‹ Il y a une volupté dans la douleur--Chapitre 3 sur 3 · IL Y A UNE VOLUP'IK · texte numérisé non relu

IL Y A UNE VOLUP'IK

— « Vous l'aimez encore, Thérèse ?

Moi, je voudrais mourir comme elle, pour la retrouver quelque part. Vous ne savez pas combien j'ai souffert. Je souffre. Je souffrirai toujours, maintenant.

— « Rien ne peut remplacer Claire, répliqua en tremblant Thérèse. Vous ne pouvez plus rien aimer, maintenant. Vous ne pensez qu'à votre douleur. Vous ne nous aimez plus, Pierre, ni moi, ni personne, à présent, dites. Il faudrait qu'on puisse vous rendre Claire. »

Thérèse parlait, comme en répétant des paroles qu'on aurait murmurées quelque part en elle, sans les comprendre. Tout ce qu'elle parvenait péniblement à concevoir, c'est que sa chair lui pesait et allait défaillir, s'arracher d'elle, la quitter, que son cœur était plein, rayonnait sombrement de l'amour de Claire, que Jean était là, et que peut-être tous deux étaient fous.

— « Vous rendre Claire... vous rendre Claire... » hoquetait-elle, prête à fondre en sanglots. »

Il eut peur.

Et elle, pensait-elle à lui, pensait-elle à eux : « Où aller... où aller... »

— (( Oui. Je ne sais où aller. Je ne veux plus revenir chez nous. Cette maison où nous vivions... Non. Toute la ville me parle d'elle. Ailleurs, je la chercherais. Où voulez- vous que j'aille ?»

Ils se regardèrent. Comme ils étaient loin, comme ils étaient près !

— « Restez avec nous, Jean.

— « Avec vous, avec vous, cria-t-il. » Tous deux s'imaginaient qu'ils étaient

condamnés à assister à quelque scène atroce. En étaient-ils les acteurs ? Ils perdaient conscience. Ce n'étaient plus leurs âmes qui étaient en présence. Les deux êtres qui parlaient là leur étaient étrangers. En proie au chaud désordre de leur sens, ils ne voyaient pas, ils ne pouvaient plus voir se former, sous leur détresse même, un terrible courant de sympathies animales. Jean, désorganisé par la douleur, n'était plus son maître, Thérèse, instincts à la dérive, subissait la fascination de ce fauve désir. Elle n'avait

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jamais vu les sens d'un homme se dresser ainsi pathétiquement devant elle. Pierre avait fait de la volupté un art ; c'était là la faute de cet être, abstrait dans la passion même. Une femme ne se construit pas, comme une toile, une fois pour toutes. Sous ses plus serviles apparences, elle continue sa vie propre. Si modelée que fut Thérèse par l'extase des caresses, voici que, secrètement corrompue par la sentimentalité de Claire, l'art de Pierre la laissait aujourd'hui sans défenses devant l'emportement d'une bestialité hypocrite, devant les perversités irrésistibles de la souffrance. Il y a une volupté dans la douleur, la plus impure, la plus mystique des sensualités. Thérèse jetait autour d'elle des regards égarés, striés de supplications. La religion de son martyre l'envahissait. La pitié débordait, qui amène les pires baisers, la plus lâche ivresse. Elle s'appuya contre un meuble. Qu'elle était belle ! Ils se voyaient souffrir.

— « Thérèse, Thérèse, je vous aime, balbutiait le malheureux. »

Elle était rose, embrasée de fièvre. Ses vêtements la fuyaient. Elle râlait doucement. Et lui, dans son équivoque, lui prenant la main :

— « J'ai perdu Claire. Pierre la croit toujours vivante. Il ne croit pas à la mort. Elle est vivante...

— « Vivante, vivante, cria Thérèse épouvantée, arrachant son poignet de l'étreinte. »

Il la contempla, somnambulique.

— « Oui, ailleurs, partout. Il le croit. Il le dit. Les astres, le vent, la mer ont une âme, dit-il. Je le croyais aussi. La terre a une âme faite du vestige des vivants et du calme des morts. Nous respirons la forme des morts. Claire est sur nos lèvres, entendez- vous, Thérèse. Nous vivons de la pensée des disparus, ils se nourrissent de notre souffle, de notre présence. Il n'y a qu'un Dieu. Toute la terre est sa poussière. Il faut tout aimer. Rien ne meurt. Il faut aimer les morts dans la vie, la vie dans les morts. Vous... nous...

Claire renaît à chaque instant. Elle est.

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Elle est en nous. Ne la sentez-vous pas Thérèse, Thérèse... »

Et dans le halo de ces yeux immobiles, qui l'enveloppaient, elle se percevait ellemême, vacillante, lointaine.

— « O mon ami, gémit-elle, je ne pourrai pas vous répondre. » Et faisant un effort pour rassembler ses lambeaux de raison : c< Vous parlez comme lorsque Pierre lit un poëme. Le sens de ces choses est plus haut que moi. Claire seule savait me les expliquer. Et voilà qu'elle est morte, et que vous ne pouvez rien réapprendre. »

Et se souvenant d'une phrase de Pierre, après un blanc silence, elle ajouta :

— « Jean, la mort n'est pas une chose raisonnable. »

Comme si l'époux indirectement invoqué par elle fût entré à cette minute, une étrange détente les apaisa.

— « Oui, répondit Jean, voilà ce que Pierre ne veut plus que l'on dise. Il prétend que tout doit entrer dans l'ordre du monde, et la mort, elle aussi, ne serait

que symbolique. Sans quoi nous ne saurions plus rien. Que pourrions-nous savoir ? Et moi, je dis que la vie seule est dans Tordre de notre raison, puisque des morts, malgré tout, nous ne savons plus rien. Il y a des objets, des faits qui nous dépassent. Il y a quelque part des êtres, des réalités dont nous ne sommes que les images. Claire peut-être sait où nous sommes ; nous, nous ne pouvons pas trouver où elle est.

— « Elle nous écoute... elle nous voit...

— « Ah ! la revoir. Je donnerais ma vie, pour la revoir. »

Un sauvage et subit égoïsme gonfla le sein de Thérèse.

— « Vous ne souffrirez pas toujours ainsi, Jean. Son souvenir ne vous quittera pas, mais... »

Son indistincte jalousie suspendit sa phrase au bord de l'abîme. Qu'allait-elle crier ?

— « Mais sans elle je préfère mourir, répliqua Jean. Que voulez-vous que je

fasse, Thérèse ? Je ne puis pas lire ni travailler, je ne puis plus rien voir, plus rien supporter. Où voulez-vous que je vive encore ? La nuit, je ne dors plus...

— Moi non plus, cria Thérèse. »

Sa face s'empourpra. Elle avait jeté son aveu malgré elle. Ce cri chassa toutes les pudeurs qui les défendaient, dont ils tentaient de se leurrer encore, ils ne pouvaient plus songer à Claire, ils furent de nouveau incendiés d'angoisse. Ils se mesurèrent dans un trouble, un vertige croissant. Thérèse haletait. Jean se raidit pour ne pas tomber devant elle.

Au dessus de leur tête, dans la chambre, ils entendirent marcher la petite Hélène.

