LE GOZE
Avant de passer à la partie historique de cette notice, il importe de donner la description abrégée de l'Ile du Goze, cette portion intéressante du domaine de l'ordre de Malte. Pour ne donner lieu à aucune confusion, nous avons dû procéder isolément à l'égard de chacune de ces lies. Il ne nous sera permis de les comprendre toutes deux dans le même tableau que lorsque nous raconterons les événements dont elles ont ensemble subi l'influence.
Situation, dimensions, population ET ASPECT DU GOZE; ILE DU
Cumin. Le Goze est situé à l'ouest de Malte, dont une faible distance le sépare. Quand le temps est beau et le vent favorable, on fait le trajet d'une île à l'autre en moins de deux heures. On évalue à trente milles la circonférence du Goze, sa longueur à douze milles, et sa largeur à cinq. La population est d'environ, dix-sept mille âmes, ce qui ne représente pas tout à fait le septième de la population de Malte.
Suoique le sol soit ici naturellement , us fertile qu'à Malte, les habitants sont pendant plusieurs mois à la charge de l'Etat; autrefois, on faisait pour les Gozitains un approvisionnement de sept ou huit mille salmes de blé; aujourd'hui, cette quantité doit être plus
tincts. Il est impossible d'écrire un livre de maximes avec plus de charme et d'un style plus poétique que ne Ta fait M. Ferdinand Denis.
L'UNIVERS
considérable , la population s'étant sensiblement accrue, malgré la misère et Témigration. — L'aspect du Goze est beaucoup moins attristant que celui de Malte, à cause des montagnes qui accidentent le terrain et de la verdure qui pare leurs flancs. Ici les perspectives grandioses, les sites pittoresques se rencontrent à chaque instant sous le regard. Rien de plus frais, de plus riant que les jardins situés autour des collines de Nadar et de Sciaver. Disons cependant que les endroits cultivés offrent un coup d'oeil beaucoup moins agréable, par suite de l'absence complète de grands arbres. Les habitants sont si soigneux de leurs plantations de cotonniers, et ont une si vive sollicitude pour la prospérité de leurs champs d'orge et de blé, qu'ils ont sacrifié tout ce qui pouvait usurper une part quelconque des sucs nourriciers de la terre. En conséquence,* les arbres ont été sévèrement proscrits comme de dangereux parasites. Cela n'empêche pas, du reste, que les veux ne se reposent avec plaisir sur fes espaces verdoyants consacrés aux plantes et aux arbustes si chers aux Gozitains.
Bans le trajet de Malte au Goze, on passe auprès de l'île du Cumin, située dans le canal qui sépare les deux colonies. Cette petite lie tire son nom du cumin, espèce d'anis qui y croît en abondance et y vient presque sur la pierre. On y a élevé un fbrt pour sa défense, et l'on y voit quelques chétives maisons habitées par de pauvres pécheurs. On a remarqué que cet îlot diminuait sans cesse-vers le couchant, ce qui fait présumer qu'il sera un jour réduit à l'état d'écueil, et qu'il disparaîtra même entièrement sous les flots. La partie septentrionale, qui est celle devant laquelle on passe en allant de Malte au Goze, est tres-intéressante pour un naturaliste. On y voit un grand nombre de pétrifications affectant la forme de roseaux ou de tuyaux de pipes rouges réunis en faisceaux. — La cale Sainte-Marie est le seul.port du Cumiri. A l'extrémité sud de l'île, est situé le Cuminetto, rocher inculte qu'il ne vaut pas la peine de visiter.
