‹ Il sait!... Comédie en un acteChapitre 2 sur 8 · PAULINE, JEAN · texte numérisé non relu

PAULINE, JEAN

An lever du rideau, Pauline travaille à un ouvrage de dame en manifestant la plus vive impatience. Soupirs, regards à la pendille, à la porte, à sa propre montre, enfin mouvements variés d'attente i.erveuse. En tournant encore les yeux vers la pendule, elle fait un faux nuutvement et s'enfonce l'aiguille dans le doigt.

Pauline, les sourcils fronces. — Aïe!... (Elle suce la piqûre.) Journée de malheur ! '{Un temps. La porte de droite s'ouvre et son mari entre.)

Pauline. — Ah ! enfin !...

yE.\N. — Bonsoir, chérie !

ÎPauline. — Je viens de me piquer le doigt à cause de toi.

Jean. — A cause de moi ?...

Pauline. — Oui, tu es en retard... et, en tournant la tète pour regarder l'heure, je me suis enfoncé mon aiguille dans le doigt.

Je.\n. — Oh ! pauxTe chatte... désolé ! mais je te ferai observer que je ne reviens jamais plus tôt.

Pauline. — Si, les vingt-deux juin.

Jean. — Ah ! nom d'un chien vert, c'est vrai, c'est ta fête... je l'ai oublié ! je te fais toutes mes excuses. Je te la souhaiterai demain, tiens ! je t'apporterai quatre sous de violettes au lieu de deux.

Pauline. — Je m'en fiche, de tes violettes... Cet oubli-là, vois-tu, c'est un symptôme.

Jean, la câlinant. — Je te pi'ouverai que non, ce soir... Tu verras.

Pauline. — Je ne verrai rien du tout, et pour cause...

Jean. — Ah ! zut... c'est pas de veine. (Un temps.) Alors, tes parents dînent ici ce soir ?

Pauline. — Naturellement.

Jean. — La cousine Laure aussi... je l'ai invitée.

Patxine. — Tiens, tiens ?... Tu aurais pu me prévenir ce matin.

Jean. — Non, car ce n'est que cet après-midi que je l'ai rencontrée.

ÎPauline. — Comme ça, par hasard ... Suspect !...

Jean. — Tu le lui demanderas.

P.A.ULINE. — Belle malice... si vous avez pré\ai le coup !

Je.\n. — Sois pas bébête.

Pauline. — Avec ça que je ne sais pas qu'elle t'aime toujours et que tu lui gardes, en raison de je ne sais quels souvenirs, également suspects, un attachement attendri.

Jean. — Oui, on s'est aimé tous deux quand on était gosses... Seize et vingt ans. Première floraison des cœurs : floraison stérile !

P.\ULiNE. — Elle regrette toujours de n'être point ta femme...

Jean. — Possible... mais c'est toi que j'ai épousée, n'est-ce pas ? et c'est toi que j'aime... Et c'est une âme très loyale. Alors, fais-moi grâce de cette jalousie rétrospective.

Pauline. — Enfin, je ne suis pas sûre...

Jean, avec douceur et gentillesse. — Oh ! ma chérie... la barbe !

ÎPauline. — Naturellement !

Jean, qui s'est assts et déplie un journal du soir. — Grand temps. — Rien de nouveau autour de toi ?.. Tu n'as vu personne ? Aucun potin ?...

Pauline. — Non. Et de ton côté ?

Jean, lisant. — Tiens, ton amie de pension, Mlle Lanoux, a fait ses débuts au Palais...

Pauline. — Dans quelle affaire '^

Jean. — Une affaire de lingère. Les différends entre fournisseurs et clients, couturières, corsetières ou bandagistes... voilà le lot exclusif de ces petites avocates.

Pauline. — C'est idiot, ce que tu dis là. Pourquoi n'admets-tu j)as...

Jean, avec hâte. — j'admets tout ce que tu voudras, ma chérie.