Et Jean s'empara des poignets de Thérèse, ils restèrent un moment ainsi immobiles, à se brûler, le cœur arrêté, les yeux dans les yeux, au sein d'une fournaise, puis, pour la seconde fois, tout d'un bloc, il lui blessa les lèvres, d'un éperdu baiser irrésistible, mais il put encore s'arracher d'elle, et s'enfuit, la laissant rauque, écrasée, livide, tombée sur les coussins.

Lorsqu'il sortit, la large lumière souffleta ses yeux habitués à l'ombre. Quittant cette fournaise noire, il lui sembla qu'il entrait dans une fournaise d'argent. Le bruissement des cigales continuait à Tinfini. Les hauteurs du ciel se déroulaient, toujours bleues, toujours impavides. Seules, les collines avaient déjà reçu un peu de la tendresse que le crépuscule mettait tout à l'heure en elles, mais sur son petit promontoire, le cimetière aux cyprès bronzés éclosait tout blanc sur les roches avec quelque chose de fier et de fort qu'il ne prenait qu'à ce moment du jour.

C'est là que courut Jean. Cette blancheur l'attira. Il avait la tête sonore. Il ne savait plus si son cœur battait. C'est dans sa tête vide que tout son sang jetait ce bruit. Peut-être avait-il soif ! Sa charpente craquait. Sans souci du soleil, ruisselant de sueur, il gravit le coteau, il arriva, de roc en roc, devant l'humble porte de bois, il la poussa, et il entra dans le petit champ où, parmi l'herbe sèche, des croix noires et blanches, des dalles de granit, un

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monument de marbre, au milieu des rosiers, entre les murs couverts de couronnes, voulaient, malgré l'éclatante affirmation du jour, donner aux vivants une image des larmes et de la mort. Du pied de la plus haute croix, on pouvait, par une échancrure du mur, à travers une grille, apercevoir la mer. Jean s'assit là harassé, et il découvrit Pierre au loin, qui peignait. Quel retour sur lui-même ! Dans une sympathie navrée, il devina Tardent travail du peintre, sa joie devant son chevalet, il pressentit l'enthousiaste lumière dans laquelle, en face de son paysage, se mouvait cette forte conscience. Elle lui devint palpable.

— « Qu'il est heureux, qu'il est heureux, dit-il presque à voix haute. »

Pierre en cet instant participait à l'idée même du soleil, à la gloire de l'astre, il créait comme lui, il était un des moments du fécond svmbolisme, il oubliait totalement le sens intéressé des choses pour ne plus traduire, par le choix significatif des plus authentiques couleurs, que l'harmo-

nieuse pensée que Dieu, à cette heure splendide, laissait poudroyer sur le monde à travers les nuances de l'air.

— « Sûrement, se dit Jean, enviant son ami, il déchiffre cela même qu'il crée... Il devient. »

Il baissa le front.

— « Et moi ? »

Voilà la leçon qu'il recevait au milieu des tombes. Si Claire avait pu revenir, ne lui aurait-elle pas montré le laborieux qui mettait toute son âme à concevoir, chaque jour, plus noblement, plus profondément, l'univers, — pour lui, se disait Jean, pour lui et pour les autres. Car il était en train de découvrir cela aussi, que l'on n'est pas seul dans l'abstrait et que dans l'Homme les hommes existent.

Quelle plus haute religion que de s'appliquer à rayonner aux autres la multiple beauté par des œuvres sans mystère où les plus humbles parmi nos frères sentiront pourtant la réelle présence des Idées. Pierre est ainsi.

— « Comme je vais rester longtemps

sans rien faire, moi, se murmurait Jean. » Puis, dans une acre rancœur, chassant de lui tout courage : « A quoi sert d'ailleurs le travail de Pierre ! »

Les rosiers, nourris par cette terre substantielle, poussaient de tous les côtés leurs jets puissants. Ils balançaient leurs corolles. Ils coloraient le soleil. Ils auraient parfumé l'inquiétude de Jean. Mais Jean, révolté, qui ne voulait plus comprendre le travail des hommes, laissant ses yeux errer sur les croix, sans voir les roses, comment aurait-il écouté le vivant témoignage que tire la nature de la substance des morts ? Assis en pleins rayons, sur une dalle chaude, bercé par la paix brûlante du clos, il n'écoutait pas les cigales, il regardait, il ne regardait pas les cyprès vigoureux, il errait, il s'enfonçait sur la mer. Une bruissante barre d'or martelait ses tempes, ses yeux. Il finit par s'endormir.

Lorsqu'il s'éveilla, Pierre, là-bas, avait quitté la plage. Les ombres descendaient des arbres, tapissaient les collines. L'heure attiédie embaumait l'air. Dans le ciel

allégé, la lumière prenait une grande douceur. Il faisait pur. La mer bleuissait tendrement. Déjà, des clartés roses couraient à travers le paysage. Un souffle résineux s'était levé. Sur les tombes, des pétales s'effeuillaient. Les cyprès jetaient une ombre épaisse. Jean promena autour de lui un long regard sans foi. Son cœur dormait encore. Il revint vers la maison. Lorsqu'il arriva sur la terrasse, le coucher du soleil, marchant avec lui, s'était emparé de tout le ciel. La maison était rouge. Pour se fuir, il chercha quelqu'un des yeux. Thérèse n'était pas là. Pierre, retenu au village, n'était pas arrivé encore. Seule, Hélène jouait dans le bois de pins. Il l'entendit rire et courir.

— « Où est ta mère, cria-t-il ?

— « Il faut la laisser seule. Elle a sa migraine, répondit l'enfant. Viens regarder les images avec moi.

— « Tout à l'heure, dit-il. »

Il entra dans la maison. Il savait bien où il allait, il savait bien où trouver Thérèse. Elle était dans le petit salon, à la place

même où il l'avait laissée, dans l'ombre, parmi les coussins, affaissée, ironique et sombre. Elle lui jeta un long, un ardent regard, sans mot dire. Elle attendit qu'il vint à ses côtés. Elle lui aurait tendu les lèvres, alors, livré la bouche, ouvert les bras. Elle le désirait de toute sa violence, et elle n'osait esquisser un geste pour le lui exprimer.

— « Vous me pardonnerez, Thérèse, lui dit-il humblement. Je n'agis plus comme je le veux. Je dois vous paraître mauvais.

— « Jean, Jean, vous êtes ce qu'il fallait que vous soyiez. Moi, je suis malheureuse que vous soyiez malheureux. Je n'ai pas à vous pardonner votre douleur. Je voudrais que vous n'ayiez plus de douleur. »

Elle leva le front, comme pour le braver ou braver le destin.

— « Je ne puis pas faire que cela ne soit pas arrivé... »

Savait-elle elle-même de quoi elle parlait ? Mais elle ajouta :

— « Elle est morte. Voilà.

— « Oui, voilà. Voilà bien la conclu-

sion de tout, désormais. Je ne pourrai que constater, à tout propos, cela, cette injustice atroce. Elle est morte. Elle m'a laissé. Voilà... Et je vais devenir, je deviens un être veule. Ma volonté... »

Il haussa les épaules.

— « Qu'est-ce que ma volonté a à faire en ce monde ? Je n'ai plus rien à comprendre, que faut-il que j'aime... »

Hâtivement, elle l'interrompit.

— « Elle me disait : Jean, c'est ma volonté. Sa volonté, ne vous l'a-t-elle pas laissée ?

