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Il y a une volupté dans la douleur--

Au moment de présenter aux lecteurs la dernière œuvre de Joachim Gasquet, ie sens plus lourdement encore le poids de notre deuil. En lisant ces pages si pleines et si significatives , je songeais à ces projets sans nombre que bien souvent il avait déroulés devant moi. « Combien d'œuvres pareilles posséderions-nous, me disais-je, si le destin l'avait voulu ! » Hélas, le destin en a décidé autrement !

Joachim Gasquet me lut II y a une volupté dans la douleur, il y a une vingtaine d'années, à Marseille où j'habitais alors. Je le revois encore, dans sa beauté tran-

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quille de jeune Bacchus, le dos tourné à la fenêtre et sa tête dorée baignant dans l'azur sur lequel elle s'ouvrait. Je V entends encore de sa voix opulente, paisible, harmonieuse, cadencer les phrases lourdes et riches de son petit roman.

Pour bien comprendre celui-ci, il faut savoir que Gasquet avait l'intention d'écrire une série d' œuvres pareilles, de dimension réduite, analogues aux longues nouvelles de Balzac et dans lesquelles, résumant en quelques pages une situation pathétique, il eût en même temps développé sa philosophie personnelle et sa vision du monde. On verra par ce début comment il entendait le faire. Il avait écrit ou allait écrire les autres ouvrages de cette série, dont le premier recueil se fût appelé Théorèmes. Les autres s'appelaient : « Il n'y a pas de douleur dans la volupté, Mieux vaut souffrir que végéter, le Sens des actes, le Carvaval d'un notaire)). En même temps que le titre, il m'en disait le sujet. Je ne nie souviens pas de tous : je sais seulement que dans le Sens des Actes, un jeune homme de pro-

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vince, un Rastignac ou un Manerville, était le familier d'un grand homme politique revenu, à la fin de sa vie, prendre sa retraite dans la ville de sa naissance. Devant ce jouvenceau ébloui, ce Talleyrand ou ce Lamartine se laissait aller à conter ses souvenirs. Mais il revenait toujours à cette idée qu'il lui faudrait un jour relier V ordre des faits et chercher la raison profonde de sa vie, le sens de ses actes. A tout moment, le jeune disciple lui rappelait cette promesse et toujours le vieillard s'abandonnait à son imagination rétrospective. Enfin, il décrétait un jour, solennellement, devant son ami, que le lendemain, il lui donnerait cette leçon définitive. Et le lendemain, quand Rastignac ou Manerville arrivait, tout frémissant d'intellectuelle émotion, le grand homme était mort.

Je ne me souviens pas du sujet d'il n'y a pas de douleur dans la volupté ; qu'on m'en excuse. Je rapporte là, je le répète, des conversations qui ont eu lieu, il y a plus de vingt ans, et dont nous n'avons plus reparlé depuis. Je sais seulement qu'une

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des scènes principales du livre était celle-ci : un homme vient de perdre sa femme ou sa fille y je ne sais plus, enfin un être tendrement chéri. En proie au désespoir , il tourne autour du corps bien-aimé, sentant la jolie frapper au seuil de son cerveau. Au moment de s'abandonner au délire, il court chercher un Spinoza, Vouvre, et toute la nuit, auprès du cadavre, il relit des pages de /'Ethique, sentant peu à peu la paix se faire dans son esprit, comprenant en même temps que Tordre des choses est sacré et qu'il faut lui obéir docilement, en le comprenant ; tout Gasquet, me semble-t-il, aurait été dans cette scène-là, dont on pourra imaginer la grandeur après avoir lu « Il y a une volupté dans la douleur... »

J'ajoute que la version que Von va lire plus loin n'est pas celle que Gasquet me lut, il y a tant d'années. Il y a six mois, quand Daniel Halévy songeait aux Cahiers verts, il pensa tout de suite à Gasquet et je lui signalai ce petit roman. Gasquet le relut alors et le trouvant trop jeune, il le refit en quelques jours, c'est-à-dire que, sans rien changer au

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sujet y ni à Vordre des événements y il le récrivit complètementy mettant toute sa profondeur de pensée, tout son lyrisme, toute son expérience dans les cadres inventés par sa jeunesse. « Un chef-d'œuvre, a-t-on dit, est une œuvre de jeunesse réalisée dans l'âge mûr. )> Je ne sais pas si II y a une volupté dans la doulçur est un chef-d'œuvre, mais il aura été conçu comme ils le sont. En tout caSy on le verra bien, c'est un ouvrage dont le pathétique, la force intellectuelle, la densité font une des œuvres essentielles de notre temps.

Je dois ajouter que la mort a surpris Gasquet avant qu'il ait eu le temps de corriger ses épreuves. Bien des corrections auraient été faites par lui qui ne le sont pas.

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Je n'ai pas la place, ici, de parler longuement de son œuvre ; elle est considérable et elle est inachevée ; je veux dire qu'il y a dans sa bibliothèque un grand nombre de manuscrits inédits auxquels il manque

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six mois ou deux ans de travail. Il en est aussi, je crois, beaucoup qui ont déjà atteint leur point de perfection. Avec II y a de la volupté dans la douleur on verra quel romancier nous perdons.

Le poète, V auteur dramatique, le critique sont plus connus. Il a écrit quelquesuns des plus beaux vers de ce temps, des vers où la beauté plastique est nourrie par une haute culture philosophique, par le sentiment lyrique et passionné qu'il avait de ce monde. Il est Fauteur du plus admirable poème que la guerre ait enfanté : dans les Hymnes, il a mêlé en quelque sorte les formes symphoniques à la posésie pure pour créer une de ces odes nationales comme Pindare en chantait. Ce n'était pas chez lui un hasard d'inspiration ; il voidait créer une forme pindarique. Il y a quelques semaines, paraissait ce Bûcher Secret, qui contient quelques pièces parfaites, où une sorte de maturité à la fois noble et majestueuse se mêle aux derniers rayons de la jeunesse finissante. Il travaillait à un grand poème qu'il avait appelé

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Les Parques. Je ne peux aujourd'hui songer sans larmes à ce qu'il me confessait de ce poème, car la mort était un de ses sujets. Plus tard, il me faudra résumer ses conversations et dire la place qu'il attribuait aux Parques dans sa vie. Ce que j'en ai lu est incomparable, à la fois comme poésie et comme intensité de pensée.

De ses œuvres dramatiques, une seule a été jouée : Dyonisos ; il en eut d'autres, comme Omphale, dont tous ses amis se souviennent. Il espérait toujours qu'on la jouerait, mais il ne faisait pas grand' chose pour cela. Il aimait trop la vie pour avoir beaucoup d'ambition.

Il faudra expliquer aussi l'influence qu'aura eue la partie critique de son œuvre ; dans les petites revues qu'il dirigeait à Aix, il a fait des campagnes, il y a vingt ans, qui, au point de vue patriotique, social et littéraire, sont quelque chose de prophétique. On y trouve déjà les formules, les expressions mêmes que l'on lit aujourd'hui couramment et que seid, et le premier, il employait alors. Son influence s'est ajoutée

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parfois à celle de son vieil ami Charles Maurras, qui avait été son camarade au collège catholique d" Aix- en-Provence et qu'il admirait autant qu'il l'aimait.

De grands esprits l'avaient aidé à se trouver, Dumesnil et Louis Bertrand, entre autres, envers qui il avait tant d'affectueuse reconnaissance. Tout jeune, il connut aussi Cézanne, auquel il a consacré un livre définitif, paru récemment, et Cézanne, par son exemple et ses paroles, acheva sa formation d'esprit. Il reçut aussi d'Aixen-Provence, sa ville natale, un enseignement que l'on découvre à toutes les pages de son œuvre, enseignement fait d'esprit classique, de noblesse, de désintéressement, d'amour de la terre, fait aussi d'une sorte de facilité heureuse à goûter la vie et de tristesse austère, mêlée à la joie.

Quand on avait passé deux heures avec lui, on sortait de cet entretien plus lucide, plus noble, plus ardent — enrichi. Il ne parlait pas seulement d'art, de philosophie, de littérature, mais de la vie, et tout ce qu'il en disait vous frappait. Il voyait

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immédiatement en elle, il dégageait d'elle ce qu'un grand romancier , un grand artiste aurait dégagé dans leur œuvre.

Pour moi, je sais maintenant qu'il est des choses que je ne dirai, ni n'entendrai jamais plus ; des parties de ma vie intellectuelle qui vont être abandonnées ; ce que nous avions en commun ne pourra pas exister sans lui. Et combien de nos amis vont se trouver de même désertés, appauvris, solitaires ! Ce qu'il a donné à chacun de nous nous ne le dirons jamais assez. Ce nom que d'Annunzio s'est attribué : l'animateur, nul ne l'a mérité comme Gasquet. Que de choses ie n'ai vues que parce qu'il me les montrait ! Il avait une image, une philosophie de la vie, pures comme le cristal, puissantes comme un système de roches ; il ne se laissait entamer par rien. A vingt ans, il était tel qu'il est resté ; il avait déjà une réponse personnelle à tous les problèmes de ce monde ; il a, depuis, approfondi, perfectionné ses réponses, il a acquis de l'expérience, mais à vingt ans, il m'a laissé entrevoir tout ce qu'il écrirait, — tout ce

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qu'il penserait, tout ce qu'il ferait depuis, et particulièrement son action pendant la guerre.

En perdant Joachim Gasquet, la France a perdu un de ses enfants les plus dévoués, les plus généreux, un de ceux qui Font le plus aimée, car il Va aimée de tout temps, comme tout le monde Va aimée pendant la guerre ; notre littérature, quelque chose que personne, lui mort, ne fera plus, mais qui dira ce que perdent ses amis ?

