqu'à un atome,, par cela seul qu'il connaît la loi de la création ou Is volonté qui a fait celle loi, c'esl-à-dire par cela seul (ju'il se connaît lui-même'. » Rousseau' exprime

' Ihid, pag. 239. — » Ibid, pag. 77.

cette même pensée en des termes où se peint son génie: « La suprême Intelligence.... est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elles qu'une seule idée, comme tous les lieux un seul point, et tous les temps un seul moment. ••

Poursuivant notre chemin, nous nous avançons df la station de l'omniscience à celle de l'action incessante.

Dieu est esprit. L'esprit est énergie dans le langage d'Aristole, vie dans celui de la Bible. Le Dieu spirituel est le Dieu vivant ; l'esprit infini est la vie infinie Mais la vie infinie est activité infinie. Agir est sa joie, l'oisiveté serait pour elle un tourment, le simple sommeil une imperfection. Intelligence infinie, le Dieu vivant pense sans cesse ; amour infini, il aime sans cesse; puissance infinie, il agit sans cesse. Il ne fait sans doute que ce qu'il lui plaît; mais il ne peu( rien vouloir de contraire à sa nature qui est esprit, vie et activité. C'est là aussi ce que nous enseigne 1- Jésus-Christ dans cette mémorable parole*: « Mon Père agit jusqu'à maintenant, » et ce maintenanl esi un présent perpétuel.

— Erreur, nous disent les déistes : Dieu regarde et n'agit pas.

— Messieurs, nous voici arrivés au vif de la ques-

« Jean V. 17.

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!ion du surnaturel. Si Dieu se borne à regarder, il <^sl bien évident qu'il n'opérera pas de miracles, tandis que le Dieu vivant qui toujours agit, peut à chaque instant donner des signes de sa présence, se révéler, se communiquer, inspirer, exaucer.

Pour échapper à la perpétuelle activité de Dieu, les déistes se réfugient derrière son immutabilité.

1 Le temps est Tordre de succession des choses fi- !iies, respace leur ordre de coexistence : Tun et l'auire la condition et la nécessité du monde. Mais Dieu, étant infini, est hors du temps : il n'y a pas en lui de pensées, de sentiments, de volontés qui se succèdent comme le font les nôtres. Il est l'immuable. Son immutabilité constitue sa perfection absolue et sa divinité, el toute modification serait imompaiible avec son essence. »

Mais nous avons vu M. J. Simon faire de Dieu le créateur de l'univers. Or , si Dieu ne peut entrer dans le temps et Fespace, c'est-à-dire dans le monde, sans sortir de son immutabilité, comment est-il resté dans son repos absolu en créant le monde? Comment cet acte de libre volonté n'a-t-il pas troublé >^on identique éternité en y traçant une limite qui la divise en deux moitiés : les temps antérieurs à la création et les temps postérieurs? Comment la production de l'immense univers n'a-l-elle pas modifié "luelqup peu l'essence divine? Pourquoi, la perfection résidant pour lui, non dsùas son amour ou sa puissance, mais dans son immutabilité, Dieu ne se

serait-il pas pensé éternellement lui-même, comme fait le Dien d'Arislote, ou ne se serait-il pas éternellement réjoui à contempler l'idée de l'univers sans. la précipiter dans l'espace, le temps et la matière? La difficulté est immense et la solution en est très embarrassante. Rousseau' hésite: « S'il (Dieu)!» créé la matière, les corps, les esprits, le monde, je n'en sais rien. L'idée de création me confond et passe ma portée, je la crois autant que je la puis concevoir, mais je sais qu'il a formé l'univers et tout ce qui existe, qu'il a tout fait, tout ordonné. » M. J. Simon reconnaît franchement que la création est « un problème insoluble, un secret inexplicable. » Il va même jusqu'à dire « qu'il faut souffrir cette dérogation à la rigueur des principes*. »

Mais déroger, c'est commettre une faute, et la créalion se trouve être le premier péché. Le disciple d'Aristote, pour qui « le panthéisme n'est que la t forme savante de l'athéisme ^ * M. Simon donne ici la main aux panthéistes de l'Inde, à ceux du gnosticisme, à ceux de l'Allemagne moderne, qui tous expliquent les origines du fini par une défaillance, une chute de l'infini.