— « Une volonté qui ne peut plus agir avec joie, mérite-t-elle encore ce nom ? Elle l'a emportée, Thérèse. Il me faut vivre, il faut vivre, appuya-t-il vindicativement, sans raison et sans amour. Tout est bon aux brutes. »

Maintenant la révolte pouvait s'emparer de cette âme désorientée, il enviait les chairs de déraison qui déchaînent, sans y penser, leur sensualité. Un cerveau qui n'est plus assez fort pour maîtriser ses afflux et se nourrir de ses douleurs en

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les transfigurant, perd ses droits humains à la vie. Vague être ! Désormais, il flottera, désemparé, fuyant, haïssant la conscience de ses efforts. Un rien pourra l'absorber. Chaque acte se détachera de lui, il n'assimilera plus, pour l'embellir en une logique sereine, la substance de l'univers. Il n'y a que les grands méditatifs qui sachent échapper aux sursauts et aux pièges de la matière. Leur évolution ne s'appuie sur rien de passager. Ils se développent d'accord avec l'intimité du monde. Ils veulent, puisqu'ils le peuvent, vivre comme des dieux, ne laissant d'eux qu'une apparence, mais sûrs de leur intérieure splendeur. C'était au fond ce que réalisait Pierre, solitaire dans son art et son amour, mais Jean ne pouvait point s'épanouir sans l'assentiment, sans la tendresse d'une autre. Il lui fallait, pour contempler pleinement le monde et lui-même, sentir battre un cœur à l'unisson du sien. Toujours sa bouche avait cherché une bouche. Il voulait partager son pain. Jean était un être qui aime, et ainsi ce qui faisait sa

faiblesse faisait aussi justement sa grandeur. Il ne pouvait pas concevoir le cosmos en de sèches séries et, au dessus des formules, s'exalter seulement en Dieu ; et Pierre savait que Ton ne peut pas s'emparer autrement des faits. La nature ne se survit que dans les abstractions qu'on fait d'elle. Un art même, sans abstractions qui le supportent, que dure-t-il ? Tout sentiment est confus. Les conquêtes de l'indestructible instinct, que les hommes nomment raison, demeurent seules.

Et savoir incarner cette expérience de l'espèce en quelque souriante compagne, c'est le chef-d'œuvre d'une vie. Mais de sa raison même, le volontaire doit rester maître. Jean, tout entier, s'était appuyé sur Claire, Thérèse n'avait jamais pu devenir maîtresse de Pierre ; et maintenant Jean et Thérèse, nés peut-être l'un pour l'autre, sans force contre leurs élans, non seulement oubliaient la morte, mais ils ne songeaient même plus à l'époux qui, au centre de leur passion, tenait, au delà d'eux, ses yeux fixés sur la destinée. Ils

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allaient fatalement tomber au dessous de la conception que Pierre se faisait d'eux. Ils étaient livrés aux désirs de leur chair comme ces roses, dans leurs vases, prêtes à l'effeuillaison, aux premiers souffles de la porte. Pourtant, dans une sorte de jeu, de joie terrible, ils prolongeaient leur agonie. Ils prenaient un plaisir angoissé à leurs scrupules.

— « Mais, répondit Thérèse, les brutes vont tout d'un coup au fruit qui les attire. Vous résisterez, jusqu'au bout, vous peutêtre, à votre soif... Moi, je n'ai pas pu, ce matin, m'empêcher de venir boire au puits.

— « Il ne faut pas me tenter, Thérèse, vous êtes trop belle...

— « Oh ! mon ami, si vous saviez comme je suis plus belle... »

Ils en étaient arrivés au point d'ardente stupidité où sincèrement ils imaginaient pouvoir avec des paroles détourner l'orage. Mais cela les enflammait davantage. La foudre retardée tomberait plus profondément en eux.

— « Je le sais, je le sais... Je voudrais vous voir comme personne n'a pu vous contempler jusqu'ici... »

Le premier éclair venait de les envelopper.

— (( Claire m'a vue ainsi, cria-t-elle. » Ce cri ne répondait plus à rien. Pierre

entra.

— « Eh ! bien, dit-il aimablement, on ne met pas la table, ce soir ? »

Dans la vie souvent, la raison entre ainsi et simplement rappelle les exigences de l'habitude pour détourner l'être de la folie.

— « Quelle journée as-tu passée, Jean ?

— « Je suis allé jusqu'au cimetière, là-haut. Ah ! je t'ai vu peindre. Je t'envie.

— « Tu n'envies qu'un être pareil à toi. Travaille...

— « Il faut pouvoir.

— « La joie du travail t'a souvent exalté plus que moi... Essaie. Tu retrouveras ton œuvre qui t'attend, plus belle peut-être.

« Oh ! rester là, le front dans mes

«bliothéca

poings, à me ronger. Je veux me fuir et tu me rejettes à moi-même.

— « Il ne s'agit pas de s'enfermer chez soi ou — ajouta-t-il en faisant du regard le tour du salon clos — comme ici dans cette pièce enfiévrée, où tu n'as pas même songé à faire entrer un peu d'air, Thérèse. Tu sais que je n'aime pas l'obscurité... »

Il alla pousser les volets. Thérèse, coupable, comme Jean ce matin, crut voir un sens caché dans les paroles de ce sincère, et aussitôt, en être de sentiment, les rapporta toutes à elle-même, y découvrant un menaçant reproche. Elle fit un pas, pour sortir. Pierre lui sourit doucement.

— « Travailler ! disait Jean. Tu es heureux, Pierre. Rien ne pourrait t 'atteindre...

— « Mais, cria brusquement Thérèse, si je mourais comme Claire, est-ce que tu serais comme Jean, toi...

— « Excuse-la, Jean, répondit-il. Elle est bien nerveuse, ces jours-ci. Elle aimait tant ta femme... »

Et pour détruire cette situation, avec son beau sourire :

— « Allons, Thérèse, j'ai une faim de loup, je ne sais pas ce que fait cette fille, ce soir. Mets la table. Nous t'aiderons. »

Machinalement, l'esprit ailleurs, ils portèrent la table sous le figuier. Hélène s'était jointe à eux. Ils jetèrent la nappe. Lucie accourut. Elle disposa la vaisselle. Thérèse, distraite, la suivait des yeux. Le repas fut prêt.

— « Mais il n'y a point de fleurs, ce soir, cria Hélène. Il faut en mettre, maman. »

Ce fut Pierre qui apporta la gerbe.

Durant le dîner, essayant de distraire Jean, il parla d'une récente exposition où son vieux maître avait accroché une vingtaine de toiles d'une conception vertigineuse et dont l'exécution parfaite n'avait pu cependant réduire la critique. A l'impressionnisme, Monoir, fou du Tintoret et de Delacroix, mêlait le symbolisme, et cette union d'une technique ardente et d'une songerie profonde, pleine d'un mystère diamanté, faisait de lui comme un Stéphane Mallarmé de la peinture. Dans

les vingt cadres exposés par le vieil allégoriste une ville entière, incendiée par on ne sait quel dieu méchant, s'abîmait sous un ciel d'or angélique, au bord de la mer, en un Orient de féerie, depuis le matin jusqu'au soir. Le feu passait par toutes les phases de son triomphe. Dans le dernier tableau, on voyait de blancs chevaux errer dans l'ombre, hennissant aux astres, balayant de leurs queues les ruines lunaires, une fumée bleue s'exhalait des marbres. La cité condamnée, dans le premier, s'était éveillée avec la langueur d'une courtisane et l'on y entendait, tant les nuances s'harmonisaient tendrement, au dessus des temples chanter une liquide lyre, invisible et palpable dans les rayons de l'aube. Il y avait une toile où une femme d'une extraordinaire pureté se dénudait devant les flammes pour apaiser les colères du Ciel.