Dans Les Parques, un des thèmes essentiels du poème, est cette pensée, qu'il renouvelait d'une façon gœthéenne : « Pourquoi mourir ? » Je pense à ce qu'il me disait de sublime là-dessus, je me répète, sans pouvoir comprendre : « Pourquoi est-il mort ? »

Edmond Jaloux.

A GEORGES DUHAMEL Cette confession de midi.

Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser ! F. Delacroix, Correspondance.

— «A bientôt, mon fils.

— « Adieu, mon père. »

Les deux hommes s'embrassèrent, et Jean fut seul, avec sa douleur, dans le vagon inondé de soleil. Le train s'ébranla, bientôt il se rua à travers la campagne, vers plus d'air et plus de lumière, et Jean, malgré l'immense clarté, ne pouvait s'arracher des yeux les souvenirs horribles.

C'était ainsi, il n'y avait plus rien à tenter, son âme gisait là-bas dans un caveau humide, sous la terre gluante ; et lui, dont la volonté droite avait toujours soumis tout instinct et toutes idées, pour la première fois il s'avouait vaincu, quelque chose de hideux, de pesant, d'inconnu l'écrasait. Son imagination demeurait sans

forces. Désormais, il y aurait, dans son existence, cette cassure brusque, cet irréparable malheur, plus puissant que ses conceptions harmonieuses, terrible au milieu des sentiments de pleine joie dont sa vie jusqu'ici avait toujours donné l'exemple.

Il revoyait la chambre, les flambeaux funèbres, le lit, et la pâle face de Claire, — sa Claire, — ravagée par la maladie, insultée par les cauchemars, frappée par des mains dégradantes. Ces longs jours d'agonie, ces veilles épuisantes tourbillonnaient encore autour de ses tempes martelées, que frôlait un bruissement, un terreux contact de suaire. Est-ce possible ? Est-ce possible ?

■ — « Le Mal est laid autant qu'impitoyable. Le Mal... »

Il ne pouvait le concevoir. Acharné à lui trouver une figure, il ne rencontrait que l'abîme. Dans les rayons, qui, de tous côtés, ruisselaient, un vide noir, un noir silence répondaient seuls, au fond de lui. Et sur ce néant, selon le rythme énervant

du train, le blanc cadavre de Claire apparaissait, disparaissait. Alors, il comprenait que la raison, à certaines heures, ne peut plus rester calme, haute au milieu de l'être, comme la plus sûre colonne, l'autel du temple : la beauté est impuissante à tout guérir, l'homme n'est point parfait, la science est un mythe, et les plus robustes, à ces moments arides, pour tout oublier en s'enivrant de folie, recourent aux prières et laissent la consolation crépusculaire, la religion envahir les ruines.

Mais Jean résistait encore, sa vie avait eu jusque-là un tel élan de franchise et d'allégresse, un tel épanouissement d'amitié et d'amour que la douleur pouvait aujourd'hui la foudroyer, pas plus que la révolte, la mélancolie n'y trouvait aucunes prises ; il ne savait que faire de sa souffrance. Ses jours étaient désorientés : la lente tristesse, qui devient vite une habitude où se complaisent les faibles, ne s'y répandrait jamais. Il ne saurait jamais se plaindre. Il sentait bien que sa joie était morte, mais comprenait-il qu'il souffrait ?

Depuis trois jours, il fuyait la maison, et l'obscurcissante vision raccompagnait ; il ne regardait rien, tout, par les rues ou les chemins, lui rappelait une heure de bonheur; là, ils s'étaient assis, ici, un soir, ils s'embrassèrent ; partout, devant cette église, cette fontaine ou ce libraire, partout, ils s'étaient souri, ils s'étaient aimés, et il revenait dans la chambre vide. Les volets étaient clos. Le grand lit pâle, la forme indistincte... Et avec une frénésie désespérée, avec des sanglots et des cris, il l'étreignait. Malheureux !

Ce corps d'amour, ce cœur parfait, cette intelligence, il leur avait tout donné, il s'était en eux jeté avec ivresse, et tout cela n'était plus, de leur être enflammé, il ne restait plus que des vêtements et sous la terre quelque chose qui jamais plus ne se représenterait à la face du jour, dans son frémissement, la pulpe de son immortalité.

— « Le corps glorieux ? l'âme immortelle ? »

Lorsque Jean faisait un effort pour

connaître ce qu'il y a de magnifique dans la mort, pour tâcher de percevoir ce qu'invoquent les psaumes et la pénitence, il ne trouvait, après de longs errements, qu'une pâle lumière à l'intérieur de luimême, au fond de sa désolation, une mer flottante, et toujours, comme roulée par les propres vagues de son sang, une neigeuse statue, un étincelant cadavre que, sur cette plage sans nom, baigné de larmes, il reconnaissait avec stupeur. Puis une ténébreuse masse inconnue, traversée d'éclairs rapides, déchirée par un feu soudain, emportait tout, et lui-même. Il s'éveillait. La mort n'est belle que par l'espoir des renaissances dont l'enrichissent nos rêveries, et pourtant jamais un être ne survit un moment identique à ses songes, à chaque instant, tout se disperse, tout de nous disparaît ; il n'y a de splendide et d'à peu près sûr que le sentiment universel, la vie unanime, tout vient d'elle, tout y retourne, et les sages sont ceux qui participent, par une inépuisable méditation, à la large pensée du monde. Jusqu'ici,

Jean connaissait cette communion, il pouvait tout chérir à travers les membres, le visage, les mots, les baisers d'une femme ; la blanche forme de Claire n'était-elle pas sa sagesse incarnée ? Il l'appelait en souriant sa catégorie de l'idéal. Elle l'avait sorti de sa pesanteur et, par elle répandu, plus léger, plus vivant, à travers les pays et les livres, son égoïsme cédait à la tendresse ; sous tout paysage, sous toute idée, il percevait une présence, c'était sur une bouche ardente qu'il épousait l'élan du monde...

Etendu sur les coussins du vagon, Jean pleurait. Le soleil inondait à flots son corps indifférent. Il ne sentait ni la chaleur ni les mouches. Une haleine de charbon assombrissait son visage trempé de sueur. Par la portière, confusément, à travers la buée de ses larmes, il devinait des pins, des roches et le ciel, une vague plaine où l'on moissonnait, un mont triomphant, des maisons roses, et le ciel toujours, bleu, tranquille, sans nuages, la clarté. Derrière la boiserie, un homme chantait. Toutes

ces choses naturelles se fondaient, loin de lui, devant ses regards, dans le cadre étroit de la portière, en un seul être vivant, massif et grandiose, qui se déroulait et courait avec les voitures, et Jean essayait de se lever pour le mieux connaître, mais la douleur l'abattait de nouveau, et l'âme ouverte, l'œil stupide, il restait au soleil comme assommé, n'éprouvant plus qu'une volupté triste à songer qu'il mourrait un jour, lui aussi, et qu'il ne saurait plus rien des champs, ni des trains, ni de rien. Derrière la boiserie, l'homme riait.

Au village, ses amis l'attendaient. Il les avait prévenus d'un télégramme, la veille. Après les devoirs rendus à la morte, au retour du cimetière, au moment de le quitter, ils lui avaient offert l'hospitalité.

— « Avec Thérèse, lui avait dit Pierre, tu seras encore un peu avec elle. Elles s'aimaient tant !»

Il avait d'abord refusé, comme jaloux de laisser partager sa souffrance. Farouchement, il n'en voulait nourrir que lui

seul, lui et le souvenir qu'il essayait déjà de modeler à travers ses sanglots. Et brusquement il s'était décidé. Il venait, fuyant la ville, la chambre, avec l'idée d'errer en liberté, à travers les roches, de revoir la mer, de pleurer seul, tout son saoul, dans l'été, sous les arbres... Une vague reprise de son imagination l'émouvait, à se découvrir lui-même si malheureux, et puis l'envie de causer de Claire avec des âmes qui l'avaient connue et comprise.

Ils s'embrassèrent, en silence. Thérèse et son mari chérissaient Jean plus qu'un frère. La plupart du temps, avant le malheur, leurs deux ménages vivaient en commun, tantôt chez l'un, à la campagne, tantôt chez l'autre, dans cette riante villa du vieux faubourg que le veuf fuyait aujourd'hui.

Ils avaient beaucoup voyagé aussi, découvrant les musées, les philosophies ensemble. Ils ne faisaient qu'une même famille spirituelle, la passion des mêmes Idées les unissant mieux que les liens du sang. Ils s'aimaient, pour ainsi dire, en

Dieu. Maintenant, sous les acacias de la petite gare, tandis que le train s'éloignait, les trois survivants ne pouvaient que sentir leur inquiétude battre dans cette grande lumière, comme une chose tout à fait misérable. Ils restaient, — dans cette vigoureuse chaleur qui découpait cruement les ombres bleues, — pâles, angoissés. Ils n'avaient rien à se dire. Claire était morte ! C'était un sentiment inconcevable. Eux, qui n'étaient habitués à voir dans les choses que leur fleur de joie, la destruction les trouvait désarmés. Ils ne parvenaient pas à réaliser cette sensation de la mort. Ils se rappelaient la beauté de Claire, la sérénité de son amour, — et de tout cela que restait-il ? Des souvenirs menacés en eux. La douleur, l'admiration, je ne sais quelle fervente détresse agrandissaient les actions, sublimisaient les faits passés. D'instinct, ils embellissaient les détails de l'existence courante, pour posséder en eux plus complète l'idée de la disparue. Ils en achevaient l'âme. Inconsciemment ils ajoutaient quelques traits à la figure

de gloire qu'ils s'en faisaient. Et plus ils s'éloignaient d'elle, plus ils croyaient s'en rapprocher. C'est ainsi que se créent chez les peuples les divines légendes. Ils exaltaient Claire morte à la manière des héros. Ils prêtaient de leur vie à quelque ange que leur adoration imaginait, aurait voulu plus vivant qu'eux trois. Ses deux hôtes regardaient Jean avec cet attendrissement qui suit toujours les hautes péripéties et les catastrophes, et lui était à côté d'eux comme un naufragé qui retrouve des parents. Ils s'étaient étreints. A grandes houles, un Jean nouveau naissait en lui. La caresse avait suffi pour mêler les eaux profondes de leur émotion.

