HACK
t'accablerai point de coups. Ne te souvient-il plus du jour où tu étais suspendue dans l'air, avec une enclume à chaque pied, les mains liées d'une solide chaîne d'or, et où tu pendais ainsi de l'Aithèr et des nuées? Tous les Dieux, par le grand Olympos, te regardaient avec douleur et ne pouvaient te secourir, car celui que j'aurais saisi, je l'aurais précipité de l'Ouranos, et il serait arrivé sur la terre, res-pirant à peine. Et cependant ma colère, à cause des souf-frances du divin Hèraktès, n'était point assouvie. C'était toi qui, l'accablant de maux, avais appelé Boréas et les tempêtes sur la mer stérile, et qui l'avais rejeté vers Koôs bien peuplée. Mais je le délivrai et le ramenai dans Argos féconde en chevaux. Souviens-toi de ces choses et renonce à tes ruses, et sache qu'il ne te suffit pas, pour me tromper, de te donner à moi sur ce lit, loin des Dieux. H parla ainsi, et la vénérable Hèrè frissonna et lui ré-pondit en paroles ailées Que Gaia le sache, et le large Ouranos, et l'eau sou-terraine de Styx, ce qui est le plus grand serment des Dieux heureux, et ta tête sacrée, et notre lit nuptial que je n'attesterai jamais en vain 1 Ce n'est point par mon conseil que Poseidaôn qui ébranle la terre a dompté les Troiens et Hektôr. Son cœur seul l'a poussé, ayant compassion des Akhaiens désespérés autour de leurs nefs. Mais j'irai et je lui conseillerai, ô Zeus qui amasses les noires nuées, de se retirer où tu le voudras.
Elle parla ainsi, et le Père des Dieux et des hommes sourit, et lui répondit ces paroles ailées Si tu penses comme moi, étant assise au milieu des Immortels, ô vénérable Hèrè aux yeux de bœuf, Poseidaôn lui-même, quoi qu'il veuille, se conformera aussitôt à notre volonté. Si tu as dit la vérité dans ton cœur, va dans l'as-semblée des Dieux, appelle Iris et l'illustre archer Apollôn, afin que l'une aille, vers l'armée des Akhaiens cuirassés,
t6g dire au roi Poseidaôn qu'il se retire de la mêlée, et qu'il rentre dans ses demeures; et que Phoibos Apollôn ranime les forces de Hektôr et apaise les douleurs qui l'accablent, afin que le Priamide attaque de nouveau les Akhaiens et les mette en fuite. Et ils fuiront jusqu'aux nefs du Pèléide Akhilleus qui suscitera son compagnon Patroklos. Et l'il-lustre Hektôr tuera Patroklos devant Ilios, là où celui-ci aura dompté une multitude de guerriers, et, entre autres, mon fils, le divin Sarpèdôn. Et le divin Akhilleus, furieux, tuera Hektôr. Et, désormais, je repousserai toujours les Troiens loin des nefs, jusqu'au jour où les Akhaiens pren-dront la haute Ilios par les conseils d'Athènè. Mais je ne déposerai point ma colère, et je ne permettrai à aucun des Immortels de secourir les Danaens, tant que ne seront point accomplis et le désir du Pèléide et la promesse que j'ai faite par un signe de ma tête, le jour où la Déesse Thétis, embrassant mes genoux, m'a supplié d'honorer Akhilleus, le dévastateur de citadelles.
Il parla ainsi, et la Déesse Hèrè aux bras blancs se hâta de monter des cimes de l'Ida dans le haut Olympos. Ainsi vole la pensée d'un homme qui, ayant parcouru de nom-breuses contrées et se souvenant de ce qu'il a vu, se dit J'étais là! La vénérable Hèrè vola aussi promptement, et elle arriva dans l'assemblée des Dieux, sur le haut Olym-pos où sont les demeures de Zeus. Et tous se levèrent en la voyant, et lui offrirent la coupe qu'elle reçut de Thémis aux belles joues, car celle-ci était venue la première au-devant d'elle et lui avait dit en paroles ailées Hèrè, pourquoi viens-tu, toute troublée? Est-ce le fils de Kronos, ton époux, qui t'a enrayée ?
Et la déesse Hèrè aux bras blancs lui répondit Divine Thémis, ne m'interroge point. Tu sais com-bien son âme est orgueilleuse et dure. Préside le festin des Dieux dans ces demeures. Tu sauras avec tous les Immor--
tHADZ.
tels les desseins fatals de Zeus. Je ne pense pas que ni les hommes, ni les Dieux puissent se réjouir désormais dans leurs festins.
La vénérable Hèrè parla et s'assit. Et les Dieux s'attris-tèrent dans les demeures de Zeus; mais la fille de Kronos sourit amèrement, tandis que son front était sombre au-dessus de ses sourcils bleus; et elle dit indignée Insensés que nous sommes! nous nous irritons contre Zeus et nous voulons le dompter, soit par la flatterie, soit par la violence; et, assis à l'écart, il ne s'en soucie ni ne s'en émeut, sachant qu'il l'emporte sur tous les Dieux im-mortels par la force et la puissance. Subissez donc les maux qu'il lui plaît d'envoyer à chacun de vous. Déj~ le malheur atteint Arès; son fils a péri dans la mêlée, Aska-laphos, celui de tous les hommes qu'il aimait le mieux, et que le puissant Arès disait être son fils.
Elle parla ainsi, et Arès, frappant de ses deux mains ses cuisses vigoureuses, dit en gémissant Ne vous irritez point, habitants des demeures Olym-piennes, si je descends aux nefs des Akhaiens pour venger le meurtre de mon fils, quand même ma destinée serait de tomber parmi les morts, le sang et la poussière, frappé de l'éclair de Zeus!
Il parla ainsi, et il ordonna à la Crainte et à la Fuite d'atteler ses chevaux, et il se couvrit de ses armes splen-dides. Et, alors, une colère bien plus grande et bien plus terrible se fût soulevée dans l'âme de Zeus contre les Im-mortels, si Athènè, craignant pour tous les Dieux, n'eût sauté dans le parvis, hors du thrône où elle était assise. Et elle arracha le casque de la tête d'Arès, et le bouclier de ses épaules et la lance d'airain de sa main robuste, et elle réprimanda l'impétueux Arès Insensél tu perds l'esprit et tu vas périr. As-tu des oreilles pour ne point entendre? N'as-tu plus ni intelli--
'7' gence, ni pudeur? N'as-tu point écouté les paroles de la déesse Hèrè aux bras blancs que Zeus a envoyée dans l'O-lympos ? Veux-tu, toi-même, frappé de mille maux, re-venir, accablé et gémissant, après avoir attiré des calamités sur les autres Dieux? Zeus laissera aussitôt les Troiens et les Akhaiens magnanimes, et il viendra nous précipiter de l'Olympos, innocents ou coupables. Je t'ordonne d'apaiser la colère du meurtre de ton fils. Déjà de plus braves et de plus vigoureux que lui sont morts, ou seront tués. Il est difficile de sauver de la mort les générations des hommes. Ayant ainsi parlé, elle fit asseoir l'impétueux Arès sur son thrône. Puis, Hèrè appela, hors de l'Olympos, Apollôn et Iris, qui est la messagère de tous les Dieux immortels, et elle leur dit en paroles ailées Zeus vous ordonne de venir promptement sur l'Ida, et, quand vous l'aurez vu, faites ce qu'il vous ordonnera. Ayant ainsi parlé, la vénérable Hèrè rentra et s'assit sur son thrône. Et les deux Immortels s'envolèrent à la hâte, et ils arrivèrent sur l'Ida où naissent les sources et les bêtes fauves. Et ils virent Zeus au large regard assis sur le faîte du Gargaros, et il s'était enveloppé d'une nuée parfumée. Et ils s'arrêtèrent devant Zeus qui amasse les nuées. Et, satisfait, dans son esprit, qu'ils eussent obéi promptement aux ordres de l'Epouse bien~aimée, il dit d'abord en pa-roles ailées à Iris
Val rapide Iris, parle au Roi Poseidaôn, et sois une messagère fidèle. Dis-lui qu'il se retire de la mêlée, et qu'il reste, soit dans l'assemblée des Dieux, soit dans la mer di-vine. Mais s'il n'obéissait pas à mes ordres et s'il les mé-prisait, qu'il délibère et réfléchisse dans son esprit. Malgré sa vigueur, il ne pourra soutenir mon attaque, car mes forces surpassent de beaucoup les siennes, et je suis l'amé. Qu'il craigne donc de se croire l'égal de Celui que tous les autres Dieux redoutent. :72
H parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds aériens descendit, du faîte des cimes Idaiennes, vers la sainte Ilios. Comme la neige vole du milieu des nuées, ou la grêle chassée par le souffle impétueux de Boréas, ainsi volait la rapide Iris; et, s'arrêtant devant lui, elle dit à l'Illustre qui ébranle la terre
Poseidaôn aux cheveux bleus, je suis envoyée par Zeus tempétueux. Il te commande de te retirer de la mêlée et de rester, soit dans l'assemblée des Dieux, soit dans la mer divine. Si tu n'obéissais pas à ses ordres, et si tu les méprisais, il te menace de venir te combattre, et il te con-seille d'éviter son bras, car ses forces sont de beaucoup su-périeures aux tiennes, et il est l'aîné. Il t'avertit de ne point te croire l'égal de Celui que tous les dieux redoutent.
Et l'Illustre qui ébranle la terre, indigné, lui répondit Ah 1 certes, bien qu'il soit grand, il parle avec orgueil, s'il veut me réduire par la force, moi, son égall Nous sommes trois frères nés de Kronos, et qu'enfanta Rhéiè Zeus, moi et Aidès qui commande aux Ombres. On fit trois parts du monde, et chacun de nous reçut la sienne. Et le sort décida que j'habiterais toujours la blanche mer, et Aidès eut les noires Ténèbres, et Zeus eut le large Ouranos, dans les nuées et dans l'Aithèr. Mais le haut Olympos et la terre furent communs à tous. C'est pourquoi je ne ferai point la volonté de Zeus, bien qu'il soit puissant. Qu'il garde tranquillement sa part; il ne m'épouvantera pas comme un lâche. Qu'il menace à son gré les fils et les filles qu'il a engendrés, puisque la nécessité les contraint de lui obéir. Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit Poseidaôn aux cheveux bleus, me faut-il rapporter à Zeus cette parole dure et hautaine? Ne changeras-tu point? L'esprit des sages n'est point inflexible, et tu sais que les Erinnyes suivent les aînés.
Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit
'73 Déesse Iris, tu as bien parlé. !1 est bon qu'un mes-sager possède la prudence; mais une amère douleur emplit mon esprit et mon cœur, quand Zeus veut, par des paroles violentes, réduire son égal en honneurs et en droits. Je cèderai, quoique indigné; mais je te le dis, et je le mena-cerai de ceci: Si, malgré nous, moi, la dévastatrice Athènè, Hèrè, Hermès et le roi Hèphaistos, il épargne la haute Ilios et refuse de la détruire et de donner la victoire aux Argiens, qu'il sache que notre haine sera inexorable. Ayant ainsi parlé, il laissa le peuple des Akhaiens et rentra dans la mer. Et les héros Akhaiens le regrettaient. Et alors Zeus qui amasse les nuées dit à Apollôn Va maintenant, cher Phoibos, vers Hektôr armé d'ai-rain, car voici que Celui qui ébranle la terre est rentré dans la mer, fuyant ma fureur. Certes, ils auraient entendu un combat terrible les Dieux souterrains qui vivent autour de Kronos; mais il vaut mieux pour tous deux que, malgré sa colère, il ait évité mes mains, car cette lutte aurait fait couler de grandes sueurs. Mais toi, prends l'Aigide aux franges d'or, afin d'épouvanter, en la secouant, les héros Akhaiens. Archer, prends soin de l'illustre Hektôr et rem-plis-le d'une grande force, pour qu'il chasse les Akhaiens jusqu'aux nefs et jusqu'au Hellespontos; et je songerai alors comment je permettrai aux Akhaiens de respirer. Il parla ainsi, et Apollôn se hâta d'obéir à son père. Et il descendit du faîte de l'Ida, semblable à un épervier tueur de colombes, et le plus impétueux des oiseaux. Et il trouva le divin Hektôr, le fils du sage Priamos, non plus couché, mais assis, et se ranimant, et reconnaissant ses compagnons autour de lui. Et le râle et la sueur avaient disparu par la seule pensée de Zeus tempétueux. Et Apol-lôn s'approcha et lui dit Hektôr, fils de Priamos, pourquoi rester assis, sans forces, loin des tiens? Es-tu la proie de quelque douleur?
tL!ADt.
Et Hektôr au casque mouvant lui répondit d'une voix faible:
Qui es-tu, ô le meilleur des Dieux, qui m'interroges ainsi? Ne sais-tu pas qu'auprès des nefs Akhaiennes, tan-dis que je tuais ses compagnons, le brave Aias m'a frappé d'un rocher dans la poitrine et a rompu mes forces et mon courage? Certes, j'ai cru voir aujourd'hui les morts et la demeure d'Aidès, en rendant ma chère âme.
Et le royal Archer Apollon lui répondit Prends courage 1 Du haut de l'Ida, le Kroniôn a en-voyé pour te secourir Phoibos Apollôn à l'épée d'or. Toi et ta haute citadelle, je vous ai protégés et je vous protège toujours. Viens 1 excite les cavaliers à pousser leurs che-vaux rapides vers les nefs creuses, et j'irai devant toi, et j'aplanirai la voie aux chevaux, et je mettrai en fuite les héros Akhaiens.
Ayant ainsi parlé, il remplit le prince des peuples d'une grande force. Comme un étalon, longtemps retenu à la crèche et nourri d'orge abondante, qui rompt son lien, et qui court, frappant la terre de ses quatre pieds, se plonger dans le fleuve clair, et qui, la tête haute, secouant ses crins sur ses épaules, fier de sa beauté, bondit aisément jus-qu'aux lieux accoutumés où paissent les cavales; de même Hektôr, à la voix du Dieu, courait de ses pieds rapides, ex-citant les cavaliers. Comme des chiens et des campagnards qui poursuivent un cerf rameux, ou une chèvre sauvage qui se dérobe sous une roche creuse ou dans la forêt sombre, et qu'ils ne peuvent atteindre, quand un lion à longue barbe, survenant tout à coup à leurs cris, les disperse aus-sitôt malgré leur impétuosité; de même les Danaens, poursuivant l'ennemi de leurs lances à deux pointes, s'é-pouvantèrent en voyant Hektôr parcourir les lignes Troiennes, et leur âme tomba à leurs pieds.
Et Thoas Andraimonide les excitait. Et c'était le meil--
RHAFSÔD!E XV.
leur guerrier Aitôlien, habile au combat de la lance et ferme dans la mêlée. Et peu d'Akhaiens l'emportaient sur lui dans l'agora. Et il s'écria Ah certes, je vois de mes yeux un grand prodige. Voici le Priamide échappé à la mort. Chacun de nous espérait qu'il avait péri par les mains d'Aias Télamônien; mais sans doute un Dieu l'a sauvé de nouveau, lui qui a rompu les genoux de tant de Danaens, et qui va en rompre encore, car ce n'est point sans l'aide de Zeus tonnant qu'il revient furieux au combat. Mais, allons et obéissez tous. Que la multitude retourne aux nefs, et tenons ferme, nous qui sommes les plus braves de l'armée. Tendons vers lui nos grandes lances, et je ne pense pas qu'il puisse, malgré ses forces, enfoncer les lignes des Danaens.
II parla ainsi, et tous l'entendirent et obéirent. Et autour de lui étaient les Aias et le roi Idoméneus, et Teukros et Mèrionès, et Mégès semblable à Arès; et ils se préparaient au combat, réunissant les plus braves, contre Hektôr et les Troiens. Et, derrière eux, la multitude retournait vers les nefs des Akhaiens.
Et les Troiens frappèrent les premiers. Hektôr les pré-cédait, accompagné de Phoibos Apollôn, les épaules cou-vertes d'une nuée et tenant l'Aigide terrible, aux longues franges, que le forgeron Hèphaistos donna à Zeus pour épouvanter les hommes. Et, tenant l'Aigide en main, il me-nait les Troiens. Et les Argiens les attendaient de pied ferme, et une clameur s'éleva des deux côtés. Les flèches jaillissaient des nerfs et les lances des mains robustes; et les unes pénétraient dans la chair des jeunes hommes, et les autres entraient en terre, avides de sang, mais sans avoir percé le beau corps des combattants.
Aus=i longtemps que Phoibos Apollôn tint l'Aigide im-mobile en ses mains, les traits percèrent des deux côtés, et les guerriers tombèrent; mais quand il la secoua devant la ~76 face des cavaliers Danaens, en poussant des cris terribles, leur cœur se troubla dans leurs poitrines, et ils oublièrent leur force et leur courage.
Comme un troupeau de bœufs, ou un grand troupeau de brebis, que deux bêtes féroces, au milieu de la nuit, boule-versent soudainement, en l'absence de leur gardien, de même les Akhaiens furent saisis de terreur, et Apollôn les mit en fuite et donna la victoire à Hektôr et aux Troiens. Alors, dans cette fuite, chaque homme tua un autre homme. Hektôr tua Stikhios et Arkésilaos, l'un, chef des Boiô-tiens aux tuniques d'airain, l'autre, fidèle compagnon du magnanime Ménestheus. Et Ainéias tua Médôn et lasos. Et Médôn était bâtard du divin Oileus et frère d'Aias; mais il habitait Phylakè, loin de sa patrie, ayant tué le frère de sa belle-mère Eriopis, femme d'Oileus. Et Iasos était un chef Athènaien et fils de Sphèlos Boukolide.
Et Polydamas tua Mèkistheus, et Politès tua Ekhios qui combattait aux premiers rangs. Et le divin Agènôr tua Klônios, et Pâris frappa au sommet de l'épaule, par der-rière, Dèiokhos qui fuyait, et l'airain le traversa. Tandis que les vainqueurs dépouillaient les cadavres de leurs armes, les Akhaiens franchissaient les pieux, dans le tossé, et fuyaient cà et là, derrière la muraille, contraints par la nécessité. Mais Hektôr commanda à haute voix aux Troiens de se ruer suries nefs et de laisser là les dépouilles sanglantes Celui que je verrai loin des nefs, je lui donnerai la mort. Ni ses frères, ni ses sœurs ne mettront son corps sur le bûcher, et les chiens le déchireront devant notre Ville. Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux du fouet, en en-traînant les Troiens, et tous, avec des cris menaçants et une clameur immense, ils poussaient leurs chars en avant. Et Phoibos Apollôn jeta facilement du pied les bords du fossé dans le milieu, et, le comblant, le fit aussi large que
'77 l'espace parcouru par le trait que lance un guerrier vigou-reux. Et tous s'y jetèrent en foule, et Apollôn, les précé-dant avec l'Aigide éclatante, renversa le mur des Akhaiens aussi aisément qu'un enfant renverse, auprès de la mer, les petits monceaux de sable qu'il a amassés et qu'il dis-perse en se jouant. Ainsi, Archer Apollôn, tu dispersas l'oeuvre qui avait coûté tant de peines et de misères aux Argiens, et tu les mis en fuite.
Et ils s'arrêtèrent auprès des nefs, s'exhortant les uns les autres et, les mains étendues vers les Dieux, ils les im-ploraient. Et le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, priait, les bras levés vers l'Ouranos étoile Père Zeus 1 si jamais, dans la fertile Argos, brûlant pour toi les cuisses grasses des bœufs et des brebis, nous t'avons supplié de nous accorder le retour, et si tu l'as promis d'un signe de ta tête, souviens-toi, ô Olympien! Éloigne notre jour suprême, et ne permets pas que les Akhaiens soient domptés par les Troiens.
H parla ainsi en priant, et le sage Zeus entendit la prière du vieux Nèlèiade et tonna. Et, au bruit du tonnerre, les Troiens, croyant comprendre la pensée de Zeus tempê-tueux, se ruèrent plus furieux sur les Argiens. Comme les grandes lames de la haute mer assiègent les flancs d'une nef, poussées par la violence du vent, car c'est elle qui gonfle les eaux; de même les Troiens escaladaient le mur avec de grandes clameurs; et ils poussaient leurs chevaux et combattaient devant les nefs à coups de lances aiguës; et les Akhaiens, du haut de leurs nefs noires, les repous-saient avec ces longs pieux, couchés dans les nefs, et qui, cerclés d'airain, servent dans le combat naval. Tant que les Akhaiens et les Troiens combattirent au delà du mur, loin des nefs rapides, Patroklos, assis sous la tente de l'irréprochable Eurypylos, le charma par ses pa-roles et baigna sa blessure de baumes qui guérissent les
)HAnE.
douleurs amères; mais quand il vit que les Troiens avaient franchi le mur, et que les Akhaiens fuyaient avec des cris, il gémit, et frappa ses cuisses de ses mains, et il dit en pleurant Eurypylos, je ne puis rester plus longtemps, bien que tu souffres, car voici une mêlée suprême. Qu'un de tes compagnons te soigne; il faut que je retourne vers Akhil-leus et que je l'exhorte à combattre. Qui sait si, un Dieu m'aidant, je ne toucherai point son âme? Le conseil d'un ami est excellent.
Ayant ainsi parlé, il s'éloigna.
Cependant les Akhaiens soutenaient l'assaut des Troiens. Et ceux-ci ne pouvaient rompre les phalanges des Danaens et envahir les tentes et les nefs, et ceux-là ne pouvaient repousser l'ennemi loin des nefs. Comme le bois dont on construit une nef est mis de niveau par un habile ouvrier à qui Athènè a enseigné toute sa science, de même le combat était partout égal autour des nefs.
Et le Priamide attaqua l'illustre Aias. Et tous deux sou-tenaient le travail du combat autour des nefs, et l'un ne pouvait éloigner l'autre pour incendier les nefs, et l'autre ne pouvait repousser le premier que soutenait un Dieu. Et l'illustre Aias frappa de sa lance Kalètôr, fils de Klytios, comme celui-ci portait le feu sur les nefs; et Kalètôr tomba renversé, laissant échapper la torche de ses mains. Et quand Hektôr vit son parent tomber dans la poussière de-vant la nef noire, il cria aux Troiens et aux Lykiens Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, n'aban-donnez point le combat étroitement engagé, mais enlevez le fils de Klytios, et que les Akhaiens ne le dépouillent point de ses armes.