A l'immutabilité de Dieu que nous opposent les déistes, nous opposons à notre tour la vie infinie de l'Esprit infiuL

Ils font consister la perfectior» de Dieu dans son

* Ibid. pag. 76. — • Pa^. 206. 209, 232. — * Pag. XXVII.

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immutabilité, et nous ne concevons pas la perfection divine sans la vie et l'activité infinies.

I! y a donc, comme le reconnaît fort bien M. J. Simon *, sur la perfection divine deux philosophies opposées: Tune la cherche dans rimraulabililé et aboutit à un dieu, qui, ne pouvant créer, est inutile comme celui d'Arislote, ou qui déroge en créant ; l'autre la place dans les attributs moraux et aboutit au Dieu de sens commun et de la révélation, qui crée, gouverne, exauce, mais dont l'immutabilité semble au premier abord n'être pas entière.

Le déisme oscille entre ces deux théories, qu'il ne parvient pas à concilier. Il se décide pour l'une en face du panthéisme, pour l'autre en face de la religion chrétienne. Mais tous ses instincts le poussent vers Aristote et son dieu inactif.

Pour nous, nous concilions l'activité incessante de Dieu -avec son immutabilité par la spiritualité de sa nature et par l'éternité de sa volonté. Ici nous ne distinguons pas entre son activité régulière, ordinaire, conforme aux lois connues du monde physique et du monde moral, et son activité extraordinaire et miraculeuse; car, Dieu agissant sans cesse et selon la totalité de ses attributs, ses actes ne peuvent à ses yeux se ranger ainsi sous deux rubriques contraires

Si la nature de Dieu est spirituelle, si la vie et l'activité en font une partie intégrante et si elle n'est parfaite qu'à la condition que l'activité divine soit infinie,

• Pag. 199.

il est contre toute logique de dire que celle aclivilé infinie apporte à l'essence de Dieu une série de modificalions qui seraient destructives de sa perfection. En effet, tout esprit est un être individuel; tout être individuel est un foyer toujours le même de manifestations diverses et successives, et l'individualité infinie, qui crée tout et agit perpétuellement sur tout, ne saurait en manière quelconque être altérée dans son essence ni même troublée dans son repos par son travail incessant, qui est sa vie et sa joie. Indivisible, incommunicable et complète, l'individualité divine ne se mêle point au monde en le gouvernant, et ce n'est pas être emporté par les siècles que de leur imprimer, immobile, leur marche progressive.

Nous oublions d'ailleurs que nous tous, et les écrivains inspirés avec nous, voyons du temps réternité comme de la terre le soleil et les astres ; que laUerre qui se meut, et le temps qui passe, nous semblent immobiles ; que les apparences nous causent une irrésistible illusion et que nous ne pouvons parler de Dieu qu'en un langage irrationnel. Les volontés de Dieu sont tontes divines, les volontés de l'Elernel sont toutes éternelles. Elles nous paraissent se succéder les unes aux autres, tandis que, en Dieu qui vit hors du temps, elles existent simultanées en un moment unique qui est l'élernilé. Telles que les planètes qui nous semblent avancer, reculer, rester stalionnaires, et qui pourtant suivent toujours leur