Pboductions du Gozs. Ketfs aveu dit que le sol du Goze était généralement argileux, à la différence de celui de Malte qui est partout de nature calcaire, sauf quelques portions de terre végétale oubliées par les foreurs des flots dans les intervalles des rochers et dans quelques vallées. Les roches du Goze ont, comme celles de Malte, la propriété de s'imprégner des vapeurs de f atmosphère et de les résoudre en eau. Elles sont aussi facilement creusées par l'action de l'eau de mer qui les ronge insensiblement en laissant dans chaque trou qu'elle fiait une certaine quantité de sel. L'auteur du Voyage pittoresque de Sicile décrit d'une manière tres-curieuse l'effet de l'évaporation et de la décomposition de cette eau. Nous regrettons de se pouvoir, faute d'espace, citer cet intéressant passage. — Il existe dans Pile du Goze des carrières d'albâtre qui , convenablement exploitées, donneraient des produits abondants et d'une grande beauté.
Qn retrouve ici les mêmes végétaux qu'a Malte. Le blé et le coton rapportent d'ordinaire de seize à dix -huit pour un. La récolte de coton est évaluée, année commune, à environ quatre vingt-quinze mille livres, sans comprendre la graine dans ce poids. De beaux pâturages fournissent une nourriture succulente à un grand nombre de bestiaux principalement destinés à l'approvisionnement de Malte. — Le raisin du Goze est d'excellente qualité, et les riches bourgeois de la Cité Valette en font une grande consommation. — Les oiseaux de passage qui « reposent à Malte , fréquentent aussi nie du Goze; aussi y trouve-t*on,â certaines époques de l'année, joyeu»
compagnie de chasseurs*
Villes et casaux. Clié Cha*' bray; château du Gostê et kabbatot Grotte sépulcrale. Près de la cale Miggiaro, h l'est de 111e, s'élevait autrefois un fort construit, en 1603, par ordre et des propres deniers du grand maître Garzez. Mais le bailli de Cnanibray en fit commencer Un autre «I 1749, et traça le plan d'une ville qui
MALTE ET LE GOZE
fut bâtie après sa mort, et reçut , en soa honneur, le nom de Cité Chambray. Ce bourg est situé sur la côte orientale, près d'un port assez sûr.
La capitale de l'île est le Château du Goze réuni au Ilabbato , faubourg assez vaste qui s'étend au pied de la forteresse. Les débris antiques, tels que tronçons de colonnes de marbre , chapiteaux et bas-reliefs , qu'on rencontrait autrefois en se rendant à la ville, attestent que l'île du Goze a eu, comme Malte, des édifices somptueux dont il serait impossible de préciser la date. — On peut visiter une grotte située dans le jardin de Biazi , voisin du Rabbato. Cette grotte renferme une soixantaine de tombeaux très -larges, et longs de six pieds , tous taillés dans le roc. A en juger d'après ce qui en reste, ces tombeaux nont dû avoir rien de remarquable sous le rapport de l'art.
Pillage*. Il n'y a , dans Plie du Goze , que six casaux dont voici les noms :
Nadur, Scicara ou Caccia, Zebug ou Zebucco, Gbarbo, Samial et Scientniia. Rien d'intéressant dans ces villages. Cependant on ne peut se dispenser d'aller à Scicara pour visiter la Tour des Géants, édifice en ruine ju'on trouve dans le voisinage, et font nous parlerons en détail dans le résumé de l'histoire ancienne de Malte.
Zebug. Couvent de capucins. Grotte t&èbre. Cavernes, Le casai Zebug est le plus considérable de tous ceux que aous venons de désigner. C'est dans les environs que s'élève la montagne ?ui renferme les carrières d'albâtre font il a été fait mention dans un des précédents paragraphes. A une faible totance de ces carrières , on voit un ancien couvent de capucins remarquaoie par la disposition et l'élégance de son architecture. L'entrée du bâtiment offre un travail de sculpture i'une grâce et d'une délicatesse in- Snies. Les arcades sont ornées de
Sirlandes et de vases que les pieux bitants du monastère remplissaient uitrefois de fleurs soigneusement entretenues. — Dans le vallon qui conbit de ce eoovent au port Saint-Paul ,
est une grotte qui jouit dans le pay»
d'une grande célébrité. On y pénètre par un corridor extrêmement étroit , au bout duquel se trouve une salle de trente-six pieds de diamètre, creusée dans le roc vif; dans cette caverne , dont le plafond est soutenu par un fort pilier, s'ouvrent deux allées fermées à l'autre extrémité. Rien, du reste , ne justifie la renommée de cet endroit , que les habitants ne manquent cependant pas de signaler aux étrangers comme une des choses les plus intéressantes de l'île. — Près de la grotte il existe des habitations également creusées dans le roc. La violence du vent du nord et l'acide marin qui abonde dans cette partie du Goze ont porté le ravage et la destruction dans ces demeures souterraines. Une seule pièce est assez bien conservée; c'est un cabinet au centre duquel est une table où huit personnes pourraient dîner à l'aise.
