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L'enfant qui naît à la ville manque d'air et d'espace. Il a des murs pour horizon. Il se meut dans une geôle, son logis ; et dans un préau, le jardin public. La notion de l'étendue ne lui est pas révélée. La multitude qui passe le distrait du soleil et du ciel, toujours restreints, ou voi-
lés, dans les cités populeuses; et le bruit qu'il entend lui cache le silence.
Trop d'hommes divers défilent à ses yeux, l'entourent, le coudoient, le pressent ! Il prend un peu de ce qu'il est à chacun d'eux qui sont, pour la plupart, déracinés, errants. Ainsi, sur lui, aucune unité d'empreinte, et rien de la libre Nature ; mais un artifice multiple, permanent et forcé : l'erreur constante de la vie des rues, des ateliers, des bureaux, des salons, des cafés, des théâtres, par quoi se fausse la compréhension de ce qui existe de visible et d'invisible dans le vaste univers.
L'être qui naît aux champs, loin des
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cohues humaines, et qui grandit sans les connaître, reçoit fortement l'empreinte du sol et du ciel. Il foule la terre nue et s'en impreigne. Sur lui et devant lui, l'infini étend son décor suggestif. Les nuages, les vagues, les pics sont ses amis ; les étoiles, ses confidentes. Les saisons recèlent son existence. Leurs travaux l'occupent, et les bêtes de la ferme, de la plaine, de la mer et du mont lui sont familières.
L'enfant de la ville et l'enfant des champs peuvent recevoir l'enseignement de livres similaires, et passer aux mains de maîtres identiquement formés, l'un verra tout ce qui lui sera enseigné, à travers les réalités de la campagne, l'autre, à travers les mirages de la cité. Plus tard, l'un aura du bon sens ; l'autre n'aura que de l'esprit.
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Les meilleures intelligences proviennent ordinairement des petites villes. L'être humain s'y équilibre dans un égal commerce des hommes et ds la Nature. Rien de trop brillant ni de trop heurté ne l'impressionne. Les traditions familiales, locales et régionales le pénètrent. De sa maison ou de son école, il aperçoit des jardins, des prés, des eaux, des bois ; il entend le chant des oiseaux, et, devant la perspective des horizons, il songe aux mondes à découvrir.
Là où il naît, l'être humain devrait d'abord être instruit des hommes et des choses qui l'environnent, et du passé de la terre où il a vu le jour. Je dis : instruit par degrés, du plus proche au plus loin-
tain, du plus petit au plus grand. Selon leur condition, leur intelligence, les circonstances et les moyens, les enfants graviraient, peu à peu, l'échelle du savoir, découvrant davantage la science et la vie avec méthode et opportunité. Mais tous partiraient d'un même plan, solide et délimité où se tiendraient ceux auxquels peut suffire le savoir nécessaire au bonheur d'une existence rustique : lire, écrire, compter, connaître les fonctions du maire, du percepteur, du gendarme et du curé ; pour géographie, celle de la région pour histoire, celle du clocher.
Le vaste monde est tout petit pour qui ne saurait le connaître ; seul peut paraître grand à cet humble le petit monde qu'il est capable de découvrir.
Pensons à ce qui nous environne.
D'une génération à l'autre, tout nous paraît changer, et de nouvelles façons d'être et de voir succéder à celles qui les ont précédées. Mais ces changements ne tendent guère à Fétat de perfection dont nos espoirs se flattent. Il semble bien que l'humanité parcourt éternellement un même cycle de transformations : elle va de rinstinct primitif à l'intelligence affinée, et retourne à l'instinct primitif, car, cédant à des perversités dont elle n'a pas la force de se guérir, elle rapporte tou-
jours à l'homme le mérite des améliorations sociales, des inventions et découvertes dont il lui est permis de jouir ; elle se détruit ainsi elle-même, dans l'ivresse de l'orgueil, qui la ramène de la vanité à' la barbarie et de la barbarie à l'animalité. Loi fatale, assurément, et loi d'épreuve, visiblement. Chaque individu, toutefois, est libre d'échapper à ses pièges. La raison les dénonce, et la conscience nous suggère de nous aider les uns les autres à les éviter.
