PAR M. FRÉDÉRIC LACROIX
(d» l'xLX DE FRANCK.) ,
Un roeber isolé au milieu de la Méditerranée , brûlé par le soleil de l'Afrique , offrant aux yeux attristés des plaines sans ombrages , et s'épuisant à nourrir, pendant quelques mois de l'année seulement, une population vouée à la misère, voilà Malte; et pourtant le nom de cette Ile est écrit dans l'histoire en caractères ineffaçables. Comme la fortune , la renommée a ses privilégiés ; elle se plaît à tirer de l'obscurité ce oui semblait promis à un éternel oubli ; elle entoure d'une glorieuse auréole une pauvre bourgade de la Judée , et c'est par un de ses caprices que Sainte-Hélène est associée a la célébrité du plus -grand homme des temps modernes.
Située au 35e degré 54 minutes 21 secondes de latitude , et au 33* degré 40 minutes de longitude (*) , 111e de Malte a au nord la Sicile, dont elle D'est séparée que par le canal de Malte; au sqd , le royaume de Tripoli ; à Test, la mer qui baigne les rivages de Candie ; au couchant , les tles de Pantalerie, de Linose et de Lampedouse.
f) D'après les calculs du père la Feuillée, Journal des observations physiques , t. I , p. 4» et 66.
Malte est ainsi placée, en quelque sorte, sur les limites de l'Afrique et de l'Europe, entre le monde oriental et la civilisation de l'Occident; merveilleuse situation qui assure à cet ancien boulevard de la chrétienté une haute importance politique. C'est ce ' qu'avait compris Bonaparte quand il ut de la Valette une étape dans sa route vers l'Egypte ; c'est ce que com-
Jnrit plus tard le gouvernement anglais, orsqu'il dirigea contre la nouvelle colonie française les efforts de ses es* cadres. L'occupation -de Malte par les Anglais fut un corollaire de la possession de Gibraltar : Tune livrait a l'Angleterre les clefs de la Méditerranée, rautre consolida sa prépondérance en Orient , et lui permit de s'asseoir en face de l'Italie pour surveiller en toute sécurité les mouvements des puissances européennes.
Les guerres dm dernier siècle et celles qui ont inauguré le siècle actuel ont amené d'étranges résultats et produit de singulières anomalies dans la division géographique des États. La diplomatie intervenant après lé triomphe de la force a séparé ce que la nature avait uni , et rendu hostiles les uns aux autres des éléments Jogique-
1" livraison. (Malte it le Goze.)
L'UHIVERS.
ment homogènes» Parmi les nombreux exemples du despotisme des circonstances politiques, on peut signaler l'île de Malte comme un des plus frappants.
Ne senble-t-U pus, en effet » que cette De devrait être ua appendice du royaume de Naples , dont elle n'est éloignée que de quelques lieues ? Là terre de Sicile ne réclame-telle pas comme sa sœur jumelle , celle où s'élève la Cité Victorieuse? Charles - Quint , en donnant Malte aux chevaliers de Rhodes , respecta cette parenté géographique , en stipulant des conditions qui rajppelaient et consacraient la suzeraineté de Naples sur cette colonie. Ce dernier lien îut deux fois, en 179$ et 1800, violemment brisé par la conquête; sera-t-il jamais renoué ?
Différents noms de Malte. Il paraît certain que l'île désignée dans l'Odyssée sous le nom à'Hypérie, n'est autre que Malte. Ce premier nom fut rem-
gaeé par celui à'Ogygie, et enfin les reca , devenus après les Phéniciens les maîtres de la colonie , l'appelèrent Méttta, soit à cause de l'excellence tlu miel' qu'on y recueille, soit en l'honneur de la nymphe Mélite , fille de Dons et de Nérée. Houël , dans son ï'oyage pittoresque de Sicile, prétend que Mélita indique le refuge que cette ne , placée au milieu de la Méditerranée, offrait aux navigateurs.
A vrai dire , nous ne savons sur quoi se fonde cette singulière explication.
Ce qu'il y a de positif, c'est que Mèttta est la racine du nom de Malte, car nous ne pouvons adopter l'assertion de fiochart, qui dit que Maltha signifie stuc blanc, et cite a l'appui de cette étymologie les maisons recouvertes en stuc blanc dont parle Diodore de Sicile (*).
Formation de Malte et des Iles voiètnes. Malte , le Goze et le Cumin , qui forment le croupe d'Iles dont nous nous occupons ici , sont-ils les restes flottants d une vaste étendue de terre en partie engloutie par les eaux ? Les opinions varient à ce sujet. Houël pense que ces lies formaient une seule
O Liv. V.
et même masse de rocher qui , après avoir ainsi existé sous l'eau , fut misa à découvert par suite de l'abaissement progressif de la mer. Suivant cet auteur, les rochers, une fois sortis du sein de l'abîme, ont sans doute été corrodés par les flots qui les entouraient, et, se divisant en trois parties , sont devenus ce qu'ils sont aujourd'hui. Aucune preuve, aucune observation ne vient a l'appui de cette opinion qui ne saurait en ooMéqeenct être discutée.
Le comte de Boreh f dans ses lettres sur la Sicile et sur l'Ile de Malte, est d'un avis différent, a Beaucoup de personnes, dit ce voyageur, prétendent prouver l'ancienne adhérence de file du Goze à la Sicile par la correspondance des noms des plages opposées :
celle de Sicile s'appelle Spacafurno, et celle du Goze MarsoIJurno. Il me paraît qu'on pourrait apporter à l'appui de cette opinion des preuves plus plausibles. Le Goze a Malte à l'orient, la Barbarie au midi, quelques lies à l'ocrident, et la SicHe au nord. Le terrain de Malte est un rocher de tuf coquillier; celui des îles circonvoîsines e<t aride et stérile; celui de Barbarie stérile et pierreux. Le Goze, seul au milieu d'eux , présente des couches argileuses et sablonneuses entièrement semblables à celles de Sicile. Si l'assertion de l'ancienne adhérence de l'Angleterre à la France , de la Sicile à l'Italie , de l'Espagne à l'Afrique, etc. , est vraie, à cause de la ressemblance des bancs de terre divisés par le canal de la Manche , par le pnare de Messine et par le détroit de Gibraltar , celle de rîle du Goze à la Sicile a les mêmes preuves en sa faveur. »
Deux faits décisifs démontrent l'inanité de ce raisonnement. D'abord, suivant le commandeur Dolomieu , quî avait étudié et connaissait parfaitement le pays dont il a décrit la constitution physique , le rocher est M même nature dans l'tle de Malte e< dans le Goze ; en second lieu , à Malte1 comme au Goze, on trouve de cd couches argileuses dont parle le coinjl de Borcli. Les différences essentielle!
MALTE ET LE GOZE
oue signale cet écrivain , pour prouver I adhérence du Goze seul à la Sicile , n'existent donc pas.
Enfin le commandeur Dolomieu admet l'adhérence des trois îles, sans croire toutefois , comme Houël qu'elles aient formé une masse de roches sous - marines. Plusieurs îles arguments dont il étaye son système de géologie paraissent bien fondés ; mais les escarpements qui bordent l'Ile du Goze dans toute l'étendue de son circuit peuvent donner lieu à plus d'une objection sérieuse. Pour expliquer la formation de cette ceinture de rochers à pic , Dolomieu suppose que la même niasse d'eau qui a divisé le terrain général en trois parties distinctes, a enlevé tout ce qui adhérait à ces escarpements du coté de l'intérieur , et dessiné , par les excavations qu'elle a formées , les saillies perpendiculaires qu'on remarque aujourd'hui.
Or, cette hypothèse nous paraît trop hasardée pour que nous la jugions raisonnablement admissible.
Du reste, que Malte , le Goze et le Cumin aient, en effet, appartenu à une même et unique portion de terre , ou que, suivant l'opinion du comte de Borch , le Goze ait autrefois fait partie de la Sicile, toujours est-il oue l'histoire a réuni ces trois îles dans une commune destinée, et qu'elles ont conservé, au milieu des nombreuses vicissitudes qu'el les ont traversées , une inaltérable unité.
Étendue et population. Malte offre , sous le rapport de la population comparée à l'étendue du territoire, un phénomène remarquable et peut-être inique. Cette Ile , qui n'a que quatre lieues dans sa plus grande largeur sur sept ou huit de long , et dont le circuit n'est que de vingt lieues , contient , d'après les derniers recensements, ont trois mille deux cent quarante- «pt habitants , sans y comprendre la iproison anglaise qui, en temps de pis, est d'environ deux mille cinq faits hommes. On a fait , à ce sujet , m curieuses comparaisons. Entre auprès rapprochements, on a montré ■te, sur un espace égal où M ex» te
en Angleterre cent cinquante-deux individus, en France cent cinquante-trois, et en Hollande deux cent vingt-quatre , il y en a à Malte jusqu'à onze cent trois ! Ce fait est d'autant plus extraordinaire que le sol si pauvre 4e Malte ne peut nourrir que te tiers de la population, et qu'ainsi su? cent mille nabitants, plus de soixante -sit mille consomment les produits tirés des pays étrangers. I) faut remarquer* en outre, que le gouvernement de l'ordre de Malte n'était nullement dé nature à favoriser cette agglomération d'hommes. Le despotisme des grande maîtres et de tout ce qui portait te titre de chevalier, par-dessus tout l'es* pèce d'ostracisme qui pesait sur les indigènes de toutes les classes, étaient éminemment propres à éloigner les ha* bitants et à en restreindre de plus en plus le nombre. Eh bien , stérilité du sol , misère , oppression , rien n'a mis obstacle à l'accroissement progressif et monstrueux de la population de Malte* Les guerres et les maladies contagieuse* elles-mêmes ont à peine occasionné un temps d'arrêt dans cette tendance. Quelaue temps après l'établissement de l'ordre de Saint -Jean dans cette colonie, on y comptait quinze mille âmes. Le siège soutenu par le grand maître la Valette en 1S65, réduisit ce chiffre à dix mille.
Vingt-six ans plus tard , la peste sévit cruellement à Malte. Le Goze lui-même avait été entièrement dépeuplé en 1 661 . Cependant il se trouva en 1682, dans tes deux îles , cinquante et un mille sept cent cinquante habitante, Les guerres meurtrières que l'ordre de Malte soutint sans relâche depuis cette . époque, et l'épidémie qui décima les Maltais en 1676, n'arrêtèrent pas le mouvement ascendant de la popula* tion , car le recensement fait en 179S donna pour résultat quatre-vingt-dix mille habitants à Malte , et vingt-quatre mille à l'île du Goze.
Il paraît qu'il en a toujours été de même à Malte. Suivant Drodore de Sicile, iîle était anciennement très* peuplée. Ce témoignage est confirmé par ce que d'autres écrivains, de Tan*
L'UNIVERS
tiquité disent de la magnificence des bâtiments de Mélita (aujourd'hui la Cité Notable). Ces édifices somptueux , ces temples splendides dont parle Cicéron (*), les nombreux villages qui existaient , dès cette époque , dans File de Malte , les ruines qu'on y voit encore aujourd'hui , révèlent assez l'importance de cette colonie, que se sont si longtemps disputée les Phéniciens , Jes Grecs et les Romains.
Il devait arriver à Malte ce qui arrive tôt ou tard aux centres plus ou moins considérables vers lesquels afflue une population hors de proportion avec leurs richesses naturelles ou industrielles. Lorsque l'installation des Anglais eut fait perdre à ses habitants la triste et dernière ressource que leur offrait l'active piraterie organisée au profit de l'Ordre aux abois , la misère commença à se faire cruellement sentir parmi ces malheureux , dont les nouveaux maîtres du pays ne s'appliquèrent pas à améliorer la condition. La position des Maltais est devenue si douloureuse, que, malgré leur amour pour leur terre natale , ils émigrent en foule pour aller chercher, sous un ciel étranger, la vie matérielle qu'ils ne peuvent trouver dans leur patrie.
On verra-, dans la suite de cette notice, à quel point cette misère est devenue poignante; et, comme le gouvernement britannique prend peu de souci des souffrances de ses colonies, il est impossible d'assigner un terme à cet état de choses.
Aspect général de Malte. Si l'on pouvait s'élever au-dessus de l'île de Malte et embrasser du regard toute son étendue, le spectacle qui s'offrirait à la vue de l'explorateur n'aurait rien de bien attrayant. Une langue de terre échancrée au nord par des anses spacieuses , et qui se prolonge en s'amincissant de l'est sud-est à l'ouest nord-ouest ; un plan incliné avec des escarpements de deux cents toises d'é-
(*) L'accusateur de Verres parle d'un temple de Junon particulièrement vénéré par les anciens , et dont l'avide proconsul enleva les précieux ornements.
lévation au-dessus des flots dans la partie sud et sud-est ; et une plage au niveau de la mer dans la partie opposée; des campagnes poudreuses auxquelles un nombre infini d'enclos de pierres superposées donne l'apparence d'un vaste damier ; des montagnes au flanc desquelles pendent de rares arbrisseaux ; ça et là quelques bouquets de verdure semblables à des oasis dans une mer de sable brûlant; dans la partie orientale seulement , des villages aux maisons uniformément blanches; en somme , une désespérante monotonie de paysage, voilà l'aspect général de Malte , de cette île où la poésie antique a placé le séjour de la nymphe Calypso.
Si l'on s'arrêtait aux détails de cette vue à vol d'oiseau , on remarquerait un système de vallées se dirigeant du sud-ouest au nord-est, et se prolongeant jusqu'à la mer, où ces vallées forment des ports vastes et sûrs ; on verrait d'autres vallons plus petits dessiner, en suivant une direction différente, les ports latéraux qui s'ouvrent dans celui de la capitale; on distinguerait les batteries et les tours qui hérissent le littoral du côté du nord; la Valette avec les mille navires qui s'abritent sous le canon de ses forteresses; la Cité Notable , l'antique métropole de la colonie; le Bosquet, ce réduit dont la magnificence des
f grands maîtres a fiait un Éden au roiieu du désert; les maisons de campagne qui , de distance en distance, s'élèvent comme des tombeaux de!
marbre blanc entourés de touffes d'orangers; la colline de Ben gemma percée de cavernes sépulcrales; les salines de l'ouest et l'anse de la Mellelia, près de laquelle l'immor* telle amante d'Ulysse avait fixé sa de* meure.
Tout cela ne compose pas un en* semble bien pittoresque , un panoram biin intéressant; mais cette terre, « mal partagée sous certains rapports trouve de beaux dédommagement dans son passé historique. Ce qu'il fan chercher ici , ce n'est pas une natur grandiose, des sites agréables, ri<
MALTE ET LE GOZE
I enfin de ce qui charme les yeuj et séduit l'imagination, mais les souvenirs glorieux, les traditions .d'une longue période de lutte héroïque, le retentissement du cri de guerre des chevaliers, les {races du passage de tant d'hommes au courage indomptable.
Malte est tout entière dans son histoire et dans son importance politique; hors de là, ce n'est qu'un rocher nu et stérile.
Température y climat (*). Dire que Malte est située entre l'Afrique et l'Europe , et à une distance peu considérable de l'une et de l'autre, c'est dire que Je climat de cette île participe à la fais de celui de ces deux continents ; toutefois la température de l'Afrique y domine avec certaines modifications.
Pendant l'été, le thermomètre de Réaumur marque ordinairement 25 degrés et dépasse très- rarement le 28e; en hiver, il ne descend presque jamais au-dessous du 8e degré.
Les variations de température sont très-fréquentes et très-brusques par suite des changements subits qu'éprouvent les vents dans leur direction. Le vent du nord apporte toujours le froid, et, garanti de toute altération par la belle végétation de l'Italie et de la Sicile, donne à l'air une grande pureté. Le nord-ouest est également froid et tout aussi pur, si ce n'est davantage , à cause du grand espace de mer qu'il traverse pour arriver jusqu'à Malte. Les vents du midi amènent la chaleur; celui du sud, en passant sur les sables brûlants de l'Afrique, se charge d'exhalaisons délétères et franchit un canal trop étroit , des eaux trop tranquilles , pour qu'il puisse se purger de" ses qualités malfaisantes. Il se purifie quelque peu en passant au sud-ouest, surtout quand les flots sont agités; mais lorsqu'il souffle du sud-est, l'air s'altère à tel
(*) Il existe sur ce sujet un mémoire trèsremarquable du commandeur Dolomieu , membre correspondant de" l'Académie des sciences. 6 est ce travail que nous avons mis à contribution pour la partie de cette notice relative au climat.
point , qu'il produit dans tout l'organisme un malaise douloureux. Pour peu qu'il se détériorât encore , on serait enveloppé d'une atmosphère épaisse au milieu de laquelle on étoufferait infailliblement.
Les vents du nord, avons-nous dit, refroidissent la température.
Toutefois il ne gèle, jamais à Malte, du moins aux environs de la Valette et sur le littoral. Une note de M. Fortia de Pilles , éditeur du texte français de Boisgelin (*), nous apprend qu'en 1788 on trouva , dans une vallée située au milieu des plus hautes montagnes de l'île r une mare dont la surface était gelée. Quoique la glace eût à peine l'épaisseur d'un écu de six francs, l'événement fut jugé si extraordinaire, que le propriétaire de la mare en question envoya cette espèce de phénomène au grand maître Rohan. A peine arrivée a la ville, la glace se fondit. M. Fortia ajoute que dans le ' mois de février 1783, il tomba des gréions aussi gros que des œufs de pigeons, et qu'on en a vu quelquefois tomber de la grosseur d'une noisette , ce qui est encore remarqué à Malte. Quoi qu'il en soit, les oranges n'ont jamais gelé , et les jardins restent, en hiver, remplis de fleurs et de fruits. La saison froide n'a donc rien de désagréable , ce qu'a* teste suffisamment I absence de cheminées dans la plupart des maisons.
Ce qu'il y a de plus à craindre à cette i époque de l'année , ce sont les tempe- ' tes , qui , par leur violence et par les ravages qu'elles produisent quelquefois, peuvent être comparées aux coups de vent des Antilles. On cite encore à Malte l'ouragan de 1757, qui dévasta l'île entière. If faut dire cependant que ces tourmentes Sont assez rares et qu'elles ne durent jamais longtemps.
L'été est beaucoup plus désagréable , surtout pendant les mois de juillet et d'août, durant lesquels le vent
(*) L'ouvrage du chevalier Boisgelin , intitulée Malte ancienne et moderne , et qui n'est qu'une compilation indigeste, a paru d'abord en anglais.
^UNIVERS
4a sad^est exerce, sa pernicieuse influence. Quand le scîrocco est déchaîné, la chaleur devient insupportable; on éprouve un abattement général, une oppression douloureuse, sans parler aes accidents auxquels sont sujets les tempéraments pléthoriques. On a recours alors aux boissons frappées de glace , qui agissent comme toniques , et rendent à l'estomac toute sa puissance de digestion. La neige est , par ce motif, devenue à Malte un objet de première nécessité. On la tire de Sicile, et les approvisionnements annuels sont d'ordinaire suffisants pour la consommation des habitants et pour le service des hôpitaux , où la glace est d'un usage indispensable.
Mais ce n'est pas le seul moyen qu'emploient les Maltais pouf combattre les effets du scîrocco. Ils ont aussi la précaution de se plonger dans l'eau , et de s'en retirer peu à peu sans s'essuyer. Cette opération, en favorisant l'expansion de la chaleur interne à l'extérieur et l'évaporation des miasmes de la transpiration insensible, rafraîchit singulièrement le corps, et lui rend toute la force que lui avait fait perdre l'excès de la chaleur.
Comme tous les pays chauds , Malte ttees moustiques, fléau bien plus intolérable gue l'extrême chaleur. Durant le règne des vents du raidi , de petites mouches grises, qui, tout éphémères qu'elles sont , n'en jouissent pas moins de toutes leurs qualités nuisibles, voltigent en essaims formidables autour de vous , s'acharnent à votre poursuite , et vous percent en mille endroits de leur redoutable aiguillon. La piqûre de ces insectes occasionne une douleur trèsvive dans la partie blessée, et est ordinairement suivie d>une enflure considérable. On ne peut , même dans les rues , se préserver des attaques de ces infatigables ennemis. Ils suivent l'étranger partout où il va, le harcèlent et l'accompagnent jusque dans son appartement, où la fumée du soufre ou du sucre peut seule le délivrer de ses persécuteurs.
Si les périodes de température accablante étaient de longue durée , la santé publique éprouverait nécessairement de graves altérations; mais il est rare que les vents du sud soufflent pendant trois ou quatre jours, sans qu'au bout de ce temps il ne survienne un calme pendant lequel l'air devenu plus pur facilite la respiration, quoique la chaleur soit toujours très-forte. Il y a même en temps de scirocco des moments de répit dont il fout tenir compte : pendant la nuit, les brises de mer rafraîchissent et assainissent l'atmos- Shère; le matin, il s'élève des courants 'air qui se dirigent de l'île vers la mer, et qui , sans être aussi purs que les brises maritimes, n'en procurent pas moins un bien-être délicieux. Les personnes qui ont habité les colonies peuvent seules apprécier la sensation de bonheur qu'on* éprouve sous l'influence de ces souffles légers que la mer, après les avoir purifiés dans ses flots , envoie à la terre brûlée par un soleil ardent et desséchée par le simoun.
Pendant ces haltes bienfaisantes du vent du sud , les femmes de Malte tiennent leur cour dans les boudoirs élégants que supportent les balcons des maisons de la Cité Valette; les rideaux de soie ou les jalousies entr'ouvertes à dessein laissent voir aux passants de gracieuses têtes de femmes souriant aux galanteries de leurs amants. Ces tableaux , qui scandalisent les chastes regards des Anglaises, ces scènes de coquetterie en plein air, rappellent au voyageur que Malte est sous le ciel de l'Italie et sur la limite de POrïent , ces deux patries de l'amour.
Quelquefois les vents passent brusquement du sud au nord. Alors l'atmosphère redevient transparente; on aspire à pleine poitrine un air vivifiant; Sans que le thermomètre ait varié, on se sent ranimé par une fraîcheur pénétrante; Malte retrouve la vie et le mouvement.
En somme, à part deux mois d'été, le climat de Malte offre à peu près les mêmes charmes que celui de PItalie méridionale. Là ou croissent les oran-
MALTE ET LE GOZE
gars , il y a toujours de tièdes matinées et de douces nuits après des jours brûlants; double attrait pour ceux qui ont goûté ou qui désjfeut les voluptés du ciel d'Orient.