Tandis que, toujours en silence, ils gagnaient la maison, qu'on apercevait de la route entourée de lauriers, la petite fille de Thérèse, dans l'allée de chênes, accourue, le cœur gros, baisait à tout moment la main du grand ami blessé. Cette enfant, fine et nerveuse, éveillée à l'excès, percevait confusément la majesté de la souffrance, et dans son âme exquise, troublée

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par le drame des autres, spontanément, elle avait trouvé le geste quasi sensuel de la consolation.

Devant un bois de pins, la maison blanchissait, toute gaie dans l'odeur des lauriers, au sommet du coteau ; avec son balcon de pierre, le puits, le figuier provençal, sa terrasse accueillante, elle regardait, à travers les oliviers, le village et la mer ; à droite, sur une colline nue, un clair cimetière reposait sous des cyprès.

Pour distraire Jean de son chagrin, ses amis le recevaient d'une façon charmante. Thérèse n'avait pas oublié qu'il était sensible au décor de la table. Il avait, dans un de ses poèmes, somptueux comme une toile de la Renaissance, décrit naguère la pompe et les ardeurs d'un banquet olympien, dressé le long d'un port ; et les hauts talons, les ombrelles, les soies, tout l'attirail moderne s'y mêlait aux caresses des dieux. Il était tout entier sensuel, et ne concevait jamais rien, même le problème le plus délicat, sans le secours de larges images matérielles. Il avait le don

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charnel des images. Son intelligence, toute païenne, ne se séparait jamais de la réalité. Ses amis s'en étaient souvenus.

— « Si quelque chose, avait dit Thérèse, peut le rattacher à la vie, c'est la poésie, et la sienne, celle qu'il trouve dans toutes les fonctions ennoblies du sommeil et de la nourriture.. Ah ! s'il pouvait s'apercevoir qu'il mange ou qu'il se couche, il serait sauvé ! »

Aussi la table était-elle mise sur la terrasse, dans les derniers rayons. Elle embaumait. Elle scintillait. Des abeilles s'abattaient au milieu des cristaux, une brise légère soulevait par ondées un coin de la nappe, les fruits choisis prenaient une carnation de fête, le soleil diamantait les vins. Sur le chemin de guipures, de lourdes gerbes, dans de vieilles faïences villageoises, empanachaient de fleurs les pampres qui les reliaient entre elles. Les bougies ne brûlaient pas encore. Thérèse, en toilette mauve, les bras nus, attentive à tout, n'eût pas voulu paraître heureuse. L'heure était victorieuse, et ses narines

qui palpitaient aux parfums partout répandus, ajoutaient un frémissement de plus au plaisir qui, comme malgré elle, respirait sur toute sa face où éclatait la vivacité de ses grands yeux. Même triste, elle ne pouvait que sembler joyeuse, tant son corps se livrait de lui-même au bonheur d'être en vie. Et ce soir encore, quoique son âme fût déchirée, n'avait-elle pas l'air d'une parfaite amoureuse qui, pour la première fois, vient de s'abandonner aux baisers ? C'était son air habituel. Tout ce qu'elle pouvait tenter, c'était de manger en silence comme pour condamner en l'étouffant le charnel mystère qui s'échappait d'elle toute.

Malgré l'ennui qu'elle avait d'ainsi les voir silencieux et de les savoir tristes, la fillette essayait de sourire, ses beaux yeux attentifs interrogeaient son père. Pierre de loin en loin disait une parole grave. Le soir tombait, les roses s'alanguissaient dans l'ombre, les bruits familiers venaient du village jusqu'à eux et sur la colline, le blanc cimetière, rosissant au coucher de

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l'astre, semblait, sous les sombres cyprès, comme une couronne oubliée que le vent, dans un soir pareil, emporterait des rochers à la mer. Thérèse, attendrie, regardait en rêvant le faîte exalté et les tombes indistinctes. Le couchant ne rayonnait plus au dessus des arbres. Elle retenait ses larmes. Une feuille qui frôla sa joue la rendit tressaillante. Les oiseaux se taisaient. Elle fit allumer les flambeaux. La nuit vint tout d'un coup.

— « Voilà les étoiles, dit Pierre. »

Cette parole leur fit involontairement chercher quelqu'un. Sur le chemin, un troupeau passa. Le pâtre chantait en marchant, le bruit des bêtes et la voix de l'homme se mêlèrent, et peu à peu se fondirent, absorbé dans le magnifique murmure du soir.

Alors, lentement, Jean sortit de sa douleur, étonné, muet encore ; ses vrais yeux s'ouvrirent, il vit des fleurs sur la nappe, il aperçut distinctement le visage de Thérèse, la douceur de Pierre, la fillette, tous les charmes du service. Il vit

la maison et les arbres. Il parla. Un flot de sensations voulut s'échapper de sa bouche. La nuit ne l'oppressait plus. Le goût des fruits, l'ardeur du vin, la joie des nourritures lui coulaient dans le sang. Il chercha, il trouva les mots pour le dire, et tandis qu'il parlait, surpris d'être semblable aux autres hommes, il caressait les cheveux de la petite Hélène. Mais brusquement, dans le vide de tout son être, avec effroi, avec horreur, il perçut un sentiment répugnant, il éprouva soudain la sensation irrésistible que sauvagement, terriblement, toute sa chair désirait Thérèse. Il n'essaya même pas de lutter. Au contraire, il subit, il prit un plaisir âpre à s'abandonner à son désir. La souffrance, depuis trois jours, avait tari ses forces. Il était dans une de ces minutes creuses où quelque folle intuition, brusquement surgie, peut emporter d'un coup l'être désemparé. L'égoïsme charnel maîtrise alors affections et idées. L'amour carnassier, dans l'homme, ressuscite la bête. Crut-il trouver une diversion à sa douleur ? Un

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moment, voulut-il à tout prix sortir de cet esclavage, de cette splendeur noire qu'il n'avait pas choisie, se recréer fort et libre ? Il avait l'habitude de jouer avec les images, de posséder tout l'impossible en elles. Mais non, il n'imagina rien, il ne voulait rien, il suivit son instinct, et oubliant tout, lorsque affectueusement, après le café et les liqueurs, Thérèse l'eut entraîné près du puits, derrière les lauriers, sous les hauts pins qu'ils aimaient, afin de lui parler, seule un moment avec lui, de la morte et de leur passé, avec ces mots dont les compagnes ont le secret consolateur, Jean, ivre et pâle, n'écoutant plus, laissa ses mains fiévreuses errer contre la robe de la jeune femme étonnée. Et vaincu par une douleur atroce qui desséchait sa gorge, une chaleur qui emplissait ses tempes d'un noir fourmillement, affolé par une soif bourdonnante, tout d'un coup, brutalement, il la poussa contre la margelle et sans savoir, il lui appuya sur la bouche un baiser inexplicable.

Thérèse, crispée, défaillit sous cette ca-

resse, de sa main violente, elle pétrit une rose, dans toutes ses veines, tourbillonna un amer délice. Jean la regardait, elle recula, et le sang du malheureux s'apaisa, il vit les collines baignées de lune, il entendit les vagues de la mer cachée par les arbres. Dans son cœur étonné, naissait une ivresse tranquille. La fille de Thérèse courait en jouant devant la maison. Pierre lisait sous la lampe. Un vent tiède et léger courbait à peine le front des oliviers et venait mourir sous les pins ; et le misérable s'affaissa en sanglotant dans l'herbe, moins beau que la nuit, aux pieds de la femme bouleversée, dont les yeux de martyre cherchaient inconsciemment vers les astres l'explication du mystère, de la douleur et de l'amour.

Jean ne put dormir de la nuit. Avant l'aube, il était debout. On ne l'aurait pas reconnu, tant il avait le visage hâve et ravagé. Il avait lutté longtemps contre un désir absurde, et maintenant, à genoux dans l'herbe, les mains crispées contre la margelle du puits, à la place même où

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s'était appuyée Thérèse, il baisait la pierre et comme un fou, il éprouvait d'infâmes délices à pleurer là, à frotter sa bouche contre cette dureté. Le matin vint. Les oiseaux pépiaient dans les arbres. Dans le ciel pâle, les étoiles moins larges semblaient chassées par un vent plein de roses. Le jour naissait en écrasant des fleurs délicieuses dans les plaines du blanc matin levant. Le soleil empourpré flottait comme un être. Les brises lustrales passèrent. Sur la colline, le cimetière s'éveillait joyeux sous les cyprès encore sombres. Il y eut une minute d'or ; les oliviers, la maison, le puits, tout flamboya.

Jean, debout soudain, fut baigné, lui aussi, trempé des pieds à la tête, purifié par ce flot baptismal de douce gloire.

