HAD
Erinnys à l'âme implacable, qui erre dans la nuit, l'enten-dit du fond de l'Erébos. Et les Kourètes se ruèrent, en fureur et en tumulte, contre les portes de la ville et ils heurtaient les tours. Et les vieillards Aitôliens supplièrent Méléagros; et ils lui envoyèrent les sacrés sacrificateurs des Dieux, afin qu'il sortît et secourût les siens. Et ils lui offrirent un très-riche présent, lui disant de choisir le plus fertile et le plus beau domaine de l'heureuse Kalydôn, vaste de cinquante arpents, moitié en vignes, moitié en terres arables. Et le vieux cavalier Oineus le suppliait, de-bout sur le seuil élevé de la chambre nuptiale et frappant les portes massives. Et ses soeurs et sa mère vénérable le suppliaient aussi mais il ne les écoutait point, non plus que ses plus chers compagnons, et ils ne pouvaient apaiser son cœur. Mais déjà les Kourètes escaladaient les tours, incendiaient la Ville et approchaient de la chambre nup-tiale. Alors, la belle jeune femme de Méléagros le supplia à son tour, et elle lui rappela les calamités qui accablent les habitants d'une ville prise d'assaut les hommes tués, les demeures réduites en cendre, les enfants et les jeunes femmes emmenés. Et enfin son âme fut ébranlée au tableau de ces misères. Et il se leva, revêtit ses armes éclatantes, et recula le dernier jour des Aitôliens, car il avait déposé sa colère. Et ils ne lui firent point de nombreux et riches présents, et cependant il les sauva ainsi. Mais ne songe point à ces choses, ami, et qu'un Dieu contraire ne te dé-termine point à faire de même. Il serait plus honteux pour toi de ne secourir les nefs que lorsqu'elles seront en flam-mes. Viens! 1 reçois ces présents, et les Akhaiens t'hono-reront comme un Dieu. Si tu combattais plus tard, sans accepter ces dons, tu serais moins honoré, même si tu re-poussais le danger loin des nefs.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit 0 Phoinix, père divin et vénérable, je n'ai nul besoin
RHAPSODIE IX
,67 d'honneurs. Je suis assez honoré par la volonté de Zeus qui me retient auprès de mes nefs aux poupes recourbées, et je le serai tant qu'il y aura un soume dans ma poitrine et que mes genoux pourront se mouvoir. Mais je te le dis, garde mes paroles dans ton esprit Ne trouble point mon cœur, en pleurant et en gémissant, à cause du héros Atréide, car il ne te convient point de l'aimer, à moins de me devenir odieux, à moi qui t'aime. Il.est juste que tu haïsses celui qui me hait. Règne avec moi et défends ta part de mon honneur. Ceux-ci vont partir, et tu resteras ici, couché sur un lit moelleux; et, aux premières lueurs d'Eôs, nous délibérerons s'il nous faut retourner vers notre patrie, ou rester:
Il parla, et, de ses sourcils, il fit signe à Patroklos, afin que celui-ci préparât le lit épais de Phoinix et que les En-voyés sortissent promptement de la tente. Mais le Télamô-nien Aias, semblable à un Dieu, parla ainsi Divin Laertiade, très-subtil Odysseus, allons-nous-en Ces discours n'auront point de fin, et il nous faut rap-porter promptement une réponse, bien que mauvaise, aux Danaens qui nous attendent. Akhilleus garde une colère orgueilleuse dans son cœur implacable. Dur, il se soucie peu de l'amitié de ses compagnons qui l'honorent entre tous auprès des nefs. 0 inexorable! n'accepte-t-on point le prix du meurtre d'un trère ou d'un fils? Et celui qui a tué reste au milieu de son peuple, dès qu'il a expié son crime, et son ennemi, satisfait, s'apaise. Les Dieux ont al-lumé dans ta poitrine une sombre et inextinguible colère à cause d'une seule jeune fille, quand nous t'en offrons sept très-belles et un grand nombre d'autres présents. C'est pourquoi, prends un esprit plus doux, et respecte ta de-meure, puisque nous sommes tes hôtes domestiques en-voyés par la foule des Danaens, et que nous désirons être les plus chers de tes amis, entre tous les Akhaiens.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit Divin Aias Télamônien, prince des peuples, ce que tu as dit est sage, mais mon cœur se gonfle de colère quand je songe à l'Atréide qui m'a outragé au milieu des Danaens, comme il eût fait d'un misérable. Allez donc, et rapportez votre message. Je ne me soucierai plus de la guerre san-glante avant que le divin Hektôr, le fils du brave Priamos, ne soit parvenu jusqu'aux tentes et aux nefs des Myrmi-dônes, après avoir massacré les Argiens et incendié leurs nefs. C'est devant ma tente et ma nef noire que je repous-serai le furieux Hektôr loin de la mêlée.
Il parla ainsi. Et chacun, ayant saisi une coupe profonde, fit ses libations, et ils s'en retournèrent vers les nefs, et Odysseus les conduisait.
Et Patroklos commanda à ses compagnons et aux ser-vantes de préparer promptement le lit épais de Phoinix. Et, lui obéissant, elles préparèrent le lit, comme il l'avait commandé. Et elles le firent de peaux de brebis, de cou-vertures et de fins tissus de lin. Et le vieillard se coucha, en attendant la divine Eôs. Et Akhilleus se coucha dans le fond de la tente bien construite, et, auprès de lui, se coucha une femme qu'il avait amenée de Lesbos, la fille de Phorbas, Diomèda aux belles joues. Et Patroklos se coucha dans une autre partie de la tente, et, auprès de lui, se coucha la belle Iphis que lui avait donnée le divin Akhil-leus quand il prit la haute Skyros, citadelle d'Enyeus. Et, les Envoyés étant arrivés aux tentes de l'Atréide, les fils des Akhaiens, leur offrant des coupes d'or, s'empres-sèrent autour d'eux, et ils les interrogeaient. Et, le pre-mier, le roi des hommes, Agamemnôn, les interrogea ainsi Dis-moi, Odysseus, très-digne de louanges, illustre gloire des Akhaiens, veut-il défendre les nefs de la flamme
RHAPSÔDtB IX.
ardente, ou refuse-t-il, ayant gardé sa colère dans son cœur orgueilleux?
Et le patient et divin Odysseus tut répondit Très-illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, il ne veut point éteindre sa colère, et il n'est que plus irrité. Il refuse tes dons. Il te conseille de délibérer avec les autres Argiens comment tu sauveras les nefs et l'armée des Akhaiens. Il menace, dès les premières lueurs d'Eôs, de traîner à la mer ses nefs solides et il exhorte les autres Argiens à retourner vers leur patrie, car il dit que vous ne verrez jamais le dernier jour de la haute Ilios, et que Zeus qui tonne puissamment la protège de ses mains et a rempli son peuple d'une grande audace. Il a parlé ainst,etceuxqui m'ont suivi, Aias et les deux hérauts pleins de prudence peuvent l'affirmer. Et le vieillard Phoinix s'est couché sous sa tente, et il l'emmènera demain sur ses nefs vers leur chère patrie, s'il le désire, car il ne veut point le con-traindre.
II parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce dis-cours et de ces dures paroles. Et les fils des Akhaiens res-tèrent longtemps muets et tristes. Enfin, Diomèdès hardi au combat parla ainsi
Très-illustre roi des hommes, Atréide Agamemnôn, plût aux Dieux que tu n'eusses point supplié l'irréprochable Pèléide, en lui offrant des dons infinis) Il avait un cœur orgueilleux, et tu as enflé son orgueil. Laissons-le; qu'il parte ou qu'il reste. Il combattra de nouveau quand il lui plaira et qu'un Dieu l'y poussera. Allons! faites tous ce que je vais dire. Reposons-nous, puisque nous avons ra-nimé notre âme en buvant et en mangeant, ce qui donne la force et le courage. Mais aussitôt que la belle Eôs aux doigts rosés paraîtra, rangeons l'armée et les chars de-vant les nefs. Alors, Atréide, exhorte les hommes au combat, et combats toi-même aux premiers rangs. II parla ainsi, et tous les Rois applaudirent, admirant les paroles de l'habile cavalier Diomèdès. Et après avoir fait des libations, ils se retirèrent sous leurs tentes, où ils <e couchèrent et s'endormtrent.
es chefs des Panakhaiens dormaient dans la
nuit, auprès des nefs, domptés par le sommeil;
mais le doux sommeil ne saisissait point l'A--
tréide Agamemnôn, prince des peuples, et il roulait beaucoup de pensées dans son esprit.
De même que l'Époux de Hèrè lance la foudre, ce grand bruit précurseur des batailles amères, ou de la pluie abon-dante, ou de la grêle pressée, ou de la neige qui blanchit les campagnes; de même Agamemnôn poussait de nom-breux soupirs du fond de sa poitrine, et tout son cœur tremblait quand il contemplait le camp des Troiens et la multitude des feux qui brûlaient devant Ilios, et qu'il en-tendait le son des flûtes et la rumeur des hommes. Et il regardait ensuite l'armée des Akhaiens, et il arrachait ses cheveux qu'il vouait à l'éternel Zeus, et il gémissait dans son cœur magnanime.
Et il vit que le mieux était de se rendre auprès du Nè-lèiôn Nestôr pour délibérer sur le moyen de sauver ses guerriers et de trouver un remède aux maux qui acca-blaient tous les Danaens. Et, s'étant levé, il revêtit une tunique, attacha de belles sandales à ses pieds robustes, s'enveloppa de la peau rude d'un lion grand et fauve, et saisit une lance.
Et voici que la même terreur envahissait Ménélaos. Le sommeil n'avait point fermé ses paupières, et il tremblait en songeant aux souffrances des Argiens qui, pour sa cause ayant traversé la vaste mer, étaient venus devant Troiè, pleins d'ardeur belliqueuse. Et il couvrit son large dos de la peau tachetée d'un léopard, posa un casque d'airain sur sa tête, saisit une lance de sa main robuste et sortit pour éveiller son frère qui commandait à tous les Argiens, et qu'ils honoraient comme un Dieu. Et il le rencontra, revêtu de ses belles armes, auprès de la poupe de sa nef; et Agamemnôn fut joyeux de le voir, et le brave Ménélaos parla ainsi le premier Pourquoi t'armes-tu, frère? Veux-tu envoyer un de nos compagnons épier les Troiens? Je crains qu'aucun de ceux qui te le promettront n'ose, seul dans la nuit divine, épier les guerriers ennemis. Celui qui le fera, certes, sera plein d'audace.
Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi Il nous faut à tous deux un sage conseil, ô Ménélaos, nourrisson de Zeus, qui nous aide à sauver les Argiens et les nefs, puisque l'esprit de Zeus nous est contraire, et qu'il se complaît aux sacrifices de Hektôr beaucoup plus qu'aux nôtres; car je n'ai jamais ni vu, ni entendu dire qu'un seul homme ait accompli, en un jour, autant de rudes travaux que Hektôr cher à Zeus contre les fils des Akhaiens, bien qu'il ne soit né ni d'une Déesse ni d'un Dieu. Et je pense que les Argiens se souviendront amèrement et longtemps de tous les maux qu'il leur a faits. Mais, va Cours vers
'73 tes nefs; appelle Aias et Idoméneus. Moi, je vais trouver le divin Nestôr, afin qu'il se lève et vienne vers la troupe sacrée des gardes, et qu'il leur commande. Ils l'écouteront avec plus de respect que d'autres, car son fils est à leur tête, avec Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus. C'est à eux que nous avons donné le commandement des gardes. Et le brave Ménélaos lui répondit Comment faut-il obéir à ton ordre? Resterai-je au milieu d'eux, en t'attendant, ou reviendrai-je promptement vers toi, après les avoir avertis?
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit Reste, afin que nous ne nous égarions point tous deux en venant au hasard au-devant l'un de l'autre, car le camp a de nombreuses routes. Parle à voix haute sur ton chemin et recommande la vigilance. Adjure chaque guerrier au nom de ses pères et de ses descendants; donne des louanges à tous, et ne montre point un esprit orgueilleux. Il faut que nous agissions ainsi par nous-mêmes, car, dès le berceau, Zeus nous a infligé cette lourde tâche.
Ayant ainsi psrié, il congédia son frère, après lui avoir donné de sages avis, et il se rendit auprès de Nestôr, prince des peuples. Et il le trouva sous sa tente, non loin de sa nef noire, couché sur un lit épais. Et autour de lui étaient répandues ses armes aux reflets variés, le bouclier, les deux lances, et le casque étincelant, et le riche cein-turon que ceignait le vieillard quand il s'armait pour la guerre terrible, à la tête des siens; car il ne se laissait point accabler par la triste vieillesse. Et, s'étant soulevé, la tête appuyée sur le bras, il parla ainsi à l'Atréide Qui es-tu, qui viens seul vers les nefs, à travers le camp, au milieu de la nuit noire, quand tous les hommes mortels sont endormis ? Cherches-tu quelque garde ou '74 quelqu'un de tes compagnons? Parle, ne reste pas muet en m'approchant. Que te faut-il?
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit 0 Nestôr Nèlèiade, illustre gloire des Akhaiens, re-connais l'Atréide Agamemnôn, celui que Zeus accable entre tous de travaux infinis, jusqu'à ce que le soufHe manque à ma poitrine et que mes genoux cessent de se mouvoir. J'erre ainsi, parce que le doux sommeil n'abaisse point mes paupières, et que la guerre et la ruine des Akhaiens me rongent de soucis. Je tremble pour les Danaens, et je suis troublé, et mon cœur n'est plus ferme, et il bondit hors de mon sein, et mes membres illustres frémissent. Si tu sais ce qu'il faut entreprendre, et puisque tu ne dors pas, viens; rendons-nous auprès des gardes, et sachons si, rompus de fatigue, ils dorment et oublient de veiller. Les guerriers ennemis ne sont pas éloignés, et nous ne savons s'ils ne méditent point de combattre cette nuit. Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit Atréide Agamemnôn, très-illustre roi des hommes, le prudent Zeus n'accordera peut-être pas à Hektôr tout ce qu'il espère et je pense qu'il ressentira à son tour de cruelles douleurs si Akhilleus arrache de son cœur sa co-lère fatale. Mais je te suivrai volontiers, et nous appelle-rons les autres chefs le Tydéide illustre par sa lance, et Odysseus, et l'agile Alas, et le robuste fils de Phyleus, et le divin Aias aussi, et le roi Idoméneus. Les nefs de ceux-ci sont très-éloignées. Cependant, je blâme hautement Ménélaos, bien que je l'aime et le vénère, et même quand tu t'en irriterais contre moi. Pourquoi dort-il et te laisse-t-il agir seul? Il devrait lui-même exciter tous les chefs, car une inexorable nécessité nous assiège.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit 0 vieillard, je t'ai parfois poussé à le blâmer, car il est souvent négligent et ne veut point agir, non qu'il man--
RHAPSODIE t.
que d'intelligence ou d'activité, mais parce qu'il me regarde et attend que je lui donne l'exemple. Mais voici qu'il s'est levé avant moi et qu'il m'a rencontré. Et je l'ai envoyé ap-peler ceux que tu nommes. Allons nous les trouverons devant les portes, au milieu des gardes; car c'est là que j'ai ordonné qu'ils se réunissent.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit Nul d'entre les Argiens ne s'irritera contre lui et ne résistera à ses exhortations et à ses ordres. Ayant ainsi parlé, il se couvrit la poitrine d'une tunique, attacha de belles sandales à ses pieds robustes, agrafa un manteau fait d'une double laine pourprée, saisit une forte lance à pointe d'airain et s'avança vers les nefs des Akhaiens cuirassés. Et le cavalier Gérénnien Nestôr, parlant à haute voix, éveilla Odysseus égal à Zeus en prudence; et celui-ci, aussitôt qu'il eut entendu, sortit de sa tente et leur dit Pourquoi errez-vous seuls auprès des nefs, à travers le camp, au milieu de la nuit divine? Quelle nécessité si grande vous y oblige?
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit Laertiade, tssu de Zeus, subtil Odysseus, ne t'irrite pas. Une profonde inquiétude trouble les Akhaiens. Suis-nous donc et éveillons chaque chef, afin de délibérer s'il faut fuir ou combattre.
Il parla ainsi, et le subtil Odysseus, étant rentré sous sa tente, jeta un bouclier éclatant sur ses épaules et revint à eux. Et ils se rendirent auprès du Tydéide Diomèdès, et ils le virent hors de sa tente avec ses armes. Et ses compa-gnons dormaient autour, le bouclier sous la tête. Leurs lances étaient plantées droites, et l'airain brillait comme l'éclair de Zeus. Et le héros dormait aussi, couché sur la peau d'un bœuf sauvage, un tapis splendide sous la tête. Et le cavalier Gérénnien Nestor, s'approchant, le poussa du pied et lui parla rudement
tLIADB.
Leve-tot, fils de Tydeus Pourquoi dors-tu pendant cette nuit? N'entends-tu pas les Troiens, dans leur camp, sur la hauteur, non loin des nefs? Peu d'espace nous sépare d'eux.
Il parla ainsi, et Diomèdès, sortant aussitôt de son re-pos, lui répondit par ces paroles ailées Tu ne te ménages pas assez, vieillard. Les jeunes fils des Akhaiens ne peuvent-ils aller de tous côtés dans le camp éveiller chacun des Rois ? Vieillard, tu es infatigable, en vérité.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit: Certes, ami, tout ce que tu as dit est très-sage. J'ai des guerriers nombreux et des fils irréprochables. Un d'entre eux aurait pu parcourir le camp. Mais une dure nécessité assiège les Akhaiens; la vie ou la mort des Ar-giens est sur le tranchant de l'épée. Viens donc, et, si tu me plains, car tu es plus jeune que moi, éveille l'agile Aias Ct le fils de Phyleus.
!t parla ainsi, et Diomèdès, se couvrant les épaules de la peau d'un grand lion fauve, prit une lance, courut éveiller les deux Rois et les amena. Et bientôt ils arrivèrent tous au milieu des gardes, dont les chefs ne dormaient point et veillaient en armes, avec vigilance. Comme des chiens qui gardent activement des brebis dans l'étable, et qui, enten-dant une bête féroce sortie des bois sur les montagnes, hurlent contre elle au milieu des cris des pâtres; de même veillaient les gardes, et le doux sommeil n'abaissait point leurs paupières pendant cette triste nuit; mais ils étaient tournés du côté de la plaine, écoutant si les Troiens s'avan-çaient. Et le vieillard Nestôr, les ayant vus, en fut réjoui; et, les félicitant, il leur dit en paroles ailées C'est ainsi, chers enfants, qu'il faut veiller. Que le sommeil ne saisisse aucun d'entre vous, de peur que nous ne soyons le jouet de l'ennemi.
t~HAPSODtEX.
'77 Ayant ainsi parlé, il passa le fossé, et les rois Argiens convoqués au conseil le suivirent, et, avec eux, Mèrionès et l'illustre fils de Nestôr, appelés à délibérer aussi. Et, lorsqu'ils eurent passé le fossé, ils s'arrêtèrent en un lieu d'où l'on voyait le champ de bataille là où le robuste Hektôr, ayant défait les Argiens, avait commencé sa re-traite dès que la nuit eut répandu ses ténèbres. Et c'est là qu'ils délibéraient entre eux. Et le cavalier Gérénnien Nestôr parla ainsi le premier 0 amis, quelque guerrier, sûr de son coeur audacieux, veut-il aller au milieu des Troiens magnanimes? Peut-être se saisirait-il d'un ennemi sorti de son camp, ou entendrait-tl les Troiens qui délibèrent entre eux, soit qu'ils veuillent rester loin des nefs, soit qu'ils ne veuillent retourner dans leur ville, qu'ayant dompté les Akhaiens. Il apprendrait tout et reviendrait vers nous, sans blessure, et il aurait une grande gloire sous l'Ouranos, parmi les hommes, ainsi qu'une noble récompense. Les chefs qui commandent sur nos nefs, tous, tant qu'ils sont, lui donneraient, chacun, une brebis noire allaitant un agneau, et ce don serait sans égal; et toujours il serait admis à nos repas et à nos fêtes. Il parla ainsi, et tous restèrent muets mais le brave Diomèdès répondit Nestôr, mon cœur et mon esprit courageux me pous-sent à entrer dans le camp prochain des guerriers enne-mis; mais, si quelque héros veut me suivre, mon espoir sera plus grand et ma confiance sera plus ferme. Quand deux hommes marchent ensemble, l'un conçoit avant "autre ce qui est utile. Ce n'est pas qu'un seul ne le puisse, mais son esprit est plus lent et sa résolution est moindre.
Il parla ainsi, et beaucoup voulurent le suivre les deux Aias, nourrissons d'Arès, et le fils de Nestôr, et Merionès, et l'Atréide Ménélaos illustre par sa lance. L'audacieux J7S Odysseus voulut aussi pénétrer dans le camp des Troiens. Et le roi des hommes, Agamemnôn, parla ainsi au milieu d'eux:
Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon âme, choisis, dans le meilleur de ces héros, le compagnon que tu vou-dras, puisque tous s'offrent à toi; mais ne néglige point, par respect, le plus robuste pour un plus faible, même s'il était un roi plus puissant.
Il parla ainsi, et il craignait pour le blond Ménélaos; mais le brave Diomèdès répondit Puisque tu m'ordonnes de choisir moi-même un com-pagnon, comment pourrais-je oublier le divin Odysseus qui montre dans tous les travaux un cœur irréprochable et un esprit viril, et qui est aimé de Pallas-Athènè? S'il m'ac-compagne, nous reviendrons tous deux du milieu des flammes, car il est plein d'intelligence.
Et le patient et divin Odysseus lui répondit Tydéide Diomèdès, ne me loue ni ne me blâme outre mesure. Tu parles au milieu des Argiens qui me connais-sent. Allons la nuit passe; déjà l'aube est proche; les étoiles s'inclinent. Les deux premières parties de la nuit se sont écoulées, et la troisième seule nous reste. Ayant ainsi parlé, ils se couvrirent de leurs lourdes armes. Thrasymèdès, ferme au combat, donna au Ty-déide une épée à deux tranchants, car la sienne était restée sur les nefs, et un bouclier. Et Diomèdès mit sur sa tête un casque fait d'une peau de taureau, terne et sans crinière, tel qu'en portaient les plus jeunes guerriers. Et Mèrionès donna à Odysseus un arc, un carquois et une épée. Et le Laertiade mit sur sa tête un casque fait de peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents blanches d'un sanglier hérissaient de toutes parts au de-hors, et couvert de poils au milieu. Autolykos avait autre-fois enlevé ce casque dans Eléôn, quand il força la solide
'79 demeure d'Amyntôr Orménide; et il le donna, dans Skan-déia, au Kythérien Amphidamas; et Amphidamas le donna à son hôte Molos, et Molos à son fils Mèrionès. Mainte-nant Odysseus le mit sur sa tête.
Et après avoir revêtu leurs armes, les deux guerriers par-tirent, quittant les autres chefs. Et Pallas-Athènè envoya, au bord de la route, un héron propice, qu'ils ne virent point dans la nuit obscure, mais qu'ils entendirent crier. Et Odysseus, tout joyeux, pria Athènè Entends-moi, fille de Zeus tempétueux, toi qui viens à mon aide dans tous mes travaux, et à qui je ne cache rien de tout ce que je fais. A cette heure, sois-moi favo-rable encore, Athènè! Accorde-nous de revenir vers nos nefs illustres, ayant accompli une grande action qui soit amère aux Troiens.