Productions. Minéraux. Les trois règnes sont à Malte d'une grande pauvreté. Le minéralogiste surtout n'y trouverait rien de particulièrement intéressant. L'île étant un rocher calcaire, ne peut guère offrir à l'attention des savants que des concrétions de même natve et des pétrifications plus ou moins curieuses. Cependant nous ne saurions garder le silence sur cette partie si importante de la description d'un pays. Disons d'abord quelques mots du sol de Malte et de ses propriétés. •
Il y a deux espèces de terre à Malte : lune, pesante, compacte et de nature bolaire , est d'une couleur blanche trèsprononcée, lorsqu'elle vient d'être détachée du sol , mais jaunit un peu en se séchant. Elle ne se décolore pas sous l'action du feu, et ne produit aucune effervescence avec les acides. Mise dans la bouche, elle s'attache fortement à la langue, et se dissout néanmoins aussi facilement et aussi vite que le beurre. Unie et lisse à la surface, elle ressemble, par ses propriétés, à la terre de Lemnos, dont les vertus thérapeutiques ont été signalées par les voyageurs. La seconde variété de la terre maltaise {terra melitensis) est calcaire, très-Légère, facile à se réduire en poudre au contact de l'air, grisâtre et triante après avoir été séchee , susceptible d'effervescence avec les acides ; c'est, en d'autres termes, une espèce de marne ou de craie. Ajoutons que les paysans de Malte la croient un remède infaillible contre la morsure des animaux venimeux; croyance populaire que rien ne justifie. On avait soupçonné, par l'analyse de cette terre, appelée vulgairemeut terre de Saint- Paul, qu'elle pourrait présenter des analogies avec la substance minérale fui sert à fabriquer la porcelaine de Chine. Plusieurs expériences furent faites à ce sujet, entre autres par le prince Lambertini, à Rome, et leur
résultat prouva qu'en effet la terre de Saint-Paul avait les propriétés du kaolin, sans offrir cependant les parcelles argentées qu'on remarque dans ce dernier (*).
La première espèce de terre maltaise a, dans certaines localités, des vertus médicinales qu'on ne saurait révoquer en doute. Celle qu'on trouve dans la grotte de Saint-Paul, par exemple, est un fébrifuge très-énergique. Ce n'est point, comme le dit Bry clone, une eau pétrifiée; « c'est une espèce de terre bolaire, une argile blanche, remplie de particules calcaires absorbantes de leur nature, et qui, par le principe d'acide vitriolique qu'elles contiennent, sont très-avides des parties alcalines et phlogistiques qu'elles trouvent dans la masse du sang(**). » On conçoit dès lors qu'employée comme remède, cette terre se combine avec les parties élémentaires du sang et qu'elle apaise la fièvre. Mais on ne saurait sans danger faire un fréquent usage de ce moyen , car les dépôts calcaires laissés par cette poudre dans les vaisseaux lactés ou dans la vessie peuvent occasionner1 de fâcheux accidents. Cela n'empêche pas, au reste, que les Maltais ne trouvent un grand débit de leur terre antifébrile en Sicile et dans plusieurs parties de l'Italie. •
Les pierres de Malte, comme celles du Goze, sont fort tendres et ne résistent pas longtemps, en conséquence»
aux principes destructifs dont elles subissent l'action. L'eau de mer les corrode et les réduit en poussière; une seule goutte amène à la longue la décomposition d'un bloc, quelque considérable qu'il soit; peu à peu, le germe de carie se développe » s'étend et gagne toutes les parties du rocher, qui tombe en débris ou disparaît entièrement. Malheur à celui qui a fait servir ces pierres à la construction de sa de-
(*) La plupart de ces observations sur la terre de Malte, sont puisées dans les lte» cherclics historiaues etpolitiaues sur Malte, ouvrage attribue à M. Bonnier.
(**) Lettres sur ta Sicile et sur fûè dé Malle par le comte de Borch.
L'UNIVERS
meure I un seul morceau atteint de cette gangrène sufGt quelquefois dans certaines localités pour entraîner la ruine du bâtiment tout entier. Il est curieux d'observer la marche et les effets de cette espèce de contagion :
il se forme dans la partie attaquée une croate saline qui se détache et en engendre d'autres au fur et à mesure die la destruction de la pierre.
Un voyageur a observé que les pierres les plus sujettes à cette détérioration sont celles qui contiennent le plus de magnésie, substance dont les rochers de Malte et du Goze sont toujours mélangés.
On a remarqué, au sujet des rochers de Malte, une autre particularité que nous ne saurions passer sous silence :
certaines montagnes sont composées de l'accumulation de grosses pierres poreuses qui s'imprègnent incessamment des vapeurs de l'atmosphère, les filtrent lentement , et laissent échapper l'eau qui en résulte par différentes issues formant autant de fontaines (*); merveilleuse prévoyance de la nature qui, dans un pays presque entièrement privé d'eau , a frappe les rochers de la baguette de Moïse , et en a fait jaillir des sources limpides !
Il existe à Malte , et principalement dans les environs de Marsa Sçjrocco , une pierre calcaire offrant l'aspect de la lave. Cette pierre, qu'on trouve par blocs isolés , et dont la couleur est brun noir, exhale sous le frottement une odeur forte et repoussante. Lorsqu'on la dissout dans un acide , elle produit une vive effervescence , et Ton voit se détacher des fragments d'une pellicule noire, huileuse et puante. Faut -il croire-, avec l'écrivain à qui nous empruntons cette curieuse observation, que cette pierre a été autrefois impré-
Snée de l'huile de quelques cétacés ?
fous laissons aux personnes compétentes le soin de décider si cette hypothèse est admissible.
Si la pierre de Malte a , par sa nature même, de graves inconvénients, elle ofire en revanche des avantages que
les possesseurs de cette fie , ainsi que ses habitants , ont été et sont tous les jours à même d'apprécier. On conçoit, en effet , que cette pierre se prête merveilleusement à toute espèce de travaux de construction. Ainsi , les ingénieurs chargés d'élever les fortifications de la Cité Valette , n'ont eu en quelque sorte qu'à creuser dans le cœur même du rocher, ce qui a épargné aux ouvriers beaucoup de peine et de fatigue, au gouvernement de l'Ordre beaucoup d'argent. La maison du plus humble paysan maltais est en pierre de taille magnifique. Partout de la
Eierre et de la pierre blanche , admiralement façonnée à toutes les exigences possibles. Sans doute ces constructions n'ont pas la solidité ni la durée des édifices bâtis en pierres dures ; mais les maisons se reparent facilement et à peu de frais ; et , quant aux fortifications , le roc dans lequel elles sont pratiquées étant partout le même , dans sa plus extrême profondeur comme à sa surface , il y a de la marge pour les ingénieurs.
Les fossiles et les corps secondaires qu'on trouve à Malte ne sont pas en
Srand nombre; mais ils ne laissent pas e mériter quelque attention.
Dans les collines d'argile, on voit des pyrites ferrugineuses qui ont fait croire un moment à l'existence de mines d'or. Les mêmes terrains argileux contiennent des cristaux cunéiformes et spéculai res de gypse blanc, généralement fort irréguliers.
L'albâtre calcaire de Malte n'est pas de belle qualité; altéré par des parties pierreuses ou terreuses , il ne peut être employé que par petits fragments. Il est brun et veiné. On ne le trouve que sur les côtes de Hle , au-dessus ou au milieu de Ja roche calcaire.
Les grottes dç Malte renferment une grande quantité de stalactites calcaires , qui ne sont autre chose que des albâtres à couches concentriques.
Enfin, parrni les fossiles, on peut citer des dents de poissons de diverses espèces , des vertèbres de palmier marin, des échinites de formes et de grandeurs différentes, (jescoquesd'our-
MALTE ET LE GOZE
gins, des coquilles pétrifiées, et beaucoup de litbophites et de madréporites.
régétaux. Culture du sol. L'état actuel du sol de Malte est un exemple frappant de ce que peut l'activité d'un peuple aux prises avec la misère.
Malte, avons -nous dit, est un immense rocher calcaire. On trouve bien dans quelques endroits privilégiés un peu de terre végétale, mais c'est là l'exception. Comment fertiliser ces plaines , ces coteaux stériles? Comment dompter ce sol rebelle et rendre utile à l'homme ce que la nature avait condamné à une éternelle infécondité?
Voici de quelle manière les Maltais ont résolu ce problème :
Ils égalisent la surface des rochers , en ayant soin toutefois de donner à ce
f>lan une légère inclinaison , pour faciiter l'écoulement des eaux après les grandes pluies. Cela fait , ils étendent sur ce lit naturel une couche assez épaisse de pierres brisées , puis d'autres pierres presque réduites en poussière , et enfin de la terre prise dans les fentes et les cavités des roches voisines. Souvent ils y ajoutent une couche de fumier et une seconde couche d'humus fertile. La terre vient-elle à leur manquer , ils vont en chercher en Sicile. Quand il le faut, ils passent et repassent vingt fois le détroit , affrontant la fureur des vents et des flots.
Comme on le voit , en fait d'industrie et d'activité , les Maltais n'ont rien à envier aux Suisses qui rapportent de trois ou quatre lieues , dans des hottes , la terre nécessaire pour réparer les avaries de leurs enclos.
Ce n'est pas tout encore : pour' garant ir la semence ou les plantes des ravages des ouragans , les paysans de Malte entourent leurs champs de murs de clôture. Ce sont ces entourages qui donnent à la campagne de Malte, ainsi que nous l'avons dit, l'aspect d'un vaste damier.
On se tromperait étrangement si l'on pensait que ces terrains artificiels, si péniblement préparés, sont d'une fertilité médiocre. Dans les plus mauvais , le blé rend de seize à vingt pour un, et, dans les meilleurs, soixante-
quatre pour un*! On conçoit qu'on n'obtient ces prodigieux résultats qu'à force de soins et de travail. Mais , si l'on se rappelle ce que nous avons dit sur rénorme population de Malte, et si l'on observe que fô propriété est divisée à l'infini, on comprendra que chaque famille d'agriculteurs peut labourer, fumer et sarcler à loisir le petit lot de terre que ses ancêtres lui ont légué. Toute la surveillance , toute la sollicitude d'un paysan maltais et de ses enfants sont concentrées quelquefois sur un arpent ou même un demi-arpent de sol cultivé; voilà le secret de cette excessive fécondité. Si la terre ne leur faisait pas défaut, nul doute que ces hommes infatigables ne parvinssent à défricher le sol entier de Malte , et ne changeassent, comme par l'effet d'un talisman , la physionomie si attristante de cette ile célèbre.
Quel contraste avec les Siciliens!
« En Sicile, dit Vivant Denon (*) , en Sicile où abondent les denrées de toute espèce, le paysan est pauvre, languissant et d'une saleté hideuse; à Malte, au contraire, où l'habitant ne peut tirer de son sol qu'un peu de blé et du coton , la pauvreté y est si active , si ingénieuse et si propre, qu'elle y a presque l'air de l'aisance. » Il en est a peu près de même dans toutes les contrées où la nature fournit spontanément à la population ce qui suffit à ses besoins matériels. La misère est la mère de l'industrie ; là où la Providence a mis l'abondance de toutes choses , l'homme , oubliant sa mission de travail , s'endort sur la foi d'un ciel toujours clément et d'une terre inépuisable.
Les terrains de Malte reposant sur un lit de rocher, on se demandera peut-être comment il se fait qu'ils ne soient pas desséchés par le soleil. Mais ces roches, avons -nous dit, sont poreuses et s'imprègnent facilement de l'humidité atmosphérique. Elles absorbent l'eau qui tombe sur la couche d'humus et entretiennent dans tout ce qui est en contact avec elles une cons-
(*) Voyage en Sicile.
tante fraîcheur. Seulement on est obligé, tous les dix ans , de relever la terre et de débarrasser le roc d'une croûte épaisse qui se forme à sa surface et empêche l'infiltration des eaux pluviales.
Le coton, le blé, forge, l'avoine, le cumin , le trèfle , la luzerne , tous les légumes d'Europe , des fruits savoureux, de nombreuses espèces de fleurs , tels sont les produits de ce sol fabriqué, si Ton peut dire ainsi, par la main de l'homme. Cependant tous ces végétaux ne pourraient pas croître à la fois dans le même terrain. Chacun a ses exigences particulières. Ainsi un champ bien préparé donne la première année des légumes et des pastèques ; la seconde, des melons délicieux (*) qui peuvent se conserver pendant tout l'hiver, et de l'orge qui , coupée en herbe, sert de fourrage pour les bestiaux. Ce n'est que la troisième année qu'on tabou re Ta terre pour y semer du coton ; la Quatrième est consacrée à la culture du lé ; à partir de ce moment , on alterne les récoltes ; mais il faut, pour le coton , remuer la terre avec beaucoup plus de soin que pour le froment.
Le coton est le principal produit de Malte. Pour en récolter une plus grande
Îmantité, les cultivateurs ont sacrifié a plupart de leurs plantations d'orangers et même de leurs jardins. On en recueille de trois espèces : le coton indigène , le coton de Siam et le coton des Antilles. Ce dernier est d'un beau jaune et d'une graude finesse. On sème en mars et avril , et on récolte en octobre. C'est avec leur coton que les o M altais achètent les denrées nécessaires a leur subsistance durant huit mois de l'année. Malheureusement cette ressource est bien précaire. L'Angleterre ne veut pas des cotons de Malte, parce au'ils donnent des fils trop courts et qu'ils ne peuvent être utilement employés dans les manufactures britanniques (**). Les propriétaires de Malte
(*) Ces melons sont très-connus sous le nom de melons de Malte.
(**) Les puissantes machines employées aujourd'hui dans les fabrique* d'Angleterre
ont dû , en conséquence, chercher des consommateurs ailleurs que dans leur nouvelle mère patrie.ljénes leur a ouvert ses marchés (*). Mais que les débouchés viennent à manquer pendant un an ou même pendant quelques mois seulement , la population agricole de Malte sera aux abois et restera entièrement â la chargerde l'Angleterre, qui, probablement , ne voudra pas la laisser mourir de faim. Cette situation ne serait pas sans précédent. Le roi d'Espagne ayant, en 1785, prohibé les cotons filés et manufacturés qui , jusqu'à ce moment, avaient eu leur entrée libre dans ses États , Malte se vit à la veille d'une ruine totale , et le désespoir s'empara de ses habitants. Il fallut que les commanderies d'Espagne intervinssent sur la prière du grand maître alors régnant , et fissent révoquer le fatal édit. A une autre époque, on a vu la population maltaise affligée d'une famine de cinq mois par suite de la perte- d'une récolte détruite par des insectes. Et ce ne sont pas les seules chances de mauvaise fortune qui menacent les cultivateurs de We de Malte (**). Voici que la culture du coton prend en Egypte et en Syrie un accroissement formidable. Si cet accroissement continue , grâce à l'activité prévoyante de Méhémet-Ati , dans quels
et d'Ecosse, exigent an coton à fil très-long; aussi les manufacturiers de la Grande-Bretagne tirent-ils presque tous leurs cotoas d'Amérique. Une seule livre de coton américain peut fournir u» fil de cinquante trois lieues de long. On conçoit combien les colonies anglaises d'Asie et celles situées sur d'autres points du globe, doivent souffrir de cette préférence qui ferme à leurs cotons ; les marchés de la métropole. L'Iude est particulièrement atteinte par cet état de choses, | et l'agriculture y est frappée de mort.
(*) Ceci s'entend des cotons en laine, j Quant à ceux qu'on fabrique dans l'île, à , y servent aux besoins des nabi Un t s, et paf conséquent n'en sortent pas.
(**) Nous n'avons pas besoin de dire que ces prévisions sont commîmes an 6oze et I Malte. En fait de productions, ces demi!* ne peuvent pas plus être séparées qu'elles &f le sont dans leur passé historique.
MALTE ET LE GOZE
paya d'Orient ou ^Occident les cotons I Se Malte trouveront-ils des acheteurs? S'est - ce pas là ua bien triste avenir ? 1 L'Angleterre pourrait éloigner ces présages funestes en prenant d'avance les mesures nécessaires pour assurer, dans toute situation possible , l'existence de cette, population malheureuse.
Il serait si facile de faire de cette co- 1 Ionie un centre d'industrie ! Les Maltais sont intelligent*, laborieux , adroits ; ils réussiraient certainement dans toutes les branches de la fabrication, et trouveraient dans le salaire de leurs travaux le bien-être que Leur refuse un sol iograt. Mais le gouvernement anglais ne voit dans l'occupation de Malte que la possession d'un point militaire d'une haute importance ; et il est per~ mis de le soupçonner fort indifférent oour les intérêts à venir des habitants ae cette île.
Le blé recueilli à Malte suffît à
Seine, nous l'avons dit, au tiers e ses habitants. Les terrains maigres en produisent une espèce particulière qui ne se sème qu'en février, et donne un pain extrêmement blanc.
Pour remédier à cette insuffisance , le gouvernement des chevaliers était obligé d'acheter à l'étranger le blé nécessaire aux approvisionnements.
Un traité fut conclu à ce sujet avec la Sicile, qui s'engagea à fournir à Malte une certaine quantité de céréales, moyennant une exemption de droits.
Les' srains se conservaient dans de
;randes fosses creusé es dans le roc.
juand ces greniers souterrains étaient suffisamment? remplis, on enfermait l'entrée au moyen d'une grosse pierre soigneusementscellée avec de la pouzzolane. On pouvait laisser le blé ainsi renfermé pendant un grand nombre d'années, sans qu'il y eût à craindre la moindre avarie (*).
C'était sans doute une dure néces-
(*) L'usage des silos est aujourd'hui répandu daus plusieurs pays et s'esl introduit en France, ou les riches propriétaires qui ne sont pas obligés de vendre leurs graius après chaque récolte , les conservent dans ces espèces de caves.
site que celle où était le gouvernement des chevaliers , d'assurer, par ses propres ressources et quelquefois par des emprunts, la subsistance des deux tiers de ses sujets. Mais les principes et les habitudes de cet Ordre facilitaient la solution du problème. La guerre continuelle que la Religion (*) soutenait contre les Turcs et les Barbaresoues, fournissait de nombreuses occasions d'augmenter, par le droit du plus fort , les ressources pécuniaires de l'administration de Malte. On verra plus tard que le métier de corsaire n'était pas moins utile aux intérêts matériels des chevaliers, que celui de soldat à l'éclat de leur renommée. Les particuliers eux-mêmes venaient en aide au gouvernement en exerçant la piraterie pour leur propre compte. Chaque prise maritime accroissait la richesse de l'Ordre en même temps que celle de la nation, de telle sorte que le déficit annuel des denréeâ&e comblait sans efforts et par les bénéfices continuels de l'État, et par les gains, quelquefois considérables, réalisés jpar les sujets, qui acquéraient ainsi les moyens de se suture à eux-mêmes. Ces sources de profits n'existent plus pour les Maltais depuis qu'ils ont passé sous la domination anglaise , qt aucune industrie nouvelle n'est venue les indemniser de ce qu'ils ont perdu- Aussi la misère est-elle grande chez eux. La pensée s'arrête avec émotion sur les maux gui affligeraient cette population infortunée , si , par suite a un . conflit européen ou dune crise intérieure, l'Angleterre était un jour dans Fim- "
Sensibilité de subvenu aux besoins e ses colonies les plus nécessiteuses.
En attendant , les Maltais cherchent dans l'émigration un palliatif à leurs souffrances et un soulagement à leur misère.
Parmi les produits de Malte , nous
(*) On disait la Âtligion pour Y ordre de Malte ; à l'exemple des auteurs que bous. avons consultés, nous emploierons plus d'une fois celte dénomination daus le cours, de notre travail.
L'UNIVERS
avons encore à citer le hali magnumy l'oricella, le lichen, qui donne à la teinture une couleur amarante, et enfin la sulia (*). Cette dernière plante qui s'élève à la hauteur de cinq pieds et porte des fleurs d'un beau rouge, sert de nourriture aux bestiaux. On la sème sans avoir besoin de préparer la terre; et ce au'il va de singulier, c'est que dans le même champ où, après sa récolte , on fait venir du blé, elle repousse sans être de nouveau semée. Elle reparaît encore après une ■ seconde récolte de blé , mais cette rois elle n'a plus sa force ni ses propriétés primitives. La sulla est particulière à Malte et au Goze.
Le cumin est moins cultivé depuis qu'on s'est aperçu qu'il minait les terres plus qu'aucune autre plante , et qu'il les épuisait.
Les jardins de Malte sont riches en fleurs et en fruits. Les premières exhalent un parfum beaucoup plus fort que les fleurs d'Europe. Les roses ont surtout une odeur singulièrement pénétrante. Quant aux fruits, ils peuvent se comparer, pour leur saveur exquise, à ceux des lies tropicales ; l'oranger en est le roi. Dans les vergers et les parterres on voit d'élégants bosquets , où cet arbre aux pommes d'or entftmêle son feuillage avec celui du citronnier et du grenadier. En apercevant ces touffes de verdure étagées en dômes mobiles, et d'où s'échappent de douces, senteurs, on oublie un moment que, quelques pas plus loin , il y a la sécheresse et l'aridité. Mais si l'on approche , quel désenchantement ! Ces orangers , dont vous admiriez de loin les rameaux chargés de fleurs et de fruits , vous les voyez , avec surprise , emprisonnés dans des caisses étroites, comme ceux qui subissent l'éternelle poussière de nos jardins publics. Deux fois par jour la main prévoyante du jardinier est obligée d'arroser les racines altérées , et de verser à l'arbre souffrant la vie et la fécondité. Pour
(*) Bedîsarwn cljrpeatum flore suaviter rubenie (Touraefort.) *
mettre ces frais ombrages à l'abri des vents furieux , le ciseau mutile impitoyablement les raœaux qui franchissent la limite tracée par une main inexorable. Toute tlte qui veut s'élever au-dessus des autres, tombe sous le niveau du maître. Où sont les bois embaumés de l'Espagne et du Portugal ? Nous n'en voyons ici que la parodie. Mais ne soyons pas injustes. Les Maltais ont vaincu la nature; ils ont obtenu d'elle ce qu'elle aurait refusé -à un peuple moins laborieux. Il ne faut pfrJeur en demander davantage. Après tout, n'est- il pas naturel de trouver à côté d'un champ artificiel un bosquet d'orangers en caisses, auprès d'une terre frelatée un souvenir de serre chaude?