Alors, comme Pierre parlait, Jean eut le symbolique désir de voir Thérèse se mettre nue aussi, car il sentait son cœur plus douloureux que tous les ciels dorés

du peintre. A ses yeux, Thérèse se dépouillait devant les terrasses en flammes, et soudain, au fond de son être, avec une imprévue douceur, loin des palais brûlants, loin des villes, loin de tout, il vit monter la nudité pensive de Claire, il oublia son mal, il oublia Thérèse, il ne vit plus que l'harmonie surnaturelle d'un corps immatériel, le ventre gracile, les seins parfaits, les jambes, et ce pur visage d'intelligence splendide dont les noirs cheveux rendaient plus profonde encore la profonde pâleur. Thérèse ne sentit plus les yeux de Jean épier son inquiétude et ses lèvres, elle comprit qu'il était loin d'elle, son cœur s'alourdit, la peur la prit. Le rêve qui la torturait allait s'en aller en fumée, elle en eut la prescience. Dans cette minute de désarroi, elle ne fut plus qu'une créature, qu'une femme en émoi. Elle désira de toutes ses forces recevoir de Jean une définitive, une unique jouissance. Elle était prête à avoir contre Pierre une haine incompréhensible. Elle voulait se coucher à côté de Jean, l'entendre pleurer contre

elle, le voir chercher sa bouche, tandis qu'elle se défendrait avec faiblesse. Elle aussi, subitement, eut la vision de son corps dénudé devant une grande flamme, en écoutant mourir quelque part en elle les derniers échos de la parole de Pierre. Et plus sa passion la brûlait, plus elle s'enorgueillissait secrètement de la tranquillité apparente de son attitude. Elle s'admirait, tout à fait maîtresse d'elle, comme jamais elle l'avait été, comme jamais elle eût pu le soupçonner. Alors la perversité vint. En souriant à Pierre, et pour éveiller les tourments de l'autre, elle se leva, découvrit en marchant ses fines chevilles, cambra ses jambes, comme par hasard détacha sa chevelure, suspendit en se recoiffant l'admirable courbe de ses bras autour de son visage. Elle put même fredonner, penchée au bord du puits, cherchant à voir l'eau ténébreuse. C'étaient quelques lambeaux sans suite, des airs mêlés de Y Artésienne et de Carmen. Elle courut, en balayant les fleurs, de sa jupe, avec Hélène toute joyeuse de cette ines-

pérée gaieté. Mais Jean ne s'aperçut de rien. A peine si la mélopée du fada s'accorda un moment à ses sentiments, se déroula au fond de lui avec lenteur, laissant traîner dans ses oreilles à la fois comme un écho de la voix de Thérèse et un souvenir vaguement miroitant d'un ancien voyage en Camargue. Il avait abandonné sa main à Pierre. Une seule pensée le tenait, il voulait être seul pour contempler en silence l'idée de Claire qui venait de renaître enfin hors des brumes funèbres, qui remontait au dessus des trésors obscurcis de sa plénitude et de sa beauté.

Thérèse envoya Hélène jouer contre lui, lui faire mille agaceries.

— « Eh ! bien, Jean, osa-t-elle lui crier. Venez donc. Vous ne voyez pas que cette petite veut s'amuser avec vous. Vous ne nous attraperez ni l'une ni l'autre. Viens vite, Hélène. Il va te toucher, il va te toucher. »

Elle jeta un long éclat de son rire, en fusée. On eût dit, dans les noirs feuillages,

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que s'égrenait la grappe d'un jet d'eau. Pierre lui fit un signe.

— « Eh ! bien, quoi ? » répondirent ses yeux un instant révoltés, mais elle fit taire sa fille et revint s'asseoir à côté des deux hommes, corrodée, paisible. Jean sortait de sa pensée, éveillé par la voix.

— « Ah ! Pierre, je te comprends tout à fait, dit-il en regardant son ami avec un profond attendrissement. Je comprends maintenant où tendaient tes paroles, quand ce matin tu m'as rappelé et commenté l'adage de Quinton... Il y a une loi de fidélité héroïque qui tient l'homme, la société, l'univers en vie. Tout est constant, de ce qui mérite. Ai-je pu m'oublier à ce point, oublier à ce point toute mon existence, mon âme passée, nos entretiens, Pierre, mon amour et ton amitié ? Je viens de sortir d'un cauchemar horrible. La nuit est bien belle et calme autour de nous. »

Il montra la plaine endormie sous les étoiles.

— « Ah ! je te retrouve. Je n'attendais

pas moins de toi, répondit Pierre dans un élan. Mon ami !... Je pressentais que ton état n'aurait qu'un temps. Le vent ne déracine jamais un chêne d'un seul coup. Ta vie sera plus mélancolique, mais non moins profonde... »

Alors Jean, qui n'avait jamais atteint la forte harmonie de Pierre et qui toujours poussait tout à l'extrême, pour mieux chasser les derniers vestiges de sa terreur, se jeta avec sa fougue dans une de ces improvisations où il avait pris l'habitude de confirmer, dès qu'il s'en emparait, le lyrisme de ses intuitions. Et cette fougue, l'épuisement de son organisme, l'énervement de sa douleur l'exacerbaient encore.

— « Alors, non, cria-t-il. Tu as tout à fait raison. Il ne faut même pas conserver de mélancolie. De la mélancolie, dis-tu ? Je vis avec Claire. Elle ne m'a point quitté. Etait-ce possible ? Nous étions la même âme, la même constance. Elle est plus pure, plus belle, plus réelle. Je l'aime plus encore, je croyais que mes sentiments ne pouvaient plus s'élever, ils

atteignent les régions du Ciel où renaissent les morts, j'adore Claire, je vis avec sa pensée, avec sa béatitude. Je la vois dans la plénitude de sa beauté. Elle est assise au milieu de nous. Elle marchera toujours à mes côtés. Parfois, n'est-ce pas ? nous nous quittions, nous étions séparés durant quelques heures. Elle ne sera jamais plus absente de moi. Tiens, sa vie est faite de ma respiration. Elle est la forme qui contient mon sang. Sans elle, ma vie se répandrait au hasard. Elle me contient, me soutient, me modèle. Morte ? Non, non. Je n'ai que le mot de vie à te dire. Je n'ai que ce mot à la bouche. Elle est ma mère. A chaque instant, elle me donne la vie. Et le même auguste mystère, je le perçois, tu me l'as fait concevoir, fait qu'elle se nourrit de moi à son tour, qu'elle se nourrit de mon amour, qu'elle a besoin de ma chair pour apparaître aux yeux de Dieu dans sa substance glorieuse, tout ce qui disparaît, tout ce qui se détruit de moi à chaque moment va la retrouver pour la vêtir de splendeur... N'est-ce pas, Pierre ?..