Et le brave Diomèdès la pria ausst Entends-moi, fille indomptée de Zeus 1 Protége-moi maintenant, comme tu protégeas le divin Tydeus, mon père, dans Thèbè, où il fut envoyé par les Akhaiens. Il laissa les Akhaiens cuirassés sur les bords de l'Asôpos; et il portait une parole pacifique aux Kadméiens; mais, au retour, il accomplit des actions mémorables, avec ton aide, Déesse, qui le protégeais Maintenant, sois-moi favo-rable aussi, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au large front, indomptée, car elle n'aura jamais été soumise au joug. Et je te la sacrifierai, en répandant de l'or sur ses cornes.
Ils parlèrent ainsi en priant, et Pallas-Athènè les en-tendit. Et, après qu'ils eurent prié la fille du grand Zeus, ils s'avancèrent comme deux lions, à travers la nuit épaisse et le carnage et les cadavres et les armes et le sang noir.
Mais Hektôr aussi n'avait point permis aux Troiens ma-gnanimes de dormir; et il avait convoqué les plus illustres des chefs et des princes, et il délibérait prudemment avec eux
Qui d'entre vous méritera une grande récompense, en me promettant d'accomplir ce que je désire? Cette ré-compense sera suffisante. Je lui donnerai un char et deux chevaux au beau coL les meilleurs entre tous ceux qui sont aupres des nets rapiaes des Aknaiens. h remporterait une grande gloire celui qui oserait approcher des nefs rapides, et reconnaître si les Argiens veillent toujours devant les nefs, ou si, domptés par nos mains, ils se préparent à fuir et ne veulent plus même veiller pendant la nuit, accablés par la fatigue.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et il y avait, parmi les Troiens, Dolôn, fils d'Eumèdos, divin héraut, riche en or et en airain. Dolôn n'était point beau, mais il avait des pieds agiles; et c'était un fils unique avec cinq sœurs. Il se leva, et il dit à Hektôr et aux Troiens Hektôr, mon cœur et mon esprit courageux me pous-sent à aller vers les nefs rapides, à la découverte; mais lève ton sceptre et jure que tu me donneras les chevaux et le char orné d'airain qui portent l'irréprochable Pèléiôn. Je ne te serai point un espion inhabile et au-dessous de tor. attente. J'irai de tous côtés dans le camp, et je parviendra! jusqu'à la nef d'Agamemnôn, où, sans doute, les premiers d'entre les rois délibèrent s'il faut fuir ou combattre. Il parla ainsi, et le Priamide saisit son sceptre et fit ce serment Que l'Époux de Hère, Zeus au grand bruit, le sache nul autre guerrier troien ne sera jamais traîné par ces chevaux, car ils n'illustreront que toi seul, selon ma pro-messe.
Il parla ainsi, jurant un vain serment, et il excita Dolôn. Et celui-ci jeta aussitôt sur ses épaules un arc recourbé, le couvrit de la peau d'un loup blanc, mit sur sa tête un
RHAPSÔDttCt.
casque de peau de belette, et prit une lance aiguë. Et il s'avança vers les nefs, hors du camp; mais il ne devait point revenir des nefs rendre compte à Hektôr de son mes-sage. Lorsqu'il eut dépassé la foule des hommes et des chevaux, il courut rapidement. Et le divin Odysseus le vit arriver et dit à Diomèdès 0 Diomèdès, cet homme vient du camp ennemi. Je ne sais s'il veut espionner nos nefs, ou dépouiller quelque cadavre parmi les morts. Laissons-le nous dépasser un peu dans la plaine, et nous le poursuivrons, et nous le pren-drons aussitôt. S'il court plus rapidement que nous, pousse-le vers les nefs, loin de son camp, en le menaçant de ta lance, afin qu'il ne se réfugie point dans la Ville. Ayant ainsi parlé, ils se cachèrent hors du chemin parmi les cadavres, et le Troien les dépassa promptement dans son imprudence. Et il s'était à peine éloigné de la longueur d'un sillon que tracent deux mules, qui valent mieux que les bœufs pour tracer un sillon dans une terre dure, que les deux guerriers le suivirent. Et il les entendit, et il s'arrêta inquiet. Et il pensait dans son esprit que ses compagnons accouraient pour le rappeler par l'ordre de Hektôr; mais à une portée de trait environ, il reconnut des guerriers ennemis, et agitant ses jambes rapides, il prit la fuite, et les deux Argiens le poussaient avec autant de hâte. Ainsi que deux bons chiens de chasse, aux dents aiguës, poursuivent de près, dans un bois, un faon ou un lièvre qui les devance en criant, ainsi le Tydéide et Odysseus, le destructeur de citadelles, poursuivaient ardemment le Troien, en le rejetant loin de son camp. Et, comme il allait bientôt se mêler aux gardes en fuyant vers les nefs, Athènè donna une plus grande force au Tydéide, afin qu'il ne frappât point le second coup, et qu'un des Akhaiens cuirassés ne pût se glorifier d'avoir fait la première bles-sure. Et le robuste Diomèdès, agitant sa lance, parla ainsi:
Arrête, ou je te frapperai de ma lance, et je ne pense pas que tu évites longtemps de recevoir la dure mort de ma main.
II parla ainsi et fit partir sa lance qui ne perça point le Troien; mais la pointe du trait effleura seulement l'épaule droite et s'enfonça en terre. Et Dolôn s'arrêta plein de crainte, épouvanté, tremblant, pâle, et ses dents cla-quaient. Et les deux guerriers, haletants, lui saisirent les mains, et il leur dit en pleurant Prenez-moi vivant. Je me rachèterai. J'ai dans mes demeures de l'or et du fer propre à être travaillé. Pour mon affranchissement, mon père vous en donnera la plus grande part, s'il apprend que je suis vivant sur les nefs des Akhaiens.
Et le subtil Odysseus lui répondit Prends courage, et que la mort ne soit pas présente à ton esprit; mais dis-moi la vérité. Pourquoi viens-tu seul, de ton camp, vers les nefs, par la nuit obscure, quand tous les hommes mortels sont endormis? Serait-ce pour dé-pouiller les cadavres parmi les morts, ou Hektôr t'a-t-il envoyé observer ce qui se passe auprès des nefs creuses, ou viens-tu de ton propre mouvement?
Et Dolôn, dont les membres tremblaient, leur répondit Hektôr, contre ma volonté, m'a poussé à ma ruine. Ayant promis de me donner les chevaux aux sabots massifs de l'illustre Pèléiôn et son char orné d'airain, il m'a or-donné d'aller et de m'approcher, pendant la nuit obscure et rapide, des guerriers ennemis, et de voir s'ils gardent toujours leurs nefs rapides, ou si, domptés par nos mains, vous délibérez, prêts à fuir, et ne pouvant même plus veil-ler, étant rompus de fatigue.
Et le subtil Odysseus, en souriant, lui répondit Certes, tu espérais, dans ton esprit, une grande ré-compense, en désirant les chevaux du brave Aiakide, car ils ne peuvent être domptés et conduits par des guerriers mortels, sauf par Akhilleus qu'une mère immortelle a en-fanté. Mais dis-moi la vérité. Où as-tu laissé Hektôr, prince des peuples? Où sont ses armes belliqueuses et ses che-vaux ? Où sont les sentinelles et les tentes des autres Troiens? Dis-nous s'ils délibèrent entre eux, soit qu'ils aient dessein de rester où ils sont, loin des nefs, soit qu'ils désirent ne rentrer dans.la ville qu'après avoir dompté les Akhaiens.
Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit Je te dirai toute la vérité. Hektôr, dans le conseil, délibère auprès du tombeau du divin Ilos, loin du bruit. H n'y a point de gardes autour du camp, car tous les Troiens veillent devant leurs feux, pressés par la nécessité et s'ex-citant les uns les autres; mais les Alliés, venus de diverses contrées, dorment tous, se fiant à la vigilance des Troiens, et n'ayant avec eux ni leurs enfants, ni leurs femmes. Et le subtil Odysseus lui dit Sont-ils mêlés aux braves Troiens, ou dorment-ils à l'écart? Parle clairement, afin que je comprenne. Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit Je te dirai toute la vérité. Auprès de la mer sont les Kariens, les Patones aux arcs recourbés, les Léléges, les Kaukônes et les divins Pélasges; du côté de Thymbrè sont les Lykiens, les Mysiens orgueilleux, les cavaliers Phrygiens et les Maiones qui combattent sur des chars. Mais pour-quoi me demandez-vous ces choses? Si vous désirez entrer dans le camp des Troiens, les Thrèkiens récemment arrivés sont à l'écart, aux extrémités du camp, et leur roi, Rhèsos Eionéide, est avec eux. J'ai vu ses grands et magnifiques chevaux. Ils sont plus blancs que la neige, et semblables aux vents quand ils courent. Et j'ai vu son char orné d'or )3~ et d'argent, et ses grandes armes d'or, admirables aux yeux, et qui conviennent moins à des hommes mortels qu'aux Dieux qui vivent toujours. Maintenant, conduisez-moi vers vos nefs rapides, ou, m'attachant avec des liens solides, laissez-moi ici jusqu'à votre retour, quand vous aurez re-connu si j'ai dit la vérité ou si j'ai menti. Et le robuste Diomèdès, le regardant d'un œil sombre, lui répondit:
Dolôn, ne pense pas m'échapper, puisque tu es tombé entre nos mains, bien que tes paroles soient bonnes. Si nous acceptons le prix de ton affranchissement, et si nous te renvoyons, certes, tu reviendras auprès des nefs rapides des Akhaiens, pour espionner ou combattre; mais, si tu perds la vie, dompté par mes mains, tu ne nuiras jamais plus aux Argiens.
Il parla ainsi, et comme Dolôn le suppliait en lui tou-chant la barbe de la main, il le frappa brusquement de son épée au milieu de la gorge et trancha les deux muscles. Et le Troien parlait encore quand la tête tomba dans la pous-sière. Et ils arrachèrent le casque de peau de belette, et la peau de loup, et l'arc flexible et la longue lance. Et le di-vin Odysseus, les soulevant vers le ciel, les voua, en priant, à la dévastatrice Athènè.
Réjouis-toi de ces armes, Déesse) Nous t'invoquons, toi qui es la première entre tous les Olympiens immortels. Conduis-nous où sont les guerriers Thrèkiens, leurs chevaux et leurs tentes.
11 parla ainsi, et, levant les bras, il posa ces armes sur un tamaris qu'il marqua d'un signe en nouant les roseaux et Its larges branches, afin de les reconnaître au retour, dans la nuit noire.
Et ils marchèrent ensuite à travers les armes et la plaine sanglante, et ils parvinrent bientôt aux tentes des guerriers Thrèkiens. Et ceux-ci dormaient, rompus de fatigue; et leurs belles armes étaient couchées à terre auprès d'eux, sur trois rangs. Et, auprès de chaque homme, il y avait deux chevaux. Et, au milieu, dormait Rhèsos, et, auprès de lui, ses chevaux rapides étaient attachés avec des courroies, derrière le char.
Et Odysseus le vit le premier, et il le montra à Dio-mèdès Diomèdès, voici l'homme et les chevaux dont nous a parlé Dolôn que nous avons tué. Allons 1 use de ta force et sers-toi de tes armes. Détache ces chevaux, ou je le ferai moi-même si tu préfères.
11 parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs donna une grande force à Diomèdès. Et il tuait cà et là; et ceux qu'il frappait de l'épée gémissaient, et la terre ruisselait de sang. Comme un lion, tombant au milieu de troupeaux sans gardiens, se rue sur les chèvres et les brebis; ainsi le fils de Tydeus se rua sur les Thrèkiens, jusqu'à ce qu'il en eût tué douze. Et dès que le Tydéide avait frappé, Odysseus, qui le suivait, traînait à l'écart le cadavre par les pieds, pensant dans son esprit que les chevaux aux belles crinières passeraient plus librement, et ne s'effaroucheraient point, n'étant pas ac-coutumés à marcher sur les morts. Et, lorsque le fils de Tydeus s'approcha du roi, ce fut le treizième qu'il priva de sa chère âme. Et sur la tête de Rhèsos, qui râlait, un Songe fatal planait cette nuit-là, sous la forme de l'Oinéide, et par la volonté d'Athènè.
Cependant le patient Odysseus détacha les chevaux aux sabots massifs, et, les liant avec les courroies, il les con-duisit hors du camp, les frappant de son arc, car il avait oublié de saisir le fouet étincelant resté dans le beau char. Et, alors, il siffla pour avertir le divin Diomèdès. Et ce-lui-ci délibérait dans son esprit si, avec plus d'audace en-core, il n'entraînerait point, par le timon, le char où étaient déposées les belles armes, ou s'il arracherait la vie à un plus grand nombre de Thrèkiens. Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit, Athènè s'approcha et lui dit Songe au retour, fils du magnanime Tydeus, de peur qu'un Dieu n'éveille les Troiens et que tu ne sois contraint de fuir vers les nefs creuses.
Elle parla ainsi, et il comprit les paroles de la Déesse, et il sauta sur les chevaux, et Odysseus les frappa de son arc, et ils volaient vers les nefs rapides des Akhaiens. Mais Apollôn à l'arc d'argent de ses yeux perçants vit Athènè auprès du fils de Tydeus. Irrité, il entra dans le camp des Troiens et réveilla le chef Thrèkien Hippokoôn, brave pa-rent de Rhèsos. Et celui-là, se levant, vit déserte la place où étaient les chevaux rapides, et les hommes palpitant dans leur sang; et il gémit, appelant son cher compagnon par son nom. Et une immense clameur s'éleva parmi les Troiens qui accouraient; et ils s'étonnaient de cette action audacieuse, et que les hommes qui l'avaient accomplie fussent retournés sains et saufs vers les nefs creuses. Et quand ceux-ci furent arrivés là où ils avaient tué l'es-pion de Hektôr, Odysseus, cher à Zeus, arrêta les chevaux rapides. Et le Tydéide, sautant à terre, remit aux mains d'Odysseus les dépouilles sanglantes, et remonta. Et ils excitèrent les chevaux qui volaient avec ardeur vers les nefs creuses. Et, le premier, Nestôr entendit leur bruit et dit:
0 amis, chefs et princes des Argiens, mentirai-je ou dirai-je vrai? Mon coeur m'ordonne de parler. Le galop de chevaux rapides frappe mes oreilles. Plaise aux Dieux que, déjà, Odysseus et le robuste Diomèdès aient enlevé aux Troiens des chevaux aux sabots massifs; mais je crains avec véhémence, dans mon esprit, que les plus braves des Argiens n'aient pu échapper à la foule des Troiens 1 Il avait à peine parlé, et les deux Rois arrivèrent et des--
RH&PSÔD!E X.
cendirent. Et tous, pleins de joie, les saluèrent de la main, avec des paroles flatteuses. Et, le premier, le cavalier Gé-rénnien Nestôr les interrogea Dis-moi, Odysseus comblé de louanges, gloire des Akhaiens, comment avez-vous enlevé ces chevaux? Est-ce en entrant dans le camp des Troiens, ou avez-vous ren-contré un Dieu qui vous en ait fait don? Ils sont semblables aux rayons deHéliosiJe me mêle, certes, toujours aux Troiens, et je ne pense pas qu'on m'ait vu rester auprès des nefs, bien que je sois vieux; mais je n'ai jamais vu de tels chevaux. Je soupçonne qu'un Dieu vous les a donnés, car Zeus qui amasse les nuées vous aime tous deux, et Athènè aux yeux clairs, fille de Zeus tempétueux, vous aime aussi.
Et le subtil Odysseus lui répondit 0 Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, sans doute un Dieu, s'il l'eût voulu, nous eût donné des chevaux même au-dessus de ceux-ci, car les Dieux peuvent tout; mais ces chevaux, sur lesquels tu m'interroges, ô vieillard, sont thrèkiens et arrivés récemment. Le hardi Diomèdès a tué leur Roi et douze des plus braves compagnons de celui-ci. Nous avons tué, non loin des nefs, un quatorzième guer-rier, un espion que Hektôr et les illustres Troiens en-voyaient dans notre camp.
Il parla ainsi, joyeux, et fit sauter le fossé aux chevaux. Et les autres chefs Argiens, joyeux aussi, vinrent jusqu'à la tente solide du Tydéide. Et ils attachèrent, avec de bonnes courroies, les étalons thrèkiens à la crèche devant laquelle les rapides chevaux de Diomèdès se tenaient, broyant le doux froment. Et Odysseus posa les dépouilles sanglantes de Dolôn sur la poupe de sa nef, pour qu'elles fussent vouées à Athènè. Et tous deux, étant entrés dans la mer pour enlever leur sueur, lavèrent leurs jambes, leurs cuisses et leurs épaules. Et après que l'eau de la mer eut enlevé leur sueur et qu'ils se furent ranimés, ils entrè-rent dans des baignoires polies. Et, s'étant parfumés d'une huile épaisse, ils s'assirent pour le repas du matin, puisant dans un plein kratère pour faire, en honneur d'Athenè, des libations de vin doux.
RHAPSODIE XI
os quitta le lit du brillant Tithôn, afin de porter
la lumière aux Immortels et aux vivants. Et
Zeus envoya Eris vers les nefs rapides des
Akhaiens, portant dans ses mains le signe ter-rible de la guerre. Et elle s'arrêta sur la nef large et noire d'Odysseus, qui était au centre, pour que son cri fût en-tendu de tous côtés, depuis les tentes du Télamônien Aias jusqu'à celles d'Akhilleus; car ceux-ci, confiants dans leur courage et la force de leurs mains, avaient placé leurs nefs égales aux deux extrémités du camp. De ce lieu, la Déesse poussa un cri retentissant et horrible qui souffla au cœur de chacun des Akhaiens un ardent désir de guerroyer et de combattre sans relâche. Et, aussitôt, la guerre leur fut plus douce que le retour, sur les nefs creuses, dans la terre bien-aimée de la patrie.
Et l'Atréide, élevant la voix, ordonna aux Argiens de s'armer; et lui-même se couvrit de l'airain éclatant. Et, d'à' tQO bord, il entoura ses jambes de belles knèmides retenues par des agrafes d'argent. Ensuite, il ceignit sa poitrine d'une cuirasse que lui avait autrefois donnée Kinyrès, son hôte. Kinyrès, ayant appris, dans Kypros, par la renom-mée, que les Akhaiens voguaient vers Ilios, sur leurs nefs, avait fait ce présent au Roi. Et cette cuirasse avait dix can-nelures en émail noir, douze en or, vingt en étain. Et trois dragons azurés s'enroulaient jusqu'au col semblables aux Iris que le Kroniôn fixa dans la nuée pour être un signe aux vivants.
Et il suspendit à ses épaules l'épée où étincelaient des clous d'or dans la gaîne d'argent soutenue par des cour-roies d'or. Il s'abrita tout entier sous un beau bouclier aux dix cercles d'airain et aux vingt bosses d'étain blanc, au milieu desquelles il y en avait une d'émail noir où s'en-roulait Gorgô à l'aspect effrayant et aux regards horribles. Auprès étaient la Crainte et la Terreur. Et ce bouclier était suspendu à une courroie d'argent où s'enroulait un dragon azuré dont le col se terminait en trois têtes. Et il mît un casque chevelu orné de quatre cônes et d'aigrettes de crin qui s'agitaient terriblement. Et il prit deux lances solides aux pointes d'airain qui brillaient jusqu'à l'Ouranos. Et Athènaiè et Hèrè éveillèrent un grand bruit pour ho-norer le Roi de la riche Mykènè.
Et les chefs ordonnèrent aux conducteurs des chars de retenir les chevaux auprès du fossé, tandis qu'ils se ruaient couverts de leurs armes. Et une immense clameur s'éleva avant le jour. Et les chars et les chevaux, rangés auprès du fossé, suivaient à peu de distance les guerriers; ceux-ci les précédèrent, et le cruel Kronide excita un grand tu-multe et fit pleuvoir du haut de l'Aithèr des rosées teintes de sang, en signe qu'il allait précipiter chez Aidés une toule de têtes illustres.
De leur côté, les Troiens se rangeaient sur la hauteur
RHAPSÔDtE XI.
'9' autour du grand Hektôr, de l'irréprochable Polydamas, d'Ai-néias qui, dans Ilios, était honoré comme un dieu par les Troiens, des trois Anténorides, Polybos, le divin Agènôr et le jeune Akamas, semblable aux Immortels.
Et, entre les premiers combattants, Hektôr portait son bouclier poli. De même qu'une étoile désastreuse s'éveille, brillante, et s'avance à travers les nuées obscures, de même Hektôr .apparaissait en tête des premiers combattants, ou au milieu d'eux, et leur commandant à tous; et il resplen-dissait, couvert d'airain, pareil à l'éclair du Père Zeus tempétueux.
Et, comme deux troupes opposées de moissonneurs qui tranchent les gerbes dans le champ d'un homme riche, les Troiens et les Akhaiens s'entre-tuaient, se ruant les uns contre les autres, oublieux de la fuite funeste, inébranla-bles et tels que des loups.
Et la désastreuse Eris se réjouissait de les voir, car, seule de tous les Dieux, elle assistait au combat. Et les autres Immortels étaient absents, et chacun d'eux était assis, tranquille, dans sa belle demeure, sur les sommets de l'Olympos. Et ils blâmaient le Kroniôn qui amasse les noires nuées, parce qu'il voulait donner une grande gloire aux Troiens. Mais le Père Zeus, assis à l'écart, ne s'inquié-tait point d'eux. Et il siégeait, plein de gloire, regardant la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens, et l'éclat de l'ai-rain, et ceux qui reculaient, et ceux qui s'élançaient. Tant que l'aube dura et que le jour sacré prit de la force, les traits simèrent des deux côtés et les hommes mouru-rent mais, vers l'heure où le bûcheron prend son repas, dans les gorges de la montagne, et que, les bras rompus d'avoir coupé les grands arbres, et le cœur défaillant, il ressent le désir d'une douce nourriture, les Danaens, s'ex-hortant les uns les autres, rompirent les phalanges. Et Agamemnôn bondit le premier et tua le guerrier Bianôr,
tHADZ.
prince des peuples, et son compagnon Oileus qui condut-sait les chevaux. Et celui-ci, sautant du char, lui avait fait face. Et l'Atréide, comme il sautait, le frappa au front de la lance aiguë, et le casque épais ne résista point à l'airain qui y pénétra, brisa le crâne et traversa la cervelle du guerrier qui s'élançait. Et le roi des hommes, Agamemnôn, les abandonna tous deux en ce lieu, après avoir arraché leurs cuirasses étincelantes.