La saline de l'Horloger. En suivant la vallée qui s'étend h l'occident de la montagne de Zebug , on parvient à une espèce de plate-forme de rochers qui s'incline par une pente douce vers le rivage , où elle forme un escarpement perpendiculaire de quarante pieds de haut. C'est là que se trouve la saline dite de l'Horloger. L'histoire de cette saline est trop curieuse pour que nous la passions sous silence. Nous laisserons parler Hoaël , qui a examiné attentivement et parfaitement expliqué le phénomène dont l'existence se rattache à l'entreprise du spéculateur maltais :
« Il y a environ quarante ans qu'on horloger maltais , propriétaire des rochers dont nous venons de parler, imagina d'y former une saline, en y creusant des cases et en y introduisant l'eau de la mer. Il se flattait que la chaleur du soleil ferait évaporer cette eau , et qu'elle y déposerait une quantité de sel non-seulement suffisante pour le dédommager de ses frais, mais encore capable de lui rapporter un bénéfice considérable. La difficulté était d'y conduire l'eau, qu'il fallait faire monter à quarante ou cinquante
I/UNIVERS
Sfeds. Après plusieurs tentatives, il écouvrit sous le rocher où il avait établi ses cases , une grotte communiquant à la mer. Il fit aussitôt percer perpendiculairement le rocher, et y tailla une ouverture semblable a celle d'un puits. Son projet réussit à merveille ; ses cases furent abondamment fournies d'eau salée, et il s'aperçut avec plaisir que chaque jour elle diminuait, ce qu'il attribuait à l'effet naturel de ('évaporât ion causée par le soleil ; il se hâtait d'y suppléer en les remplissant de nouveau ; et il espérait,
Sar ce moyen , augmenter la quantité e sel qu'il devait recueillir. Sa surprise fut extrême quand il s'aperçut que l'eau se perdait , non parce qu'elle s'évaporait, mais parce qu'elle était absorbée par la rocne spongieuse , qui la rendait ensuite, par l'infiltration, à la mer d'où elle avait été tirée. II fut longtemps à s'en apercevoir, et ce ne fut que lorsqu'il voulut ramasser le sel , qu'il vit ce qui était arrivé au fond des cases; la roche s'était dissoute par l'action de l'acide du sel , et il ne recueillit qu'une bourbe épaisse. Le chagrin qu'il conçut d'un aussi mauvais succès le fit tomber dans une maladie de langueur. La belle saison s'étant passée, les vents commencèrent à
Înronder , la mer devint plus agitée ; un our, le ciel se couvrit de nuages menaçants, et il s'éleva un orage affreux accompagné d'un vent impétueux. Les vagues soulevées s'accumulèrent dans la grotte; ainsi engouffrées dans cet endroit à <peu près circulaire, elles acquirent un mouvement de rotation qui en forma une colonne d'eau ; comme cette colonne ne trouvait d'issue que par l'ouverture du puits nouvellement percé , elle en sortit avec tant de force Qu'elle forma une gerbe magnifique dont la grosseur égalait toute la largeur de la bouche du puits. Elle s'éleva Bans se rompre à plus de soixante pieds de hauteur , en prenant les formes d'une superbe aigrette (*}. La rapidité de son jet ne permit pas aux vents de la courber avant qu'elle fut parvenue
. (•) Voir la gravure.