Il entendit chanter toutes les sources de la campagne, frémir les feuilles, jouer les oiseaux, il vit la mer. Ebloui par la solennité du grand paysage pur, dans cette heure ardente, il eut honte, il baissa la tête. Claire au fond de lui se levait avec la lumière, il la contempla, réalité incor-

ruptible ; et naturellement, avant de cacher sa face entre ses mains, un grand cri jaillit de sa chair, entendu de lui seul, et toute son attitude, durant ce moment où il reprenait possession de sa conscience, fut comme une action de grâces échappée de son humilité > à travers tout son corps, vers le soleil levant, la plaine lumineuse et Claire immortelle, souriant dans le jour. Il se coucha dans l'herbe, étendu sous les pins. Il ne voyait plus rien, il sentait seulement ruisseler le monde à travers lui, un abîme de fraiche clarté où roulaient en larges vagues cadencées, tantôt des oliviers, des nuages, des eaux, tantôt de hautes roches, une maison, des fleurs, un puits. Sa raison, délivrée de tout, libre et sereine, se mouvait au dessus de ces choses, elle méditait fervemment, pénétrant dans un air éclatant, qu'elle avait ignoré jusqu'alors ; de là, elle découvrait jusqu'à d'invisibles limites un univers conquis, lyrique, heureux et pacifique, une route droite y indiquait les actes à accomplir. Jean avait atteint le sommet de

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son destin, il touchait au point où la vie et la mort n'ont plus aux yeux de l'esprit aucune signification égoïste, il avait toutà-fait oublié l'étroit espace où se meut l'âme seule d'un homme, il était comme un battement dans le cœur de l'être, et lorsque Pierre le trouva là, alors que depuis longtemps s'étaient effacées les dernières étoiles, le soleil éblouissant déjà tout l'azur, Pierre le réveilla, car ainsi couché, les yeux clos, loin de tout, il paraissait dormir.

— « Je vais peindre, lui dit son ami... » Grand, brun, bien fait, vêtu de velours marron, il portait sa boîte à la main, son chevalet sur le dos. Quel magnifique exemplaire d'humanité ! Sa face puissante, ses regards consciencieux exprimaient la joie robuste que donne l'habitude du travail. Il respirait la santé tranquille. On lisait sur ce beau visage la sûre maîtrise d'une âme passionnée, par une aristocratie sans défaillances. Le bonheur, l'amour de l'ordre, le sens de la beauté devaient fleurir, qualités naturelles, en

un cerveau si bien nourri. On s'en apercevait tout-de-suite. La dureté du front adoucie par la sensualité de la bouche, on voyait bien qu'une volonté aisée liait tous les jeux de cette physionomie ardente, un mouvant sourire y flottait constamment, comme pour mieux traduire la bienveillance et l'accueil à toutes les choses profondes ou charmantes qui entraient sans effort dans l'imagination toujours ouverte de l'homme qui souriait et regardait ainsi. Il abaissa ses regards sur Jean étendu à ses pieds, Jean, qui, abandonné, sans forces, livré à des sentiments si contraires, les cheveux et les vêtements en désordre, semblait se recroqueviller dans l'attente d'une souffrance nouvelle.

— « Je vais peindre, dit-il. Viens-tu avec moi ? Dans un coin de la crique, j'ai trouvé un motif où éclate toute la dure victoire des éléments. Je crois que je le tiens. Ce paysage est comme un morceau de nous. Il a des lignes rouges qui saignent vers la mer, comme une âme écorchée...

En peignant, je crois faire l'anatomie de

quelque volupté atroce, de quelque vice magnifique et défendu... »

Il avait parlé d'abondance, mais Jean, coupable, pour la première fois cherche un sens détourné dans les paroles de son ami. Il sourit faiblement.

— « C'est ta manie, fit-il lentement, de voir une relation entre ce que l'homme pense et ce que la nature manifeste... Mais comme Courbet ou Rubens, la nature est une brute. Si elle peint de si beaux paysages, crois-moi, c'est qu'elle ne pense à rien. »

Jean, comme Pierre, se faisait d'habitude la conception exactement opposée des choses. Comme il souffre, songea Pierre, et croyant trouver un biais pour le tirer de sa prostration :

— « Viens, dit-il. C'est l'heure de ma toile. Accompagne-moi. Nous causerons, si tu veux. »

Jean hésitait, mais il se dit que Pierre soupçonnait peut-être quelque chose, et étrangement, il ne savait plus bien luimême quoi ? Il lui jeta un pauvre regard

craintif. Il était bien là, dans cette herbe !

— « Je te distrairai, dit-il.

— « Allons donc, répliqua Pierre. Tu sais combien j'aime à causer en peignant. Cela redouble mon activité, ou plutôt la rend plus sûre. Ma fièvre se dépense en paroles, et je reste ainsi plus calme au fond de moi... Tu as en quelque sorte raison lorsque tu traites les peintres de brutes, oui, mais ce sont des brutes divines. Rien ne peut détourner de notre toile et de notre paysage, lorsque nous peignons, cette sorte d'attention surnaturelle, oui, qui brûle au fond de nos yeux, nettement séparée du reste de notre pensée, semblet-il, et pourtant résultat, j'en ai conscience quant à moi, de toutes mes méditations, d'un long labeur et de ma vie heureuse. Au contraire, tout m'excite lorsque je travaille, et causer plus que tout. Vienstu ? »

Jean suivit son ami. Il ne pensait pas à Thérèse, il ne songea même point à demander des nouvelles de la jeune femme.

Il ne pensait pas à Claire non plus, mais

il sentait en lui comme une auguste présence, une mystérieuse blancheur qui Thabitait, qu'il ne discernait point en une forme nette, mais qu'il savait confusément être avec douceur l'idée bienheureuse de la disparue. La marche d'ailleurs lui faisait du bien, calmait sa fièvre, paraissait renouveler son sang. Il goûtait l'air du matin par lentes gorgées rafraîchissantes. Il trempait, en allant, ses mains dans les feuilles des bosquets. Une sorte de pénible sourire naissait sur sa face accablée.

Ils passèrent devant une auberge, une maison basse et longue, où pendait, au dessus de la porte, en guise d'enseigne, une branche de pin roussie au soleil.

Entre le mur et une claire-voie de cannes sèches, il y avait deux ou trois tables et des bancs de bois.

— «J'y songe, dit Pierre. Tu n'as rien pris, ce matin, encore... »

Ils s'assirent un moment. L'hôtelière, grasse et lourde, qui connaissait le peintre, eut quelques bonnes paroles avenantes et

respectueuses. Des rouliers s'attablèrent à leurs côtés. Les chevaux, sur la route, entre les brancards, secouaient leurs bonnes têtes, et l'un d'eux, allongeant son cou vers les hommes, roula de grands yeux tristes, sous ses œillères, puis hennit, en découvrant ses grosses dents. Une étrange sympathie émut Jean. Il se leva, alla flatter la crinière poussiéreuse, et il demeurait là, le long des flancs palpitants de la bête, tête nue, au soleil.

— « Etre un pauvre cheval, songeait-il confusément. Pourquoi lui et non moi ? »

Pierre lui prit le bras. Ils repartirent. Maintenant, après cette tasse de café bue lentement et dans la compagnie de ces charretiers, simples et débordant de gaieté, il songeait à la fraternité des douleurs et des hommes et que ceux-là aussi avaient perdu jadis quelque mère, quelque femme aimée, et qu'ils continuaient leur travail avec leur indifférente sérénité. Comme le cheval, se disait-il. Mais lui, lui, était-il de leur famille, de leur race ? Ne détestait-il pas la souffrance ? N'était-il pas

un appareil, un instinct, une force de joie, et tout ce qui le détournait de sa fonction ne venait-il pas d'une source impure ? Faire de sa douleur un motif d'exaltation pour les autres, l'intégrer, la soumettre à son organisme... Mais avec la vigueur qui revenait dans ses membres, une grande lassitude intellectuelle envahissait sa tête. Il repoussa ces réflexions. Il était content de ne plus ressentir de fatigue physique. Cela lui suffisait. Il marchait, allègre, savourant le parfum que le café chaud avait laissé dans sa bouche. Et l'esprit léger maintenant, il s'emparait des circonstances du chemin pour ne point retomber dans sa désolation, tout l'enchantait comme s'il fût redevenu enfant, les arbres, les charrettes qu'ils croisaient, la poussière, les oiseaux. On l'eut pris, à le rencontrer, pour le compagnon joyeux de naguère que tout exalte. Au sein d'une matinée si belle, la jeunesse de son corps reprenait-elle ses droits sur la torture de sa pensée ? Ce qui restait de sain en lui, la puissance

du sang, la force de la chair, les muscles bien nourris, l'élan de l'être qui, pour persister, veut s'accroître, qui veut vivre aujourd'hui mieux qu'hier, sa vraie pulpe, la fleur de l'existence enfin revenait au dessus, — mais inquiète, tremblante encore aux menaces errantes, aux souffles de l'air et comme colorée d'une grâce mélancolique par tant de larmes versées.

Pierre se réjouissait de cette éclosion que son amitié bénissait d'un sentiment admiratif et que sa psychologie de peintre suivait et enregistrait de minute en minute. Jean, tacitement, puisait un réconfort dans cette fraternité d'âme et de contemplation. Sûr de lui à présent, il voulut s'en montrer reconnaissant à son ami. Il lui dit le charme qu'il prenait à cette terre. Ils traversaient un éboulis de rocs rougeâtres, sous des arbres à moitié desséchés. Un torrent avait déraciné les troncs à demi, et squameux, crispés, dans la pierraille, ils suçaient une sève calcinée.