Puis, il s'avança pour tuer Isos et Antiphos, deux fils de Priamos, l'un bâtard et l'autre légitime, montés sur le même char. Et le bâtard tenait les rênes, et l'illustre Anti-phos combattait. Akhilleus les avait autrefois saisis et liés avec des branches d'osier, sur les sommets de l'Ida, comme ils paissaient leurs brebis; et il avait accepté le prix de leur affranchissement. Mais voici que l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin perça Isos d'un coup de lance au-dessus de la mamelle, et, frappant Antiphos de l'épée auprès de l'oreille, le renversa du char. Et, comme il leur arrachait leurs belles armes, il les reconnut, les ayant vus auprès des nefs, quand Akhilleus aux pieds rapides les y avait amenés des sommets de l'Ida. Ainsi un lion brise aisément, dans son antre, les saisis-sant avec ses fortes dents, les faibles petits d'une biche lé-gère, et arrache leur âme délicate. Et la biche accourt, mais elle ne peut les secourir, car une profonde terreur la saisit; et elle s'élance à travers les fourrés de chênes des bois, effarée et suant d'épouvante devant la fureur de la puissante bête féroce. De même nul ne put conjurer la perte des Priamides, et tous fuyaient devant les Argiens. Et le roi Agamemnôn saisit sur le même char Peisan-dros et le brave Hippolokhos, fils tous deux du belliqueux Amphimakhos. Et celui-ci, ayant accepté l'or et les présents splendides d'Alexandros, n'avait pas permis que Hélène fût rendue au brave Ménélaos. Et comme l'Atréide se ruait
RHAPSODIE XI
'93 sur eux, tel qu'un lion, ils furent troublés; et, les soupJes rênes étant tombées de leurs mains, leurs chevaux rapides les emportaient. Et, prosternés sur le char, ils suppliaient Agamemnôn Prends-nous vivants, fils d'Atreus, et recois le prix de notre affranchissement. De nombreuses richesses sont amassées dans les demeures d'Antimakhos, l'or, l'airain et le fer propre à être travaillé. Notre père t'en donnera la plus grande partie pour notre affranchissement, s'il ap-prend que nous sommes vivants sur les nefs des Akhaiens. En pleurant, ils adressaient au Roi ces douces paroles, mais ils entendirent une dure réponse Si vous êtes les fils du brave Antimakhos qui, autre-fois, dans l'agora des Troiens, conseillait de tuer nos en-voyés, Ménélaos et le divin Odysseus, et de ne point les lais-ser revenir vers les Akhaiens, maintenant vous allez payer l'injure de votre père.
Il parla ainsi, et, frappant de sa lance Peisandros à la poitrine, il le renversa dans la poussière, et, comme Hip-polokhos sautait, il le tua à terre; et, lui coupant les bras et le cou, il le fit rouler comme un tronc mort à travers la foule. Et il les abandonna pour se ruer sur les phalanges en désordre, suivi des Akhaiens aux belles knèmides. Et les piétons tuaient les piétons qui fuyaient, et les cavaliers tuaient les cavaliers. Et, sous leurs pieds, et sous les pieds sonores des chevaux, une grande poussière montait de la plaine dans l'air. Et le roi Agamemnôn allait, tuant tou-jours et excitant les Argiens.
Ainsi, quand la flamme désastreuse dévore une épaisse forêt, et quand le vent qui tourbillonne l'active de tous côtés, les arbres tombent sous l'impétuosité du feu. De même, sous l'Atréide Agamemnôn, tombaient les têtes des Troiens en fuite. Les chevaux entraînaient, effarés~ la tête haute, les chars vides à travers les rangs, et- regrettaient '94 leurs conducteurs irréprochables qui gisaient contre terre, plus agréables aux oiseaux carnassiers qu'à leurs femmes.
Et Zeus conduisit Hektôr loin des lances, loin de la poussière, loin du carnage et du sang. Et l'Atréide, exci-tant les Danaens, poursuivait ardemment l'ennemi. Et les Troiens, auprès du tombeau de l'antique Dardanide Hos, se précipitaient dans la plaine, désirant rentrer dans la Ville. Et ils approchaient du figuier, et l'Atréide les poursuivait, baignant de leur sang ses mains rudes, et poussant des cris. Et, lorsqu'ils furent parvenus au Hêtre et aux portes Skaies, ils s'arrêtèrent, s'attendant les un~ les autres. Et la multitude fuyait dispersée à travers la plaine, comme un troupeau de vaches qu'un lion, brusquement survenu, épouvante au milieu de la nuit; oais une seule d'entre elles meurt chaque fois. Le lion, l'ayant s~sie de ses fo'es dents, lui brise le cou, boit son sang et dévure ses entrailles. Ainsi l'Atréide Agamemnôn les poursuivait, tuant toujours le dernier; et ils fuyaient. Un grand nombre d'entre eux tombait, la tête la première, ou se renr"rsait du haut des chars sous les mains de l'Atréide dont la Mnce était furieuse. Mais, quand on fut parvenu à la Ville et à ses hautes murailles, le Père des hommes et des Dieux descendit de l'Ouranos sur les sommets de l'Ida aux sources abondantes, avec la foudre aux mains, et il appela la Mes-sagère Iris aux ailes d'or Val rapide Iris, et dis à Hektôr qu'il se tienne en repos et qu'il ordonne au reste de l'armée de combattre l'ennemi aussi longtemps qu'il verra le Prince des peuples, Agamemnôn, se jeter furieux aux premiers rangs et rompre les lignes des guerriers. Mais, dès que l'Atréide, frappé d'un coup de lance ou blessé d'une flèche, remontera sur son char, je rendrai au Priamide la force de tuer; et il tuera, étant parvenu aux nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève.
HHAPs6tHB XI.
Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds prompts comme le vent lui obéit. Et elle descendit des sommets de l'Ida vers la sainte Ilios, et elle trouva le fils du belliqueux Priamos, le divin Hektôr, debout sur son char solide. Et Iris aux pieds rapides s'approcha et lui dit Fils de Priamos, Hektôr, égal à Zeus en sagesse, le Père Zeus m'envoie te dire ceci Tiens-toi en repos, et ordonne au reste de l'armée de combattre l'ennemi, aussi longtemps que tu verras le Prince des peuples, Agamem-nôn, se jeter furieux aux premiers rangs des combattants et rompre les lignes des guerriers; mais dès que l'Atréide, frappé d'un coup de lance ou blessé d'une flèche, remontera sur son char, Zeus te rendra la force de tuer, et tu tueras, étant parvenu aux nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève.
Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides disparut. Et Hektôr, sautant du haut de son char, avec ses armes, et agitant ses lances aiguës, courut de tous côtés à travers l'armée, l'excitant au combat. Et les Troiens, se retour-nant, firent face aux Akhaiens. Et les Argiens s'arrê-tèrent, serrant leurs phalanges pour soutenir le combat; mais Agamemnôn se rua en avant, voulant combattre le premier.
Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures Ouranierines, celui des Troiens ou des illustres Alliés qui s'avança le premier contre Agamemnôn. Ce fut Iphidamas Anténoride, grand et robuste, élevé dans la fertile Thrèkiè, nourrice de brebis. Et son aïeul maternel Kisseus, qui en-gendra Théanô aux belles joues, l'éleva tout enfant dans ses demeures; et quand il eut atteint la glorieuse puberté, tl le retint en lui donnant sa fille pour femme. Et quand le jeune guerrier apprit l'arrivée des Akhaiens, il quitta sa demeure nuptiale et vint avec douze nefs aux poupes re-courbées qu'il laissa à Perkopè. Et il vint à pied jusque dans Ilios. Et ce fut lui qui s'avança contre Agamemnôn. Tous deux s'étant rencontrés, l'Atréide le manqua de sa lance qui se détourna du but. Et Iphidamas frappa au-dessous de la cuirasse, sur le ceinturon et il poussa sa lance avec vigueur, sans la quitter; mais il ne per~a point le ceinturon habilement fait, et la pointe de l'arme, ren-contrant une lame d'argent, se tordit comme du plomb. Et Agamemnôn, qui commandait au loin, rapide comme un lion, saisit la lance, et, l'arrachant, frappa de son épée l'Anténoride au cou, et le tua. Ainsi ce malheureux, en secourant ses concitoyens, s'endormit d'un sommeil d'ai-rain, loin de sa jeune femme dont il n'avait point vu le bonheur. Et il lui avait fait de nombreux présents, lui ayant d'abord donné cent bœufs, et lui ayant promis mille chèvres et brebis. Et voici que l'Atréide Agamemnôn le dépouilla, et rentra dans la foule des Akhaiens, emportant ses belles armes.
Et l'illustre guerrier Koôn, l'aîné des Anténorides, l'a-perçut, et une amère douleur obscurcit ses yeux quand il vit son frère mort. En se cachant, il frappa le divin Aga-memnôn d'un coup de lance au milieu du bras, sous le coude, et la pointe de l'arme brillante traversa le bras. Et le Roi des hommes, Agamemnôn, frissonna; mais, loin d'abandonner le combat, il se rua sur Koôn, armé de sa lance solide. Et celui-ci traînait par les pieds son frère Iphidamas, né du même père, et il appelait les plus braves à son aide. Mais, comme il l'entraînait, l'Atréide le frappa de sa lance d'airain sous son bouclier rond, et il le tua; et il lui coupa la tête sur le corps même d'Iphidamas. Ainsi les deux fils d'Antènôr, sous la main du roi Atréide, ac-complissant leurs destinées, descendirent aux demeures d'Aidès.
Et l'Atréide continua d'enfoncer les lignes des guerriers à coups de lance, d'épée ou de lourdes roches, aussi long--
RHAPSODIE XI
temps que le sang coula, chaud, de sa blessure mais dès que la plaie fut desséchée, que le sang s'arrêta, les douleurs aiguës domptèrent sa force, semblables à ces douleurs amères que les filles de Hèrè, les Eileithyes, envoient comme des traits acerbes à la femme qui enfante. Ainsi les douleurs aiguës domptèrent la force de l'Atréide. II monta sur son char, ordonnant au conducteur des chevaux de les pousser vers les nefs creuses, car il défaillait dans son cœur. Et il dit aux Danaens, criant à haute voix pour être entendu 0 amis, chefs et princes des Argiens, c'est à vous maintenant d'éloigner le combat désastreux des nefs qui traversent la mer, puisque le sage Zeus ne me permet pas de combattre les Troiens pendant toute la durée du jour. Il parla ainsi, et le conducteur du char fouetta les che-vaux aux beaux crins du côté des nefs creuses, et ils cou-raient avec ardeur, le poitrail écumant, soulevant la pous-sière et entraînant leur roi blessé, loin du combat. Et dès que Hektôr s'aperçut de la retraite d'Agamemnôn, il excita à haute voix les Troiens et les Lykiens.
Troiens, Lykiens et Dardaniens, hardis combattants, soyez des hommes) Amis, souvenez-vous de votre courage intrépide. Ce guerrier si brave se retire, et Zeus Kronide veut me donner une grande gloire. Poussez droit vos che-vaux aux durs sabots sur les robustes Danaens, afin de remporter une gloire sans égale.
Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de cha-cun. De même qu'un chasseur excite les chiens aux blanches dents contre un sauvage sanglier ou contre un lion, de même le Pnamide Hektôr, semblable au cruel Arès, excita les magnanimes Troiens contre les Akhaiens. Et lui-même, sûr de son courage, se rua des premiers dans la mêlée, semblable au tourbillon orageux qui tombe sur la haute mer et la bouleverse.
!HAb!L.
tg3 Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tua le Priamide Hektôr, quand Zeus voulut le glorifier? Assaios, d'abord, et Autonoos, et Opitès, et Dolops Kly-tide, et Opheltiôn, et Agélaos, et Aisymnos, Oros et le magnanime Hipponoos. Et il tua chacun de ces princes Danaens. Puis, il tomba sur la multitude, tel que Zéphyros qui agite les nuées, lorsqu'il flagelle les vapeurs tempê-tueuses amassées par les Notos furieux, qu'il déroule les flots énormes, et, de ses souffles épars, disperse l'écume dans les hauteurs de l'air. De même, Hektôr fit tomber une foule de têtes guerrières.
Alors, c'eût été le jour d'un désastre fatal et de maux incurables, et les Argiens, dans leur fuite, eussent succombé auprès des nefs, si Odysseus n'eût exhorté le Tydéide Diomèdès Tydéide, avons-nous oublié notre courage intrépide? Viens auprès de moi, très-cher; car ce nous serait un grand opprobre si Hektôr au casque mouvant s'emparait des nefs.
Et le robuste Diomèdès lui répondit Me voici, certes, prêt à combattre. Mais notre joie sera brève, puisque Zeus qui amasse les nuées veut donner la victoire aux Troiens.
Il parla ainsi, et il renversa Tymbraios de son char, l'ayant frappé de sa lance à la mamelle gauche. Et Odys-seus tua Moliôn, le divin compagnon de Thymbraios. Et ils abandonnèrent les deux guerriers ainsi éloignés du combat, et ils se jetèrent dans la mêlée. Et comme deux sangliers audacieux qui reviennent sur les chiens chasseurs, ils contraignirent les Troiens de reculer, et les Akhaiens, en proie au divin Hektôr, respirèrent un moment. Et les deux Rois prirent un char et deux guerriers très-braves, fils du Perkosien Mérops, habile divinateur, qui avait dé-fendu à ses fils de partir pour la guerre fatale. Mais ils ne
RHAPSÔD!EXt.
lui obéirent pas, et les Kères de la mort les entraînèrent. Et l'illustre Tydéide Diomèdès leur enleva l'âme et la vie, et les dépouilla de leurs belles armes, tandis qu'Odysseus tuait Hippodamos et Hypeirokhos. Alors, le Kroniôn, les regardant du haut de l'Ida, rétablit le combat, afin qu'ils se tuasssent également des deux côtés.
Et le fils de Tydeus blessa de sa lance à la cuisse le héros Agastrophos Paionide. Et les chevaux du Paionide étaient trop éloignés pour l'aider à fuir; et il gémissait dans son âme de ce que le conducteur du char l'eût retenu en arrière, tandis qu'il s'élançait à pied parmi les combat-tants, jusqu'à ce qu'il eût perdu la douce vie. Mais Hektôr, l'ayant vu aux premières lignes, se rua en poussant de grands cris, suivi des phalanges Troiennes. Et le hardi Diomèdès, à cette vue, frissonna et dit à Odysseus debout près de lui C'est sur nous que le furieux Hektôr roule ce tour-billon sinistre; mais restons inébranlables, et nous re-pousserons son attaque.
II parla ainsi, et il lança sa longue pique qui ne se dé-tourna pas du but, car le coup atteignit la tête du Pria-mide, au sommet du casque. La pointe d'airain ne pénétra point et fut repoussée, et le triple airain du casque que Phoibos Apollôn avait donné au Priamide le garantit; mais il recula aussitôt, rentra dans la foule, et, tombant sur ses genoux, appuya contre terre sa main robuste, et la noire nuit couvrit ses yeux.
Et, pendant que Diomèdès, suivant de près le vol impé-tueux de sa lance, la relevait à l'endroit où elle était tombée, Hektôr, ranimé, monta sur son char, se perdit dans la foule et évita la noire mort. Et le robuste Diomèdès, le menaçant de sa lance, lui cria 0 chien tu as de nouveau évité la mort qui a passé près de toi. Phoibos Apollôn t'a sauvé encore une fois, lui que tu supplies toujours au milieu du choc des lances. Mais, certes, je te tuerai si je te retrouve et qu'un des Dieux me vienne en aide. Maintenant, je vais attaquer tous ceux que je pourrai saisir.
Et, parlant ainsi, il tua l'illustre Paionide. Mais Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, appuyé contre la colonne du tombeau de l'antique guer-rier Dardanide Ilos, tendit son arc contre le Tydéide Dio-mèdès, prince des peuples. Et, comme celui-ci arrachait la cuirasse brillante, le bouclier et le casque épais du ro-buste Agastrophos, Alexandros tendit l'arc de corne et perça d'une flèche certaine le pied droit de Diomèdès; et, à travers le pied, la flèche s'enfonça en terre. Et Alexan-dros, riant aux éclats, sortit de son abri, et dit en se van-tant Te voilà blessé ma flèche n'a pas été vaine. Plût aux Dieux qu'elle se fût enfoncée dans ton ventre et que je t'eusse tué 1 Les Troiens, qui te redoutent, comme des chèvres en face d'un lion, respireraient plus à l'aise. Et l'intrépide et robuste Diomèdès lui répondit Misérable archer, aussi vain de tes cheveux que de ton arc, séducteur de vierges 1 si tu combattais face à face contre moi, tes flèches te seraient d'un vain secours. Voici que tu te glorifies pour m'avoir percé le pied 1 Je m'en soucie autant que si une femme ou un enfant m'avait at-teint par imprudence. Le trait d'un lâche est aussi vil que lui. Mais celui que je touche seulement de ma lance ex-pire aussitôt. Sa femme se déchire les joues, ses enfants sont orphelins, et il rougit la terre de son sang, et il se corrompt, et il y a autour de lui plus d'oiseaux carnassiers que de femmes en pleurs.
Il parla ainsi, et l'illustre Odysseus se plaça devant lui; et, se baissant, il arracha la flèche de son pied mais aus-sitôt il ressentit dans tout le corps une amère douleur. Et,
RHAPSODIE XI. SOI le cœur défaillant, il monta sur son char, ordonnant au conducteur de le ramener aux nefs creuses.
Et l'illustre Odysseus, resté seul, car tous les Argiens s'étaient enfuis, gémit et se dit dans son cœur magnanime Hëlas! que vais-je devenir? Ce serait une grande honte que de reculer devant cette multitude; mais ne se-rait-il pas plus cruel de mourir seul ici, puisque le Kro-niôn a mis tous les Danaens en fuite? Mais pourquoi déli-bérer dans mon cœur? Je sais que les lâches seuls recu-lent dans la mêlée. Le brave, au contraire, combat de pied ferme, soit qu'il frappe, soit qu'il soit frappé. Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son cœur, les phalanges des Troiens porteurs de boucliers sur-vinrent et enfermèrent de tous côtés leur fléau. De même que les chiens vigoureux et les jeunes chasseurs entourent un sanglier, dans l'épaisseur d'un bois, et que celui-ci leur fait tête en aiguisant ses blanches défenses dans ses mâ-choires torses, et que tous l'environnent malgré ses dé-fenses furieuses et son aspect horrible; de même, les Troiens se pressaient autour d'Odysseus cher à Zeus. Mais le Laertiade blessa d'abord l'irréprochable Deiopis à l'é-paule, de sa lance aiguë; et il tua Thoôn et Ennomos. Et comme Khersidamas sautait de son char, il le perça sous le bouclier, au nombril; et le Troien roula dans la pous-sière, saisissant la terre à pleines mains. Et le Laertiade les abandonna, et il blessa de sa lance Kharops Hippaside, frère de l'illustre Sôkos. Et Sôkos, semblable à un Dieu, accourant au secours de son frère, s'approcha et lui dit 0 Odysseus, insatiable de ruses et de travaux, au-jourd'hui tu triompheras des deux Hippasides, et, les ayant tués, tu enlèveras leurs armes, ou, frappé de ma lance, tu perdras la vie.
Ayant ainsi parlé, il frappa le bouclier arrondi, et la lance solide perça le bouclier étincelant, et, à travers la
IL TA D Et.
cuirasse habilement travaillée, déchira la peau au-dessus des poumons; mais Athènè ne permit pas qu'elle pénétrât jus-qu'aux entrailles. Et Odysseus, sentant que le coup n'était pas mortel, recula et dit à Sôkos Malheureux! voici que la mort accablante va te saisir. Tu me contrains de ne plus combattre les Troiens, mais je t'apporte aujourd'hui la noire mort; et, dompté par ma lance, tu vas me combler de gloire et rendre ton âme à Aidès aux beaux chevaux.
Il parla ainsi, et, comme Sôkos fuyait, il le frappa de sa lance dans le dos, entre les épaules, et lui traversa la poi-trine. II tomba avec bruit, et le divin Odysseus s'écria en se glorifiant 0 Sôkos, fils de l'habile cavalier Hippasos, la mort t'a devancé et tu n'as pu lui échapper. Ah malheureux ton père et ta mère vénérable ne fermeront point tes yeux, et les seuls oiseaux carnassiers agiteront autour de toi leurs lourdes ailes. Mais quand je serai mort, les divins Akhaiens célébreront mes funérailles.
Ayant ainsi parlé, il arracha de son bouclier et de son corps la lance solide du brave Sôkos, et aussitôt son sang jaillit de la plaie, et son cœur se troubla. Et les magna-nimes Troiens, voyant le sang d'Odysseus, se ruèrent en foule sur lui; et il reculait, en appelant ses compagnons. Et il cria trois fois aussi haut que le peut un homme, et le brave Ménélaos l'entendit trois fois et dit aussitôt au Téla-mônien Aias Divin Aias Télamônien, prince des peuples, j'entends la voix du patient Odysseus, semblable à celle d'un homme que les Troiens auraient enveloppé dans la mêlée. Allons à travers la foule. Il faut le secourir. Je crains qu'il ait été abandonné au milieu des Troiens, et que, malgré son cou-rage, il périsse, laissant d'amers regrets aux Danaens. Ayant ainsi parlé, il s'ëtanca, et le divin Aias le suivit,
RHAPSODIE Xt.
et ils trouvèrent Odysseus au milieu des Troiens qui l'en-veloppaient.
Ainsi des loups affamés, sur les montagnes, hurlent au-tour d'un vieux cerf qu'un chasseur a blessé d'une flèche. !I a fui, tant que son sang a été tiède et que ses genoux ont pu se mouvoir mais dès qu'il est tombé sous le coup de la flèche rapide, les loups carnassiers le déchirent sur les montagnes, au fond des bois. Et voici qu'un lion survient qui enlève la proie, tandis que les loups s'enfuient épou-vantés. Ainsi les robustes Troiens se pressaient autour du subtil et prudent Odysseus qui, se ruant à coups de lance, éloignait sa dernière heure. Et Aias, portant un bouclier semblable à une tour, parut à son côté, et les Troiens pri-rent la fuite ça et là. Et le brave Ménélaos, saisissant Odysseus par la main, le retira de la mêlée, tandis qu'un serviteur faisait approcher le char.
Et Aias, bondissant au milieu des Troiens, tua Dory-klos, bâtard de Priamos, et Pandokos, et Lysandros, et Pyrasos, et Pylartès. De même qu'un fleuve, gonflé par les pluies de Zeus, descend, comme un torrent, des montagnes dans la plaine, emportant un grand nombre de chênes dé-racinés et de pins, et roule ses limons dans la mer; de même l'illustre Aias, se ruant dans la mêlée, tuait les hommes et les chevaux.
Hektôr ignorait ceci, car il combattait vers la gauche, sur les rives du fleuve Skamandros, là où les têtes des hommes tombaient en plus grand nombre, et où de gran-des clameurs s'élevaient autour du cavalier Nestôr et du brave Idoméneus. Hektôr les assiégeait de sa lance et de ses chevaux, et rompait les phalanges des guerriers; mais les divins Akhaiens n'eussent point reculé, si Alexandros, l'époux de la belle Hélénè, n'eût blessé à l'épaule droite, d'une flèche à trois pointes, le brave Makhaôn, prince des 20~.
peuples. Alors les vigoureux Akhaiens craignirent, s'ils re-culaient, d'exposer la vie de ce guerrier.
Et, aussitôt, Idoméneus dit au divin Nestôr 0 Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, hâte-toi, monte sur ton char avec Makhaôn, et pousse vers les nefs tes chevaux aux sabots massifs. Un médecin vaut plusieurs hommes, car il sait extraire les flèches et répandre les doux baumes dans les blessures.
II parla ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit. Et il monta sur son char avec Makhaôn, fils de l'irrépro-chable médecin Askièpios. Et il flagellait les chevaux, et ceux-ci volaient ardemment vers les nefs creuses. Cependant Kébrionès, assis auprès de Hektôr sur le même char, vit au loin le trouble des Troiens et dit au Priamide Hektôr, tandis que nous combattons ici les Danaens, à l'extrémité de la mêlée, les autres Troiens fuient pêle-mêle avec leurs chars. C'est le Télamônien Aias qui les a rompus. Je le reconnais bien, car il porte un vaste bou-clier sur ses épaules. C'est pourquoi il nous faut pousser nos chevaux et notre char de ce côté, là où les cavaliers et les piétons s'entre-tuent et où s'élève une immense cla-meur.