à peu près à la hauteur où la portait l'impétuosité que la première impulsion lui avait communiquée; quand elle y fut arrivée ,• les vents s'en emparèrent, la brisèrent, la divisèrent et emportèrentau loin les parties aqueuses qui la composaient; elles inondèrent les terres (le tous côtés à plus d'un mille de distance. Cette pluie abondante et salée détruisit la végétation et ravagea des campagnes cultivées avec soin ; il semblait que le feu y avait passé.
« Avant l'ouverture supérieure de la grotte , un tel effet ne pouvait être produit. La résistance de l'air, qui était enfermé et ne trouvait pas d'issue, empêchait les vapeurs de s'y accumuler, les vents de s'y engouffrer, et conséquemment l'air et les flots y demeuraient en équilibre. L'ouverture du puits ,-en donnant passage à l'air, avait rompu cet équilibre et permis aux flots de s'amonceler dans la grotte, en leur procurant une sortie funeste à ses voisins. Les habitants intentèrent un procès à l'horloger, et lui demandèrent des dédommagements énormes.
Il mourut avant la décision de l'affaire. Les habitants , pour prévenir un nouveau malheur de même nature, prirent le parti de boucher le puits en v jetant des pierres , et ils y parvinrent assez promptement. Cette opération donna lieu à un nouveau phénomène aussi extraordinaire que le premier. En effet, les flots rassemblent une grande auantité d'air qu'ils compriment avec force au fond de la grotte ; cet air se dilate et les repousse à son tour, avec des explosions terribles qui font trembler tout le rocher et toutes les terres environnantes; le bruit épouvantable que fait chacune de ces explosions.
tant en dehors que dans l'intérieur de cette caverne, ressemble à des décharges de canons de différents calibres qui se succèdent rapidement; les échos qui les répètent produisent un effet semblable à celui de plusieurs tonnerres qui se rencontrent et qui se heurtent. On est épouvanté, et ion craint à chaque instant le .bouleversement total des rochers sous lesquels
MALTE ET LE GOZE
on entend gronder continuellement cet orage , lorsque les vents sont violents. Ce bruit effroyable ne discontinue pas tant que le puits est comblé. Lorsque le mouvement impétueux des vagues comprimées dans cette grotte a un peu ébranlé les pierres qui sont au tond du puits, elles agissent plus fortement sur elles ; elles les secouent , les brisent, les réduisent en noudre et les reportent à la mer. L'absence des premières pierres occasionne la chute de toutes les autres ; le puits devient entièrement libre ; la gerbe d'eau se- reforme, s'élance de nouveau et se répand dans les campagnes désolées.
Dans moins de vingt ans on a comblé trois fois le puits , et l*op est toujours dans la crainte d'une nouvelle explosion (*). »
Voyage autour du Goze. Les côtes de l'île du Geze sont , sous plusieurs rapports, plus intéressantes à \isiter que l'intérieur du pays. Mais il faut s'embarquer par un temps parfaitement calme, car on risquerait, si on était surpris par un grain, d'être jeté et brisé sur les rochers qui entourent cette île de leur ceinture formidable. — On monte en bateau au port d'el Mi£giaro, en compagnie de rameurs gozitains, intrépides loups de mer qui ne sont inférieurs aux Maltais m pour la force physique, ni pour le courage. Si l'on se dirige à droite, c'est-à-dire, vers le sud de l'île, on rencontre d'abord un petit port au fond duquel tombe un cours d'eau ; on examine avec étonnement les mille formes bizarres affectées parles roches abruptes dont la chaîne se prolonge et fuit sous le regard ; on traverse de petits golfes où les vagues viennent mourir au pied d'un rempart inaccessible ; on aperçoit des cavernes et des antres de toutes les grandeurs, où la mer mugit furieuse et où les oiseaux aquatiques viennent suspendre leurs nids.