Pierre, Pierre. Nos rêves sont moins beaux que la vie. La mort est une éclatante entrée dans le cœur lumineux de Dieu, un grand flot de sang humain, de fluide lumière dans le cœur de Dieu. Imagine cela, ce battement du cœur du Ciel et dans un frémissement cette absorption en lui de toutes nos vies. A chaque minute. Des milliers d'êtres qu'on croit qui meurent. Ils entrent, les éternels vivants, dans le fluide royaume, ils passent comme sous un arc de triomphe sous le front penché du Seigneur accueillant de la Vie. Notre panthéisme ne trouvera jamais d'hymne assez magnifique pour glorifier la semence des étoiles faite du sang des morts. Il y avait, dans le petit cimetière, des rosiers gonflés de vérité qui, durant mon sommeil, m'ont parlé de Claire. Toi, tu voyais ruisseler son âme dans la fécondité du soleil, et les rochers ont vu battre à grands coups un nouveau cœur sous les vagues... Pierre, Pierre, j'ai compris tes paroles. Je n'ai fait qu'y penser. Ma vie n'avait plus de sens, ces jours-ci. La douleur m'habi-

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tait. Elle s'était emparée de moi par surprise. Il faut être...

— « Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus, cria Thérèse. »

Elle s'était dressée, livide. Pierre la regarda, effrayé, la croyant malade. Pas un moment, cette âme noble ne soupçonna à quoi répondait ce cri. Il se souvint des paroles de Thérèse, avant le dîner, dans le petit salon. Elle s'imagine, pensa-t-il, qu'après sa mort je parlerai ainsi. La chère créature ! Il se jeta vers elle, pour la soutenir.

La jeune femme avait eu le temps de se resaisir. Elle retomba sur sa chaise. Hélène lui avait pris les mains. Pierre la baisait doucement au front, et elle, que la passion énervait jusqu'au crime, lui sourit avec tendresse, sentant un tremblement jusqu'au fond de ses fibres les plus cachées. Jean n'était qu'un bloc de fièvre. En face d'eux, noir, les pupilles dilatées, sa volonté n'était même plus tordue, elle vacillait comme une lampe, son cerveau atteint.

Le cri sauvage l'avait frappée en pleine

DANS LA DOULEUR ni

agonie et d'un coup éteinte. Il avait parlé, submergé, un moment, sous son hallucination lyrique. Les mots l'emportaient. Il s'était jeté dans une exaltation croissante. L'aveu, échappé brûlant de la bouche de Thérèse, l'avait rappelé au milieu de ses amis, mais il voulait rester dans l'état d'inspiration enfiévrée qui chassait de lui la souffrance, et elle revenait, sa souffrance, dans la tension même qu'il mettait à la repousser. Il ne voulut ou il ne put plus prendre garde à la réalité de la démence, il se crut maître au fond de son délire, il poussa le sacrilège jusqu'à se croire plus fort que les lois et à vouloir jouer avec la folie. A cet instant, le génie eût pu s'abattre sur cet homme et dans ce creuset gorgé de toutes les scories de la douleur, transformer le monde en un jet sublime de détresse, de passion et de désespoir. Cette intelligence pouvait aussi sombrer dans le plus noir abêtissement. Il se dressa d'un coup.

— « On n'a qu'une âme, ricana-t-il. »

Et la face décomposée, dans un rictus

ii2 IL Y A UNE VOLUPTÉ

ignoble, sous une sueur plâtreuse, comme une loque qui tombe au ruisseau :

— « Je suis foutu... )>

Dans sa voix rauque avait sonné l'écho de son égoïsme incommunicable, et comme sa gorge, toute la nuit, autour d'eux, en fut râpée.

— « Oui... oui... )>

Debout, pétrifié, sinistre, sa tête seule oscillait, et pâle comme on ne Test qu'une fois dans sa vie, Pierre fut debout, contre lui, aussi. Toute la tragédie lui apparaissait. Hélène se mit à sangloter.

— « Laissez-moi, laissez-moi, cria-t-il... Je suis un misérable, indigne de vous !

— « Jean, supplièrent à la fois Pierre et Thérèse.

— «Je suis un misérable... L'Enfer existe... L'ignoble me visite... Il faut que je m'en aille... Il faut... Il faut... Je vais revenir. Laissez-moi. »

Il était fou. Il vacilla, un moment encore, sur lui-même. Le cœur de Thérèse haletait, tordu. Sa main crispée déchirait les doigts de Pierre. Et Jean, sans se

retourner, en cheveux, tout d'un coup, s'enfuit dans la campagne.

— « Jean, Jean », appela Pierre, prêt à le suivre. Mais il regarda Thérèse, sa pâleur, sa défaillance et sa nervosité.

L'immédiat devoir était là. Il attira doucement Hélène contre lui, la baisa au front :

— « Embrasse ta petite mère, et sois bien sage, va dormir bien sagement. »

Sous la caresse de l'enfant, la mère se sentit débordante de larmes, et maintenant, restée en face du mari, la face baignée, elle attendait, muette, sans mouvement, les mains sous le menton, appuyée sur la table bouleversée. Les bougies des flambeaux, activées par les souffles, brûlaient largement. La nuit brillait d'étoiles. La voie lactée roulait magnifiquement au milieu des astres. La campagne, bleuissante, respirait avec douceur, dans l'ombre. Une intuitive tendresse obscurément l'animait. Pierre prit la main de sa femme, et il contemplait, dans le grand silence, la nuit et la douleur. Jamais il ne fut plus

ii4 IL Y A UNE' VOLUPTÉ

puissant. Cet être, en qui l'instinct de comprendre faisait naître la force autant que la bonté devant les plus abjects spectacles, avec l'évidence d'une loi, voyait depuis un moment se dérouler devant lui toutes les possibilités que pouvaient avoir son ami et sa femme de mêler leurs souffrances et de nourrir de passion peut-être leur mélancolie et leur regret. Il n'oublia qu'un élément du pathétique problème :

lui-même, et c'est ce qui précisément pouvait le lui fausser, mais cet énergique, dans son art, ne vivait, dans l'existence, que de mansuétude, il ne put tomber de sa pensée qu'un immense pardon beau comme l'exhalaison infinie de cet espace d'été. A la place de Jean, il eût été malheureux de voir Thérèse torturée, malheureux et il l'eût torturée davantage. Lui, héroïque à l'absurde, ne pouvait songer qu'aux meilleurs moyens de rendre la sérénité à ces deux âmes. Il ne fut pas effleuré par la jalousie. Il baisa cette main qu'il tenait, et attirant doucement sa femme vers lui :

— « Enfant, lui dit-il, tu te crées de bien atroces souffrances. Les hommes, vois- tu, sont plus difficiles à aimer que les arbres. La force de ton sang est, ce soir, maîtresse de ton cœur, il faut que ta chair pleure des larmes d'or comme les pins et les figuiers. Ma faible amie, comme je voudrais que ma voix rafraîchisse ce qui brûle en toi ! La terre ouverte et qui fume, trouve le crépuscule pour bénir les travaux, les sursauts de l'été, tarir la soif, apaiser, jeter les bonnes ombres, et toi, les étoiles ne te sont d'aucun secours, Thérèse. Ne te tourmente point à cause de moi. Les ardeurs déchaînées, la fournaise ne durent qu'une saison. Tu ne peux plus lutter.

L'Eternel féminin a raison contre la raison. Va où il te mène. Mieux que nous, la plus ignorante d'entre vous toutes connaît la loi vraie, l'inquiétude vitale... »

Elle le regardait, immensément apaisée et confiante. Ses larmes sur sa face se changeaient en un sanglot radieux.