Tout ceci n'empéAe pas d'ailleurs que les oranges de Malte ne soient les meilleures de l'Europe. Malheureusement on ne peut les manger excellentes à l'étranger, parce qu'il faudrait pour cela qu'elles eussent atteint un degré de maturité qui ne permettrait pas qu'on les exportât sans danger d'avarie.
En 1780, les sœurs du roi de France possédaient à Malte un jardin, et toutes les semaines on leur envoyait deux caisses d'oranges et de grenades de choix. La France a, comme on le voit, laissé à Malte des souvenirs de plus d'une nature. Malheureusement pour notre fierté nationale, ce n'est pas la seule colonie anglaise où l'on pufcse voir les traces de nos pas,
La figue est un des meilleurs fruits de Malte. Il y en a de plusieurs espèces et toutes excellentes. On les consomme presque entièrement dans 111e. Les Maltais, comme tous les Levantins, emploient, pour hâter la maturité de leurs figues, le moyen connu sous le nom de caprification. Il consiste à suspendre aux branches d'un figuier domestique des figues sauvages enfilées et soutenues par un crin. De ces dernières sortent des moucherons qui s'introduisent dans les figues domestiques , et leurs piqûres y causent une fermentation qui les rait mûrir en peu de
MALTE ET LE GOZE
tempflÊfc leur donne une qualité supérieur^Eelles que les insectes ont dédaignées languissent et avortent (*).
Que de gens qui, en mangeant les figues sèches si vantées de Smyme et des îles de l'Archipel, ne se doutent pas qu'elles ont été peuplées de myriades d'insectes qui y ont accompli toutes les fonctions de leur fragile existence!
Animaux. Le règne animal n'est pas plus riche à Malte, que le règne végétal , et la nomenclature des espèces qu on y trouve n'est ni longue ni difficile; elle n'offre que les noms de quelques animaux domestiques d'Europe et des oiseaux de nos climats, avec des variétés assez nombreuses de poissons :
seulement quelques-uns de ces animaux domestiques subissent ici des modifications importantes dans leurs conditions physiques. Ainsi les ânes sont à Malte beaucoup plus grands, plus forts et en même temps plus sveltes que dans nos pays ; ils se vendent très -chers et on leur donne le grotesque surnom âejanets (**) ; ainsi les brebis maltaises sont d'une fécondité extraordinaire ; chacune d'elles met bas jusqu'à trois fois par an. Ainsi les chiens de Malte ont un caractère tout particulier et qui a fixé l'attention des voyageurs. Cette race, que Buffon désigne sous le nom de bichons {***), se
(*) Le tome premier des Mémoires de mathématiques et de physique de l'Académie des sciences, année 1750, contient un travail fort curieux et très-délaillé sur la caprificalion. Ce mémoire, sous forme de lettre adressée à M. de Réaumur, est de M. Godeheu de Riville , chevalier de Malle. Nous regrettons que les bornes de cette notice ne nous permettent pas de donner un résumé des observations de ce naturaliste distiugué. On peut voir aussi sur le même sujet l'ouvrage de M. Yaimout de Bomare.
(**) Houél. Ce voyageur fait un grand éloge des janets, qui lui furent très-utiles pour ses promenades dans les îles de Malte et du Go£
(***) C'est , dit-il , le produit d'un croise* ment de races , c'est-à-dire, d'un petit barbet et d'un petit épagnettl.
distingue par l'extrême longueur et la douceur des soies. Les chiens de Malte ' étaient déjà très-connus du temps des Grecs et des Romains. Aristote fait Téloge de leurs fonmes élégantes, et Timon reproche aux Sybarites d'aller au bain suivis de ces animaux à fourrure soyeuse. Linné prétend que, pour les empêcher de grossir, il suffit de leur frotter la colonne vertébrale avec de l'esprit-de-vin mélangé d'une huile acre et de leur donner peu de nourriture. Singulier raffinement! VI nomme cette espèce canisfamiUaris melitxus.
Aujourd'hui on trouverait difficilement un bichon de race pure; cette variété est presque perdue.
Les chevaux de Malte sont petits, mais d'une vigueur peu commune; les mules et les mulets sont de taille moyenne et n'ont rien qui les distingue des nôtres.
En fait d'oiseaux, on ne connaît à Malte que ceux que l'Europe .et l'Afrique y envoient à certaines époques périodiques. Dès le mois de mars, les pigeons sauvages arrivent par troupes nombreuses et font leurs petits , pour aller, quand viennent les chaleurs de juillet, s'engraisser de chènevis en Sicile et en Calabre. Ils construisent leurs nids dans des grottes situées sur le rivage. Quoique ces grottes s'ouvrent dans des rochers en apparence inaccessibles, les Maltais n'y pénètrent pas moins pour s'emparer de la couvée des pigeons; mais ce n'est pas sans difficulté ni sans danger qu'ils y parviennent. Armés d'un bâton garni d'un croc de fer, ils se laissent glisser le long d'une corde fixée au sommet du rocher et s'arrêtent vis-à-vis l'entrée de la grotte. Pour franchir l'espace qui les sépare de celle-ci , ils impriment à la corde un mouvement énergique jusqu'à ce qu'ils soient lancés dans la caverne. Le bâton leur sert à s'accrocher aux pointes du rocher les plus voisines et aux parois de la grotte quand elle est profonde. La grande quantité de nids qu'ils trouvent ordinairement dans ces cavités les dédommage de leurs peines.
M. Godeheu de Riville, à qui nous
empruntons ces observations (*), raconte la mésaventure arrivée à un chassent de nids de pigeons qui laissa un jour échapper sa corde, tandis qu'il était dans la grotte à la recherche de sa proie. La position était terrihle : la coupe perpendiculaire du rocher ne laissait aucun espoir de remonter h sa cime en se servant, pour tout appui, du bâton ferré; et la corde, seul instrument de salut, se balançait libre au dehors. L'idée du danger qu'il courait traversa comme un éclair l'esprit du maladroit chasseur ; ce fut pour lui un moment d'une angoisse inexprimable; mais le désespoir lui donna l'inspiration qui sauve et le courage qui seconde la pensée. Il vit la corde, dans ses balancements réguliers, revenir vers la grotte et y pénétrer chaque fois par son extrémité inférieure; mais, entre elle et lui , il y avait une distance effrayante , et chaque seconde d'attente l'en éloignait encore davantage. L'hésitation, c'était la mort... D un bond il s'élance, au risque de se briser en retombant sur le roc ; il rencontré sous sa main la corde libératrice, la serre avec énergie et s'y suspend victorieusement. Il était sauvé!
Dans le courant d'avril , on voit arriver à Malte les bouchraies , oiseaux terrestres presque aussi noirs et de la grosseur d'un pluvier doré. Le mois de mai amène les cardinaux, les coucous, les tourterelles, les cailles qui reviennent d'Afrique , et les becfigues qui , à cette époque, sont très-maigres, mais qui repassent en septembre gras et succulents. En été, trois espèces de bécassines se reposent à Malte, les bécassines de roc, les noires et les pispous, variété assez rare en Europe. En même temps arrivent, poussés par les vents de nord et de nord-ouest, les courlis»
oui restent dans l'île jusqu'au retour des bécasses. Septembre ramène avec
(*) Voyei Lettre écrite de Malte le % janvier 1749 à M. de Réaumur sur le passage 4es oiseaux, par le commandeur Codeheu de Riville, t. III des Mémoires de mathématiques et de physique, présentés à l'Académie des sciences, année 1760.
ces dernières tes geais de Barflfe^, qui n'ont fait au mois de ma! qu'une courte halte. Les oiseaux de proie se montrent en octobre. Ce mois et celui de novembre sont les plus favorables pour la chasse; il y a alors une grande i quantité de grives , d'alouettes , dé pluviers, de bécasses, de sarcelles, de canards sauvages et de poules d'eau ("),
On le voit, Malte est une terre de passage , un point de station jeté entre l'Afrique, l'Europe et l'Asie; c'est la grande hôtellerie où marins , voyageurs et commerçants , viennent oublier les fatigues de la mer; c'est la branche d'arbre où se posent les oiseaux du ciel , ces autres voyageurs , lorsque le froid des hivers les force à s'envoler vers un soleil plus chaud. N'est-ce pas là une explication toute naturelle da mythe de Calypso? Dans cette réunion de nymphes séduisantes , qui , du geste et de la voix , attiraient les navigateurs auprès d'elles, le génie poétique delà Grèce n'a-t-il pas voulu symboliser la mission hospitalière de Malte?
Le poisson est très-abondant sur les Côtes de Malte , et la modicité de son prix le met à b portée de toutes les bourses. Les Ijuîtres pêchées autour de nie sont de mauvaise qualité, mais plusieurs coquillages fort délicats les remplacent avantageusement (***).
(*) On les appelle aussi geais de Strasbourg. Il paraît que ces oiseaux font leurs nids dans la terre.
(**) Les Maltais sont excellents ebassenrs. Us aperçoivent les oiseaux à une distance énorme, à peu .près comme les sanvages d'Amérique dont la vue est , comme on sait, si perçante. Quand le gibier ne rient pas dans leur direction , ils l'attirent en imitant son chant ou son cri, et ils ont pour cela nn tttfent tout particulier. Dès que ranimai est à portée de fusil , ils tirent avec une adresse et un bonheur qui feraient envie même i un Tyrolien.
("**) On peut voir une nomenclature deJ poissons de Malle dans Forskal, Dcscriptiones animaliumtetc.,quœ in Ui/iereorientaÛ observavit. Le même savant a donué daussa Flora rgyptiaco-araùica , un catalogue des plantes qu'on trouve à Malte. Ce catalogue est intitulé Florula mclitensrs*
MALTE ET LE GOZfc.
ft
Les variées d'insectes ne sont pas nombreuses à Malle ; «ne seule mérite de fixer l'attention des entomologistes; c'est une chenille qui «'a point de pattes et dont les moeurs présentent des particularités assez singulières.
Le commandeur Godehen de Ri\ilte l'appelle chenille mineuse des feuilles de vigne , et il en a donné la description la plus détaillée dans un mémoire présenté, eu 1750, à l'Académie des sciences. Nous renvoyons à cet excellent travail ceux de nos lecteurs qu'intéressent les matières d'histoire naturelle.
Nous avons dit, au commencement de cette notice , que le miel de Malte jouissait d'une réputation méritée. Les abeilles se trouvent, en effet , en essaims nombreux dans certaines localités de la colonie. Les Maltais les élèvent à la manière des Orientaux, «'esta-dire dans des ruches horizontales. Ces insectes se plaisent surtout dans la partie nord-ouest de Malte, a cause des plantes aromatiques qui croissent en abondance près des salines et des rochers de la Melleha. Ces plantes et la fleur des orangers donnent au miel maltais une saveur exquise; aussi les anciens le comparaient-ils à celui du petit Hybla. Il nous paraît offrir une grande analogie avec le miel de l'Ite-Bourbon, qui est aussi parfumé et a les mêmes pro»
priétés digestives (*). Rappelons enfin que ce produit , de tout temps renommé, a donné naissance au nom de Méliia, qui s'est transformé en celui de Malte.
Commence. — Le premier besoin d'une population qui manque du nécessaire pour sa subsistance, c'est de se créer des moyens artificiels de bienêtre et de prospérité. Le commerce est une précieuse ressource, surtout pour les pays situés comme l'île de Malte.
(*) Le miel de Bourbon est parfumé de café, de fleur d'oranger et d'une foute de plantes balsamiques. Sa couleur est vert clair. Délayé dans du \m de Bordeaux,. il rétablit les fonctions de l'estomac après les maladies de langueur et d epuisemeut.
Mais lorsqu'on ne possède rien , ou presque rien qui puisse servir d'objet d'échange, il n'y a pas de commerce possible. Or les Maltais sont précisément dans cette position, comme on vient de le voir; aussi le mouvement de leurs affaires avec les nations étrangères a-t-il toujours été assez h> signifiant, pour ne pas dire nul. Tant que les indigènes ont pu se procurer de l'argent ou des valeurs précieuses, en armant en course contre les musulmans, ils ont acheté ce dont ils avaient besoin ; mais quand cette source de profits leur a été enlevée , leur activité mercantile, activité toute d'instinct chez les Maltais, n'a plus trouvée s'exercer. Ne pouvant ni échanger, à cause de l'insuffisance de leurs produits, ni acheter pour revendre, par suite du manque d'argent, fore* leur a été de se croiser les bras, et de se résigner aux douleurs d'une situation déplorable.
L'industrie seule aurait pu sauver la population maltaise ; mais l'Angleterre ne l'a pas permis. Elle a bien assez de ses grands centres manuflfeturiers ; elle qui cherche des consommateurs dans toutes les parties du monde connu , elle ne pouvait songer à augmenter le nombre de ses producteurs. Tant pis pour les Maltais ! Ils meurent de faim ; qu'importe à la métropole ? En attendant que l'économie politique ait trouve le moyen d'équî* librer 1a production et la consommation , la Grande - Bretagne abrite ses escadres dans les ports de to Valette , sans prêter l'oreille aux voi* lamentables qui s'élèvent du rivage. La taxe des pauvres l'a trop bien accoutumée au spectacle des misères humaines..
Les indigents de Londres font tort aux mendiants de Malte.
Le coton était le principal article' du commerce maltais* Il était près-.
que en totalité envoyé en Espagne pour être employé dans les manufactures* de Catalogne. Les vendeurs étaient payés en piastres fortes qui , transportées en' France, leur procuraient par le change un certain profit, et leur . permettaient d'acheter à Marseille deg,
16 L'UNIVERS, t.
marchandises, sur lesquelles ils béné- la topographie du pays qui nousocdipe. ficiaicnt encore , en les revendant à Le littoral de I île de Malte est dé- Malte. Les registres de la douane du coupe par un grand nombre de ports grand maître constatent que, de 1788 et d'anses ; la partie sud et sud-est eo à 1798, Malte exportait tous les ans est seule privée. Au nord-est on renpour 2,750,000 livres tournois de co- contre les deux cales de Marsa-scala ton filé. Dans ce chiffre ne sont pas et de Saint-Thomas; l'entrée de cette compris les cotons ouvrés, destinés dernière est assez difficile à cause d'un aussi à l'exportation. Ainsi, en tenant banc de roches sous-marines, qui décompte de ce qui se consommait dans tend à l'extrémité d'une des poiotes l'intérieur du pays, on peut estimer à qui la forment. A Test, les vaisseaux plus de trois millions, la valeur du co- peuvent jeter l'ancre en sûreté dans le ton que produisait, année commune, port de Marsa-Scirocco. Si l'on doule sol de Malte. , oie 'la pointe Benisa, et si Ton suit
De la pierre de construction (*), des * en bateau la longue chaîne de rochers oranges, du lichen, des cendres de perpendiculaires qui défend l'abord de kali magnum y des citrons, des abri- la côte méridionale de l'île, on arrive cots confits ou alexandrins, des gre- au port Nuesciar, et au golfe Antinades, du miel, de l'eau de fleurs d'o- fega, situés l'un à côté de l'autre dans ranger, du cumin, de l'anis, de la la partie sud-ouest. En continuant sa soude , de la graine de certains légu- route, on passe devant l'anse des Fouines , tels sont à peu près les autres cons, et on parvient à la cale Carketa, articles du commerce de Malte. puis à la cale GhozHen, toutes deux
Quant aux importations et aux ex- a l'extrémité la plus occidentale de
Eortations actuelles, en voici le ta- l'Ile. Au nord -ouest et au nord, une
leau pour l'année 1835. Depuis cette .suite non interrompue de ports ou de
époque, les chiffres n'ont pas dû va- cales offrent un abri aux bâtiments
rttfr de beaucoup. qui naviguent dans le canal de Malte.
. , C'est d'abord la cale delà MeUeha ('),
IMPORTATIONS. pfès de laque||e ^^ ,e ^j^ de
D'Angleterre 128,373 1. st. Calypso ; puis le port Saint -Paul;
De l'Amérique du Nord . plus loin la cale des Salines, et suc-
( colonies anglaises)... 4,616 cessivement la cale Saint* Marc, la'
De Gibraltar et autres cale de la Madelaine, la calle Saintplaces 23,432 George, et la cale Saint- Julien; en-
Des États-Unis d'Améri- fin, à droite et à gauche de la Cité Vaque 13,358 lette s'ouvrent deux magnifiques ports,
Des pays étrangers. . . . 400,503 rendez- vous de tous les navires qui
, , . ' touchent à Malte; l'un, celui de l'ouest,
Valeur totale desimpor- s'appelle Marsa Musciet, et contient
tations 570,282 l.st. rîIe sur |aqiie||e s'élève le fort Ma-
exportatïons. *o&; l'autre, celui de l'est , s'appelle
v.i~.» »a»«l <uAftf<il «t Ic Grand-Port, ou tout simplement
Valeur totale 336,612 1. st. M t% ^ su^,ivise en quat|:e ansrt
Le chiffre des importations dépasse singulièrement commodes : le port de
donc celui des exportations de la Sangle ou des Français, le port des
233,670 livres sterling. Galères, le port des Anglais et le port
cales et ports de Malte. Il est de la Reneue.
temps que nous passions aux détails Tous ces ports, toutes ces cales, à
de la description, et que nous tracions l'exception de deux ou trois qui pré*
sentent un rivage extrêmement es-
(*) La pierre de Malte l'exporte en grande
quantité dans le Levant où elle est reclier- (*) Cest -à-dire royale, du mot aral*
càée. melek, qui signifie rot, '
MALTE Èî LE GOZE.
carpe, sont défendus par des batteries et des tours garnies de pièces de canon. Les possesseurs de l'île de Malte ont voulu faire de cette colonie une immense citadelle, qui ne pût leur être enlevée que par famine ou par trahison.
Nous avons nommé plus haut le port Saint-Paul. La tradition maltaise veut que cette anse ait été témoin du naufrage de saint Paul, naufrage dont les saintes Écritures nous ont transrois le récit., Cette opinion, quoique soutenue par des écrivains consciencieux , et consacrée par les croyances d'une population tout entière, ne nous parait pas fondée.
Nous savons positivement que saint Paul aborda à Mélita ; mais ce nom est commun à deux îles de la Méditerranée, Tune située dans la mer Adriatique près des États de Raguse, l'autre qui fait le sujet de cette notice.
Examinons laquelle des deux dut recevoir l'apôtre et ses compagnons de voyage. Parti de Césarée pour aller se justifier auprès de l'empereur, des crimes qu'on lui imputait, saint Paul relâcha à l'île de Crète où son navire avait été poussé par la tempête. Quelques jours après, un léger vent du midi permit au bâtiment de s'éloigner de cette colonie. Qu'on remarque bien qu'il avait fait halte dans un port de la côte septentrionale de Candie , et que c'est de ce même lieu qu'il repartit pour continuer son voyage vers la capitale du monde romain. A peine à (a voile, le vaisseau fut poussé par un tent très -violent hors de la vue de Plie qu'il côtovait ; ce vent , miel étaitil ?fEwroc/yc&w, nous dit l'Ecriture, :est-à-dire , suivant Pline, Vitruve , Aristote et Strabon, un vent qui tient c milieu entre le midi et le levant : : était donc, pour parler le langage moierne, un veut de sud-est, ou ce qu'on somme dans la Méditerranée le sciwcco. Sur ce point, il ne peut y avoir 'ombre d'un doute.
• Le vaisseau étant emporté par la riolence de la tempête, et ne pouvant tsister, nous nous laissâmes aller au ;ré du vent. » Ainsi , d'après le texte
des Actes des Apôtres, l'équipage renonça à conduire Me navire qui fut abandonné au caprice de l'ouragan.
Or, le scirocco ne pouvait le pousser que dans la mer Adriatique ; toute autre direction était impossible. Pour qu'il fût jeté dans les eaux de Malte, qui est située à l'ouest de la Crète, il aurait fallu que le vent soufflât de Test sans variation. Au surplus, le chapitre 27 des Actes des Apôtres est si explicite, qu'il ne permet pas la moindre équivoque. « La quatorzième nuit étant venue, comme nous étions jetés çà et là dans la mer Adriatique, les matelots, vers le minuit, estimèrent qu'ils approchaient, de quelque terre. » Dira-t-on que l'Écriture a pu confondre la mer de Sicile où est située Malte, avec la mer Adriatique? une telle supposition est inadmissible. D'adord , Malte est très?
éloignée de la mer Adriatique ; ensuite cette mer n'a jamais eu d'autres bornes que celles que les géographes lui assignent aujourd'hui ; elle a toujours eu a droite l'Illyrie et la Dalmatie, à gauche l'Italie; son étendue a toujours été de deux cents lieues de longueur sur quarante dans sa plus grande largeur, dimensions sur lesquelles s'accordent Pline, Strabon et Thucydide (*). Ainsi donc , lorsque le narrateur des faits et gestes des apôtres nous dit, que le vaisseau qui portait Paul fut poussé dans la mer Adriatique, il n'est pas possible de supposer qu'il ait eu en vue la mer de Sicile.
Du reste, ce ne sont pas les seules considérations gui militent contre la tradition maltaise. Si le navire en question avait été conduit directement à Malte, il aurait tout naturellement abordé sur un point de la côte orien-
(*) Ptolomée confond la mer Adriatique avec la mer de Sicile ou la grande mer Ionienne. Cependant Tune et l'autre sont et ont toujours été bien distinctes. La mer Adriatique a des limites naturelles si bien marquées , qu'il est difficile de concevoir que sa position ait donne lieu à d'aussi singulières méprises.
2* Livraison. (Malte et le Goze.)