Écueil aux Champignons, Après avoir doublé la pointe qui forme un des côtés de la cale Scilendi , et sur laquelle on a bâti un petit fort, on arrive à Y écueil aux Champignons. Ce rocher , qu'on nomme en maltais Nagira talgernal, s'élève au-dessus des flots à quarante ou cinquante toises du littoral du Goze. Il y croît en abondance une espèce de champignon autrefois en grande réputation dans les deux îles. Ce fungus est, dit-on, un excellent remède contre la dyssenterie , les hémorragies , et , en général , tous les accidents de sang. Lorsqu'il a atteint tout sou développement, il a jqsqu'à sept pouces de long. Il est de forme conique, blanc , mêlé d'autres couleurs et couvert d'espèces d'écaillés; sa pulpe est plus ferme que celle des champignons ordinaires ; elle est d'une saveur amère et devient rouge en se séchant. Cette
{)lante se reproduit par la poussière et es débris qu'elle laisse à la place qu'elle occupe. Pour la cueillir, on a imaginé un appareil fort simple et assez ingénieux : on a attache au rivage de l'écueil d'un côté , de l'autre à un rocher voisin moins élevé, deux câbles solides auxquels est suspendue, au moyen de quatre poulies , une caisse pouvant contenir deux personnes. Pour aller du rocher à recueil , on n'a qu'à tirer sur une corde fixée au point où l'on veut se rendre; cette simple traction fait avancer la caisse qui glisse doucement et sans secousses sur les câbles comme sur les rails d'un chemin de fer; pour repasser sur le rocher, et de la dans l'île, on tire sur une autre corde en sens inverse.
Boccone, dans son ouvrage sur les
{riantes rares de Sicile et de Malte , est e premier qui ait parlé de ce champignon qu'A nomme funqus coccineus ou melitensis (*). Des que ses
(*) Non* ne savons si ces appréhensions ont été justifiées par l'événement , et si le puits du malencontreux horloger a de nouveau livré passage au jet d'eau destructeur.
4* livraison. (Malte et le Goze.}
(*) Linné parle de ce fungus qu'il nomme cynomorium coccineum. On en trouve de liième espèce à Tunis, en Sicile près de Trapani , dans les îles de Lampedouse , de Fai igliana et de Ranciglio , sur la côte de Toscane , dans les environs de Pi&e et de Livourue, enfin à la Jamaïque ;
L'UNIVERS
prîétés médicinales forent connues , jfes grands maîtres en monopolisèrent h culture. Les bords de l'écueil furent
Ïiar leur ordre rendus inabordables; 'appareil au moyen duquel on passait dans l'îlot fut fermé à clef, et un homme de confiance fut chargé de la récolte de la précieuse plante. Les champignons une fois séchés et préparés , on en dis* tribuait aux hôpitaux de Malte et du Goze , aux chevaliers et aux habitants qui en avaient besoin. Le grand maître en envoyait même dans les pays étrangers , aux commanderfes de l'Ordre et aux malades qui en faisaient demander.
Impression que. cause le bruit des grottes marines et la vue des rochers du Goze dans la mer. En quittant l'écueil aux Champignons, on double le cap San - Dimitri à l'extrémité ouest de l'île; puis, après avoir traversé plusieurs golfes bordés de rochers élevés , on arrive devant la saline de l'Horloger, et près de cette caverne où les vagues s'engouffrent avec un fracas si épouvantable. Lors même que la mer n'est pas très-agitée, le bruit est affreux et assourdissant. Il semble que cet antre obscur soit une des issues de l'enfer, « II faut, dit l'auteur du Foyage pittoresque de Sicile , être bien familier avec cette sorte de spectacle pour en soutenir l'horreur, surtout quand on pénètre dans l'intérieur de ces grottes ; il faut même avoir une âme forte pour jouir de ce tableau effrayant et s'y accoutumer les yeux et les oreilles. » On rencontre plus loin de vastes grottes à fleur d'eau , dans lesquelles la mer pénètre aussi , mais sans y produire le moindre bruit. Le contraste qu'offrent ces cavernes silencieuses avec celles où rouie un tonnerre continuel, a quelque chose de saisissant et de solennel qui impressionne vivement. — En continuant à ramer le long du littoral , on aperçoit pendant plus de deux milles un nombre infini d'antres semblables, et des rochers à pic qui s'élèvent à cent cin-
ii ne paraît pas qu'on ait encore songé dans ces différents pays à l'employer comme remède*.