Il parla ainsi et frappa du fouet éclatant les chevaux aux belles crinières et, sous le fouet, ceux-ci entraînèrent ra-pidement le char entre les Troiens et les Akhaiens, écra-sant les cadavres et les armes. Et les jantes et les moyeux des roues étaient aspergés du sang qui jaillissait sous les sabots des chevaux. Et le Priamide, plein du désir de péné-trer dans la mêlée et de rompre les phalanges, apportait le trouble et la mort aux Danaens, et il assiégeait leurs !ignes ébranlées, en les attaquant à coups de lance, d'épée et de lourdes roches. Mais il évitait d'attaquer le Télamô-nien Aias.
RHAPSÔDtEXÏ.
Alors le Père Zeus saisit Aias d'une crainte soudaine. Et celui-ci, étonné, s'arrêta. Et, rejetant sur son dos son bou-clier aux sept peaux de bœuf, il recula, regardant toujours la foule. Semblable à une bête fauve, il reculait pas à pas, faisant face à l'ennemi. Comme un lion fauve que les chiens et les pâtres chassent loin de l'étable des bœufs, car ils veillaient avec vigilance, sans qu'il ait pu savourer les chairs grasses dont il était avide, bien qu'il se soit préci-pité avec fureur, et qui, accablé sous les torches et les traits que lui lancent des mains audacieuses, s'éloigne, au matin, plein de tristesse et frémissant de rage; de même Aias reculait, le cœur troublé, devant les Troiens, crai-gnant pour les nefs des Akhaiens.
De même un âne têtu entre dans un champ, malgré les efforts des enfants qui brisent leurs bâtons sur son dos. Il continue à paître la moisson, sans se soucier des faibles coups qui l'atteignent, et se retire à grand'peine quand il est rassasié. Ainsi les magnanimes Troiens et leurs alliés frappaient de leurs lances Aias, le grand fils de Télamôn. Ils frappaient son bouclier, et le poursuivaient; mais Aias, reprenant parfois ses forces impétueuses, se retournait et repoussait les phalanges des cavaliers Troiens; puis, il re-culait de nouveau, les empêchant ainsi de se précipiter tous à la fois vers les nefs rapides. Or, il combattait seul dans l'intervalle qui séparait les Troiens et les Akhaiens. Et les traits hérissaient son grand bouclier, ou s'enfon-carent en terre sans se rassasier de sa chair blanche dont ils étaient avides.
Et l'illustre fils d'Evaimôn, Eurypylos, l'aperçut ainsi assiégé d'un nuage de traits. Et il accourut à ses côtés, et il lança sa pique éclatante. Et il perça le Phausiade Api-saôn, prince des peuples, dans le foie, sous le diaphragme, et il le tua. Et Eurypylos, s'élançant, lui arracha ses armes. Mais lorsque le divin Alexandros le vit emportant
ILIADL les armes d'Apisaôn, il tendit son arc contre lui et il le perça d'une flèche à la cuisse droite. Le roseau se brisa, la cuisse s'engourdit, et l'Evaimônide, rentrant dans la foule de ses compagnons, afin d'éviter la mort, cria d'une voix haute afin d'être entendu des Danaens
0 amis, chefs et princes des Argiens, arrêtez et re-tournez-vous. Éloignez la dernière heure d'Aïas qui est accablé de traits, et qui, je pense, ne sortira pas vivant de la mêlée terrible. Serrez-vous donc autour d'Aias, le grand fils de Télamôn 1
Eurypylos, blessé, parla ainsi mais ses compagnons se pressèrent autour de lui, le bouclier incliné et la lance en arrêt. Et Aias, les ayant rejoints, fit avec eux face à l'en-nemi. Et ils combattirent de nouveau, tels que des flammes ardentes.
Mais les cavales du Nèlèide emportaient loin du combat, et couvertes d'écume, Nestôr, et Makhaôn, prince des peu-ples. Et le divin Akhilleus aux pieds rapides les reconnut. Et, debout sur la poupe de sa vaste nef, il regardait le rude combat et la défaite lamentable. Et il appela son compagnon Patroklos. Celui-ci l'entendit et sortit de ses tentes, semblable à Arès. Et ce fut l'origine de son mal-heur. Et le brave fils de Ménoitios dit le premier Pourquoi m'appelles-tu, Akhiileus? Que veux-tu de moi?
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit Divin Ménoitiade, très-cher à mon âme, j'espère maintenant que les Akhaiens ne tarderont pas à tomber suppliants à mes genoux, car une intolérable nécessité les assiège. Va donc, Patroklos cher à Zeus, et demande à Nestôr quel est le guerrier blessé qu'il ramène du combat. H ressemble à l'AskIèpiade Makhaôn, mais je n'ai point vu son visage, et les chevaux l'ont emporté rapidement.
RHAPSÔDtE XI.
*07 Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son cher compagnon, et il s'élança vers les tentes et les nefs des Akhaiens. Et quand Nestôr et Makhaôn furent arrivés aux tentes du Nèlèide, ils sautèrent du char sur la terre nourricière. Et le serviteur du vieillard, Eurymèdôn, détela tes chevaux. Et les deux Rois, ayant séché leur sueur au vent de la mer, entrèrent sous la tente et prirent des sièges, et Hékamèdè aux beaux cheveux leur prépara à boire. Et Nestôr l'avait amenée de Ténédos qu'Akhilleus venait de détruire; et c'était la fille du magnanime Arsinoos, et les Akhaiens l'avaient donnée au Nèlèide parce qu'il les surpassait tous par sa prudence.
Elle posa devant eux une belle table aux pieds de métal azuré, et, sur cette table, un bassin d'airain poli avec des oignons pour exciter à boire, et du miel vierge et de la fa-rine sacrée; puis, une très-belle coupe enrichie de clous d'or, que le vieillard avait apportée de ses demeures. Et cette coupe avait quatre anses et deux fonds, et, sur chaque anse, deux colombes d'or semblaient manger. Tout autre l'eût soulevée avec peine quand elle était remplie, mais le vieux Nestôr la soulevait facilement.
Et la jeune femme, semblable aux Déesses, prépara une boisson de vin de Pramneios, et sur ce vin elle râpa, avec de l'airain, du fromage de chèvre, qu'elle aspergea de blan-che farine. Et, après ces préparatifs, elle invita les deux Rois à boire; et ceux-ci, ayant bu et étanché la soif brû-lante, charmèrent leur repos en parlant tour à tour.
Et le divin Patroklos parut alors à l'entrée de la tente. Et le vieillard, l'ayant aperçu, se leva de son siège éclatant, le prit par la main et voulut le faire asseoir; mais Patroklos recula et lui dit
Je ne puis me reposer, divin vieillard, et tu ne me persuaderas pas. Il est terrible et irritable celui qui m'en-voie te demander quel est le guerrier blessé que tu as ra-mené. Mais je le vois et je reconnais Makhaôn, prince des peuples. Maintenant je retournerai vers Akhilleus pour lui donner cette nouvelle, car tu sais, divin vieillard, combien il est impatient et prompt à accuser, même un innocent.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit Pourquoi Akhilleus a-t-il ainsi pitié des fils des Ak-haiens que les traits ont percés? Ignore-t-il donc le deuil qui enveloppe l'armée? Déjà les plus braves gisent sur leurs nefs, frappés ou blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus illustre par sa lance, et Agamemnôn. Une flèche a percé la cuisse d'Eurypylos, et c'est aussi une flèche qui a frappé Makhaôn que je viens de ra-mener du combat. Mais le brave Akhilleus n'a ni souci ni pitié des Danaens. Attend-il que les nefs rapides soient en proie aux flammes, malgré les Argiens, et que ceux-ci périssent jusqu'au dernier? Je n'ai plus la force qui animait autrefois mes membres agiles. Plût aux Dieux que je fusse florissant de jeunesse et de vigueur, comme au temps où une dissension s'éleva entre nous et les Elidiens, à cause d'un enlèvement de bœufs, quand je tuai le robuste Hypei-rokhide Itymoneus qui habitait Elis, et dont j'enlevais les bœufs par représailles. Et il les défendait, mais je le frappai d'un coup de lance, aux premiers rangs, et il tomba. Et ses tribus sauvages s'enfuirent en tumulte, et nous enlevâmes un grand butin cinquante troupeaux de bœufs, autant de brebis, autant de porcs et autant de chè-vres, cent cinquante cavales baies et leurs nombreux pou-lains. Et nous les conduisîmes, pendant la nuit, dans Pylos, la ville de Nèleus. Et Nèleus se réjouit dans son cœur, parce que j'avais fait toutes ces choses, ayant combattu pour la première fois. Et, au lever du jour, les hérauts convoquèrent ceux dont les troupeaux avaient été emmenés dans la fertile Elis et les chefs Pyliens, s'étant réunis, partagèrent le butin. Mais alors les Epéiens nous oppri--
tOO maient, car nous étions peu nombreux et nous avions beaucoup souffert dans Pylos, depuis que Hèraklès nous avait accablés, il y avait quelques années, en tuant les pre-miers de la Ville. Et nous étions douze fils irréprochables de Nèleus, et j'étais resté le dernier, car tous les autres avaient péri; et c'est pourquoi les orgueilleux Epéiens cui-rassés nous accablaient d'injustes outrages. Le vieillard Nèleus reçut en partage un troupeau de bœufs et un trou-peau de brebis, trois cents têtes de bétail et leurs bergers, car la divine Elis lui avait beaucoup enlevé de richesses. Le Roi des hommes, Augéias, avait retenu quatre de ses chevaux, avec leurs chars, qui se rendaient aux Jeux, et il n'avait renvoyé que le conducteur plein de tristesse de cette perte. Et le vieux Nèleus en fut très-irrité et c'est pourquoi il reçut une grande part du butin mais il distri-bua le reste au peuple par portions égales. Et comme nous partagions le butin, en faisant des sacrifices, les Epéiens survinrent, le troisième jour, en grand nombre, avec leurs chevaux aux sabots massifs, et les deux Molionides, jeunes encore, et inhabiles malgré leur force et leur courage. Or, Thryôessa s'élevait sur une hauteur, non loin de l'Alphéos, aux confins de la sablonneuse Pylos. Et l'ennemi l'assié-geait, désirant la détruire. Mais, comme ils traversaient les plaines, Athènè, pendant la nuit, descendit vers nous du haut de l'Olympos pour nous appeler aux armes et elle rassembla aisément les peuples dans Pylos. Et tous étaient pleins d'ardeur. Nèleus me défendit de m'armer, et il ca-cha mes chevaux, car il pensait que je n'étais pas assez fort pour combattre. Mais je partis à pied, et je m'illustrai au milieu des cavaliers, parce que Athènè me guidait au com-bat. Et tous, cavaliers et piétons Pyliens, nous attendîmes la divine Eôs auprès d'Arènè, là où le fleuve Minyéios tombe dans la mer. Vers midi, arrivés sur les bords sacrés de l'Alphéos, nous fîmes de grands sacrifices au puissant
'4 Zeus, oftrant aussi un taureau à l'Alphéos, un autre taureau à Poseidaôn, et une génisse indomptée à Athènè aux yeux clairs. Puis, chacun de nous, ayant pris son repas dans les rangs, se coucha avec ses armes sur les rives du fleuve. Cependant les magnanimes Epéiens assiégeaient la Ville, désirant la détruire; et voici que les durs travaux d'Arès leur apparurent. Quand Hélios resplendit sur la terre, nous courûmes au combat, en suppliant Zeus et Athenè. Et dès que les Pyliens et les Epéiens se furent attaqués, le pre-mier je tuai un guerrier et je me saisis de ses chevaux aux sabots massifs. Et c'était le brave Moulios, gendre d'Au-géias, car il avait épousé sa fille, la blonde Agamèdè, qui connaissait toutes les plantes médicinales qui poussent sur la vaste terre. Et je le perçai de ma lance d'airain, comme il s'élançait, et il tomba dans la poussière; et je sautai sur son char, et Je combattis aux premiers rangs; et les magnanimes Epéiens s'enfuirent épouvantés, quand ils virent tomber ce guerrier, chef des cavaliers, le plus brave d'entre eux. Et je me jetai sur eux, semblable à une noire tempête. Je m'emparai de cinquante chars, et je tuai de ma lance deux guerriers sur chaque char. Sans doute j'eusse tué aussi les deux jeunes Aktorides, si leur aïeul Poseidaôn qui commande au loin ne les eût enlevés de la mêlée, en les enveloppant d'une nuée épaisse. Alors Zeus accorda aux Pyliens une grande victoire. Nous poursuivîmes au loin l'ennemi à travers la plaine, tuant les hommes et enlevant de belles armes, et poussant nos chevaux jusqu'à Boupra-sios féconde en fruits, jusqu'à la pierreuse Olènè et Alèsios qu'on nomme maintenant Kolônè. Et Athènè rappela l'ar-mée, et je tuai encore un guerrier; et les Akhaiens, quittant Bouprasios, ramenèrent leurs chevaux rapides vers Pylos. Et tous rendaient grâces parmi les dieux à Zeus, et parmi les guerriers à Nestôr. Tel je fus au milieu des braves; mais Akhilleus n'use de sa force que pour lui seul, et je
RHAPSODIE Xt. ttt pense qu'il ressentira un jour d'amers regrets, quand toute l'armée Akhaienne aura péri. 0 ami, Ménoitios t'adressa de sages paroles quand, loin de la Phthiè, il t'envoya vers Agamemnôn. Nous étions là, le divin Odysseus et moi, et nous entendîmes facilement ce qu'il te dit dans ses demeures. Et nous étions venus vers les riches demeures de Pèleus, parcourant l'Akhaiè fertile, afin de rassembler les guerriers. Nous y trouvâmes le héros Ménoitios, et toi, et Akhilleus. Et le vieux cavalier Pèleus brûlait, dans ses cours intérieures, les cuisses grasses d'un bœuf en l'hon-neur de Zeus qui se réjouit de la foudre. Et il tenait une coupe d'or, et il répandait des libations de vin noir sur les feux sacrés, et vous prépariez les chairs du bœuf. Nous rest.ons debout sous le vestibule; mais Akhilleus, surpris, se leva, nous conduisit par la main, nous fit asseoir et posa devant nous la nourriture hospitalière qu'il est d'usage d'offrir aux étrangers. Et, après nous être rassasiés de boire et de manger, je commençai à parler, vous exhortant à nous suivre. Et vous y consentîtes volontiers, et les deux vieillards vous adressèrent de sages paroles. D'abord, le vieux Pèleus recommanda à Akhilleus de surpasser tous les autres guerriers en courage; puis le fils d'Aktôr, Ménoitios, te dit Mon fils, Akhilleus t'est supérieur par la naissance, mais tu es plus âgé que lui. Ses forces sont plus grandes que les tiennes, mais parle-lui avec sagesse, avertis-le, guide-le, et il obéira aux excellents conseils. Le vieillard te donna ces instructions, mais tu les as oubliées. Parle donc au brave Akhilleus; peut-être écou-tera-t-il tes paroles. Qui sait si, grâces à un Dieu, tu ne toucheras point son cœur? Le conseil d'un ami est bon à suivre. Mais si, dans son esprit, il redoute quelque oracle ou un avertissement que lui a donné sa mère vénérable de la part de Zeus, qu'il t'envoie combattre au moins, et que l'armée des Myrmidones te suive; et peut-être sauveras-tu les Danaens. S'il te confiait ses belles armes, peut-être les Troiens te prendraient-ils pour lui, et, s'enfuyant, laisse-raient-ils respirer les fils accablés des Akhaiens; et le repos est de courte durée à la guerre. Or, des troupes fraîches repousseraient aisément vers la Ville, loin des nefs et des tentes, des hommes fatigués par le combat.
H parla ainsi, et il remua le cœur de Patroklos, et celui-ci se hâta de retourner vers les nefs de l'Aiakide Akhilleus. Mais, lorsque, dans sa course, il fut arrivé aux nefs du divin Odysseus, là où était l'agora et le lieu de jus-tice, et où l'on dressait les autels des Dieux, il rencontra le magnanime Evaimonide Eurypylos qui revenait du combat, boitant et la cuisse percée d'une flèche. Et la sueur tombait de sa tête et de ses épaules, et un sang noir sortait de sa profonde blessure mais son cœur était tou-jours ferme. Et, en le voyant, le robuste fils de Ménoitios fut saisi de compassion, et il lui dit ces paroles ailées Ah malheureux chefs et princes des Danaens, serez-vous donc, loin de vos amis, loin de la terre natale, la pâture des chiens qui se rassasieront de votre graisse blanche dans Ilios? Mais dis-moi, divin héros Eurypylos, les Akhaiens soutiendront-ils l'effort du cruel Hektôr, ou péri-ront-ils sous sa lance?
Et le sage Eurypylos lui répondit Divin Patroklos, il n'y a plus de salut pour les Akhaiens, et ils périront devant les nefs noires. Les plus robustes et les plus braves gisent dans leurs nefs, frappés ou blessés par les mains des Troiens dont les forces augmen-tent toujours. Mais sauve-moi en me ramenant dans ma nef noire. Arrache cette flèche de ma cuisse, baigne d'une eau tiède la plaie et le sang qui en coule, et verse dans ma blessure ces doux et excellents baumes que tu tiens d'Akhil-leus qui les a reçus de Kheirôn, le plus juste des Centaures.
RHAPSODtE Xt.
2~ Des deux médecins, Podalirios et Makhaôn, l'un, Je pense, est dans sa tente, blessé lui-même et manquant de méde-cins, et l'autre soutient dans la plaine le dur combat contre les Troiens.
Et le robuste fils de Ménoitios lui répondit Héros Eurypylos, comment finiront ces choses, et que ferons-nous? Je vais répéter à Akhilleus les paroles du cavalier Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens; mais, cependant, je ne t'abandonnerai pas dans ta détresse. II parla ainsi, et, le soutenant contre sa poitrine, il con-duisit le prince des peuples jusque dans sa tente. Et le ser-viteur d'Eurypylos, en le voyant, prépara un lit de peaux de bœuf; et le héros s'y coucha; et le Ménoitiade, à l'aide d'un couteau, retira de la cuisse le trait acerbe et aigu, lava le sang noir avec de l'eau tiède, et, de ses mains, exprima dans la plaie le suc d'une racine amère qui adou-cissait et calmait. Et toutes les douleurs du héros dispa-rurent, et la blessure se ferma, et le sang cessa de couler.
RHAPSODIE XII
insi le robuste fils de Ménoitios prenait soin
d'Eurypylos dans ses tentes. Et les Argiens
et les Troiens combattaient avec fureur, et le
fossé et la vaste muraille ne devaient pas long-temps protéger les Danaens. Quand ils l'avaient élevée pour sauvegarder les nefs rapides et le nombreux butin, ils n'avaient point offert de riches hécatombes aux Dieux, et cette muraille, ayant été construite malgré les Dieux, ne devait pas être de longue durée.
Tant que Hektôr fut vivant, et que le Pèléide garda sa colère, et que la ville du roi Priamos fut épargnée, le grand mur des Akhaiens subsista; mais, après que les plus illustres des Troiens furent morts, et que, parmi les Ar-giens, les uns eurent péri et les autres survécu, et que la ville de Priamos eut été renversée dans la dixième année, les Argiens s'en retournèrent dans leur chère patrie. Alors, Poseidaôn et Apollôn se décidèrent à détruire
RHAPSODIE X!t.
cette muraille, en réunissant la violence des fleuves qui coulent à la mer des sommets de l'Ida Le Rhèsos, le Heptaporos, le Karèsos, le Rhodios, le Grènikos, l'Ai-sèpos, le divin Skamandros et le Simoïs, où tant de casques et de boucliers roulèrent dans la poussière avec la foule des guerriers demi-Dieux. Et Phoibos Apollôn les réunit tous, et, pendant neuf jours, dirigea leurs courants contre cette muraille. Et Zeus pleuvait continuellement, afin que les débris fussent submergés plus tôt par la mer. Et Posei-daôn lui-même, le trident en main, fit s'écrouler, sous l'ef-fort des eaux, les poutres et les pierres et les fondements que les Akhaiens avaient péniblement construits. Et il mit la muraille au niveau du rapide Hellespontos; et, sur ces débris, les sables s'étant amoncelés comme auparavant sur le vaste rivage, le Dieu fit retourner les fleuves dans les lits où ils avaient coutume de rouler leurs belles eaux. Ainsi, dans l'avenir, devaient faire Poseidaôn et Apollôn; mais, aujourd'hui, autour du mur solide, éclataient les cla-meurs de la guerre et le combat; et les poutres des tours criaient sous les coups; et les Argiens, sous le fouet de Zeus, étaient acculés contre les nefs creuses, redoutant le robuste Hektôr, maître de la fuite. Et celui-ci combattait toujours, semblable à un tourbillon.
De même, quand un sanglier ou un lion, fier de sa vigueur, se retourne contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci, se serrant, s'arrêtent en face et lui dardent un grand nombre de traits; mais son cœur orgueilleux ne tremble ni ne s'épouvante, et son audace cause sa perte. 11 tente souvent d'enfoncer les lignes des chasseurs, et là où il se rue, elles cèdent toujours. Ainsi, se ruant dans la mêlée, Hektôr exhortait ses compagnons à franchir le fossé; mais ses chevaux rapides n'osaient eux-mêmes avancer, et, en hen-nissant, ils s'arrêtaient sur le bord, car le fossé creux les enrayait, ne pouvant être franchi ou traversé facilement. n6 Des deux côtés se dressaient de hauts talus hérissés de pals aigus plantés par les fils des Akhaiens, épais, solides et tournés contre les guerriers ennemis. Des chevaux traî-nant un char léger n'auraient pu y pénétrer aisément; mais les hommes de pied désiraient tenter l'escalade. Et alors Polydamas s'approcha du brave Hektôr et lui dit Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des Alliés, nous poussons imprudemment à travers ce fossé nos chevaux rapides, car le passage en est difficile. Des pals aigus s'y dressent en effet, et derrière eux monte le mur des Akhaiens. On ne peut ici ni combattre sur les chars, ni en descendre. La voie est étroite, et je pense que nous y péri-rons. Puisse Zeus qui tonne dans les hauteurs accabler les Argiens de mille maux et venir en aide aux Troiens aussi sûrement que je voudrais voir à l'instant ceux-là périr tous, sans gloire, loin d'Argos. Mais, s'ils reviennent sur nous et nous repoussent des nefs, nous serons précipités dans le fossé creux; et je ne pense pas qu'un seul d'entre nous, dans sa fuite, puisse regagner la Ville. Écoutez donc et obéissez à mes paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au bord de ce fossé, et nous, à pied, couverts de nos armes, nous suivrons tous Hektôr, et les Akhaiens ne résisteront pas, si, en effet, leur ruine est proche.
Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil plut à Hektôr, et, aussitôt, il sauta de son char avec ses armes; et, comme le divin Hektôr, les autres Troiens sautèrent aussi de leurs chars, et ils ordonnèrent aux conducteurs de ranger les chevaux sur le bord du fossé; et, se divisant en cinq corps, ils suivirent leurs chefs.