Il parla ainsi, et lança sa pique éclatante contre Aias, mais il le manqua, et il atteignit Lykophôn, fils de Mastôr, compagnon d'Aias, et qui habitait avec celui-ci, depuis qu'il
'79 avait tué un homme dans la divine Kythèrè. Et le Priamide le frappa de sa lance aiguë au-dessus de l'oreille, auprès d'Aias, et Lykophôn tomba du haut de la poupe sur la poussière, et ses forces furent dissoutes. Et Aias, frémis-sant, appela son frère Ami Teukros, notre fidèle compagnon est mort, lui qui, loin de Kythèrè, vivait auprès de nous et que nous honorions autant que nos parents bien-aimés. Le magna-nime Hektôr l'a tué. Où sont tes flèches mortelles et l'arc que t'a donné Phoibos Apollôn ?
Il parla ainsi, et Teukros l'entendit, et il accourut, tenant en main son arc recourbé et le carquois plein de flèches. Et il lança ses flèches aux Troiens. Et il frappa Kléitos, fils de Peisènôr, compagnon de l'illustre Panthoide Polydamas, dont il conduisait le char et les chevaux à travers les pha-langes bouleversées, afin de plaire à Hektôr et aux Troiens. Mais le malheur l'accabla sans que nul pût le secourir; et la flèche fatale entra derrière le cou, et il tomba du char, et les chevaux reculèrent, secouant le char vide. Et le prince Polydamas, l'ayant vu, accourut prompte-ment aux chevaux et les confia à Astynoos, fils de Protiaôn, lui recommandant de les tenir près de lui. Et il se mêla de nouveau aux combattants.
Et Teukros lança une flèche contre Hektôr, et il l'eût retranché du combat, auprès des nefs des Akhaiens, s'il l'avait atteint, et lui eût arraché l'âme; mais il ne put échapper au regard du sage Zeus qui veillait sur Hektôr. Et Zeus priva de cette gloire le Télamônien Teukros, car il rompit le nerf bien tendu, comme Teukros tendait l'arc excellent. Et la flèche à pointe d'airain s'égara, et l'arc tomba des mains de l'archer. Et Teukros frémit et dit à son frère Ah! certes, quelque Dieu nous traverse dans le com-bat. !1 m'a arraché l'arc des mains et rompu le nerf tout
tHAD~.
neuf que j'y avais attaché moi-même ce matin, afin qu'il pût lancer beaucoup de flèches.
Et le grand Télamônien Aias lui répondit 0 ami, laisse ton arc et tes flèches, puisqu'un Dieu jaloux des Danaens disperse tes traits. Prends une longue lance, mets un bouclier sur tes épaules et combats les Troiens en excitant les troupes. Que ce ne soit pas du moins sans peine qu'ils se rendent maîtres de nos nefs bien construites. Mais souvenons-nous de combattre.
II parla ainsi, et Teukros, déposant son arc dans sa tente, saisit une solide lance à pointe d'airain, mit un bou-clier à quatre lames sur ses épaules, un excellent casque à crinière sur sa tête, et se hâta de revenir auprès d'Aias. Mais quand Hektôr eut vu que les flèches de Teukros lui étaient devenues inutiles, il cria à haute voix aux Troiens et aux Lykiens Troiens, Lykiens et belllqueux Dardaniens, soyez des hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre cou-rage auprès des nefs creuses Je vois de mes yeux les flèches d'un brave archer brisées par Zeus. Il est facile de com-prendre à qui le puissant Kroniôn accorde ou refuse son aide, qui il menace et qui il veut couvrir de gloire. Main-tenant, il brise les forces des Akhaiens et il nous protège. Combattez fermement autour des nefs. Si l'un de vous est blessé et meurt, qu'il meure sans regrets, car il est glorieux de mounr pour la patrie, car il sauvera sa femme, ses en-fants et tout son patrimoine, si les Akhaiens retournent, sur leurs nefs, dans la chère terre de leurs aïeux. Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de cha-cun. Et Aias, de son côté, exhortait ses compagnons: 0 honte) c'est maintenant, Argiens, qu'il faut pénr ou sauver les nefs. Espérez-vous, si Hektôr au casque mouvant se saisit de vos nefs, retourner à pied dans la patrie? Ne l'entendez-vous point exciter ses guerriers, ce
RHAPSÔDtE XY.
Hektôr qui veut brûler nos nefs? Ce n'est point aux danses qu'il les pousse, mais au combat. Le mieux est de leur op-poser nos bras et notre vigueur. Il faut mourir prompte-ment ou vivre, au lieu de nous consumer dans un combat sans fin contre des hommes qui ne nous valent pas. Ayant ainsi parlé, il ranima le courage de chacun. Alors Hektôr tua Skhédios, fils de Périmèdès, chef des Phôkeens; et Aias tua Laodamas, chef des hommes de pied, fils illustre d'Antènôr. Et Polydamas tua Olos le Kyllénien, compa-gnon du Phyléide, chef des magnanimes Epéiens. Et Mégès, l'ayant vu, s'élança sur Polydamas; mais celui-ci, s'étant courbé, échappa au coup de la pique, car Apollôn ne per-mit pas que le Panthoide tombât parmi les combattants; et la pique de Mégès perça la poitrine de Kreismos qui tomba avec bruit. Et comme le Phyléide lui arrachait ses armes, le brave Dolops Lampétide se jeta sur lui, Dolops qu'engendra le Laomédontiade Lampos, le meilleur des hommes mortels. Et il perça de sa lance le milieu du bou-clier de Mégès, mais son épaisse cuirasse préserva celui-ci. C'était la cuirasse que Phyleus apporta autrefois d'Ephyrè, des bords du fleuve Sellèis. Et son hôte, le Roi des hom-mes, Euphètès, la lui avait donnée, pour la porter dans les mêlées comme un rempart contre l'ennemi. Et, mainte-nant, elle préserva son fils de la mort. Et Mégès frappa de son épée le cône du casque d'airain à crinière de cheval, et l'aigrette rompue tomba dans la poussière, ayant été teinte récemment d'une couleur de pourpre. Et tandis que Mégès combattait encore et espérait la victoire, le brave Ménélaos accourut à son aide, et, venant à la dérobée, frappa l'épaule du Troien. Et la pointe d'airain traversa la poitrine, et le guerrier tomba sur la face.
Et les deux Akhaiens s'élançaient pour le dépouiller de ses armes d'airain; mais Hektôr excita les parents de Do-lops, et surtout il réprimanda le Hikétaonide, le brave
tLÏABt.
t8a MénaHppos, qui paissait, avant la guerre, ses boeufs aux pieds flexibles dans Perkôtè, mais qui vint à Ilios quand les nefs Danaennes aux doubles avirons arrivèrent. Et il brillait parmi les Troiens, et il habitait auprès de Priamos qui l'honorait à l'égal de ses fils. Et Hektôr lui adressa ces paroles dures et sévères Ainsi, Ménalippos, nous restons inertes. Ton parent mort ne touche-t-il point ton coeur? Ne vois-tu pas qu'ils arrachent les armes de Dolops? Suis-moi. Ce n'est plus de loin qu'il faut combattre les Argiens. Nous les tuerons, ou la haute Ilios sera prise et ils égorgeront ses citoyens. En parlant ainsi, il s'élança, et Ménalippos le suivit, sem-blable à un Dieu. Et le grand Téiamônien Aias exhortait les Akhaiens 0 amis soyez des hommes. Ayez honte de fuir et faites face au combat. Les braves sont plutôt sauvés que tués, et les lâches seuls n'ont ni gloire, ni salut. Il parla ainsi, et les Akhaiens retinrent ses paroles dans leur esprit, prêts as'entre-aider; et ils faisaient comme un mur d'airain autour des nefs; et Zeus excitait les Troiens contre eux. Et le brave Ménélaos anima ainsi Antilokhos Antilokhos, nul d'entre les Akhaiens n'est plus jeune que toi, ni plus rapide, ni plus brave au combat. Plût aux Dieux que tu pusses tuer quelque Troien 1 II parla ainsi, et il le laissa excité par ces paroles. Et An-tilokhos se jeta parmi les combattants et lança sa pique éclatante, et les Troiens reculèrent; mais la pique ne fut point lancée en vain, car elle perça à la poitrine, près de la mamelle, Ménalippos, l'orgueilleux fils de Hikétaôn. Et il tomba et ses armes sonnèrent. Et le brave Antilokhos se jeta sur lui, comme un chien sur un faon qu'un chasseur a percé tandis qu'il bondissait hors du gîte. Ainsi, Ménalippos, le belliqueux Antilokhos sauta sur toi pour t'arracher tes armes; mais le divin Hektôr, l'ayant vu, courut sur lui à
RHAPSÔDtK XV.
travers la mêlée. Et Antilokhos ne l'attendit pas, quoique brave, et il prit la fuite, comme une bête fauve qui, ayant tué un chien, ou le bouvier au milieu des bœufs, fuit avant que la foule des hommes la poursuive. Ainsi fuyait le Nes-tôride. Et les Troiens et Hektôr, avec de grands cris, l'ac-cablaient de traits violents; mais il leur fit face, arrivé au-près de ses compagnons.
Et les Troiens, semblables à des lions mangeurs de chair crue, se ruaient sur les nefs, accomplissant ainsi les ordres de Zeus, car il leur inspirait la force et il troublait l'âme des Argiens, voulant donner une grande gloire au Priamide Hektôr, et le laisser jeter la flamme ardente sur les nefs aux poupes recourbées, afin d'exaucer la fatale prière de Thétis. Et le sage Zeus attendait qu'il eût vu le feu embraser une nef, et alors il repousserait les Troiens loin des nefs et rendrait la victoire aux Danaens. C'est pourquoi il entraînait vers les nefs creuses le Priamide Hektôr déjà plein d'ardeur, furieux, agitant sa lance comme Arès, ou pareil à un incendie terrible qui gronde sur les montagnes, dans l'épaisseur d'une forêt profonde. Et la bouche de Hektôr écumait, et ses yeux flambaient sous ses sourcils, et son casque s'agitait sur sa tête guer-rière.
Et Zeus lui venait en aide, l'honorant et le glorifiant parmi les hommes, car sa vie devait être brève, et voici que Pallas Athènè préparait le jour fatal où il tomberait sous la violence du Pèléide.
Et il tentait de rompre les lignes des guerriers, se ruant là où il voyait la mêlée plus pressée et les armes les plus belles. Mais, malgré son désir, il ne pouvait rompre t'armée ennemie, car celle-ci résistait comme une tour, ou comme une roche énorme et haute qui, 'se dressant près de la blanche mer, soutient le souffle rugissant des vents et le choc des grandes lames qui se brisent contre elle. Ainsi les
tHABE.
Danaens soutenaient fermement l'assaut des Troiens et ne fuyaient point, tandis que Hektôr éclatant comme le feu, bondissait de tous côtés dans la mêlée.
Comme l'eau de la mer, enflée par les vents qui souf-- Sent avec véhémence du milieu des nuées, assiège une nef rapide et la couvre tout entière d'écume, tandis que le vent frémit dans la voile et que les matelots sont épouvantés, parce que la mort est proche; de même le cœur des Akhaiens se rompait dans leurs poitrines.
Ou, quand il arrive qu'un lion désastreux tombe au mi-lieu de bœufs innombrables qui paissent dans un vaste marécage, de même que le bouvier, ne sachant point com-battre les bêtes fauves pour le salut de ses bœufs noirs, va tantôt à un bout, tantôt à l'autre bout du troupeau, tandis que le lion bondit au milieu des génisses qui s'épouvantent et en dévore une; de même les Akhaiens étaient boule-versés par Hektôr et par le Père Zeus.
Cependant, le Priamide n'avait tué que le seul Péri-phètès de Mykènè, fils bien-aimé de Kypreus, qui portait à la force Hèrakléenne les ordres du roi Eurystheus. Il était né fils excellent d'un père indigne, et, par toutes les vertus, par son courage et par sa sagesse, il était le premier des Mykènaiens. Et il donna une grande gloire à Hektôr, car, en se retournant, il heurta le bord du grand bouclier qui le couvrait tout entier et le préservait des traits et, les pieds embarrassés, il tomba en arrière, et, dans sa chute, son casque résonna autour de ses tempes. Alors, Hektôr, l'ayant vu, accourut et lui perça la poitrine d'un coup de lance, au milieu de ses compagnons qui n'osèrent le se-courir, tant ils redoutaient le divin Hektôr. Et les Argiens qui, d'abord, étaient devant les nefs, se réfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les pre-mières, avaient été tirées sur le sable. Puis, cédant à la force, ils abandonnèrent aussi les intervalles de celles-ci. mais, s'arrêtant devant les tentes, ils ne se dispersèrent point dans le camp, car la honte et la terreur les rete-naient, et ils s'exhortaient les uns les autres. Alors, le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, at-testant leurs parents, adjura chaque guerrier 0 amis, soyez des hommes Craignez la honte en face des autres hommes. Souvenez-vous de vos fils, de vos femmes, de vos domaines, de vos parents qui vivent encore ou qui sont morts. Je vous adjure en leur nom de tenir ferme et de ne pas fuir.
Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage. Alors, Athènè dissipa la nuée épaisse qui couvrait leurs yeux, et la lumière se fit de toutes parts, autant sur les nefs que sur le champ de bataille. Et ceux qui fuyaient, comme ceux qui luttaient, et ceux qui combattaient auprès des nefs rapides, virent le brave Hektôr et ses compa-gnons.
Et il ne plut point à l'âme du magnanime Aias de rester où étaient les autres fils des Akhaiens. Et il s'avança, tra-versant les poupes des nefs et agitant un grand pieu cerclé d'airain et long de vingt-deux coudées. Comme un habile cavalier qui, ayant mis ensemble quatre chevaux très-agiles, les pousse vers une grande ville, sur le chemin pu-blic, et que les hommes et les femmes admirent, tandis qu'il saute de l'un à l'autre, et qu'ils courent toujours; de même Aias marchait rapidement sur les poupes des nefs, et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il excitait par de grandes clameurs les Danaens à sauver les tentes et les nefs.
Hektôr, de son côté, ne restait point dans la foule des Troiens bien armés. Comme un aigle fauve qui tombe sur une multitude d'oiseaux, paissant le long d'un fleuve, oies, grues et cygnes aux longs cous; de même Hektôr se précipita sur une nef à proue bleue. Et, de sa grande main, Zeus le poussait par derrière, et tout son peuple avec lui. Et, de nouveau, une violente mêlée s'engagea autour des nefs. On eût dit des hommes infatigables et indomptés se ruant à un premier combat, tant ils luttaient tous avec ardeur. Et les Akhaiens, n'espérant pas échapper au car-nage, se croyaient destinés à la mort, et les Troiens espé-raient, dans leur coeur, brûler les nefs et tuer les héros Akhaiens. Et ils se ruaient, avec ces pensées, les uns contre les autres.
Hektôr saisit la poupe de la net belle et rapide qui avait amené Prôtésilaos à Troiè et qui n'avait point dû le rame-ner dans la terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troiens s'entre-tuaient pour cette nef. Et l'impétuosité des flèches et des piques ne leur suffisant plus, ils se frappaient, dans une même pensée, avec les doubles haches tranchantes, les grandes épées et les lances aiguës. Et beaucoup de beaux glaives à poignée noire tombaient sur le sable des mains et des épaules des hommes qui combattaient, et la terre était trempée d'un sang noir. Mais Hektôr saisissant de ses mains les ornements de la poupe, et s'y attachant, cria aux Troiens Apportez le feu, et poussez des clameurs en vous ruant! Zeus nous offre le jour de la vengeance en nous li-vrant ces nefs qui, venues vers Ilios contre la volonté des Dieux, nous ont apporté tant de calamités, par la lâcheté des vieillards qui me retenaient et retenaient l'armée quand le voulais marcher et combattre ici. Mais si le prévoyant Zeus aveuglait alors notre esprit, maintenant c'est lui-même qui nous excite et nous pousse 1 II parla ainsi, et tous se jetèrent avec plus de fureur sur les Akhaiens. Et Aias ne put soutenir plus longtemps l'as-saut, car il était accablé de traits; et il recula, de peur de mourir, jusqu'au banc des rameurs, long de sept pieds, et il abandonna la poupe de la nef. Mais, du banc où il était,
RHAPSODtEXV.
il éloignait à coups de lance chaque Troien qui apportait le feu infatigable. Et, avec d'horribles cris, il exhortait les Danaens:
0 amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, soyez des hommes 1 Souvenez-vous de votre force et de votre courage. Pensez-vous trouver derrière vous d'autres défenseurs, ou une muraille plus inaccessible qui vous préserve de la mort ? Nous n'avons point ici de ville ceinte de tours d'où nous puissions repousser l'ennemi et assurer notre salut. Mais nous sommes ici dans les plaines des Troiens bien armés, acculés contre la mer, loin de la terre de la patrie, et notre salut est dans nos mains et non dans la lassitude du combat.
II parla ainsi, et, furieux, il traversait de sa iance aiguë chaque Troien qui apportait le feu sur les nefs creuses afin de plaire à Hektôret de lut obéir. Et, ceux-là, Aias les traversait de sa lance aiguë, et il en tua douze devant les nefs.
RHAPSODIE XVI
t ils combattaient ainsi pour les nefs bien con--
struites. Et Patroklos se tenait devant le prince
des peuples, Akhilleus, versant de chaudes
larmes, comme une source d'eau noire qui flue du haut d'un rocher. Et le divin Akhilleus en eut compas-sion, et il lui dit ces paroles ailées Pourquoi pleures-tu, Patroklos, comme une petite fille qui court après sa mère, saisit sa robe et la regarde en pleurant jusqu'à ce que celle-ci la prenne dans ses bras? Semblable à cette enfant, ô Patroklos, tu verses des larmes abondantes. Quel message as-tu pour les Myrmidones ou pour moi ? As-tu seul reçu quelque nouvelle de la Phthiè ? On dit cependant que le fils d'Aktôr, Mënoitios, et l'Aia-kide Pèleus vivent encore parmi les Myrmidones. Certes, nous serions accablés, s'ils étaient morts. Mais peut-être pleures-tu pour les Argiens qui périssent auprès des nefs
*8q creuses, par leur propre iniquité? Parle, ne me cache rien afin que nous sachions tous deux.
Et le cavalier Patroklos, avec un profond soupir, lui répondit 0 Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, ne t'irrite point, car de grandes calamités accablent les Akhaiens. Déjà les plus braves d'entre eux gisent dans les nefs, frappés et blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus illustre par sa lance, et Agamemnôn. Eurypylos a la cuisse percée d'une flèche; et les médecins les soignent et baignent leurs blessures avec des baumes. Mais toi, Akhilleus, tu es implacable! 0 Pèlèiade, doué d'un courage inutile, qu'une colère telle que la tienne ne me saisisse jamais A qui viendras-tu désormais en aide, si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible ? 0 inexorable 1 Le cavalier Pèleus n'est point ton père, Thétis ne t'a point conçu. La mer bleue t'a enfanté et ton âme est dure comme les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplis-sement d'un oracle, et si ta mère vénérable t'a averti de la part de Zeus, au moins envoie-moi promptement à la tête des Myrmidones, et que j'apporte une lueur de salut aux Danaensl Laisse-moi couvrir mes épaules de tes armes. Les Troiens reculeront, me prenant pour toi, et les fils belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons facilement, nouveaux combattants, ces hommes écrasés de fatigue, loin des tentes et des nefs, vers leur Ville.
Il parla ainsi, suppliant, l'insensé! cherchant la mort et la Kèr fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit en gémissant
Divin Patroklos, qu'as-tu dit? Je ne m'inquiète d'au-cun oracle, et ma mère vénérable ne m'a rien annoncé de la part de Zeus. Mais un noir chagrin est dans mon coeur et trouble mon esprit, depuis que cet homme, dont la puis-sance est la plus haute, m'a arraché ma récompense, à moi
'e 2~0 qui suis son égal ) Tel est le noir chagrin qui me ronge. Cette jeune femme que j'avais conquise par ma lance, après avoir renversé une ville aux fortes murailles, et que les fils des Akhaiens m'avaient donnée en récompense, le roi Atréide Agamemnôn me l'a arrachée des mains, comme à un vil vagabond! Mais oublions le passé. Sans doute je ne puis nourrir dans mon cœur une colère éternelle. J'avais résolu de ne la déposer que le jour où les clameurs de la guerre parviendraient jusqu'à mes nefs. Couvre donc tes épaules de mes armes illustres, et mène les braves Myrmi-dones au combat, puisqu'une noire nuée de Troiens enve-loppe les nefs. Voici que les Argiens sont acculés contre le rivage de la mer, dans un espace très-étroit, et toute la Ville des Troiens s'est ruée sur eux avec audace, car ils ne voient point le front de mon casque resplendir. Certes, dans leur fuite, ils empliraient les fossés des champs de leurs cada-vres, si le roi Agamemnôn ne m'avait point outragé; et maintenant ils assiègent le camp. La lance furieuse du Tydéide Diomèdès ne s'agite plus dans ses mains pour sauver les Danaens de la mort, et je n'entends plus la voiy de l'Atréide sortir de sa tête détestée, mais celle du tueur d'hommes Hektôr, qui excite les Troiens de toutes parts. Et la clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils bouleversent les Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et repousse cette ruine loin des nefs. Ne les laisse pas détruire les nefs par le feu ardent, et que le doux retour ne nous soit pas ravi. Mais garde mes paroles dans ton esprit, si tu veux que je sois honoré et glorifié par tous les Danaens, et qu'ils me rendent cette belle jeune femme et un grand nombre de présents splendides, par surcroit. Repousse les Troiens loin des nefs et reviens. Si l'Epoux de Hèrè, qui tonne au loin, te donne la victoire, ne dompte pas sans moi les Troiens belliqueux; car tu me couvrirais de honte, si, les ayant vaincus, et plein de l'orgueil et de l'ivresse du
ttHAPSÔD!E XVI.
zgt combat, tu menais l'armée à Ilios. Crains qu'un des Dieux éternels ne se rue sur toi du haut de l'Olympos, surtout l'Archer Apollôn qui protège les Troiens. Reviens après avoir sauvé les nefs, et laisse-les combattre dans la plaine. Qu'il vous plaise, ô Père Zeus, ô Athènè ô Apollôn, que nul d'entre les Troiens et les Akhaiens n'évite la mort, et que, seuls, nous survivions tous deux et renversions les murailles sacrées d'Ilios 1 Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait plus au combat, tant il était accablé de traits. Et l'esprit de Zeus et les Troiens illustres l'emportaient sur lui; et son casque splendide, dont les aigrettes étaient rompues par les coups, sonnait autour de ses tempes, et son épaule fatiguée ne pouvait plus soutenir le poids du bouclier. Et cependant, malgré la nuée des traits, ils ne pouvaient l'ébranler, bien que respirant à peine, inondé de la sueur de tous ses membres, et haletant sous des maux multipliés. Et Hektôr frappa de sa grande épée la lance de frêne d'Aias, et il la coupa là où la pointe se joignait au bois; et le Télamônien Aias n'agita plus dans sa main qu'une lance mutilée, car .la pointe d'airain, en tombant, sonna contre terre. Et Aias, dans son cœur irréprochable, reconnut avec horreur l'oeuvre des Dieux, et vit que Zeus qui tonne dans les hauteurs, domptant son courage, donnait la victoire aux Troiens. Et il se retira loin des traits, et les Troiens jetèrent le feu infatigable sur la nef rapide, et la flamme inextinguible enveloppa aussitôt la poupe, et Akhilleus, frappant ses cuisses, dit à Patroklos Hâte-toi, divin Patroklos! Je vois le feu ardent sur les nefs. Si elles brûlent, nous ne pourrons plus songer au retour. Revêts promptement mes armes, et j'assemblerai mon peuple.