Par suite de règles qui nous échappent, le milieu agit dans un sens déterminé sur le corps et l'esprit de l'homme. Cette action du sol et du ciel ne varie pas avec les époques. Considérés, en effet, sous le rapport des moyennes, nous naissons régulièrement blancs ou noirs, bruns ou blonds, petits ou grands, lymphatiques ou
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nerveux, suivant la Nature au sein de laquelle nous sommes engendrés. Nous pouvons parcourir tout le cycle des épreuves imposées aux êtres humains^ nous élever puis retomber, paraître puis disparaître, nous demeurons sous Finfluence dominante de la terre et de Tair qui forment l'habitat de notre nationalité.
Dans l'ordre moral, notre énergie, nos facultés se manifesteront en bien ou en mal, en progrès ou en régression sans sortir jamais du cercle déterminé par l'ambiance. Les lourds, opiniâtres, féroces, le resteront ; également les légers, variables, bienveillants. A quelque degré que ce soit de la civilisation, on reconnaîtra ceux-ci et ceux-là tels que le milieu les a faits et les fera toujours '.
I. V. les éloquentes considérations de M. Taine sur l'influence du milieu, dans la Philosophie de VArt.
Nous, Français, nous sommes privilégiés comme si nous avions une mission spéciale à remplir. Notre terre en témoigne. Le sol est un creuset où se fondent les races, et, particulièrement, le nôtre, homogène, placé entre Alpes et Pyrénées, entre les flots verts océaniques et les flots bleus méditerranéens, au bord de l'Europe et de la mer, sur le côté occidental du continent. Attirance de l'ouest, infini des flots, harmonie du pays, douceur du climat, tout se trouve combiné par la Nature pour faire de la France un milieu d'élection, vibrant, tendre, généreux.
Notre mission se poursuit par la vertu du sol et du ciel, même quand périclitent
les traditions qui doivent en être la naturelle et plus haute expression. La France alors nous sauve de nous-mêmes ; elle nous ressaisit et nous recrée dans le péril et la douleur. Nous pouvons changer.
Sous nous et sur nous elle reste fidèle à son destin. Que demain, sur cette terre privilégiée, destinée à faire inlassablement des Français, s'établissent vingt millions de barbares, leurs fils, au bout de peu d'années, ne sauront plus la langue de leurs pères, admireront Corneille, réciteront Musset, et seront des citoyens sensibles, industrieux, fantasques et attirants.
Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de race française au sens rigoureux du mot, de race une et tranchée. Il y a une race composite faite d'autres races, on peut même dire de ce qu'il y a de plus intelli-
gent et de plus énergique parmi d'autres races : gens de guerre, jadis, élite étrangère de la finance, des lettres et des arts, aujourd'hui.
Le tourisme et la réclame, Tattrait du « jardin du monde » et de la « banque de l'univers » ont continué, dans la paix, l'œuvre des invasions d'autrefois. Les énergies extérieures sont venues en France, de nos jours, comme jadis, et y ont fait souche. Notre race est ainsi formée d'un croisement d'élites. Il n'est pas un patriote entre tous les Français, un homme d'esprit entre tous les Parisiens, qui ne tienne, peu ou prou, d'un spécimen de choix des Mongols, des Arabes, des Espagnols, des Germains, des Anglais, des Italiens, pour ne citer que ceux-là.
Nul autre sol que le sol français n'a si continuement tenté les peuples éloignés, et souri à leurs rêves, car même Tltalie ancienne, rayonnante de la majesté romaine, ne pouvait présenter autant de qualités moyennes, de douceur tempérée, d'harmonie naturelle. La France physique a des avantages exceptionnels, révélateurs du sort qui a fait d'elle une nation que Ton pourrait comparer à une comète : elle ne sait où elle va ; une force l'entraîne et elle laisse où elle passe une trace de feu. Et plus elle se consume, moins elle meurt. Ce n'est pas un bûcher, c'est un soleil.