Avec Hektôr et l'irréprochable Polydamas marchaient les plus nombreux et les plus braves, ceux qui désiraient avec le plus d'ardeur enfoncer la muraille; et leur troi-sième chef était Kébrionès, car Hektôr avait laissé à la garde du char un moins brave guerrier. Et le deuxième
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corps était commandé par Alkathoos, Pâris et Agènôr. Et le troisième corps obéissait Hélénos et au divin Dèipho-bos, deux fils de Priamos, et au héros Asios Hyrtakide que ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amené d'Arisba et des bords du Sellèis. Et le chef du quatrième corps était le noble fils d'Ankhisès, Ainéias; et avec lui commandaient les deux Anténorides, Arkélokhos et Aka-mas, habiles au combat. Et Sarpèdôn, avec Glaukos et le magnanime Astéropaios, commandait les illustres Alliés. Et ces guerriers étaient les plus courageux après Hektôr, car il les surpassait tous.
Et s'étant couverts de leurs boucliers de cuir, ils allèrent droit aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci pussent ré-sister, et certains d'envahir les nefs noires. Ainsi les Troiens et leurs alliés venus de loin obéissaient au sage conseil de l'irréprochable Polydamas; mais le Hyrtakide Asios, prince des hommes, ne voulut point abandonner ses chevaux et leur conducteur, et il s'élança avec eux vers les nefs rapides. Insensé! Il ne devait point, ayant évité la noire Kèr, fier de ses chevaux et de son char, revenir des nefs vers la haute Ilios; et déjà la triste Moire l'envelop-pait de la lance de l'illustre Deukalide Idoméneus. Et il se rua sur la gauche des nefs, à l'endroit où les Akhaiens ramenaient dans le camp leurs chevaux et leurs chars. Il trouva les portes ouvertes, car ni les battants, ni les barrières n'étaient fermés, afin que les guerriers, dans leur fuite, pussent regagner les nefs. Plein d'orgueil, il poussa ses chevaux de ce côté, et ses compagnons le sui-vaient avec de perçantes clameurs, ne pensant pas que les Akhaiens pussent résister, et certains d'envahir les nefs noires.
Les insensés! Ils rencontrèrent devant les portes deux braves guerriers, fils magnanimes des belliqueux Lapithes. Et l'un était le robuste Polypoitès, fils de Peirithoos, et l'autre, Léonteus, semblable au tueur Arès. Et tous deux. devant les hautes portes, ils se tenaient comme deus chênes, sur les montagnes, bravant les tempêtes et la pluie, affermis par leurs larges racines. Ainsi, certains de leurs forces et de leur courage, ils attendaient le choc du grand Asios et ne reculaient point.
Et, droit au mur bien construit, avec de grandes cla-meurs, se ruaient, le bouclier sur la tête, le prince Asios, Iamènès, Orestès, Adamas Asiade, Thoôn et Oinomaos. Et, par leurs cris, les deux Lapithes exhortaient les Akhaiens à venir défendre les nefs. Mais, voyant les Troiens escalader la muraille, les Danaens pleins de terreur pous-saient de grands cris. Alors, les deux Lapithes, se jetant devant les portes, combattirent tels que deux sangliers sau-vages qui, sur les montagnes, forcés par les chasseurs et les chiens, se retournent impétueusement et brisent les arbustes dont ils arrachent les racines. Et ils grincent des dents jusqu'à ce qu'un trait leur ait arraché la vie. Ainsi l'airain éclatant résonnait sur la poitrine des deux guerriers frappés par les traits; et ils combattaient courageusement, confiants dans leurs forces et dans leurs compagnons.
Et ceux-ci lançaient des pierres du haut des tours bien construites, pour se défendre, eux, leurs tentes et leurs nefs rapides. Et de même que la lourde neige, que la vio-lence du vent qui agite les nuées noires verse, épaisse, sur la terre nourricière, de même les traits pleuvaient des mains des Akhaiens et des Troiens. Et les casques et les boucliers bombés sonnaient, heurtés par les pierres. Alors, gémissant et se frappant les cuisses, Asios Hyrtakide parla ainsi, indigné Père Zeus certes, tu n'aimes qu'à mentir, car je ne pensais pas que les héros Akhaiens pussent soutenir notre vigueur et nos mains inévitables. Voici que, pareils aux
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"9 guêpes au corsage mobile, ou aux abeilles qui bâtissent leurs ruches dans un sentier ardu, et qui n'abandonnent point leurs demeures creuses, mais défendent leur jeune famille contre les chasseurs, voici que ces deux guerriers, seuls devant les portes, ne reculent point, attendant d'être morts ou vainqueurs.
Il parla ainsi, mais il ne fléchit point l'âme de Zeus qui, dans son cœur, voulait glorifier Hektôr.
Et d'autres aussi combattaient autour des portes; mais, à qui n'est point dieu, il est difficile de tout raconter. Et çà et là, autour du mur, roulait un feu dévorant de pierres. Et les Argiens, en gémissant de cette nécessité, combat-taient pour leurs nefs. Et tous les Dieux étaient tristes, qui soutenaient les Danaens dans les batailles.
Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoitès, frappa Damasos de sa lance, sur le casque d'airain; mais le casque ne résista point, et la pointe d'airain, rompant l'os, écrasa là cervelle, et l'homme furieux fut dompté. Et Polypoitès tua ensuite Pylôn et Ormènios. Et le fils d'Antimakhos, Léonteus, nourrisson d'Arès, de sa lance perça Hippoma-khos à la ceinture, à travers le baudrier. Puis, ayant tiré l'épée aiguë hors de la gaîne, et se ruant dans la foule, il frappa Antiphatès, et celui-ci tomba à la renverse. Puis, Léonteus entassa Ménôn~ Iamènos et Orestès sur la terre nourricière.
Et tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes splendides, derrière Polydamas et Hektôr accouraient de jeunes guerriers, nombreux et très-braves, pleins du désir de rompre la muraille et de brûler les nefs. Mais ils hési-tèrent au bord du fossé. En effet, comme ils allaient le franchir, ils virent un signe augural. Un aigle, volant dans les hautes nuées, apparut à leur gauche, et il portait entre ses serres un grand dragon sanglant, mais qui vivait et pal-pitait encore, et combattait toujours, et m9rdait l'aigle à la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par la douleur, le laissa choir au milieu de la foule, et s'envola dans le vent en poussant des cris. Et les Troiens frémirent d'horreur en face du dragon aux couleurs variées qui gisait au milieu d'eux, signe de Zeus tempêteux. Et alors Polydamas parla ainsi au brave Hektôr Hektôr, toujours, dans l'agora, tu repousses et tu blâmes mes conseils prudents, car tu veux qu'aucun guer-rier ne dise autrement que toi, dans l'agora ou dans le com-bat et il faut que nous ne servions qu'à augmenter ton pouvoir. Mais je parlerai cependant, car mes paroles seront bonnes. N'allons point assiéger les nefs akhaiennes, car ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux Troiens, prêts à franchir le fossé, cet aigle qui, volant dans les hautes nuées, portait entre ses serres ce grand dragon sanglant, mais vivant encore, et qui l'a laissé choir avant de le livrer en pâture à ses petits dans son aire. C'est pourquoi, même si nous rompions de force les portes et les murailles des Akhaiens, même s'ils fuyaient, nous ne reviendrions point par les mêmes chemins et en bon ordre; mais nous aban-donnerions de nombreux Troiens que les Akhaiens auraient tués avec l'airain, en défendant leurs nefs. Ainsi doit parler tout augure savant dans les prodiges divins, et les peuples doivent lui obéir.
Et Hektôr au casque mouvant, le regardant d'un oeil sombre, lui dit Polydamas, certes, tes paroles ne me plaisent point, et, sans doute, tu le sais, tes conseils auraient pu être meil-leurs. Si tu as parlé sincèrement, c'est que les Dieux t'ont ravi l'intelligence, puisque tu nous ordonnes d'oublier la volonté de Zeus qui tonne dans les hauteurs, et les pro-messes qu'il m'a faites et confirmées par un signe de sa tête. Tu veux que nous obéissions à des oiseaux qui éten-dent leurs ailes 1 Je ne m'en inquiète point, je n'en ai nul
RHAPSODIE ïtt.
Mt souci, soit qu'ils volent à ma droite, vers Eôs ou Hélios, soit qu'ils volent à ma gauche, vers le sombre couchant. Nous n'obéirons qu'à la volonté du grand Zeus qui com-mande aux hommes mortels et aux Immortels. Le meil-leur des augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi crains-tu la guerre et le combat? Même quand nous tom-berions tous autour des nefs des Argiens, tu ne dois point craindre la mort, car ton cœur ne te pousse point à com-battre courageusement. Mais si tu te retires de la mêlée, si tu pousses les guerriers à fuir, aussitôt, frappé de ma lance, tu rendras l'esprit.
Il parla ainsi et s'étança, et tous le suivirent avec une clameur immense. Et Zeus qui se réjouit de la foudre sou-leva, des cimes de l'Ida, un tourbillon de vent qui couvrit les nefs de poussière, amollit le courage des Akhaiens et assura la gloire à Hektôr et aux Troiens qui, con-fiants dans les signes de Zeus et dans leur vigueur, ten-taient de rompre la grande muraille des Akhaiens. Et ils arrachaient les créneaux, et ils démolissaient les parapets, et ils ébranlaient avec des leviers les piles que les Akhaiens avaient posées d'abord en terre pour soutenir les tours. Et ils les arrachaient, espérant détruire la muraille des Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et, couvrant les parapets de leurs boucliers de peaux de bœuf, ils en repoussaient les ennemis qui assiégeaient la mu-raille.
Et les deux Aias couraient cà et là sur les tours, rani-mant le courage des Akhaiens. Tantôt par des paroles flatteuses, tantôt par de rudes paroles, ils excitaient ceux qu'ils voyaient se retirer du combat Amist vous, les plus vaillants des Argiens, ou les moins braves, car tous les guerriers ne sont pas égaux dans la mêlée, c'est maintenant, vous le voyez, qu'il faut com-battre, tous tant que vous êtes. Que nul ne se retire vers les nefs devant les menaces de l'ennemi. En avant Ex. hortez-vous les uns les autres. Peut-être que l'Olympien foudroyant Zeus nous donnera de repousser les Troiens jusque dans la Ville.
Et c'est ainsi que d'une voix belliqueuse ils excitaient les Akhaiens.
De même que, par un jour d'hiver, tombent les flocons amoncelés de la neige, quand le sage Zeus, manifestant ses traits, les répand sur les hommes mortels, et que les vents se taisent, tandis que la neige couvre les cimes des grandes montagnes, et les hauts promontoires, et les campagnes herbues, et les vastes travaux des laboureurs, et qu'elle tombe aussi sur les rivages de la mer écumeuse où les flots la fondent, pendant que la pluie de Zeus enveloppe tout le reste; de même une grêle de pierres volait des Akhaiens aux Troiens et des Troiens aux Akhaiens, et un retentisse-ment s'élevait tout autour de la muraille.
Mais ni les Troiens ni l'illustre Hektôr n'auraient alors rompu les portes de la muraille ni la longue barrière, si le sage Zeus n'eût poussé son fils Sarpèdôn contre les Argiens, comme un lion contre des bœufs aux cornes re-courbées.
Et il tenait devant lui un bouclier d'une rondeur égale beau, revêtu de lames d'airain que l'ouvrier avait appli-quées sur d'épaisses peaux de bœuf, et entouré de longs cercles d'or. Et, tenant ce bouclier et agitant deux lances, Sarpèdôn s'avançait, comme un lion nourri sur les mon-tagnes, qui, depuis longtemps affamé, est excité par son cœur audacieux à enlever les brebis jusque dans l'enclos profond, et qui, bien qu'elles soient gardées par les chiens et par les pasteurs armés de lances, ne recule point sans tenter le péril, mais d'un bond saisit sa proie, s'il n'est d'abord percé par un trait rapide. Ainsi le cœur du divin
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Sarpèdôn le poussait à enfoncer le rempart et à rompre les parapets. Et il dit à Glaukos, fils de Hippolokhos Glaukos, pourquoi, dans la Lykiè, sommes-nous grandement honorés par les meilleures places, les viandes et les coupes pleines, et sommes-nous regardés comme des Dieux? Pourquoi cultivons-nous un grand domaine floris-sant sur les rives du Xanthos, une terre plantée de vignes et de blé? C'est afin que nous soyons debout, en tête des Lykiens, dans l'ardente bataille. C'est afin que chacun des Lykiens bien armés dise Nos rois, qui gouvernent la Lykiè, ne sont pas sans gloire. S'ils mangent les grasses brebis, s'ils boivent le vin excellent et doux, ils sont pleins de courage et de vigueur, et ils combattent en tête des Ly-kiens. 0 ami, si en évitant la guerre nous pouvions rester jeunes et immortels, je ne combattrais pas au pre-mier rang et je ne t'enverrais pas à la bataille glorieuse; mais mille chances de mort nous enveloppent, et il n'est point permis à l'homme vivant de les éviter ni de les fuir. allons 1 donnons une grande gloire à l'ennemi ou à nous. Il parla ainsi, et Glaukos ne recula point et lui obéit. Et ils allaient, conduisant la foule des Lykiens. Et le fils de Pétéos, Ménestheus, frémit en les voyant, car ils se ruaient à l'assaut de sa tour. Et il jeta les yeux sur la muraille des Akhaiens, cherchant quelque chef qui vînt défendre ses compagnons. Et il aperçut les deux Aias, insatiables de combats, et, auprès d'eux, Teukros qui sortait de sa tente. Mais ses clameurs ne pouvaient être entendues, tant était immense le retentissement qui montait dans l'Ouranos, fracas des boucliers heurtés, des casques aux crinières de chevaux, des portes assiégées et que les Troiens s'effor-çaient de rompre. Et, alors, Ménestheus envoya vers Aias le héraut Thoôs Va! divin Thoôs, appelle Aias, ou même les deux à la fois, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la ~4 ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous, impétueux comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. Mais si le combat retient ailleurs les deux Aias, amène au moins le robuste Télamônien et l'excellent archer Teukros.
Il parla ainsi, et Thoôs, l'ayant entendu, obéit, et, cou-rant sur la muraille des Argiens cuirassés, s'arrêta devant les Aias et leur dit aussitôt
Aias, chefs des Argiens cuirassés, le fils bien-aimé du divin Pétéos vous demande d'accourir à son aide, tous deux si vous le pouvez, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous, impétueux comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. Mais si le combat vous retient tous deux, que le robuste Aias Télamônien vienne au moins, et, avec lui, l'excellent archer Teukros.
Il parla ainsi, et, sans tarder, le grand Télamônien dit aussitôt à l'Oiliade Aias, toi et le brave Lykomedès, inébranlables, ex-citez les Danaens au combat. Moi, j'irai à l'aide de Mé-nestheus, et je reviendrai après l'avoir secouru. Ayant ainsi parle, le Télamônien Aias s'éloigna avec son frère Teukros né du même père que lui, et, avec eux, Pandiôn, qui portait l'arc de Teukros.
Et quand ils eurent atteint la tour du magnanime Mé-nestheus, ils se placèrent derrière le mur à l'instant même du danger, car les illustres princes et chefs des Lykiens montaient à l'assaut de la muraille, semblables à un noir tourbillon. Et ils se rencontrèrent, et une horrible clameur s'éleva de leur choc.
Et Aias Télamônien, le premier, tua un compagnon de Sarpèdôn, le magnanime Epikleus. Et il le frappa d'un rude bloc de marbre qui gisait, énorme, en dedans du mur, au sommet du rempart, près des créneaux, et tel que, de
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ttS ses deux mains, un jeune guerrier, de ceux qui vivent de nos jours, ne soulèverait point le pareil. Aias, de son bras tendu, l'enleva en l'air, brisa le casque aux quatre cônes et écrasa entièrement la tête du guerrier. Et celui-ci tomba du faîte de la tour, comme un plongeur, et son esprit aban-donna ses ossements.
Et Teukros perça d'une flèche le bras nu du brave Glau-kos, fils de Hippolokhos à l'instant où celui-ci escaladait la haute muraille, et il l'éloigna du combat. Et Glaukos sauta du mur pour que nul des Akhaiens ne vît sa blessure et ne l'insultât.
Et Sarpèdôn, le voyant fuir, fut saisi de douleur; mais, sans oublier de combattre, il frappa le Thestoride Alkmaôn de sa lance, et, la ramenant à lui, il entraîna l'homme la face contre terre, et les armes d'airain du Thestoride re-tentirent dans sa chute. Et Sarpèdôn saisit de ses mains vigoureuses un créneau du mur, et il l'arracha tout entier, et la muraille resta béante, livrant un chemin à la mul-titude.
Et Aias et Teukros firent face tous deux. Et Teukros frappa Sarpèdôn sur le baudrier splendide qui entourait la poitrine, mais Zeus détourna la flèche du corps de son fils, afin qu'il ne fût point tué devant les nefs. Et Aias, d'un bond, frappa le bouclier de Sarpèdôn, et la lance y pénétra, réprimant l'impétuosité du guerrier qui s'éloigna du mur, mais sans se retirer, car son cœur espérait la victoire. Et, se retournant, il exhorta ainsi les nobles Lykiens 0 Lykiens, pourquoi laissez-vous de côté votre ardent courage? Il m'est difficile, tout robuste que je suis, de ren-verser seul cette muraille et de frayer un chemin vers les nefs. Accourez donc. Toutes nos forces réunies réussiront mieux.
II parla ainsi, et, touchés de ses reproches, ils se préci-pitèrent autour de leur Roi. Et les Argiens, de leur côté,
)5 derrière la muraille, renforçaient leurs phalanges, car une lourde tache leur était réservée. Et les illustres Lykiens, ayant rompu la muraille, ne pouvaient cependant se frayer un chemin jusqu'aux nefs. Et les belliqueux Danaens, les ayant arrêtés, ne pouvaient non plus les repousser loin de la muraille.
De même que deux hommes, la mesure à la main, se querellent sur le partage d'un champ commun et se dis-putent la plus petite portion du terrain, de même, séparés par les créneaux, les combattants heurtaient de toutes parts les boucliers au grand orbe et les défenses plus légères. Et beaucoup étaient blessés par l'airain cruel; et ceux qui, en fuyant, découvraient leur dos, étaient percés, même à travers les boucliers. Et les tours et les créneaux étaient inondés du sang des guerriers. Et les Troiens ne pouvaient mettre en fuite les Akhaiens, mais ils se contenaient les uns les autres. Telles sont les balances d'une ouvrière équi-table. Elle tient les poids d'un côté et la laine de l'autre, et elle les pèse et les égalise, afin d'apporter à ses enfants un chétif salaire. Ainsi le combat restait égal entre les deux partis, jusqu'au moment où Zeus accorda une gloire écla-tante au Priamide Hektôr qui, le premier, franchit le mur des Akhaiens. Et il cria d'une voix retentissante, afin d'être entendu des Troiens En avant, cavaliers Troiens Rompez la muraille des Argiens, et allumez de vos mains une immense flamme ardente.
Il parla ainsi, et tous l'entendirent, et ils se jetèrent sur la muraille, escaladant les créneaux et dardant les lances aiguës. Et Hektôr portait une pierre énorme, lourde, poin-tue, qui gisait devant les portes, telle que deux très-robustes hommes de nos jours n'en pourraient soulever la pareille de terre, sur leur chariot. Mais, seul, il l'agitait facilement, car le fils du subtil Kronos la lui rendait légère. De même
RHAPSÔDtEXtt.
qu'un berger porte aisément dans sa main la toison d'un bélier, et en trouve le poids léger, de même Hektôr portait la pierre soulevée droit aux ais doubles qui défendaient les portes, hautes, solides et à deux battants. Deux poutres les fermaient en dedans, traversées par une cheville. Et, s'approchant, il se dressa sur ses pieds et frappa la porte par le milieu, et le choc ne fut pas inutile. Il rompit les deux gonds, et la pierre enfonça le tout et tomba lour-dement de l'autre côté. Et ni les poutres brisées, ni les battants en éclats ne résistèrent au choc de la pierre. Et l'illustre Hektôr sauta dans le camp, semblable à une nuit rapide, tandis que l'airain dont il était revêtu resplendis-sait. Et il brandissait deux lances dans ses mains, et nui, excepté un Dieu, n'eût pu l'arrêter dans son élan. Et le feu luisait dans ses yeux. Et il commanda à la multitude des Troiens de franchir la muraille, et tous lui obéirent. Les uns escaladèrent la muraille, les autres enfoncèrent les portes, et les Danaens s'enfuirent jusqu'aux nefs creuses, et un immense tumulte s'éleva. qui combattent de près, et des illustres Hippomolgues qui se nourrissent de lait, pauvres, mais les plus justes des hommes. Et Zeus ne jttait plus ses yeux spendides sur Troiè, ne pensant point dans son esprit qu'aucun des Im-mortels osât secourir ou les Troiens, ou les Danaens. Mais Celui qui ébranle la terre ne veillait pas en vain, et il regardait la guerre et le combat, assis sur le plus haut sommet de la Samothrèkè feuillue, d'où apparaissaient tout l'Ida et la ville de Priamos et les nefs des Akhaiens. Et là, assis hors de la mer, il prenait pitié des Akhaiens domptés par les Troiens, et s'irritait profondément contre Zeus. Et, aussitôt, il descendit du sommet escarpé, et les hautes montagnes et les forêts tremblaient sous tes pieds
RHAPSODIE XIII
T dès que Zeus eut pouasé Hektôr et les Troiens
jusqu'aux nefs, les y laissant soutenir seuls le
rude combat, il tourna ses yeux splendides sur
la terre des cavaliers Thrèkiens, des Mysiens,
RHAPSÔD!E XIII.
22C; immortels de Poseidaôn qui marchait. Et il fit trois pas, et, au quatrième, il atteignit le terme de sa course, Aigas, où, dans les gouffres de la mer, étaient ses illustres de-meures d'or, éclatantes et incorruptibles.
Et là, il attacha au char ses chevaux rapides, dont les pieds étaient d'airain et les crinières d'or. Et il se revêtit d'or lui-même, saisit le fouet d'or habilement travaillé, et monta sur son char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes parts, les cétacés, émergeant de l'abîme, bondissaient, joyeux, et reconnaissaient leur roi. Et la mer s'ouvrait avec allégresse, et les chevaux volaient rapidement sans que l'écume mouillât l'essieu d'airain. Et les chevaux agiles le portèrent jusqu'aux nefs.
Et il y avait un antre large dans les gouffres de la mer profonde, entre Ténédos et l'âpre Imbros. Là, Poseidaôn qui ébranle la terre arrêta ses chevaux, les délia du char, leur offrit la nourriture divine et leur mit aux pieds des entraves d'or, solides et indissolubles, afin qu'ils attendis-sent en paix le retour de leur Roi. Et il s'avança vers l'ar-mée des Akhaiens.
Et les Troiens amoncelés, semblables à la flamme, tels qu'une tempête, pleins de frémissements et de clameurs, se précipitaient, furieux, derrière le Priamide Hektôr. Et ils espéraient se saisir des nefs des Akhaiens et y tuer tous les Akhaiens. Mais Poseidaôn qui entoure la terre et qui la secoue, sorti de la mer profonde, excitait les Argiens, ayant revêtu le corps de Kalkhas et pris sa voix infatigable. Et il parla ainsi aux deux Aias, pleins d'ardeur eux-mêmes Ainsi Vous sauverez les hommes d'Akhaiè, si vous vous souvenez de votre courage et non de la fuite désas-treuse. Ailleurs, je ne crains pas les efforts des Troiens qui ont franchi notre grande muraille, car les braves Akhaiens soutiendront l'attaque; mais c'est ici, je pense, que nous aurons à subir de plus grands maux, devant Hektôr, plein
tLIAUE.
de rage, semblable à la flamme, et qui se vante d'être le fils du très-puissant Zeus. Puisse un des Dieux vous inspi-rer de lui résister courageusement! Et vous, exhortez vos compagnons, afin de rejeter le Priamide, malgré son au-dace, loin des nefs rapides, même quand l'Olympien t'exci-terait.