Il parla ainsi, et Patroklos se couvrit de l'airain splen-dide. Il attacha de belles knèmides à ses jambes avec des agrafes d'argent; il mit sur sa poitrine la cuirasse étin-celante, aux mille reflets, du rapide Akhilleus, et il sus-pendit à ses épaules l'épée d'airain aux clous d'argent. Puis, il prit le grand et solide bouclier, et il posa sur sa noble tête le casque magnifique à la terrible aigrette de crins, et de ses mains il saisit de fortes piques; mais il laissa la lance lourde, immense et solide, de l'irréprochable Aiakide, ta lance Pèliade que Kheirôn avait: apportée à son père bien-aimé des cimes du Pèlios, afin d'être la mort des héros. Et Patroklos ordonna à Automédôn, qu'il honorait le plus après Akhilleus, et qui lui était le plus fidèle dans le combat, d'atteler les chevaux au char. Et c'est pourquoi Automédôn soumit au joug les chevaux rapides, Xanthos et Balios, qui, tous deux, volaient comme le vent, et que la Harpye Podargè avait conçus de Zéphyros, lorsqu'elle pais-sait dans une prairie aux bords du fleuve Okéanos. Et Au-tomédôn lia au delà du timon l'irréprochable Pèdasos qu'Akhilleus avait amené de la ville saccagée de Eétiôn. Et Pèdasos, bien que mortel, suivait les chevaux immortels. Et Akhilleus armait les Myrmidones sous leurs tentes. De même que des loups mangeurs de chair crue et pleins d'une grande force qui, dévorant un grand cerf rameux qu'ils ont tué sur les montagnes, vont en troupe, la gueule rouge de sang et vomissant le sang, lapper de leurs lan-gues légères les eaux de la source noire, tandis que leur ventre s'enfle et que leur cœur est toujours intrépide; de même les chefs des Myrmidones se pressaient autour du brave compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu d'eux, le belliqueux Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et les chevaux.
Et Akhilleus cher à Zeus avait conduit à Troiè cinquante nefs rapides, et cinquante guerriers étaient assis sur les bancs de rameurs de chacune, et cinq chefs les comman-daient sous ses ordres.
RHAPSÔDIE XVI.
Et le premier chef était Ménesthios à la cuirasse étince-lante, aux mille reflets, fils du fleuve Sperkhios qui tom-bait de Zeus. Et la belle Polydorè, fille de Pèleus, femme mortelle épouse d'un Dieu, l'avait conçu de l'infatigable Sperkhios; mais Bôros, fils de Périèreus, l'ayant épousée en la dotant richement, passait pour être le père de Ménesthios. Et le deuxième chef était le brave Eudôros, conçu en secret, et qu'avait enfanté la belle Polymèlè, habile dans les danses, fille de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima, l'ayant vue dans un chœur de la tumultueuse Artémis à l'arc d'or. Et l'illustre Hermès, montant aussitôt dans les combles de la demeure, coucha secrètement avec elle, et elle lui donna un fils illustre, l'agile et brave Eudô-ros. Et après qu'Eiléithya qui préside aux douloureux enfantements l'eut conduit à la lumière, et qu'il eut vu la splendeur de Hélios, le robuste Aktoride Ekhékhleus con-duisit Polymèlè dans ses demeures et lui fit mille dons nuptiaux. Et le vieux Phylas éleva et nourrit avec soin Eudôros, comme s'il était son fils.
Et le troisième chef était le brave Peisandros Maimalide qui excellait au combat de la lance, parmi les Myrmidones, après Patroklos.
Et le quatrième chef était le vieux cavalier Phoinix, et le cinquième était l'irréprochable Alkimédôn, fils de Laerkeus.
Et Akhilleus, les ayant tous rangés sous leurs chefs, leur dit en paroles sévères Myrmidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que, dans les nefs rapides, vous adressiez aux Troiens, durant les jours de ma colère, quand vous m'accusiez moi-même, disant 0 dur fils de Pèleus, sans doute une mère farouche t'a nourri de fiel, toi qui retiens de force tes compagnons sur leurs nefs 1 Que nous retournions au moins dans nos demeures sur les nefs qui fendent la mer, ~94 puisqu'une colère inexorable est entrée dans ton coeur.- Souvent vous me parliez ainsi. Aujourd'hui, voici le grand combat dont vous étiez avides. Que chacun de vous, avec un cœur solide, lutte donc contre les Troiens.
Il parla ainsi, et il excita la force et le courage de cha-cun, et ils serrèrent leurs rangs. De même qu'un homme fortifie de pierres épaisses le mur d'une haute maison qui soutiendra l'effort des vents, de même les casques et les boucliers bombés se pressèrent, tous se soutenant les uns les autres, boucliers contre boucliers, casques à crinières étincelantes contre casques, homme contre homme. Et Pa-troklos et Automédôn, qui n'avaient qu'une âme, se mirent en tête des Myrmidones.
Mais Akhilleus entra sous sa tente, et souleva le couvercle d'un coffre riche et bien fait, et plein de tuniques, de man-teaux impénétrables au vent et de tapis velus. Et là se trou-vait une coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent n'avait été versé que pour Akhilleus seul entre tous les hommes, et qui n'avait fait de libations qu'au Père Zeus seul entre tous les Dieux. Et, l'ayant retirée du coffre, il la purifia avec du soufre, puis il la lava avec de l'eau pure et claire, et il lava ses mains aussi; et, puisant le vin ardent, faisant des libations et regardant l'Ouranos, il pria debout au milieu de tous, et Zeus qui se réjouit de la foudre l'en-tendit et le vit Zeus! Roi Dôdônaien, Pélasgique, qui, habitant au loin, commandes sur Dôdônè enveloppée par l'hiver, au milieu de tes divinateurs, les Selles, qui ne se lavent point les pieds et dorment sur la terre, si tu as déjà exaucé ma prière, et si, pour m'honorer, tu as rudement châtié le peuple des Akhaiens, accomplis encore mon vœu Je reste dans l'enceinte de mes nefs, mais j'envoie mon compagnon combattre en tête de nombreux Myrmidones. 0 Prévoyant Zeus! donne-lui la victoire, affermis son cœur dans sa poi--
RHAPSÔDtZ XTt.
trine, et que Hektôr apprenne que mon compagnon sait combattre seul et que ses mains robustes n'attendent point pour agir que je me rue dans le carnage d'Arès. Mais, ayant repoussé la guerre et ses clameurs loin des nefs, qu'il revienne, sain et sauf, vers mes nefs rapides, avec mes armes et mes braves compagnons 1 Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il exauça une partie de sa prière, et il rejeta l'autre. Il voulut bien que Patroklos repoussât la guerre et le combat loin des nefs, mais il ne voulut pas qu'il revînt sain et sauf du combat. Après avoir fait des libations et supplié le Père Zeus, le Pèléide rentra sous sa tente et déposa la coupe dans le coffre; et il sortit de nouveau pour regarder la rude mêlée des Troiens et des Akhaiens.
Et les Myrmidones, rangés sous le magnanime Patro-klos, se ruèrent, pleins d'ardeur, contre les Troiens. Et ils se répandaient semblables à des guêpes, nichées sur le bord du chemin, et que des enfants se plaisent à irriter dans leurs nids. Et ces insensés préparent un grand mal pour beaucoup; car, si un voyageur les excite involontairement au passage, les guêpes au cœur intrépide tourbillonnent et défendent leurs petits. Ainsi les braves Myrmidones se ré-pandaient hors des nefs; et une immense clameur s'éleva; et Patroklos exhorta ainsi ses compagnons à voix haute Myrmidones, compagnons du Pèléide Akhilleus, amis, soyez des hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre courage, afin d'honorer le Pèléide, le plus brave des hommes, auprès des nefs des Argiens, et nous, ses belliqueux compagnons. Et que l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin reconnaisse sa faute, lui qui a ou-tragé le plus brave des Akhaiens.
Il parla ainsi, et il excita leur force et leur courage, et ils se ruèrent avec fureur sur les Troiens, et les nefs ré-sonnèrent des hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les :g6 Troiens virent le brave fils de Ménoitios et son compagnon, tous deux resplendissants sous leurs armes. Leurs cœurs en furent émus, et leurs phalanges se troublèrent; et ils crurent que le Pèléide aux pieds rapides avait déposé sa colère auprès des nefs. Et chacun regardait de tous côtés comment il éviterait la mort.
Et Patroklos, le premier, lança sa pique éclatante au plus épais de la mêlée tumultueuse, autour de la poupe de la nef du magnanime Prôtésilaos. Et il frappa Pyraikh-mès, qui avait amené les cavaliers Paiones d'Amydônè et des bords de l'Axios au large cours; et il le frappa à l'épaule droite, et Pyraikhmès tomba dans la poussière en gémissant, et les Paiones prirent la fuite. Patroklos les dispersa tous ainsi, ayant tué leur chef qui excellait dans le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il l'éteignit. Et les Troiens, dans un immense tumulte, s'enfuirent loin de la nef à demi brûlée, et les Danaens, sortant en foule des nefs creuses, se jetèrent sur eux, et une haute clameur s'éleva. De même que, le foudroyant Zeus ayant dissipé les nuées noires au faîte d'une grande montagne, tout ap-paraît soudainement, les cavernes, les cimes aiguës et les bois, et qu'une immense sérénité se répand dans l'Aithèr; de même les Danaens respirèrent après avoir éloigné des nefs la flamme ennemie. Mais ce ne fut point la fin du combat. Les Troiens, repoussés des nefs noires par les Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleversés, mais ils résistaient encore, bien que cédant à la nécessité. Alors, dans la mêlée élargie, chaque chef Akhaien tua un guer-rier.
Et, le premier de tous, le brave fils de Ménoitios perça de sa pique aiguë la cuisse d'Arèilykos qui fuyait. L'ai-rain traversa la cuisse et brisa l'os, et l'homme tomba la face contre terre. Et le brave Ménélaos frappa Thoas à l'endroit de la poitrine que le bouclier ne couvrait pas, et
RHAPSÔCtEXVt.
il rompit ses forces. Et le Phyléide, voyant Amphiklos qui s'élançait, le prévint en le frappant au bas de la cuisse, 1~ où les muscles sont très-épais; et la pointe d'airain déchira les nerfs, et l'obscurité couvrit les yeux d'Amphiklos. Et la lance aiguë du Nestôride blessa Atymnios, et l'airain tra-versa les entrailles, et le Troien tomba devant Antilokhos. Et Maris, irrité de la mort de son frère, et debout devant le cadavre, lança sa pique contre Antilokhos mais le divin Thrasymèdès le prévint, comme il allait frapper, et le perça près de l'épaule, et la pointe d'airain, tranchant tous les muscles, dépouilla l'os de toute sa chair. Et Maris tomba avec bruit, et un noir brouillard couvrit ses yeux. Ainsi descendirent dans l'Erébos deux frères, braves com-pagnons de Sarpèdôn, et tous deux fils d'Amisôdaros qui avait nourri l'indomptable Khimaira pour la destruction des hommes.
Aias Oiliade saisit vivant Kléoboulos embarrassé dans la mêlée, et il le tua en le frappant de son épée à la gorge, et toute l'épée y entra chaude de sang, et la mort pourprée et la Moire violente obscurcirent ses yeux. Pènéléôs et Lykôn, s'attaquant, se manquèrent de leurs lances et com-battirent avec leurs épées. Lykôn frappa le cône du casque à aigrette de crins, et l'épée se rompit; mais Pènéléôs le perça au cou, sous l'oreille, et l'épée y entra tout entière, et la tête fut suspendue à la peau, et Lykôn fut tué. Et Mèrionès, poursuivant avec rapidité Akamas qui montait sur son char, le frappa à l'épaule droite, et le Troien tomba du char, et une nuée obscurcit ses yeux. Idoméneus frappa de sa pique Erymas dans la bouche, et la pique d'airain pénétra jusque dans la cervelle en bri-sant les os blancs; et toutes les dents furent ébranlées, et les deux yeux s'emplirent de sang, et le sang jaillit de la bouche et des narines, et la nuée noire de la mort l'enve-loppa. Ainsi les chefs Danaens tuèrent chacun un guerrier. De même que des loups féroces se jettent, dans les montagnes, sur des agneaux ou des chevaux que les bergers impru-dents ont laissés, dispersés {à et là, et qui les emportent tout tremblants; de même les Danaens bouleversaient les Troiens qui fuyaient tumultueusement, oubliant leur force et leur courage.
Et le grand Aias désirait surtout atteindre Hektôr armé d'airain; mais celui-ci, habile au combat, couvrant ses larges épaules de son bouclier de peau de taureau, obser-vait le bruit strident des flèches et le son des piques. Et il comprenait les chances du combat; et toujours ferme, il protégeait ses chers compagnons. De même qu'une nuée monte de l'Olympos jusque dans l'Ouranos, quand Zeus excite la tempête dans la sérénité de l'Aithèr, de même la clameur et la fuite s'élançaient des nefs. Et les Troiens ne repassèrent point le fossé aisément. Les chevaux rapides de Hektôr l'emportèrent loin de son peuple que le fossé profond arrêtait. Et une multitude de chevaux s'y précipi-taient, brisant les timons et abandonnant les chars des princes. Et Patroklos les poursuivait avec fureur, exhor-tant les Danaens et méditant la ruine des Troiens. Et ceux-ci, pleins de clameurs, emplissaient les chemins de leur fuite; et une vaste poussière montait vers les nuées, et les chevaux aux sabots massifs couraient vers la Ville, loin des nefs et des tentes. Et Patroklos poussait, avec des cris me-naçants, cette armée bouleversée. Et les hommes tombaient hors des chars sous les essieux, et les chars bondissants retentissaient. Et les chevaux immortels et rapides, illustres présents des Dieux à Pèleus, franchirent le fossé profond, pleins du désir de la course. Et le coeur de Patroklos le poussait vers Hektôr, afin de le frapper de sa pique mais les chevaux rapides du Priamide l'avaient emporté. Dans les jours de l'automne, quand la terre est accablée
RHAPSODIE XVt.
sous de noirs tourbillons, et quand Zeus répand une pluie abondante, irrité contre les hommes qui jugeaient avec iniquité dans l'agora et chassaient la justice, sans respect des Dieux, de même qu'ils voient maintenant les torrents creuser leurs campagnes et se précipiter dans la mer pour-prée du haut des rochers escarpés, détruisant de tous côtés les travaux des hommes; de même on voyait les ca-vales troiennes courir épouvantées. Et Patroklos, ayant rompu les premières phalanges, les repoussa vers les nefs et ne leur permit pas de regagner la Ville qu'elles dési-raient atteindre. Et il les massacrait, en les poursuivant, entre les nefs, le fleuve et les hautes murailles, et il tirait vengeance d'un grand nombre d'hommes. Et il frappa d'abord Pronoos, de sa pique éclatante, dans la poitrine découverte par le bouclier. Et les forces du Troien furent rompues, et il retentit en tombant. Et il attaqua Thestôr, fils d'Enops. Et Thestôr était affaissé sur le siège du char, l'esprit troublé; et les rênes lui étaient tombées des mains. Patroklos le frappa de sa lance à la joue droite, et l'airain passa à travers les dents, et, comme il le ramenait, il ar-racha l'homme du char. Ainsi un homme, assis au faîte d'un haut rocher qui avance, à l'aide de l'hameçon bril-lant et de la ligne, attire un grand poisson hors de la mer. Ainsi Patroklos enleva du char, à l'aide de sa lance écla-tante, Thestôr, la bouche béante et celui-ci, en tombant, rendit l'âme. Puis il frappa d'une pierre dans la tête Erya-los, qui s'élançait, et dont la tête s'ouvrit en deux, sous le casque solide, et qui tomba et rendit l'âme, enveloppé par la mort. Puis, Patroklos coucha, domptés, sur la terre nourricière, Erymas, Amphotéros Epaltès, Tlépolémos Damastoride, Ekhios, Pyrès, Ipheus, Enippos et l'Argéade Polymèlos. Mais Sarpèdôn, voyant ses compagnons tués et dépouillés de leurs armes par les mains du Ménoitiade Pa-troklos. exhorta les irréprochables Lykiens
ILtADE.
–0 honte! Pourquoi fuyez-vous, Lykiens? Vous êtes maintenant bien rapides 1 J'irai contre ce guerrier, et je saurai s'il me domptera, lui qui a accablé les Troiens de tant de maux et qui a rompu les genoux de tant de braves. Il parla ainsi, et il sauta avec ses armes, de son char, sur la terre. Et Patroklos le vit et sauta de son char. De même que deux vautours aux becs recourbés et aux serres aiguës, sur une roche escarpée luttent avec de grands cris; de même ils se ruèrent l'un sur l'autre avec des clameurs. Et le fils du subtil Kronos les ayant vus, fut rempli de compassion, et il dit à Hèrè, sa soeur et son épouse Hélas 1 voici que la destinée de Sarpèdôn qui m'est très-cher parmi les hommes, est d'être tué par le Ménoi-tiade Patroklos, et mon cœur hésitant délibère dans ma poitrine si je le transporterai vivant du combat lamentable au milieu du riche peuple de Lykiè, ou si je le dompterai par les mains du Ménoitiade.
Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite? Tu veux affranchir de la triste mort un homme mortel depuis longtemps voué au destin? Fais-le, mais nous tous, les Dieux, nous ne t'approuverons pas. Je te dirai ceci, et re-tiens-le dans ton esprit Si tu envoies Sarpèdôn vivant dans ses demeures, songe que, désormais,chacundes Dieux voudra aussi sauver un fils bien-aimé de la rude mêlée. Il y a, en effet, beaucoup de fils des Dieux qui combattent autour de la grande ville de Priamos, de ces Dieux que tu auras ir-rités. Si Sarpèdôri t'est cher et que ton cœur le plaigne, laisse-le tomber dans la rude mêlée sous les mains du Mé-noitiade Patroklos; mais dès qu'il aura rendu l'âme et la vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils le trans-portent chez le peuple de la grande Lykiè. Ses parents et ses concitoyens l'enseveliront, et ils lui élèveront un tom-beau et une colonne; car c'est là l'honneur des morts.
3ot
Elle parla ainsi, et le Père des hommes et des Dieux consentit. Et il versa sur la terre une pluie de sang, afin d'honorer son fils bien-aimé que Patroklos devait tuer dans la fertile Troiè, loinde sa patrie.
Et les deux héros s'étant rencontrés, Patroklos frappa dans le ventre l'illustre Thrasymèdès qui conduisait lechar du roi Sarpèdôn, et il le tua. Et Sarpedôn s'élança; mais sa pique éclatante, s'étant égarée, blessa à l'épaule le cheval Pèdasos qui hennit, tomba dans la poussière et rendit .l'âme. Et ses compagnons se cabrèrent, et le joug cria, et les rênes furent entremêlées. Mais le brave Automédôn mit fin à ce trouble. II se leva, et, tirant la longue épée qui pendait sur sa cuisse robuste, il trancha les traits qui étaient au-delà du timon. Et les deux autres chevaux, se remettant au joug, obéirent aux rênes, et les deux guerriers continuè-rent le combat lamentable.
Alors la pique éclatante de Sarpèdôn s'égara encore, car la pointe d'airain effleura l'épaule gauche de Patroklos sans le blesser. Et celui-ci se rua avec l'airain, et le trait ne s'échappa point vainement de sa main, car il frappa Sarpèdôn à cette cloison qui enferme le coeur vivant. Et il tomba comme tombe un chêne, ou un peuplier, ou un grand pin que les bûcherons, sur les montagnes, coupent de leurs haches tranchantes, pour construire des nefs. Et il était étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des dents et saisissant la poussière sanglante. De même qu'un taureau magnanime qu'un lion fauve a saisi parmi les bœufs aux pieds flexibles, et qui meurt en mugissant sous les dents du lion, de même le roi des Lykiens porteurs de boucliers gémissait, dompté par Patroklos. Et il appela son cher compagnon
Ami Glaukos, brave entre les hommes, c'est mainte-nant qu'il te faut combattre intrépidement. Si la mêlée la-mentable ne trouble point ton cœur, sois prompt. Les ap--
tHADZ.
pelant de tous côtes, exhorte les chefs Lykiens à com-battre pour Sarpèdôn, et combats toi-même pour moi. Je serais à jamais ton opprobre et ta honte si les Akhaiens me dépouillaient de mes armes dans le combat des nefs. Sois ferme, et exhorte tout mon peuple.
Il parla ainsi, et l'ombre de la mort couvrit ses yeux et ses narines. Et Patroklos, lui mettant le pied sur la poi-trine, arracha sa lance, et les entrailles la suivirent, et le Ménoitiade arracha en même temps sa lance et l'âme de Sarpèdôn.
Les Myrmidones saisirent les chevaux haletants et qui voulaient fuir depuis que le char de leurs maîtres était vide. Mais, en entendant la voix de Sarpèdôn, Glaukos res-sentit une amère douleur, et son cœur fut déchiré de ne pouvoir le secourir. Pressant de sa main son bras cruelle-ment blessé par la flèche que lui avait lancée Teukros, du haut de la muraille, en défendant ses compagnons, il sup-plia ainsi l'Archer Apollôn Entends-moi, ô Roi 1 soit de la riche Lykiè, soit de Troiè, car tu peux entendre de tout lieu les plaintes de l'homme qui gémit, et voici que la douleur me ronge. Je subis une blessure cruelle, et ma main est en proie à de grands maux, et mon sang coule sans cesse, et mon épaule est très-lourde, et je ne puis ni saisir ma lance, ni com-battre l'ennemi. Et voici que le plus illustre des hommes est mort, Sarpèdôn, fils de Zeus qui n'a point secouru son fils. Mais toi, ô Roi 1 guéris cette blessure amère, apaise mon mal, afin que j'excite les Lykiens à combattre et que je combatte moi-même pour ce cadavre.
H parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'entendit et apaisa aussitôt sa douleur. Et le sang noir cessa de couler de sa blessure amère, et la force lui fut rendue. Glaukos connut dans son esprit que le grand Dieu avait exaucé sa prière, et il se réjouit. Et d'abord, courant de tous côtés, il
RHAPSODIE XVI
excita les chefs Lykiens à combattre pour Sarpedôn puis, marchant à grands pas vers les Troiens, il chercha Poly-damas Panthoide, le divin Agènôr, Ainéias et Hektôr armé d'airain, et il leur dit ces paroles ailées Hektôr, tu oublies tes alliés qui, pour toi, rendent l'âme loin de leurs amis et de la terre de la patrie, et tu refuses de les secourir. Le chef des Lykiens porteurs de bou-cliers est mort, Sarpèdôn, qui protégeait la Lykiè par sa justice et par sa vertu. Arès d'airain l'a tué par la lance de Patroklos. Venez, amis, et indignez-vous. Que les Myrmi-dones, irrités à cause de tant d'Akhaiens que nous avons tués de nos lances rapides auprès des nefs, n'enlèvent point les armes et n'insultent point le cadavre de Sar-pèdôn.
Il parla ainsi, et une intolérable et irrésistible douleur saisit les Troiens, car Sarpèdôn, bien qu'étranger, était le rempart de leur ville, et des peuples nombreux le suivaient, et lui-même excellait dans le combat. Et ils marchèrent avec ardeur droit aux Danaens, menés par Hektôr irrité à cause de Sarpèdôn. Mais le cœur solide de Patroklos Mé-noitiade excitait aussi les Akhaiens, et il dit aux deux Aias prompts aux combats Aias soyez aujourd'hui tels que vous avez toujours été parmi les plus braves et les meilleurs. Il est tombé l'homme qui, le premier, a franchi le mur des Akhaiens, Sarpedônt Insultons ce cadavre et arrachons ses armes de ses épaules, et tuons de l'airain tous ceux de ses compa-gnons qui voudraient le défendre.
11 parla ainsi, et les Aias se hâtèrent de lui venir en aide; et de chaque côté, Troiens, Lykiens, Myrmidones et Akhaiens, serrant leurs phalanges, se ruaient avec d'hor-ribles clameurs autour du cadavre, et les armes des hom-mes retentissaient. Et Zeus répandit sur la mêlée une ob-scurité affreuse, afin que le labeur du combat pour son hl<
ILIADB.
bien-aimé fût plus terrible. Et d'abord les Troiens repous-sèrent les Akhaiens aux sourcils arqués; et un des meil-leurs parmi les Myrmidones fut tué, le divin Epeigeus, fils du magnanime Agakleus. Et Epeigeus commandait autre-fois dans Boudéiôn bien peuplée; mais, ayant tué son brave beau-frère, il vint en suppliant auprès de Pèleus et de Thétis aux pieds d'argent, qui l'envoyèrent, avec le mâle Akhilleus, vers Ilios aux beaux chevaux, combattre les Troiens. Et comme il mettait la main sur le cadavre, l'il-lustre Hektôr le frappa d'une pierre à la tête, et la tête se fendit en deux, sous le casque solide; et il tomba la face sur le cadavre. Puis, l'affreuse mort l'enveloppa lui-même, et Patroklos fut saisi de douleur, à cause de son compa-gnon tué.
Et il se rua à travers les combattants, semblable à un épervier rapide qui terrifie les geais et les étourneaux. Ainsi le cavalier Patroklos se rua contre les Lykiens et les Troiens, irrité dans son cœur à cause de son compagnon. Et il frappa d'une pierre au cou Sthénélaos Ithaiménide, et les nerfs furent rompus et les premiers rangs et l'il-lustre Hektôr reculèrent d'autant d'espace qu'en parcourt une pique bien lancée, dans le combat contre des hommes intrépides ou dans les jeux. Autant reculèrent les Troiens et s'avancèrent les Akhaiens.
Et, le premier, Glaukos, chef des Lykiens porteurs de boucliers, se retournant, tua le magnanime Bathykleus, fils bien-aimé de Khalkôn, qui habitait Hellas et qui était illustre parmi les Myrmidones par ses domaines et par ses richesses. Et, Bathykleus le poursuivant, Glaukos se re-tourna subitement et le frappa de sa lance au milieu de la poitrine et il tomba avec bruit, et une lourde douleur saisit les Akhaiens quand le guerrier tomba, et les Troiens s se réjouirent; mais les Akhaiens infatigables, se souvenant <ie leur courage, se jetèrent en foule autour du cadavre. Alors MeDones tua un guerrier Troien, le brave Laogôn, fils d'Onètôr, prêtre de Zeus Idaien, et que le peuple ho-norait comme un Dieu. II le frappa sous la mâchoire et l'oreille, et l'âme abandonna aussitôt ses membres, et l'af-freux brouillard l'enveloppa. Et Ainéias lança sa pique d'airain contre Mèrionès, et il espérait l'atteindre sous le bouclier, comme il s'élançait; mais celui-ci évita la pique d'airain en se courbant, et la longue pique s'enfonça en terre et vibra jusqu'à ce que le robuste Arès eût épuisé sa force. Et la pique d'Ainéias vibrait ainsi parce qu'elle était partie d'une main vigoureuse. Et Ainéias, irrité, lui dit:
Mèrionès, bien que tu sois un agile sauteur, ma pique t'eût rendu immobile à jamais, si je t'avais atteint. Et Mèrionès illustre par sa lance lui répondit Ainéias, il te sera difficile, malgré ta vigueur, de rompre les forces de tous ceux qui te combattront. Si, moi aussi, je t'atteignais de l'airain aigu, bien que tu sois ro-buste et confiant dans tes forces, tu me donnerais la gloire et ton âme à Aidès illustre par ses chevaux.
Il parla ainsi, et le robuste fils de Ménoitios le répri-manda Mèrionès, pourquoi tant parler, étant brave ? 0 ami 1 ce n'est point par des paroles outrageantes que tu repous-seras les Troiens loin de ce cadavre. La fin de la guerre est dans nos mains. Les paroles conviennent à l'agora. Il ne s'agit point ici de parler, mais de combattre.
Il parla ainsi, et marcha en avant, et le divin Mèrionès le suivit. Et de même que les bûcherons font un grand tu-multe dans les gorges des montagnes, et que l'écho retentit au loin; de même la grande plaine frémissait sous les guer-riers qui frappaient, de leurs épées et de leurs lances, l'airain et le cuir des solides boucliers; et nul n'aurait plus reconnu le divin Sarpedôn, tant il était couvert de traits, de sang et de poussière. Et tous se ruaient sans cesse autour de son cadavre, comme les mouches qui bourdonnent, au prin-temps, dans l'étable, autour des vases remplis de lait. C'est ainsi qu'ils se ruaient en foule autour de ce cadavre.
Et Zeus, ne détournant point ses yeux splendides de la rude mêlée, délibérait dans son esprit sur la mort de Pa-troklos, hésitant si l'illustre Hektôr le tuerait de suite avec l'airain, dans la mêlée, sur le divin Sarpèdôn, et lui arra-cherait ses armes des épaules, ou si la rude mêlée serait prolongée pour la mort d'un plus grand nombre. Et il sembla meilleur à Zeus que le brave compagnon du Pè-léide Akhilleus repoussât, vers la Ville, Hektôr et les Troiens, et arrachât l'âme de beaucoup de guerriers. Et c'est pour-quoi il amollit le courage de Hektôr qui, montant sur son char, prit la fuite en ordonnant aux Troiens de fuir aussi, car il avait reconnu les balances sacrées de Zeus. Et les illustres Lykiens ne restèrent point, et ils prirent aussi la fuite en voyant leur Roi couché, le cœur percé, au milieu des cadavres, car beaucoup étaient tombés pendant que le Kroniôn excitait le combat. Et les Akhaiens arrachèrent des épaules de Sarpèdôn ses belles armes resplendissantes, et le robuste fils de Ménoitios les donna à ses compagnons pour être portées aux nefs creuses. Et alors Zeus qui amasse les nuées dit à Apollôn Va maintenant, cher Phoibos. Purifie Sarpèdôn, hors de la mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux du fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vêtements immortels. Puis, remets-le aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche peuple de la grande Lykiè. Ses parents et ses amis l'ense-veliront et lui élèveront un tombeau et une colonne, car c'est là l'honneur des morts.
Il parla ainsi, et Apollôn, se hâtant d'obéir à son père, descendit des cimes Idaiennes dans ia mêlée et enleva Sar--
RHAPSODIE XVt.
pèdôn loin des traits. Et il le transporta pour le laver dans les eaux du fleuve, l'oignit d'ambroisie, le couvrit de vête-ments immortels et le confia aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, qui le transportèrent aussitôt chez le riche peuple de la grande Lykiè.
Et Patroklos, excitant Automédôn et ses chevaux, pour-suivait les Lykiens et les Troiens, pour son malheur, l'in-sensé ) car s'il avait obéi à l'ordre du Pèléide, il aurait évité la Kèr mauvaise de la noire mort. Mais l'esprit de Zeus est plus puissant que celui des hommes. Il terrifie le brave que lui-même a poussé au combat, et il lui enlève la vic-toire.
Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tu tuas, ô Patroklos, quand les Dieux préparèrent ta mort? Adrèstès, Autonoos et Ekhéklos, Périmos Mégade et Epistôr, et Ménalippos; puis, Elasos, Moulios et Phy-lartès. 11 tua ceux-ci, et les autres échappèrent par la fuite. Et alors les fils des Akhaiens eussent pris la haute IIios par les mains de Patroklos furieux, si Phoibos Apollôn, debout au faîte d'une tour solide, préparant la perte du Ménoitiade, ne fût venu en aide aux Troiens. Et trois fois Patroklos s'élança jusqu'au relief de la haute muraille, et trois fois Apollôn le repoussa de ses mains immortelles, en heurtant son bouclier éclatant. Et, quand il s'élança une quatrième fois, semblable à un Dieu, l'Archer Apollon lui dit ces, paroles menaçantes Retire-toi, divin Patroklos. Il n'est pas dans ta desti-née de renverser de ta lance la haute citadelle des magna-nimes Troiens. Akhilleus lui-même ne le pourra point, bien qu'il te soit très-supérieur.
Il parla ainsi, et Patroklos recula au loin pour éviter la colère de l'Archer Apollon. Et Hektôr, retenant ses che-vaux aux sabots solides près des Portes Skaies, hésitait s'il retournerait au combat, ou s'il ordonnerait aux troupes de se renfermer dans les murailles.
Et Phoibos Apollôn s'approcha de lui, semblable au jeune et brave guerrier Asios, fils de Dymas, frère de Hé-kabè et oncle du dompteur de chevaux Hektôr, et qui ha-bitait la Phrygiè sur les bords du Sangarios. Et, semblable à Asios, Phoibos Apollôn dit à Hektôr Hektôr, pourquoi t'éloignes-tu du combat? Cela ne te convient pas. Plût aux Dieux que je te fusse supérieur au-tant que je te suis inférieur, il te serait fatal d'avoir quitté le combat. Allons, pousse tes chevaux aux sabots massifs contre Patroklos. Tu le tueras peut-être, et Apollôn te donnera la victoire.
Ayant ainsi parlé, le Dieu rentra dans la foule des guer-riers. Et l'illustre Hektôr ordonna au brave Kébrionès d'exciter ses chevaux vers la mêlée. Et Apollôn, au milieu de la foule, répandit le trouble parmi les Argiens et accorda la victoire à Hektôr et aux Troiens. Et le Priamide, lais-sant tous les autres Danaens, poussait vers le seul Patro-klos ses chevaux aux sabots massifs. Et Patroklos, de son côté, sauta de son char, tenant sa pique de la main gauche. Et il saisit de la droite un morceau de marbre, rude et an-guleux, d'abord caché dans sa main, et qu'il lança avec effort. Et ce ne fut pas en vain, car cette pierre aiguë frappa au front le conducteur de chevaux Kébrionès, bâtard de l'illustre Priamos. Et la pierre coupa les deux sourcils, et l'os ne résista pas, et les yeux du Troien jaillirent à ses pieds dans la poussière. Et, semblable au plongeur, il tomba du char, et son âme abandonna ses membres. Et le cavalier Patroklos cria avec une raillerie amère Ah certes, voici un homme agile 1 Comme il plongel Vraiment, il rassasierait de coquillages toute une multitude, en sautant de sa nef dans la mer, même si elle était agitée,
RHAfsCDtEXVt.
puisqu'il plonge aussi aisément du haut d'un char. Certes, il y a d'excellents plongeurs parmi les Troiens Ayant ainsi parlé, il s'élança sur le héros Kébrionès, comme un lion impétueux qui va dévaster une étable et recevoir une blessure en pleine poitrine, car il se perd par sa propre ardeur. Ainsi, Patroklos, tu te ruas sur Kébrio-nës. Et le Priamide sauta de son char, et tous deux lut-tèrent pour le cadavre, comme deux lions pleins de faim combattent, sur les montagnes, pour une biche égorgée. Ainsi, sur le cadavre de Kébrionès, les deux habiles guer-riers, Patroklos Ménoitiade et l'illustre Hektôr, désiraient se percer l'un l'autre de l'airain cruel. Et le Priamide te-nait le cadavre par la tête et ne lâchait point prise, tandis que Patroklos le tenait par les pieds. Et les Troiens et les Danaens engagèrent alors un rude combat.
De même que l'Euros et le Notos, par leur rencontre furieuse, bouleversent, dans les gorges des montagnes, une haute forêt de hêtres, de frênes et de cornouillers à écorce épaisse, qui heurtent leurs vastes rameaux et se rompent avec bruit ainsi les Troiens et les Akhaiens, se ruant les uns sur les autres, combattaient et ne fuyaient point hon-teusement. Et les lances aiguës, et les flèches ailées qui jaillissaient des nerfs s'enfonçaient autour de Kébrionès, et de lourds rochers brisaient les boucliers. Et là, Kébrionès gisait, grand, oublieux des chevaux et du char, et dans un tourbillon de poussière. Aussi longtemps que Hélios tint le milieu de l'Ouranos, les traits jaillirent des deux côtés, et les deux peuples périssaient également; mais lorsqu'il déclina, les Akhaiens furent les plus forts et ils entraînèrent le héros Kébrionès loin des traits et du tumulte des Troiens, et ils lui arrachèrent ses armes des épaules. Et Patroklos, méditant la perte des Troiens, se rua en avant. Il se rua trois fois, tel que le rapide Arès, poussant des cris horribles, et il tua neuf guerriers. Mais quand il s'élança une quatrième fois, semblable à un Dieu, alors, Pa-troklos, la fin de ta vie approcha 1 Phoibos, à travers la mêlée, vint à lui, terrible. Et le Ménoitiade ne vit point le Dieu qui s'était enveloppé d'une épaisse nuée. Et Phoibos se tint derrière lui et le frappa de la main dans le dos, entre les larges épaules, et ses yeux furent troublés par le vertige. Et Phoibos Apollon lui arracha de la tête son casque, qui roula sous les pieds des chevaux en retentissant, et dont l'aigrette fut souillée de sang et de poussière. Et il n'était point arrivé à ce casque d'être souillé de poussière quand il protégeait le beau front du divin Akhilleus; mais Zeus vou-lait donner ce casque au Priamide Hektôr, afin qu'il le portât, car sa mort était proche.
Et la longue et lourde lance de Patroklos se brisa dans sa main, et le roi Apollôn, fils de Zeus, détacha sa cui-rasse. Son esprit fut saisi de stupeur, et ses membres furent inertes, et il s'arrêta stupéfait.
Alors le Dardanien Panthoide Euphorbos, excellent ca-valier, et habile, entre les meilleurs, à lancer la pique, et qui avait déjà précipité vingt guerriers de leurs chars, s'ap-procha du Ménoitiade par derrière et le blessa d'un coup de lance aiguë. Et ce fut le premier qui te blessa, domp-teur de chevaux Patroklos! Mais il ne t'abattit point, et, retirant sa lance, il recula aussitôt dans la foule, redoutant Patroklos désarmé. Et celui-ci, frappé par un Dieu et par la lance d'un homme, recula aussi dans la foule de ses compagnons, pour éviter la mort.
Et dès que Hektôr eut vu le magnanime Patroklos se retirer, blessé par l'airain aigu, il se jeta sur lui et le frappa dans le côté d'un coup de lance qui le traversa. Et le Ménoitiade tomba avec bruit, et la douleur saisit le peuple des Akhaiens. De même un lion dompte dans le combat un robuste sanglier, car ils combattaient ardemment sur le faîte des montagnes, pour un peu d'eau qu'ils voulaient
RHAPSODIE XVt.
boire tous deux; mais le lion dompte avec violence le san-glier haletant. Ainsi le Priamide Hektôr arracha l'âme du brave fils de Ménoitios, et, plein d'orgueil, il l'insulta par ces paroles ailées -Patroklos, tu espérais sans doute renverser notre Ville et emmener, captives sur tes nefs, nos femmes, dans ta chère terre natale? 0 insensé 1 c'est pour les protéger que les rapides chevaux de Hektôr l'ont mené au combat, car je l'emporte par ma lance sur tous les Troiens belliqueux, et j'éloigne leur dernier jour. Mais toi, les oiseaux carnas-siers te mangeront. Ah 1 malheureux 1 le brave Akhilleus ne t'a point sauvé, lui qui, t'envoyant combattre, tandis qu'il restait, te disait sans doute Ne reviens point, dompteur de chevaux Patroklos, dans les nefs creuses, avant d'avoir arraché de sa poitrine la cuirasse sanglante du tueur d'hommes Hektôr. Il t'a parlé ainsi sans doute, et il t'a persuadé dans ta démence 1 Et le cavalier Patroklos, respirant à peine, lui répondit Hektôr, maintenant tu te glorifies, car le Kronide et Apollôn t'ont donné la victoire. Ils m'ont aisément dompté, en m'enlevant mes armes des épaules; mais, si vingt guer-riers tels que toi m'avaient attaqué, ils seraient tous morts par ma lance. C'est la Moire violente et le fils de Lètô, et, parmi les hommes, Euphorbos, qui me tuent; mais toi, tu n'es venu que le dernier. Je te le dis, garde mes paroles dans ton esprit Tu ne vivras point longtemps, et ta mort est proche. La Moire violente va te dompter par les mains de l'irréprochable Aiakide Akhilleus.
Il parla ainsi et mourut, et son âme abandonna son corps et descendit chez Aidès, en pleurant sa destinée, sa force et sa jeunesse.
Et l'illustre Hectôr répondit au cadavre du Ménoitiade Patroklos, pourquoi m'annoncer la mort? Qui sait si Akhilleus, le fils de Thétis aux beaux cheveux, ne rendra point l'esprit sous ma lance?
Ayant ainsi parlé, il lui mit le pied sur le corps, et, le repoussant, arracha de la plaie sa lance d'airain. Et aussi-tôt il courut sur Automédôn, le divin compagnon du rapide Aiakide, voulant l'abattre; mais les chevaux immortels, présents splendides que les Dieux avaient faits à Pèleus, enlevèrent Automëdôn.
T le brave Ménélaos, fils d'Atreus, ayant vn
que Patroklos avait été tué par les Troiens,
courut aux premiers rangs, armé de l'airain
splendide. Et il allait autour du cadavre, comme une vache gémissante, qui n'avait point encore connu l'en-fantement, court autour du veau son premier-né. Ainsi le blond Ménélaos allait autour de Patroklos, et, le gardant de sa lance et de son bouclier égal, il se préparait à tuer celui qui approcherait. Et le Panthoide, habile à lancer la pique, n'oublia point l'irréprochable Patroklos qui gisait là, et il s'arrêta devant le cadavre, et il dit au brave Ménélaos Atréide Ménélaos, illustre prince des peuples, recule, laisse ce cadavre, et livre-moi ces dépouilles sanglantes, car, le premier d'entre les Troiens et les Alliés, j'ai blessé Patroklos de ma lance dans la rude mêlée. Laisse-mot 3'4 donc remporter cette gloire parmi les Troiens, ou je te frapperai et j'arracherai ta chère âme.
Et le blond Ménélaos, indigné, lui répondit
Père Zeus Quelle honte de se vanter au delà de ses forces! Ni la rage du léopard, ni celle du lion, ni celle du sanglier féroce dont l'âme est toujours furieuse dans sa vaste poitrine, ne surpassent l'orgueil des fils de Panthos 1 Le robuste cavalier Hypérènôr se glorifiait de sa jeunesse lorsqu'il m'insulta, disant que j'étais le plus lâche des Da-naens et je pense que ses pieds rapides ne le porteront plus désormais vers l'épouse bien-aimée et les parents véné-rables. Ainsi je romprai tes forces si tu me tiens tête; et je t'avertis de rentrer dans la foule et de ne point me braver, avant que le malheur soit tombé sur toi. L'insensé seul ne reconnaît que ce qui est accompli.
Il parla ainsi, et il ne persuada point Euphorbos qui lui répondit Divin Ménélaos, certes, maintenant tu vas payer le sang de mon frère que tu as tué. Tu t'en glorifies, et tu as rendu sa femme veuve dans la profonde chambre nuptiale, et tu as accablé ses parents d'une douleur amère. Et moi, je vengerai ces malheureux et je remettrai aux mains de Panthos et de la divine Phrontis ta tête et tes armes. Mais ne retardons pas plus longtemps le combat qui amènera la victoire ou la défaite de l'un de nous.
