RUE DE MÉDICIS
1919 I cr=r^? re/
Tous droits réser\es.
Préliminaire.
Un âge arrive dans la vie où, si entreprenants que nous ayons pu être, nous sommes las des entreprises. Après tant d^aventures dont aucune, parfois, ne nous retint, nous n'éprouvons plus cette curiosité qui est le piment de vivre, et nous sommes détachés de beaucoup de choses pour en avoir connu la vanité.
Vers quoi tendons-nous alors, quand, par bonheur, nous pouvons jouir librement de la famille, et y trouver un abri contre la société ?
Nous tendons vers cette force de la solitude qui développe l'indépendance de l'esprit. Notre jugement s'y établit sans croire aux masques de l'ambition. Notre main les dénoue tranquillement, et nous ne sommes ni surpris, ni indignés des calculs et des passions qu'ils cachaient. Tout au plus éprouvons-nous quelque tristesse de la misère de l'homme, constatée en d'autres qu'en nous-mêmes, et quelque confusion d'avoir cru, n<-us aussi, plus jeunes, à des vérités qui n'étaient que des erreurs; des perfections, que des médiocrités.
Notre plus vive déconvenue, peut-être, est de juger trop tardivement que notre époque fut transitoire et désordonnée, incapable de distinguer entre le bon et le pire, et soumise aux mensonges de Tintrigue et de la superstition. Pour grands que soient les mérites de certains de nos contemporains, nous souffrons de découvrir que, dans son ensemble, notre siècle est pauvre et tourmenté. Notre médita-
tion veut savoir quels furent exactement ses faiblesses et ses maux, leurs causes et leurs effets. Elle se flatte de l'illusion d'en combattre le retour...
Toute la question sociale est d'accorder la Société et la Nature.
Tous nos maux, dans l'ordre social viennent du fait que nous ne sommes pas en République, car, de nos jours, la République ne peut sortir que du suffrage universel. Or, n'ayant qu'une caricature de suffrage universel, nous ne pouvons avoir qu'une caricature de République.
Peut-on établir la République en France ?
Ce n'est pas impossible. Il suffirait qu'il y eût assez de républicains.
Le républicain est un homme capable de subordonner l'intérêt particulier à l'intérêt général. Il vit en paix avec ses voisins et ne les hait point, parce qu'il leur plaît d'aller à l'église, au temple ou à la synagogue, et de lire des journaux qui ne sont pas les siens. A défaut d'instruction, le républicain a autant de bon sens que de patriotisme. C'est un être exceptionnel.
La République, en France, n'existe que de nom. Elle est le mot sans la chose. Pour la fonder, il faudrait que nous eussions conscience du devoir national et du danger de s'y dérober. Le devoir national tient tout dans ce mot : « Union. »
Notre union paraît exiger des circonstances extraordinaires, telles la guerre.
Nous pouvons alors nous sauver, parce que nous ne raisonnons plus: nous obéissons à l'instinct de conservation. Nous sommes désunis, dans la paix, parce que nous raisonnons, chacun suivant son journal, sa coterie, ses intérêts ou le temps qu'il fait. Est-ce bien raisonner, et pouvons-nous changer ?
Les leçons ne nous ont pas manqué.
Nous devrions savoir qu'après trois quarts de siècle vécus au cri de « Pas d'abstention ! Aux Urnes ! » nous n'avons pas le suffrage universel, et qu'après environ cinquante ans passés d'un trait sous Té-
gide de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité, en essais électoraux, massacres de cabinets, orgies de discours et de lois, nous n'avons pas le régime parlementaire. Si nous persistons dans nos errements, nous finirons par disparaître, après quelques convulsions héroïques, dernier effet du sang des aïeux.
L'Histoire établit que les hommes sont passagèrement perfectibles. Ils sont capables d'aller du mal au bien, de l'erreur à la vérité. Pourquoi ne finirions-nous point par nous apercevoir que, pour faire une République, il faut des républicains ?