Destinée prodigieuse, la race qui vit en
France hénte des vertus mystérieuses du sol et du ciel. De là le peuple singulier et émouvant que nous sommes ; nation unique, en vérité. Dans tous les pays, des hommes s'enivrent d'alcool ou de mots, et se ravalent au niveau de la brute. Il n'est qu'un peuple qui, parfois, pris tout entier d'ivresse, s'exalte d'une sorte de délire sacré jusqu'à toucher les cieux : c'est le peuple français.
Dans un pays tel que le nôtre, il n'est pas un village où quelque pierre ne parle de gloire, pas un champ où n'ait coulé un sang valeureux. Si les enfants en étaient avertis, ils seraient plus attachés à leur petite patrie, et plus fiers d'une France faite de "tant de territoires peuplés d'ombres illustres.
L'arbre ne vaut que par les racines. Plus il s'enfonce bas et loin, plus il se dresse vers le ciel, en force et en beauté. De même, Thomme tire sa valeur ascensionnelle du sol d'où il est sorti.
xir
Le milieu n'est témoin que d'un des trois états par lesquels et pour lesquels nous sommes existants : l'état présent, celui dont l'action se manifeste d'une manière visible à nos yeux et aux yeux de nos semblables, au cours limité de notre apparence terrestre. Mais deux autres états nous régissent, invisibles: l'état passé et l'état futur. L'état présent et Tétat passé ne peuvent tendre qu'au troisième, comme le jour et la veille préparent le lendemain.
L'existence parmi les hommes, avec ses conditions d'épreuves, nous cache les deux états, autres que Tétat présent, qui commandent notre être; mais les morts que nous continuons nous instruisent de notre dépendance du passé, et Tinstint qui va de la négation au doute, de la crainte à l'espoir, à la foi, nous prévient de notre destination au futur.
Si les choses s'enchaînent et doivent harmonieusement se poursuivre sous peine de troubler l'ordre établi et de tomber dans le néant, l'action du passé doit s'imposer à nos méditations et entrer, pour une part proportionnée à son importance, dans nos actes et les rèMes de notre vie
individuelle et sociale. De même, le souci du futur et de ses mystérieux appels.
Considérant d'abord celui des états dont nous relevons en ressortissant de Tinvisible, et qui se révèle à nous par une action à la fois physique et morale, nous reconnaîtrons que le passé influe sur notre corps et sur notre esprit. Notre sang n'est que celui de nos morts, et nos façons de comprendre et de sentir rappellent les leurs. Certes, tout se mêle et se modifie, s'atténue ou s'aggrave, disparaît ou reparaît ; mais, au total, nul doute : nous ne sommes que des morts. qui revivent un moment : nous sortons du passé, nous allons vers Favenir. Ce sont là des réalités certaines. Le présent seul est illusion, n'existe et ne peut exister qu'autant qu'il tient aux deux autres états, car, pris en lui-même, il n'e;?t déjà plus lorsque nous croyons qu'il est.
La grande affaire est de vivre en regardant derrière nous et devant nous. Pour ce qui est autour de nous, un coup d'œil suffit. Le véritable intérêt est ailleurs.
Derrière nous, tout un monde dont nous sommes issus à un point précis, à un moment déterminé, dans un état caractérisé, se dévoile à notre méditation. Que lui devons-nous? Il nous possède d'abord physiquement. Ce sang qui court dans nos artères, que vaut-il ? Notre constitution, quelle est-elle? Les circonstances dans lesquelles nous vivons répondent-elles à nos prédispositions ? Que de problèmes ! La raison nous pousse à y songer; mais il y a peu de gens raisonnables.
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Nous nous soucions d'améliorer certaines espèces animales et de nous occuper de leur existence et de leur formation. Les mêmes soins, nous ne les prenons pas sérieusement pour le bien de l'espèce humaine. Très peu parmi nous s'observent et s'analysent, et décident, suivant leur orimne. des meilleures conditions de leur développement.