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orbile avec la même vitesse, elles nous paraissent changeantes et contraires, tandis qu'en Dieu elles tendent par une ligne simple et droite au même but. Il n'y a, pour tout dire, en Dieu, dans ses rapports au temps, qu'une seule et unique idée, celle de l'univers, et dans cette idée éternelle est comprise en son lieu et place celle de l'humaiiité. Dieu qui sait tout, voit dans ses moindres détails l'histoire de notre race et celle de tous ses membres. L'avenir lui étant contiu comme le passé, rien pour lui ne peut être imprévu. Il a préconnu et prédisposé toutes choses: préconnu les actes d'obéissance et ceux de rébellion, et prédisposé les récompenses des premiers et les châtiments des seconds : préconnu les âges que traverse chaque nation, et préparé pour les temps de déclin et de corruption les fléaux de la nature et de l'histoire ; préconnu toutes les prières et préparé les circonstances qu'en exigeait l'exaucement ; préconnu et préparé tous les miracles. Pour comprendre le système solaire, il faut se transporter en esprit au vrai centre, sur le soleil : de même, pour réfuter les objections du déisme contre l'activité incessante d^- Dieu, tant naturelle que surnaturelle, i! faut, dans li-s limites du possible, contempler de réternilé le cours du temps.

L'immutabilité et la vie une fois conciliées, il ne nous sera pas difficile de fondre en une les deux théories opposées de la perfection. L'idée déiste de la divinité est incomplète, fautive, inconséquente.

illogique, parce qu'elle trie arbitrairement parmi tous les attributs celui de l'immutabilité et en exagère tellement l'importance que les autres en sont comme annulés. Nous cherchons au contraire la perfection de Dieu dans une idée qui embrasse tous ses attributs métaphysiques et moraux sans en sacrifier un seul, et qui les rassemble tous en un même faisceau. Celte idée suppose nécessairement que Dieu pense, sent, veut, parle, agit en tout temps, en tous lieux, en toutes choses, conformément à la totalité de ses attributs. C'est là ce qui constitue sa sainteté*. Tandis que l'homme, vivant dnns le temps et soumis à la loi du développement, s'avance lentement vers l'étal parfait qui est son idéal, Dieu, qui est et ne devient pas, est la perfection vivante, l'idéal réel. Il n'y a jamais l'épaisseur d'un cheveu de différence entre sa nature et les décrets de son bon plaisir. Il est saint d'une sainteté infinie, qui le place à une infinie élévation au-dessus de toutes ses créatures. l\ est ainsi transcendant par sa perfection morale non moins que par son essence éternelle. Cette notion de sainteté, qui est étrangère au langage philosophique, n'est que le couronnement nécessaire de notre idée

' Comp. Lév. XIX, 2: « Soyez saints, car je suis saint, moi l'Etemel votre Dieu, » et Math. V, 48: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Ces passages prouvent que la sainteté divine, dont on a tenté vingt définitions diverses, est un attribut, non métaphysique et particulier à l'être infini, mais moral et commun à tous les êtres libres, finis ou infinis.

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de Dieu, et c'est par une inconséquence évidente que les déistes, tout en reconnaissant en lui les mêmes attributs que nous, passent sous >ilence celui qui les résume tous.

Telle est la série de contradictions par où le déisme arrive à son dieu inaclif, qui ne fera sans doute pas de miracles, mais qui aussi n'a pu créer le monde sans déchoir. Plaçons en face de ce dieu-là le Dieu vivant.

Dieu est vie, vie d'une intensité incompréhensible, vie multiple, ensemble harmonique de forces, de puissances, de vertus infinies. Si le panthéisme ne m'épiait pas, je comparerais la vie divine à un océan qui, à Tordre de son maître, comblerait de ses flots le vide illimité. Mais avec les saintes Ecritures je puis la représenter sous une image qui rend plus sensible rinlensité de la vie qui se recueille et se contient, sous rimage de celle fournaise ardente, de ce buisson ardent, de ce tourbillon de feu, dans lesquels Jéhova apparaît n Abraham, à Moïse, à Ezéchiel. Toutefois il ne se montrait à eux que voilé, car, d'après les croyances des Hébreux et des Hellènes, nul ne peut voir Dieu et vivre. Le soleil aveugle qui le regarde en face ; Dieu consumerait qui s'approcherait de lui.

C'est 1.1 le Dieu, qui dans nos Saints Livres, se nomme Celui qui est, TElre absolu, le seul Etre vivant.