II parla ainsi, et il frappa le bouclier d'une rondeur égale; mais il ne put le traverser, et la pointe d'airain se recourba sur le solide bouclier. Et l'Atréide Ménélaos, suppliant le père Zeus, se rua avec l'airain; et comme Eu-phorbos reculait, il le perça à la gorge, et la pointe, pous-sée par une main robuste, traversa le cou délicat. Et le Pan-thoide tomba avec bruit, et ses armes retentirent sur lui. Et ses cheveux, qui avaient les reflets de l'or et de l'argent, et qui étaient semblables aux cheveux des Kharites, furent
3tS souillés de sang. De même qu'un jeune olivier qu'un homme a planté dans un lieu solitaire, où l'eau jaillit abondante et nourrit sa verdeur, et que le souffle des vents mobiles ba-lance, tandis qu'il se couvre de fleurs blanches, mais qu'un grand tourbillon enveloppe brusquement, arrache et ren-verse contre terre; de même l'Atréide Ménélaos tua le brave Panthoide Euphorbos, et le dépouilla de ses armes. Quand un lion montagnard, sûr de sa force, enlève la meilleure vache d'un grand troupeau qui paît, lui brise le cou avec ses fortes dents, boit son sang et mange ses en-trailles, les chiens et les bergers poussent, de loin, de grandes clameurs et n'approchent point, parce que la blême terreur les a saisis. De même nul d'entre les Troiens n'osait attaquer l'illustre Ménélaos; et il eût aisément enlevé les belles armes du Panthoide, si Phoibos Apollôn, par envie, n'eût excité contre lui Hektôr semblable au rapide Arès. Et, sous la forme de Mentès, chef des Kikones, il dit au Priamide ces paroles ailées Hektôr, où cours-tu ainsi? pourquoi poursuis-tu fol-lement les chevaux du brave Akhilleus, qui ne peuvent être ni soumis, ni conduits par aucun homme mortel, autre qu'Akhilleus qu'une mère immortelle a enfanté? Voici, pen-dant ce temps, que le brave Ménélaos, fils d'Atreus, pour défendre Patroklos, a tué le plus courageux des Troiens, le Panthoide Euphorbos, et rompu sa vigueur impétueuse. Le Dieu parla ainsi et rentra dans la foule des hommes. Et une amère douleur saisit le cœur sombre de Hektôr. Il regarda autour de lui dans la mêlée, et il vit Ménélaos en-levant les belles armes d'Euphorbos, et le Panthoide gi-sant contre terre, et le sang qui coulait de la plaie ouverte. Avec de hautes clameurs, armé de l'airain éclatant, et sem-blable au feu inextinguible de Hèphaistos, il s'élança aux premiers rangs. Et le fils d'Atreus l'entendit et le vit, et il gémit, disant dans son cœur magnanime
Hélas! S) j'abandonne ces belles armes et Patroklos qui est mort pour ma cause, les Danaens qut me verront seront indignés; mais si je combats seul contre Hektôr et les Troiens, je crains que cette multitude m'enveloppe, car Hektôr au casque mouvant mène avec lui tous les Troiens. Mais pourquoi délibérer dans ma chère âme? Quand un homme veut lutter contre un autre homme qu'un Dieu honore, aussitôt une lourde calamité est suspendue sur lui. C'est pourquoi aucun Danaen ne me blâmera de me retirer devant Hektôr, puisqu'il est poussé par un Dieu. Si j'entendais le brave Aias dans la mêlée, nous re-tournerions tous deux au combat, même contre un Dieu, et nous sauverions ce cadavre pour le Pèléide Akhilleus, et dans nos maux ceci serait pour le mieux.
Et tandis qu'il délibérait dans son esprit et dans son cœur, les phalanges Troiennes arrivaient conduites par Hektôr. Ménélaos recula et abandonna le cadavre, mais en se retournant, comme un lion à longue barbe que les chiens et les bergers chassent de l'étable avec des lances et des cris, et dont le cœur farouche est troublé, et qui ne s'éloigne qu'à regret de l'enclos. Ainsi le blond Ménélaos s'éloigna de Patroklos. Et il se retourna dès qu'il eut re-joint ses compagnons, et, cherchant partout des yeux le grand Aias Télamômen, il le vit à la gauche de la mêlée, exhortant ses compagnons et les excitant à combattre, car Phoibos Apollôn avait jeté une grande terreur en eux. Et Ménélaos courut à lui et lui dit aussitôt Aias, viens, ami hâtons-nous pour Patroklos qui est mort, et rapportons au moins son cadavre à Akhilleus, car c'est Hektôr au casque mouvant qui a ses armes. Il parla ainsi, et l'âme du brave Aias fut remuée, et il se jeta aux premiers rangs, avec le blond Ménélaos. Et le Priamide, après avoir dépouillé Patroklos de ses armes illustres, l'entraînait pour lui couper la tête avec
RHAPSÔDtE XVtt.
3'7 l'airain et livrer son cadavre aux chiens troiens; mais Aias arriva, portant un bouclier semblable à une tour. Et Hektôr rentra dans la foule de ses compagnons; et, mon-tant sur son char, il donna les belles armes aux Troiens, pour être portées à Ilios et pour répandre le bruit de sa gloire.
Et Aias marchait autour du Ménoitiade, le couvrant de son bouclier, comme une lionne autour de ses petits. Elle les menait à travers la forêt, quand les chasseurs survien-nent. Aussitôt, pleine de fureur, elle fronce les sourcils et en couvre ses yeux. Ainsi Aias marchait autour du héros Patroklos, et le brave Atréide Ménélaos se tenait près de lui, avec un grand deuil dans la poitrine.
Mais le fils de Hippolokhos, Glaukos, chef des hommes de Lykiè, regardant Hektôr d'un œil sombre, lui dit ces dures paroles Hektôr, tu as l'aspect du plus brave des hommes, mats tu n'es pas tel dans le combat, et tu ne mérites point ta gloire, car tu ne sais que fuir. Songe maintenant à sauver ta Ville et ta citadelle, seul avec les peuples nés dans Ilios Jamais plus les Lykiens ne lutteront contre les Danaens pour Troiè, puisque tu n'en as point de reconnaissance, bien qu'ils combattent éternellement. Lâche ) comment dé-fendrais-tu même un faible guerrier dans la mêlée, puisque tu as abandonné, en proie aux Akhaiens, Sarpèdôn, ton hôte et ton compagnon, lui qui, vivant, fut d'un si grand secours à ta Ville et à toi-même, et que maintenant tu abandonnes aux chiens C'est pourquoi, si les Lykiens m'obéissent, nous retournerons dans nos demeures, et la ruine d'Ilios sera proche. Si les Troiens avaient l'audace et la force de ceux qui combattent pour la patrie, nous traînerions dans Ilios, dans la grande ville de Priamos, le cadavre de Patroklos; et, aussitôt, les Argiens nous ren-draient les belles armes de Sarpèdôn et Sarpèdôn lui-même; car il a été tué, le compagnon de cet homme qui est le plus formidable des Argiens auprès des nefs et qui a les plus braves compagnons. Mais tu n'a pas osé soutenir l'attaque du magnanime Aias, ni ses regards, dans la mêlée; et tu as redouté de combattre, car il l'emporte de beaucoup sur toi ) 1
Et, le regardant d'un œil sombre, Hektôr au casque mouvant lui répondit
-Glaukos, pourquoi parles-tu si outrageusement? Certes, ami, je te croyais supérieur en prudence à tous ceux qui habitent la fertile Lykiè, et maintenant je te blâme d'avoir parlé ainsi, disant que je n'ai pas osé attendre le grand Aias. Jamais ni le bruit des chars, ni le retentissement de la mêlée ne m'ont épouvanté; mais l'esprit de Zeus tempê-tueux terrifie aisément le brave et lui enlève la victoire, bien qu'il l'ait poussé au combat. Mais viens 1 et tu verras en ce jour si je suis un lâche, comme tu le dis, et si je saurai rompre la vigueur des Danaens qui défendront le cadavre de Patroklos.
Il parla ainsi, et il exhorta les Troiens à voix haute Troiens, Lykiens et braves Dardaniens, soyez des hommes, amis Souvenez-vous de votre force et de votre courage, tandis que je vais revêtir les armes de l'irrépro-chable Akhilleus, enlevées à Patroklos que j'ai tué. Ayant ainsi parlé, Hektôr, s'éloignant de la mêléé, cou-rut rapidement vers ses compagnons qui portaient à Ilios les armes illustres du Pèléide. Et, loin de la mêlée lamen-table, il changea d'armes et donna les siennes pour être portées dans la sainte Ilios. Et il se couvrit des armes im-mortelles du Pèléide Akhilleus, que les Dieux Ouraniens avaient données à Pèleus. Et celui-ci, étant vieux, les avait données à son fils mais le fils ne devait point vieillir sous les armes paternelles.
Et quand Zeus qui amasse les nuées vit Hektôr couvert
RHAPSÔDtE XVn.
3'9 des armes du divin Pèléide, il secoua la tête et dit dans son esprit 0 malheureux 1 tu ne songes point à la mort qui est proche de toi, et tu revêts les armes immortelles du plus brave des hommes, devant qui tous les guerriers frémis-sent et tu as tué son compagnon si doux et si courageux, et tu as outrageusement arraché ses armes de sa tête et de ses épaules 1 Mais je te donnerai une grande gloire en re-tour de ce que Andromakhè ne recevra point, après le combat, les armes illustres du Pèléide.
Zeus parla ainsi, et il scella sa promesse en abaissant ses sourcils bleus. Et il adapta les armes au corps du Priamide qui, hardi et furieux comme Arès, sentit couler dans tous ses membres la force et le courage. Et, poussant de hautes clameurs, il apparut aux illustres Alliés et aux Troiens, semblable à Akhilleus, car il resplendissait sous les armes du magnanime Pèléide. Et, allant de l'un à l'au-tre, il les exhortait tous Mesthlès, Glaukos, Médôn, Ther-silokhos, Astéropaios, Deisinôr, Hippothoos et Phorkis, et Khromios et le divinateur Eunomos. Et, les excitant par des paroles rapides, il leur parla ainsi Entendez-moi, innombrables peuples alliés et voisins d'Ilios 1 Je n'ai point appelé une multitude inactive quand Je vous ai convoqués de vos villes, mais je vous ai demandé de défendre ardemment les femmes des Troiens et leurs petits enfants contre les Akhaiens belliqueux. Pour vous, j'ai épuisé mes peuples de vivres et de présents et j'ai nourri vos forces. Que chacun combatte donc, triomphe ou périsse, car c'est le sort de la guerre. Celui qui entraî-nera le corps de Patroklos vers les Troiens dompteurs de chevaux aura, pour sa part, la moitié des dépouilles, et j'aurai l'autre moitié, et sa gloire sera égale à la mienne. U parla ainsi, et tous, les lances tendues, se ruèrent sur les Danaens, espérant arracher au Télamônien Aias le ca-davre de Patroklos. Les insensés II devait plutôt arracher, sur ce cadavre, l'âme de beaucoup d'entre eux. Et il dit au brave Ménélaos Divin Ménélaos, ô ami! je n'espère pas que nous re-venions de ce combat, et, certes, je crains moins pour le cadavre de Patroklos, que les chiens troiens et les oiseaux carnassiers vont bientôt dévorer, que pour ma tête et la tienne, car Hektôr couvre le champ de bataille comme une nuée, et la lourde ruine pend sur nous. Hâte-toi, appelle les princes des Danaens, s'ils t'entendent.
II parla ainsi, et le brave Ménélaos s'empressa d'appeler à grands cris les Danaens 0 amis 1 Princes et chefs des Argiens, vous qui man-gez aux repas des Atréides Agamemnôn et Ménélaos, et qui commandez les phalanges, car tout honneur et toute gloire viennent de Zeus; comme il m'est difficile de vous reconnaître dans le tourbillon de la mêlée, que chacun de vous accoure de lui-même, indigné que Patroklos soit livré en pâture aux chiens troiens.
Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, vint le premier, en courant à travers la mêlée, et, après lui, Ido-méneus, et le compagnon d'Idoméneus, Mèrionès, sembla-ble au tueur d'hommes Arès. Mais qui pourrait, dans son esprit, dire les noms de tous ceux qui vinrent rétablir le combat des Akhaiens?
Et les Troiens avançaient, et Hektôr les menait. De même que le large courant d'un fleuve tombé de Zeus se précipite à la mer, et que la mer s'enfle hors de son lit, et que les rivages résonnent au loin; de même retentissait la clameur des Troiens. Mais les Akhaiens se tenaient debout autour du Ménoitiade, n'ayant qu'une âme et couverts de leurs boucliers d'airain. Et Zeus répandait une nuée épaisse sur leurs casques éclatants; car il n'avait point haï le Mé-noitiade pendant que, vivant, il était le compagnon ae t'Aiakide; et il ne voulait pas qu'il fût livré en pâture aux chiens troiens; et il anima ses compagnons à le défendre. Et, d'abord, les Troiens repousseront les Akhaiens aux sourcils arqués. Ceux-ci prirent la fuite, abandonnant le cadavre; et les Troiens ne les poursuivirent point, malgré leur désir du meurtre; mais ils entraînaient le cadavre. Et les Akhaiens ne l'abandonnèrent pas longtemps; et, les ramenant aussitôt, Aias, le premier des Danaens par l'as-pect héroïque et les actions, après l'irréprochable Pèléide, se rua aux premiers rangs, semblable par la fureur à un sanglier qui, rebroussant à travers les taillis, disperse les chiens et les jeunes hommes. Ainsi le grand Aias, fils de l'illustre Télamôn, dispersa aisément les phalanges Troien-nes qui se pressaient autour de Patroklos, espérant l'en-traîner dans IIios et remporter cette gloire. Et Hippothoos, fils du Pélasge Lèthos, ayant lié le tendon par une courroie, traînait Patroklos par un pied dans la mêlée, afin de plaire à Hektôr et aux Troiens; mais il lui en arriva malheur, sans que nul pût le sauver, car le Télamônien, se ruant au milieu de la foule, le frappa sur son casque d'airain, et le casque à crinière fut brisé par la grande lance et la main vigoureuse d'Aias, et l'ai-rain de la pointe traversa la cervelle qui jaillit sanglante de la plaie, et ses forces furent rompues. II lâcha le pied du magnanime Patroklos et tomba lui-même sur le ca-davre, loin de Larissè; et il ne rendit point à ses parents bien-aimés les soins qu'ils lui avaient donnés, et sa vie fut brève, ayant été ainsi dompté par le magnanime Aias.
Hektôr lança contre Aias sa pique éclatante, mais celui-ci, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain qui frappa le ma-gnanime Skhédios, fils d'Iphitos, et le plus brave des Phôkèens, et qui habitait la grande Panopè, commandant à de nombreux peuples. La pique le perça au milieu de la gorge, et la pointe d'airain sortit au sommet de l'épaule. 3~ H tomba avec bruit et ses armes retentirent sur lui. Et Aias perça au milieu du ventre le brave Phorkys, fils de Phainops, qui défendait le corps de Hippothoos. L'airain rompit le creux de la cuirasse et déchira les entrailles. Il tomba, saisissant la terre avec ses mains, et les premiers rangs, ainsi que Hektôr, reculèrent. Et les Argiens, avec de grands cris, entraînèrent, morts, Phorkys et Hippo-thoos, et enlevèrent leurs armes.
Alors, les Troiens eussent été mis en fuite par les braves Akhaiens et fussent rentrés dans Ilios, domptés par leur propre lâcheté, et les Akhaiens eussent remporté la vic-toire, malgré Zeus, par leur vigueur et leur courage, si Apollôn lui-même n'eût excité Ainéias, sous la forme du héraut Périphas Epytide qui avait vieilli, auprès de son vieux père, dans l'étude et la science de la sagesse. Sem-blable à Périphas, le fils de Zeus parla ainsi Ainéias, comment sauveriez-vous la sainte IIios, même malgré la volonté d'un Dieu? En étant tels que des guerriers que j'ai vus, confiants dans leur propre courage, autant que dans la vigueur et le nombre de leur peuple. Zeus nous offre la victoire plutôt qu'aux Danaens, mais vous êtes des lâches qui ne savez pas combattre. 11 parla ainsi, et Ainéias reconnut l'Archer Apollôn, et il cria aussitôt à Hektôr Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des Alliés, c'est une honte de fuir vers IIios, vaincus, à cause de notre lâ-cheté, par les braves Akhaiens. Voici qu'un des Dieux s'est approché de moi, et il m'a dit que le très-puissant Zeus nous était propice dans le combat. C'est pourquoi, marchons aux Danaens, et qu'ils n'emportent pas sans peine, jusqu'aux nefs, Patroklos mort.
Il parla ainsi, et il s'élança parmi les premiers combat-tants, et les Troiens firent face aux Akhaiens. Et Ainéias blessa d'un coup de lance Leiokritos, fils d'Arisbas, et brave compagnon de Lykomèdès. Et le brave Lykomèdès fut saisi de compassion en le voyant tomber. H s'approcha, et, lançant sa pique brillante, il perça dans le foie le Hip-paside Apisaôn, prince des peuples, et il rompit ses forces. Le Hippaside était venu de la fertile Paioniè, et il était le premier des Paiones, après Astéropaios. Et le brave Astéropaios fut saisi de compassion en le voyant tomber, et il se rua en avant pour combattre les Da-naens, mais vainement, car les Akhaiens se tenaient tous, hérissés de lances, autour de Patroklos. Et Aias les exhor-tait ardemment, et il leur ordonnait de ne point s'écarter du cadavre en s'élançant hors des rangs, mais de rester autour de Patroklos et de tenir ferme. Le grand Aias com-mandait ainsi; et la terre était baignée d'un sang pourpré, et tous tombaient les uns sur les autres, Troiens, Alliés et Danaens; mais ceux-ci périssaient en plus petit nombre, car ils n'oubliaient point de s'entr'aider dans la mêlée. Et tous luttaient, pareils à un incendie; et nul n'aurait pu dire si Hélios brillait, ou Sélènè, tant les braves qui s'agi-taient autour du Ménoitiade étaient enveloppés d'un noir brouillard.
Ailleurs, d'autres Troiens et d'autres Akhaiens aux belles knèmides combattaient à l'aise sous un air serein; et là se répandait l'étincelante splendeur de Hétios, et il n'y avait de nuées ni sur la terre, ni sur les montagnes. Et ils com-battaient mollement, évitant les traits de part et d'autre, et séparés par un large espace. Mais, au centre, sous le noir brouillard, les plus braves, se frappant de l'airain cruel, subissaient tous les maux de la guerre. Et là, deux excel-lents guerriers, Thrasymèdès et Antilokhos, ne savaient pas que l'irréprochable Patroklos fût mort. Ils pensaient qu'il était vivant et qu'il combattait les Troiens au fort de la mêlée, tandis qu'eux-mêmes luttaient pour le salut de leurs compagnons, loin du Ménoitiade, comme Nestôr le 3~4 leur avait ordonné, quand il les envoya des nefs noires au combat.
Et, pendant tout le jour, le carnage continua autour de Patroklos, du brave compagnon du rapide Aiakide, et tous avaient les genoux, les pieds, les mains et les yeux souillés de poussière et de sang. De même qu'un homme ordonne à ses serviteurs de tendre une grande peau de bœuf toute imprégnée de graisse liquide, et que ceux-ci la tendent en cercle, et que, sous leurs efforts, la graisse pénètre dans la peau de même, de tous les côtés, les combattants traî-naient çà et là le cadavre dans un étroit espace, les Troiens vers Ilios et les Akhaiens vers les nefs creuses; et un affreux tumulte s'élevait, qui eût réjoui Athènè et Arès qui irrite le combat. Ainsi Zeus heurta, tout le jour, la mêlée des hom-mes et des chevaux sur le cadavre de Patroklos.
Mais le divin AkhiIIeus ignorait la mort du Ménoitiade, car les hommes combattaient, loin des nefs, sous les mu-railles de Troiè. Et il pensait que Patroklos reviendrait vivant, après avoir poussé jusqu'aux portes de la Ville, sa-chant qu'il ne devait point renverser Ilios sans lui, et même avec lui. Souvent, en effet, il l'avait entendu dire à sa mère qui lui révélait la pensée de Zeus; mais sa mère ne lui avait pas annoncé un si grand malheur, et il ne sa-vait pas que son plus cher compagnon périrait. Et tous, autour du cadavre, combattaient, infatigables, de leurs lances aiguës, et s'entretuaient. Et les Akhaiens cuirassés disaient 0 amis 1 il serait honteux de retourner vers les nefs creuses Que la noire terre nous engloutisse ici, plutôt que de laisser les braves Troiens entraîner ce cadavre vers leur Ville et remporter cette gloire 1 Et les Troiens magnanimes disaient 0 amis 1 si la Moire veut que nous tombions tous ici, soit mais que nul ne recule 1
3:5 Chacun parlait ainsi et animait le courage de ses com-pagnons, et ils combattaient, et le retentissement de l'ai-rain montait dans l'Ouranos, par les airs stériles. Et les chevaux de l'Aiakide pleuraient, hors de la mêlée, parce qu'ils avaient perdu leur conducteur couché sur la pous-sière par le tueur d'hommes Hektôr. Et, vainement, Auto-médôn, le fils du brave Dioreus, les excitait du fouet ou leur adressait de flatteuses paroles, ils ne voulaient point aller vers le large Hellespontos, ni vers la mêlée des Akhaiens; et, de même qu'une colonne qui reste debout sur la tombe d'un homme ou d'une femme, ils restaient immobiles devant le beau char, la tête courbée' vers la terre. Et de chaudes larmes tombaient de leurs paupières, car ils regrettaient leur conducteur; et leurs crinières flo-rissantes pendaient, souillées, des deux côtés du joug. Et le Kroniôn fut saisi de compassion en les voyant, et, se-couant la tête, il dit dans son esprit Ah malheureux Pourquoi vous avons-nous donnés au roi Pèleus qui est mortel, vous qui ne connaîtrez point la vieillesse et qui êtes immortels? Était-ce pour que vous subissiez aussi les douleurs humaines ? Car l'homme est le plus malheureux de tous les êtres qui respirent, ou qui rampent sur la terre. Mais le Priamide Hektôr ne vous conduira jamais, ni vous, ni vos chars splendides. N'est-ce pas assez qu'il possède les armes et qu'il s'en glorifie? Je remplirai vos genoux et votre âme de vigueur, afin que vous rameniez Automédôn de la mêlée, vers les nefs creuses; car je donnerai la victoire aux Troiens, jusqu'à ce qu'ils touchent aux nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et que l'ombre sacrée arrive.
Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force aux che-vaux, et ceux-ci, secouant la poussière de leurs crins sur la terre, entraînèrent rapidement le char léger entre les Troiens et les Akhaiens. Et Automédôn, bien que pleurant son compagnon, excitait l'impétuosité des chevaux, tel qu'un vautour sur des oies. Et il s'éloignait ainsi de la foule des Troiens, et il revenait se ruer dans la mêlée mais il poursuivait les guerriers sans les tuer, ne pouvant à la fois, seul sur le char sacré, combattre de la lance et diriger les chevaux rapides. Enfin, un de ses compagnons, Alkimédôn, fils de Laerkeus Aimonide, le vit de ses yeux, et, s'arrêtant auprès du char, dit à Automédôn Automédôn, quel Dieu t'ayant mis dans l'âme un dessein insensé, t'a ravi l'esprit? Tu veux combattre seul aux premiers rangs, contre les Troiens, et ton compagnon est mort, et Hektôr se glorifie de porter sur ses épaules les armes de l'Aiakide Et le fils de Dioreus, Automédôn, lui répondit Alkimédôn, nul des Akhaiens ne pourrait dompter les chevaux immortels, si ce n'est toi. Patroklos, vivant, seul le pouvait, étant semblable aux Dieux par sa prudence. Maintenant, la mort et la Moire l'ont saisi. Prends le fouet et les rênes splendides, et je descendrai pour combattre. II parla ainsi, et Alkimédôn monta sur le char et prit le fouet et les rênes, et Automédôn descendit; mais l'illustre Hektôr, l'ayant vu, dit aussitôt à Ainéias Ainéias, prince des Troiens cuirassés, je vois les deux chevaux du rapide Aiakide qui courent dans la mêlée avec des conducteurs vils, et j'espère les saisir, si tu veux m'aider, car, sans doute, ces hommes n'oseront point nous tenir tête.