Pauline. — Ah ! j'ai horreur de ces concessions humiliantes.

Jean. — Il n'y a pas là volonté d'humiliation de ma part, mais paresse à engager le fer. A quoi bon ?... Tu ne me feras pas changer. J 'adore la femme mais je ne suis pas féministe. (Chantant.) V'ià mon caractère, comme dit la chanson.

Pauline. — Eh bien, ne t'en déplaise, une femme peut être aussi éloquente, aussi avisée en jurisprudence et aussi forte, intellectuellement, que... que toi !

Jean. — Une femme, oui : deux femmes, vingt femmes même !... mais il y a des centaines et des centaines d'hommes qui possèdent ime organisation cérébrale supérieure. à la mienne. Va pour l'unité, mais ziit pour le nombre !

P.\ULINE. — Question de proportion, alors ? La proportion, c'est une loi numérique, et la loi numérique, tu la méprises. C'est là une de tes théories les plus chères. Donc, la proportion est une raison insuffisante pour interdire aux femmes les carrières jusqu'à présent e.xclusivement masculines.

Jean. — Tu apprécies George Sand, n'est-ce pas ?

Pauline, triomphante. — Certes, et en voilà une qui fiche proprement ta théorie à terre ! Ah ! ah ! tu tombes bien, en la citant ! Non ! c'est admirable ! Si tu sers des arguments de cette valeur aux magistrats qui jugent les différends de tes clients, tu ne dois pas gagner beaucoup de procès.

Jean, qui l'a laissée parler. — Oui Eh bien, George Sand a écrit, dans Indiana, — tu vois, je précise. — ^ue la femme était, par nature, imbécile

Pauline, démontée d'abord, puis se reprenant. — Et après ?... Est-ce qu'elle ne prouve pas le contraire, elle ?

Jean. — En effet, en écrivant ça... [Elle hausse les épaules, Jean reprend la lecture de son journal.)

Pauline. — Tu as raison, va ! Vaut mieux ne pas discuter. (Un temps.) C'est tout ce que tu rapportes comme nouvelles ?

Jean. — Oui. {Silence. Monsieur tourne son journal, en sifflant ce refrain de vieille chanson : «Je sais bie:i quelque chose, mais... je ne le dirai pas.» que lui inspire par association d'idées, la question de Pauline. — Puis il en fredonne les paroles : « Je sais bien quelque chose, mais... je ne le dirai pas ! » {Pauline le regarde.) « Je sais bien quelque chose, mais... je ne le dirai pas ! »

Pauline, après tm temps. — Qu'est-ce que c'est ?

Jean. — Ah !... voilà !

Pauline. — Tu es idiot...

Jean. — Thank j'ou very much. (Chantant.) « Je sais bien quelque chose, mais... je ne le dirai pas... » (Un temps.)

Pauline. — La tante de Niort est plus mal ?

Jean. — () cupidité humaine !...

Pauline. — Avec ça que tu ne l'escomptes pas aussi, cet héritage-là !...

Jean. — Je l'accueillerai avec déférence... mais je me garde bien de toute impatience.

Pauline, lève les épaules. — Je ne suis pas impatiente non plus ; mais, puisque tu me fais chercher, je cherche... (Un temps.) Papa va être décoré en juillet ^

Jeax. — Je n'en sais fichtre rien!... Mais c'est encore une monstruosité possible! (Un temps.)

Pauline. — Le pure Verdin consent à donner sa fille à mon ùvre ?... [Dénégation de Jean.) Tu vas être nommé avocat à la Compagnie d'Orléans ?

Jean. — Aucune chance. C'est Xathan-Jamet qui tient la corde.

Pauline. — Ah ! parbleu !...

Jean. — Oh ! si ce n'est pas lui, ça sera ^Nlonzillac, le jeune et ardent député d'Agen. J'en ai fait mon deuil.

Pauline. — Alors, qu'est-ce que tu sais ?