— « Quels Epictète que ces pins, fit-il en souriant. Je viendrai relire le Manuel

à leur ombre... Quels enragés de vie que ces maigres esclaves, et comme ils ont l'air, dans leur détresse, d'être satisfaits de leur sort ! »

Mais il avait parlé trop tôt. C'était l'ancien Jean qui énonçait ces idées. Le nouveau se sentit mordu au flanc et loin d'envier ces pins, il les détesta sourdement. Ils sont malheureux, songeait-il, ah ! les misérables ! Et il leur en voulait de souffrir. Il ne laissa pas à Pierre le temps de répondre.

— « Ce que ce pays me rappelle le mieux, dit-il, c'est l'art de Valéry. Une idée qui se fige en un cristal brûlant... Il me semble parfois qu'on ne peut aller plus loin, dans l'éther de l'être, que ne l'a fait Mallarmé. Et parfois, je pense que ces poëmes prodigieux ne sont que la fin d'un âge. Ils annoncent une transition... Imagine la liqueur douloureuse de l'existence versée par quelque Schopenhauer, naître dans ces vases incorruptibles et les fêlant et les faisant éclater en mille morceaux, en mille étincelles. »

Il baissa la tête.

— « C'est ce que je rêve, ajouta-t-il. » Pierre s'arrêta, saisi.

— « Toi ? )>

Son cri lui échappa. Jusqu'ici la volonté de Jean n'avait-elle pas été de traduire en lois précises l'intuition que chacun prenait en l'autre de la justice et de l'amour, ne laissant tomber au cœur d'un poëme le nom et la joie de Dieu que comme une harmonie suprême pour résumer leur exaltation, élargir jusqu'à l'infini le lyrisme naturel de leur pensée.

— « La joie de Dieu... » Il répéta la formule, à voix haute.

Jean tressaillit.

— « Oui, dit-il... Mais imagine, si tu peux, sa souffrance. Quoique, en lui, joie ou souffrance, n'est-ce pas, peut-être, la même volupté ? »

La douleur a d'imprévues secousses.

Lorsqu'elle attaque un être, elle est semblable à quelque incendie qui s'apaise un moment sous les charpentes et les plâtras pour renaître soudain avec une

3o IL Y A UNE VOLUPTÉ

nouvelle et plus impitoyable violence.

Tant qu'ils marchèrent, elle dormit ainsi dans l'organisme du jeune homme. 11 ne la sentait pas couver. Il la nourrissait, en croyant la tromper, avec des mots. Il ne savait pas encore qu'un artiste est maître de sa joie, mais qu'il doit obéir, s'il veut s'en délivrer, à sa souffrance. On s'épanouit, avec son bonheur. Sa douleur, on la subit, heureux si l'on n'est pas dégradé par elle. Mais lui pour mieux la soumettre croyait bon de la fuir. Il voulut porter l'attirail du peintre. Il s'arrêta pour contempler des paysans au travail, battant du blé sur l'aire, vigoureux, dorés dans la poussière de soleil, accomplissant leur œuvre de vie tranquille, plus beaux que des hommes. « L'héroïsme est en tout, allait-il commenter, vois les gestes de ce rude labeur... » lorsque, à travers l'ombre d'un petit bois, la plage se déroula devant leurs yeux, flamboyante.

— « Nous sommes arrivés, dit Pierre.

Est-ce beau ? Quelle merveille va donc jaillir de cette fournaise ?

— « Quelle merveille, répondit Jean, mais celle que tu vas fixer sur ta toile. Heureux les peintres ! Vous pouvez mêler ce qu'il y a de profond et d'inquiet en vous, ce que Dieu y pense, aux lignes flottantes, à la réalité d'un paysage. Et durant des siècles, ce que vous avez éprouvé une minute, des hommes le subiront. On peut transformer nos poëmes.

Insensiblement, ils prennent le plus souvent un sens tout différent que celui que nous avons enclos en eux, Mais toi, voici ce morceau de la. planète. Tu t'en empares. Tu vas le coordonner et l'arrêter à jamais dans son actuelle splendeur. Dire que tu peux le rendre plus beau en le faisant tien. »

Pierre sourit en haussant ses fortes épaules.

— « Allons ! dit-il, une minute, oui.

L'homme n'est rien qu'une minute, le plus torpide éclat de cette inconscience enflammée qui rêve devant nous. Voilà le tort de la peinture, voilà le tort de l'art. Il immobilise. L'immobilité, c'est la mort.

Ah ! que nos toiles n'évoluent-elles ? Qui trouvera le secret de peindre le mouvement du monde dans toute son ampleur.

A chaque instant, tout se transforme, une nouvelle naissance entraîne une intuition plus belle ; il n'y a que nos toiles qui restent stériles, immobiles, identiques à ellesmêmes, lorsqu'elles ne s'assombrissent pas, lorsqu'elles ne se désagrègent pas, lorsqu'elles ne tombent pas en sales lambeaux.

— « Mais, dit Jean, c'est dans le regard des autres qu'elles suscitent une perception plus haute. Elles créent des sensations plus rythmiques. Pour les pauvres yeux sans puissance, elles ordonnent le monde des couleurs selon des idées, des symboles presque divins, et par là, elles amènent à penser tant de simples âmes qui, sans elles, seraient demeurées toute leur vie à chérir l'ombre. Et puis, elles ont, en nous, une existence sans cesse renouvelée par l'apport des générations neuves.

— « J'y réfléchissais au même instant, répondit Pierre en souriant. Je ne suis pas

pessimiste. Et c'est justement pour cela que je peins... Et puis, il y a le cinématographe ? Et lorsque le cinématographe aura trouvé son Shakespeare et sonMichel- Ange, la peinture entrera dans une ère que nous ne pouvons même pas soupçonner aujourd'hui... Des Tintoret, des Delacroix, des tons trempés de musique, en mouvement. »

Il cligna des yeux vers la plage.

— « Dieu est un fameux metteur en scène, en attendant. »

Il établit son chevalet devant une rouge falaise embrasée par le jour, dominant la mer comme un bûcher, comme un trône.

On eût dit que les roches brûlaient. Elles pétillaient d'étincelles. La mer fumait. Par places, l'eau toute blanche jetait l'éclair des cuirasses. Les pins tordus, éblouis, calcinés, se consumaient dans l'attente du vent. Les troncs, poisseux de résine, craquaient, écaillés, sous l'étreinte de mains invisibles. L'ombre, écailleuse elle aussi, semblait haleter. Dans les hautes branches, les cigales frémissaient, en un long gémis-

sèment, une vibration écrasée ; une sorte d'encens s'échappait vers l'azur. Le soleil planant était seul maître de la terre et des eaux. Le ciel intense éclatait partout avec la force des choses violentes. Il avait la splendeur d'un dieu. Mais, au dessus de lui, au dessus de l'air, on devinait un embrasement tranquille, une région de feu suave, un lieu de délices ondoyantes, l'éther.

C'était là que s'en allait la pensée de Pierre. Il peignait avec ivresse. Penché sur le chevalet, le front trempé de sueur, les mains enthousiastes, il priait la nature avec toutes les forces de ses yeux grands ouverts. Devant lui, sur la toile sonore, naissait quelque chose de victorieux, de rapide, de sûr, plus opiniâtre que les rocs, plus condensé que le soleil. Au bout du pinceau, l'être des pins révélait son essence même, et la mer, tout à coup, au milieu des couleurs, se développa dans une courbe transfigurée. Elle était là, sous un firmament encore à naître, arrêtée dans une pensée immortelle. Sur la toile éclatante,

dans cet espace étroit, au bord de l'éther et le reflétant, l'âme entière du chaud paysage s'exaltait-, plus proche de Dieu.

Jean, couché sur le sable, ne prêtait aucune attention à l'enivrant labeur, lui qu'eût passionné naguère chaque ton, chaque empâtement. Egoïste comme un malade, il ne se repaissait plus que de lui. Rien ne le touchait plus du monde des vivants. Les ondes du désespoir couraient de nouveau dans ses veines. Il s'en abreuvait, n'ayant plus le goût de nourrir son cœur de la richesse de ce ciel, de l'été de ces eaux. L'immensité du lourd paysage l'avait rejeté en lui-même. Il était sombre, dans tout cet éclat. Sans mouvement, comme un cadavre, il se laissait manger par les mouches. Pierre avait bien essayé de renouer la conversation avec lui, de le tirer de sa torpeur. Il n'avait répondu que par monosyllabes, inattentif, lassé, repris par sa douleur depuis qu'il était tombé là, pareil à quelque animal blessé, dont la morne masse n'est traversée que par le désespoir de la vie qu'elle perd. A peine

gardait-il une apparence humaine. Parfois il crispait ses mains Tune dans l'autre, tordant son corps. Tout le douloureux incendie le dévorait de nouveau. L'intérieure blancheur avait fui. Un sang noir fourmillait dans ses veines. Il était épuisé de chaleur, il avait soif et il n'aurait pas voulu boire, il appelait le sommeil et, les yeux fixes, il attendait en vain le bienfait d'une reposante caresse, il ne voyait au loin que la mer brasillante, la vie en feu, et, enfoui dans ce sable, les genoux rompus, les bras brisés, la poitrine suffoquée, pareil aux pins, il aurait répandu toute sa sève au prix d'une bouffée de vent à travers ses cheveux.

Pierre qui levait la tête pour encercler l'étendue d'un coup d'œil, l'aperçut ainsi, atrocement douloureux.

— « Tu es mal, Jean, dit-il, tu souffres. Tu dois avoir la fièvre.

— « Non. Laisse-moi.

— « Veux-tu que nous rentrions ?