II parla, et l'irréprochable fils d'Ankhisès consentit, et ils marchèrent, abritant leurs épaules des cuirs secs et so-lides que recouvrait l'airain. Et avec eux marchaient Khro-mios et Arètos semblable à un Dieu. Et les insensés espé-raient tuer les deux Akhaiens et se saisir des chevaux au large cou mais ils ne devaient point revenir sans avoir répandu leur sang sous les mains d'Automédôn. Et celui--
3.7 ci supplia le Père Zeus, et, plein de force et de courage dans son coeur sombre, il dit à son compagnon fidèle, Alkimédôn Alkimédôn, ne retiens point les chevaux loin de moi, mais qu'ils soufflent sur mon dos, car je ne pense pas que la fureur du Priamide Hektôr s'apaise, avant qu'il nous ait tués et qu'il ait saisi les chevaux aux belles crinières d'Akhilleus, ou qu'il soit lui-même tombé sous nos mains. Ayant ainsi parlé, il appela les Aias et Ménélaos Aias et Ménélaos, chefs des Argiens, remettez ce cadavre aux plus braves, et qu'ils le défendent, et qu'ils repoussent la foule des hommes mais éloignez notre dernier jour, à nous qui sommes vivants, car voici que Hektôr et Ainéias, les plus terribles des Troiens, se ruent sur nous à travers la mêlée lamentable. Mais la destinée est sur les genoux des Dieux 1 Je lance ma pique, me con-fiant én Zeus.
Il parla, et il lança sa longue pique, et il frappa le bou-clier égal d'Arètos. Et le bouclier n'arrêta point l'airain qui le traversa et entra dans le ventre à travers le baudrier. De même, quand un jeune homme, armé d'une hache tran-chante, frappe entre les deux cornes d'un bœuf sauvage, il coupe le nerf, et l'animal bondit et tombe. De même Arètos bondit, et tomba à la renverse, et la pique, à travers les en-trailles, rompit ses forces. Et Hektôr lança sa pique écla-tante contre Automédôn; mais celui-ci, l'ayant vu, évita en se baissant la pique d'airain qui, pardessus lui, plongea en terre et vibra jusqu'à ce que Arès eût épuisé sa vigueur. Et tous deux se jetaient l'un sur l'autre avec leurs épées, quand les rapides Aias, à la voix de leur compagnon, se ruèrent à travers la mêlée. Et Hektôr, Ainéias et Khromios pareil à un Dieu reculèrent, laissant Arètos couché, le ventre ouvert. Et Automédôn, pareil au rapide Arès, le dé-pouillant de ses armes, dit en se glorifiant: Du moins, j a: un peu soulagé ma douleur de la mort du Ménoitiade, bien que je n'aie tué qu'un homme très-inférieur à lui.
Et il mit sur le char les dépouilles sanglantes, et il y monta, les pieds et les mains sanglants, comme un lion qui vient de manger un taureau.
Et, de nouveau, la mêlée affreuse et lamentable recom-mença sur Patroklos. Et Athènè, descendant de l'Ouranos, anima le combat, car Zeus au large regard l'avait envoyée afin d'encourager les Danaens, son esprit étant changé. De même que l'Ouranien Zeus envoie aux vivants une Iris pourprée, signe de guerre ou de froides tempêtes, qui in-terrompt les travaux des hommes et nuit aux troupeaux de même Athènè, s'enveloppant d'une nuée pourprée, se mêla à la foule des Akhaiens. Et, d'abord, elle excita le fils d'Atreus, parlant ainsi au brave Ménélaos, sous la forme de Phoinix à la voix mâle:
Quelle honte et quelle douleur pour toi, Ménélaos, si les chiens rapides des Troiens mangeaient, sous leurs mu-railles, le cher compagnon de l'illustre Akhilleus 1 Mais sois ferme, et encourage tout ton peuple.
Et le brave Ménélaos lui répondit Phoinix, mon père, vieillard vénérable, plût aux Dieux qu'Athènè me donnât la force et repoussât loin de moi les traits. J'irais et je défendrais Patroklos, car, en mourant, il a violemment déchiré mon cœur. Mais la vi-gueur de Hektôr est comme celle du feu, et il ne cesse de tuer avec l'airain, et Zeus lui donne la victoire. Il parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs se réjouit parce qu'il l'avait implorée avant tous les Dieux. Et elle répandit la vigueur dans ses épaules et dans ses genoux, et elle mit dans sa poitrine l'audace de la mouche qui, toujours et vainement chassée, se plaît à mordre, car le sang de l'homme lui est doux. Et elle mit cette audace dans son
RHAPSODIE XVU.
3.9 cceur sombre et, retournant vers Patroklos, il lança sa pique brillante. Et parmi les Troiens se trouvait Podès, fils d'Eétiôn, riche, brave, et très-honoré par Hektôr entre tous les autres, parce qu'il était son plus cher convive. Le blond Ménélaos le frappa sur le baudrier, comme il fuyait; et l'airain le traversa, et il tomba avec bruit, et l'Atréide Ménélaos entraîna son cadavre du côté des Akhaiens. Et Apollôn excita Hektôr, sous la forme de Phainops Asiade qui habitait Abydos, et qui était le plus cher des hôtes du Priamide. Et l'Archer Apollon dit à celui-ci, sous la forme de Phainops Hektôr, qui d'entre les Akhaiens te redoutera désor-mais, si tu crains Ménélaos qui n'est qu'un faible guerrier, et qui enlève seul ce cadavre, après avoir tué ton compa-gnon Rdèle, brave entre les hommes, Podès, fils d'Eétiôn? Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa Hektur, et il se rua aux premiers rang, armé de l'airain splendide. Et alors le Kroniôn saisit l'Aigide aux franges éclatantes, et il couvrit l'Ida de nuées, et, fulgurant, il tonna fortement, secouant l'Aigide, donnant la victoire aux Troiens et mettant les Akhaiens en fuite.
Et, le premier, le Boiôtien Pènéléôs prit la fuite, blessé par Polydamas d'un coup de lance qui lui avait traversé le haut de l'épaule jusqu'à l'os. Et Hektôr blessa à la main Lèitos, fils du magnanime Alektriôn; et il le mit en fuite, épouvanté et regardant de tous côtés, car il n'espérait plus pouvoir tenir une lance pour le combat.
Et comme Hektôr se jetait sur Lèitos, Idoméneus le frappa à la cuirasse, au-dessous de la mamelle, mais la longue pique se rompit là où la pointe s'unit au bois, et les Troiens poussèrent des clameurs; et, contre Idoméneus Deukalide debout sur son char, Hektôr lança sa pique qui s'égara et perça le conducteur de Mèrionès, Koiranos, qui l'avait suivi de la populeuse Lyktos. Idoméneus, étant venu à pied des nefs aux doubles avirons, il eût donné une grande gloire aux Troiens, si Koiranos n'eût amené aussi-tôt les chevaux rapides. Et il fut le salut d'Idoméneus, et il lui conserva la lumière; mais lui-même rendit l'âme sous le tueur d'hommes Hektôr qui le perça entre la mâchoire et l'oreille. La pique ébranla les dents et trancha la moitié de la langue. Koiranos tomba du char, laissant traîner les rênes. Et Mèrionès, les saisissant à terre, dit à Idoméneus
Fouette maintenant les rapides chevaux jusqu'aux nefs; tu vois comme moi que la victoire échappe aux Akhaiens.
II parla ainsi, et Idoméneus fouetta les chevaux aux belles crinières, jusqu'aux nefs creuses, car la crainte avait envahi son cœur. Et le magnanime Aias et Ménélaos reconnurent aussi que la victoire échappait aux Akhaiens et que Zeus la donnait aux Troiens. Et le grand Télamônien Aias dit le premier 0 Dieux! le plus insensé comprendrait maintenant que le Père Zeus donne la victoire aux Troiens. Tous leurs traits portent, que ce soit la main d'un lâche qui les envoie ou d'un brave; Zeus les dirige, et les nôtres tombent, vains et impuissants sur la terre. Allons, songeons au moins au meilleur moyen d'entraîner le cadavre de Patroklos, et nous réjouirons ensuite nos compagnons par notre retour. Ils s'attristent en nous regardant, car ils pensent que nous n'échapperons pas aux mains inévitables et à la vigueur du tueur d'hommes Hektôr, mais que nous serons rejetés vers les nefs noires. Plût aux Dieux qu'un de nous annonçât promptement ce malheur au Pèléide) Je ne pense pas qu'il sache que son cher compagnon est mort. Mais je ne sais qui nous pourrions envoyer parmi les Akhaiens. Un brouil-lard noir nous enveloppe tous, les hommes et les chevaux. Père Zeus, délivre de cette obscurité les fils des Akhaiens rends-nous la ctarté, que nos yeux puissent voir; et si tu
RHAPSODIE XVtt.
veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du moins à la lumière) 1 11 parla ainsi, et le Père Zeus eut compassion de ses larmes, et il dispersa aussitôt le brouillard et dissipa la nuée; Hélios brilla, et toute l'armée apparut. Et Aias dit au brave Ménélaos Divin Ménélaos, cherche maintenant Antilokhos, le magnanime fils de Nestôr, si toutefois il est encore vivant, et qu'il se hâte d'aller dire au belliqueux Akhilleus que le plus cher de ses compagnons est mort.
H parla ainsi, et le brave Ménélaos se hâta d'obéir, et il s'éloigna, comme un lion qui, fatigué d'avoir lutté contre les chiens et les hommes, s'éloigne de l'enclos; car, toute la nuit, par leur vigilance, ils ne lui ont point permis d'en-lever les bœufs gras. Il s'est rué sur eux, plein du désir des chairs fraîches mais la foule des traits a volé de leurs mains audacieuses, ainsi que les torches ardentes qu'il redoute malgré sa fureur; et, vers le matin, il s'é-loigne, le cœur attristé. De même le brave Ménélaos s'é-loignait contre son gré du corps de Patroklos, car il crai-gnait que les Akhaiens terrifiés ne l'abandonnassent en proie à l'ennemi. Et il exhorta Mèrionès et les Aias. Aias, chefs des Argiens, et toi, Mèrionès, souvenez-vous de la douceur du malheureux Patroklos 1 Pendant sa vie, il était plein de douceur pour tous; et, maintenant, la mort et la Moire l'ont saisi 1 Ayant ainsi parlé, le blond Ménélaos s'éloigna, regar-dant de tous les côtés, comme l'aigle qui, dit-on, est, de tous les oiseaux de l'Ouranos, celui dont la vue est la plus perçante, car, des hauteurs où il vit, il aperçoit le lièvre qui gîte sous un arbuste feuillu; et il tombe aussitôt sur lui, le saisit et lui arrache l'âme. De même, divin Méné-laos, tes yeux clairs regardaient de tous côtés, dans la foule des Akhaiens, s'ils voyaient, vivant, le fils de Nestôr. Et 33~ Ménélaos le reconnut, à la gauche de la mêlée, excitant ses compagnons au combat. Et, s'approchant, le blond Méné-laos lui dit
Viens, divin Antilokhos apprends une triste nou-velle. Plût aux Dieux que ceci ne fût jamais arrivé Sans doute tu sais déjà qu'un Dieu accable les Akhaiens et donne la victoire aux Troiens. Le meilleur des Akhaiens a été tué, Patroklos, qui laisse de grands regrets aux Da-naens. Mais toi, cours aux nefs des Akhaiens, et annonce ce malheur au Pèléide. Qu'il vienne promptement sauver son cadavre nu, car Hektôr au casque mouvant possède ses armes.
II parla ainsi, et Antilokhos, accablé par ces paroles, resta longtemps muet, et ses yeux s'emplirent de larmes, et la voix lui manqua; mais il obéit à l'ordre de Ménélaos. Et il remit ses armes à l'irréprochable Laodokos, son ami, qui conduisait ses chevaux aux sabots massifs, et il s'é-loigna en courant. Et ses pieds l'emportaient, pleurant, afin d'annoncer au Pèléide Akhilleus la triste nouvelle. Et tu ne voulus point, divin Ménélaos, venir en aide aux compagnons attristés d'Antilokhos, aux Pyliens qui le re-grettaient. Et il leur laissa le divin Thrasymedès, et il retourna auprès du héros Patroklos, et, parvenu jusqu'aux Aias, il leur dit J'ai envoyé Antilokhos vers les nefs, afin de parler au Pèléiôn aux pieds rapides; mais je ne pense pas que le Pèlèiade vienne maintenant, bien que très-irrité contre le divin Hektôr, car il ne peut combattre sans armes. Son-geons, pour le mieux, de quelle façon nous entraînerons ce cadavre, et comment nous éviterons nous-mêmes la mort et la Moire à travers le tumulte des Troiens. Et le grand Aias Télamônien lui répondit Tu as bien dit, ô illustre Ménélaos. Toi et Mèrionès, enlevez promptement le cadavre et emportez-le hors de la
RHAPSÔDIE XVtt.
mêlée; et, derrière vous, nous repousserons les Troiens et le divm Hektôr, nous qui avons la même âme et le même nom, et qui savons affronter tous deux le combat ter-rible.
I! parla ainsi, et, dans leurs bras, ils enlevèrent le ca-davre. Et les Troiens poussèrent des cris horribles en voyant les Akhaiens enlever Patroklos. Et ils se ruèrent, semblables à des chiens qui, devançant les chasseurs, s'a-massent sur un sanglier blessé qu'ils veulent déchirer. Mais s'il se retourne, confiant dans sa force, ils s'arrêtent et fuient çà et là. Ainsi les Troiens se ruaient en foule, frap-pant de l'épée et de la lance; mais, quand les Aias se re-tournaient et leur tenaient tête, ils changeaient de couleur, et aucun n'osait les combattre pour leur disputer ce ca-davre.
Et ils emportaient ainsi avec ardeur le cadavre, hors de la mêlée, vers les nefs creuses. Et le combat les suivait, acharné et terrible, comme un incendie qui éclate brusque-ment dans une ville et les maisons croulent dans une vaste flamme que tourmente la violence du vent. Ainsi le tu-multe sans trêve des chevaux et des hommes poursuivait les Akhaiens. Comme des mulets vigoureux, se hâtant, malgré le travail et la sueur, traînent par l'âpre chemin d'une montagne, soit une poutre, soit un mât; ainsi Méné-laos et Mèrionès emportaient à la hâte le cadavre. Et der-rière eux, les Aias repoussaient les Troiens, comme une colline boisée, qui s'étend par la plaine, repousse les cou-rants furieux des fleuves rapides qui ne peuvent la rompre et qu'elle rejette toujours vers la plaine. Ainsi les Aias re-poussaient la foule des Troiens qui les poursuivaient, con-duite par Ainéias Ankhisiade et par l'illustre Hektôr. Comme une troupe d'étourneaux et de geais vole en pous-sant des cris aigus, à l'approche de l'épervier qui tue les petits oiseaux, de même les fils des Akhaiens couraient avec des clameurs perçantes, devant Ainéias et Hektôr, et oublieux du combat. Et les belles armes des Danaens en fuite emplissaient les bords du fossé et le fossé lui-même; mais le carnage ne cessait point.
RHAPSODIE XVIII
t ils combattaient ainsi, comme le feu ardent.
Et Antilokhos vint à Akhilleus aux pieds ra--
pides, et il le trouva devant ses nefs aux anten--
nes dressées, songeant dans son esprit aux choses accomplies déjà et, gémissant, il disait dans son cœur magnanime 0 Dieux pourquoi les Akhaiens chevelus, dispersés par la plaine, sont-ils repoussés tumultueusement vers les nefs? Que les Dieux m'épargnent ces cruelles douleurs qu'autrefois ma mère m'annonça, quand elle me disait que le meilleur des Myrmidones, moi vivant, perdrait la lu-mière de Hélios sous les mains des Troiens. Sans doute il est déjà mort, le brave fils de Ménoitios, le malheureux! Certes, j'avais ordonné, qu'ayant repoussé le feu ennemi, il revînt aux nefs sans combattre Hektôr.
Tandis qu'il roulait ceci dans son esprit et dans son
cœur, le fils de l'illustre Nestôr s'approcha de lui, et, ver-sant de chaudes larmes, dit la triste nouvelle
Hélas 1 fils du belliqueux Pèleus, certes, tu vas en-tendre une triste nouvelle; et plût aux Dieux que ceci ne fût point arrivé 1 Patroklos gît mort, et tous combattent pour son cadavre nu, car Hektôr possède ses armes.
Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussière du foyer et la répandit sur sa tête, et il en souilla sa belle face; et la noire poussière souilla sa tunique nektaréenne; et, lui-même, étendu tout entier dans la poussière, gisait, et des deux mains arracha sa chevelure. Et les femmes, que lui et Patroklos avaient prises, hurlaient violemment, affligées dans leur cœur; et toutes, hors des tentes, entou-raient le belliqueux Akhilleus, et elles se frappaient la poi-trine, et leurs genoux étaient rompus. Antilokhos aussi gémissait, répandant des larmes, et tenait les mains d'Akhil-leus qui sanglotait dans son noble cœur. Et le Nestôride craignait qu'il se tranchât la gorge avec l'airain. Akhilleus poussait des sanglots terribles, et sa mère vé-nérable l'entendit, assise dans les gouffres de la mer, auprès de son vieux père. Et elle se lamenta aussitôt. Et autour de la Déesse étaient rassemblées toutes les Néréides qui sont au fond de la mer Glaukè, et Thaléia, et Kymodokè, et Nèsaiè, et Spéiô, et Thoè, et Haliè aux yeux de bœuf, et Kymothoè, et Alkaiè, et Limnoréia, et Mélitè, et laira, et Amphithoè, et Agavè, et Lôtô, et Prôtô, et Phérousa, Dynamënè, et Dexaménè et Amphinomè, et Kallianassa, et Dôris, et Panopè, et l'illustre Galatéia, et Nèmertès, et Abseudès, et Kallianéira, et Klyménè, et Ianéira, et lanassa, et Maira, et Oreithya, et Amathéia aux beaux cheveux, et les autres Néréides qui sont dans la profonde mer. Et elles emplissaient la grotte d'argent, et elles se frappaient la poitrine, et Thétis se lamentait ainsi
AHAPSÔDtE XVUt.
tt Ecoutez-moi, sœurs Néréides, afin que vous sachiez tes douleurs qui déchirent mon âme, hélas t à moi, mal-heureuse, qui ai enfanté un homme illustre, un fils irré-prochable et brave, le plus courageux des héros, et qui a grandi comme un arbre. Je l'ai- élevé comme une plante dans une terre fertile, et je l'ai envoyé vers Ilios, sur ses nefs aux poupes recourbées, combattre les Troiens. Et je ne le verrai point revenir dans mes demeures, dans la maison Pèléienne. Voici qu'il est vivant, et qu'il voit la lumière de Hélios, et qu'il souffre, et je ne puis le se-courir. Mais j'irai vers mon fils bien-aimé, et je saurai de lui-même quelle douleur l'accable loin du combat. Ayant ainsi parlé, elle quitta la grotte, et toutes la sui-vaient, pleurantes; et l'eau de la mer s'ouvrait devant elles. Puis, elles parvinrent à la riche Troiè, et elles abor-dèrent là où les Myrmidones, autour d'Akhilleus aux pieds rapides, avaient tiré leurs nombreuses nefs sur le rivage. Et sa mère vénérable le trouva poussant de profonds sou-pirs et elle prit, en pleurant, la tête de son fils, et elle lui dit en gémissant ces paroles ailées Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle douleur en-vahit ton âme ? Parle, ne me cache rien, afin que nous sa-chions tous deux. Zeus, ainsi que je l'en avais supplié de mes mains étendues, a rejeté tous les fils des Akhaiens au-près des nefs, et ils souffrent de grands maux, parce que tu leur manques.
Et Akhilleus aux pieds rapides, avec de profonds sou-pirs, lui répondit Ma mère, l'Olympien m'a exaucé; mais qu'en ai-je retiré, puisque mon cher compagnon Patroklos est mort, lui que j'honorais entre tous autant que moi-même? Je l'ai perdu. Hektôr, l'ayant tué, lui a arraché mes belles, grandes et admirables armes, présents splendides des Dieux à Pèleus, le jour où ils te firent partager le lit d'un 33!< homme mortel. Plût aux Dieux que tu fusses restée avec les Déesses de la mer, et que Pèleus eût épousé plutôt une femme mortelle 1 Maintenant, une douleur éternelle em-plira ton âme, à cause de la mort de ton fils que tu ne verras plus revenir dans tes demeures car je ne veux plus vivre, ni m'inquiéter des hommes, à moins que Hektôr, percé par ma lance, ne rende l'âme, et que Patroklos Mé-noitiade, livré en pâture aux chiens, ne soit vengé. Et Thétis, versant des larmes, lui répondit Mon enfant, dois-tu donc bientôt mourir, comme tu le dis? C'est ta mort qui doit suivre celle de Hektôr Et Akhilleus aux pieds rapides, en gémissant, lui ré-pondit Je mourrai donc. puisque je n'ai pu secourir mon compagnon, pendant qu'on le tuait. H est mort loin de la patrie, et il m'a conjuré de le venger. Je-mourrai main-tenant, puisque je ne retournerai point dans la patrie, et que je n'ai sauvé ni Patroklos, ni ceux de mes compa-gnons qui sont tombés en foule sous le divin Hektôr, tandis que j'étais assis sur mes nefs, inutile fardeau de la terre, moi qui l'emporte sur tous les Akhaiens dans le combat; car d'autres sont meilleurs dans l'agora. Ahl que la dissension périsse parmi les Dieux 1 et, parmi les hom-mes, périsse la colère qui trouble le plus sage, et qui, plus douce que le miel liquide, se gonfle, comme la fumée, dans la poitrine des hommes 1 C'est ainsi que le roi des hom-mes, Agamemnôn, a provoqué ma colère. Mais oublions le passé, malgré nos douleurs, et, dans notre poitrine, ployons notre âme à la nécessité. Je chercherai Hektôr qui m'a enlevé cette chère tête, et je recevrai la mort quand il plaira à Zeus et aux autres Dieux immortels. La Force Hèrakiéenne n'évita point la mort, lui qui était très-cher au roi Zeus Kroniôn; mais l'inévitable colère de Hère et la Moire le domptèrent. Si une Moire semblable m'attend,
RHAPSODIE XV1U
33<) on me couchera mort sur le bûcher, mais, auparavant, je remporterai une grande gloire. Et que la Troadienne, ou la Dardanienne, essuie de ses deux mains ses joues déli-cates couvertes de larmes, car je la contraindrai de gémir misérablement; et ils comprendront que je me suis long-temps éloigné du combat. Ne me retiens donc pas, malgré ta tendresse, car tu ne me persuaderais point. Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit Certes, mon fils, tu as bien dit il est beau de venger la ruine cruelle de ses compagnons. Mais tes armes d'ai-rain, belles et splendides, sont parmi les Troiens. Hektôr au casque mouvant se glorifie d'en avoir couvert ses épau-les mais je ne pense pas qu'il s'en réjouisse longtemps, car le meurtre est auprès de lui. N'entre point dans la mêlée d'Arès avant que tu m'aies revue de tes yeux. Je re-viendrai demain, comme Hélios se lèvera, avec de belles armes venant du roi Hèphaistos.