L'UNIVERS
taie, par exemple à Marsa Scirocco, et c'est au nord-ouest de l'Ile qu'est le port Saint-Paul, lieu présumé du naufrage! En second lieu, le bâtiment échoua sur un bas-fond (*) ; or, on en connaît plusieurs à la pointe méridionale de (a Mélita de la mer Adriatique, tandis qu'il n'y en a pas autour de Malte. — Paul fut mordu par une vipère et n'en ressentit aucun mal; or, Malte n'a jamais nourri de serpents d'aucune espèce, tandis qu'en Dalmatie et surtout à Mélita il y a une grande quantité de vipères trèsvenimeuses. — L'apôtre fut accueilli par des barbares (**). Malte appartenait alors aux Romains , et la population se composait principalement de Grecs, que les Romains avaient conservés dans l'île. Ce n'est pas tout :
la civilisation de Malte était à cette époque si florissante, qu'elle était en renommée dans toute l'Europe. Et ce sont des Romains et des Grecs, ce sont les habitants d'un pays si avancé en matière d'art et d'industrie, que Paul, citoyen romain lui-même , aurait appelés barbares! Qu'on ne dise pas mie , sous la plume de l'écrivain sacre , le mot barbare est pris dans le sens cFennemi de la religion chrétienne; c'est par le mot gentils aue les chrétiens de cette période désignaient généralement les païens. — Enfin, pour dernière observation, nous rappellerons que Paul fut obligé de séjourner trois mois à Mélita, faute d'occasion pour se rendre en
(*) « Et ayant jeté la sonde, les matelots trouvèrent vingt brasses ; puis étant allés un peu plus loin t ils la jetèrent «ncore et ib trouvèrent quinze brasses ( verset 23 ). — Mais étant tombés dans un endroit qui avait la mer des deux côtés , le vaisseau y échoua, et la proue y étant engagée, demeurait immobile , pendant que la poupe se rompait par la violence des vagues» (verset 41).
(•*) « Et les barbares nous traitaient avec beaucoup d'humanité, car ils allumèrent un grand feu et ils nous reçurent tous chez eux, à cause delà pluie qui tombait sur nous, et du froid. » Chap. 28 , v. 2.
L'épithcte de barbares se trouve répétée plusieurs fois dans les versets suivants.
Italie. Cette fie était donc bien peu fréquentée par les navigateurs, ce qui n'a jamais été vrai pour Malte. On ne peut supposer que ce fdt le désir de convertir les habitants de la colonie à la foi nouvelle, qui retint si longtemps saint Paul dans cette fie hospitalière; caries Jetés des Apôtres ne parlent pas d'une seule nrédication, d'une seule conversion; if est dit seulement que Paul guérit miraculeusement un grand nombre de malades; en second lieu, il faut se rappeler qu'il était alors prisonnier, et ou'il était envoyé à Rome pour se disculper devant César de délits extrêmement graves ; l'officier romain chargé de le conduire aux pieds de l'empereur, ne l'aurait certainement pas laissé prêcher à loisir ; il n'aurait pas attendu le bon plaisir de son captif pour remettre a la voile. Le long séjour de saint Paul à Mélita fut donc forcé, les communications de cette île avec les pays voisins étant très-rares (*), surtout dans la mauvaise saison, ce qui, encore une fois, n'a jamais pu se dire de Malte.
A tous ces arguments , etn n'oppo>?
que la tradition populaire de Mate et les assertions de quelques poètes latins, parmi lesquels on cite Ovide.
Mais les traditions populaires sont bien souvent menteuses ; et quant m
f)oëtes , qui a jamais songé a prendre eurs œuvres pour critérium dans 1rs questions de géographie et d'histoire ?
Il y a donc lieu , suivant nous , à déclarer fausse l'opinion qui place j Malte le naufrage de saint Paul, rsous
(*) « Trois mois après , nous partîmes *r un vaisseau d'Alexandrie, qui avait pa« PJliver dans l'île et qui portait.pour eusngrt Gastor et Poilux. » Verset 1 c.
Il semblerait d'après cela que saint P»A ou plutôt le ceuteaier à la garde duqtid «1 était confié, fut obligé d attendre qu'un w vire arrêté coin oie lui à Mélita, remit a b voile, ce qui prouverait que l'île téiuoia J« naufrage de l'apôtre , était Lieu loin d'élfl aussi fréquentée que l'était la Malle de h mer de Sicile, même à l'époque dont i s'agit.
MALTE ET LE GOZE
avons insisté sur ce sujet parce qu'il touche à un point historique important, et qu'il explique un passage intéressant des saintes Écritures.
grottes et CATACOMBES. La nature du sol et des rochers de Malte explique le grand nombre de grottes qu'on remarque dans cette colonie.
Ces grottes sont une des choses les plus curieuses à visiter; il y en a de toutes les grandeurs, de toutes les formes et dans toutes les positions possibles. Les unes, placées au niveau de la mer, sont incessamment visitées par les flots qui y produisent un bruit formidable; d'autres, creusées par la nature au flanc des rochers qui ceignent l'tle du côté du levant et du sud, ont leur entrée à une grande élévation, et Ton n'y peut pénétrer qu'en y descendant à l'aide d'une corde , au risque de tomber dans la mer ou de se briser mille fois les membres sur les pointes aiguës des roches au-dessus desquelles on est suspendu. C'est principalement dans les cavernes dont l'accès est le plus difficile, que les pigeons bâtissent leurs nids. Toutes offrent des concrétions intéressantes et des stalactites formées par l'infiltration lente des eaux à travers les pores du rocher.
Nous ne ferons pas ici rémunération de toutes les grottes que désigne l'histoire géologique de Malte. Nous ne citerons que celles qui méritent une mention spéciale , soit par leur importance , soit par les souvenirs qu'elles rappellent.
Grande grotte. Signalons d'abord celle qui se voit près de Marsa Scirocco et de la pointe Benisa ; on n'y aperçoit rien de bien curieux , mais son étendue et sa capacité la rendent digne d'attention. Elle a plus de deux cents pieds en longueur, et sa voûte est assez élevée. On l'appelle la grande grotte.
Im, Màkluba. Dans le voisinage du village de Zonrick, à une faible distance du littoral, on arrive sur les bords d'une excavation à peu près circulaire, qui a plus de cent pieds de profondeur.
La forme de cette singulière cavité
est celle d'un cône tronqué , le fond ayant quatre-vingt-quinze pas de diamètre. Des observations attentives ont fait présumer que ce trou immense s'est formé par l'affaissement subit d'une grande caverne qui corn* muniquait avec la mer. « L'époque de cet accident, ajoute un écrivain, ne doit pas être fort ancienne ; au-dessus de l'espace qui s'est enfoncé il paraît qu'if y avait quelque habitation ,.ear on voit une citerne a cinquante pieds de profondeur dans la partie de l'escarpement où l'on a pratiqué des escalier»
pour descendre. La profondeur a dû être plus grande , mais le creux a été rempli postérieurement par les terres des collines voisines, l'ouverture de l'excavation se trouvant déjà dans une espèce de vallon. » Cet abîme effrayant s'appelle Makluba, mot maltais qui signifie renversé.
Grotte de Saint- Paul. La grotte de Saint -Paul est aux environs de la Cité Notable. Des grilles de fer la divisent en trois parties. La première en entrant est ouverte au peuple dans certaines circonstances* La seconde fournit cette terre antifébrile dont nous avons parlé; le rocher qui est taillé en forme de nef se régénère incessamment, et produit, sans s'épuiser, la poudre curative. Le compartiment du fond renferme un autel sur lequel on prétend que saint Paul a dit la messe, et une tort belle statue de l'apôtre en marbre blanc, ouvrage deMelchior Caffa, artiste distingué, né à Malte en 1.635, et l'un des meilleurs élèves de Ferrata (*). Cette grotte est une des nombreuses localités que la piété des Maltais a placées sous Je patronage de saint Paul. Quoique saint Jean soit invoqué dans la plus magnifique église de la colonie, quoique les exploits qui ont immortalisé Tordre de Malte aient été accomplis au nom de cet apôtre, on n'a pas moins de respect pour saint Paul, à qui
{*) C'est à tort que Houël attribue cette statue au Bernin. Il ajoute, du reste, qu'elle esi composée avec chaleur, et que cet artiste a fait peu de meilleure ouvrages.
L'UNIVERS
les habitants de cette fie vouent un culte de prédilection. Le nom ou rimage de l'héroïque naufragé se voient partout à Malte. Non-seulement la cathédrale de la Cité Notable est sous son invocation, mais encore il y a une église Saint-Paul à la Valette. Dans plusieurs villages on trouve aussi des temples dédiés à cet intrépide propagateur de TÉvangile. Sur une route qui mène à une ancienne maison de plaisance des grands mattres , on voyait encore, il y a quelques années, des statues de saint Paul indiquant, par un mouvement du bras droit, la baie où Terreur populaire place le désastre du ▼aisseau parti de Césarée. Quant au port lui-même, il va sans dire qu'il est au nombre des endroits privilégiés gue l'on recommande particulièrement à la pieuse curiosité des voyageurs.
N'est-il pas étrange que cette préférence se fonde sur un fait matériellement inexact et impossible ? Au surplus, qu'importe? Laissons au peuple maltais ses croyances; le scepticisme serait pour lui le pire de tous les maux, comme il Test pour nous, peuple civilisé.
Catacombes de la Cité Notable.
On voit encore près de l'antique capitale de Mélita des catacombes parfaitement conservées et qu'on ne saurait se dispenser de visiter; leur étendue et les nombreuses rues qui les sillonnent leur ont fait donner le nom de ville souterraine. On ne peut maintenant les parcourir dans tous les sens, plusieurs issues ayant été fermées, de peur que des curieux ne s'y égarassent et ne renouvelassent l'histoire tragique dont les catacombes de Rome furent le théâtre et que Delille a racontée en vers. Houël y a pénétré par une entrée particulière qui communiquait à la maison d'un M. Pietro Greco, ancien recteur du collège de la Cité Notable.
Voici la description qu'il donne de cette nécropole : « En arrivant, on descend environ huit à neuf pieds par un escalier de trois pieds de large qui conduit dans une espèce de galerie; elle est souvent très-étroite; on y remarque de chaque côté des sépulcres
de toute grandeur jusqu'à celui du plus petit enfant Le corridor est fort irré ffulier; il se divise en différents conduits qui forment beaucoup de rameaux; on voit dans un grand nombre de ces routes, qui ressemblent à la première, des salles plus ou moins grandes garnies de tombeaux. Il y a telle salle dont le plafond exigeait le soutien de quelques piliers; ils ont été faits à l'imitation des colonnes groupées et cannelées, sans base ni chapiteaux , sans goût ni régularité. Les catacombes sont à douze ou quinze pieds environ au-dessous de la superficie de la roche dans laquelle on les a creusées. Cette pierre est tendre et poreuse; l'eau la pénètre facilement ; pour prévenir les effets de son infiltration, on a pratiqué , au pied des parties latérales des galeries, de petites rigoles couvertes, sur lesquelles on marche; elles reçoivent les eaux et les conduisent dans des endroits où elles se rassemblent et se perdent. Par ce moyen, ces souterrains conservaient la salubrité nécessaire pour les habiter sans danger, lorsque les circonstances obli-
Seaient de s'y retirer, et permettaient 'y transporter sans peine les corpi destinés a y être déposés. La pierre dans laquelle sont creusées les catacombes , par suite de sa nature pore*»
et tendre, s'est trouvée propre I nourrir certains végétaux et arbustttj A sa superficie, il y a plusieurs de cà arbustes dont les racines ont pu pénf trer cette roche sans la fendre, sans être comprimées, et ont pu croître ji qu'à douze ou quinze pieds sur deux trois lignes et plus de diamètre au s de la pierre. Il est à remarquer que arbustes ont leurs racines de la ma grosseur à l'air libre qu'au cœur de pierre, où il serait naturel de crd qu'ils sont gênés. Ces catacombes sa bien supérieures à celles de Naplc dont la plupart ne sont que des exe vations faites au hasard pour en tir des pierres et des matériaux à bâti Celles-ci servirent d'église aux pi miers chrétiens de l'île. Un ermite 4 vint les habiter en 1607 y attira l grand concours de fidèles. «
MALTE ET LE GOZE
Tombeaux de la Bengemma. Les grottes funéraires de la Bengemma ne sont pas moins intéressantes, quoiqu'elles occupent un espace beaucoup moins vaste et qu'elles n'aient servi qu'à la sépulture des morts. La Bengemma est une montagne située au sud ouest de File. Le plan presque uni qui forme son plateau supérieur, le voisinage de la mer, l'existence de plusieurs fontaines abondantes au pied et sur les flancs de la colline, d autres considérations non moins signiOcati ves, semblent prouver que cette localité pittoresque a été remplacement d'une ville dont il ne reste pas plus de traces sur le sol que dans l'histoire de Malte. Quels au'aient été les habitants de cette ville , il est certain , d'après ce qui subsiste de leurs travaux, qu'ils n'étaient pas étrangers aux procédés de Part. Les grottes sépulcrales sont au nombre de cent; elles reçoivent le jour par de petites ouvertures, dont quejques-unes, comme le dit Houèl, ressemblent de près à une décoration de porte; les autres ont dû être ornées de la même façon , mais , dégradées par le temps et par l'action de l'humidité atmosphérique, elles sont complètement dépouillées et laissent voir à nu les aspérités de la pierre. En pénétrant dans ces demeures funèbres, dont l'accès est assez facile, le souvenir.de leur ancienne destination, le silence solennel oui règne autour de vous, l'obscurité qui vous environne, vous causent un sentiment de piété mêlé d'un effroi involontaire. Les caveaux consacrés à la sépulture sont à une assez grande distance dans la montagne et dans l'endroit le plus retiré de la région souterraine. Les tombeaux sont d'une composition et d'un style exquis , les détails de leur exécution d'une finesse merveilleuse et d'un goût irréprochable; l'auteur du Voyage pittoresque de Sicile n'hésite pas à déclarer qu'ils sont les plus beaux et les plus élégants qu'il ait vus dans les mêmes dimensions. Quelle main a taillé dans le roc ces sombres asiles? C'est ce qu'on ne saurait dire; les fastes de Malte sont muets sur ce point, et la
destruction a passé sur les vestiges matériels qui auraient pu faciliter la solution du problème.
Grotte de Calypso. En se dirigeant vers le port de Mendia , situé au nordouest, on arrive en face du palais de Calypso (*) ; triste palais, à en juger par ce qui en reste! Deux étages de grottesfeombres et humides,creusées dans un rocher à picd'unegrandeélévation, distribuées sans ordre, sans symétrie , n'offrant aucunes traces d'ornements , ni rien de ce qui constitue une demeure agréable, voilà le séjour de Calypso et de ses nymphes. Le cabinet de toilette de la déesse, ce boudoir où toutes les ressources de la coquetterie la plus raffinée étaient employées pour ajouter de nouveaux charmes à ce que la nature avait fait beau et séduisant, ce réduit mystérieux dont l'imagination se plaît à faire un sanctuaire d'amour et de volupté, n'était, hélas! qu'une trèsmodeste chambre qui ne se distinguait des grottes voisines que par une ouverture placée à sept pieds d'élévation.
Vous chercheriez vainement autour de ce lieu célèbre les sites enchanteurs
(*) Plusieurs îles de la Méditerranée revendiquent le nom de Calypso. L'île de Fano , entre autres , est désignée par d'Anville et d'autres géographes comme ayant été le séjour enchanté où Ulysse fut si longtemps retenu prisonnier par son immortelle amante. Mais si Fano est l'île de Calypso , Ulysse , comme le fait judicieusement observer M. de Chateaubriand , devait apercevoir les côtes de nie de Schérie ou Corfou , de la forêt où il construisait son vaisseau, et il pouvait faire le trajet en quelques heures, au lieu d'y employer, suivant Homère, dix-huit
{'ours de navigation. D'ailleurs Strabon et es géographes modernes qui se sont occupés de cette question s'accordent tous i placer Pile de Calypso dans la mer de Malte. Seulement les opinions varient sur le point de cette mer. que le chantre de l'Odyssée a voulu désigner. On a cru pendant quelque temps que c'était le Goze qu'avait habité la nymphe célèbre ; mais on a reconnu que l'île nommée Ogygie par Homère était positivement Malte. Nous invoquerions à l'appui de cette opinion les témoignages les plus respectables , si l'espace consacre à cette notice nous permettait les longues digressions.
L'UNIVERS
dont Fénelon a fait une description si poétique. Cttte eau murmurante, qui serpeutait en ruisseaux argentés au milieu de fraîches prairies, se borne à une fontaine qui jaillit au pied de la montagne; ces bois verdoyants qui protégeaient de leur ombré discrète les amours deTélémaque et d'Eucharis n'existent pas et n'ont jamais pu exister, car )e soi se refuse à produire des arbres. A l'aspect de cette triste muraille percée de grottes délabrées, et auprès de laquelle croissent de maigres arbrisseaux a qui manquent l'eau et la terre, on se demande comment les poètes ont pu trouver de riches couleurs pour la peinture d'un pareil paysage. Malheureusement le désappointement est si cruel, que l'esprit se tient en garde contre la puissance des souvenirs, et que les gracieuses fantaisies de Fénelon, pas plus que les récits ingénieux du chantre d'Ulysse, he peuvent rien sur la mauvaise humeur qui vous possède. Si l'on oublie un moment les traditions fabuleuses, on reconnaît que le port de la Melleha à pu être, en effet, un refuge pour les navigateurs d'autrefois. La situation de ce Sort au nord -ouest de Malte, la sécurité ont les vaisseaux y jouissent, la fontaine abondante dont nous avons parié , tout prouve que c'était là le premier Jieu de relâche des bâtiments qui avaient doublé le Goze en venant d'Afrique.
Il est donc permis de croire, avec Denon , qu'on y avait formé de grossiers établissements dont les grottes de la montagne sont les restes. Ceci est assurément bien prosaïque; mais comment respecter la poésie en face d'une si triste réalité! Quoi qu'en dise l'illustre auteur de V Itinéraire de Paris à Jérusalem, on peut sans être un barbare ne pas voir toujours « par les yeux d'Homère et de Fénelon. »
Villes et villages. L'île de Malte , toute petite qu'elle est, peut être considérée comme divisée en deux zones bien distinctes. La partie occidentale forme en effet un contraste frappant avec la région de l'est. La première est peu ou point habitée, arine, pittores- ' que; la seconde est considérablement
peuplée, fertile, grâce à l'active industrie des habitants, riche en ruines intéressantes et en curiosités naturelles. La raison de la préférence accordée par les Maltais à fa partie orientale est facile à concevoir. A l'ouest , et principalement dans les endroits voisins de la cote,, on respire un air très-malsain; en outre, on n'y trouverait pas même la terre nécessaire pour la préparation du sol que l'on voudrait cul ti ver ; ta nd is que dans la zone de l'est l'atmosphère est pure de tout miasme malfaisant, et la terre végétale se rencontre dans quelques vallées ainsi que dans plusieurs excavations. II ne faut pas oublier non plus que les deux capitales de la colonie sont situées dans cette dernière partie, ce qui a dû donner un nouveau poids aux motifs de la prédilection des Maltais pour l'orient de leur île.
Pabtie occidettale. Des vallons ombragés d'arbres, des fontaines murmurantes , quelques restes de constructions souterraines, des solitudes agrestes , de belles perspectives, quelques souvenirs historiques et poétiques, voilà ce qui attire les voyageurs dans la région de Malte la plus voisine des îles du Cumin et du Goze.
On y peut visiter la montagne de Bengemma et ses grottes funéraires; plusieurs salines placées sur le bord de la mer; les ruines de l'ancienne maison de campagne qu'on désigne sous le nom àeSaint-Pubhus; le lieu nommé Koala ta Ubidy où , durant la domination des Arabes, une poignée d'esclaves, après avoir brisé ses fers , se fortifia et succomba en luttant courageusement contre ses maîtres ; enfin , le port de la Melleha et les cavernes célèbres transformées par les poètes en un palais enchanté. Voilà , a peu de chose près , tout ce qu'il y a à voir dans la partie occidentale de Malte.
Pabtie orientale. Deux villes et vingt -deux villages ou casaux (*) s'é-
(*) Le nom de casai appliqué aux villages de Malte a pour racine le mot arabe rahal qui signifie station. Il rappelle que ces villages se sont formés par les établissements et les chétives maisons des premiers cultivateurs maltais.
MALTE ET LE GOZE
tèrent dans la partie est , indépendamment de plusieurs hameaux et d'un grand nombre de maisons de campagne.
Cité Notable. La Cité Vieille ou Notable {citta vecchia on notabUe) est le centre autour duquel se sont groupés la plupart de ces villages. Appelée Milita par les Grecs , et Mdina par les Arabes , elle fut la capitale de l'île jusqu'à la fondation de la Valette. Sa situation sur un plateau assez élevé et les fortifications dont elle est entourée lui donnent de loin un aspect assez imposant. Elle paraît avoir été renommée pour la grandeur et la beauté de ses édifices, aussi bien que pour l'activité de son industrie. Suivant Diodore de Sicile, on y fabriquait des tissus de lin d'une finesse merveilleuse. Elle avait alors une grande étendue et une nombreuse population. C'est elle , dit-on , qui accueillit saint Paul dans ses murs ; aussi a-t-elle toujours été la ville la plus pieuse et en même temps la plus vénérée de l'île de Malte. Pendant tout le règne des. chevaliers, elle n'a cessé d'être le siège de l'évêché de Malte ; la cathédrale , restaurée dans les temps modernes, mais d'an style très-simple , renferme des tableaux da Calabrois, dont nous aurons lieu de parler plus loin. Aujourd'hui, il ne reste rien des magnifiques monuments de Mélita; et cette ancienne capitale est tellement dépeuplée, au'en parcourant ses rues on est tente de se croire dans une cité abandonnée. A peine y compte-t-on quatre cents habitants; il est vrai que le Rabbato , village voisin qui n'est que le faubourg de cette ville, en a plus de deux mille. Les catacombes et la grotte de Saint-Paul que nous avons décrites sont les endroits les plus remarquables des environs. Il y a près de la ville vieille un cimetière dans lequel on a trouvé dans un état de conservation parfaite des cadavres enterrés depuis des siècles. Ces corps ressemblaient à des momies ,- et la forme des traits était si peu altérée, que quelques individus furent, dit -on, reconnus (faprès leurs portraits qui existaient encore dans leurs familles.
Casaux. Notre intention ne saurait être de faire la description détaillée de tous les villages de Malte. Une simple énumération nous parait suffisante.