— « Non... Ici ou là-bas, qu'importe... Tout m'est égal. »

Mais il revit la maison, il vit la robe de Thérèse. Avec une âpreté nouvelle, l'afflux passionné de la veille lui remonta aux tempes. Sa tête vacilla. Il allait revoir la jeune femme. Ils allaient s'asseoir à la même table. Ils parleraient. Ils se reverraient. Ils se verraient. Son imagination, douloureuse et surexcitée, avait trouvé sa vraie pâture. Sa honte fermenta. Ses yeux erraient sur les sables, et les cailloux scintillants, la poussière jaune allumaient en lui des rêveries hallucinantes. De sourdes et folles analogies associaient à son désir les couleurs fauves du visage. La jeune femme, à travers cette poussière, lui envoyait son fantôme, une forme qu'il ne pouvait pas bien saisir, qu'il devinait, qu'il entrevoyait un moment, là-bas, près des vagues et qu'il sentait soudain écrasante en lui. Elle ne le quitta plus. « Thérèse est rousse, Thérèse est rousse », disait en lui une voix obstinée avec une excitation croissante. Il se rappela que l'odeur des vierges rousses entraînait une volupté particulière chez la plupart des

hommes. Toute la jeunesse de Thérèse l'enveloppait avec l'air brûlant. Il croyait que Pierre allait entendre craquer ses os. « Thérèse, Thérèse. » Ce nom prenait un goût de fruit, de bête sauvage. « Thérèse. » Elle avait une chevelure cuivrée, ses cheveux devaient avoir un parfum semblable à leur teinte. Du blé fauché. Un parfum semblable à leur teinte. Quant elle est nue, sur son corps, il doit frémir par endroits des lueurs dorées. Ces chairs d'or sont chaudes et sombres, enfermées sous la robe. Et pourtant, la blancheur de la gorge éclate comme celle des genoux, comme celle des cuisses. Le ventre est encor petit. « Thérèse, Thérèse. » Les mains comme des flammes brûleront, déchireront la robe. L'étoffe lacérée laissera voir les lieux sacrés de la chair. Un grand lit saccagé. « Thérèse. » Et brusquement une autre voix intérieurement jeta un nom inconnu. Il vit Thérèse et Claire qui cousaient en brodant, sous la lampe, puis il resta un long moment sans plus rien comprendre, sa honte

haletante, l'imagination et les yeux vides.

— « Décidément, rentrons, dit Pierre.

— « Non, répondit-il rageusement. » Et sa pensée meurtrie s'attacha à revoir

les cheveux noirs de la morte se mêler au diadème d'or, aux cheveux vivants de Thérèse, et de toutes ses forces, toute sa volonté tendue dans le même désir, il eût voulu voir soudain la femme de Pierre arriver à l'improviste pour sentir, même de loin, elle debout, lui toujours couché, le souffle de Claire sortir peut-être des lèvres frémissantes de Thérèse. Son cœur appelait Thérèse à grands coups sourds. Art sacrilège ! Il eût voulu s'halluciner sur une double image, retrouver l'adorée perdue sur une jeune chair vivante, aimer encore, malgré la mort, jusqu'à posséder les deux femmes dans une même étreinte. Ses yeux s'injectaient d'un feu sombre. Depuis trois jours, la douleur avait enivré cet homme au point d'en faire un être sans raison, abandonné à la chaude matière, et prêt à rompre dans une folle minute l'œuvre de volonté, l'œuvre d'amour, or-

gueil de toute une vie. Ses ongles griffaient le sable. La sensualité battait dans son pouls avec rage. Comme le lourd soleil au dessus du paysage, elle régnait dans ce corps sans conscience, elle chassa tout à fait le pâle fantôme de l'ancienne tendresse, elle écrasa à travers cette chair labourée, désorbitée, faite sienne, les souvenirs élyséens, les mélancolies, les fugitives affections. Ce fut comme une dalle de braise retombant sur de blanches roses, un vantail de tombe sur lequel un mauvais ange pèse. Mais non, ce fut pire. Les yeux secs, hallucinés, Jean, les pieds enfouis dans le sable, regardait Claire et Thérèse enlacées, se baisant sur la bouche, s'étreignant, s'aimant, et les sanglots débordèrent soudain de sa gorge, sa vision creva, il put pleurer, il allait devenir fou.

Pierre lui prit les mains, le releva, le fit marcher.

— « Nous allons rentrer. Veux-tu venir ? »

Jean se laissait conduire comme un enfant, comme un aveugle ; il répondit

d'un signe de tête. Il allait, les bras ballants. Et Pierre essayait, d'un flot de paroles, de le soutenir, de l'envelopper. Paroles vagues, tâtonnantes, et qui craignaient d'élargir la blessure de l'ami au lieu de l'adoucir.

— « Rien n'est plus tragique qu'une douleur comme la tienne, mon Jean, dans un paysage comme celui-ci... C'est écrasant, ce mélange d'arbres en feu, de roches flambantes, cette lumière et cette mer, quand tout brûle autour d'un homme qui pleure... Te souviens-tu de la maxime de Quinton ? L'héroïsme cesse, où l'effort commence. Mais la douleur n'est pas naturelle. On ne peut s'y abandonner, comme à une jouissance héroïque de l'âme... Ces pins souffrent-ils de la chaleur ?... Il faut surmonter l'amertume.

L'âme ne serait-elle que la conscience de ce que tout l'homme a pu surmonter de luimême ?... Nous t'aimons bien. Songe que des âmes, que tu chéris, partagent ta souffrance... N'es-tu pas obscurément consolé à l'idée qu'elle eût pu te survivre

et qu'entre les bras de Thérèse elle subirait maintenant ta misère ? »

Jean tressaillit. Une horrible palpitation le parcourut de la tête aux pieds. Martyrisante télépathie de l'amitié ! Ils évoquaient, en deux mondes si éloignés, les mêmes images. Mais Pierre poursuivait :

— « Elle est entrée dans le royaume de l'éternelte joie, dans les champs spirituels, dans cet éther que parfois notre art condense, et tu ne l'as point quittée, mon ami. Tu modèleras son portrait ineffable, son vrai visage. Ce qu'il y a de plus pur en toi palpite, en un lieu d'absolue certitude, sur le sein glorifié de Claire. Moi, il me semble, et toi, Jean, ne te semble-t-il pas que tous tes poèmes ont pris depuis une forme, une âme nouvelle ? Ils ont trouvé leur vie définitive. Ils vivent en elle, elle vit en eux... Tiens, voilà le paradis sans doute de nos inspirations, Jean. Mieux que moi tu sens tout cela, je le sais, mais permets-moi, permets à ton ami d'être, à tes côtés, l'écho de ces pensées... Je t'aime.

— « Mon ami, mon ami, balbutiait le misérable. »

Ils avaient dépassé l'auberge, ils approchaient de la maison.

— « Songe à la Justice, disait Pierre. Il n'y a rien d'impur que nos conceptions, il n'y a rien d'impossible en dehors de nous. La raison seule nous limite, et qu'est-elle ? La pauvre chose !... Un cadavre, un corps couché, de la terre, oui, c'est ce qu'elle voit. C'est là que s'arrête l'expérience. La leur, oui. Mais l'expérience lyrique ! Tout se transforme dans l'immense creuset. Te souviens-tu de cette fresque que nous avons contemplée ensemble, à l'amphithéâtre de chimie, à la Sorbonne... Ah ! ce qu'aurait pu faire un grand peintre, d'une telle idée ! Un fleuve de délice et de paix sort de ce torrent de flammes qui roule pêle-mêle les arbres fracassés, les rochers et les morts. Le matras éternel a tout transfiguré. Il n'y a rien d'impur. Il faudrait garder le silence devant l'invincible silence de la mort, et pourtant n'avons-nous pas en nous

comme des presciences mystiques ?...

Elle est joyeuse, n'est-ce pas, tu le sais, nous le sentons. Je sens que tes souffrances servent à la joie de Claire. Purifiée par ton tourment, elle possède, dans une béatitude que nous pouvons à peine concevoir, Tidée immortelle de votre amour.

Tu sais bien que rien ne meurt. Mais soisen sûr davantage. Eprouve tes vérités.

Si tu le peux, rappelle dans ta mémoire les développements implacables de Bach ; avec ces dures et belles formes, retrouve les tiennes, reconstruis ta raison, redeviens le cerveau logique qui faisait notre admiration à tous. Et ne crois pas que je me contredise. Il y a une petite raison, égoïste, stérilisante, et il y a cette logique universelle, cette raison unanime que touche notre intuition, aux heures pathétiques. L'expétience lyrique ! En rentrant, je me mettrai un moment à l'orgue, ou si tu préfères, nous feuilleterons quelque partition ensemble, tu retremperas ta volonté dans l'héroïque éclat de Beethoven. Son désespoir, à lui, a pu ébranler les lois

mêmes du monde. Sa douleur fut parfois plus grande que le Ciel. Mais n'a-t-ilpas enseigné qu'au dessus des sanglots flotte toujours pour les âmes fortes comme une lumière qui tombe des mains mêmes de...

— « Non, non, cria Jean. Je n'entendrai jamais plus de musique. »

Ils se turent. La route chauffée par le midi les absorbait dans son aveuglante blancheur. Qu'est-ce que deux pauvres hommes ? Qu'est-ce que deux cerveaux ?

La poussière craquait sous leurs pas. Les arbres pétrifiés sur le bord de la route ne remuaient même pas au passage de ces deux choses perdues dans l'écrasant éblouissement. Le vêtement noir de Jean, froissé, souillé de sable et de poussière, lui donnait un aspect lamentable ; il eût paru ridicule si l'épuisement de ses traits, la lassitude de la démarche, son air hagard n'avaient pris quelque chose de poignant à côté de Pierre qui s'avançait de son pas rythmique, de son allure sûre. Cet aimant aurait voulu prendre cette loque dans ses bras, contre lui, l'emporter avec douceur.