Ayant ainsi parlé, elle quitta son fils et dit à ses sœurs de la mer Rentrez à la hâte dans le large sein de la mer, et retournez dans les demeures de notre vieux père, et dites-lui tout ceci. Moi, Je vais dans le vaste Olympos, auprès de l'illustre ouvrier Hèphaistos, afin de lui demander de belles armes splendides pour mon fils.
Elle parla ainsi, et les Néréides disparurent aussitôt sous l'ezu de la mer, et la déesse Thétis aux pieds d'argent monta de nouveau dans l'Olympos, afin d'en rapporter de belles et illustres armes pour son fils.
Et, tandis que ses pieds la portaient dans l'Olympos, les Akhaiens. avec un grand tumulte, vers les nefs et le Hel-lespontos, fuyaient devant le tueur d'hommes Hektôr. Et les Akhaiens aux belles knèmides n'avaient pu enlever hors des traits le cadavre de Patroklos, du compagnon d'Akh'tleut; et tout le peuple de Troiè, et les chevaux, et le Priamide Hektôr, semblable à la flamme par sa fureur, poursuivaient toujours Patroklos. Et, trois fois, l'illustre Hektôr le saisit par les pieds, désirant l'entraîner, et exci-tant les Troiens, et, trois fois, les Aias, revêtus d'une force impétueuse, le repoussèrent loin du cadavre; et lui, certain de son courage, tantôt se ruait dans la mêlée, tantôt s'ar-rêtait avec de grands cris, mais jamais ne reculait. De même que les bergers campagnards ne peuvent chasser loin de sa proie un lion fauve et affamé, de même les deux Aial ne pouvaient repousser le Priamide Hektôr loin du cada-vre et il l'eût entraîné, et il eût remporté une grande gloire, si la rapide Iris aux pieds aériens vers le Pèléide ne fût venue à la hâte de l'Olympos, afin qu'il se montrât. Hèrè l'avait envoyée, Zeus et les autres Dieux l'ignorant. Et, debout auprès de lui, elle dit en paroles ailées: Lève-toi, Pèléide, le plus effrayant des hommes, et secours Patroklos pour qui on combat avec fureur devant les nefs. C'est là que tous s'entretuent, les Akhaiens pour le défendre, et les Troiens pour l'entraîner vers Ilios bat-tue des vents. Et l'illustre Hektôr espère surtout l'entraî-ner, et il veut mettre, après l'avoir coupée, la tête de Pa-troklos au bout d'un pieu. Lève-toi; ne reste pas plus long-temps inerte, et que la honte te saisisse en songeant à Patroklos devenu le jouet des chiens troiens. Ce serait un opprobre pour toi, si son cadavre était souillé. Et le divin et rapide Akhilleus lui dit Déesse Iris, qui d'entre les Dieux t'a envoyée vers moi?
Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit Hèrè, la glorieuse épouse de Zeus, m'a envoyée; et le sublime Kronide et tous les Immortels qui habitent l'Olym-pos neigeux l'ignorent.
Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi
RHAPSODtEXVttt.
'41 Comment irais-je au combat, puisqu'ils ont mes ar-mes ? Ma mère bien-aimée me le défend, avant que je l'aie vue, de mes yeux, reparaître avec de belles armes venant de Hèphaistos. Je ne puis revêtir celles d'aucun autre guer-rier, sauf le bouclier d'Aias Télamôniade; mais il combat sans doute aux premiers rangs, tuant les ennemis, de sa tance, autour du cadavre de Patroklos.
Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit Certes, nous savons que tes belles armes te sont enle-vées mais, tel que te voilà, apparais aux Troiens sur le bord du fossé; et ils reculeront épouvantés, et les braves fils des Akhaiens respireront. II ne s'agit que de respirer un moment.
Ayant ainsi parlé, la rapide Iris disparut. Et Akhilleus cher à Zeus se leva; et, sur ses robustes épaules, Athènè mit l'Aigide frangée et la grande Déesse ceignit la tête du héros d'une nuée d'or sur laquelle elle alluma une flamme resplendissante. De même, dans une île lointaine, la fumée monte vers l'Aithèr, du milieu d'une ville assiégée. Tout le jour, les citoyens ont combattu avec fureur hors de la ville; mais, au déclin de Hélios, ils allument des feux ardents dont la splendeur monte dans l'air, et sera peut-être vue des peuples voisins qui viendront sur leurs nefs les déli-vrer d'Arès. Ainsi, une haute clarté montait de la tête d'Akhilleus jusque dans l'Aithèr. Et il s'arrêta sur le bord du fossé, sans se mêler aux Akhaiens, car il obéissait à l'ordre prudent de sa mère. Là, debout, il poussa un cri, et Pallas Athènè cria aussi, et un immense tumulte s'éleva parmi les Troiens. Et l'illutre voix de l'Aiakide était sem-blable au son strident de la trompette, autour d'une ville assiégée par des ennemis acharnés.
Et, dès que les Troiens eurent entendu la voix d'airain de l'Aiakide, ils frémirent tous; et les chevaux aux belles crinières tournèrent les chars, car ils pressentaient des mal-- 34~ heurs, et leurs conducteurs furent épouvantés quand ils virent cette flamme infatigable et horrible qui brûlait sur la tête du magnanime Pèléiôn et que nourrissait la déesse aux yeux clairs Athènè. Et, trois fois, sur le bord du fossé, le divin Akhilleus cria, et, trois fois, les Troiens furent bou-leversés, et les illustres Alliés; et douze des plus braves pé-rirent au milieu de leurs chars et de leurs lances. Mais les Akhaiens, emportant avec ardeur Patroklos hors des traits, le déposèrent sur un lit. Et ses chers com-pagnons pleuraient autour, et, avec eux, marchait Akhil-leus aux pieds rapides. Et il versait de chaudes larmes, voyant son cher compagnon couché dans le cercueil, percé par l'airain aigu, lui qu'il avait envoyé au combat avec ses chevaux et son char, et qu'il ne devait point revoir vivant. Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf commanda à l'infatigable Hélios de retourner aux sources d'Okéanos, et Hélios disparut à regret et les divins Akhaiens mirent fin à la mêlée violente et à la guerre lamentable. Et les Troiens, abandonnant aussi le rude combat, délièrent les chevaux rapides, et s'assemblèrent pour l'agora, avant le repas. Et l'agora les vit debout, aucun ne voulant s'asseoir, car la terreur les tenait depuis qu'AkhilIeus avait reparu, lui qui, depuis longtemps, ne se mêlait plus au combat. Et le sage Polydamas Panthoide commença de parler. Et seul il voyait le passé et l'avenir. Et c'était le compagnon de Hektôr, étant né la même nuit; mais il le surpassait en sagesse, autant que Hektôr l'emportait en courage. Plein de prudence, il leur dit dans l'agora Amis, délibérez mûrement. Je conseille de marcher vers la Ville, et de ne point attendre la divine Eôs auprès des nefs, car nous sommes loin des murs. Aussi longtemps que cet homme a été irrité contre le divin Agamemnôn, il était plus aisé de dompter les Akhaiens. Et je me réjouis-sais de coucher auprès des nefs rapides, espérant saisir les
RHAPSÔDtE XVttt.
nefs aux deux rangs d'avirons; mais je redoute maintenant le rapide Pèléiôn; car, dans son coeur indomptable; il ne voudra point rester dans la plaine où les Troiens et les Akhaiens déploient la force d'Arès, mais il combattra pour s'emparer de notre ville et de nos femmes. Allons vers Ilios; obéissez-moi et faites ainsi. Maintenant, la nuit con-traire retient le rapide Pèlëiôn mais s'il nous attaque de-main avec fureur, celui qui le sentira, alors fuira volontiers vers la sainte Ilios, s'il lui échappe. Et les chiens et les oiseaux carnassiers mangeront une foule de Troiens. Plaise aux Dieux qu'on ne me le dise jamais Si vous obéissez à mes paroles, bien qu'à regret, nous reprendrons des forces cette nuit; et ses tours, ses hautes portes et leurs barrières longues et solides protégeront la Ville. Demain, armés dès le matin, nous serons debout sur nos tours; et le travail lui sera lourd, s'il vient de ses nefs assiéger nos murailles. Et il s'en retournera vers les nefs, ayant épuisé ses chevaux au grand cou à courir sous les murs de la Ville. Et il ne pourra point pénétrer dans Ilios, et il ne la détruira jamais, et, auparavant, les chiens rapides le mangeront. Et Hektôr au casque mouvant, avec un sombre regard, lui répondit Polydamas, il me déplaît que tu nous ordonnes de nous renfermer encore dans la Ville. N'êtes-vous donc point las d'être enfermés dans nos tours? Autrefois, tous les hommes qui parlent des langues diverses vantaient la Ville de Priamos, abondante en or, riche en airain. Aujour-d'hui, les trésors qui étaient dans nos demeures sont dissi-pés. Depuis que le grand Zeus est irrité, la plupart de nos biens ont été transportés en Phrygiè et dans la belle Maioniè. Et maintenant que le fils du subtil Kronos m'a donné la victoire auprès des nefs et m'a permis d'acculer les Akhaiens à la mer, ô insensé, ne répands point de telles pensées dans le peuple. Aucun des Troiens ne t'obéira, et je ne le per--
tHAbK.
mettrai point. Allons faites ce que je vais dire. Prenez le repas dans les rangs. N'oubliez point de veiller, chacun à son tour. Si quelque Troien craint pour ses richesses, qu'il les donne au peuple afin que tous en profitent, et cela vaudra mieux que d'en faire jouir les Akhaiens. Demain, dès le matin, nous recommencerons le rude combat auprès des nefs creuses. Et, si le divin Akhilleus se lève auprès des nefs, la rencontre lui sera rude; car je ne le fuirai pas dans le combat violent, mais je lui tiendrai courageusement tête. Ou il rempotera une grande gloire, ou je triomphe-rai. Arès est commun à tous, et, souvent, il tue celui qui voulait tuer.
Hektôr parla ainsi, et les Troiens applaudirent, les in-sensés) car Pallas Athènè leur avait ravi l'esprit. Et ils applaudirent les paroles funestes de Hektôr, et ils n'écou-tèrent point le sage conseil de Polydamas et ils prirent leur repas dans les rangs.
Mais les Akhaiens, pendant toute la nuit, pleurèrent au-tour de Patroklos. Et le Pèléide menait le deuil lamenta-ble, posant ses mains tueuses d'hommes sur la poitrine de son compagnon, et gémissant, comme une lionne à longue barbe dont un chasseur a enlevé les petits dans une épaisse forêt. Elle arrive trop tard, et elle gémit, cherchant par toutes les vallées les traces de l'homme; et une violente colère la saisit. Ainsi Akhilleus, avec de profonds soupirs, dit aux Myrmidones 0 Dieux! Certes, j'ai prononcé une parole vaine le jour où, consolant le héros Ménoitios dans ses demeures, )e lui disais que je ramènerais son fils illustre, après qu'il aurait renversé Ilios et pris sa part des dépouilles. Mais Zeus n'accomplit pas tous les désirs des hommes. Nous rougirons tous deux la terre devant Troiè, et le vieux ca-valier Pèteus ne me reverra plus dans ses demeures, ni ma mère Thétis, car cette terre me gardera. 0 Patroklos, t
KHAPSÔDtE XVttt.
puisque )e subirai la tombe le dernier, je ne t'ensevelirai point avant de t'avoir apporté les armes et la tête de Hek-tôr, ton magnanime meurtrier. Et je tuerai devant ton bûcher douze illustres fils des Troiens, car je suis irrité de ta mort. Et, pendant ce temps, tu resteras couché sur mes nefs aux poupes recourbées; et, autour de toi, les Troiennes et les Dardaniennes au large sein que nous avons conqui-ses tous deux par notre force et nos lances, après avoir renversé beaucoup de riches cités d'hommes aux diverses langues, gémiront nuit et jour en versant des larmes. Le divin Akhilleus parla ainsi, et il ordonna à ses com-pagnons de mettre un grand trépied sur le feu, afin de laver promptement les souillures sanglantes de Patroklos. Et ils mirent sur le feu ardent le trépied des ablutions, et ils y versèrent l'eau; et, au-dessous, ils allumèrent le bois. Et la flamme enveloppa le ventre du trépied, et l'eau chauffa. Et quand l'eau fut chaude dans le trépied brillant, ils la-vèrent Patroklos; et, l'ayant oint d'une huile grasse, ils emplirent ses plaies d'un baume de neuf ans; et, le dépo-sant sur le lit, ils le couvrirent d'un lin léger, de la tête aux pieds, et, par-dessus, d'un vêtement blanc. Ensuite, pendant toute la nuit, les Myrmidones gémirent, pleurant Patroklos. Mais Zeus dit à Hèrè sa sœur et son épouse -Tu as enfin réussi, vénérable Hèrè aux yeux de bœuf) 1 Voici qu'Akhilleus aux pieds rapides s'est levé. Les Akhaiens chevelus ne seraient-ils point nés de toi? Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit: Très-dur Kronide, quelle parole as-tu dite ? Un homme, bien que mortel, et doué de peu d'intelligence peut se venger d'un autre homme; et moi, qui suis la plus puissante des Déesses, et par ma naissance, et parce que je suis ton épouse à toi qui règnes sur les Immortels, je ne pourrais méditer la perte des Troiens!
Et ils parlaient ainsi. Et Thétis aux pieds d'argent par-- 34C vint à la demeure de Hèphaistos, incorruptible, étoilée, ad-mirable aux Immortels eux-mêmes; faite d'airain, et que le Boiteux avait construite de ses mains.
Et elle le trouva suant, et se remuant autour des soumets, et haletant. Et il forgeait vingt trépieds pour être placés autour de sa demeure solide. Et il les avait posés sur des roues d'or afin qu'ils se rendissent d'eux-mêmes à l'assem-blée divine, et qu'ils en revinssent de même. tt ne leur manquait, pour être finis, que des anses aux formes variées. Hèphaistos les préparait et en forgeait les attaches. Et tandis qu'il travaillait à ces œuvres habiles, la déesse Thétis aux pieds d'argent s'approcha. Et Kharis aux belles bande-lettes, qu'avait épousée l'illustre Boiteux des deux pieds, l'ayant vue, lui prit la main et lui dit 0 Thétis au large péplos, vénérable et chère, pour-quoi viens-tu dans notre demeure où nous te voyons si ra rement? Mais suis-moi, et je t'offrirai les mets hospitaliers Ayant ainsi parlé, la très-noble Déesse la conduisit. Et, l'ayant fait asseoir sur un thrône aux clous d'argent, beau et ingénieusement fait, elle plaça un escabeau sous ses pieds et appela l'illustre ouvrier Hèphaistos Viens, Hèphaistos Thétis a besoin de toi.
Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit Certes, elle est toute-puissante sur moi, la Déesse vénérable qui est entrée ici. C'est elle qui me sauva, quand je fus précipité d'en haut par ma mère impitoyable qui voulait me cacher aux Dieux parce que j'étais boiteux. Que de douleurs j'eusse endurées alors, si Thétis, et Eurynomè, la fille d'Okéanos au reflux rapide, ne m'avaient reçu dans leur sein 1 Pour elles, dans leur grotte profonde, pendant neuf ans, je forgeai mille ornements, des agrafes, des nœuds, des colliers et des bracelets. Et l'immense Fleuve Okéanos murmurait autour de la grotte. Et elle n'était connue ni des Dieux, ni des hommes, mais seulement de
RHAPSÔDtE XVtU.
Thétis et d'Eurynomè qui m'avaient sauvé. Et. mainte-nant, puisque Thétis aux beaux cheveux vient dans ma demeure, je lui rendrai grâce de m'avoir sauvé. Mais toi, offre-lui les mets hospitaliers, tandis que je déposerai mes soufflets et tous mes instruments.
Il parla ainsi. Et le corps monstrueux du Dieu se redressa de l'enclume et il boitait, chancelant suf ses jambes grêles et torses. Et il éloigna les soufflets du feu, et il déposa dans un coffre d'argent tous ses instruments familiers. Puis, une éponge essuya sa face, ses deux mains, son cou robuste et sa poitrine velue. Il mit une tunique, prit un sceptre énorme et sortit de la forge en boitant. Et deux servantes soutenaient les pas du Roi. Elles étaient d'or, semblables aux vierges vivantes qui pensent et parlent, et que les Dieux ont instruites. Soutenu par elles et marchant à pas lourds, il vint s'asseoir auprès de Thétis, sur un thrône brillant. Et il prit les mains de la Déesse et lui dit Thétis au long péplos, vénérable et chère, pourquoi es-tu venue dans ma demeure où nous te voyons si rare-ment ? Parle. Mon cœur m'ordonne d'accomplir ton désir, si je le puis, et si c'est possible.
Et Thétis, versant des larmes, lui répondit Hèphaistosl parmi toutes les Déesses qui sont dans l'Olympos, en est-il une qui ait subi des maux aussi cruels que ceux dont m'accable le Kronide Zeus? Seule, entre les Déesses de la mer, il m'a soumise à un homme, à l'Aiakide Pèleus et j'ai subi à regret la couche d'un homme Et, maintenant, accablé par la triste vieillesse, il gît dans sa demeure. Mais voici que j'ai d'autres douleurs. Un fils est né de moi, le plus illustre des héros, et il a grandi comme un arbre, et je l'ai nourri comme une plante dans'une terre fertile. Et je l'ai envoyé vers Ilios sur ses nefs aux poupes recourbées, pour combattre les Troiens, et je
!HADB.
ne le verra) plus revenir dans ma demeure, dans la maison Pèléienne. Pendant qu'il est vivant et qu'il voit la lumière de Hélios, il est triste, et je ne puis le secourir. Les fils des Akhaiens lui avaient donné pour récompense une vierge que le Roi Agamemnôn lui a enlevée des mains, et il en gémissait dans son cœur. Mais voici que les Troiens ont repoussé les Akhaiens jusqu'aux nefs et les y ont ren-fermés. Les princes des Argiens ont supplié mon fils et lui ont offert de nombreux et illustres présents. Il a refusé de détourner lui-même leur ruine, mais il a envoyé Patroklos au combat, couvert de ses armes et avec tout son peuple. Et, ce jour-là, sans doute, ils eussent renversé la Ville, si Apollôn n'eût tué aux premiers rangs le brave fils de Mé-noitios qui accablait les Troiens, et n'eût donné la victoire à Hektôr. Et, maintenant, j'embrasse tes genouxl Donne à mon fils, qui doit bientôt mourir, un bouclier, un casque, de belles knèmides avec leurs agrafes et une cuirasse, car son cher compagnon, tué par les Troiens, a perdu ses armes, et il gémit, couché sur la terre!
Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit Rassure-toi, et n'aie plus d'inquiétudes dans ton es-prit. Plût aux Dieux que je pusse le sauver de la mort la-mentable quand le lourd destin le saisira, aussi aisément que je vais lui donner de belles armes qui empliront d'ad-miration la multitude des hommes.
Ayant ainsi parlé, il la quitta, et, retournant à ses souf-flets, il les approcha du feu et leur ordonna de travailler. Et ils répandirent leur souffle dans vingt fourneaux, tantôt violemment, tantôt plus lentement, selon la volonté de Hèphaistos~ pour l'accomplissement de son oeuvre. Et il jeta dans le feu le dur airain et l'étain, et l'or pré-cieux et l'argent. Il posa sur un tronc une vaste enclume, et il saisit d'une main la lourd marteau et de l'autre la te-naille. Et il fit d'abord un bouclier grand et solide, aux
RHAPSÛDtE XVIII.
ornements variés, avec un contour triple et resplendissant et une attache d'argent. Et il mit cinq bandes au bouclier, et il y traça, dans son intelligence, une multitude d'images. Il y représenta la terre et l'Ouranos, et la mer, et l'infati-gable Hélios, et l'orbe entier de Sélènè, et tous les astres dont l'Ouranos est couronne les Plèiades, les Hyades, la force d'Oriôn, et l'Ourse, qu'on nomme aussi le Chariot, qui se tourne sans cesse vers Oriôn, et qui, seule, ne tombe point dans les eaux de l'Okéanos.
Et il fit deux belles cités des hommes. Dans l'une on voyait des noces et des festins solennels. Et les épouses, hors des chambres nuptiales, étaient conduites par la ville, et de toutes parts montait le chant d'hyménée, et les jeunes hommes dansaient en rond, et les flûtes et les kithares ré-sonnaient, et les femmes, debout sous les portiques, admi. raient ces choses.
Et les peuples étaient assemblés dans l'agora, une que-relle s'étant élevée. Deux hommes se disputaient pour l'amende d'un meurtre. L'un affirmait au peuple qu'il avait payé cette amende, et l'autre niait l'avoir reçue. Et tous deux voulaient qu'un arbitre finît leur querelle, et les ci-toyens les applaudissaient l'un et l'autre. Les hérauts apai-saient le peuple, et les vieillards étaient assis sur des pierres polies, en un cercle sacré. Les hérauts portaient des sceptres en main; et les plaideurs, prenant le sceptre, se défendaient tour à tour. Deux talents d'or étaient dépo-sés au milieu du cercle pour celui qui parlerait selon la justice.