Le Bosquet Nous avons déjà nommé le Rabbato, dépendance de la Cité Notable. A une très-petite distance se trouve le Bosquet, ancienne maison de plaisance des grands maîtres. L'habita* tion consiste en un château flanqué de tours carrées; dans une grande salle du rez-de-chaussée et dans celle dite du trône y au premier étage , les plafonds et les corniches sont peints à fresque, et représentent l'histoire du grand maître Verdale, à qui l'on doit la construction de cette belle maison de campagne; le jardin et la vallée où s'élève le château sont les endroits les plus agréables de l'île. On y goûte, à l'ombre d'arbres séculaires et au bord des mis» seaux qui les arrosent , une fraîcheur mie l'on chercherait vainement ailleurs dans toute la colonie. L'oranger, le citronnier, le cédrat, le bergamotier, y exhalent leurs parfums aromatiques.
Le parc qui entoure le château était autrefois peuplé d'animaux de toute espèce, et surtout de gazelles. Une vaste volière soigneusement entretenue, et contenant les oiseaux les plus rares , ajoutait encore aux agréments de cette charmante retraite.
Ornières antiques. Si , en quittant le Bosquet, on s^avance vers la mer, on se trouve, au bout d'une petite demi -heure de marche, sur une élévation au pied de laquelle on aperçoit des ornières antiques tracées dans le rocher. Ces ornières, qui ont de quatre à six pouces de largeur sur donzeouquinze de profondeur, se prolongent jusque dans la mer, où on les suit aussi loin qu'on puisse distinguer un objet au fond des eaux. Cette continuation sous-marine d'une route si évidemment fréquentée autrefois, prouve que la mer a , dans cette partie de Malte , singulièrement empiété sur le rivage. Quant aux ornières, elles semblent indiquer qu'il a existé dans le voisinage un établissement considérable, tel qu'un entrepôt de mai* chandises.
L'UNIVERS
À l'extrémité la plus méridionale de l'Ile est situé le casai Dinghi, nom gui appartenait à une famille maltaise tort considérée.
En remontant vers le centre de la colonie, on rencontre le casai Zèbug, appelé aussi Cité hohan. Ce village, le plus considérable et le plus peuplé de tous , est bâti sur une hauteur autrefois couverte d'oliviers, ce qui lui a fait donner le nom qu'il portait primitivement. Au sommet de la colline, on remarque trois fontaines et une grotte dont la voûte distille une eau limpide, même dans les temps de sécheresse. Ce qu'il y a de particulier, c'est que le plafond de cette grotte n'est éloigné du plateau de la montagne que de huit ou neuf pieds. C'est la un exemple de la flltration des vapeurs atmosphériques à travers les rochers de Malte.
Itard, qui doit son nom à une famille maltaise; Saint- Antoine, autre maison de campagne des grands maîtres, entourée d'un joli jardin planté d'orangers ; Mostax qui fut pris et saccagé par des corsaires en 1526; Lia, Balzan, qui s'annonce par des touffes d'oliviers, de caroubiers et d'amandiers; Nasciar, grand casai qui reçut le premier les semences du christianisme ; Ghargul ou casai Grégoire; Berkercara, dont l'église avait titre de collégiale, et qui contient une population relativement assez nombreuse :
tous ces villages forment un groupe dont l'aspect ne rompt pas la monotonie du paysage, car, tous construits de Ï rierre blanche, ils sont de même coueur que la campagne qui les environne.
Pour se rendre de Berkercara à Ourmi, il faut passer sous les arcades du grand aqueduc construit par ordre du grand maître Alof de Vignacourt , et qui alimente d'eau la Cité Valette.
Cet aqueduc, qui commence à Diar Chanaul et aboutit à la place où s'élève le palais des grands maîtres, a sept mille quatre cent soixante et dix - huit cannes de long, ou environ quarantehuit mille cent quatre-vingt-douze pieds. L'eau prend sa source dans la partie la plus méridionale de l'île.
urmi est encore appelé Cité Pbtto, u nom d'un grand maître, et Casai FornarOy à cause du grand nombre de fours à pain qu'on y a construits. C'est un bourg important et qui doit son opulence au voisinage de la Valette.
En revenant du coté de Zèbug, on trouve , situés à une faible distance les uns des autres , les villages suivants : Siggeuî, ou casai du repos; Qrendi; Mqabba, nom qui signiGe couvercle de vase ; Zorrick, dont les habitants sont grands chasseurs , et dont l'église renferme deux beaux tableaux représentant l'un saint André, par le Calabrais, l'autre la mort de sainte Catherine, par Matteo da Lecce ; Zafi; qui fut le seul endroit qu'épargna l'épidémie de 1676; Queraop; Gudia, dont le nom indique un lieu élevé , et auprès duquel existent quelques ruines intéressantes dont nous aurons à parler dans une autre partie de cette notice ; Lvca, bâti sur une éminence qui domine le grand port de la Valette , et dont les habitants font presque tous le métier de maçons dans lequel ils excellent. Enfin, dans la région du nord-est, c'est-à-dire dans le voisinage de Marsa Scirocco et de la Cité Valette, on peut visiter Ghasciaq, nom maltais qui exprime l'idée d'un plaisir ou d'une jouissance; Tarscien, où l'on croit que s'établirent les premiers Phéniciens qui habitèrent Malte ; Paula ou Casai Neuf, bâti sous le magistère de Depaule , tout près de la grande Morse ; Zeltun ou Bisccdlin (fils de Sicilien) , nom que ce casai doit à l'établissement qu'y formèrent un grand nombre de Siciliens émigrants débarqués à Marsa Scala ; Zabbar ou Szabbar, aussi nommé Cité flompesch; et Farrugi, petit village placé non loin des deux cales de Marsa Scala et de Saint-Thomas.
Les nombreux villages dont on vient de lire l'énumération , communiquent les uns aux autres par des chemins qu'on ne peut pas toujours parcourir en voiture. Dans chacun d'eux s'élèvent des églises et des clia-
8 elles, objet de la pieuse vénération es Maltais. On y voit aussi de belles maisons décorées avec élégance, ayant
MALTE ET LE GOZE
terrasses à l'italienne, balcons et colonnades. Des citernes antiques, des ruines de différentes époques existent, dans les environs; nous nous en occuperons en écrivant Phistoire de Malte.
Cite Valette. Aspect de ta ville.
Lorsqu'on entre dans le grand port de la Cité Valette, on est frappé de la beauté du spectacle qui se déploie sous les regards. Cette ville , qui s'étend en amphithéâtre et semble se mirer dans • les flots transparents qui l'entourent ; ces faubourgs populeux qui s'avancent hardiment «Tans le port en face de la ville principale; ces anses commodes où se balancent des vaisseaux de toutes dimensions, portant pavillons de toutes les couleurs ; les édifices nombreux dont le faite domine les maisons oui les environnent; les ouvrages fortifies et lès citadelles qui défendent les abords de la capitale sur tous ses points accessibles ; tout cela forme un panorama grandiose et presque unique dans son genre, une scène qui frappe vivement l'imagination. Ceux-là même -qui ont vu le port de Constantinople, et contemple avec admiration le magique tableau de la Corne d'Or, ne sont pas insensibles aux magnificences qu'étale avec orgueil à la vue de l'étranger la ville illustrée par les chevaliers de Saint- Jean.
Situation géographique. — Fondation de la ville. La Valette est située par 12 degrés 6 minutes du méridien de Paris. Elle fut fondée en 1566 par le grand maître dont elle porte le nom. Bâtie sur une pointe de rocher qui divise le port en deux parties principales, elle domine la Cité la Sangle et la Cité Victorieuse, faubourgs construits eux-mêmes sur d'autres pointes de terre, qui découpent la grande Marse en plusieurs anses de moindre dimension. Elle est baignée à gauche par les flots du port Marsa Musciet, au milieu duquel est la petite tledu Lazaret, et qui pourrait à lui seul contenir tous les bâtiments qui jettent l'ancre devant la capitale. Pour bien se rendre compte de la situation de cette ville célèbre , il est nécessaire de jeter les yeux sur le plan que nous
en donnons dans cette notice ; oh verra qu'il était impossible à l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem de trouver une position plus heureuse, et à l'Angleterre de s'établir, pour régner sans rivale sur la Méditerranée, dans un poste plus sûr.
Fortifications. — Différents ports.
Ce qui frappe d'abord , en approchant de Malte, c'est l'ensemble effrayant des fortifications qui défendent la capitale. Partout où l'on jette les yeux on aperçoit de hautes murailles garnies de bouches à feu , de doubles et triples rangées de batteries se répondant , se croisant dans tous les sens, des bastions inexpugnables, des retranchements bordés de fossés profonds et couronnés de pièces d'artillerie. Il n'y a pas de ville au monde qui , dans des bornes aussi resserrées , possède des moyens de résistance aussi formidables. A l'extrémité de la Cité Valette, à la pointe nord du mont Sceberras (*), s'élève une forteresse de premier ordre, nommée Château SainUElme. Ses murs ont vu des milliers de Turcs tomber, en 1565 , sous les coups des chevaliers qui la défen* daient , et elle ne fut prise que lorsque le dernier des soldats chrétiens eut été enseveli sous les ruines de la place. Le fort Saint-Elme, commencé par le commandeur de Strozzi , grand prieur de Capoue et général des galères de Malte, augmenté de plusieurs bastions par le grand maître la Sangle, fut complètement terminé par Raymond de Perellos, dans les premières années du dix-huitième siècle. Indépendamment des ouvrages qui en font la force principale , il est entouré d'une rangée de batteries placées à fleur d'eau, qui défendent l'entrée du port du coté de la grande Marse et du côté de Marsa Musciet. A son extrémité opposée,, c'est-à-dire à l'endroit où le mont Sceberras se rattache à la terre ferme , la Valette est protégée par les fortifications de la Florianne , commencées en 1635 par le grand maître Lascaris, et
(*) Nom de la langue de terre sur laquelle est bâtie la capitale.
L'UNIVERS
achevées en 1716. —Le grand port n'est pas moins à l'abri d'une attaque par mer et par terre. Ce port , avonsnous dit, est subdivisé en plusieurs anses; la première, à partir de son embouchure, est formée par la pointe de Ricazoli et la pointe de Salvador : on la nomme port de la Renelle ; elle est défendue par le fort Ricazoli > dont la construction est due à un commandeur qui portait ce nom ; 11 est d'une étendue immense; des batteries rasantes presque invisibles et creusées dans le roc vif, comme presque tous les ouvrages de Malte « rendent ce fort redoutable aux vaisseaux qui voudraient pénétrer dans le port, car ils se trouveraient exposés au feu croisé du château Saint-Elme et de la pointe Ricazoli , situés en face l'un de l'autre. La deuxième anse est formée par la pointe de Salvador et l'étroite langue de terre que couvre il Borgo ou Cité Victorieuse; c'est le port des Anglais. A l'extrémité du Bourg s'élève , fier de son passé glorieux, le fort Saint-Ange destiné à protéger cette partie de la Marse en même temps que la troisième anse ou port des Galères (*), dessinée par la Cité Victorieuse et le faubourg de la Sangle. Le château Saint-Ange était la seule forteresse qui existât dans Pfle à l'époque où les chevaliers de Saint- Jean sy établirent. Le grand maître nie-Adam y ajouta des bastions , des remparts , des citernes , des fossés, un arsenal et des magasins.
Ce fut contre ce fort , un des principaux de Malte, qu'échouèrent, après de nombreuses et sanglantes tentatl* ves , les efforts des musulmans , en 1565, quoiqu'ils fussent déjà maîtres du château Saint-Elme. — La quatrième anse, nommée port de la Sangle ou des Français, est sous la protection des fortifications qui entourent de ce coté le bourg de la Sangle. — Ce n'était pas assez d'assurer, du côté du port, la tranquillité
(*) Ainsi appelé parce qu'il était autrefois consacré à remiser les galères de la keli-
des faubourgs de 4a Valette, il fallait aussi mettre ces dépendances si im-
rrtantes de la capitale parfaitement l'abri du côté des terres. La prévoyance des grands maîtres y a pourvu. Le fort Saint- Michel est des* tiné à défendre la Sangle. La Bormola, autre faubourg qui s'étend tout auprès , est couverte par le fort Sainte- Marguerite; enfin les fortifications de la Cotonère embrassent le bourg la Sangle , la Bormola et la Cité Victorieuse , y compris le fort Sainte-Mar- {;uerite. Cette enceinte immense, dont e grand maître Nicolas Cotoner conçut lldée et traça le plan , peut , en cas d'attaque , contenir tous les habitants de la campagne et opposer à l'ennemi une longue résistance. — L'entrée du port Marsa Musciet est défendue par le fort Tigné, bâti à la fin du siècle dernier , sur la pointe de Bragut (*) , qui s'avance en face du château Saint- Elme et fait le pendant de la pointe Ricazoli. L'île du Lazaret, située dans le même port , et à une petite distance, porte, le fort Manoèi ou Emmanuel, construit par ordre du grand maître Manuel de Vilhena , vers l'an 1723.
Ainsi la Valette et ses faubourgs sont complètement inabordables. La famine ou la trahison pourrait seule les faire tomber entre les mains d'une nation rivale. Disons, toutefois, que ce hixe de fortifications n'est pas sans inconvénient, à cause du grand nombre d'hommes qu'exige leur défense. U fort Saint-Elme et le château Saint* Ange ne peuvent être confiés qu'à dei garnisons considérables ; quant à U Florianne et à la Cotonère, elles demanderaient à elles seules plusieurs régiments. Maintenant si l'on tient compte des autres travaux fortifiés, tels que batteries, retranchements, tours, fortins, etc. , qui protègent Tin* térieur et les côtes de Malte , on verrj que la possession de ce point militaire ne laisserait pas d'être onéreuse à 11
(*) C'est le nom d'an vice-mi d'Alger qJ ►rit une part active au siège de Malle m [a Valette, et qui débarqua avec ses troupe ■ur le cap qui regarde le château Saint-Einw
MALTE ET LE GOZE
Grande-Bretagne en cas de guerre maritime.
Description de la Cité Valette proprement dite.— Portes, rites, baleons, fontaine publique, pavage, la rue aux duels. On entre dans la Cité Valette par trois portes, la Réale, la Marina, et celle de Marsa Musciet; toutes trois sont pratiquées dans le roc et convenablement détendues. — Les rues sont belles et bien percées ; la plus longue et la principale est celle qui commence à la porte Réale, près de la Florianne , et qui aboutit nu château Saint-Elme ; les autres sont tirées au cordeau , perpendiculairement ou parallèlement à celle-là. *
Comme, par suite de la disposition du terrain , ta plupart des rues offrent une pente rapide , on a jugé à propos d'en disposer le sol en escalier. Cette succession de marches leur donne un aspect étrange et pittoresque. Si Ton jette les }*eux sur les deux gravures de cet ouvrage , qui représentent les rues de Saint-Jean et de Sainte-Ursule", on verra que, malgrél'anathèmepnjnoncé pnr lord Byron sur les rues de Malte , elles ne laissent pas d'offrir des perspectives très-originales.
Toutes le§ maisons étant construites de belle pierre blanche, elles ont toujours l'air d'être neuves, et donnent aux rueâ un aspect de propreté et de coquetterie qui plaît aux yeux de l'étranger. La forme ae ces maisons varie à l'infini ; cependant elles se terminent toutes en terrasse. Ces toits à l'italienne sont enduits de pouzzolane , et permettent aux eaux pluviales de se rendre par un conduit dans la citerne qui est au pied de la maison. Les demeures des bourgeois et des nobles de Malte sont , pour la plupart , ornées de balcons couverts f dont quelques-uns sont de magnifiques boudoirs où les femmes viennent , le soir, jouir de la fraîcheur de la brise maritime.
Bien que chaque maison ait pn réservoir d'eau , il y a encore des citernes publiques , et , en outre , une fontaine qui, communiquant avec les réservoirs particuliers au moyen de canaux souterrains, alimenterait toute la ville,
s'il arrivait que les pluies d'hiver n'eussent pas fourni à chacun son approvisionnement ordinaire. L'eau ae cette fontaine est excellente et trèslimpide ; mais , comme elle prend sa source dans la partie sud de l'île, et que, pour parvenir à la capitale, elle suit le long aqueduc dont nous avons parlé, elle arrive chaude et désagréable à boire pendant l'été ; on remédie à cet inconvénient par l'usage de la glace ; les neiges de l'Ktna sont , nous l'avons dit, d'un très-grand secours à Malte, où l'extrême chaleur débilite l'organisme et altère les fonctions digestives. ïl paraît qu'autrefois le grand aqueduc ne fournissait de l'eau qu'au palais du grand maître et au bagne.
L'auteur de YOrdre de Malte dévoilé (*) explique ainsi cette particularité : « C'est un esclave turc qui enseigna l'hydraulique à celui qui avait eu l'idée de construire cet aqueduc. Ce savant vit sa science échouer aux pieds des murs de la ville; un esclave vint à son secours , et lui prouva que l'eau montait à une hauteur pareille à celle d'où on la faisait descendre. Pour récompense il obtint, avec sa liberté, qu'un canal conduirait la même eau d arts le bagne.» Autrefois les rues de la Cité Valette étaient mal pavées et embarrassées de perrons qui gênaient la circulation et occasionnaient, pendant la nuit, de graves accidents. Mais, depuis 1771, on a fait disparaître ces obstacles ; on d établi, dans toutes les directions, des conduits pour l'écoulement des eaux de pluie et des immondices; enfin, on a pavé magnifiquement toutes les rues.
Aujourd'hui aucune autre capitale, dans le monde entier, ne saurait se comparer à la Cité Valette pour la propreté. Mais ce pavé , si beau, si uni, si bien entretenu, a un inconvénient trèsfâcheux. Les pierres qui le composent produisent sous le frottement une poussière une que le vent soulève incessamment, et qui, s'introduisant dans les yeux des passants , occasionne
(*) Carasi , dont nous aurons occasion de parler plus loin , avec quelques considérations sur le singulier ouvrage qu'il a laissé.
L'USIVERS.
des ophthalmies d'où résulte quelquefois la perte de la vue. Cest à tort au'on attribue la fréquence des maux 'yeux à la blancheur de la pierre dont les maisons de Malte sont toutes construites. Cette blancheur jaunâtre étant la couleur naturelle de la pierre, et non celle d'un enduit superposé ; en outre, la pierre étant extrêmement poreuse, les faisceaux lumineux s'absorbent et ne sont pas réfléchis avec autant de force gu ils le seraient par des murs blanchis avec la' chaux et le plâtre. On conçoit que les Européens ne puissent pas supporter la vue d'une ville entièrement peinte en blanc, comme Alger, par exemple , parce que là la réflexion des rayons du soleil est très-intense ; mais ce ne peut être le cas à Malte, et c'est , suivant nous , aux molécules cor rosi ves qui s'élèvent du sol environnant, des murs des maisons et des dalles sur lesquelles on marche, qu'il faut rapporter la cause des cécités et des maux d'yeux , en général , qui affligent les habitants de cette île (*). Parmi les rues de la Cité Valette , il en est une qui jouissait autrefois d'un singulier privilège. La législation de l'ordre de Malte assimilait le duel au crime de lèse -majesté divine et humaine , et le punissait comme tel ; cependant , comme on avait senti qu'il serait impossible d'extirper entièrement la manie des combats singuliers introduite dans l'Ordre avec les préjugés de la chevalerie , il fut déclnré que ceux qui se battraient dans la rue Stretta ne seraient censés coupables
3ue de manque de subordination et 'obéissance. Le but de cette mesure est facile à comprendre : comme le dit le comte de Borch, « la Religion rassemblait tous les duellistes des campagnes dans la capitale, les rapprochait de leur chef, qui avait , par la , plus de facilité à les surveiller ; et , sous prétexte d'assigner elle-même un champ propre à la vengeance , elle obligeait les combattants de décider leurs différends
(*) Telle est aussi l'opinion du comte de Borch ( Lettres sur la Sicile et sur tlle de Malte.)
dans .un lieu voisin du palais du grand maître , et extrêmement fréquenté , où le premier passant avertissait la garde du château qui arrêtait les deux coupables. » Une croix tracée sur la muraille par une main pieuse marquait l'endroit où avait succombé un champion malheureux. Cela voulait dire :
« Priez pour le trépassé ! »
Monuments. Le bon goût dans la disposition des masses et la simplicité dans les détails de l'extérieur , constituent le caractère des monuments de la Cité Valette. A proprement parler, il n'existe pas un seul bel édifice à Malte ; mais ils sont tous si solidement construits , l'ordonnance en est généralement si bien entendue, que leur aspect est on ne peut plus grandiose et imposant. Ils réveillent des idées de force et de puissance qui s'harmonisent bien avec les souvenirs historiques auxquels leur existence se rattache.
Palais des grands maîtres. La résidence des anciens souverains de Malte n'a rien de remarquable à l'extérieur, si ce n'est la grandeur des bâtiments dont elle se compose. Riais les appartements en sont vastes et magnifiquement décorés. L'étranger admis à visiter cette demeure, habitéeaujourd'hui par le gouverneur anglais, parcourt d'immenses salles ornées de colonnes en marbre blanc, et de peintures d'une grande beauté. De tous cotés , on voit les portraits des grands maîtres et des chevaliers qui ont acquis un renom militaire dans les fastes de Tordre de Saint- Jean. Les décorations des frises sont dues au pinceau des deux premiers élèves de Joseph d'Arpino, et les vues du siège de Malte à Matteo da Lecce. Dans la chapelle il y a une naissance de la Vierge par le Trévizan. La salle d'armes est remplie de trophées groupés avec goût et d'un effet trèspittoresque. On ne peut se défendre d'une certaine émotion en songeant à tous les nobles cœurs qui ont battu sous ces cuirasses , aux vaillantes mains qui ont manié ces lances et ces épées. Ce sont là des reliques pleines de poésie, et gui ressuscitent dans la pensée deux siècles de gloire et de puissance.
MALTE Et LE ÛOZE.
A l'extrémité de cette même salle, audessus d'une riche cuirasse damasqurnée en or, qui a appartenu au grand maître Vignacourt , on voit le portrait de ce souverain peint en pied par Michel- Ange Caravage. On s'accorde à considérer ce morceau comme le chef-d'œuvre de cet artiste célèbre. — On se plaît aussi à s'arrêter dans un salon dont le plancher est couvert d'une natte jaunâtre, et dont les tapisseries représentent les plus riches productions de l'Asie et de l'Afrique." Ici tout rappelle l'Orient; on se croit transporté en face de cette nature prodigue qui étale sur les rives du Bosphore ses trésors inépuisables.