Notre vie est un prodigieux désordre dans les bornes de la tolérance de la Nature. Nous sommes des êtres encore grossiers, placés au plus bas de la création douée d'intelligence et, parmi nous, un petit nombre d'individus seulement aspire, non sans peine, à Téternelle lumière. Rien
ne prouve mieux cette espèce de barbarie puérile et d'animalité sauvage dans lesquelles nous restons enlisés, que notre insouciance de l'action matérielle et spirituelle du passé sur nous-mêmes. Des êtres sensés et supérieurs s'efforceraient de se rendre compte d'où ils viennent pour essayer de démêler où ils se trouvent et où ils vont.
Inconscients à Tégard du passé, considéré sous le rapport physique tout autant que sous le rapport moral, nous cédons à la sottise de l'orgueil et semblons persuadés que rien ne fut avant nous de digne d'être; nous paraissons croire que nous seuls détenons la puissance et la vérité dans le moment où nous séjournons sur la terre qui n'attendait que nous pour être à sa place dans l'infini.
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Notre sottise nous prive du fruit de l'expérience des siècles et nous détourne des traditions essentielles et des principes indispensables à l'existence de l'homme en société ; car le sillon des ancêtres, patiemment et pieusement poursuivi, est l'unique chemin du bonheur et du progrès.
Hors de là, le présent rompt avec le passé et s'interdit l'avenir : il aboutit à Tabîme.
S'il est absurbe à nous de négliger le passé, que dire de notre ignorance ou dédain du futur? En méconnaissant que le lendemain de la vie nous domine de son énigme, comme le ciel domine la terre, nous ressemblons à des coureurs qui voudraient ne pas tenir compte du but de la course.
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On pourrait invoquer les plus illustres penseurs, les plus célèbres écrivains, pour démontrer que l'intérêt de l'homme est de prendre en considération l'invincible instinct qui, dans tous les temps et sous tous les cieux, le porte à lever la tête vers l'infini et à soupçonner, lui, infime, que cette immensité n'est point sans eflfet sur sa destinée.
L'homme est un animal religieux. Oui, mais pourquoi ? Parce que la Nature le veut ainsi. Est-ce sans raison? Non, puisqu'elle est raisonnable et que ses immuables décisions ignorent le hasard. Quelle est donc sa raison, car, enfin, nous n'avons pas la possibilité de nous répandre en esprit à
travers les profondeurs du ciel et, par le secours de la science ou de la foi^ d'imaginer des calculs mathématiques ou des lois métaphysiques d'où nous déduisons, dans le premier cas, des hypothèses d'organisation des mondes, dans le second, des espérances de Justice et de Bien, sans que de tels dons et moyens accordés à notre intelliorence n'aient un sens et un but? La raison de la Nature, dans cet appel mystérieux du ciel, duquel chaque être humain, si misérable qu'il soit, éprouve toujours, à un moment quelconque, la troublante influence, n'est-elle pas de nous persuader de la suprématie de l'invisible sur le visible, de l'esprit sur la matière, et du devoir supérieur de régler en conséquence nos pensées, nos actes, notre vie?
Où est notre avantage? Est-ce d'écou-
ter ou de ne pas écouter la Nature ? De l'écouter, assurément. Ecoutons-la. C'est elle qui nous engage à nous occuper du ciel. C'est elle qui met en nous ces impondérables auxquels nous obéissons ; ces sentiments dont nous dépendons et qui nous suggèrent que notre sort n'est point limité à notre éphémère état de créature de chair et d'os dans un monde inférieur. C'est elle qui nous dit que nous ne relevons pas du visible, mais de l'invisible, et qui nous enseigne qu'ici-bas tout ce que nous croyons réel est, en fait, irréel et conventionnel ; tout, du moins, de ce qui nous semble primordial parmi les choses que nous sommes le plus avides d'acquérir.