Celui qui entoure la terre et qui l'ébranle parla ainsi, et, les frappant de son sceptre, il les remplit de force et de courage et rendit légers leurs pieds et leurs mains. Et lui-même s'éloigna aussitôt, comme le rapide épervier qui, s'élançant à tire d'ailes du faîte d'un rocher escarpé, pour-suit dans la plaine un oiseau d'une autre race. Ainsi, Po-seidaôn qui ébranle la terre s'éloigna d'eux. Et aussitôt le premier des deux, le rapide Aias Oilèiade, dit au Téla-môniade -Aias, sans doute.un des Dieux Olympiens, ayant pris la forme du divinateur, vient de nous ordonner de com-battre auprès des nefs. Car ce n'est point là le divinateur Kalkhas. J'ai facilement reconnu les pieds de celui qui s'é-loigne. Les Dieux sont aisés à reconnaître. Je sens mon cœur, dans ma poitrine, plein d'ardeur pour la guerre et le combat, et mes mains et mes pieds sont plus légers. Et le Télamônien Aias lui répondit Et moi aussi, je sens mes mains rudes frémir autour de ma lance, et ma force me secouer et mes pieds m'em-porter en avant. Et voici que je suis prêt à lutter seul contre le Priamide Hektôr qui ne se lasse jamais de com-battre.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, joyeux de l'ardeur guerrière que le Dieu avait mise dans leurs cœurs, celui-ci, loin d'eux, encourageait les Akhaiens qui reposaient leur âme auprès des nefs rapides, car leurs membres étaient rompus de fatigue, et une amère douleur tes saisissait à la vue des Troiens qui avaient franchi la grande muraille. Et
RHAPSÔDtEXHt.
des larmes coulaient de leurs paupières, et ils n'espéraient plus fuir leur ruine. Mais Celui qui ébranle la terre ranima facilement leurs braves phalanges. Et il exhorta Teukros, Lèitos, Pénélëos, Thoas, Dèipyros, Mèrionès et Antilokhos, habiles au combat. Et il leur dit en paroles ailées –0 honte Jeunes guerriers Argiens, je me fiais en votre courage pour sauver nos nefs; mais, si vous suspen-dez le combat, voici que le jour est venu d'être domptés par les Troiens. 0 douleur! Je vois de mes yeux ce grand pro-dige terrible que je ne pensais point voir jamais, les Troiens sur nos nefs! Eux qui, auparavant, étaient semblables aux cerfs fuyards, pâture des lynx, des léopards et des loups, errants par les forêts, sans force et inhabiles au combatl Car les Troiens n'osaient, auparavant, braver en face la vigueur des Akhaiens; et, maintenant, loin de la Ville, ils combattent auprès des nefs creuses, grâce à la lâcheté du chef et à la négligence des hommes qui refusent de dé-fendre les nefs rapides, et s'y laissent tuer. Mais, s'il est vrai que l'Atréide Agamemnôn qui règne au loin soit cou-pable d'avoir outragé le Pèléiôn aux pieds rapides, nou est-il permis pour cela d'abandonner le combat? Réparons ce mal. Les esprits justes se guérissent aisément de l'erreur. Vous ne pouvez sans honte oublier votre courage, étant parmt les plus braves. Je ne m'inquiéterais point d'un lâche qui fuirait le combat, mais, contre vous, je m'indigne dans mon coeur. 0 pleins de mollesse, bientôt vous aurez causé par votre inaction un mal irréparable. Que la honte et mes reproches entrent dans vos âmes, car voici qu'un grand combat s'engage et que le brave Hektôr, ayant rompu nos portes et nos barrières, combat auprès des nefs.
Et, parlant ainsi, Celui qui ébranle la terre excitait les Akhaiens. Et autour des deux Aias se pressaient de solides phalanges qu'auraient louées Arè< et Athènaiè qui excite
tLtADE.
les guerriers. Et les plus braves attendaient les Troiens et le divin Hektôr, lance contre lance, bouclier contre bouclier, casque contre casque, homme contre homme. Et les crinières, sur les cônes splendides, se mêlaient, tant les rangs étaient épais et les lances s'agitaient entre les mains audacieuses, et tous marchaient, pleins du désir de combattre.
Mais sur eux se ruaient une foule de Troiens, derrière Hektôr qui s'élançait. De même qu'une roche désastreuse qu'un torrent, gonflé par une immense pluie, roule, déra-cinée, de la cime d'un mont, et qui se précipite à travers tous les obstacles jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine où, bien qu'arrêtée dans sa course, elle remue encore; de même Hektôr menaçait d'arriver jusqu'à la mer, aux tentes et aux nefs des Akhaiens; mais il se heurta contre les masses épaisses d'hommes, contraint de s'arrêter. Et les fils des Akhaiens le repoussèrent en le frappant de leurs épées et de leurs lances aiguës. Alors, reculant, il s'écria d'une voix haute aux Troiens Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, restez fermes. Les Akhaiens ne me résisteront pas longtemps, bien qu'ils se dressent maintenant comme une tour; mais ils vont fuir devant ma lance, si le plus grand des Dieux, l'Époux tonnant de Hèrè, m'encourage.
11 parla ainsi, excitant la force et la vaillance de chacun. Et le Priamide Dèiphobos, plein de fierté, marchait d'un pied léger au milieu d'eux, couvert de son bouclier d'une rondeur égale. Et Mèrionès lança contre lui sa pique étin-celante, qui, ne s'égarant point, frappa le bouclier d'une rondeur égale et fait de peau de taureau mais la longue lance y pénétra à peine et se brisa à son extrémité. Et Dèi-phobos éloigna de sa poitrine le bouclier de peau de tau-reau, craignant la lance du brave Mèrionès; mais ce héros rentra dans la foule de ses compagnons, indigné d'avoir
RHAPSÔDtE XIII.
manqué la victoire et rompu sa lance. Et il courut vers les nefs des Akhaiens, afin d'y chercher une longue pique qu'il avait laissée dans sa tente. Mais d'autres combattaient, et une immense clameur s'élevait de tous côtés. Et Teukros Télamônien tua, le premier, le brave guer-rier Imbrios, fils de Mentôr et riche en chevaux. Et, avan: l'arrivée des fils des Akhaiens, il habitait Pèdaios, avec Mèdésikastè, fille illégitime de Priamos; mais, après l'ar-rivée des nefs aux doubles avirons des Danaens, il vint à Ilios et s'illustra parmi les Troiens.
Et le fils de Télamôn, de sa longue lance, le perça sous l'oreille, et il tomba, comme un frêne qui, tranché par l'airain sur le sommet d'un mont élevé, couvre la terre de son feuillage délicat. Il tomba ainsi, et ses belles armes d'airain sonnèrent autour de lui. Et Teukros accourut pour le dépouiller; mais Hektôr, comme il s'élançait, lança contre lui sa pique éclatante. Et le Télamônien la vit et l'évita, et la lance du Priamide frappa dans la poitrine Amphimakhos, fils de Ktéatos Aktorionide, qui s'avançait. Et sa chute retentit et ses armes sonnèrent sur lui. Et Hektôr s'élança pour dépouiller du casque bien adapté aux tempes le magnanime Amphimakhos. Mais Aias se rua sur lui, armé d'une pique étincelante; et, comme Hektôr était entièrement enveloppé de l'airain effrayant, Aias frappa seulement le bouclier bombé et le repoussa violemment loin des deux cadavres que les Akhaiens entraînèrent. Et Stikhios et le divin Ménestheus, princes des Athè-naiens, portèrent Amphimakkos dans les tentes des Akhaiens, et les Aias, avides du combat impétueux, se sai-sirent d'Imbrios. De même que deux lions, arrachant une chèvre aux dents aiguës des chiens, l'emportent à travers les taillis épais en la tenant loin de terre dans leurs mâ-choires, de même les deux Aias enlevèrent Imbrios et le dépouillèrent de ses armes. Et Aias Oilèiade, furieux de la mo:'t d'Amphimakhos, coupa la tête du Troien, et, la je-tant comme une boule au travers de la multitude, l'envoya rouler dans la poussière, sous les pieds de Hektôr. Et alors, Poseidaôn, irrité de la mort de son petit-fils tué dans le combat, courut aux tentes des Akhaiens, afin d'exciter les Danaens et de préparer des calamités aux Troiens.
Et Idoméneus, illustre par sa lance, le rencontra. Et celui-ci quittait un de ses compagnons qui, dans le com-bat, avait été frappé au jarret par l'airain aigu et emporté par les siens. Et Idoméneus, l'ayant confié aux médecins, sortait de sa tente, plein du désir de retourner au combat. Et le Roi qui ébranle la terre lui parla ainsi, ayant pris la figure et la voix de l'Andraimomde Thoas, qui, dans tout Pleurôn et la haute Kalydôn, commandait aux Aitôliens, et que ceux-ci honoraient comme un Dieu Idoméneus, prince des Krètois, où sont tes menaces et celles des Akhaiens aux Troiens?
Et le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit 0 Thoas, aucun guerrier n'est en faute, autant que j'en puis juger, car nous combattons tous; aucun n'est re-tenu par la pâle crainte, aucun, par indolence, ne refuse le combat dangereux; mais cela plaît sans doute au très-puis-sant Zeus que les Akhaiens périssent ici, sans gloire et loin d'Argos. Thoas, toi qui, toujours plein d'ardeur guerrière, as coutume d'encourager les faibles, ne cesse pas dans ce moment, et ranime la vaillance de chaque guerrier. Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit Idoméneus, ne puisse-t-il jamais revenir de la terre troienne, puisse-t-il être la proie des chiens, le guerrier qui, en ce jour, cessera volontairement de combattre) Va! et reviens avec tes armes. II faut nous concerter. Peut-être serons-nous tous deux de quelque utilité. L'union des guer--
RHAPSODIE XI1I
riers est utile, même celle des plus timides; et nous saurons combattre les héros.
Ayant ainsi parlé, le Dieu rentra dans la mêlée des hommes, et Idoméneus regagna ses tentes et revêtit ses belles armes. Il saisit deux lances et accourut, semblable au feu fulgurant que le Kroniôn, de sa main, précipite des cimes de l'Olympos enflammé, comme un signe rayonnant aux hommes vivants. Ainsi resplendissait l'airain sur la poitrine du Roi qui accourait. Et Mèrionès, son brave com-pagnon, le rencontra non loin de la tente. Et il venait chercher une lance d'airain. Et Idoméneus lui parla ainsi Mèrionès aux pieds rapides, fils de Molos, le plus cher de mes compagnons, pourquoi quittes-tu la guerre et le combat? Es-tu blessé, et la pointe du trait te tour-mente-t-elle ? Viens-tu m'annoncer quelque chose? Certes, pour moi, je n'ai pas le dessein de rester dans mes tentes, mais je désire le combat.
Et le sage Mèriones lui répondit Idoméneus, prince des Krètois cuirassés, je viens afin de prendre une lance, si, dans tes tentes, il en reste une; car j'ai rompu la mienne sur le bouclier de l'orgueilleux Dèiphobos.
Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit: Si tu veux des lances, tu en trouveras une, tu en trouveras vingt, appuyées étincelantes contre les parois de ma tente. Ce sont des lances troiennes enlevées à ceux que j'ai tués, car je combats de près les guerriers ennemis; et c'est pourquoi j'ai des lances, des boucliers bombés, des casques et des cuirasses éclatantes.
Et le sage Mèrionès lui répondit
Dans ma tente et dans ma nef noire abondent aussi les dépouilles troiennes; mais elles sont trop éloignées. Je ne pense pas aussi avoir jamais oublié mon courage. Je combats au premier rang, parmi les guerriers illustres, à l'heure où la mêlée retentit. Quelques-uns des Akhaiens cuirassés peuvent ne m'avoir point vu, mais toi, tu me connais.
Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit Je sais quel est ton courage. Pourquoi me parler ainsi ? Si nous étions choisis parmi les plus braves pour une embuscade, car c'est là que le courage des guerriers éclate, là on distingue le brave du lâche; car celui-ci change à tout instant de couleur, et son coeur n'est point assez ferme pour attendre tranquillement en place; et il remue sans cesse, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre et son cœur tremble dans sa poitrine par crainte de la mort, et ses dents claquent; tandis que le brave ne change point de couleur, et il ne redoute rien au premier rang des guer-riers, dans l'embuscade, et il souhaite l'ardent combat; certes, donc, aucun de nous ne blâmerait en cet instant ni ton courage ni ton bras; et si tu étais blessé alors, ce ne serait point à l'épaule ou dans le dos que tu serais frappé d'un trait, mais en pleine poitrine ou dans le ventre, tandis que tu te précipiterais dans la mêlée des combattants. Va ne parlons plus, inactifs, comme des enfants, de peur que ceci nous soit reproché injurieusement. Va dans ma tente, et prends une lance solide.
II parla ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, saisit promptement dans la tente une lance d'airain, et il marcha avec Idoméneus, plein du désir de combattre. Ainsi marche le désastreux Arès avec la Terreur, sa fille bien-aimée, forte et indomptable, qui épouvante le plus brave. Ils descendent de la Thrèkè vers les Epirotes ou les magnanimes Phlègyens, et ils n'exaucent point les deux peuples à la fois, mais ils accordent la gloire à l'un ou à l'autre. Ainsi Mèrionès et Idoméneus, princes des hom-mes, marchaient, armés de l'airain splendide.
RHAPSODIE Xt!t.
'37 Et Mèrionès, le premier, parla ainsi Deukalide, de quel côté veux-tu entrer dans la mêlée? A droite, au centre, ou à gauche? C'est là que les Akhaiens chevelus faiblissent.
Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit D'autres sont au centre qui défendent les nefs, les deux Aias et Teukros, le plus habile archer d'entre les Akhaiens, et brave aussi de pied ferme. Ils suffiront à re-pousser le Priamide Hektôr. Quelque brave qu'il soit, et quelle que soit son ardeur à combattre, il ne réussira pas à dompter leur courage et leurs mains invincibles et à brûler les nefs, à moins que le Kroniôn lui-même ne jette l'ardente foudre sur les nefs rapides. Jamais le grand Téla-mônien Aias ne le cédera à aucun homme né mortel et nourri des dons de Dèmètèr, vulnérable par l'airain ou par de lourds rochers. !1 ne reculerait même pas devant l'im-pétueux Akhilleus, s'il ne peut cependant lutter contre lui en agilité. Allons vers la gauche de l'armée, et voyons promptement si nous remporterons une grande gloire, ou si nous la donnerons à l'ennemi.
Il parla ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, s'élança du côté où Idoméneus ordonnait d'aller. Et dès que les Troiens eurent vu Idoméneus, semblable à la flamme par son courage, avec son compagnon brillant sous ses armes, s'exhortant les uns les autres, ils se jetè-rent sur lui. Et le combat fut égal entre eux tous devant les poupes des nefs.
De même que les vents tempétueux, en un jour de sé-cheresse, soulèvent par les chemins de grands tourbillons de poussière, de même tous se ruèrent dans une mêlée fu-rieuse afin de s'entre-tuer de l'airain aigu. Et la mult:-tude des guerriers se hérissa de longues lances qui per-çaient la chair des combattants. Et la splendeur de l'ai-rain, des casques étincelants, des cuirasses polies et des :33 boucliers, éblouissait les yeux. Et il eût été impitoyable celui qui, loin de s'attrister de ce combat, s'en fût réjoui. Et les deux fils puissants de Kronos, dans leur volonté contraire, accablaient ainsi les héros de lourdes calamités. Zeus voulait donner la victoire à Hektôr et aux Troiens, afin d'honorer Akhilleus aux pieds rapides; et il ne voulait pas détruire les tribus Akhaiennes devant Ilios, mais ho-norer Thétis et son fils magnanime. Et Poseidaôn, sorti en secret de la blanche mer, encourageait les Akhaiens, et il gémissait de les voir domptés par les Troiens, et il s'ir-ritait contre Zeus. Et tous deux avaient la même origine et le même père, mais Zeus était le plus âgé et savait plus de choses. Et c'est pourquoi Poseidaôn ne secourait point ouvertement les Argiens, mais, sous la forme d'un guer-rier, parcourait l'armée en les encourageant. Et tous deux avaient étendu également sur l'un et l'autre parti les chaînes du combat violent et de la guerre désas-treuse, chaînes infrangibles, indissolubles, et qui rompaient les genoux d'un grand nombre de héros.
Et Idoméneus, bien qu'à demi blanc de vieillesse, exhor-tant les Danaens, bondit sur les Troiens qu'il fit reculer. Et il tua Othryoneus de Kabèsos qui, venu récemment, attiré par le bruit de la guerre, demandait Kassandrè, la plus belle des filles de Priamos. Et il n'offrait point de présents, mais il avait promis de repousser les fils des Akhaiens loin de Troiè. Et le vieillard Priamos avait juré de lui donner sa fille, et, sur cette promesse, il combattait bravement. Et, comme il s'avançait avec fierté, Idoméneus le frappa de sa lance étincelante, et la cuirasse d'airain ne résista point au coup qui pénétra au milieu du ventre. Et il tomba avec bruit, et Idoméneus s'écria en l'insultant Othryoneus! je te proclame le premier des hommes si tu tiens la parole donnée au Dardanide Priamos. 11 t'a promis sa fille, et c'est nous qui accomplirons sa promesse.
RHAPSODtE XIII.
~39 Et nous te donnerons la plus belle des filles d'Agamemnôn, venue d'Argos pour t'épouser, si tu veux avec nous détruire la ville bien peuplée d'Ilios. Mais suis-nous dans les nefs qui traversent la mer, afin de convenir de tes noces, car nous aussi, nous sommes d'excellents beaux-pères 1 Et le héros Idoméneus parla ainsi, et il le traînait par un pied à travers la mêlée. Et, pour venger Othryoneus, Asios accourut, à pied devant son char, et ses chevaux, re-tenus par leur conducteur, soudaient sur ses épaules. Et il désirait percer Idoméneus, mais celui-ci l'atteignit le premier, de sa lance, dans la gorge, sous le menton. Et la lance passa. au travers du cou, et Asios tomba comme un chêne ou comme un peuplier, ou comme un pin élevé que des constructeurs de nefs, sur les montagnes, coupent de leurs haches récemment aiguisées. Ainsi le guerrier gisait étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des dents et saisissant la poussière sanglante. Et le conducteur, éperdu, ne songeait pas à éviter l'ennemi en faisant retour-ner les chevaux. Et le brave Antilokhos le frappa de sa lance, 't la cuirasse d'airain ne résista pas au coup qui pénétra au milieu du ventre. Et l'homme tomba, expirant, du char habilement fait, et le fils du magnanime Nestôr, Antilokhos, entraîna les chevaux du côté des Akhaiens aux belles knèmides.
Et Dèiphobos, triste de la mort d'Asios, s'approchant d'Idoméneus, lui lança sa pique étincelante. Mais Idomé-neus, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain en se couvrant de son bouclier d'une rondeur égale fait de peaux de bœuf et d'airain brillant, et qu'il portait a l'aide de deux man-ches. Et il en était entièrement couvert, et l'airain vola par-dessus, effleurant le bouclier qui résonna. Mais la lance ne s'échappa point en vain d'une main vigoureuse, et, frappant Hypsenôr Hippaside, prince des peuples, eue s'enfonça dans son foie et rompit ses genoux. Et Dèipho-bos cria en se glorifiant Asios ne mourra pas non vengé, et, en allant aux portes solides d'Aidès, il se réjouira dans son brave cœur, car je lui ai donné un compagnon.
H parla ainsi, et ses paroles orgueilleuses emplirent les Argiens de douleur, et surtout le brave Antilokhos. Mais, bien qu'attristé, il n'oublia point son compagnon, et, courant tout autour, il le couvrit de son bouclier. Et deux autres compagnons bien-aimés de Hypsènor, Mékisteus et le di-vin Alastôr, l'emportèrent en gémissant dans les nefs creuses.
Et Idoméneus ne laissait point reposer son courage, et il désirait toujours envelopper quelque Troien de la nuit noire, ou tomber lui-même en sauvant les Akhaiens de leur ruine. Alors périt le fils bien-aimé d'Aisyétas nourri par Zeus, le héros Alkathoos, gendre d'Ankhisès. Et il avait épousé Hippodaméia, l'aînée des filles d'Ankhisès, très-chère, dans leur demeure, à son père et à sa mère vénérable. Et elle l'emportait sur toutes ses compagnes par la beauté, l'habileté aux travaux et la prudence et c'est pourquoi un grand chef l'avait épousée dans la large Troiè. Et Posei-daôn dompta Alkathoos par les mains d'Idoméneus. Et il éteignit ses yeux étincelants, et il enchaîna ses beaux mem-bres, de façon à ce qu'il ne pût ni fuir ni se détourner, mais que, tout droit comme une colonne ou un arbre élevé, il reçût au milieu de la poitrine la lance du héros Idomé-neus. Et sa cuirasse d'airain, qui éloignait de lui la mort, résonna, rompue par la lance. Et sa chute retentit, et la pointe d'airain, dans son cœur qui palpitait, remua jusqu'à ce que If rude Arès eût épuisé la force de la lance. Et Idoméneus cria d'une voix terrible en se glorifiant: Dèiphobos je pense que les choses sont au moins égales. En voici trois de tués pour un, et tu te vantais en
RHAPSODtE XHt.
'4' vain. Malheureux 1 ose m'attendre, et tu verras ce que vaut la race de Zeus. Zeus engendra Minôs, gardien de la Krètè, et Minôs engendra un fils, l'irréprochable Deukaliôn, et Deukaliôn m'engendra pour être le chef de nombreux guer-riers dans la grande Krètè, et mes nefs m'ont amené ici pour ton malheur, celui de ton père et celui des Troiens. 11 parla ainsi, et Dèiphobos délibéra s'il irait chercher pour soutien quelque autre des Troiens magnanimes, ou s'il combattrait seul. Et il vit qu'il valait mieux aller vers At-néias. Et il le trouva debout aux derniers rangs, car il était irrité contre le divin Priamos qui ne l'honorait pas, bien qu'il fût brave entre tous les guerriers. Et Dèiphobos, s'approchant, lui dit en paroles ailées Ainéias, prince des Troiens, si la gloire te touche, viens protéger ton beau-frère. Suis-moi, allons vers Alka-thoos qui, époux de ta sœur, a autrefois nourri ton enfance dans ses demeures. Idoméneus, illustre par sa lance, l'a tué.
Il parla ainsi, et le cœur d'Ainéias fut ébranlé dans sa poitrine, et il marcha pour combattre Idoméneus. Mais celui-ci ne fut point saisi par la peur comme un enfant, et 11 attendit, de même qu'un sanglier des montagnes, certain de sa force, attend, dans un lieu désert, le tumulte des chas-seurs qui s'approchent. Son dos se hérisse, ses yeux lancent du feu, et il aiguise ses défenses pour repousser aussitôt les chiens et les chasseurs. De même Idoméneus, illustre par sa lance, ne recula point devant Ainéias qui accourait au combat. Et il appela ses compagnons Askalaphos, Apharèos, Dèipyros, Mèrionès et Antilokhos. Et il leur dit en paroles ailées
Accourez, amis, car je suis seul, et je crains Ainéias aux pieds rapides qui vient sur moi. Il est très-brave, et c'est un tueur d'hommes, et il est dans la fleur de la jeunesse, à l'âge où la force est la plus grande. Si nous étions du même âge, avec mon courage, une grande gloire nous serait donnée, à lui ou à moi.
