XVI II
Que de différences, non seulement entre les croyances, mais, dans les croyances, entre les croyants.
Quoiqu'il n'y ait qu'un chemin, de nos yeux au ciel, nous sommes placés loin de la Puissance divine dans une diversité de lieu et de moment, encore que, pour l'Eternel, tout, dans la création, doive apparaître au même plan, puisque, par sa nature même, il est à la fois l'Espace et le Temps. Il est tout et dans tout. Mystère
écrasant et sous lequel notre raison plie. De là. les religions qui mettent à la portée de notre espérance le Souverain de Timmensité.
Croyant, d'instinct, en Dieu, nous l'expliquons par le secours d'une théologie.
Il n'y a pas de loi sans code. Il est la loi, le culte est le code; et nous avons divers cultes, parce que les religions sont les nationalités des âmes.
Nous comptons sur la terre plusieurs religions ; et il y a plus de races que de religions. Les hommes restent divisés dans l'ordre matériel, et tendent à se réunir dans l'ordre spirituel. îs'est-ce pas la promesse d'une fusion dans l'au-delà, suivant
nos efforts et nos mérites, qui s'égalisent devant Dieu? Quoiqu'il en soit, c'est aller contre la Nature, dans son ordre idéal, que de ne pas être d'une religion.
On est d'un sol et d'une race ; on est aussi d'un ciel et d'une croyance. La création le veut: mais, tout en étant d'un culte, il importe de ne point manquer d'égards aux autres cultes. Un livre a, dit-on, deux auteurs : celui qui l'a fait, et celui qui le lit. Une doctrine aussi a deux auteurs : celui qui l'a créée, et celui qui l'interprète.
Chacun de nous peut s'adapter à une doctrine, la pratiquer et la défendre ; mais, par nous et pour nous, elle ne vaut que ce que nous valons.
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Les choses n'existent que suivant la manière dont nous les concevons. Tel se fait d'une religion l'idée la plus fausse, aussi bien en y croyant qu'en n'y croyant pas.
De toute façon, n'est-il pas sage, puisque si peu de nous ont le loisir d'approfondir le problème divin, de l'accepter dans ses effets indéniables — la tendresse de Tamour, la beauté du sacrifice, la loi morale des familles et des individus, l'unification des consciences, la source d'idéal, — et de considérer les cultes et les rites avec la même soumission et amitié que tant d'autres gestes de la vie courante, par exemple les honneurs que nous
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nous prodiguons réciproquement, et de rendre à Dieu les marques de respect, qui sont autant d'exemples et de manifestations d'une utile portée sur les autres et sur nous-mêmes?
— Vous en parlez à vote aise, Monsieur. Pensez-vous qu'un homme libre puisse, sans s'avilir, s'incliner devant les dogmes? Je ne crois rien au-delà de ce que ma raison ne peut m'expliquer.
— Ne discutons pas. L'entente serait impossible. Vous placez la question sur le terrain personnel. Vous la prenez par le plus petit côté, celui de votre uioi ; quand il s*agit seulement de ce qui est général.
Lorsque nous disons « l'homme a intérêt à croire et à suivre la reliofion de ses ancêtres, » nous le prenons dans son entité. L'homme, c'est tous les hommes. Ce
n'est pas Pierre ou Paul: c'est l'humanité. Libre à Pierre ou Paul d'être fermé aux raisons naturelles d'appartenir à un culte et de s'y conformer. La vie et la mort le mettront à la raison. Nous ne le suivrons pas dans une discussion sur les dogmes. Elle ne nous mènerait à rien.
Les dogmes sont des barrières imposées aux égarements de notre intelligence par une sagesse inspirée, qui, prévenue de tant de mystères que nous ne pouvons pénétrer, a voulu nous avertir du péril que présente une exploration téméraire du ciel. Elle limite notre champ d'investigations par des obstacles symboliques et mystiques, inexplicables à notre esprit dans son état terrestre. Cela est fort bien.
Il suffit de savoir que la foi fait confiance à ce que nous ne voyons pas et ne savons point, c'est-à-dire presque tout, et que la négation fait confiance à ce que nous voyons et croyons savoir, c'est-à-dire presque rien. De quel côté est notre avantage? Avec la foi ou la négation ? Avec la foi.