Nos biens, nos titres, nos honneurs, les buts, en un mot, que l'ambition humaine s'assigne dans sa lutte fratricide ne sont
que des mirages dont PxOus essayons de faire des réalités. Où donc alors est le réel, en dehors de ce qui n'est pas d'ordre matériel : le boire, le manger, le dormir, la satisfaction des sens ? Où donc se trouvent les véritables trésors que l'esprit peut posséder et qui ne sont point dans les vaines récompenses que se décernent entre eux les hommes, et les décevantes jouissances qu'ils se disputent ?
Les vrais trésors ne sont pas sur terre. Ils existent dans ce domaine inconcevable et que les meilleurs d'entre nous cherchent toujours à concevoir, à définir, à figurer, à ramener à la mesure de nos entendements. Ils sont à la source de l'équité, de l'amour, de la lumière, dans ce monde mystérieux d'où nous sortons, où nous rentrons et dont la Nature prend soin de nous avertir.
La Nature ne trompe pas. Lorsque dans le paroxysme de la souffrance elle nous fait crier, d'instinct : a O mon Dieu ! » et nous rappelle ainsi qu'un Maître est au-dessus de nous, c'est qu'il est et qu'avec Lui, hors de nous et du monde visible, se réalise l'œuvre de justice et de paix, interdite à la terré, lieu d'épreuves et d'efforts.
Nous croyons vivre dans un milieu et des circonstances que nous nous flattons de définir; mais nous n'apercevons pas l'essentiel. Nous vivons surtout dans l'invisible. La raison nous suggère la prudence et les lois pour notre sûreté au milieu du visible; l'espérance et la religion pour notre sûreté au milieu de l'invisible.
L'impuissance où nous sommes de croire à l'éternité, si nous manquons de la foi qui, seule, peut la remplir, nous pousse à douter de l'immortalité de Tàme. Que ne réfléchissons-nous alors à la succession des états dont la vie terrestre est une manifestation certaine, qui ne peut se borner à elle-même? Si nous songions qu'il ne saurait pas plus y avoir de fin totale qu'il n'y a cfe génération spontanée, nous croirions à notre âme et à son immortalité.
Rien ne vient de rien et ne va à rien. L'esprit, étincelle d'un foyer éternel et sacré, doit traverser et animer la matière en prenant conscience de lui-même, de degré en degré, ou descendre insensiblement
dans le néant. Ainsi se comprend l'ascension vers le bien appelée Paradis, et la chute dans le mal appelée Enfer. Ainsi s'expliquent et s'unifient les théologies qu'apparente un même espoir en un Créateur immuable et juste, une même idée de récompense et de punition. Ces sentiments sont si forts qu'ils sont la racine même de la raison. Sans eux nous ne pouvons être en harmonie avec la création, et tendre à la lumière. Eux seuls nous révèlent que la vie n'est qu'un passage qui nous mène à la mort, seuil du Nombre, du Temps, de l'Esoace et de Dieu.
Respectons ce qui nous domine.
Dieu étant, comment le concevoir?
Comme nos pères. C'est le plus simple et le meilleur. Pourquoi renier leur idéal ? Nous héritons d'eux. Repousser de leur héritage ce qui fut divin à leurs yeux et qu'ils nous enseignèrent, est une ingratitude^ une injure, un sacrilège.
— A ce compte, objecteront les gens superstitieux et qui croient au progrès, nous en serions encore à l'âge de pierre.
— N'exagérons rien. Nous entendons par « nos pères » les hommes dont les mo-
numents et les œuvres constituent notre patrimoine. Que les choses se transforment, du moins dans les apparences et certaines utilisations, cela va de soi. Mais c'est le travail du temps et d'une évolution naturelle, non de l'insouciance, de la vanité, du mépris, de la haine, et de tous les bas sentiments.
Repousser et détruire le passé d'une main brutale et impie, est un crime qui tient du parricide. L'accueillir, le continuer pieusement est, au contraire, un acte filial.