— « Tu vois, lui disait-il, tu sens que je ne te parle pas, que je ne parle pas comme

n6 IL Y A UNE VOLUPTÉ

d'habitude... Tout ce qui passe n'est que figure... Ne pleure pas parce que tu sais que je t'aime. Tu m'aimeras plus profondément demain. Et tu pourrais me détester, me haïr si je ne te comprenais pas. Tu me comprends bien, toi, Thérèse, ce soir, n'est-ce pas ? Tu vois ce que je fais pour toi, pour conserver notre bel amour. Aucun sentiment ne se mêlera aux cris de ta chair. Puisqu'aucune idée n'est assez éblouissante pour la retenir, laisse... »

Il ne put achever sa phrase. Mais il fit un grand effort sur lui-même, l'Idée radieuse, il la voyait bien, lui, et elle, près de lui, elle la percevait aussi, non plus plastiquement et comme réalisée, mais lointaine, palpitant faiblement dans les brumes de sa tendresse, de son intuition. Leurs doigts se pressèrent. Ils échangèrent un sourire navré. Il put continuer :

— « L'Idée !... Est-ce notre faute ?... Laisse, laisse... L'intégrité de ton être n'est plus atteinte. L'instinct n'est pas à toi. C'est une voix qui vient de plus loin que l'espèce, c'est une volonté de la nature

qui parle, il faut être bien fort pour l'étouffer sans sacrilège, et ce don de puissance toute ma volonté ne peut suffire à te Taccorder, Thérèse... Je t'aime. Je veux que tu vives. »

A cette minute, Thérèse comprenait clairement qu'elle n'aimait point Jean, et que la sagesse de Pierre ne désavouait pas brutalement des actes qui ne dépendaient pas d'elle. Elle entrevit sa propre grandeur, la grandeur qu'elle atteindrait si son âme parvenait à maîtriser le soulèvement voluptueux qui, depuis hier, l'avait soudain saisie et la balançait, l'emportait comme hors de ses veines, mais aussi elle sentait bien, elle éprouvait avec une morne lassitude qu'elle était vraiment trop faible pour mériter, comme il l'eût fallu, l'amour de ce dieu généreux. La colère qu'elle amassait sourdement contre Pierre tomba, elle respira, délivrée, elle le chérit avec plus de vigueur que jamais et dans un lieu de noblesse et de pureté qu'elle n'avait jamais connu, qu'elle découvrait en elle. Elle entrait, en laissant son obscure chair

n8 IL Y A UNE VOLUPTÉ

cependant suivre loin d'elle des désirs sans ordre et qu'elle jugeait, de très haut, sans beauté, elle pénétrait, ce soir, dans une existence morale plus élevée, elle venait, en écoutant Pierre, d'entrer dans ce royaume au seuil duquel l'avait jadis menée Claire, et avec une certitude ravie, elle savait bien qu'elle n'en sortirait jamais. Une lumière, un bienfait était en elle. Alors elle baissa la tête, elle comprit qu'elle devait se laver de tout ce poids, de toute cette épaisse matière voluptueuse qui chargeait son être spirituel, qui accablait son être véritable, pour que son sang demain coulât digne de lui, harmonieux de nouveau, pour que son cœur soit libre, et qu'elle puisse au réveil baiser sans impureté ni honte le front, le noble front de Pierre. Elle avait hâte de pleurer.

— « Merci, mon ami, dit-elle. Je devrais me blottir contre toi. Accorde-moi, ce soir, de rester seule. Il me semble que je vais mieux me connaître. Tu m'as fait un bien inoubliable... Laisse-moi un moment encore respirer le calme de cette

nuit et écouter l'écho de tes paroles. Elles ne sortiront plus de moi, c'est mon plus riche trésor. Comme je t'aime ! »

Elle plongea ses yeux jusqu'au fond du sien, et elle répéta : « Comme je t'aime. »

Il avait appuyé ses deux mains sur les épaules frissonnantes, et il la contemplait, tout proche de sa bouche, le cœur gonflé d'une immense et virile pitié. Toutes ses voluptés, épurées, elles aussi, par le malheur et l'inquiétude, se fondaient en amour. Et douloureuse, il la respectait plus encore qu'il ne l'adorait, peut-être.

Ce fut elle qui, se dégageant doucement de la grave étreinte, tendit ses pauvres lèvres.

— « Je veux t'embrasser, avant que tu ne me laisses, lui souffla-t-elle dans un humble soupir, viens. »

Elle mit ses bras nus autour du cou du maître, elle l'attira en tremblant et ils se réépousèrent en un long baiser, plus suave et plus pur que l'haleine échangée au temps des fiançailles. Ne venait-elle pas en effet de se promettre à lui, de se fiancer

sans passion cette fois, ne faisant don que de l'immortel, de ce qu'il y avait d'immortel en elle, de ce qu'elle ignorait hier, ce qu'il venait de créer sien, et il la quitta sans tristesse, avec cet ineffable sourire connu de ceux-là seuls que peuvent émouvoir les idées. Elle l'entendit ouvrir les fenêtres, et bientôt l'hosanna de l'orgue se répandît au dessus d'elle.

— « Il me parle encore, il me soutient, il m'enveloppe, songeait-elle. » Elle pensait presque : « Il me récrée. »

L'orgue longtemps chanta le pur triomphe, et l'Instinct, l'humaine forme, l'Eve vaincue restait immobile sous le figuier, écoutant la voix répandue à travers la nuit jusqu'aux astres, voyant à travers ses larmes lentes, coulant une à une, dans la même brume, brûler les candélabres près de ses joues et scintiller les étoiles là-bas, enivrée enfin par cette naissance en elle de sentiments si nouveaux et si sûrs d'où devait, pareil au chant de l'orgue dans les ombres, jaillir bientôt l'hymne vainqueur de l'amoureuse Intuition.

Jean passa la nuit entière devant la mer, tantôt courant dans les roches, tantôt s'arrêtant sur le sable, rôdant par les collines, sous les arbres, à travers les thyms. Longtemps il ne pensa à rien, soulagé simplement de marcher, de ne plus voir Pierre ni Thérèse, de ne rien entendre d'humain, de se trouver seul avec les étoiles, la terre et les vagues. Il ne gardait plus que la vague conscience de ces grands éléments, et cela lui était infiniment reposant. Il se coucha dans l'herbe, il but à un ruisseau, il ne put, durant un long moment, s'arracher de l'admiration d'un chêne dont miroitaient les feuilles sous la lune. Il ne subissait plus la lassitude de ses membres, sa tête et son cœur meurtris, tout son corps était accablé de fatigue, mais rompu, il se sentait léger comme on l'est dans les rêves, il voyait avec attendrissement les lucioles voler brusquement d'un olivier à l'autre dans un long sillon de lumière, la respiration de la mer jetait son esprit dans une extase sans fin. Un hennissement, quelque part, lui rappela

i22 IL Y A UNE VOLUPTÉ

le bon cheval du matin. Il revit les pauvres gros yeux, les dents déchaussées, la crinière poudreuse ; et son cœur, gonflé de fraternité, s'en alla tout vers l'humble animal. Il eut un brusque mouvement d'intelligence, mais ce fut justement pour désirer l'inconscience des bêtes, l'indifférente stupeur des choses. « Etre la matière... » La vieille conclusion panthéiste lui traversa la cervelle. Il essaya de s'y replonger. Unir des idées lui faisait mal. « Etre la matière... »

Il erra ainsi pendant plusieurs heures.