Jean. — Mais, puisque je ne veux pas le dire ! (Un temps.)

Pauline. — Oh ! je sais !...

Jean. — Ah ! Eh bien, qu'en penses-tu ?...

Pauline. — Rien.

Jean. — Tu m'étonnes.

ÎPauline. — Alors, ce n'est pas ce que je m'imaginais.

Jean. — Probable. {Il sifflote de ):Ouvean.)

Pauline. — Dis-le moi, voyons... ne me fais pas languir.

Jean. — Ne languis pas, va, ma chérie. [Un temps.)

Pauline. — C'est absurde, ce mystère. Si c'est confidentiel, je te jure que je ne le répéterai à personne.

Jean. — Eh bien, ne cherche pas davantage : je ne sais rien du tout, mon bébé...

Pauline. — Ah ! c'est ridicule à la fin. Après tout, je suis ta femme, ton associée. Je t'ai donné assez de preuves de tendresse, de dévouement, je vibre assez à toutes tes peines comme à toutes tes joies, pour que tu te montres un peu plus confiant, un peu plus ouvert à mon égard.

Jean, paternellement. — Ma chérie, je t'assure que je ne sais rien. Je me livrais là à une plaisanterie assez innocente, d'ailleurs.

P.\ULiNE. — Allons donc... Tu essayes de te débarrasser de mes questions en m'assurant que ce n'est rien. Trop tard, mon petit !...

Jean, sérieux. — je te jure que j'ai chanté ça comme j'aurais chanté: « y suis neurasthénique, c'est rigolo ! ^

Pauline. — A d'autres... Ce refrain-là n'est pas un refrain comme les autres... D'abord, les réminiscences, quelles qu'elles soient, ne vagabondent pas comme ça dans les crânes, sans raison, à l'instar de feux follets. Elles ne jaillissent de la mémoire que si quelque pensée, quelque objet, quelque spectacle les évoquent, les aimantent...

Jean. — Théorie discutable.

Pauline. — Ea preuve que tu n'es pas sincère, c'est qu'au lieu de me dire tout de suite que tu ne faisais allusion à rien, tu m'as laissé chercher...

Jean, la prenant dans ses bras. — Tu montais si gentiment de toi-même en bateau, que je n'ai pu résister à te faire faire une petite balade... Oh! si courte .. Et puis, toi, de ton côté, tu m'as tout de suite inspiré la curiosité de connaître tes espérances secrètes. Ah ! Tu me les as sans honte énumérées : la mort de ta tante, la décor...

P.\ULiNE. se dégageant. — Imbécile!

Je.\n. — Et ccvtera, et cœtera. J'ai cru même, un instant, que tu allais me demander, en te jetant dans mes bras, si je n'attendais pas un bébé !

Pauline, sévère. — Assez plaisanté, Jean ! je te somme maintenant de me dire ce que tu sais, sinon je considérerai ton obstination comme injurieuse.

Jean. — Oïe, oie, oie, oie !... Qu'est-ce qui va tomber } Pauline. — Mon exigence est très légitime.

Jean. — Oh ! légitime ^...

Pauline. — Entre mari et femme... tout est légitime,... même le vol. Jean. — Eh ! dis donc... là-bas... Tu deviens trop ferrée sur le code ! Pauline, presque hors d'elle. — Xe m'exaspère pas, et dis-moi ce que tu sais !...

Jean, sérieux. — Ah ! tu ne vas pas faire dégénérer cet incident puéril en

drame de ménage ?... Je te jure, là ! que ce malheureux refrain n'avait aucune

signification !

Pauline. — Tu mens !

Jean. — Alors, zut! C'est trop bête. [Coup de sonnette.)

Pauline. — Voici maman... Tu vas voir si c'est si bête que ça. Tu vas me

faire le plaisir, dans un instant, de chanter ton refrain devant elle, et comme si

rien n'était. (// lève les épaules.)

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