Nous sommes secourus, dans notre misère naturelle, par cette douceur de promesse, cette splendeur d'espérance, qui ne se trouvent que dans les religions. Dieu est le nom suprême que nous donnons à Tespoir et à la reconnaissance, c'est-àdire aux sentiments qui nous haussent le plus sur réchelle des êtres.
Le dogme est quelque chose que M. Bornais n'admettra jamais. Soit! Il nous est indifférent de ne pas être de Tavis de M. Homais. Et si nous considérons, par exemple, la confession, puisque nous appartenons à la religion chrétienne et catholique, nous n'en verrons que le caractère consolateur et sacré. Il se peut qu'on y trouve autre chose. C'est affaire de temnérament.
Les uns cherchent à vivre sur les cimes,
les autres plus bas.
L'homme qui reçoit la confession d'un auLre homme lui dit: « Sortons, vous et moi, du présent et de nous-mêmes. Efforçons-nous de nous absorber en Dieu et dans l'infini. Nous ne sommes pas d'une
époque, d'une race, d'une famille; nous participons du mystère éternel de la création et de la vie des âmes. Rien de terrestre ne nous rassemble. Vous êtes le Repentir et je suis la Compassion. Le mal et les faiblesses humaines vont ici s'adresser à la Pitié. Que sont nos misérables personnes dans un débat entre d'éternelles entités ? Vous n'avez point à me connaître, et je n'ai pointa me souvenir. Peu vous importe qui je suis, et il est superflu que je sache qui vous êtes. Vous vous appelez la Faute, et je m'appelle le Pardon.
Est-il quelque chose de plus sublime et qui atteste mieux qu'en dehors de toute considération matérielle, une vie exclusivement spirituelle nous est promise ? En ce moment même nous la vivons sur terre, et ce bref instant suffit à nous rendre plus purs et meilleurs... »
Est-ce que la confession, bien comprise, n'est pas un dogme magnifique et propre à nous faire du bien?
— Mais elle n'est pas ainsi.
— Qu'en savez-vous ? Il ne tient qu'à vous, du reste. Et puis, tout arrive. Il suffit que, parfois, elle ait sa beauté pour qu'elle procède de Dieu même.
— Les prêtres sont des hommes...
— Et après? Est-ce qu'un soldat qui déserte détruit le drapeau ? Est-ce qu'un professeur ignorant supprime la science? Estce qu'un magistrat prévaricateur tue la justice ?
Tout un monde moral nous domine que nos faiblesses et nos vices nous poussent
éternellement à renier, à trahir. N'empêche que le plus haut degré mène à Dieu. Et nous, fils de la civilisation chrétienne, forts de la parole et de l'œuvre du Christ, nous sommes persuadés d'être sur ce plus haut degré, car tout est hiérarchie sur terre, et les religions ont leur ascension.
Le christianisme est au sommet des religions, témoin son action ici-bas, et tout ce que nous avons fait en son nom. Il nous a pétris, nous qui nous flattons d'être les plus éclairés des hommes. Pensez-en ce que vous voudrez: il est divin ou humain. S'il est divin, vous ne pouvez imaginer mieux et l'anéantir. S'il est humain, votre incapacité est presque aussi absolue, car vous ne disposez pas des conditions d'époque et de lieu qui permirent sa naissance et son établissement. Tout ce que vous concevrez pour le concurrencer et l'abattre,
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restera dans les limites d'une incrédulité de région ou de parti, et ne sera qu'éphémère. Sans compter que d'autres conceptions, rivales de la vôtre, ne manqueront pas 'de 'nuire à celle-ci avant de nuire au christianisme, plus ancien et plus solide. Elles passeront, d'ailleurs, bien vite, ainsi que votre propre invention.