L'immanente justice ne saurait nous laisser refuser ou dilapider le plus précieux des biens accordés à l'homme sans nous
châtier de ce forfait. De quoi s'agit-il ? D'un héritage moral. Aucun n'a plus de prix. Nous sommes incapables d'ajouter un mot, un sentiment, une pensée, à ce trésor d'amour et de sagesse.
Est-ce que tout n'a pas été dit ? Est-ce que dans le seul domaine des civilisations dont nous sortons : la grecque et la latine, l'homme n'est pas allé aussi loin dans son élan vers le ciel que nous pouvons aller ?
Nos facultés spéculatives n'étant nullemeut accrues par le temps, nous n'avons rien à dédaigner des aspirations idéales de ceux qui nous ont précédés, et nous ne pouvons qu'être victimes d'une absurde et hostile néghgence à l'égard des institutions
inspirées du divin, qui ont fait le monde organisé où nous avons vu le jour et dont nous devons être les continuateurs et non les démolisseurs.
Pourquoi nier? Nous n'avons jamais aucune bonne raison de ne pas croire en Dieu, à l'exemple de nos pères. Les motifs de la négation ou du doute ne peuvent être honorables, et ils ne sont salutaires ni à nous-mêmes ni aux autres. Ils nuisent à notre bonheur.
Que dit Thomme sans croyance et qui 1 s'efforce cependant d'être honnête et bon, oubliant, du reste, qu'ainsi se manifeste en lui un instinct supérieur qu'il saccage, J| hélas ! pour sa perte, en ne voulant pas
le pousser jusqu'à ses conséquences ? Il dit : « Ah! ceux qui croient sont bien heureux! » En effet, c'est une inestimable fortune de posséder la foi, et d'agrandir la terre de l'immensité du ciel.
— Mais, observent les athées bienveillants, du haut de leur supériorité souriante : il faut avoir la Grâce! »
Eh 1 oui, la Grâce, ou, pour parler humainement, la vertu qui la contient et lui permet de s'afFirmer: l'humilité.
Le point de départ de la sagesse et de l'idéal religieux, et des bienfaits qui en découlent, n'est que dans l'humilité. Ramenant l'homme, mis en face du mystère divin, au sentiment de sa misère et de son incapacité, elle lui inspire, dans l'ignorance et la pauvreté^ la foi du charbonnier ; dans le savoir et la richesse, l'attention nécessaire au, secret de sa destinés.
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11 n'est pas de plus grave et de plus complexe problème et, pourtant, nul n'est moins étudié par la majorité des êtres qui se targuent d'une certaine science et auraient le temps et les moyens de l'approfondir. La religion n'attire qu'un petit nombre. Elle gênerait.
On vit sur des simulacres, sur des imp>ressions d'enfance, sur des usages et des convenances. Parmi ceux, d'ailleurs, qui professent un culte, combien peu règlent leur vie sur leur crovance ?
Malgré l'hypocrisie et la négligence des hommes, malgré les fautes commises au préjudice de l'idée religieuse par des ministres, souvent plus près de la terre que
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du ciel, la foi subsiste, invincible, tantôt cachée, tantôt éclatante, au cours des âges et des événements. Elle subsiste au point que la question religieuse est au fond de tout.
Lorsqu'on étudie de près notre société matérialiste, ennemie déclarée du divin, on voit qu'elle s'est plus occupée du ciel que de n'importe quel autre sujet. Mais ce ne fut que pour essayer de substituer aux étoiles les lampions des parades et kermesses politiques. Pauvre société qui rêve du progrès, et en est encore à patauger au plus épais du bourbier matérialiste !
Si l'on ne devait, dans des réflexions qui ne peuvent avoir d'autre intérêt — si petit
soit-il — que de garder un caractère personnel, éviter, le plus possible, le secours toujours trop aisé des citations, ce serait un piquant exercice que de ramener le rationalisme, le positivisme, le matérialisme à leurs principaux dogmes, et d'en montrer les résultats sur la société moderne. Les plaies d'Egypte furent moins néfastes.