Sa chair s'était éteinte. Le morne feu couvait-il encore sous ses cendres ? Il ne pouvait vraiment s'empêcher de penser, mais voici que c'était sans douleur. Il était comme au lendemain de la mort de Claire, s'il n'avait pas souffert naguère et s'il avait accueilli sans désespoir, avec douceur, l'idée de la disparition d'une âme qu'il aurait su devoir retrouver bientôt. Rien ne s'était passé, rien de la tragédie. Il venait de s'éloigner du lit vide, sans rencontrer Thérèse sur sa route.

Pierre l'avait un moment accompagné.

Il se souvenait de ces paroles profondes avec lesquelles l'avait accueilli son ami. Et maintenant on l'avait laissé seul à la beauté de sa douleur. Il fallait désormais nourrir sa vie de ce pain substantiel. Il devait découvrir la raison des larmes. Il se jurait de s'obstiner avec plus d'intuition que jamais, recevant chaque jour une tonifiante bonté en buvant longuement aux sources de pensée que lui avaient ouvertes en partant les mains, les chères mains de Claire. Il était digne de la morte adorable. Comment pourrait-il défaillir à tant de souvenirs, toute la lumière de son âme trouvait son foyer en eux, il se sentait conduit comme par la main vers un temple inconnu que l'on découvre à sa dernière heure et où vous attendent sous leur forme éternelle toutes les bonnes actions que l'on a jadis consciemment accomplies dans le désir d'ajouter, si minime soit-elle, quelque splendeur à la splendeur du monde. Chaque heure de la vie de Claire lui paraissait, ce soir, prendre

vie de nouveau, et toutes, elles venaient au devant de sa mort à lui, avec le visage d'une vertu. Autour de la tombe unique, oh ! les rosiers, les blancs rosiers jaillis de l'encens de la dalle, comme là-haut, là-haut, dans le cimetière marin, — autour de la tombe, on disait qu'il faut pardonner. Tout aime. Aucun dieu n'est sévère. Le coupable porte son cilice luimême, caché, cousu, incrusté à même sa chair glorieuse, et le repentir lui devient un délice de plus.

— « Comme l'amour, comme l'amour ! »

cria en Jean une pulsation soudaine.

Mais sa méditation sereine avait repris déjà. S'il y avait un enfer les élus ne trouveraient nulle part une joie sans mélange. Si en quelque éther spirituel les âmes rencontrent, après leur envolée d'ici-bas, le Ciel qu'elles rêvaient, elles n'aperçoivent des parvis de ce temple qu'un monde harmonieux, toute laideur se consume et s'abîme, devant la vérité de leurs regards, toute douleur s'efïace, Claire ne peut rien voir souffrir. Après la foudre errante qui

l'avait renversé, ô calmes, ô intuitives consolations que cette nuit accordait à la pensée de Jean. Il prenait conscience d'un amour immortel que plus rien d'incohérent n'atteint, il approchait de ces régions bienheureuses qui résident déjà au fond des êtres justes, où se réfugient leur raison, leur espoir et leur énergie un peu plus chaque jour, de sorte qu'ils ne s'aperçoivent même pas de leur fin et qu'ils continuent, tout à fait purifiés, à mener, mêlés au Seigneur, pétris dans la substance même de leur foi, l'existence de béatitude et d'adoration qui faisait parmi nous leur beauté. Il est une joie de la mort, mais les meilleurs entrent vivants dans les royaumes de l'immortalité. Claire n'a pas changé de vie, elle respire en Dieu avec plus d'évidence, c'est tout. Jean croit marcher au milieu de la sainteté infusée de cette âme qui l'accompagnera partout désormais.

C'est ainsi que la fatigue l'abandonne. Il a trouvé la certitude d'une dévotion que ne peuvent consumer les flammes du soleil, disperser les. vents, atteindre les colères

de l'eau, cacher les obscurités de la nuit. Il fait nuit, et l'ombre ne peut lui dérober ses visions. Elles ont plus de douceur en flottant ainsi à travers les blancheurs de la route lunaire, se déplaçant devant ses pas comme la voie lactée se meut peut-être là-haut devant Claire en marche au dessus de son front. Jean était dans un état de grâce parfaite. Il sanglotait, sans larmes...

Mais si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme ! Compagne délicate ! Eva ! sais-tu pourquoi ?

La grande ondée rythmique de l'interrogation de Vigny, une minute, le suspendit au-dessus de lui-même, de son émotion, la balança, épanouie d'extase, audessus de l'élyséen paysage. Le silence palpitait. L'odeur des thyms, la plainte de la mer, les étoiles, mêlés aux vers, firent partie de sa tendresse, la prolongèrent. D'une haleine, à voix haute, il jeta le fervente réponse :

C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme...

Et insatiablement il répétait les douze syllabes mélodieuses, une vertu jaillissait

d'elles, et lui errant, tout en marchant, autour de cette purifiante fontaine qu'il portait avec lui, il appelait Claire la blanche rose de ses pensées, il la voyait tantôt comme un feu agile, tantôt comme un flocon de neige dans la main brillante de Dieu, il répandait ses sanglots comme un chant de triomphe, il était tendre, il était fort, l'ivresse de son esprit l'entraînait sans vertige sur les plus hautes cimes intétieures, et là sa voix, son courage s'unissaient au chant de Pierre, au sublime hosanna de l'orgue qui, à toutes ailes, audessus de la plaine, lui arrivait comme un divin soupir. Dans cette fraternelle musique, sa pensée douait d'une plus proche réalité les grandes phrases lyriques qui s'échappaient de lui, il faisait un pas, et elles lui apparaissaient vivantes, une envolée de l'orgue lui frôlait le visage, et un dialogue s'engageait, en sa ferveur errante, entre la mer et les arbres, entre les rocs et les étoiles. Autour de Jean, la nature entière, comme en un poëme d'Erlande ou de Shelly, trouvait une voix pour

pleurer la morte, pour lui consacrer son pauvre cœur d'homme, pour lui faire le don expiatoire, l'abandon de son égoïsme, et de sa volonté, dans ce planant miroir, pour célébrer sa joie.

Après l'affaissement de ces trois jours tragiques, l'âme de Jean sortait de la douleur, s'emparait victorieusement de la catastrophe, ce soir, elle dédiait sa victoire à Claire par toutes les effusions du merveilleux paysage nocturne. Le délivré regardait le firmament, et la poudroyante blancheur qui tombait des routes célestes n'était-elle pas la reconnaissance que son amie accordait à ses larmes ? Il la buvait, partout. Claire, à chaque instant, plus souriante, renaissait dans l'ombre. Jean la contemplait. Les arbres, les rochers, l'enchantement stellaire encadraient sa suave forme. Ils recevaient leur existence d'elle. Il l'aurait priée à genoux. Ah ! cesser d'être, plutôt que de ne pas devenir ellemême ! Oui, cette évidence lactée, ce tourbillon d'astres et leur lumière, ce silence du ciel lui répondaient. Vivre,

vivre, doucement vivre, comme cette herbe, comme ce bon cheval là-bas qui rêvait sur sa paille, comme cette nuit bleue, cette mer argentée, vivre...