Le soleil de Malte , qui inonde cette pièce de chaleur et de lumière , ajoute a l'illusion. — La galerie des grands maîtres n'est pas la partie la moins intéressante de cette demeure pr in ci ère. Elle contient, entre autres tableaux précieux , un Sauveur par le Guide , le meurtre d'Abel par FEspagnolet, et plusieurs toiles du CcUabrese. En face des croisées on aperçoit, inscrustés dans le mur, trois bas-reliefs en pierre. Le premier représente Pentésilée, reine des Amazones, qui combattit au siège de Troie pour venger sur Achille la mort d'Hector; le second offre les têtes de Claudia et de Tullia , l'une femme de Ceci! i us Métellus , et chantée par Catulle sous le nom de Lesbie ; l'autre, fille de Cicéron, et renommée parmi ses contemporains pour ses connaissances variées. Le troisième bas-relief représentait Zénobic , reine de Palmyre, qui, après avoir conquis l'Egypte, fut vaincue par l'empereur Auréhen , et suivit son char de triomphe en l'an 274. Ces trois sculptures sont d'un style assez médiocre , et paraissent , par cela même , appartenir à l'époque de la décadence des arts (*). — Ce n'étaient pas là les seuls objets précieux que renfermassent le
|>alais des grands maîtres. Mais toutes es richesses en or , en argent et en
(•) L'abbé Navarre , dans une dissertation imprimée en 1778, a cherché à prouver l'antiquité de ces bas-reliefs, qui sont apocryphes. On les a transportes depuis à )a bibliothèque publique. A. F. D.
le
bijoux , qu'il contenait autrefois , furent enlevées par les Français lors de leur séjour passager à Malte. Il en coûte à l'amour-propre national d'avouer de
Eareils méfaits ; mais l'histoire est inexible; et, d'ailleurs, ces spoliations eurent des conséquences trop funestes, comme on le verra dans la suite de ce r travail , pour qu'on puisse les passer sous silence.
Églises. Les églises de la Cité Valette ne font pas exception à la règle ; elles sont, à l'extérieur, de la plus grande simplicité ; et , à l'intérieur, d'une richesse éblouissante. Celle que la piété des Maltais a dédiée à saint Jean est la plus belle. Elle fut bâtie par le grand maître la Cassière, et consacrée par Ludovico Torrès, archevêque de Montréal. L'absence de dôme lui donne un aspect assez mesquin ; mais -en pénétrant sous ses voûtes , on est frappé de l'éclat de ses ornements , de la splendeur de sa décoration un peu profane peut-être. De quelque côte qu'on jette fes'yeux , on ne voit qu'or, marbre resplendissant, et peintures magnifiques. Cotoner , un des plus renommés souverains de Malte , épuisa son trésor particulier à faire dorer les innombrables sculptures de cette église.
Le pavé est entièrement composé de pierres sépulcrales en marbre de toute couleur, incrustées de jaspe et d'agate; admirable mosaïque qui a coûté des sommes énormes. Sous chacune de ces pierres armoriées qui sont au nombre dequatrecents, dort un chevalier qui mérita par sa vaillance, ou par les services rendus à l'Ordre, de reposer dans la même enceinte que l'Ile- Adam et la Valette. Les chapelles latérales sont , comme la nef, ornées de monuments funéraires. Quelques-uns de ces tombeaux, tous du marbre le plus rare, sont surmontés ou accompagnés d'une quantité de piques , de canons , d'armes de toute espèce , de casques , de rames et de proues de navires ; ces attributs guerriers rappellent que ceux dont la cendre repose ici ont été redoutables à leurs ennemis ; et les emblèmes religieux auxquels ils sont mêlés montrent qu'ils puisèrent leur courage dans uue
L'UNIVERS
foi inébranlable. Le tombeau du grand maître Gotoner se fait remarquer par la profusion de ses ornements ; un Turc et un Africain, à la figure expressive, soutiennent le sarcophage. La composition de ce monument est de mauvais goût, comme celle de la plupart des tombeaux de l'église Saint-Jean ; mais « les matériaux qui le composent sont si splendides , le marbre s'y marie si harmonieusement avec le lapis et l'agate , que l'aspect en est des plus séduisants. Du reste, cestombeaux si coquets ne jurent pas le moins du monde avec le caractère général de l'église , qui est quelque peu théâtral. Dans une des chapelles, on voit le tombeau du grand ma!* treRohan. Au-dessous repose une femme, la nièce de ce prince. Quel titre mademoiselle de Ronan avait-elle à un pareil honneur? Aucun , si ce n'est le nom qu'elle portait; mais c'était assez pour que le gouverneur anglais, sir Thomas Maitland, la jugeât digne d'être placée auprès d'un héritier des d'Aubusson et des Vignacourt. C'était là une galanterie toute française. — Le maître-autel est isolé et placé au milieu du chœur ; un peu plus loin , on aperçoit un groupe de marbre représentant le baptême de Jésus- Christ , groupe taillé dans un seul bloc. Cette scène ne manque pas d'expression. Il y a dans la figure du Rédempteur un sentiment de joie sereine et de bonheur pieux qui cause une douce émotion. — Sous l'autel est un caveau qui renferme les cercueils de douze grands maîtres. Celui-ci, nous disent les épitapbes , a élevé le palais ; celui-là a bâti l'église ; cet autre dressa le clan des jardins d'Antonio ; un quatrième dota la capitale d'un supplément de fortifications, et fit parvenir l'eau à la ville par un bel aqueduc;
Sassons. Mais vôicï les restes vénérés e la Valette et de l'Ile -Adam. Arrêtons-nous respectueusement devant ces cendres illustres. Des rayons lumineux entourent leurs sarcophages ?ue surmontent deux belles statues, une de marbre, l'autre de bronze avec les mains jointes. Pourquoi faut-il ajouter que tous deux sont également négli-
gés et oubliés. La statuaJfcj'lle-Adam , est, au dire d'un voyagew moderne, !
odieusement mutilée ; une poussière ' épaisse couvre les tombes de ces deui grands hommes, et des toiles d'araignées tapissent les intervalles des sculptures. A chaque pas que l'on fait dans le caveau , a la lueur vacillante du flambeau que porte le gardien, on se heurte contre un débris précieux tombé à terre. II semble cependant que les gouverneurs anglais devaient plus de respect à deux nommes dont la gloire a rejailli sur toute la chrétienté , et dont le nom vivra éternellement dans l'histoire. — En remontant dans l'église, votre Cicérone ne manquera pas de vous faire remarquer une chapelle qu'on appelait rOratoire, et qui était l'objet de la plus profonde vénération du temps des chevaliers. C'est là que dans un magnifique reliquaire d'or supporté par quatre pieds enrichis de pierreries, on cor* Servait la main de saint Jean , donnée à d'Aubusson , grand maître de l'Ordre, par le sultan Bajazet. Celte main , autrefois conservée dans une église d'Antioche , fut apportée à By- ZQnce par ordre de l'empereur Iranien. Respectée par Mahomet II, lors de la prise de Constantinople , elle resta dans le sanctuaire de la basilique où elle avait été déposée. Bajazet 11, parvenu au trône après la défaite de son frère Zizim , pour s'assurer l'amitié de d'Aubusson , grand maître des chevaliers de Saint-Jean , alors établis dans l'île de Rhodes , lui envoya cette main qu'il avait refusée à plusieurs princes de la chrétienté. La sainte relique fut transportée à Malte, et placée dans l'église de Saint-Jean , où elle resta jusqu*en 1798. Les Français l'enlevèrent, ainsi que tous les objets précieux qui se trouvaient dans les monuments publics de la Valette; mais , après la capitulation , ils la kodirent au grand maître Hompesch qui l'emporta on Italie : elle fut ensuite envoyée à Saint-Pétersbourg, lorsque Paul Ier se fut proclamé grand maître de l'Ordre. Telle est, eu quelques mots, l'histoire de cette main de saint Jean,
MALTE ET LE GOZE
oui, longtemps référée sous le ciel de FAsie Mineure, devint une espèce de talisman parla vertu duquel des hommes de toutes nations réunis sous le même cjrapeau, accomplirent de glorieuses actions et conquirent une place honorable dans les fastes du catholicisme.
On conçoit , du reste , que les agents du Directoire aient restitué sans hésiter cette relique à ses légitimes possesseurs. Le trésor oc Saint- Jean contenait assez de richesses pour que les personnes chargées d'en dresser l'inventaire (Hissent abandonner aux derniers représentants de Tordre de Malte quelques ossements dont la valeur ne pouvait s'estimer par sous et deniers.
Cet ironique sacrifice fut longuement compense par l'acquisition dun immense butin d'objets plus matériellement précieux. Des devants d'autel du plus grand prix , dont un en argent ciselé ; les statues des douze apôtres en argent ; des encensoirs magnifiques, des ciboires en or étincelantsdémeraudes et de rubis ; plusieurs grandes croix en or , en vermeil ou en argent , adaptées à des bâtons de même métal ; des ostensoirs en or ; des tablettes d'autel en argent , sur lesquelles étaient gravées les prières du lavabo* de la consécration et du dernier Evangile; la coupe d'or enrichie de pierreries donnée par Henri VJUI à l'Ile- Adam; l'épée et le poignard que la Valette avait reçus de Philippe II , enfin une foule de curiosités parfaitement justiciables du creuset , tels furent les articles du budget de recettes que la commission chargée de la visite du trésor de Saint- Jean présenta au général Bonaparte.
Les nouveaux maîtres de Malte furent, on le voit, généreux à bon marché.
— Les peintures de l'église Saint-Jean sont dignes de la magnificence de cette cathédrale. Elles sont presque toutes de Mathias Preti. Cet artiste , généralement connu sous le nom de CaUubrois, a déployé ici toutes les qualités de son talent , c'est-à-dire, une fougue d'imagination sans égale, une admirable vigueur de pinceau , et une puissance de couleur qui ne le cède pas à l'école espagnole. Toute la vie de saint
Jean, dont les différents épisodes occupent la voûte de la nef et les cou* pôles des chapelles , est due au pinceau de Mathias Preti. C'est ici qu'il faut venir étudier l'élève du Guercnin ; car, nulle autre part, il ne s'est révélé plus hardi , plus fécond , plus digne d'admiration. Ses travaux furent récompensés par le titre de chevalier de Malte , qui lui fut décerné aux applaudissements de l'Ordre. La chapelle dans laquelle était déposée la main de saint Jean , offre un tableau plus remarquable encore que ceux dont le Calabrais a enrichi cette église ; nous voulons parier du martyre du même apôtre , peint par Michel-Ange de Carnage. Malgré la couche de fumée qui couvre cette tojle, on peut voir
ri la terrible scène oui fait le sujet la composition , a été rendue par le peintre avec une vérité et un naturel effrayants. Le poétique contraste qu'offrent l'attitude du bourreau et le maintien paisible de saint Jean , dont la tête est ingénieusement éclairée par le reflet d'une draperie rouge; l'audace de dessin qu'on remarque dans les figures et les accessoires ; ia force et l'harinonie générale du coloris , font de cette ceuvre une des meilleures productions du Caravage. On sait que ce peintre, qui étudia surtout la nature matérielle , excellait dans le portrait. Celui du grand maître Vignacourt, dont nous avons déjà parlé, passait pour son chef-d'œuvre ; rien de plus admirable, en effet , sous le rapport du modelé et du ton des chairs , çue la tête du grand maître et celle du jeune page. Si l'histoire qu'on raconte au sujet de ces peintures est exacte , les tableaux du Caravage , qui décorent la cathédrale et le palais de la Valette, sont doublement dignes d'exciter la curiosité des étrangers. On dit qu'ayant été insulté par un chevalier romain , Michel- Anee vit repousser son cartel parce qu'il n'était qu'un roturier. Des ce moment, il n'eut qu'une seule idée, celle d'elïacer la tache imprimée à son honneur, qu'un seul désir, celui de conquérir par son génie des titres de noblesse, et le droit de se battre avec
L'UNIVERS
un chevalier. C'est sons l'empire de cette préoccupation qu'il composa ses tableaux pour Malte ; il travailla sans relâche, dévoré par la honte de l'affront qu'il avait reçu, et excité par l'espoir de la vengeance. Cette fièvre morale doubla son talent, et sa décollaUon de saint Jean lui mérita le titre qu'il ambitionnait avec tant d'ardeur. Il put alors appeler son ennemi en duel, car il avait franchi la distance qui le séparait de lui. C'est là un des exemples les plus frappants de ce que peut le sentiment de l'honneur pousséà l excès.
Du temps des chevaliers on célébrait, dans l'église Saint -Jean, des fêtes solennelles, et les cérémonies qui avaient lieu dans ces circonstances avaient un caractère qu'on ne retrouve pas ailleurs. Le grand maître, en qualité de souverain , s'asseyait sous un dais magnifique placé dans le sanctuaire; au-dessous de la sainte table était une rangée circulaire de bancs occupés par les grands-croix , tous revêtus du costume officiel ; les chevaliers et les gens attachés au service de l'Ordre se tenaient dans les parties latérales de l'église. Le prieur de Saint* Jean officiait en habits épiscopaux; pendant tout le temps de la messe, un desservants agitait devant lui un large et riche éventail en plumes ajusté sur un bâton doré. La fête du 8 septembre était surtout célébrée avec pompe et magnificence. C'était le jour anniversaire de la levée du siège de Malte en 1565. L'église était parée à l'extérieur de tapisseries dont les dessins et les couleurs rappelaient les tableaux de la voûte. La nef et les chapelles étaient remplies d'une fouie brillante dans laquelle les illustrations ne manquaient pas. Tout à coup le canon des forteresses faisait trembler les vitraux de la cathédrale ; à ce signal, l'étendard victorieux paraissait et était déposé au pied de I autel , au son d'une musique guerrière. Il était porté par un chevalier coiffé de son casque ; à sa gauche marchait un page tenant dans ses mains l'épée (*) et le poignard offerts à l'héroïque
(*) Celte épée, qu'on appelait Yepée de la
la Valette par le roi Philippe H ; à droite, le maréchal, suivi de tous les chevaliers de la langue d'Auvergne, particulière- , ment chargés de la garde du grand étendard. La vue de ce drapeau que les infidèles ne purent abattre des bastions du fort Saint-Ange -, le bruit du canon ; les fanfares que la musique faisait entendre ; les flots de lumière qui s'échappaient de mille cierges enflammés, et Sue reflétait splendidement le marbre es tombeaux; les nuages d'encens qui inondaient la vaste, enceinte de suaves parfums ; l'éclat de l'or, le ma-
Î;ique effet des peintures du Calabrais, e prêtre couvert de ses vêtements pontificaux, et dont les cheveux blancs étaient doucement soulevés par l'éventail de plumes, cette tradition orientale ; ce dais magnifique , cette multitude de grands-croix et de chevaliers au riche costume ; ces panaches qui s'agitaient comme les arbres d'une forêt sous l'effort du vent ; la physionomie de toutes ces figures sur lesquelles se peignait le plus vif enthousiasme ; tout cela formait un tableau singulièrement émouvant , et dont la plume ni le pinceau ne sauraient rendre le prestige. Au dehors les jeux du cirque ne manquaient pas au peuple ; des réjouissances publiques lui rappelaient que, lui aussi, avait sa part de gloire à revendiquer dans ce jour mémorable, et pour entretenir dans sa mémoire le souvenir du héros chrétien dont il fêtait le triomphe, on exposait à sa vénération le portrait de la Valette.
Nous avons peu dechose à dire sur les autres églises de la Cité Valette. Elles sont toutes richement décorées , sans être cependant aussi somptueuses que Saint-Jean. Elles contiennent plusieurs tableaux remarquables ; l'église Saint- Dominique possède une sainte Rose par le Calabrois ; celle des Jésuites.
trois épisodes de la vie de saint Pierre peints par Favray; celle des Carmes, un saint Roch par le même artiste.
religion, fut envoyée an Directoire par le général Bonaparte , et elle est conservée dans le cabinet des médailles de la Bibl. royale*
MALTE ET LE GQZE
Parmi les églises de Malte, on en remarquait due , autrefois consacrée au culte grec orthodoxe ; elle jouissait de certains privilèges concédés en récompense des services que les Grecs avaient rendus à l'Ordre, pendant les sièges de Rhodes et de Malte.
Bibliothèque, hôpital et quelques autres édifices. Il nous reste à enumérer quelques monuments remarquables, sinon par l'élégance de leur architecture , du moins par la grandeur de leurs dimensions , leurs détails intérieurs et leur destination. Nous citerons d'abord la uonservatorie, vaste bâtiment où Ton conservait l'argenterie, les diamants et la caisse de l'Ordre. Une partie de cet édifice avait été transformée en bibliothèque publique. Fondé en 1760 par le bailli de Tencin, qui y déposa neuf mille sept cents volumes, enrichi par la suite de nouveaux dons et de nouvelles acquisitions , cet établissement comptait, en 1790, près de soixante mille volumes, provenant des bibliothèques particulières des membres de l'Ordre fondues dans la bibliothèque de Malte, après la mort des propriétaires. Le local' est spacieux et bien disposé ; il renferme un muséum distribué en plusieurs cabinets, et contenant des curiosités et des antiques assez précieux. Nou$ ne voulons pas énumérer les objets les plus intéressants de cette collection , dont plusieurs voyageurs ont parlé fort en détail. Nous' nous bornerons à dire qu'elle se composait de médailles anciennes et moaernes , de vases et autres antiquités trouvées dans l'île , de marbres'OTrant des figures et des inscriptions, de camées, d'armes etc.
La conservatorie renfermait aussi les bureaux des dépenses et des recettes de l'administration ; on y voyait un beau Christ d'Albert Durer, un portrait d'an secrétaire du trésor, et une Vierge de Conchal.
Nous signalerons encore le palais de la municipalité (banca deijurati), le palais de justice, où se tient maintenant la cour delà vice-amirauté, enfin les différentes auberges de l'Ordre , bâtiments où les chevaliers de Malte
V Livraison. (Malte et lb Goze
se réunissaient et prenaient leurs repas. Chaque langue ou nation avait son auberge. Celle de Provence était remarquable par l'architecture de sa façade ; on y vôvait deux beaux portraits de la Valette et de Rohan par le commandeur Favrav. C'est ce portrait de la Valette qu'on montrait au peuple pendant la fête du 8 septembre.
La langue de France possédait dans son auberge deux tableaux remarquables, l'un représentant la conversion de saint Paul par Giuseppe d'Arpino, l'autre l'entrée du grand maître l'I|e- Adam à Malte, par Favrav.
Le grand hôpital , situé près du château Saint-Elme, est vaste et bien aéré. Le titre de directeur de cet établissement était unctles premières dignités de l'Ordre. Les malades étaient servis non par des infirmiers salariés ni par des sœurs de charité, mai? par les chevaliers eux-mêmes, qui leur prodiguaient les soins les plus empressés , et justifiaient ainsi le titre & hospitaliers qu'ils portaient dans le principe. Chaque langue avait son tour de service, et nul ne cherchait à éluder l'accomplissement de ce pieux devoir.
La plus grande propreté régnait dans l'établissement ; les plats, bols, tasses, etc., toute la vaisselle en un mot, était d'argent , mais d'une extrême simplicité, sans doute pour prouver qu'en faisant cette énorme dépense, on n'avait sacrifié qu'à la propreté, et non à un puéril amour du luxe et de l'ostentation.
On peut mettre au nombre des édifices remarquables de Malte , certaines maisons particulières qui méritent le nom de palais : ce sont celles de l'archevêque , de la famille Cotoner, de la famille Parisio-Mascato, où le général Bonaparte établit son quartier général en 1798; et enfin celle de la "famille* Spinoia à laquelle se rattache un souvenir cher à la dynastie qui règne aujourd'hui sur la France. Le comte de Beaujolais, frère du duc d'Orléans, aujourd'hui roi des Français, se rendit d'Angleterre à Malte, erî 1808, pour rétablir sa santé. Il logea dans la maison de la famille Spinoia qui l'entoura-
L'UNIVERS
des «oins les plus empressés. Peu de temps après, le prince mourut; on flt embaumer son corps qui resta sans honneurs funéraires jusqu'en 1818.
A cette époque seulement , Louis-Philippe ordonna qu'on fît à son frère des funérailles dignes de lui. Le corps du comte fut déposé dans la chapelle de Saint-Paul, consacrée autrefois à la sépulture des grands maîtres et des - baillis de la langue de France; son cœur fut , plus tard , placé dans la chapelle de Notre-Dame de Liesse, sur le bord de la mer.
DÉPENDANCES DE LÀ Cl TE ViXETTE.
La capitale de l'île de Malte se compose de cinq villes isolées Tune de l'autre, et formant cependant un ensemble que l'œil peut embrasser d'un seul regard.
Ces cinq villes sont : la Cité Palette proprement dite, dont nous venons de taire la description ; la Florianne , la cité la Sangle, la Burmola y et le Bourg ou Cité Victorieuse. On peut ajouter le bourg Vtihenar groupe "de maisons assez considérable.
La Florianne. La Florianne est un faubourg de chéti ve apparence, situé entre les fortifications qui défendent la porte Réale et celles qui protègent la ville du coté de la campagne , et qu'on appelle les Bombes. C'est un pâté de maisons habité par de pauvres gens du peuple que brûle un soleil ardent, et qu'étouffe une poussière épaisse. On n'y voit rien de remarquable , et on ne visite guère cette localité que pour voir en détail l'enceinte des travaux commencés par le grand maître Lascaris , travaux qui mettent la Cité Valette à l'abri d'un coup de main du côté de la terre.
Cité la Sangle. Le bourg de la Sangle occupe la langue de terre la plus voisine des rochers du Çorradin, c'est-à-dire, du fond du port.
Cette pointe était appelée autrefois.
Vile Saint- Michel y bien qu'elle ne soit qu'une presqu'île, et aujourd'hui on la désigne quelquefois sous le nom d'ile la Sangle. Elle était autrefois ouverte de tous côtés, et n'avait pour toute défense qu'un petit château , incapable de faire une résis-
tance sérieuse. Le grand maître la Sangle, successeur de d'Omète, fit, en 1554, entourer de fortes murailles la partie de ce château opposée au Corradin ; ces murailles furent flanquées de bastions et de boulevards , et l'on creusa à leur pied un large fossé dans lequel on fit entrer l'eau de la mer.