C'est lui qu'adore le premier des archanges, Micaël, en répélant : Qui est comme Dieu? C'est lui qui regarde la terre, et elle tremble ; touche les montagnes, et elles fument ; sonde la mer, et ses flots bouillonnent en tumulte'. C'est lui qui est pour les impies un feu consumant 2, et lorsque, environné d'éclairs et de loudres, il descendra des cieux pour juger les hommes, les montagnes s'écrouleront, les vallées s'enir'ouvriront toutes béantes, les fleuves s'engouffreront dans la profondeur, la terre, saisie d'épouvante, chancellera et trébuchera comme un homme ivre, et l'abîme élèvera ses mains en haut dans son agonie'.

Mais fermons les Ecritures, que je n'ai citées que pour éveiller en vous le pressentiment de l'infinie puissance de la vie divine, et tentons de préciser cette idée de vie par la réflexion et l'analyse.

Faisons-nous, s'il le faut, un instant panthéistes, et contemplons cette vie qui circule dans l'univers entier, qui revêt les formes diverses de forces physiques et chimiques, de vie végétative et animale, d'âme humaine, et qui est 1 base de toutes les existences individuelles. Puis, revenant au spiritualisme, disons-nous que tout cela n'est qu'une goutte d'eau, un rien, au prix de la vie toute puissante de Dieu qui en est non point la source inconsciente, mais la libre cause. Considérons de même tout ce qu'il y a de sa-

' Ps. CIV, 3â; Esa. Ll , 15. — * Héb. X , 27. — ' Ps. XVIII, 8-16: Hab. III, 3-11 ; Esa. XXIV. 20, etc.

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gesse et de bonté daiil les œuvres de Dieu, tout ce que Dieu d mis dans l'âme de l'homme d'affection ei d'intelligence, et disons-nous que tout cela n'est pareillement qu'un fétu au prix des richesses infinies de l'amour et de la sagesse de Dieu.

Mais des trois grandes perfections de Dieu, amour, sagesse et puissance, qui constituent sa vie, quelle est la plus importante, quelle est la centrale? Demandons-le à la psychologie ; elle nous répondra : L'amour. Demandons-le à nos Saints Livres; St. Jean nous dit: Dieu e^i amour'. Chez l'homme c'est Tamour, la passion, le cœur qui donne la première impulsion à toutes ses facultés et leur montre le but à atteindre ; la raison ne fait qu'éclairer la marche et découvrir les moyens; la volonté, qu'exécuter ce que le cœur a décidé. Le malheureux, qui n'aime plus, es! une montre dont le ressort est brisé, et sa vie n'est plus qu'une anticipation de la mort. De même, en Dieu l'amour est le mobile de sa toute-puissance, et, son amour étant infini, sa toute-puissance ne peu! rester oisive.

Dieu est amour! Nous pourrions à la rigueur imaginer que sa toute pnissarjce s'est lassée en façonnant tant d'étoiles et de voies iaclées, et sa sagesse épuisée à inventer une telle diversité d'astres et de systèmes d'astres dans les cieux, de minéraux, de plantes eî d'animaux sur la terre. iMais que son amour, en se partageant entre les myriades des êtres intelligents,

♦ 1 Jean IV, 8.

78 l.E DIEU MORT ET LE DIEU VIVANT.