11 ne se crée pas de religions nouvelles et durables. Gelles-la seules subsistent, qui ont des racines dans le passé. A bien regarder, elles semblent avoir été fondées dans un but défini, par une volonté autre que celle de Thomme, pour construire un monde moral, composé de forces diverses, soumises à une même puissance, et d'une nature respectivement appropriée à leurs fonctions terrestres, comme, dans l'ordre céleste, les astres du système auquel appartient ce bas monde et qui, tout en dépen-
dant les uns des autres, habitent diverses étendues des espaces et gravitent obligatoirement autour du soleil.
Finale.
L'homme et la société, pris spécialement sur la partie de la terre qui constitue la France moderne, ont vécu dans le désordre et Terreur pour avoir négligé les vues élevées de la Nature. Cédant à un mouvement révolutionnaire^ généreux en principe, mais souillé par Técume du bouillonnement social, la France s'est débattue entre les chimères de ses rêves et les réalités de la vie.
Plus d'autorité, plus de famille, plus d'armée, plus de patrie et, sur tout cela, plus de Dieu, c'est-à-dire plus de serments, plus de lien, plus de frein, plus d'idéal. Voilà ce que, de notre temps^ un siècle après la mort de Louis XVI, nous avons pu entendre jusque dans les conseils du gouvernement.
Nous avons vu notre pays témoigner d'un goût pervers de s'abaisser et se détruire, qui fait penser à quelque fatalité pesant sur lui et. le poussant aux abîmes.
Pendant que l'ignorance, l'erreur et
l'intrigue, installés au pouvoir, commettaient les fautes et les crimes les plus nuisibles à la collectivité nationale, trop crédule et légère, mais, au fond^ enthousiaste, sensible, courageuse, une minorité attachée aux traditions essentielles, les conservait pour en assurer le salut.
Brutalement menacée d'esclavage, de ruine et de destruction, la France a entendu la voix de ceux de ses enfants qui n'avaient point cessé de croire à la famille, à la patrie, à Dieu, et l'héroïsme et Thonneur ont retleuri dans le sang et les flammes, entre les foyers détruits, à travers le pays en deuil, sous le ciel mystérieux.
La folie d'un régime qui, en temps de
paix, soutenait Talcool et attaquait la religion, et qui, en temps de guerre, s'est trouvé obligé de soutenir la religion et d'attaquer l'alcool, est apparue aux yeux les plus obstinément fermés à la lumière des faits. Ce régime, basé sur un suffrage qui n'a d'universel que le nom, était contraint, de par l'effet même de son mensonp^e initial et de sa violation des institutions naturelles, à ne vivre que d'illusions et de duperies. Il doit en être autrement désormais.
Tout est à refaire en France, en conformité des instincts raisonnables qui, seul, permettent à l'homme son développement normal dans une société normale. Ces instincts, nous les avons définis, nous efforçant de présenter des vérités d'expérience trop souvent méconnues. Reste à savoir si la société française rentrera, en
temps de paix, dans les vues de la Nature, et se dégagera de son penchant à vivre en Utopie, par excès d'imagination et d'individualisme.
Est-ce que de nouveaux Français vont sortir de la fournaise guerrière? Est-ce que les survivants des combats seront assez trempés de vaillance et de réalité, assez nombreux aussi pour ramener leur patrie vers ses anciennes et illustres destinées, à la tête des nations, par le goût de l'ordre, l'esprit d'entreprise et la grandeur des conceptions? Il n'est pas permis d'en douter si, assuré d'une éternelle et invisible justice, on sait que les sacrifices imposés à l'homme ont des causes et des effets que pèse un Juge caché. Le hasard, ici, n'a point de part.
Ne nous mésestimons plus ; ayons confiance en notre race ; espérons-la renouvelée, purifiée, après l'épreuve du sacrifice et de la souffrance qui lui a été imposée dans le dessein de la sauver, puisqu'elle était en train de se perdre. Il est inadmissible que les Français de demain soient semblables à ceux d'hier.
L'homme varie selon le temps et;, dans le temps, selon les heures.
Le temps n'est plus de nous abandonner à des sots ou des intrigants, et d'être gou-
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vernés en dépit du sens commun. Revivons des heures dignes de notre grand passé. Fini de rêver. Il faut penser^ — ou périr.
Senlis, 1918-1919.
Table des Chapitres.