Nous avons été royalistes pendant une longue période, puis, occasionnellement,
impérialistes. Après quoi, nous nous sommes débattus entre les temps qui furent et les temps qui seront.
L'homme est ordinairement au-delà ou en deçà de ce qu'il est et de ce qui est. On a vu, pourtant, l'expérience des faits lui ouvrir les yeux sur lui-même et sur les réalités de son temps. Qui dit que la réalisation d'une République réelle et supportable n'a pas dû être précédée d'une série d'essais plus ou moins désastreux, et que chaque défaillance n'a pas contribué à préparer entre les Français l'heureux avènement d'un régime de plus de justice et d'amour que l'Empire et la Monarchie ?
Certains d'entre nous, peu portés à
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l'optimisme, s'émeuvent des réminiscences historiques et des déductions dogmatiques d'hommes de talent et de courage, retirés de la véritable vie de la nation par dégoût de ses exploiteurs, et qui démontrent impérativement que la France ne peut vivre sans roi, et que le plus sage, le plus vertueux, le plus éminent des rois, doit sortir nécessairement des raisons raisonnantes qui prouvent que la Répuplique est un mauvais gouvernement.
Le moindre inconvénient de la Monarchie orléaniste serait de ressusciter la Légitimité et l'Empire, de parer de mérites le fantôme pervers de République dont nous sommes affligés, et de nous ramener à la guerre civile. M. de Chateaubriand sortirait du Grand-Bé; les Bonapartistes réveilleraient Tillustre Mort des Invalides, et la Liberté, l'Egahté, la Fraternité ex-
pirantes, mettraient au monde d'innombrables défenseurs.
Plus on y pense, moins on imagine le Français d'aujourd'hui lisant son journal et trouvant son quotidien changé en Quotidienne. Moins on le conçoit, place de la Bastille, regardant passer le souverain ati milieu de la Garde Royale et des chambellans, et criant avec le faubourg Saint- Antoine: « Vive le roi ! »
— Vive l'Empereur, plutôt.
— Pas davantage, Seigneur! et que le ciel nous préserve du retour d'un Napoléon ! D'abord, s'il y en avait un, de taille à reprendre la tradition impériale, il aurait fait parler de lui et annoncé sa capacité épique, car l'Empire c'est l'Epopée, — l'Epopée ou rien du tout, l'Empire libéral, par exemple, c'est-à-dire quelque chose de moins qu'une fausse République et qui
aboutit à Sedan. Or, l'Épopée, nous la faisons nous-mêmes; la fausse République, nous l'avons. Quanta Sedan... Nous préférons les bords de la Marne.
Nous ne voulons pas de la Monarchie, nous ne voulons pas de l'Empire; nous voulons d'une République qui fasse nos affaires et qui soit équitable envers tous les Français. Elle ne se fera pas d'ellemême. C'est à nous de la fonder^ conscients des fautes des pseudo-républicains établis au pouvoir avec des vues de partis et de circonstance, et non des vues nationales et de durée.
Evidemment, la monarchie^ sortie, à l'origine, de la famille^ de la patrie et de
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la religion, a l'avantage d'y être naturellement attachée ; tandis que la République, telle que nous la connaissons, sortie des revendications contradictoires des masses, éternellement mécontentes du destin de l'humanité, ne songe qu'à les fuir. Mais une République, ramenée au sentiment des institutions essentielles par un suffrage universel moralisé, aurait l'âme et la sao-esse d'une monarchie légitime et se retrouverait dans le bon chemin.
Une République saine et disciplinée n'est pas impossible. On ne supprime qu'un temps Dieu et le roi. Il y a, dans l'homme, un besoin instinctif d'un chef de Tinvisible et du visible. On change le nom ; on reprend la chose.
Une bonne République aurait un chef d'Etat, des ministres et des élus également pénétrés de l'intérêt public, et Joignant la responsabilité à l'autorité et à la durée, sans que leurs pouvoirs se confondent en s'opposant les uns aux autres. La différence de ce régime avec une monarchie héréditaire serait dans la suppression de l'hérédité et de la superstition de la fonction souveraine.