subisse la moindre perle, c'est ce qu'il nous sérail absolument impossible de concevoir ; car pour nous, aimer, c'est vivre, et l'intensité de notre amour mesure celle de notre vie. Rien donc no» nous est plus évident que l'immuable plénitude de l'amour divin. Or, pour sonder l'intime naiure de cet amour, ne craignons pas d'abaisser nos regards vers les légitimes amours de la lerre; Dieu ne peut avoir mis en nous plus de vertus qu'il n'en possède lui-même. Interrogeons.... non, messieurs, n'interrogeons pas, nous n'obtiendrions pas de réponse, car il y a dans le cœur de la jeune mère, dans les cœurs d'époux chastes et purs, des abîmes de tendresse, de sympathie, de bonheur qu'aucun poëte ne sondera jamais. L'infini, le divin ne semble-t-il pas se rapprocher de nous quand nous considérons en silence le regard humide que In jeune femme arrête sur son premierné dormant dans son berceau, sa joie au premier sourire de son enfant, ses angoisses et ses cris muets h Dieu aux premiers symptômes de quelque dangereuse maladie? Pour le sauver, compte-t-elle ses longues nuits de veille? calcule-t-elle les périls d'un mal contagieux? est-elle fière de son héroïsme? Le dévouement, qui d'un bout de la lerre à Tau Ire a toujours passé pour la plus sublime vertu, et dont l'histoire a dans la vie de ses héros inscrit en lettre d'or quelques rares exemples, le dévouement est le devoir journalier et le train de vie habituel de la mère. De qui l'at-elle reçu? de quelle source s'est-il épanché dans son

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cœur ? d'où !ui vienl-il, cel amour si désintéressé, si pur, si profond? Dites-le, messieurs: est-ce de la matière ? est-ce de Dieu? Si c'est de Dieu, élevonsnous donc de cet idéal d'amour et de tendresse qui habite notre terre et qui illumine notre toit domestique ; élevons-nous, si possible, à la contemplation de la tendresse infinie et de l'infini amour de notre Dieu. Ne le laissons pas dans nos pensées au-dessous de ses pauvres et cbétives créatures : accordons-lui au moins un cœur maternel. Que dis-je, messieurs ? Ecoulez Esaïe : « La femme peut-elle oublier sori enfant qu'elle allaite et n'avoir pas pitié du fils de ses entrailles? Mais quand les femmes oublieraient leurs enfants, encore ne t'oublierai-je pas, moi % » dit l'Eternel. 0 paroles divines qui dépassez notre plus bel idéal, et qui avez de génération en génération fait la joie d'un si grand nombre d'âmes ! Quel est celui d'entre nous qui aurait le courage de les effacer du livre du prophète et qui en contesterait l'évidente et philosophique vérité ? Quelle est la mère qui dans le fond de son cœur ne tressaille de joie à la pensée que Dieu l'aime plus encore qu'elle ne chérit son enfant? et quels horizons immenses ne déroule pas devant nos yeux étonnés la révélation d'un Dieu dont l'amour n'est égal à celui de ses créatures qu'à la condition de se dévouer et se sacrifier au besoin pour ses enfants I Préférez-vous, messieurs, à ce Dieu celui qui, du

' Esa. XLIX, 15.

haut (les cieux, regarde, à sa fenêtre et les bras croisés, ses enfants succomber sous les coups du péché et de la raorl, et qui les entend sans émotion l'appeler avec détresse à leur secours? Il ne vaut pas mieux que celui que nous peint Lamartine dans son ode le Désespoir.

Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eût enfanté le monde

Des germes du chaos.

De son œuvre imparfaite il détourna la face, Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace.

Rentra dans son repos.

Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ; Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère. Tu n'es rien devant moi.

Sans doute ce faux jdieu-là est dans son inaccessible retraite d'une incontestable immutabilité, et le fleuve du temps passe au-devant de lui sans le mouiller. Mais n'éprouvez-vous pas quelque pitié pour ce dieu que sa grandeur même enchaîne, comme Louis XIV, au rivage, et qui ne pourrait avancer le pied dans les flots sans risquer de s'y noyer? Notre Dieu, à nous, y descend sans hésiter; il se nomme même : « Celui qui est, qui était et qui vient, »» qui marche, qui s'avance vers un but, qui progresse. C'est qu'il agit sans cesse, tandis que l'autre est le grand fainéant des cieux , et vous répéterez avec moi ces pa-

' Apoc. I, 8.

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rôles de feu M. Maller : « Un Dieu oisif, occupé à regarder^ n'en est pas un, et c'est une dérision que d'eu parler sérieusement'.

Choisissez, messieurs, entre ce dieu mort et notre Dieu vivant.

« Tom. I.pag. i58

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