Il parla ainsi, et tous, avec une même ardeur, ils l'entou-rèrent, le bouclier sur l'épaule. Et Ainéias, de son côté, appela aussi ses compagnons, Dèiphobos, Pâris et le divin Agènôr, comme lui princes des Troiens. Et leurs troupes les suivaient, telles que des troupeaux de brebis qui suivent le bé-lier hors du pâturage, pour aller boire. Et le berger se réjouit dans son âme. De même le cœur d'Ainéias fut joyeux dans sa poitrine, en voyant la foule des guerriers qui le suivaient.
Et, autour d'Alkathoos, tous dardèrent leurs longues lances, et, sur les poitrines, l'horrible airain retentissait, tandis qu'ils se frappaient à l'envi. Et deux braves guer-riers, Ainéias et Idoméneus semblable à Arès, désiraient surtout se percer de l'airain cruel. Et Ainéias, le premier, lança sa pique contre Idoméneus; mais celui-ci, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain qui s'enfonça en vibrant dans la terre, inutile, bien que partie d'une main vigou-reuse.
Et Idoméneus frappa Oinomaos au milieu du ventre, et la cuirasse fut rompue, et l'airain s'enfonça dans les intes-tins, et le guerrier tomba en saisissant la terre avec les mains. Et Idoméneus arracha la lance du cadavre, mais il ne put dépouiller les épaules de leurs belles armes, car il était accablé par les traits. Et il n'avait plus les pieds vi-goureux avec lesquels il s'élançait autrefois pour reprendre sa pique ou pour éviter celle de l'ennemi. II éloignait en-core de pied ferme son jour fatal, mais il ne pouvait plus fuir aisément.
Et Dèiphobos, comme il se retirait lentement, toujours irrité contre lui, voulut le frapper de sa lance étincelante; mais il le manqua, et la lance perça Askalaphos, fils de Arès. Et la forte lance s'enfonça dans l'épaule, et le guer-rier tomba, saisissant la terre avec ses mains.
RHAPSODIE XIII
Et le terrible Arès plein de clameurs ignorait que son fils fût tombé mort dans la mêlée violente. Et il était assis au sommet de l'Olympos, sous les nuées d'or, retenu par la volonté de Zeus, ainsi que les autres Dieux immortels, loin du combat.
Et tous se ruèrent autour d'Askalaphos. Et comme Dèi-phobos enlevait son casque brillant, Mèrionès, semblable au rapide Arès, bondit, et, de sa lance, perça le bras du Troien qui laissa échapper le casque sonore. Et Mèrionès bondit de nouveau comme un vautour, et arracha du bras blessé sa forte lance, et rentra dans les rangs de ses com-pagnons. Et Politès, frère de Dèiphobos, entourant celui-ci de ses bras, l'entraîna hors de la mêlée, derrière les rangs, où se tenaient ses chevaux rapides, et le char écla-tant, et leur conducteur. Et ils le portèrent dans la Ville, poussant des gémissements. Et le sang coulait de sa bles-sure fraîche. Et les autres combattaient toujours, et une immense clameur s'élevait.
Et Ainéias, se ruant sur Apharèos Kalètoride, le frappa à la gorge de sa lance aiguë; et la tête s'inclina, et le bou-clier tomba, et le casque aussi, et la mort fatale l'enve-loppa.
Et Antilokhos, apercevant le dos de Thoôn, le frappa impétueusement, et il trancha la veine qui, courant le long du dos, arrive au cou. Le Troien tomba à la renverse sur la poussière, étendant les deux mains vers ses compagnons bien-aimés. Et Antilokhos accourut, et, regardant autour de lui, enleva ses belles armes de ses épaules. Et les Troiens, l'entourant aussitôt, accablaient de traits son beau et large bouclier; mais ils ne purent déchirer avec l'airain cruel le corps délicat d'Antilokhos, car Poseidaôn qui ébranle la terre protégeait le Nestôride contre la multi-tude des traits. Et celui-ci ne s'éloignait point de l'ennemi, mais il tournait sur lui-même, agitant sans cesse sa lance
IHAOt.
et cherchant qui il pourrait frapper de loin, ou de près. Et Adamas Asiade, l'ayant aperçu dans la mêlée, le frappa de l'airain aigu au milieu du bouclier; mais Posei-daôn aux cheveux bleus refusa au Troien la vie d'Anti-lokhos, et la moitié du trait resta dans le bouclier comme un pieu à demi brûlé, et l'autre tomba sur la terre. Et comme Adamas fuyait la mort dans les rangs de ses com-pagnons, Mèrionès, le poursuivant, le perça entre les par-ties mâles et le nombril, là où une plaie est mortelle pour les hommes lamentables. C'est là qu'il enfonça sa lance, et Adamas tomba palpitant sous le coup, comme un tau-reau, dompté par la force des liens, que des bouviers ont mené sur les montagnes. Ainsi Adamas blessé palpita, mais peu de temps, car le héros Mèrionès arracha la lance de la plaie, et les ténèbres se répandirent sur les yeux du Troien.
Et Hélénos, de sa grande épée de Thrèkè, frappa Dèi-pyros à la tempe, et le casque roula sur la terre, et un des Akhaiens le ramassa sous les pieds des combattants. Et la nuit noire couvrit les yeux de Dèipyros.
Et la douleur saisit le brave Atréide Ménélaos qui s'a-vança contre le prince Hélénos, en lançant sa longue pique. Et le Troien bandait son arc, et tous deux dardèrent à la fois, l'un sa lance aiguë, l'autre la flèche jaillissant du nerf. Et le Priamide frappa de sa flèche la cuirasse bombée, et le trait acerbe y rebondit. De même que, dans l'aire spa-cieuse, les fèves noires ou les pois, au souffle du vent et sous l'effort du vanneur, rejaillissent du large van, de même la flèche acerbe rebondit loin de la cuirasse de l'il-lustre Ménélaos.
Et le brave Atréide frappa la main qui tenait l'arc poli, et la lance aiguë attacha la main à l'arc, et Hélénos rentra dans la foule de ses compagnons, évitant la mort et traî-nant le frêne de la lance suspendu à sa main. Et le magna--
KHAPSODtttXtU.
nime Agènôr arracha le trait de la blessure qa'il entoura d'une fronde en laine qu'un serviteur tenait à son côté. Et Peisandros marcha contre l'illustre Mënélaos, et la Moire fatale le conduisait au seuil de la mort, pour qu'il fût dompté par toi, Ménélaos, dans le rude combat. Quand ils se furent rencontrés, l'Atréide le manqua, et Peisandros frappa le bouclier de l'illustre Ménélaos; mais il ne put tra-verser l'airain, et le large bouclier repoussa la pique dont la pointe se rompit. Et Peisandros se réjouissait dans son esprit, espérant la victoire, et l'illustre Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent, sauta sur lui; mais le Troien sai. sit, sous le bouclier, la belle hache à deux tranchants, au manche d'olivier, faite d'un airain excellent, et ils combat-tirent.
Peisandros frappa le cône du casque au sommet, près de la crinière, et lui-même fut atteint au front, au-dessus du nez. Et ses os crièrent, et ses yeux ensanglantés jailli-rent à ses pieds, dans la poussière; et il se renversa et tomba. Et Ménélaos, lui mettant le pied sur la poitrine, lui arracha ses armes et dit en se glorifiant Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens, ô parjures, insatiables de la rude bataille Vous ne m'avez épargné ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui n'avez pas redouté la colère terrible de Zeus hospitalier qui tonne fortement et qui détruira votre haute citadelle; car vous êtes venus sans cause, après avoir été reçus en amis, m'enlever, avec toutes mes richesses, la femme que j'avais épousée vierge. Et, maintenant, voici que vous ten-tez de jeter la flamme désastreuse sur nos nefs qui traver-sent la mer, et de tuer les héros Akhaiens) Mais vous se-rez réprimés, bien que remplis de fureur guerrière. 0 Père Zeus, on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes et tous les Dieux, et c'est de toi que viennent ces choses 1 N'es-tu pas favorable aux Troiens parjures, dont l'esprit
tHAttt.
2~6 est impie, et qui ne peuvent être rassasiés par la guerre dé-sastreuse ? Certes, la satiété nous vient de tout, du som-meil, de l'amour, du chant et de la danse charmante, qui, cependant, nous plaisent plus que la guerre; mais les Troiens sont insatiables de combats.
Ayant ainsi parlé, l'irréprochable Ménélaos arracha les armes sanglantes du cadavre, et les remit à ses compa-gnons et il se mêla de nouveau à ceux qui combattaient en avant. Et le fils du roi Pylaiméneus, Harpaliôn, se jeta sur lui. Et il avait suivi son père bien-aimé à la guerre de Troiè, et il ne devait point retourner dans la terre de la patrie. De sa pique il frappa le milieu du bouclier de l'Atréide, mais l'airain ne put le traverser, et Harpaliôn, évitant la mort, se réfugia dans la foule de ses compa-gnons, regardant de tous côtés pour ne pas être frappé de l'airain. Et, comme il fuyait, Mèrionès lui lança une flèche d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche pénétra, sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre les bras de ses chers compagnons, rendant l'âme. !I gisait comme un ver sur la terre, et son sang noir coulait, bai-gnant la terre. Et les magnanimes Paphlagones, s'empres-sant et gémissant, le déposèrent sur son char pour être conduit à la sainte Ilios; et son père, répandant des larmes, allait avec eux, nul n'ayant vengé son fils mort. Et Pâris, irrité dans son âme de cette mort, car Harpa-liôn était son hôte entre les nombreux Paphlagones, lança une flèche d'airain. Et il y avait un guerrier Akhaien, Eukhènor, fils du divinateur Polyidos, riche et brave, et ha-bitant Korinthos. Et il était monté sur sa nef, subissant sa destinée, car le bon Polyidos lui avait dit souvent qu'il mourrait, dans ses demeures, d'un mal cruel, ou que les Troiens le tueraient parmi tes nefs des Akhaiens. Et il avait voulu éviter à la fois la lourde amende des Akha:ens et la maladie cruelle qui l'aurait accablé de douleurs; mais
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9~7 Pâris le perça au-dessous de l'oreille, et l'âme s'envola de ses membres, et une horrible nuée l'enveloppa. Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hektôr cher à Zeus ignorait qu'à la gauche des nefs ses peuples étaient défaits par les Argiens, tant Celui qui ébranle la terre animait les Danaens et les pénétrait de sa force. Et le Priamide se tenait là où il avait franchi les portes et où il enfonçait les épaisses lignes des Danaens porteurs de bou-cliers. Là, les nefs d'Aias et de Prôtésilaos avaient été tirées sur le rivage de la blanche mer, et le mur y était peu élevé. Là aussi étaient les plus furieux combattants, et les chevaux, les Boiôtiens, les laônes aux longs vêtements, les Lokriens, les Phthiotes et les illustres Epéiens, qui sou-tenaient l'assaut autour des nefs et ne pouvaient repous-ser le divin Hektôr semblable à la flamme. Et là étaient aussi les braves Athènaiens que conduisait Ménestheus, fils de Pétéos, suivi de Pheidas, de Stikhios et du grand Bias. Et les chefs des Epéiens étaient Mégès Phyléide, Amphiôn et Drakios. Et les chefs des Phthiotes étaient Médôn et l'agile Ménéptolèmos. Médôn était fils bâtard du divin Oi-leus, et frère d'Aias, et il habitait Phylakè, loin de la terre de la patrie, ayant tué le frère de sa belle-mère Eriopis; et Ménéptolèmos était fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils com-battaient tous deux en tête des Phthiotes magnanimes, parmi les Boiôtiens, pour défendre les nefs.
Et Aias, le fils agile d'Oileus, se tenait toujours auprès d'Aias Télamônien. Comme deux bœufs noirs traînent en-semble, d'un souffle égal, une lourde charrue dans une terre nouvelle, tandis que la sueur coule de la racine de leurs cornes, et que, liés à distance au même joug, ils vont dans le sillon, ouvrant du soc la terre profonde, de même les deux Aias allaient ensemble. Mais de nombreux et braves guerriers suivaient le Télamôniade et portaient son bou-clier, quand la fatigue et la sueur rompaient ses genoux. Et les Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oilèiade, car il ne leur plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient ni casques d'airain hérissés de crins de cheval, ni boucliers bombés, ni lances de frêne; et ils étaient venus devant Troiè avec des arcs et des frondes de laine, et ils en acca-blaient et en rompaient sans cesse les phalanges Troiennes. Et les premiers combattaient, couverts de leurs belles armes, contre les Troiens et Hektôr armé d'airain, et les autres, cachés derrière ceux-là, tançaient sans cesse des flèches innombrables.
Alors, les Troiens se fussent enfuis misérablement, loin des tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas n'eût dit au brave Hektôr Hektôr, il est impossible que tu écoutes un conseil. Parce qu'un Dieu t'a donné d'exceller dans la guerre, tu veux aussi l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout pos-séder. Les Dieux accordent aux uns le courage, aux autres l'art de la danse, à d'autres la kithare et le chant. Le pré-voyant Zeus mit un esprit sage en celui-ci, et les hommes en profitent, et il sauvegarde les cités, et il recueille pour lui-même le fruit de sa prudence. La couronne de la guerre éclate de toutes parts autour de toi, et les Troiens magna-nimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs armes, ou combattent en petit nombre contre beaucoup, dispersés autour des nefs. Retourne, et appelle ici tous les chefs, afin que nous délibérions en conseil si nous devons nous ruer sur les nefs, en espérant qu'un Dieu nous accorde la vic-toire, ou s'il nous faut reculer avant d'être entamés. Je crains que les Akhaiens ne vengent leur défaite d'hier, car il y a dans les nefs un homme insatiable de guerre, qui, je pense, ne s'abstiendra pas longtemps de combat. Polydamas parla ainsi, et son conseil prudent persuada Hektôr, et il sauta de son char à terre avec ses armes, et il dit en paroles ailées
RHAPSÔDtE XIII.
Polydamas, retiens ici tous les chefs. Moi, j'irai au milieu du combat et je reviendrai bientôt, les ayant con-voqués.
Il parla ainsi, et se précipita, pareil à une montagne neigeuse, parmi les Troiens et les Alliés, avec de hautes clameurs. Et, ayant entendu la voix de Hektôr, ils accou-raient tous auprès du Panthoide Polydamas. Et le Pria-mide Hektôr allait, cherchant parmi les combattants, Dèi-phobos et le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le Hyrta-kideAsios. Et il les trouva tous, ou blessés, ou morts, autour des nefs et des poupes des Akhaiens, ayant rendu l'âme sous les mains des Argiens.
Et il vit, à la gauche de cette bataille meurtrière, le divin Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, ani-mant ses compagnons au combat. Et, s'arrêtant devant lui, il lui dit ces paroles outrageantes Misérable Pâris, doué d'une grande beauté, séduc-teur de femmes, où sont Dèiphobos, le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le Hyrtakide Asios? Où est Othryo-neus ? Aujourd'hui la sainte Ilios croule de son faîte, et tu as évité seul cette ruine terrible.
Et le divin Alexandros lui répondit Hektôr, tu te plais à m'accuser quand je ne suis point coupable. Parfois je me suis retiré du combat, mais ma mère ne m'a point enfanté lâche. Depuis que tu as excité la lutte de nos compagnons auprès des nefs, nous avons com-battu sans cesse les Danaens. Ceux que tu demandes sont morts. Seuls, Dèiphobos et le roi Hélénos ont été tous deux blessés à la main par de longues lances; mais le Kroniôn leur a épargné la mort. Conduis-nous donc où ton cœur et ton esprit t'ordonnent d'aller, et nous serons prompts à te suivre, et je ne pense pas que nous cessions le combat tant que nos forces le permettront. Il n'est permis à per-sonne de combattre au delà de ses forces. *;0 Ayant ainsi parlé, le héros Héehit l'âme de son frère, et ils coururent là où la mêlée était la plus furieuse, là où étaient Kébrionès et l'irréprochable Polydamas, Phakès, Orthaios, le divin Polyphoitès, et Palmys, et Askanios et Moros, fils de Hippotiôn. Et ceux-ci avaient succédé de-puis la veille aux autres guerriers de la fertile Askaniè, et déjà Zeus les poussait au combat.
Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que le Père Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et dont le bruit se mêle au retentissement des grandes eaux bouillonnantes et soulevées de la mer aux rumeurs sans nombre, qui se gonflent, blanches d'écume, et roulent les unes sur les autres.
Ainsi les Troiens se succédaient derrière leurs chefs éclatants d'airain. Et le Priamide Hektôr les menait, sem-blable au terrible Arès, et il portait devant lui son bou-clier égal fait de peaux épaisses recouvertes d'airain. Et autour de ses tempes resplendissait son casque mouvant, et, sous son bouclier, it marchait contre les phalanges, cherchant à les enfoncer de tous côtés. Mais il n'ébranla point l'âme des Akhaiens dans leurs poitrines, et Aias, le premier, s'avança en le provoquant Viens, malheureux) Pourquoi tentes-tu d'effrayer les Argiens? Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est le fouet fatal de Zeus qui nous éprouve. Tu espères sans doute, dans ton esprit, détruire nos nefs, mais nos mains te repousseront, et bientôt ta ville bien peuplée sera prise et renversée par nous. Et je te le dis, le temps viendra où, fuyant, tu supplieras le Père Zeus et les autres Immortels pour que tes chevaux soient plus rapides que l'épervier, tandis qu'ils t'emporteront vers la Ville à travers la pous-sière de la plaine.
Et, comme it parlait ainsi, un aigle vola à sa droite dans
KBAPSÔDtE X!
les hauteurs, et les Akhaiens se réjouirent de cet augure. Et l'illustre Hektôr lui répondit Aias, orgueilleux et insensé, qu'as-tu dit? Plût aux Dieux que le fusse le fils de Zeus tempétueux, et que la vénérable Hèrè m'eût enfanté, aussi vrai que ce jour sera fatal aux Argiens, et que tu tomberas toi-même, si tu oses attendre ma longue lance qui déchirera ton corps délicat, et que tu rassasieras les chiens d'Ilios et les oiseaux car-nassiers de ta graisse et de ta chair, auprès des nefs des Akhaiens 1 Ayant ainsi parlé, il se rua en avant, et ses compagnons le suivirent avec une immense clameur que l'armée répéta par derrière. Et les Argiens, se souvenant de leur vigueur, répondirent par d'autres cris, et la clameur des deux peuples monta jusque dans l'Aithèr, parmi les splendeurs de Zeus.
RHAPSODIE XIV
our en buvant, Nestôr entendit la clameur des
hommes, et il dit à l'Asklèpiade ces paroles
ailées:
Divin Makhaôn, que deviendront ces cho-ses ? Voici que la clameur des jeunes hommes grandit au-tour des nefs. Reste ici, et bois ce vin qui réchauffe, tandis que Hékamèdè aux beaux cheveux fait tiédir l'eau qui lavera le sang de ta plaie. Moi, j'irai sur la hauteur voir ce qui en est.
Ayant ainsi parlé, il saisit dans sa tente le bouclier de son fils, le brave Thrasymèdès qui, lui-même, avait pris le bouclier éclatant d'airain de son père. Et il saisit aussi une forte lance à pointe d'airain, et, sortant de la tente, il vit une chose lamentable les Akhaiens bouleversés et les Troiens magnanimes les poursuivant, et le mur des Akhaiens renversé. De même, quand l'onde silencieuse de la grande mer devient toute noire, dans le pressentiment des
RHAPSODIE XIV
vents impétueux, et reste immobile, ne sachant encore de quel côté ils souffleront; de même, le vieillard, hésitant, ne savait s'il se mêlerait à la foule des cavaliers Danaens, ou s'il irait rejoindre Agamemnôn, le prince des peuples.. Mais il jugea qu'il était plus utile de rejoindre l'Atréide. Et Troiens et Danaens s'entretuaient dans la mêlée, et l'airain solide sonnait autour de leurs corps, tandis qu'ils se frappaient de leurs épées et de leurs lances à deux pointes.
Et Nestôr rencontra, venant des nefs, les Rois divins que l'airain avait blessés, le Tydéide, et Odysseus, et l'Atréide Agamemnôn. Leurs nefs étaient éloignées du champ de bataille, ayant été tirées les premières sur le sable de la blanche mer; car celles qui vinrent les premières s'avan-çaient jusque dans la plaine, et le mur protégeait leurs poupes. Tout large qu'il était, le rivage ne pouvait contenir toutes les nefs sans resserrer le camp; et les Akhaiens les avaient rangées par files, dans la gorge du rivage, entre les deux promontoires.
Et les Rois, l'âme attristée dans leur poitrine, venaient ensemble, appuyés sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya quand ils virent le vieux Nestôr, et le roi Agamemnôn lui dit aussitôt 0 Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, pourquoi reviens-tu de ce combat fatal? Je crains que le brave Hek-tôr n'accomplisse la menace qu'il a faite, dans l'agora des Troiens, de ne rentrer dans Ilios qu'après avoir brûlé les nefs et tué tous les Akhaiens. Il l'a dit et il le fait. Ah certes, les Akhaiens aux belles knèmides ont contre moi la même colère qu'AkhiMeus, et ils ne veulent plus combattre autour des nefs.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit Certes, tu dis vrai, et Zeus qui tonne dans les hau-teurs n'y peut rien lui-même. Le mur est renversé que ~4 nous nous flattions d'avoir élevé devant les nefs comme un rempart inaccessible. Et voici que les Troiens combattent maintenant au milieu des nefs, et nous ne saurions recon-naître, en regardant avec le plus d'attention,de quel côté les Akhaiens roulent bouleversés. Mais ils tombent partout, et leurs clameurs montent dans l'Ouranos. Pour nous, délibérons sur ces calamités, si toutefois une résolution peut être utile. Je ne vous engage point à retourner dans la mêlée, car un blessé ne peut combattre.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit
Nestôr, puisque le combat est au milieu des nefs, et que le mur et le fossé ont été inutiles qui ont coûté tant de travaux aux Danaens, et qui devaient, pensions-nous, être un rempart inaccessible, c'est qu'il plaît, sans doute, au très-puissant Zeus que les Akhaiens périssent tous, sans gloire, loin d'Argos. Je reconnaissais autrefois qu'il secou-rait les Danaens, mais je sais maintenant qu'il honore les Troiens comme des bienheureux, et qu'il enchaîne notre vigueur et nos mains. Allons, obéissez à mes paroles. Traînons à la mer les nefs qui en sont le plus rapprochées. Restons sur nos ancres jusqu'à la nuit et, si les Troiens cessent le combat, nous pourrons mettre à la mer divine le reste de nos nefs. Il n'y a nulle honte à fuir notre ruine entière à l'aide de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que d'en être accablé.