Tous ces travaux s'exécutèrent des propres deniers du grand maître; noble exemple de désintéressement qui fat plus d'une fois imité par la suite. — Le bourg la Sangle est bien bâti, et coupé par deux belles et grandes rues.
L'intrépidité avec laquelle ses habitants repoussèrent les attaques des Turcs, sous le magistère de la Valette , et le refus qu ils firent (f accéder aux honteuses propositions de l'ennemi, méritèrent à ce faubourg le surnom de Citla invitta.
La Burmola. Près et en arrière de la Cité la Sangle est le faubourg de Burmola, appelé Cilla Cospicua. Il est défendu par le fort de Sainte-Marguerite, construit sur une élévation voisine, et les fortifications de la Cotonère l'enferment dans leur vaste enceinte qui aboutit d'un côté à la Cité la Sangle, de l'autre, à la Cité Victorieuse.
Le Bourg ou Cité victorieuse.
Le Bourg (il Borgo) s'étend sur la langue de terre parallèle à 111e la Sangle, et qui sépare le port des Galères du port des Anglais. Ce faubourg, protégé, du côté de la mer, par le château Saint- Ange , fut la première résidence de Tordre de Saint- Jean à Malte. C'est contre lui qu'après la prise du château Saint-EIme, pendant le siège de 1565, se concentrèrent les efforts des musulmans enhardis par leurs premiers succès. Mais la valeur des chevaliers triompha de l'acharnement d'un ennemi fanatisé; et leur sang répandu à flots sur les remparts du fort Saint- Ange, fut vengé par la déroute et la retraite des assiégeants.
Le surnom de Cité Victorieuse que porte cette partie de la capitale, a consacré le souvenir de cette belle défense.
Le Bourg Filhena. Ce faubourg bâu sous le magistère de Manoël de V ilnena,
MALTE ET LB OOZE
s'élève au fond du port Maraa Musciet»
Le grand maître y fit construire deux hospices, l'un pour les vieillards > loutre pour les incurables. On remarque dans les fortifications une arcade jetée avec une grande hardiesse audessus d'un précipice, et destinée à faciliter le passage de l'artillerie d'un ouvrage à l'autre, en cas d'attaque sur ce point. On montre dans l'espèce de gouffre que couronne cet arceau une grotte anciennement habitée par un ermite.
Coup d'ceil sua la société db la Valette. Les marins anglais aiment .
beaucoup, dit-on, le port de Malte ; cela se conçoit : le vin y est à bon marché , l'eau-dê-vie commune ; les fruits y sont abondants, les dîners fréquents et splendides, les chevaux excellents, et les femmes on ne peut pas plus engageantes. Ajoutez que , grâce à l'extrême profondeur des différents ports, le vaisseau touche presque la rive, avantage inappréciable pour le marin. Mais ees agréments sont peu goûtés de l'étranger qui fait un court séjour dans la capitale. Lorsqu'il a visité les édifices les plus dignes d'attention , lorsqu'il a contemple, du haut duCorradin, le bel ensemble des fortifications , il ne lui reste plus qu'à maudire la chaleur qui l'accable, la poussière corrosive qui l'enveloppe dans les rues, et k monotonie de la vie maltaise. Ici la société se condamne à une espèce de réclusion volontaire. On sait que les Anglais aiment par-dessus tout le chez soi, et que, pour leurs femmes surtout , 1'existenee n'est , en quel-
!ue sorte*, qu'un éternel huis-clos, [uant aux Maltais , leurs habitudes orientales leur font aussi préférer les plaisirs intimes et le far niente domestique à la fréquentation du monde.
Si leurs femmes se permettent certains écarts de conduite, elles n'en sont pas moins casanières par goût plutôt que par nécessité. L'amour ne dérange en rien leurs allures ordinaires. Lors* qu'on les voit se rassembler, le soir, avec leur famille, sur la terrasse qui sert de toit aux maisons, on ne se douterait pas que, tout en causant
avec leurs maris et leurs enfants, elles tiennent des conversations ga* lantes avec leurs adorateurs. Le lan* gage des yeux supplée à la parole, et n'est pas moins éloquent. L'ennui attend donc le voyageur à qui des lettres de recommandation n'ouvrent pas les portes des maisons les plus fréquentées de la Valette. Toutefois la société de cette ville offre, à certains moments, un aspect assez animé et surtout très-varié. Dans les rues , dans les salons , 6ur le port , on rencontre des gens de toutes nations , et des conditions les plus opposées. C'est tantôt un ambassadeur européen allante Constantinople , ou un consul se rendant à une des îles de l'Archipel ; tantôt un gouverneur des Indes qui revient en Angleterre, et s'est arrêté quelques jours à Malte. Ce sont des- naturalistes, des missionnaires , des réfugiés barbaresqoes , des officiers de la flotte en «talion dans le port, des Français venus sur un paquebot de Marseille, des Italiens déposés, la veille , sur le quai par un bateau à vapeur napolitain, des Égyptiens qui vont faire leurs études a Paris par ordre du vice-roi leur maître; ce sont des lions d'Afrique destinés à la tour de Londres ; des girafes que des spéculateurs conduisent en Europe. Heureux l'étranger qui se trouve à Malte pendant ces moments d'aftluenœ! Nulle part, en effet, le proverbe turc, qui dit que « la conversation est meilleure que les livres, » n'est plus agréablement réalisé qu'à la Cité Valette, à ces époques de rendez-vous général ; nulle part, excepté peut-être à Péra, on ne voit un pareil concours de gens de toutes classes et d'origines si diverses.
Maltais et Maltaisbs. Qualités physiques. Après la nature morte, la nature animée; après l'objet matériel, la créature vivante , tel est l'ordre qui nous a paru le plus logique. C'est donc ici que le portrait des habitants indigènes de Malte, sous le double rapport de la constitution physique et des qualités morales, trouve naturellement sa place. i
ft*
L'UNIVERS
Tous les traits de la physionomie du Maltais trahissent son origine africaine. Comme les hommes de race barbaresque, il a le nez écrasé* les lèvres épaisses et relevées , le front bas , les cneveux crépus, l'oeil noir et animé, la peau basanée , les membres puissamment musclés , quoique grêles en apparence , la taille courte et sveJte.
— La beauté n'est pas rare chez les femmes, quoique leur figure offre le même caractère , sauf la couleur de la peau. De grands yeux bruns, voilés de longues paupières , qui donnent au regard une langueur séduisante et une éloquence irrésistible; des cheveux noirs et brillants comme l'aile d'un corbeau; un teint d'une blancheur éblouissante; sur la lèvre supérieure, ce léger duvet qui prête ifc la physionomie des femmes andalouses un accent si énergiquement passionné ; une main faite au moule; une jambe d'un galbe irréprochable ; un pied qui ferait envie aux élégantes de Seville; une taille souple et gracieuse, n'est-ce pas assez pour racheter,* chez les Maltaises, les défauts dont l'indélébile tradition du type africain a marqué certains traits de leur visage? La blancheur singulière des femmes de Malte étonne tous les étrangers qui arrivent de l'Italie méridionale, et qui se rappellent surtout la figure cuivrée des Siciliennes ; mais la surprise cesse lorsqu'on apprend que les Maltaises ne s'exposent ïamais au soleil, et qu'il n'est pas de soins qu'elles ne prennent pour conserver a leur teint tout son éclat et toute sa fraîcheur. Il est bien entendu qu'il n'est question ici
3ue des Tiommes et des femmes issus e familles de sang non mêlé; les exceptions sont très-nombreuses, car les chevaliers ont, par leurs alliances secrètes, singulièrement altéré les caractères de la race primitive, et cela principalement dans la capitale et les lieux les plus voisins.
La force et l'agilité sont les qualités physiques les plus saillantes des Maltais. Ce sont d'infatigables rameurs et de robustes matelots. La vigueur de leurs bras dompte les flots les plus
rebelles. Houêl raconte que, dans le trajet du Goze à Malte, il fut assailli
{>ar un grain violent, et qu'il admira a facilité et l'énergie avec laquelle ses bateliers luttaient contre la fureur des vagues. Les Maltais sont aussi excellents nageurs. Lorsqif arrive un gros bâtiment dans un des ports de la Cité Valette , il est aussitôt entouré d'une troupe de nageurs qui se jouent sous la poupe pendant plusieurs heures consécutives, implorant la charité de l'équipage et des passagers. «En considérant, dit un voyageur anglais (*), la dextérité avec laquelle ils suivent une brillante pièce de six pence à cinq brasses de profondeur, on est tenté de croire à l'histoire merveilleuse de NicoloPesce, qui porta des dépêches à la nage de Palermeà Naples, et que l'amour de l'or cloua au fond des eaux du cap Passaro. » «Hommes, femmes, enfants, ajoute le même écrivain, tous les Maltais nagent comme des poissons. M. *** s'assura de ce fait a ses dépens , il y a quelques années. Oublié sur le rivage, il loua un bateau avec quatre hommes pour se faire conduire au vaisseau de transport qui ramenait une division de son régiment.
Les rameurs travaillèrent avec énergie; mais le bâtiment, poussé par une brise légère, continuait d'avancer, assez lentement toutefois pour laisser l'espoir de l'atteindre. Ils avaient fait plusieurs milles en mer, quand tout à coup les bateliers posèrent leurs rames. L'officier, hors de lui-même en voyant son passage manqué et son bagage séparé de lui , ne remarqua point la distance qui s'était augmentée entre le bateau et le navire. Il tira son épée et en menaça les rameurs. Dans ce dilemme, d'autres bateliers se seraient résignés à ramer jusqu'à extinction, ou bien ils se seraient débarrassés du
(*) M. Adolphe Slade , officier de U marine britannique. Son ouvrage , intitulé la Turquie, la Créée et Malte, a été traduit par mademoiselle Adrienne Sobry. C'est l'élégante traduction de cette demoiselle que nous citons ici»
MALTE ET LE GOZE
patron temporaire par Un coup de leur instrument. Ceux-ci prirent un parti plus sage : ils jetèrent leurs rames , sautèrent par-dessus lé bord et se sauvèrent à la nage , laissant notre héros Tépée à la main, s'escrimant seul contre les flots. II resta là , méditant sur les vicissitudes des affaires humaines, jusqu'à ce qu'il frit aperçu par un bateau pécheur qui revenait de Sicile. Cependant ce dernier n'aurnit pas voulu toucher la barque abandonnée, de peur que l'homme qu'elle portait ne fût un pestiféré, dont quelque vaisseau s'était ainsi défait; mais les pécheurs lui jetèrent une corde et le remorquèrent jusqu'au lazaret. » Ce fait si comique suffirait pour donner . une idée de la force musculaire du marin maltais; mais nous rappellerons encore la lutte nautique qui eut lieu, pendant le siège de 1565, entre des nageurs maltais et des pontonniers turcs. Jamais combat plus étrange ne trouva place dans les fastes de la pierre. On verra les détails de cette joute sanglante dans le récit que nous ferons plus loin de ce siège fameux.
Costume. Une grande partie de la classe bourgeoise porte le costume européen. Le frac moderne, le pantalon et le chapeau rond , ont remplacé l'habit à la française , la culotte courte et le chapeau a trois cornes du dixhuitième siècle. Mais le peuple, et surtout la classe agricole, a conservé l'habillement national, qui consiste en une chemise de coton très-ample, en un gilet également fort large et garni de boutons d'argent , en un caban avec capuchon, et tombant audessous des reins, en une ceinture de couleur qui fait plusieurs fois le tour du corps et soutient un couteau à gaîne , que le Maltais ne quitte jamais ; en une culotte assez large, offrant quelque ressemblance, avec celle des, Orientaux, en une chaussure appelée kozch, espèce de sandales qu'on fixe au pied au moyen d'une courroie attachée à la jambe; enfin en un bonnet blanc, bleu, rouge, ou rayé de deux couleurs. Cetaccoutremeatest, comme
on le voit, fort simple, et n'a rien qui gène la liberté des mouvements. — Le costume des femmes n'est ni plus compliqué ni plus riche. Elles portent une chemise très -courte appelée tonis, un jupon bleu ouvert d'un côté, qu'on nomme gkesuira, et un corset à manches, ou sidria, qui dessine la taille dans toute son élégance. Mais leur principal vêtement est la faldetta,
f;rand mantelet de soie noire qui es enveloppe de la tête aux pieds.
Elles placent cette espèce de tablier sur leur coiffure, et s'en entourent coquettement, en ayant soin de, laisser voir leur agaçante physionomie et la pointe de leur petit pied. Rien de plus séduisant et de plus perfide que ce surtout, parce qu'il cache les vices de la taille ou les défauts de la ligure , et laisse voir à volonté les parties qui n'ont rien à craindre de la critique.
Les Maltaises ne sortent jamais sans la faldetta; chez elles, ou dans les maisons où elles vont , elles s'en débarrassent, et restent en corset de
drap et en jupon de couleur. Si l'on ajoute que les femmes riches ont la manie des bijoux , et se chargent le
cou , les mains et les bras de joyaux en or de mauvais goût, on aura une idée complète du costume des Mal* taises d'aujourd'hui. — Nous avons dît (fut les hommes appartenant à la classe bourgeoise, tels que les avocats, les médecins , les négociants , etc. , avaient adopté l'habit européen: les femmes n'ont pas suivi cet exemple ; elles sont restées fidèles à la tradition nationale ; et la plus riche porte encore le corset, la jupe et la faldetta.
Qualités morales et intellectuelles.
A bien considérer le Maltais, on s'aperçoit quechezlui la somme des mauvais penchants est égale à celle des bonnes qualités. Il est fidèle à celui qu'il s'est engagé à servir; actif,- économe, indus* trieux, âpre au travail, plein de courage et de hardiesse, si sobre qu'il ne vit d'ordinaire que d'oignons , d'ail et de poisson salé en petite quantité ; si attaché à son pays natal , qu'il ne peut rester longtemps sur la terre étrangère ou la misère l'a poussé; enfin, si enclin
L'UNIVERS
aux sentiments pieux , que même au milieu du scepticisme de ce siècle, il suit avec la même ferveur qu'autrefois ses pratiques religieuses. Voici maintenant le revers de la médaille : il est violent jusqu'à la fureur, implacable dans sa vengeance, quelquefois peu sincère, jaloux à l'excès, et honteusement superstitieux; on reconnaît là précisément les défauts que l'on reproche aux Africains des régences barbaresques.
Un des traits caractéristiques des Mal* tais, c'est l'esprit mercantile et de calcul. L'amour de l'argent les pousse aux entreprises les plus aventureuses, les phisdangereuses même. Dans leurs spéronares à six rameurs, ils sillonnaient autrefois la Méditerranée dans tous les sens , faisant partout une adroite contrebande , et réalisant des bénéfices considérables. Comme leur chargement consistait souvent en gros bétail vivant, attaché sous le banc des rameurs , et qu'ils ne pouvaient jeter à la mer , ils étaient exposés, dans les mauvais temps , aux plus grands périls, Hais rien ne leur faisait obstacle. Ils ne se contentaient pas de franchir le détroit de Gibraltar, et d'aborder aux ports septentrionaux de l'Espagne ; ils allaient parfois jusqu'aux Antilles; quelques-uns même ont osé poursuivre leur course audacieuse jusqu'au Mexique. Cette soif du gain influait puissamment, et d'une façon très-fâcheuse, * sur tour caractère , et l'on a pu dire avec raison que , pour compléter la ressemblance avec tes indigènes d'Afrique , ils avaient conservé la tradition de fa foi punique.
Plusieurs écrivains ont iogé les Maltais, sous le rapport de l'intelligence, avec une sévérité qui ne nous paraît pas équitable. On a dit que ee peuple était condamné à rester, en toutes choses , dans les bornes de la médiocrité, qu'il n'avait jamais rien produit de remarquable ni dans les lettres, ni dans les arts. Cette assertion a le tort d'être trop absolue. Houèl dit positivement : « J'ai vu des artistes maltais en qni j'ai reconnu beaucoup de mérite, mais dont les ouvrages sortent imvement de Vile. » Malte a v« naître
Azzupardi , auteur de plusieurs œuvres musicales estimées, et d'un traité qui a été traduit en français , et servait autrefois de livre élémentaire dans le conservatoire, de Paris. Dans un grand nombre de maisons de Malte, on voit des fresques du meilleur goât peintes par des artistes du pays. Partout on entend de la musique et d'excellente musique. Mais quand il serait vrai que le génie de cette race ne se lût jamais révélé avec puissance et originalité , serait-il juste de juger le peuple maltais abstraction faite des circonstances au milieu des quelles il a vécu pendant une longue série de siècles?
Oui sans doute, on peut lui reprocher sa profonde ignorance, on peut le considérer, généralement parlant, comme inférieur par le développement des facultés intellectuelles aux nations civilisées de l'Europe ; mais il ne faut pas oublier que les maîtres de cette île en ont toujours traité les habitants en peuple conquis ; que les chevaliers même, malgré les principes de charité chrétienne qu'ils professaient hautement , les ont tenus dans un ilotisme dégradant, et que les Anglais ont fait jusqu'à présent bien peu de chose pour répandre l'instruction parmi eux.
Quelle force d'esprit, quels talents naturels résisteraient à de pareils obstacles ? Loin de s'étonner de la situation intellectuelle des Maltais, ne faudrait-il pas au contraire s'émerveiller qu'ils eussent ouvert les yeux à la lumière, en dépit de ceux qui se sont efforcés de les tenir dans les ténèbres? Cette situation est toute normale 9 elle a sa cause parfaitement appréciable. Sontils donc si rares les exemples de l'abrutissement des peuples sous l'action d'une longue servitude? Qui oserait comparer les Espagnols d'aujourd'hui à ceux d'autrefois, les Italiens de nos jours à ceux du siècle des Médicis?
Cependant l'éducation première n'a pas manqué à oes deux nations; une oppression systématique et continue a sufli pour les faire descendre du rang élevé où elles s'étaient placées, et
rxir les foire revenir, en quelque sorte, leur point de départ. Et les Maltais,
MALTE ET LE GOZE
qui n'ont jamais été soumis même à un essai de culture , auraient pu a'épanouir à-Ja vie poétique , et s'initier aux mystères de la haute science? Il ne faut donc pas conclure de ce qui est à ce qui serait, si Ton s'occupait avec sollicitude, pendant une certaine période, des progrès moraux et intellectuels des Maltais. Leur sagacité naturelle, la facilité de compréhension qu'on remarque en eux, le point même où ils sont parvenus par suite du seul contact de leurs maîtres , font préjuger ce qu'ils deviendraient en aes mains plus philanthropiques que celles auxquelles ils ont été livrés jusqu'à ce jour. — On objecte que le roi d'Angleterre a fait élever à ses frais, dans les lycées britanniques , de jeunes Maltais , et que ces tentatives n'ont pas produit une seule supériorité littéraire ou artistique. Mais opérer sur des individus isolés, c'est s'exposer à faire de mauvais choix, à semer eu terre ingrate. Au lieu de dix élèves peu intelligents pris parmi la noblesse ou la bourgeoisie de Malte, peut-être en aurait-on trouvé, dans la classe populaire, plus de cent qui auraient répondu aux soins qu'on aurait pris d'eux.
D'ailleurs, lorsque l'esprit d'un peuple est resté si longtemps en friche, il faut plus d'un effort pour lui donner la fécondité, A-t-on entendu dire qu'un Newton ou un Voltaire aient surgi du sein de ces petites colonies égyptien* nés, que Mehémet- Ali envoie depuis quelques années à Paris pour y recevoir le baptême delà science et au goût européens ?
Il serait à désirer qu'on pût défendre aussi facilement la moralité des femmes de Malte. Malheureusement on est obligé de convenir que les voyageurs ont été véridiques sur ce point.
Il ne faut pas dire avec Riedesel que « Umteê les Maltaises sont corrompues ; » ni avec Carasi que « la galanterie donne la subsistance aux deux tiers des habitants de Malte. » De pareilles assertions portent avec elles leur réfutation. Mais il n'est que trop vrai que la corruption des femmes est la plaie dos villes de cette colonie. Du
reste, il serait difficile qu'il on fût autrement : en butte à mille séductions , sans cesse obsédées par les chevaliers, dont l'amour était; en temps de paix , l'unique occupation ; obligées de postuler pour leurs maris ou leurs parents des emplois qui étaient leur seule ressource , et que les hauts fonctionnaires de l'Ordre n'accordaient pas gratuitement aux belles solliciteuses; soumises d'ailleurs à l'influence pernicieuse d'un climat provoquant, les femmes appartenant a la classe bourgeoise se laissaient irrésistiblement entraîner dans une vie de désordres et de libertinage, qui aurait scandalisé une morale plus rigide que celle des derniers .grands maîtres. Quant aux femmes au peuple , employées à filer le coton , et gagnant à ce triste métier un salaire quotidien plus que médiocre, elles étaient obligées, pour vivre, de trafiquer de leurs charmes. Les mœurs s'étaient conservées plus pures dans la noblesse. Les barons maltais, dont l'extrême jalousie avait été éveillée par les allures galantes des chevaliers, avaient pris le sage parti de transformer leurs maisons en forteresses inexpugnables. Ils vécurent, dès lors, comme de véritables sauvages, et condamnèrent leurs femmes à une réclusion presque absolue. Les étrangers pas plus que les membres de l'Ordre n'étaient admis dans ces sanctuaires de l'amour conjugal ; vingt ans de connaissance intime suffisaient à peine pour en ouvrir les portes. Il en résulta beaucoup d'ennui pour les pauvres prisonnières, mais aussi une grande chasteté dans les famille* de la haute classe. Les chevaliers conçurentunviolentdépitdeces précautions qui , a leurs yeux , n'étaient que des mesures ridicules et anti-sociales.