L'aube fut plus belle encore. Elle est divine sur les hauteurs. L'existence nouvelle de Jean lui parut s'affirmer dans ce lent rayonnement qui s'emparait avec une mansuétude tranquille de la terre et des eaux.

— « Le monde est bien soumis aux lois du Ciel, se dit-il. »

Chaque jour, le matin renouvelle cette alliance. La mer, la première, était sortie de l'ombre, et tout avait vécu avec extase, comme il venait de le sentir en lui, une nouvelle vie sous le soleil.

Il revint au village. Il avait hâte maintenant de revoir Pierre, de se jeter dans les bras de son ami. N'était-il pas redevenu digne de lui, ne l'aimait-il pas avec des forces neuves ? Pierre lui apparut de la même famille, de la même race que Claire. Il courut vers la maison. Il craignait que

le sûr compagnon ne fût parti déjà, car souvent dès le lever du soleil il se mettait en route, et Jean l'évoqua cherchant son motif, le site de l'hymne, du travail quotidien, et le chevalet au dos, marchant si noblement dans la rosée que sa démarche seule avait déjà l'attitude d'une prière.

Hier... mais hier avait disparu de la mémoire de Jean, sous la montée de la Splendeur. C'était son Pierre de toujours vers lequel il courait, qu'il voulait embrasser, en lui faisant part de l'immense nouvelle.

Il arriva dans l'allée des grands chênes, mais impatient il se jeta vers le sentier qui grimpait, plus rapide entre les troncs des oliviers, à cette heure pleins d'oiseaux. Audessus, la maison accueillait l'aube avec une face joyeuse. D'un bond, il fut sur la terrasse.

Pleine de fièvre, Thérèse l'attendait. Il reçut un choc. Ce fut elle, cette fois, qui se jeta sur lui, en débâcle. Deux bras nus le serrèrent, une bouche brûlait sur son visage, un corps défaillait contre lui. Il

sortit d'un rêve. Toute sa raison sombra. Une ondée de feu fouilla son sang. Ses genoux vacillèrent.

Thérèse poussa du genoux la porte du vestibule ouverte, elle l'avait mené, traîné jusque-là, amoureusement elle l'entraîna encore, en le tenant enlacé, elle ouvrit la porte du petit salon.

Jean haletait. Une lampe en train de mourir éclairait faiblement la pièce. Thérèse l'embrassait farouchement sur les lèvres, les cheveux, les paupières fermées. Elle le jeta sur les coussins bas, il n'y eut pas de lutte, elle tomba sur lui, ils n'étaient plus deux êtres humains, elle ouvrit ses vêtements flottants, elle lui dévora le visage de son haleine. Sinistre, il se ressaisit. D'un mouvement brutal il se sépara d'elle, mais elle râlait, elle l'étreignit encore, ils luttèrent alors, puis emportés par leur néant, sans plus rien voir que leurs hideurs et leurs sens, ils mêlèrent leur volupté désespérée, ils tombèrent dans la bassesse d'un long plaisir sans âme.

i32 IL Y A UNE VOLUPTÉ

La jeune femme restait étendue, les bras abandonnés, presque nue, cuvant l'amertume, comme un animal dangereux et superbe. Elle était terrible, à cause de la beauté qui malgré tout transparaissait en elle. Elle était l'image de cette dernière heure de la nuit que Ton sent chargée de lumière et qu'un subit déchirement va faire tressaillir jusques dans ses plus intimes richesses, mais à elle il manquait justement la divine rosée qui eût chassé la terreur, elle ne pleurait pas. Elle était cette image, abominable.

Sa tête pâle pendait noyée dans ses cheveux, et se soulevant à demi, elle écarta ses cheveux pour voir autour d'elle. Le silence était horrible. Elle passa sur sa face ses mains infernales, comme si elle allait en désincruster un masque livide. Ses yeux dilatés percevaient Jean contre elle, comme un cadavre. D'où venaient-ils ? Ils sentirent qu'au dehors naissait le jour immense. La fièvre blanche qui court au ciel à chaque journée nouvelle devait en ce moment frissonner à travers l'air et

les arbres. Eux, croyaient qu'une maladie éternelle allait s'attacher à leur chair et lentement consumer de sa lèpre leur esprit et leur cœur. D'où sortaient-ils ? Ils ne s-e connaissaient plus. Ils ne se voyaient plus amis ni ennemis. Et même, il leur venait une grande indifférence, non seulement pour l'action qu'ils venaient de commettre, mais pour le reste du monde, et pourtant ils se savaient malheureux. Peut-être, avaient-ils cru jaillir hors de la réalité, c'est un crime, atteindre l'inhumain, le sublime de l'amour, et ils restaient humiliés devant le funèbre accompli. Les vêtement froissés, en désordre, les yeux secs, les joues cendreuses, ils étaient, dans leur honte charnelle, un témoignage d'impuissance. Les plaigne qui l'ose. La matière misérable régnait seule, à cette aride minute, il n'y avait plus sur ces deux fronts les stigmates d'un attrait héroïque, rien. Leur délire apparaissait sans excuse, puisque rien^d'eux, si ce n'est le plus vulgaire, ne s'était pénétré et qu'ils restaient à présent l'un devant

l'autre sans frémir de joie, sans frémir même de compassion. Ainsi, lorsqu'au fond d'un antre deux bêtes se sont jointes, il y a un reflet de stupeur. Misérables, qui avaient roulé du sommet de l'espèce jusqu'aux jouissances ingrates d'une nature sans art ni conscience, leur étonnement stupide était la marque de leur châtiement, et ils ne pouvaient plus s'expliquer un acte si primodial. Les vagues forces les avaient envahis, elles les prostraient maintenant, ils n'en savaient plus le nom, la morne ironie de leurs corps était stérile pour leurs âmes et cette secousse qui en toute autre rencontre eût exhaussé en eux de telles sources d'extase demeurait sans effet moral, pas l'ombre sur leurs visages de ce grand sourire vainqueur qui suit les profondes unions.

Thérèse, sombre, rajusta ses vêtements défaits. Cette femme était prodigieusement voluptueuse dans ce désordre et sa mélancolie. Un éclair sublime eût dû l'envelopper ; elle était digne de tout. Jean, accablé, s'éveillait lourdement de cette

horrible ivresse, et c'était afin de contempler enfantinement au fond de lui Claire, son âme, qui se dénudait dans un calme sacrifice devant une ville en flamme pour apaiser le ciel mauvais. Claire ou Thérèse ?... Il mâchait un goût de boue dans sa bouche. Le monde était un calice de fiel. Comme un enfant, il était faible comme un enfant.

C'est là, dans cet état, que les trouva Pierre. Cette âme vraiment haute eut l'air de ne rien soupçonner. Il leur conseilla doucement d'aller reposer un peu, il jeta un regard sur la maison que le matin faisait d'ivoire et d'or, Hélène allait s'éveiller, et il partit à la recherche de quelque douloureux paysage où il put, en d'innocentes couleurs, manifester l'éclatante présence de la Logique dans l'univers.

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ACHEVÉ D'IMPRIMER LE l8 JUIN 1921 PAR L'IMPRIMERIE FRÉDÉRIC PAILLART A ABBEVILLE (SOMME)

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