— (( Ah ! voici un peu d'ombre, ditil. »

Ils allaient s'engager dans l'allée des chênes. Au détour du chemin, entre les troncs, Thérèse inquiète se dressa devant eux. Elle venait à leur rencontre, tenant sa fille par la main. Comme son ombrelle mettait sur sa face un reflet rose, ils ne la virent point rougir. Elle resta un moment devant eux, toute confuse ; et sans rien dire sa bouche débordait d'aveux. Elle portait la même robe mauve. De grands cernes enfiévraient ses yeux. Elle serra la main de Jean, Pierre la baisa sur le front. Les deux hommes embrassèrent la fillette. Hélène se mit à courir devant eux en jouant.

— « Notre pauvre ami est bien mal, murmura Pierre à l'oreille de sa femme. »

Elle tressaillit, et se raidit. Enfin, faisant un effort pour rompre le silence qui l'effrayait aujourd'hui, et comme malgré elle, parce qu'il fallait qu'elle le dise aussi :

— « Jean, dit-elle, nous vous aimons. »

Ils firent deux ou trois pas, et elle répéta plus sourdement :

— « Nous vous aimons... »

Plus que la nuit, certains midis peuvent être tragiques. Une de ces sinistres minutes, un de ces drames de la lumière les enveloppa. Comme si le paysage, autour d'eux, se fut soudainement vidé, tous trois perçurent une affreuse clarté, une lividité brûlante, auprès de laquelle le soleil parut noir ; et comme les deux hommes, émus jusqu'à crier presque, se taisaient à ses côtés, elle entendit une terrifiante Thérèse qui parlait par sa bouche, inconnue d'elle :

— « Venez habiter avec nous, Jean, ditelle. Restez ici jusqu'à ce que vous soyiez mieux. Pierre est votre frère. J'étais la sœur, la petite sœur respectueuse de Claire. Où pourriez-vous aller maintenant ? »

La lividité s'éteignit. Tout reprit sa couleur et sa forme. Ils marchaient.

— « Oui, reste ici, reprit Pierre en jetant un regard reconnaissant vers sa femme, tu as des livres, des cœurs qui te chérissent, tu as la mer, tu pourras errer seul, si ça

te plaît, à travers la colline ou la plage. Il est bon, lorsqu'on est malheureux, de voir se lever le jour ou se coucher le

soleil.

— « Mes amis, mes bons amis, répondait Jean. »

Ils venaient de quitter l'allée des grands arbres, et c'est de là qu'on voyait la maison, la terrasse et se développer de colline en colline l'harmonieux paysage. La maison est toute blanche, devant les pins, au fort soleil. Le puits était d'or, les lauriers dardaient de vertes flammes. Un haut cyprès, que Jean n'avait pas regardé la veille, se dressait, au bord de la terrasse, ferme, sombre ; il se détachait sur l'azur comme une pensée solitaire et lui seul, parmi les reflets bleus qui tombaient de toutes les plantes, jetait sur la terre exaltée une ombre noire, mince et droite.

— « Voilà, dit Jean. Je serais ici comme ce cyprès, voyez.

— « Il est beau, dit Pierre. Son front est plus haut que la maison, il domine tout, le figuier et les pins. Au couchant, c'est

le plus humain des arbres. Ses branches prient, et le ciel empourpré en tire une image d'immortalité. Il semble alors se nourrir du sang mystérieux des justes.

— « Et sa base, dit Thérèse après un silence, est parfumée de roses. »

Ce fut derrière la maison, sous l'ample tente violette, qu'ils déjeunèrent. Thérèse tournait le dos au puits, mais entre la table et le puits, Jean voyait Thérèse. Pour lui pâle, fiévreux, ce repas se changea en supplice. Il n'avait qu'une joie instinctive, celle d'être assis là, sur cette chaise, d'être là et non ailleurs. Il s'étonnait de ne pas trouver au pain, à ce pain, un goût amer, mais l'eau fraîche ni le vin glacé ne pouvaient éteindre le feu de sa gorge, la poussière intérieure qui depuis hier desséchait son être, la tourbillonnante poussière qui, soulevée au fond de lui par chacun de ses gestes, montait à ses yeux et lui ternissait toutes choses. Sur la nappe ajourée, les cristaux, l'argenterie, les fruits avaient beau multiplier leurs carnations ou

leurs éclairs. Il ne les percevait qu'à travers sa brume. On servit les mets sur une couche de fleurs. Il n'y prêta point d'attention. Savait-il qu'il mangeait ? Ecoutat-il les paroles qui se mêlaient aux bourdonnements des guêpes ? Lorsqu'il sortait de la noire solitude où sombraient ses pensées, de cette sorte de tombe morale où s'endormaient ses sentiments, ce n'était que pour voir, comme une apparition ouvrant les portes du cercueil, à la fois mystérieuse et vivante, Thérèse, Thérèse assise devant lui, comme si cela était naturel, assise entre lui et ce puits exécrable, ce puits adorable, à côté de Pierre et d'Hélène. Jean tâchait de s'expliquer la simple nécessité de ces choses, il n'éprouvait plus que Claire était morte, il oubliait qu'Hélène n'était pas sa fille, que Pierre était son ami, il ne recevait qu'une sensation : Thérèse était là, Thérèse, les bras nus, embaumait comme... comme... Et machinalement il cherchait à quel parfum pouvait ressembler le parfum du cœur de Thérèse.

Dans sa tristesse, elle rayonnait. Pierre lui-même, habitué à la présence de cette émouvante compagne, ne pouvait pas ne point suivre et admirer les jeux de la lumière dans la chevelure dorée, la blanche saillie des épaules sous le corsage mauve, et toute cette harmonieuse, cette tranquille et merveilleuse aisance des gestes, cet abandon royal de l'attitude. Pour prendre un fruit, pour soulever une coupe, le bras, la main se mouvaient, d'accord avec le regard, attirant en eux, en une brève ondée, toute la grâce du corps ; et l'on s'attendait, lorsque la respiration du buste allait s'échapper des lèvres, à voir flotter dans l'air une légère clarté.

— « Décidément, il faut que je commence ton portrait, lui dit Pierre. Jamais tu n'as été plus belle.

— « Oh ! non, pas maintenant, fit-elle.

— « La tristesse ajoute à ta force quelque chose d'auguste.

— « Oh ! non, non, reprit-elle... Si tu savais ! »

Elle s'empourpra toute.

52 IL Y A UNE VOLUP'J

— « Fais celui d'Hélène, dit-elle, pour cacher son trouble, en caressant le front de l'enfant. »

Hélène, qui ressemblait à sa mère, était la branche exquise près du rosier épanoui. Et Pierre, lui, faisait un tout vivant, bien établi, un tout solide et pur, que Ton ne peut guère comparer qu'à lui-même. La lumière au dessus d'eux jouait dans les plis de la tente. De loin en loin, une cigale crissait, un oiseau volait, un être vibrait, quelque chose marchait dans la campagne, passait autour de la maison. Jean ne prêtait attention qu'à Thérèse. Avec quelle douceur il imaginait que la nappe frôlait la jupe et les genoux. Une traînée de soleil baisa un moment la nuque de la jeune femme. Elle but pensivement, avec lenteur, un verre d'eau.

— « C'est l'eau du puits, songeait-elle, de ce puits... »

Sous les regards de Jean, elle était lasse. Un vers vague, qu'elle déformait, reformait,

Je me compare aux fleurs injustement écloses,

flottait dans son inquiétude, l'alanguissait, l'énervait. Autour de ce rythme, elle cristallisait un destin douloureux. Elle qui adorait Pierre, de tout son être ! Elle récita le vers à voix haute.

— « De qui est-il ce vers, demandaelle ?

— « De Laforgue, répliqua Pierre. C'est dans cette prodigieuse complainte des formalités nuptiales, t'en souviens-tu ? La musique elle-même n'est pas allée plus loin, je crois, dans la subtile naissance d'un sentiment. Le système de l'être y est saisi en ses plus flottantes racines. Sans l'ironique analyse, on voit se former toute la dramatique extase d'une virginité qui va mourir... Et la grande résolution de l'accord, dans le cri de l'époux,

« Dis,,veux-tu te vêtir de mon être éperdu... »

Il parlait encore, Jean et Thérèse se regardèrent. Un tressaillement, qui leur fit horreur, les unit, par dessus la table, sous les yeux du mari et de la fillette. Mais ils furent seuls à en percevoir le sens cou-

pable. Peuplé de fleurs, de soleil et d'abeilles, bourdonnant de crainte et de perversité, retomba le silence. Toute la richesse des heures voluptueuses était incarnée dans le corps et les vêtements qui moulaient l'âme de la jeune femme, à ce repas servi, en sa magnificence champêtre, pour tirer de son accablement un ami malheureux ; mais voici que dans cet opulent tabernacle de chair rousse se mettait à couver le feu d'une angoisse lente.