La haine, le désespoir, la misère, la faim, la guerre civile et militaire ont été de nos jours, — comme dans tous les temps — les fruits de la divinisation de l'homme par l'homme, et de l'oubli de l'instinctif espoir en Dieu, base providentielle de toute religion. Notre époque a vécu de négation au risque d'en mourir.
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Nous pourrions remonter plus haut que l'antiquité classique afin d'établir la vétusté de ce matérialisme, que notre ignorance et notre orgueil croient nouveau, et qui date de la première sottise et lâcheté humaines.
Prenons seulement, pour l'époque latine, la fameuse affirmation de Lucrèce : Primus in orbe deos fecit timor... Parole de poète! Si génial soit le penseur du De Naturà Rerum, Epicure assombri que le suicide guette, il est soumis à la commune loi : sa raison tourne court, quand il veut s'interdire l'infini et river l'homme au sol. Que la crainte ait enfanté les premiers dieux dans l'univers, c'est possible. Mais pourquoi cette crainte au cœur de l'homme? Voilà ce qu'il faut considérer! Les successeurs et disciples de Lucrèce, partageant le même aveuglement, ne s'en
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sont pas avisés. Choisissons, pour l'époque moderne, l'illustre David Hume, si prestigieux au regard de nos Encyclopédistes. Il professait que « les hommes ont eux-mêmes affirmé l'idée de Dieu en donnant une étendue illimitée aux qualités de sagesse et de bienfaisance qu'ils ont remarquées en eux-mêmes. » Brillante parole de prince du scepticisme, mais rien de plus creux. Car, enfin, là encore, le penseur ne va pas plus loin dans l'infini que la hauteur de l'être humain.
Pourquoi, comment, dans quel but « ces qualités de sagesse et de bienfaisance » qui sont en nous ? Par l'effet de quel prodige pouvons-nous leur donner « une étendue illimitée » jusqu'à en a former l'idée de Dieu ? » Hume déduit de cela que Dieu n'est qu'une invention humaine, une pure illusion. Singulière logique ! Les autres
instincts que la nature a mis en nous tendent-ils donc à des irréalités ? Si nous sommes portés à nous défendre, est-ce que par hasard le danger n'existe point ? A posséder, est-ce que la propriété nous est interdite ? Et nous serions enclins à craindre et à concevoir Dieu, parce qu'il ne serait qu'un mythe! La Nature et ses instincts seraient vérité pour tout ce qui ne déplaît pas au plus vaniteux des animaux. Sa Majesté l'Homme, et mensonge à l'endroit d'une intelligence et d'une puissance supérieure aux sceptiques, matérialistes et athées? Etrange! Vraiment étrange!
Voilà pourtant comment raisonnent les plus illustres négateurs du divin et de l'âme.
Outre sa faiblesse, le reniement matérialiste, d'une désolante monotonie à travers les siècles, (car sa stérilité le con-
damne à se répéter), offre à l'impartial examen, des infériorités que l'esprit le moins cultivé peut vérifier par lui-même. Ainsi, on ne saurait dire et soutenir que ne pas croire est un droit. Nous avons notre libre arbitre ; usons-en ; mais qui croira et prouvera que c'est un devoir? Qui osera prétendre que le doute et la négation ne sont pas des maux qui, étendus de l'individu à la collectivité, déchainent des fléaux ? L'histoire le démontre : le doute et la négation engendrent le mal et la destruction.
Moins les hommes ont de croyance, plus ils sont malveillants et s'entre-déchirent.
Ils s'entre-déchirent fatalement, parce que l'athée pratique la plus basse et la plus décevante des superstitions : il croit en rhomme. Il y croit, juste le temps d'ap-
prendre aie mépriser et à le haïr. Pour l'estimer et l'aimer, il faut le voir à travers Dieu, et fait à son image. Ce n'est pas. toutefois, une raison pour que certains hommes se figurent que Dieu est tel qu'ils sont.