Quelques écrivains attribuent même au ressentiment de l'Ordre contre les maris jaloux, le décret qui portait que tout individu né dans la colonie ne pourrait jamais être chevalier de Malte , disposition que les nobles surent , par la suite , éluder, en faisant accoucher leurs femmes en Sicile. — La classe des agriculteurss'estaussi préser-
, L'UNIVERS
véc de la contagion corruptrice, d'abord parce que les femmes de cette condition n'avaient presque aucun contact avec les libertins qui habitaient la ville; en second lieu , parce que les séducteurs n'auraient pas eu beau jeu avec des paysans qui, en face de celui qui a attente à leur honneur ou lésé leurs intérêts , ne connaissent d'autre argument que l'emploi du stylet. — Depuis l'installation des Anglais , les mœurs se sont généralement améliorées. Cependant les marins comptent encore au nombre des charmes de la Cité Valette la tendre complaisance du sexe , et plus d'un étranger a pu inscrire sur son journal de voyage les bonnes fortunes que lui a procurées un séjour de quarante-huit heures dans la capitale ae l'île de Malte.
Usages et cérémonies. Les usages du peuple maltais ont eu, jusqu'à la seconde moitié du dix-septième siècle, quelque chose de bizarre et de profondément caractéristique. C'est pourquoi nous croirions , en n'en esquissant pas le tableau , omettre un trait important de la physionomie de ce peuple.
Le mariage était une simple affaire d'intérêt , un marché dans lequel la discussion du point financier l'emportait sur toute autre question. Les pères ne consultaient jamais les inclinations de leurs enfants; les convenances étaient seules écoutées et suivies. Quoi de plus significatif? La cupidité maltaise ne se révèle-t-elle pas complètement dans ce seul détaihde mœurs ?
La dot une fois stipulée , et le contrat dressé, le reste n'était plus qu'une pure formalité. « Le jeune homme envoyait à sa future un présent de poisson entouré de guirlandes, de rubans, et un anneau d'or placé dans la gueule du poisson le plus recherché. On fixait ensuite le jour de l'entrevue , qui devait se passer en présence des parents et des amis communs , qu'on régalait de confitures et de rafraîchissements.
Avant l'instant de l'entrevue, les mères des deux époux se retiraient ensemble dans une cabane placée au milieu du jardin de la maison , ou dans un ap-
partement séparé, pour préparer une composition d'anis, de plantes aromatiques , de sel et de miel , dont elles frottaient les lèvres de la jeune personne, afin que ses paroles fussent douces , sages et prudentes. On la menait ensuite dans la salle où son futur époux l'attendait. 11 lui offrait un anneau sur lequel étaient gravées deux mains entrelacées, en signe de bonne foi , des bracelets , des colliers et une chaîne d'or; elle lui présentait à son tour un mouchoir garni de dentelle, et des rubans noués ensemble (*}. »- Le choix du jour de la noce était une affaire des plus importantes. On ne se mariait jamais dans le courant du mois de mai , parce que c'était un mois néfaste. Cette tradition de l'antiquité wt un nouveau trait caractéristique des Maltais; elle atteste leur penchant à ia superstition. Au jour marqué par la cérémonie, la fiancée, richement parée, et vêtue d'une robe de velours en forme de simarre, recevait des mains d'un parent de l'époux un voile blaiîr de tissu transparent qu'elle plaçait sur sa tête. Les autres parents sSpprochaient d'elle, et faisaient à la robe de velours des déchirures qu'ils couvraient de petites coquilles d'or. On se mettait ensuite en marche pour aller à l'église. En tête du cortège , on vovait trois hommes chargés chacun d'un rôle différent. L'un portait sur la tête un bassin de terre vernissée et offrant des arabesques jaunes sur un fond blanc ; ce vase était rempli de brioches, dont la plus grande figurait deux petits personnages. Le même individu portait une écharpe au bout de laquelle était attaché un gâteau rond nommé collora. Le second tenait une corbeille, pleine de dragées et de noix confites, qu'un des parents distribuait affectueusement aux amis- et aux gens de connaissance qui se trouvaient sur le cne-j min de la joyeuse procession. An milieu de la corbeille, on apercevait une espèce de pyramide de linge ornée I d'une image de l'enfant Jésus et de ta | Vierge. Le troisième individu avait
(*) Malte, par un voyageur fiançais.
MALTE ET LE GOZE
pour mission de brûler des parfums dont la fumée s'exhalait doucement dans les airs. Venaient ensuite des musiciens qui jouaient de divers instruments, et célébraient dans des chants de circonstance les louanges et le bonheur des jeunes époux. Les flancés s'avançaient sous un dais de damas cramoisi , porté par les quatre personnes les plus distinguées du cortège (*). Les parents fermaient la marche. — Le son des cloches annonçait l'arrivée de la noce sous les voûtes de la maison de Dieu. Un bassin contenant un mouchoir, un gâteau et deux bouteilles de vin , tel était le présent qu'on offrait au curé. La cérémonie {hacUiara) durait quatre mortelles heures. En rentrant dans la maison d'où était parti le cortège , les époux recevaient sur la tête une pluie de grains et de petites monnaies que leur jetait un domestique placé à une fenêtre. Ici se passait une scène singulière : l'époux cherchait à devancer sa femme sur le seuil du logis, et cette dernière hâtait aussi ie pas pour arriver avant lui*, c'est que, suivant un préjugé accrédité dans le pays, si, au retour de l'église, la mariée entrait la première dans la maison, elle était infailliblement destinée à gouverner son mari. — Pendant le repas de noce , r épouse était servie dans une pièce séparée , ou dans un coin de la salle , derrière un rideau qui la dérobait à tous les regards. Dans les villages , îl était d'usage que chaque convive apportât une poule; on dansait pendant le repas , et les cavaliers jetaient des pièces de monnaie aux méuétriers. A la ville, le bal était des plus brillants ; on y dansait à la mode espagnole, les castagnettes à la main, et les Maltaises y déployaient toutes leurs grâce*. — La mariée restait encore pendant huit jours sous le toit paternel ; la première semaine écoulée, glle ctait solennellement conduite à la maison de son époux , et sa nouvelle fa-
(*) L'usage de ce dais s'est maintenu jusqu'en 1 608. A celte époque , l'évéque fit de s'en servir.
mille fêtait sa bienvenue par uu repas et un bal (*).
La cérémonie des funérailles était encore plus bizarre. « Lorsqu'un Maltais mourait, deux femmes gagées, nommées Névichas 9\ètues d'un manteau de deuil traînant , entraient dans la maison en chantant dès moralités , d'un ton bas et triste , coupaient les pampres des treilles qui ornaient les cours, parcouraient toutes les chambres , renversaient les vases de fleurs placés sur les fenêtres , brisaient quelques meubles d'ornement , et en emportaient les morceaux dans un lieu retiré , les jetaient dans une chaudière d'eau bouillante, en y mettant de la suie de cheminée et des cendres ; elles teignaient ensuite , avec ce mélange , toutes les portes de la maison en poussant de longs soupirs. On distribuait ce jour-là à tous les parents des gâteaux et du grain bouilli ; on coupait les crins de la queue aux chevaux qui se trouvaient dans l'écurie de la maison. Lorsqu'on ensevelissait le corps, on plaçait sous la tête un oreiller plein de feuilles d'oranger et de laurier (**). Les névichas entraient ensuite dans la chambre mortuaire. Le défunt était déjà dans sa bière, entouré des femmes de ses parents, toutes vêtues d'un manteau de soie noire et la tête couverte d'un voile. La chambre était sans meubles et entièrement tendue de noir.
Les névichas se mettaient à genoux au
I)ied du cercueil , et chantaient les ouanges du mort ; à la Gn de chaque couplet, les autres femmes se frappaient la poitrine, jetaient des cris plaintifs , et se coupaient des poignées de cheveux qu'elles plaçaient sur la bière. Le convoi était toujours composé de parents en deuil , précédés de joueurs de hautbois, de gens sonnant de la trompette , et des névichas. On étendait sur la tombe un tapis qu'on y
(*) Ces détails de mœurs et ceux qui suivent sont puisés dans l'ouvrage du chevalier de Sainl-Priest dont nous avons déjà parlé. •
(**) Le laurier était regarde chez les païens comme un arbrv expiatoire.
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laissait plusieurs jours pour indiquer
Sue,, pendant ce temps , il était défendu 'y marcher. On n'allumait point de feu pendant trois jours dans la cuisfne de la maison du défunt. Son parent le plus éloigné ou son ami le plus intime envoyait' à ceux qui l'habitaient un dîner qu'ils mangeaient assis à terre sur une natte et les jambes croisées.
Les femmes restaient enfermées pendant quarante jours ; les hommes sortaient à la fin du septième , et le deuil -durait un an ou deux , selon le degré -de parenté. »
Il serait facile de prouver que la plupart de ces usages tiraient leur origine de l'antiquité grecque, romaine et carthaginoise. Ainsi, pour ce qui est de l'envoi du poisson avec un anneau dans la gueule, nous rappellerons que les Syriens considéraient les poissons comme 4ts dieux pénates; ces dieux, en présentant eux-mêmes l'anneau nuptial à la fiancée, semblaient vouloir lui dire qu'elle serait la bien-venue sous le toit
3u' ils protégeaient. L'onction des lèvres e la jeunefille avec une composition de miel , d'anis , de sel et de parfums aromatiques, rappelait le soin qu'avaient les Grecs d'adresser des prières au dieu' de l'éloquence, pour que la mariée pût, en entrant dans la maison conjugale, tenir des discours qui fussent agréables à son époux. Le cortège que nous avons décrit est aussi une tradition grecque : on sait, en effet, que les Grecs accompagnaient les fiancés avec toutes les démonstrations de la joie la plus vive; l'époux et sa future marchaient au milieu d'une foule empressée qui faisait entendre des chants de bonheur et exécutait des danses de circonstance. On tenait, élevée sur leur tête, une couronne de fleurs. Enfin , les pâtisseries qui remplissaient le vase de terre et la pluie de grain qu'on faisait tomber sur les nouveaux époux à leur retour dans la chambre nuptiale, étaient aussi renouvelées des anciens Grecs , qui consacraient des gâteaux aux dieux lares, et jetaient du grain , des noix et des amandes en signe d'abondance et de prospérité. Quant aux teéraflles , est-
il besoin de foire observer que l'usage de névichas était emprunté aux Romains, qui payaient des femmes pour pleurer aux enterrements ? Rappelons aussi que les Carthaginois , à la roori d'un parent , s'arrachaient les cbeveut et se déchiraient le visage pour té* moigner leur désespoir.
L'établissement de Tordre de Saint- Jean de Jérusalem à Malte, en donnant de nouvelles idées et de nouvelles occupations aux indigènes, 6f disparaître la plupart des usages établis , usages qui ne manquaient pas, comme on voit, d'une certaine poésie.
A partir du dix-huitième siècle, lacé* rémonie des noces se fit comme dans le reste de la chrétienté ; seulement , à la première visite que la mariée faisait à ses parents , on donnait une espèce de fête qu'on nommait hargia, qui n'était autre chose qu'une grande conversation à la mode d'Italie, pendant laquelle on offrait aux personnes invitées des rafraîchissements de toute sorte. — Les funérailles se célèbrent aussi depuis la même époque suivant les coutumes de l'Église catholique.
Les névichas n'y paraissent plus; seulement on voit figurer dans le cortège funèbre deux femmes en manteau noir, portant sur leur tête des réchauds où brûlent des parfums aromatiques. - L'usage de la cucciha s'est conseil pourtant dans son originalité primitive parmi la classe riche de la population maltaise , du moins jusqu'aux premières années de ce siècle. Voici en Î|uoi il consistait : à l'anniversaire de a naissance d'un enfant , les parent* réunissaient chez eux leurs amis el leurs connaissances. La mère apportait l'enfant au milieu de l'assemblée; et on lui présentait , si c'était un garçon , deux corbeilles contenant fort du blé' et des confitures, l'autre dd monnaies , des bijoux , une écritoire, une épée, etc. Le choix de l'enfant était son horoscope et l'indice de sa vocation. S'il saisissait l'épée, on voyait en lui un héros en herbe; s i\ prenait Pécritoire , on espérait qu'il serait avocat distingué ou commerçant heureux ; enfin , s'il se penchait vers ta
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corbeille qui contenait le blé, on le proclamait généreux et bienfaisant.
Quand c'était une fllle qui subissait cette épreuve, on remplaçait l'écritoire et Fépée par des rubans, des aiguilles, drs étoffes de soie et d'autres colin* chets ; mats on conçoit qu'alors l'expé» rience n'avait pas grand intérêt pour (es assistants.
Un autre usage assez singulier s'est maintenu jusqu'aux dernières années de l'existence de l'Ordre. C'était une coutume établie parmi la bourgeoisie de se rendre entre voisins, au pre« mier jour de l'an, un témoignage public de satisfaction ou de méoonten* tement pour la conduite de chacun pendant Vannée écoulée. A cet effet, on barbouillait les portes extérieures des maisons de chaux ou de charbon ; la chaux indiquait l'éloge , et le char* bon le blâme. Mais, à la longue, on trouva qu'il était fort peu agréable d'être censuré au vu et au su de tout le monde; et chacun jugea plus commode de se délivrer à soi-même un certificat de probité et de bonnes mœurs.
En conséquence , pendant la nuit du 31 décembre , chaque particulier ©ouvrait sa porte d'une superbe eouche de chaux ; et le lendemain matin , à voir le seuil de toutes les demeures bourgeoises peint en blanc , on aurait dit que Malte était entièrement peuplée d'honnêtes cens. Ainsi , une coutume
Sut avait primitivement quelque chose essentiellement moral , était devenue un mensonge impudent et une immoralité.
Jeux populajbes. Les fttes publiques , à Malte , se ressentaient du caractère un peu sauvage des indigènes et du mépris que professaient les chevaliers pour les habitants , et surtout pour les classes infimes. L'avant-dernier jour du oarnaval , le grand maître permettait au peuple de s'amuser. On dressait, en face- du palais magistral , une espèce d'échafaudage composé de poutres disposées en treillage, et couvert de branches d'arbres. Du haut en bas étaient suspendus des paniers d'œufs, des jambons, des saucissons, des oranges et des animaux vivants. L'édi-
fice, qu'on désignait sous le nom de cocagne, était couronné d'un globe sur lequel était placée une Renommée tenant un drapeau aux armes du grand , maître. Au signal donné par le souverain , le peuple qui encombrait la place, et que la baguette d'un officier de paix avait jusqu'à ce moment tenu en respect , s'élançait sur la cocagne en poussant des cris de joie. Chacun cherchait i grimper au treillage en s'accrochant aux branches et en s appuyant sur son voisin , qui quelquefois perdait l'équilibre et tombait lourdement sur le pavé. C'était à qui atteindrait le comestible le plus recherché , le morceau le plus copieux. On peut facilement se taire une idée de la scène de désordre à laquelle donnait lieu cette lutte acharnée. Le sang des malheureux animaux qu'on s'arrachait avec fureur ruisselait sur les assaillants , et leurs cris plaintifs dominaient quelquefois le tumulte dont retentissaient les échos du palais. Et ce n'était pas tout d'avoir conquis une part de la curée, il fallait encore , une fois redescendu , soustraire son butin à mille mains avides , et se faire jour, du pied et du poing, à travers une foule furieuse et impitoyable ; trop heureux lorsqu'on se retirait du champ de bataille avec un lambeau de la proie qu'on avait eu tant de peine à saisir. Celui qui parvenait le premier à la Renommée recevait une certaine somme d'argent; au moment où il enlevait le drapeau , le globe s'ouvrait, et il en sortait une troupe de pigeons qui prenaient leur volée aux acclamations de la multitude. Tels étaient les plaisirs grossiers que la paternelle générosité des chevaliers réservait aux Maltais. C'était un raffinement introduit dans l'ignoble usage des distributions publiques de comestibles. Combien compte-t*on de souverains 'assez philanthropes pour avoir compris la nécessité d'élever le peuple à ses propres yeux par de nobles spectacles et des amusements dignes de l'homme civilisé?
La fête de Saint-Jean attirait à la Cité Valette un immense concours de paysans et de marins. Après Je* cerf-
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mornes religieuses d'usage, cérémonies empreintes d'un caractère de grandeur et de magnificence , après la procession générale à laquelle assistaient le grand maître, le conseil et tous les chevaliers , des courses à pied et à cheval avaient lieu dans un emplacement qui s'étendait entre le châ- . teau Sojnt-Élme et la porte Réale. Le soir, la capitale était illuminée; et les mille clartés gui se reflétaient dans les eaux des différents ports lui donnaient l'aspect d'un immense palais enchanté.
La fête de Saint-Pierre ou Mnaria était attendue avec plus d'impatience par le peuple maltais. Ce jour-là , la Cité Notable était illuminée deux fois, et on y faisait des courses pareilles à celles de la Saint-Jean. C'était surtout au Bosquet que la foule se portait.
« Dès la veille , il s'y rendait déjà beaucoup de monde , et toute la nuit on dansait dans la partie des jardins où est pratiquée une grotte assez spacieuse ; ce commencement de fête se nommait Sackaya. Les femmes de la campagne paraissaient au Bosquet dans tous leurs atours; leurs parures nuptiales, de quelque saison qu'elles fussent, étaient réservées pour ce jour - là ; et on y voyait à la fois des habits de velours et des étoffes légères de soie , des corsets de drap et des jupes de toile.
Chaque famille se rassemblait sous un arbre, et y faisait un repas dont le mets principal était toujours un pâté.
Des joueurs de violon égayaient la fête et invitaient à danser ; de tous côtés on était entouré d'un peuple qui ne respirait que le plaisir. Mais la manière dont les Maltais l'expriment est fatigante pour les oreilles de ceux qui n'y sont pas accoutumés ; ils poussent continuellement des cris aigus ; et celui qui fait résonner le plus sa voix dans le haut est envié, parcç. qu'il parait s'amuser davantage. Cela se nomme tikbir, du mot kabbar, qui signifie crier de joie. Au retour de cette fête champêtre, dont les gens du pays pouvaient seuls goûter l'agrément, que la chaleur assommante de ce lieu, resserré entre des rochers brûlants,
empêche un étranger de partager, k Maltais ornaient leurs calesses etleui chevaux débranches d'arbres. C'étai un souvenir de l'usage où étaient k habitants de l'Ile, encore païens, de poi ter à la main, dans les fêtes d'Hei cule, des branches de peuplier, arbi consacré particulièrement à ce dieu.
On célébrait encore à Malte d'autre fêtes pendant lesquelles le peuple pou vait oublier sa triste situation , et qi toutes offraient un singulier mélang de traditions antiques et d'institution modernes.
Langue maltaise. Il ne reste au cune trace de l'idiome primitif de Maltais. Ce fait s'explique tout natu retiennent par la fréquence des révolu tk>ns qui ont troublé l'Ile de Malte Les Phéniciens imposèrent leur langui aux habitants de cette colonie, don ils furent longtemps les maîtres, la Grecs y substituèrent la leur, autant di moins qu'il fut en leur pouvoir d< changer des habitudes établies. L'idiome punique fut remis en vigueur lors de l'invasion des Carthaginois; mais les Romains, devenus à leur tour souverains de Malte, voulurent , conmu dans tous les lieuxoù les compatriote d'Annibal avaient posé le pied, y effacer jusqu'au souvenir de Carthaçe;d conséquence, les indigènes parlèrent
{>ar ordre, un mauvais latin; toutefoi e grec fut toléré en haine de l'idioitt punique. Le passage des Vandales e des Goths dota les habitants de Met d'un nouveau patois, jqui devint d'i usage si général, que les Grecs Bas-Empire , réinstallés dans la col nie, ne furent plus pour leurs ancii sujets que des étrangers; enfin la c quête ut passer la population malt; sous le joug des Arabes , et cette U l'idiome des vainqueurs fut déOnitH ment adopté. Lorsque, dans les tenu modernes, des souverains de dît rentes' nations Vemparèrent de cel fie, le langage établi ne se modifia <f très-légèrement. Aujourd'hui , la lang maltaise est une espèce de patois do l'arabe constitue le fond , et dans i quel on reconnaît des mots grecs.1 quelques expressions empruntées àiïl
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4fr
lien et t l'allemand. Ce mélange d'éléments hétérogènes n'empêche pas que les Maltais et les Barbaresques ne s'entendent facilement entre eux. Du reste, ce patois ne manque pas d'une certaine grâce, surtout dans la bouche des femmes, et quand il est parlé purement. Ce qu'il y a d'étrange, cest que l'alphabet maltais est complètement perdu; il faut, pour écrire cette langue, se servir de caractères étrangers, en employant l'orthographe qui se rapproche le plus de la prononciation exacte. Cette particularité prouve qu'à une certaine époque l'oppression sous laquelle gémissaient les Maltais influa d'une manière si fâcheuse sur l'intelligence de la population , que l'écriture tomba complètement en désuétude.
Quelque affligeant que fût un pareil résultat, il fut, nous devons le dire, peu regretté des Maltais, la langue parlée suffisant à peu près pour les transactions ordinaires, qui ne s'étendent pas au delà de l'île. — L'abbé Agi us . ecclésiastique d'un grand mérite, a fait une grammaire et un dictionnaire maltais; mais les arguments qu'il fait valoir pour prouver que cette langue n'est autre chose que le carthaginois, dont l'alphabet est aussi perdu, ne sont rien moins que fondés. Boisgelin avait aussi écrit une grammaire maltaise qui est restée inédite; mais il s'était servi pour les mots maltais de l'écriture latine, en se conformant à la prononciation.
— Comme toutes les langues orientales, le patois de Malte est rempli d'expressions animées, de proverbes et de figures, ce qui le rend propre à la poésie. Nul doute que le génie de ce peuple n'eût produit des monuments littéraires dignes d'admiration, s'il eût reçu son développement normal. Des chansons de quatre vers et rimées, des adages , des moralités et des proverbes , ces formules populaires de la sagesse des nations, selon l'expression de M. Ferdinand Denis (*) , voilà tout ce
O Le Brahme voyageur est le résumé le plus profondément philosophique des adages familiers par lesquels les peuples se ~'~: — \ à révéler leur morale et leurs ins-
qui reste de l'ancienne poésie maltaise, et ces traditions littéraires sont bien de nature à nous donner une idée de la triste stagnation et des souffrances morales auxquelles le despotisme des différents maîtres de cette colonie a condamné ses habitants. Dans les temps modernes, Quelques ri meurs maltais ont essayé de raviver l'esprit poétique depuis longtemps éteint parmi cette malheureuse population; mais leurs vers ne sont que de pâles imitations des chansons et des sonnets italiens.