quante pieds au-dessus du niveau de la mer. Comme ces rochers sont extrêmement blancs, et comme, à leur pied , la mer est d'une parfaite transparence, l'œil peut les suivre à une très-grande profondeur. Ce spectacle, considéré pendant plusieurs minutes, occasionne une espèce de vertige qui se change en effroi. En attachant ses regards à la racine du rocher qui se perd au fond de l'abîme, on oublie qu'on est soutenu par les flots; il semble que la barque qui vous porte soit suspendue comme par enchantement au-dessus d'un gouffre immense et sans fond, et que, si le fil invisible qui pafaît la soutenir venait à se briser, on tomberait «d'une hauteur de plusieurs centaines de pieds. On ne peut s'arrêter longtemps sur cette pensée, et l'on se hâte de reporter les jeux sur la surface de la mer pour faire cesser l'illusion. Il paraît qu'on éprouve b même impression en naviguant en bateau sur le lac Supérieur dans le Canada. Jonathan Car ver, dans sonf'oyage en Amérique, dit qu'en apercevant le fond du lac à travers ses eaux transparentes , il oublia qu'entre ce qu'il voyait et lui il y avait un liquide gui soutenait sa barque, et gif il fut saisi d'une terreur involontaire.
Intrépidité des pécheurs gozitains.
La vue seule des rochers du rivage est effrayante. Cependant il j a au Goze un grand nombre d'individus qui passent leur vie au milieu de ces gouffres affreux. Soutenus par des cordes qu'ils attachent au sommet du rocher perpendiculaire, ces hommes intrépides se laissent glisser à la hauteur des crevasses et des anfractuosités , où ils savent que des pigeons ou d'autres oiseaux ont bâti leurs nids. Quelquefois, pour atteindre leur proie dans les enfoncements du rocher, ils sont obligés de se lancer avec force sans autre point d'appui que la corde à laquelle ils sont suspendus. A une certaine époque, cette espèce de chasse , qui se pratiquait aussi à Malte, comme on l'a vu, fut prohibée, parce que les casuistes de POrdre déclarèrent qu'il était impie d'exposer sa vie à de pareils dangers,
MALTE ET LE GOZE
SI
Cette défense n'empêcha pas les habitants du Goze qui vivaient de ce métier de s'y livrer comme auparavant; l'attrait du fruit défendu stimulait même l'ardeur des chasseurs.
D'autres viennent, quand le temps est calme , pécher autour de ces rochers. Ils descendent en posant hardiment le pied sur les petites aspérités ou dans les trous qui existent ça et là au flanc du roc taillé à pic. Quelquesuns, pour diminuer le danger, se munissent d'une corde qui leur sert à se suspendre dans les endroits où il serait absolument impossible de parvenir sans ce secours. Arrivés à une vingtaine de pieds au-dessus de la mer, ils commencent leur pèche qui dure quelquefois toute la journée. Quand le soleil décline à l'horizon, ils remontent par le même chemin, et on les voit grimper lestement le long de ce mur naturel, au risque de glisser à chaque enjambée et de tomber dans les flots ou ils se noieraient infailliblement, l'île étant absolument inabordable de ce coté.
Telle est la vie que mènent les pécheurs du Goze, vie pleine de périls et d'angoisses, mais à laquelle ils se résignent, parce qu'en fait de peines et de dangers, la misère' ne s'épouvante de rien.