Et le sage Odysseus, le regardant d'un ceil sombre, lui dit:
Atréide, quelle parole mauvaise a passé à travers tes dents? Tu devrais conduire une armée de lâches au lieu de nous commander, nous à qui Zeus a donné de poursuivre les guerres rudes, de la jeunesse à la vieillesse, et jusqu'à la mort. Ainsi, tu veux renoncer à la grande Ville des Troiens pour laquelle nous avons souffert tant de maux ? Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens n'entende cette pa--
RHAPSODtE XtV.
role que n'aurait dû prononcer aucun homme d'un esprit juste, un Roi à qui obéissent des peuples aussi nombreux que ceux auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi, je condamne cette parole que tu as dite, cet ordre de traîner à la mer les nefs bien construites, loin des clameurs du combat. Ne serait-ce pas combler les désirs des Troiens déjà victorieux? Comment les Akhaiens soutiendraient-ils le combat, pendant qu'ils traîneraient les nefs à la mer? Ils ne songeraient qu'aux nefs et négligeraient le combat. Ton conseil nous serait fatal, prince des peuplesl Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit 0 Odysseus, tes rudes paroles ont pénétré dans mon coeur. Je ne veux point que les fils des Akhaiens traînent à la mer, contre leur gré, les nefs bien construites. Main-tenant, si quelqu'un a un meilleur conseil à donner, jeune ou vieux, qu'il parle, et sa parole me remplira de joie. Et le brave Diomèdès parla ainsi au milieu d'eux Celui-là est près de vous, et nous ne chercherons pas longtemps, si vous voulez obéir. Et vous ne me blâmerez point de parler parce que je suis le plus jeune, car je suis né d'un père illustre et je descends d'une race glorieuse. Et mon père est Tydeus qui occupe un large sépulcre dans Thèbè. Portheus engendra trois fils irréprochables qui habitaient Pleurôn et la haute Kalydôn Agrios, Mélas, et te troisième était le cavalier Oineus, le père de mon père, et le plus brave des trois. Et celui-ci demeura chez lui, mais mon père habita Argos. Ainsi le voulurent Zeus et les autres Dieux. Et mon père épousa une des filles d'Adrestès, et il habitait une maison pleine d'abondance, car il possédait beaucoup de champs fertiles entourés de grands vergers. Et ses brebis étaient nombreuses, et il était illustre par sa lance entre tous les Akhaiens. Vous savez que je dis la vérité, que ma race n'est point vile, et vous ne mépriserez point mes paroles. Allons vers le
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champ de bataille, bien que blessés, loin des traits, afin que nous ne recevions pas blessure sur blessure; mais animons et excitons les Akhaiens qui déjà se lassent et cessent de combattre courageusement.
II parla ainsi, et ils l'écoutèrent volontiers et lui obéirent. Et le Roi des hommes, Agamemnôn, les précédait. Et l'Illustre qui ébranle la terre les vit et vint à eux sous la forme d'un vieillard. Il prit la main droite de l'Atréide Agamemnôn, et il lui dit Atréide, maintenant le cœur féroce d'Akhilleus se réjouit dans sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des Akhaiens. H a perdu l'esprit. Qu'un Dieu lui rende autant de honte Tous les Dieux heureux ne sont point irrités contre toi. Les princes et les chefs des Troiens empliront encore la plaine de poussière, et tu les verras fuir vers leur Ville, loin des nefs et des tentes.
Ayant ainsi parlé, il se précipita vers la plaine en pous-sant un grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hom-mes qui se ruent au combat pourraient pousser de leurs poitrines. Tel fut le cri du Roi qui ébranle la terre. Et il versa la force dans le cœur des Akhaiens, avec le désir de guerroyer et de combattre.
Hèrè regardait, assise sur un thrône d'or, au sommet de l'Olympos, et elle reconnut aussitôt son frère qui s'agitait dans la glorieuse bataille, et elle se réjouit dans son cœur. Et elle vit Zeus assis au faîte de l'Ida où naissent les sour-ces, et il lui était odieux. Aussitôt, la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf songea au moyen de tromper Zeus tempê-tueux, et ceci lui sembla meilleur d'aller le trouver sur l'Ida pour exciter en lui le désir amoureux de sa beauté, afin qu'un doux et profond sommeil fermât ses paupières et obscurcît ses pensées.
Et elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-aimé Hèphaistos avait faite. Et il avait adapté aux portes
tHAPS&DtE XIV.
solides un verrou secret, et aucun des Dieux n'aurait pu les ouvrir. Elle entra et ferma les portes resplendissantes. Et, d'abord, elle lava son beau corps avec de l'ambroisie puis elle se parfuma d'une huile divine dont l'arome se répandit dans la demeure de Zeus, sur la terre et dans l'Ouranos. Et son beau corps étant parfumé, elle peigna sa chevelure et tressa de ses mains ses cheveux éclatants beaux et divins, qui flottaient de sa tête immortelle. Et elle revêtit une khlamyde divine qu'Athènè avait faite elle-même et ornée de mille merveilles, et elle la fixa sur sa poitrine avec des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture à cent fran-ges, et à ses oreilles bien percées des pendants travaillés avec soin et ornés de trois pierres précieuses. Et la grâce l'enveloppait tout entière. Ensuite, la Déesse mit un beau voile blanc comme Hélios, et, à ses beaux pieds, de belles sandales. S'étant ainsi parée, elle sortit de sa chambre nuptiale, et, appelant Aphroditè loin des autres Dieux, elle lui dit M'accorderas-tu, chère fille, ce que je vais te de-mander, ou me refuseras-tu, irritée de ce que je protège les Danaens, et toi les Troiens?
Et la fille de Zeus, Aphroditè, lui répondit Vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, dis ce que tu désires. Mon cœur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis, et si c'est possible.
Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit Donne-moi l'amour et le désir à l'aide desquels tu domptes les Dieux immortels et les hommes mortels. Je vais voir, aux limites de la terre, Okéanos, origine des Dieux, et la maternelle Tèthys, qui m'ont élevée et nourrie dans leurs demeures, m'ayant reçue de Rhéiè, quand Zeus au large regard jeta Kronos sous la terre et sous la mer stérile. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne par--
tï :58 tagent plus le même lit, parce que la colère est entrée dans leur cœur. Si je puis les persuader par mes paroles, et si je les rends au même lit, pour qu'ils puissent s'unir d'a-mour, ils m'appelleront leur bien-aimée et vénérable.
Et Aphroditè lui aime les sourires lui répondit M n'est point permis de te rien refuser, à toi qui cou-ches dans les bras du grand Zeus.
Elle parla ainsi, et elle détacha de son sein la ceinture aux couleurs variées où résident toutes les voluptés, et l'a-mour, et le désir, et l'entretien amoureux, et l'éloquence persuasive qui trouble l'esprit des sages. Et elle mit cettt ceinture entre les mains de Hèrè, et elle lui dit Recois cette ceinture aux couleurs variées, où résident toutes les voluptés, et mets-la sur ton sein, et tu ne revien-dras pas sans avoir fait ce que tu désires.
Elle parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf rit, et, en riant, elle mit la ceinture sur son sein. Et Aphro-ditè, la fille de Zeus, rentra dans sa demeure, et Hèrè, joyeuse, quitta le faîte de l'Olympos. Puis, traversant la Pièriè et la riante Emathiè, elle gagna les montagnes nei-geuses des Thrèkiens, et ses pieds ne touchaient point la terre. Et, de l'Athos, elle descendit vers la mer agitée et parvint à Lemnos, la ville du divin Thoas, où elle ren-contra Hypnos, frère de Thanatos. Elle lui prit la main et lui dit ces paroles Hypnos, roi de tous les Dieux et de tous les hommes, si jamais tu m'as écoutée, obéis-moi aujourd'hui, et je ne cesserai de te rendre grâces. Endors, sous leurs paupières, les yeux splendides de Zeus, dès que je serai couchée dans ses bras, et je te donnerai un beau thrône incorruptible, tout en or, qu'a fait mon fils Hèphaistos qui boite des deux pieds; et il y joindra un escabeau sur lequel tu appuyeras tes beaux pieds pendant le repas.
Et le doux Hypnos, lui répondant, parla ains!
RHAPSODIE XtV.
~9 Hèrè, vénérable Déesse, fille du grand Kronos, j'as-soupirai aisément tout autre des Dieux éternels, et même le fleuve Okéanos, cette source de toutes choses; mais je n'approcherai point du Kroniôn Zeus et je ne l'endormirai point, à moins qu'il me l'ordonne. Déjà il m'a averti, grâce à toi, le jour où son fils magnanime naviguait loin d'Ilioï, de la cité dévastée des Troiens. Et j'enveloppai doucement les membres de Zeus tempétueux, tandis que tu méditais des calamités, et que, répandant sur la mer le souffle des vents furieux, tu poussais Hèraklès vers Koôs bien peu-plée, loin de tous ses amis. Et Zeus, s'éveillant indigné, dispersa tous les Dieux par l'Ouranos; et il me cherchait pour me précipiter du haut de l'Aithèr dans la mer, si Nyx, qui dompte les Dieux et les hommes, et que je suppliais en fuyant, ne m'eût sauvé. Et Zeus, bien que très irrité, s'apaisa, craignant de déplaire à la rapide Nyx. Et main.tenant tu m'ordonnes de courir le même danger 1 I! parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit Hypnos, pourquoi t'inquiéter ainsi? Penses-tu que Zeus au large regard s'irrite pour les Troiens autant que pour son fils Hèraklès? Viens, et je te donnerai pour épouse une des plus jeunes Kharites, Pasithéiè, que tu désires sans cesse.
Elle parla ainsi, et Hypnos, plein de joie lui répondit Jure, par l'eau de Styx, un inviolable serment; touche d'une main la terre et de l'autre la mer marbrée, et qu'ils soient témoins, les Dieux souterrains qui vivent autour de Kronos, que tu me donneras Pasithéiè que je désire sans cesse.
li parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs jura aus-sitôt comme il le désirait, et elle nomma tous les Dieux sous-tartaréens qu'on nomme Titans. Et, après ce ser-ment, ils quittèrent tous deux Lemnos et Imbros, couverts d'une nuée et faisant rapidement leur chemin. Et, laissant la mer à Lektos, ils parvinrent à l'Ida qui abonde en bêtes fauves et en sources, et sous leurs pieds se mouvait la cime des bois. Là, Hypnos resta en arrière, de peur que Zeus le vît, et il monta dans un grand pin né sur l'Ida, et qui s'élevait jusque dans l'Aithèr. Et il se blottit dans les épais rameaux du pin, semblable à l'oiseau bruyant que les hommes appellent Khalkis et les Dieux Kymindis. Hèrè gravit rapidement le haut Gargaros, au faîte de l'Ida. Et Zeus qui amasse les nuées la vit, et aussitôt le désir s'empara de lui, comme autrefois, quand ils partagè-rent le même lit, loin de leurs parents bien-aimés. Il s'ap-procha et lui dit Hèrè, pourquoi as-tu quitté l'Olympos? Tu n'as ni tes chevaux, ni ton char.
Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit Je vais voir, aux limites de la terre, Okéanos, origine des Dieux, et la maternelle Tèthys, qui m'ont élevée et nourrie dans leurs demeures. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne partagent plus le même lit, parce que la colère est entrée dans leur cœur. Mes chevaux, qui me portent sur la terre et sur la mer, sont aux pieds de l'Ida aux nombreuses sources, et c'est à cause de toi que j'ai quitté l'Olympos, craignant ta colère, si j'allais, en te le cachant, dans la de-meure du profond Okéanos.
Et Zeus qui amasse les nuées lui dit Hèrè, attends et tu partiras ensuite, mais couchons-nous pleins d'amour. Jamais le désir d'une déesse ou d'une femme n'a dompté ainsi tout mon cœur. Jamais je n'ai tant aimé, ni l'épouse d'Ixiôn, qui enfanta Peirithoos semblable à un Dieu par la sagesse, ni la fille d'Akrisiôn, la belle Danaè qui enfanta Perseus, le plus illustre de tous les hommes, ai la fille du magnanime Phoinix, qui enfanta
RHAPSODIE XtV.
Minôs et Rhadamanthès, ni Sémélè qui enfanta Dionysos, la joie des hommes, ni Alkmènè qui enfanta aussi dans Thèbè mon robuste fils Hèraklès, ni la reine Dèmètèr aux beaux cheveux, ni l'illustre Lètô, ni toi-même; car je n'ai jamais ressenti pour toi tant de désir et tant d'amour.
Et la vénérable Hèrè pleine de ruses lui répondit Très-redoutable Kronide, qu'as-tu dit? Tu désires que nous nous unissions d'amour, maintenant, sur le faîte de l'Ida ouvert à tous les regards! Si quelqu'un des Dieux qui vivent toujours nous voyait couchés et en avertissait tous les autres! Je n'oserais plus rentrer dans tes demeures, en sortant de ton lit, car ce serait honteux. Mais, si tels sont ton désir et ta volonté, la chambre nuptiale que ton fils Hèphaistos a faite a des portes solides. C'est là que nous irons dormir, puisqu'il te plaît que nous partagions le même lit.
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit -Ne crains pas qu'aucun Dieu te voie, ni aucun homme. Je t'envelopperai d'une nuée d'or, telle que Hélios lui-même ne la pénétrerait pas, bien que rien n'échappe à sa lumière.
Et le fils de Kronos prit l'Epouse dans ses bras. Et sous eux la terre divine enfanta une herbe nouvelle, le lotos brillant de rosée, et le safran, et l'hyacinthe épaisse et molle, qui les soulevaient de terre. Et ils s'endormirent, et une belle nuée d'or les enveloppait, et d'étincelantes rosées en tombaient.
Ainsi dormait, tranquille, le Père Zeus sur le haut Gar-garos, dompté par le sommeil et par l'amour, en tenant l'Epouse dans ses bras. Et le doux Hypnos courut aux nefs des Akhaiens en porter la nouvelle à Celui qui ébranle la terre, et il lui dit en paroles ailées Hâte-toi, Poseidaôn, de venir en aide aux Akhaiens, et donne-leur la victoire au moins quelques instants, pen--
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dant que Zeus dort, car je l'ai assoupi mollement, et Hert l'a séduit par l'amour, afin qu'il s'endormît.
Il parla ainsi et retourna vers les illustres tribus des hommes; mais il excita plus encore Poseidaôn à secourir les Danaens, et Poseidaôn, s'élançant aux premiers rangs, s'écria Argiens laisserons-nous de nouveau la victoire au Priamide Hektôr, afin qu'il prenne les nefs et se glorifie? 11 triomphe, parce que Akhilleus reste, le cœur irrité, dans ses nefs creuses; mais nous n'aurons plus un si grand re-gret d'Akhilleus, si nous savons nous défendre les uns les autres. Allons obéissez-moi tous. Couverts de nos meil-leurs et de nos plus grands boucliers, les casques éclatants en tête et les longues piques en main, allons 1 Et je vous conduirai, et je ne pense pas que le Priamide Hektôr nous attende, bien qu'il soit plein d'audace. Que les plus braves cèdent leurs boucliers légers, s'ils en ont de tels, aux guer-riers plus faibles, et qu'ils s'abritent sous de plus grandsl 11 parla ainsi, et chacun obéit. Et les Rois eux-mêmes, quoique blessés, rangèrent les lignes. Le Tydéide, Odysseus et l'Atréide Agamemnôn, parcourant les rangs, échan-geaient les armes, donnant les plus fortes aux plus robus-tes, et les plus faibles aux moins vigoureux. Et tous s'avan-cèrent, revêtus de l'airain éclatant, et Celui qui ébranle la terre les précédait, tenant dans sa forte main une longue et terrible épée, semblable à l'éclair, telle qu'on ne peut l'affronter dans la mêlée lamentable, et qui pénètre les hommes de terreur.
Et l'illustre Hektôr, de son côté, rangeait les Troiens en bataille. Et tous deux préparaient une lutte horrible, Po-seidaôn à la chevelure bleue et l'illustre Hektôr, celui-ci secourant les Troiens et celui-là les Akhaiens. Et la mer inondait la plage jusqu'aux tentes et aux nefs, et les deux peuples se heurtaient avec une grande clameur; maii w
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l'eau de la mer qui roule sur le rivage, poussée par le soufHe furieux de Boréas, ni le crépitement d'un vaste in-cendie qui brûle une forêt, dans les gorges des montagnes, ni le vent qui rugit dans les grands chênes, ne sont aussi terribles que n'était immense la clameur des Akhaiens et des Troiens, se ruant les uns sur les autres. Et, le premier, l'illustre Hektôr lança sa pique contre Aias qui s'était retourné sur lui, et il ne le manqua pas, car la pique frappa la poitrine là où les deux baudriers se croisent, celui du bouclier et celui de l'épée aux clous d'argent et ils préservèrent la chair délicate. Hektôr fut afnigé qu'un trait rapide se fût vainement échappé de sa main; et, fuyant la mort, il se retira dans la foule de ses compagnons. Mais, comme il se retirait, le grand Té-lamônien Aias saisit une des roches qui retenaient les câbles des nefs, et qui se rencontraient sous les pieds des combat-tants, et il en frappa Hektôr dans la poitrine, au-dessus du bouclier, près du cou, après l'avoir soulevée et l'avoir fait tourbillonner. De même qu'un chêne tombe, déraciné par l'éclair du grand Zeus, et que l'odeur du soufre s'en exhale, et que chacun s'en épouvante, tant est terrible la foudre du grand Zeus; de même la force de Hektôr tomba dans la poussière. Et sa pique échappa de sa main, et son casque tomba, et son bouclier aussi, et toutes ses armes d'airain résonnèrent.
Et les fils des Akhaiens accoururent avec de grands cris, espérant l'entraîner, et ils lancèrent d'innombrables traits; mais aucun ne put blesser le prince des peuples, car les plus braves le protégèrent aussitôt Polydamas, Ainéias, et le divin Agènôr, et Sarpèdôn, le chef des Lykiens, et l'irréprochable Glaukos. Aucun ne négligea de le secourir, et tous tenaient devant lui leurs boucliers bombés. Et ses compagnons l'emportèrent dans leurs bras, loin de la mêlée, jusqu'à l'endroit où se tenaient ses chevaux rapides,
tt.!ADt~ ~4 et son char, et leur conducteur. Et ils l'emportèrent vers la Ville, poussant des gémissements. Et quand ils furent parvenus au gué du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel Zeus, ils le déposèrent du char sur la terre, et ils le baignèrent, et, revenant à lui, il ouvrit les yeux. Mais, tombant à genoux, il vomit un sang noir, et, de nouveau, il se renversa contre terre, et une nuit noire l'enveloppa, tant le coup d'Aias l'avait dompté.
Les Argiens, voyant qu'on enlevait Hektôr, se ruèrent avec plus d'ardeur sur les Troiens et ne songèrent qu'à combattre. Le premier, le fils d'Oileus, le rapide Aias, de sa lance aiguë, en bondissant, blessa Satnios Enopide, que l'irréprochable nymphe Nèis enfanta d'Enops qui paissait ses troupeaux sur les rives du SatnoYs. Et l'illustre Oilèiade le blessa de sa lance dans le ventre, et il tomba à la renverse, et, autour de lui, les Troiens et les Danaens engagèrent une lutte terrible. Et le Panthoide Polydamas vint le venger, et il frappa Prothoènôr Arèilykide à l'épaule droite, et la forte lance entra' dans t'épaule. Prothoènôr renversé saisit la poussière avec ses mains, et Polydamas s'écria insolemment Je ne pense pas qu'un trait inutile soit parti de la main du magnanime Panthoide. Un Argien l'a reçu dans le corps, et il s'appuiera dessus pour descendre dans les demeures d'Aidès.
Il parla ainsi, et les Argiens furent remplis de douleur en l'entendant se glorifier ainsi. Et le belliqueux Télamô-nien Aias fut troublé, ayant vu Prothoènôr tomber auprès de lui. Et aussitôt il lança sa pique contre Polydamas qui se retirait mais celui-ci évita la mort en sautant de côté, et l'Anténoride Arkhélokhos reçut le coup, car les Dieux lui destinaient la mort. Et il fut frappé à la dernière ver-tèbre du cou, et les deux muscles furent tranchés, et sa
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z6) tête, sa bouche et ses narines touchèrent la terre avant ses genoux.
Et Aias cria à l'irréprochable Polydamas:
Vois, Polydamas, et dis la vérité. Ce guerrier mort ne suffit-il pas pour venger Prothoènôr? Il ne me semble ni lâche, ni d'une race vile. C'est le frère du dompteur de chevaux Antènôr, ou son fils, car il a le visage de cette famille.
Et il parla ainsi, le connaissant bien. Et la douleur saisit les Troiens. Alors, Akamas, debout devant son frère mort, blessa d'un coup de lance le Boiôtien Promakhos, comme celui-ci traînait le cadavre par les pieds. Et Akamas, triom-phant, cria Argiens destinés à la mort, et toujours prodigues de menaces, la lutte et le deuil ne seront pas pour nous seuls, et vous aussi vous mourrez! Voyez 1 votre Promakhos dort dompté par ma lance, et mon frère n'est pas resté long-temps sans vengeance aussi, tout homme souhaite de lais-ser dans ses demeures un frère qui le venge.
11 parla ainsi, et ses paroles insultantes remplirent les Argiens de douleur, et elles irritèrent surtout l'âme de Pénéléôs qui se rua sur Akamas. Mais celui-ci n'osa pas soutenir le choc du roi Pénéléôs qui blessa Ilioneus, fils de ce Phorbas, riche en troupeaux, que Hermès aimait entre tous les Troiens, et à qui il avait donné de grands biens. Et il le frappa sous le sourcil, au fond. de l'oeil, d'où la pupille fut arrachée. Et la lance, traversant l'œll, sortit derrière la tête, et Ilioneus, les mains étendues, tomba. Puis, Péné-léôs, tirant de la gaîne son épée aiguë, coupa la tête qui roula sur la terre avec le casque, et la forte lance encore fixée dans l'oeil. Et Pénéléôs la saisit, et, la montrant aux Troiens, il leur cria Allez de ma part, Troiens, dire au père et à la mère de l'illustre Ilioneus qu'ils gémissent dans leurs demeures. Ah! l'épouse de l'Alégénoride Promakhos ne se réjouira pas non plus au retour de son époux bien-aimé, quand les fils des Akhaiens, loin de Troiè, s'en retourneront sur leurs nefs! 1 Il parla ainsi, et la pâle terreur saisit les Troiens, et chacun d'eux regardait autour de lui, cherchant comment il éviterait la mort.
Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures Olympiennes, celui des Akhaiens qui enleva le premier des dépouilles sanglantes, quand l'Illustre qui ébranle la terre eut fait pencher la victoire?
Le premier, Aias Télamônien frappa Hyrthios Gyrtiade, chef des braves Mysiens. Et Antilokhos tua Phalkès et Merméros, et Merionès tua Morys et Hippotiôn, et Teu-kros tua Prothoôn et Périphètès, et l'Atréide Ménélaos blessa au côté le prince des peuples Hypérénôr. II lui dé-chira les intestins, et l'âme s'échappa par l'horrible bles-sure, et un brouillard couvrit ses yeux. Mais Aias, l'agile fils d'Oileus, en tua bien plus encore, car nul n'était son égal pour atteindre ceux que Zeus met en fuite.
es Troiens franchissaient, dans leur fuite, les
pieux et le fossé, et beaucoup tombaient sous
les mains des Danaens. Et ils s'arrêtèrent au--
près de leurs chars, pâles de terreur.
Mais Zeus s'éveilla, sur les sommets de l'Ida, auprès de Hèrè au thrône d'or. Et, se levant, il regarda et vit les Troiens et les Akhaiens, et les premiers en pleine déroute, et les Argiens, ayant au milieu d'eux le roi Poseidaôn, les poussant avec fureur. Et il vit Hektôr gisant dans la plaine, entouré de ses compagnons, respirant à peine et vomissant le sang, car ce n'était pas le plus faible des Akhaiens qui l'avait blessé.
Et le Père des hommes et des Dieux fut rempli de pitié en le voyant, et, avec un regard sombre, il dit à Hère 0 astucieuse ta ruse a éloigné le divin Hektôr du combat et mis ses troupes en fuite. Je ne sais si tu ne re-cueilleras pas la première le fruit de tes ruses, et si je ne