— « Jean, fit-elle... » Mais elle n'acheva pas. D'un geste, elle lui montra les fruits. Dès qu'elle pût, elle se leva. Elle servit le café. Elle se mit à marcher. Elle avait l'air de s'intéresser aux massifs, aux cailloux scintillants, elle rôdait sous les arbres. Mécontente, elle chantonnait. Nerveuse, elle semblait épier. Quoi ? Elle enveloppait parfois les deux hommes d'un regard égaré, qui eût pu révéler son trouble, mais Pierre ne prenait garde qu'aux mouvements, à la grâce de la silhouette, aux reflets mauves sur la paille du chapeau de jardin, aux rencontres de la lumière dans

les plis de la robe et la couronne des cheveux. Son œil de peintre s'intéressait à ces détails délicieux, mécaniquement en décomposait les tons, mais sa pensée s'alarmait, toute ailleurs. Près de lui, son ami était si malheureux ! Tous deux, préoccupés, l'un fuyant l'autre qui l'eût, s'il eût osé, pressé contre son cœur, ils achevaient de boire sans plaisir ce café qu'ils savouraient d'habitude et qui dans les tasses ensoleillées noircissait comme sans arôme pour eux. D'un même regard, et comme du fond brusquement étreint de leur prescience, ils contemplèrent Thérèse. Enroulant, déroulant sur ses doigts l'un des longs rubans noirs du blond chapeau de paille, appuyée contre le tronc rougeâtre d'un pin, moitié dans l'ombre, moitié dans le soleil, pleine de ses secrets, mais la face tranquille, elle apparaissait quasi divine.

— « Nous avons peut-être tort de te retenir ici, dit Pierre. »

Jean tourna sa face vers lui.

— « La vue de notre bonheur, tout te

rappelle Claire. Et pourtant il me semble que nous seuls t'aimons assez pour pouvoir t'apporter quelque consolation, quelque faible consolation. »

Jean ébaucha un geste résigné. « Je m'abandonne... Je m'abandonne à tout... » avait l'air d'avouer son attitude navrée, « que m'importe.,. » Et Pierre s'en voulait de se deviner si gauche, de ne pouvoir atteindre son ami qu'avec des regards si maladroits.

— « Ecoute, reprit-il brusquement. »

Mais il hésita un moment encore, puis d'une voix lente, persuasive, fraternelle :

— <( J'ai beaucoup songé, ces jours-ci, à la perte définitive de quelqu'un que l'on aime, et il faut que je te le dise, Jean, de plus en plus je vois que la mort est une chose impossible. Il n'est pas vrai que l'on meure. Nous ne pouvons pas mourir, Jean. Rien ne disparaît tout à fait. Les êtres aimés revivent en nous tout entiers. Claire est en toi avec une puissance, une douceur, une beauté que tu sentiras bientôt. Elle est... une essence pure. Le

catholicisme a du vrai. Une présence spirituelle, va, cela peut se concevoir, cela peut s'éprouver. Et celle à qui nous ne cessons de songer, sa présence spirituelle à cellelà fortifiera, substantifiera tes pensées. Claire que tu aimes se nourrira de toi, tu disparaîtras peut-être en elle, mais elle, jamais, jamais, elle ne sera du néant. » Le coude sur la nappe, le front dans sa main, Jean regardait la terre. Sans bouger, d'une voix sourde :

— « Ce que tu dis là, Pierre, pourrais-tu le peindre, fit-il ?

— « Ah ! il s'agit de bien plus profond que notre art, de l'au-delà de l'art! Cette notion que les hommes cherchent à atteindre de Dieu, c'est par le culte des morts qu'ils la posséderont. Que serait Dieu, je me le demande, tous ces temps-ci, que serait Dieu s'il n'était la vivante, l'éternelle, la définitive communion des âmes. »

Il eut un grand regard de charité.

— « Tiens, Jean, Claire morte et toi vivant en elle, vous êtes plus proches de la divine présence que Thérèse et moi

58 IL Y A UNE VOLUPTK

vivant dans les plus beaux plaisirs de l'amour.

— « Ah ! peux-tu chercher Dieu ailleurs que dans la vie !

— « Et toi, Jean, peux-tu donner à la mort le sens que lui prêtent les pauvres gens qui n'ont pas lu Platon ? L'autre jour, à l'église, ce bon abbé Rivier, durant l'enterrement, a joué à l'orgue un morceau de Mors est vita. Oui, c'était déclamatoire et mesquin, mais un Gounod lui-même aurait essayé de comprendre que la mort, c'est la vie, et toi, tu ne pourrais t'élever jusqu'à la certitude qu'il n'y a ni mort ni vie, mais que le monde existe, que Dieu est toujours, partout, que sa volonté se transforme sans cesse, identique à ellemême, et que nous seuls, en nous séparant de lui par étroit, par impur égoïsme, nous nous vouons au néant, au dam, à la privation de tout bien.

— « S'il est la volonté, qu'il veuille donc pour moi... Ah ! ne plus se connaître, ne plus sentir, ni savoir.

— « Non, Jean. Une fois qu'on est né,

c'est pour toujours. C'est pour ne plus disparaître, mais aller s'augmentant sans cesse, s'unir à tout ce qui unit, à tout ce qui dure. Oublie-toi, oui. Mais que ce soit pour mieux laisser l'universelle foi nourrir ton cœur et ta raison.

— « Mon cœur... »

Pierre ne le laissa pas achever.

— « Ton cœur, dit-il... »

Et le regardant profondément dans les yeux, comme un père un enfant, comme un guérisseur son malade ; « Claire, acheva-t-il lentement, puisqu'on croit que Claire n'est plus, Claire vit dans ton cœur, sur mes lèvres avec le mot que je dis et qui la nomme, dans cette lumière qui nous entoure ; elle vivra tant que nous vivrons nous-mêmes, tant que nous ne serons pas avec elle fondus dans la même divine pensée... toujours. »

La grande forme de Thérèse tressaillit et porta la main à son front. Derrière eux, dominant leur groupe, Thérèse, revenue, les écoutait, debout, attendrie, sentant confusément la beauté de leurs paroles et,

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par l'effort qu'elle faisait pour les bien comprendre, chassant le tourment voluptueux qui, depuis la veille, par ondées mystérieuses, s'incrustait dans sa chair. Ils parlaient de la mort : elle, dont on ne pouvait pas ne pas sentir la rayonnante nudité sous la robe, qu'était-elle, fraîche, robuste, éclatante de saveur et de joie, sinon une source de vie, une fontaine de désirs ; elle respirait l'air de la jeunesse, l'air des étreintes et des baisers ; laurée d'or par ses cheveux, puissante et charmante, avec ses yeux où depuis sa virginité enfuie n'avait jamais cessé de nager une ivresse tranquille, avec cette ardeur si bien contenue qui lui fournissait d'inépuisables charmes, noble, gracieuse, elle donnait à tous, même aux plus humbles, même aux plus rudes, une idée de paganisme et de force, un sentiment de victoire. Elancée, fuselée, polie, mince et pleine, élégante et sereine, elle représentait la santé des hommes. Si peu fardée, elle n'avait rien d'une courtisane. Comme d'autres sont des héros, un savant, un poëte, un apôtre,

DANS LA DOULEUR 6i

elle était une femme. Elle avait le goût inné de ce qui mettait sa séduction en valeur, et d'autant mieux que jusque dans les grâces du vêtement, elle apportait un air souverain de nonchaloir, presque de négligence. Il est de ces inconscientes coquettes qui en tout montrent ainsi ce sens de la mesure, indice des belles choses. Par exemple, Thérèse, sans y songer peutêtre, se plaisait à incarner l'image plastique de chaque saison. L'hiver, dans les fourrures, impérieuse et blanche, sous ses fauves bandeaux tressés en torsades, sorte de Callypige frileuse, ce n'était plus la même Flore, demi-nue, embaumée, que chaque été retrouvait les cheveux libres et les seins brillants.

Elle était bien une femme. Elle chérissait Pierre parce qu'il était beau, souple et avenant, et ne se préoccupait guère de son génie ni de sa bonté. Elle n'avait jamais retiré de joie précise de ces hautes qualités, et elles lui restaient donc à peu près étrangères. Confusément, pourtant, elle percevait qu'il y avait quelque charnel

rapport entre elle et la peinture de son mari, quelque spirituelle équivalence, un instinct secrètement sensuel lui enseignait qu'il fallait, pour que les toiles de Pierre fussent tout à fait lyriques (un mot qu'elle n'employait jamais, d'ailleurs) et pour que Pierre fut tout à fait heureux, qu'elle fût, elle, le plus belle possible, et elle s'attachait à s'épanouir, sans penser à rien, pour recevoir seulement et donner de profondes jouissances d'amour, sûre avec cela qu'elle servait à quelque œuvre trop haute et trop difficile pour être à la portée de tendres sentiments féminins. Elle était sage. Elle était heureuse.

Le bonheur lui était venu comme sa jeunesse, comme sa beauté. Elle n'avait point d'efforts à faire pour les retenir auprès d'elle. Elle se contentait de vivre. De même que tout bijou, toute soie, toute fleur la parait, de même toute heure qui passait en errant autour d'elle se nuançait de son plaisir avant qu'elle ait eu le temps de formuler un souhait.

— « Ah! que je voudrais désirer quel-

que chose, disait-elle parfois en riant, et elle ajoutait vite : Mais je suis trop paresseuse, je ne désire pas même désirer. »

Et elle embrassait son Pierre. Son destin était là. Orpheline, elle avait été élevée par un vieil oncle mélomane qui, renonçant bientôt à la rendre musicienne, l'avait laissé grandir à sa guise, capricieuse et nonchalante. Attiré par la vigoureuse intelligence de Pierre, sa vie studieuse, bien ordonnée, séduit surtout par l'ardente maîtrise avec laquelle le jeune peintre jouait du piano et de l'orgue, il l'avait rapproché de sa nièce et sans que les tourtoureaux pussent trop s'en douter, il avait facilité leur amour, il les avait donnés l'un à l'autre. Il y a de vieux hommes qui sont ainsi, ayant manqué leur existence ils mettent la joie de leurs dernières années à accomplir le bonheur des autres. N'est-ce pas souvent une excellente façon de faire mélancoliquement le leur ? L'oncle de Thérèse avait pleinement réussi. Il pouvait contempler les deux jeunes époux comme Pierre regardait sa meilleure toile,

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