Port Saint-Paul. Continuation du voyage. Sasso di San Paolo. A une faible distance des rochers dont nous venons de parler, on arrive dans les eaux du port Saint-Paul. Cette anse, que les gens du pays appellent Mugetet-Bahar9 ne peut contenir que des bâtiments de médiocre dimension. Cependant, de peur que les Barbaresques n'y fissent une brusque descente, on y tendait pendant la nuit une forte chaîne de fer suspendue à fleur d'eau , et fixée sur les deux pointes opposées qui ferment l'entrée du port. — Un peu plus loin, on passe devant la cale de Marsal-Forno , qui est de" même grandeur à peu près que la précédente ; plus loin encore, c'est la cale Ramla, dont le rivage est protégé par des tours fortifiées et des batteries.
A partir du port Saint-Paul, la ceinture de rochers est moins élevée; elle
offre des issues assez larges et un aspect moins effrayant. Depuis l'extrémité nord-est de l'île jusqu'au poçt Miggiaro, il est facile de s'apercevoir
Sue Ja pierre subit l'action destructive e l'eau salée et des vapeurs marines.
C'est qu'elle est ici de même nature [ue celle dont nous avons eu occasion e parler; elle aspire l'humidité de l'air
et distille incessamment une eau saumâtre et corrosi ve. — Le rocher appelé dans le pays Sasso di San Paolo e*t une preuve curieuse de cette propriété absorbante : ce bloc s'est .détaché du sommet du rivage et a roulé jusqu'à la distance de sept ou huit pieds au-dessus des flots; là il s'est arrêté et fixé par ses parties les plus aiguës sur des
Iuerres de même nature; de loin, on e croirait suspendu comme par enchantement. Eh bien, on voit des gouttes d'eau s'échapper continuellement de sa base, quoiqu'il ne touche à la mer par aucun point. Cette espèce de fontaine ne peut être produite que par la filtration de l'humidité absorbée par les pores de la pierre.
Hommes et femmes du Goze. Costume. La population indigène du Goze est de même origine que celle de Malte. Cependant les Gozitains sont sensiblement plus grands que leurs voisins.
La cause de cette différence est due probablement à la nature même des deux îles. Au Goze, le sol est fertile, le travail aisé et peu fatigant; à Malte, la terre ne s'engraisse que des sueurs du paysan et demande une dépense énorme de force physique; de là, appauvrissement de la race maltaise, tandis que la population gozitaine acquérait au contraire tout son développement normal.
Le costume est à peu de chose près le même que celui des Maltais. On remarque seulement sur la tête des hommes un bonnet de laine semblable pour la forme au fez des Barbaresques, et qu'on entoure quelquefois d'un morceau d'étoffe plissée pour lui donner un faux air de turban. Cette coiffure est extrêmement chaude , et c'est à son usage qu'il faut attribuer les congestions cérébrales dont la fréquence a été 1
quée parmi les habitants du Goze, surtout en été. Deux particularités bizarres donnent au costume des femmes de cette île une originalité que n'a pas celui des Maltaises , malgré la faldetta. La partie postérieure de leur tête est généralement entourée d'un mouchoir, qu'elles font passer sur leur bouche pour se garantir de la. poussière, et qu'elles nouent derrière le cou ; triste parodie du voile des femmes d'Orient. Les Gozitaines ont adopté une autre mode qui n'est pas moins singulière : elles portent des corsets
aui ne montent que jusqu'au-dessous u sein , et qu'elles serrent de façon à faire sortir entièrement la gorge; or, comme le fichu dont elles couvrent leur poitrine est transparent, leurs charmes sont à la discrétion des regards curieux. Les coquettes s'accommodent fort bien de cet usage ; et quant aux habitants, ils y sont trop habitués pour y faire grande attention ; les étrangers seuls s'étonnent d'une mode qui, au fait, a quelque chose de révoltant pour des yeux accoutumés à plus de décence.
Les mœurs sont, au Goze, beaucoup moins dissolues qu'à Malte; c'est que le Goze n'était pas la résidence des chevaliers. Tout ce qui était en contact immédiat avec les membres de l'Ordre s'est peu à peu corrompu. Le Goze a joui au bénéûce de l'éloignement.