Puis, deux armées, éclatantes d'airain, entouraient l'autre cité. Et les ennemis offraient aux citoyens, ou de détruire la ville, ou de la partager, elle et tout ce qu'elle renfermait. Et ceux-ci n'y consentaient pas, et ils s'armaient secrète-ment pour une embuscade, et, sur les murailles, veillaient les femmes, les enfants et les vieillards. Mais les hommes marchaient, conduits par Arès et par Athènè, tous deux en or, vêtus d'or, beaux et grands sous leurs armes, comme il était convenable pour des Dieux; car les hommes étaient plus petits. Et, parvenus au lieu commode pour l'embus-cade, sur les bords du fleuve où boivent les troupeaux, ils s'y cachaient, couverts de l'airain brillant.
Deux sentinelles, placées plus loin, guettaient les brebis et les boeufs aux cornes recourbées. Et les animaux s'avan-çaient, suivis de deux bergers qui se charmaient en jouant de la flûte, sans se douter de l'embûche.
Et les hommes cachés accouraient; et ils tuaient les bœuts et les beaux troupeaux de blanches brebis, et les bergers eux-mêmes. Puis, ceux qui veillaient devant les tentes, entendant ce tumulte parmi les bœufs, et montant sur leurs chars rapides, arrivaient aussitôt et combattaient sur les bords du fleuve. Et ils se frappaient avec les lances d'airain, parmi la discorde et le tumulte et la Kèr fatale. Et celle-ci blessait un guerrier, ou saisissait cet autre sans blessure, ou traînait celui-là par les pieds, à travers le car-nage, et ses vêtements dégouttaient de sang. Et tous sem-blaient des hommes vivants qui combattaient et qui en-traînaient de part et d'autre les cadavres.
Puis, Hèphaistos représenta une terre grasse et molle et trois fois labourée. Et les laboureurs menaient dans ce champ les attelages qui retournaient la terre. Parvenus au bout, un homme leur offrait à chacun une coupe de vin doux; et ils revenaient, désirant achever les nouveaux sil-lons qu'ils creusaient. Et la terre était d'or, et semblait noire derrière eux, et comme déjà labourée. Tel était ce miracle de Hèphaistos.
Puis, il représenta un champ de hauts épis que des mois-sonneurs coupaient avec des faux tranchantes. Les épis tombaient, épais, sur les bords du sillon, et d'autres étaient liés en gerbes. Trois hommes liaient les gerbes, et, derrière
RHAPSODIE XVttt.
eux, des enfants prenaient dans leurs bras les épis et les leur offraient sans cesse. Le roi, en silence, le sceptre en main et le cœur joyeux, était debout auprès des sillons. Des hérauts, plus loin, sous un chêne, préparaient, pour le repas, un grand bœuf qu'ils avaient tué, et les femmes sau-poudraient les viandes avec de la farine blanche, pour le repas des moissonneurs.
Puis, Hèphaistos représenta une belle vigne d'or chargée de raisins, avec des rameaux d'or sombre et des pieds d'ar-gent. Autour d'elle un fossé bleu, et, au-dessus, une haie d'étain. Et la vigne n'avait qu'un sentier où marchaient les vendangeurs. Les jeunes filles et les jeunes hommes qui aiment la gaîté portaient le doux fruit dans des paniers d'osier. Un enfant, au milieu d'eux, jouait harmonieuse-ment d'une kithare sonore, et sa voix fraîche s'unissait aux sons des cordes. Et ils le suivaient, chantant, dansant avec ardeur, et frappant tous ensemble la terre.
Puis, Héphaistos représenta un troupeau de bœufs aux grandes cornes. Et ils étaient faits d'or et d'étain, et, hors de l'étable, en mugissant, ils allaient au pâturage, le long du fleuve sonore qui abondait en roseaux. Et quatre ber-gers d'or conduisaient les bœufs, et neuf chiens rapides les suivaient. Et voici que deux lions horribles saisissaient, en tête des vaches, un taureau beuglant; et il était entraîné, poussant de longs mugissements. Les chiens et les ber-gers les poursuivaient mais les lions déchiraient la peau du grand bœuf, et buvaient ses entrailles et son sang noir. Et les bergers excitaient en vain les chiens rapides qui re-fusaient de mordre les lions, et n'aboyaient de près que pour fuir aussitôt.
Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un grand pacage de brebis blanches, dans une grande vallée; et des étables, des enclos et des bergeries couvertes. Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un chœur de danses, semblable à celui que, dans la grande Gnôssôs, Daidalos fit autrefois pour Ariadnè aux beaux cheveux; et les adolescents et les belles vierges dan-saient avec ardeur en se tenant par la main. Et celles-ci portaient des robes légères, et ceux-là des tuniques fine-ment tissées qui brillaient comme de l'huile. Elles por-taient de belles couronnes, et ils avaient des épées d'or suspendues à des baudriers d'argent. Et, habilement, ils dansaient en rond avec rapidité, comme la roue que le potier, assis au travail, sent courir sous sa main. Et ils tournaient ainsi en s'enlaçant par dessins variés; et la foule charmée se pressait autour. Et deux sauteurs qui chan-taient, bondissaient eux-mêmes au milieu du chœur. Puis, Hèphaistos, tout autour du bouclier admirable-ment travaillé, représenta la grande force du Fleuve Okéanos. Et, après le bouclier grand et solide, il fit la cuirasse plus éclatante que la splendeur du feu. Et il fit le casque épais, beau, orné, et adapté aux tempes du Pèléide, et il le surmonta d'une aigrette d'or. Puis il fit les knèmides d'é-tain flexible.
Et, quand l'illustre Boiteux des deux pieds eut achevé ces armes, il les déposa devant la mère d'Akhilleus, et celle-ci, comme l'épervier, sauta du faîte de l'Olympos neigeux, emportant les armes resplendissantes que Hè-phaistos avait faites.
RHAPSODIE XIX
os au péplos couleur de safran sortait des flots
d'Okéanos pour porter la lumière aux Immor--
tels et aux hommes. Et Thétis parvint aux nefs
avec les présents du Dieu. Et elle trouva son fils bien-aimé entourant de ses bras Patroklos et pleurant amèrement. Et, autour de lui, ses compagnons gémissaient. Mais la Déesse parut au milieu d'eux, prit la main d'Akhil-leus et lui dit Mon enfant, malgré notre douleur, laissons-le, puis-qu'il est mort par la volonté des Dieux. Reçois de Hè-phaistos ces armes illustres et belles, telles que jamais aucun homme n'en a porté sur ses épaules.
Ayant ainsi parlé, la Déesse les déposa devant Akhilleus, et les armes merveilleuses résonnèrent. La terreur saisit les Myrmidones, et nul d'entre eux ne put en soutenir l'éclat, et ils tremblèrent; mais Akhilleus, dès qu'il les vit, se sentit plus furieux et, sous ses paupières, ses yeux brû-laient, terribles, et tels que la flamme. I! se réjouissait de tenir dans ses mains les présents splendides du Dieu; et, après avoir admiré, plein de joie, ce travail merveilleux, aussitôt il dit à sa mère ces paroles ailées Ma mère, certes, un Dieu t'a donné ces armes qui ne peuvent être que l'oeuvre des Immortels, et qu'un homme ne pourrait faire. Je vais m'armer à l'instant. Mais je crains que les mouches pénètrent dans les blessures du brave fils de Ménoitios, y engendrent des vers, et, souillant ce corps où la vie est éteinte, corrompent tout le cadavre. Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit Mon enfant, que ces inquiétudes ne soient point dans ton esprit. Loin de Patroklos j'écarterai moi-même les es-saims impurs des mouches qui mangent les guerriers tués dans le combat. Ce cadavre resterait couché ici toute une année, qu'il serait encore sain, et plus frais même. Mais toi, appelle les héros Akhaiens à l'agora, et, renonçant à ta colère contre le prince des peuples Agamemnôn, hâte-toi de t'armer et revêts-toi de ton courage.
Ayant ainsi parlé, elle le remplit de vigueur et d'audace; et elle versa dans les narines de Patroklos l'ambroisie et le nektar rouge, afin que le corps fût incorruptible. Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer, poussant des cris horribles, et excitant les héros Akhaiens. Et ceux qui, auparavant, restaient dans les nefs, et les pi-lotes qui tenaient les gouvernails, et ceux mêmes qui dis-tribuaient les vivres auprès des nefs, tous allaient à l'agora où Akhilleus reparaissait, après s'être éloigné longtemps du combat. Et les deux serviteurs d'Arès, le belliqueux Tydéide et le divin Odysseus, boitant et appuyés sur leurs lances, car ils souffraient encore de leurs blessures, vinrent s'asseoir aux premiers rangs. Et le Roi des hommes, Aga-memnôn, vint le dernier, étant blessé aussi, Koôn Anténo-ride l'ayant frappé de sa lance d'airain, dans la rude mêlée.
RHAPSODIE XtX.
3;5 Et quand tous les Akhaiens furent assemblés, Akhilleus aux pieds rapides, se levant au milieu d'eux, parla ainsi Atréide, n'eût-il pas mieux valu nous entendre, quand, pleins de colère, nous avons consumé notre cœur pour cette jeune femme? Plût aux Dieux que la flèche d'Artémis l'eût tuée sur les nefs, le jour où je la pris dans Lyrnessos bien peuplée t Tant d'Akhaiens n'auraient pas mordu la vaste terre sous des mains ennemies, à cause de ma colère. Ceci n'a servi qu'à Hektôr et aux Troiens; et je pense que les Akhaiens se souviendront longtemps de notre querelle. Mais oublions le passé, malgré notre douleur; et, dans notre poitrine, soumettons notre âme à la nécessité. Au-jourd'hui, je dépose ma colère. Il ne convient pas que je sois toujours irrité. Mais toi, appelle promptement au combat les Akhaiens chevelus, afin que je marche aux Troiens et que je voie s'ils veulent dormir auprès des nefs. II courbera volontiers les genoux, celui qui aura échappé à nos lances dans le combat.
Il parla ainsi, et les Akhaiens aux belles knèmides se réjouirent que le magnanime Pèléiôn renonçât à sa colère. Et le Roi des hommes, Agamemnôn, parla de son siège, ne se levant point au milieu d'eux 0 chers héros Danaens, serviteurs d'Arès, il est juste d'écouter celui qui parle, et il ne convient point de l'inter-rompre, car cela est pénible, même pour le plus habile. Qui pourrait écouter et entendre au milieu du tumulte des hommes? La voix sonore du meilleur agorète est vaine. Je parlerai au Pèléide. Vous, Argiens, écoutez mes paroles, et que chacun connaisse ma pensée. Souvent les Akhaiens m'ont accusé, mais je n'ai point causé leurs maux. Zeus, la Moire, Erinnys qui erre dans les ténèbres, ont jeté la fureur dans mon âme, au milieu de l'agora, le jour où j'ai enlevé la récompense d'Akhilleus. Mais qu'aurais-je fait ? Une Déesse accomplit tout, la vénérable fille de Zeus, la fatale Atè qui égare les hommes. Ses pieds aériens ne touchent point la terre, mais elle passe sur la tête des hommes qu'elle blesse, et elle n'enchaîne pas qu'eux. Au-trefois, en effet, elle a égaré Zeus qui l'emporte sur les hommes et les Dieux. Hèrè trompa le Kronide par ses ruses, le jour où Alkménè allait enfanter la Force Hèra-cléenne, dans Thèbè aux fortes murailles. Et, plein de joie, Zeus dit au milieu de tous les Dieux Écoutez-moi, Dieux et Déesses, afin que je dise ce que mon esprit m'inspire. Aujourd'hui, Eileithya, qui pré-side aux douloureux enfantements, appellera à la lumière un homme, de ceux qui sont de ma race et de mon sang, et qui commandera sur tous ses voisins.
Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses parla ainsi Tu mens, et tu n'accompliras point tes paroles. Al-lons, Olympien! jure, par un inviolable serment, qu'il com-mandera sur tous ses voisins, l'homme de ton sang et de ta race qui, aujourd'hui, tombera d'entre les genoux d'une femme.
Elle parla ainsi, et Zeus ne comprit point sa ruse, et il jura un grand serment dont il devait souffrir dans la suite. Et, quittant à la hâte le faîte de l'Olympos, Hèrè parvint dans Argos Akhaienne où elle savait que l'illustre épouse de Sthénélos Persèiade portait un fils dans son sein. Et elle le fit naître avant le temps, à sept mois. Et elle retarda les douleurs de l'enfantement et les couches d'Alkménè. Puis, l'annonçant au Kroniôn Zeus, elle lui dit Père Zeus qui tiens la foudre éclatante, je t'annon-cerai ceci l'homme illustre est né qui commandera sur les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthénélos Persèiade. Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander sur les Argiens.
Elle parla ainsi, et une douleur aiguë et profonde blessa le co&ur de Zeus. Et, saisissant Atè par ses tresses brillan--
RHAPSODIE XtX.
tes, il )ura, par un inviolable serment, qu'elle ne revien-drait plus jamais dans l'Olympos et dans l'Ouranos étoile, Atè, qui égare tous les esprits. H parla ainsi, et, la faisant tournoyer, il la jeta, de l'Ouranos étoilé, au milieu des nommes. Et c'est par elle qu'il gémissait, quand il voyait son fils bien-aimé accablé de travaux sous le joug violent d'Eurystheus. Et il en est ainsi de moi. Quand le grand Hektôr au casque mouvant accablait les Argiens auprès des poupes des nefs, Je ne pouvais oublier cette fureur qui m'avait égaré. Mais, puisque je t'ai offensé et que Zeus m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser et te faire des présents mfinis. Va donc au combat et encourage les troupes; et je préparerai les présents que le divin Odysseus, hier, sous tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le désires, attends, malgré ton ardeur à combattre. Des hérauts vont t'apporter ces présents, de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner pour t'apaiser.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit Très-illustre Atréide Agamemnôn, Roi des hommes, st tu veux me faire ces présents, comme cela est juste, ou les garder, tu le peux. Ne songeons maintenant qu'à com-battre. Il ne s'agit ni d'éviter le combat, ni de perdre le temps, mais d'accomplir un grand travail. H faut qu'on revoie Akhilleus aux premiers rangs, enfonçant de sa lance d'airain les phalanges troiennes, et que chacun de vous se souvienne de combattre un ennemi.
Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi Bien que tu sois brave, ô Akhilleus semblable à un Dieu, ne pousse point vers Ilios, contre les Troiens, les fils des Akhaiens qui n'ont point mangé car la mêlée sera longue, dès que les phalanges des guerriers se seront heurtées, et qu'un Dieu leur aura inspiré à tous la vigueur. Ordonne que les Akhaiens se nourrissent de pain et de vin dans les nefs rapides. Cela seul donne la force et le cou-rage. Un guerrier ne peut, sans manger, combattre tout un jour, jusqu'à la chute de Hélios. Quelle que soit son ardeur, ses membres sont lourds, la soif et la faim le tour-mentent, et ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu et mangé combat tout un jour contre l'ennemi, plein de courage, et ses membres ne sont las que lorsque tous se retirent de la mêlée. Renvoie l'armée et ordonne-lui de préparer le repas. Et le Roi des hommes, Agamemnôn, fera porter ses présents au milieu de l'agora, afin que tous les Akhaiens les voient de leurs yeux et tu te réjouiras dans ton cœur. Et Agamemnôn jurera, debout, au milieu des Argiens, qu'il n'est jamais entré dans le lit de Breisèis, et qu'il ne l'a point possédée, comme c'est la coutume, ô Roi, des hommes et des femmes. Et toi, Akhilleus, apaise ton cœur dans ta poitrine. Ensuite, Agamemnôn t'offrira un festin sous sa tente, afin que rien ne manque à ce qui t'est dû. Et toi, Atréide, sois plus équitable désormais. Il est convenable qu'un Rot apaise celui qu'il a offensé le premier.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit Laertiade, )e me réjouis de ce que tu as dit. Tu n'as rien oublié, et tu as tout expliqué convenablement. Certes, je veux faire ce serment, car mon coeur me l'ordonne et je ne me parjurerai point devant les Dieux. Qu'Akhilleus at-tende, malgré son désir de combattre, et que tous atten-dent réunis, jusqu'à ce que les présents soient apportés de mes tentes et que nous ayons consacré notre alliance. Et toi, Odysseus, je te le commande et te l'ordonne, prends les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens, et qu'ils ap-portent de mes nefs tout ce que tu as promis hier au Pè-léide et amène aussi les femmes. Et Talthybios préparera promptement, dans le vaste camp des Akhaiens, le sanglier qui sera tué, en offrande à Zeus et à Hélios.
RHAPSODIE X!X
Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:
Atréide Agamemnôn, très-illustre Roi des hommes, tu t'inquiéteras de ceci quand la guerre aura pris fin et quand ma fureur sera moins grande dans ma poitrine. Ils gisent encore sans sépulture ceux qu'a tués le Priamide Hektôr, tandis que Zeus lui donnait la victoire, et vous songez à manger! J'ordonnerai plutôt aux fils des Akhaiens de combattre maintenant, sans avoir mangé, et de ne préparer un grand repas qu'au coucher de Hélios, après avoir vengé notre injure. Pour moi, rien n'entrera aupara-vant dans ma bouche, ni pain, ni vin. Mon compagnon est mort; il est couché sous ma tente, percé de l'airain aigu, les pieds du côté de l'entrée, et mes autres compagnons pleurent autour de lui. Et je n'ai plus d'autre désir dans le cœur que le carnage, le sang et le gémissement des guerriers.
Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi 0 Akhilleus Pèléide, le plus brave des Akhaiens, tu l'emportes de beaucoup sur moi, et tu vaux beaucoup mieux que moi par ta lance, mais ma sagesse est supérieure à la tienne, car je suis ton aîné, et je sais plus de choses. C'est pourquoi, cède à mes paroles. Le combat accable bientôt des hommes qui ont faim. L'airain couche d'abord sur la terre une moisson épaisse, mais elle diminue quand Zeus, qui est le juge du combat des hommes, incline ses balances. Ce n'est point par leur ventre vide que les Akhaiens doivent pleurer les morts. Les nôtres tombent en grand nombre tous les jours quand donc pourrions-nous respirer? Il faut, avec un esprit patient, ensevelir nos morts, et pleurer ce jour-là; mais ceux que la guerre haïssable a épargnés, qu'ils mangent et boivent, afin que, vêtus de l'airain indompté, ils puissent mieux combattre l'ennemi, et sans relâche. Qu'aucun de vous n'attende un
ILIADL meilleur conseil, car tout autre serait fatal à qui resterait auprès des nefs des Argiens. Mais, bientôt, marchons tous ensemble contre les Troiens dompteurs de chevaux, et sou-levons une rude mêlée.
I! parla ainsi, et il choisit pour le suivre les fils de l'il-lustre Nestôr, et Mégès Phyléide, et Thoas, et Mèrionès, et le Kréiontiade Lykomèdès, et Mélanippos. Et ils arri-vèrent aux tentes de l'Atréide Agamemnôn, et aussitôt Odysseus parla, et le travail s'acheva. Et ils emportèrent de la tente les sept trépieds qu'il avait promis, et vingt splendides coupes. Et ils emmenèrent douze chevaux et sept belles femmes habiles aux travaux, et la huitième fut Breisèis aux belles joues. Et Odysseus marchait devant avec dix talents d'or qu'il avait pesés; et les jeunes hommes d'Akhaiè portaient ensemble les autres présents, et ils les déposèrent au milieu de l'agora.
Alors Agamemnôn se leva. Talthybios, semblable à un Dieu par la voix, debout auprès du prince des peuples, te-nait un sanglier dans ses mains. Et l'Atréide saisit le cou-teau toujours suspendu auprès de la grande gaîne de son épée, et, coupant les soies du sanglier, les mains levées vers Zeus, il les lui voua. Et les Argiens, assis en silence, écoutaient le Roi respectueusement. Et, suppliant, il dit, re-gardant le large Ouranos Qu'ils le sachent tqus, Zeus, le plus haut et le très-puissant, et Gaia, et Hélios, et les Erinnyes qui, sous la terre, punissent les hommes parjures je n'ai jamais porté la main sur la vierge Breisèis, ni partagé son lit, et je ne l'ai soumise à aucun travail mais elle est restée intacte dans mes tentes. Et St je ne jure point la vérité, que les Dieux m'envoient tous les maux dont ils accablent celui qui les outrage en se parjurant.
Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du sanglier. Et Talthybios jeta, en tournant, la victime dans
RHAPSÛDtE XtX.
les grands flots de la blanche mer, pour être mangée par les poissons. Et, se levant au milieu des belliqueux Ar-giens, Akhilleus dit Père Zeus! certes, tu causes de grands maux aux hommes. L'Atréide n'eût jamais excité la colère dans ma poitrine, et il ne m'eût jamais enlevé cette jeune femme contre ma volonté, dans un mauvais dessein, si Zeus n'eût voulu donner la mort à une foule d'Akhaiens. Maintenant, allez manger, afin que nous combattions.
II parla ainsi, et il rompit aussitôt l'agora, et tous se dispersèrent, chacun vers sa nef. Et les magnanimes Myr-midones emportèrent les présents vers la nef du divin Akhil-leus, et ils les déposèrent dans les tentes, faisant asseoh les femmes et liant les chevaux auprès des chevaux. Et dès que Breisèis, semblable à Aphroditè d'or, eut vu Patroklos percé de l'airain aigu, elle se lamenta en l'en-tourant de ses bras, et elle déchira de ses mains sa poi-trine, son cou délicat et son beau visage. Et la jeune femme, semblable aux déesses, dit en pleurant 0 Patroklos, si doux pour moi, malheureuse! Je t'ai laissé vivant quand je quittai cette tente, et voici que je te retrouve mort, prince des peuples Pour moi le mal suit le mal. L'homme à qui mon père et ma mère vénérable m'avaient donnée, je l'ai vu, devant sa ville, percé de l'ai-rain aigu. Et mes trois frères, que ma mère avait enfantés, et que j'aimais, trouvèrent aussi leur jour fatal. Et tu ne me permettais point de pleurer, quand le rapide Akhilleus eut tué mon époux et renversé la ville du divin Mynès, et tu me disais que tu ferais de moi la jeune épouse du divin Akhilleus, et que tu me conduirais sur tes nefs dans la Phthiè, pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmi-dones. Aussi, toi qui étais si doux, je pleurerai toujours ta mort.
Elle parla ainsi, en pleurant. Et les autres jeunes femmes 36~ gémissaient, semblant pleurer sur Patroklos, et déplorant leurs propres misères.
Et les princes vénérables des Akhaiens, réunis autour d'AkhiUeus, le suppliaient de manger, mais il ne le vou-lait pas
Je vous conjure, si mes chers compagnons veulent m'écouter, de ne point m'ordonner de boire et de manger, car je suis en proie à une amère douleur. Je puis attendre jusqu'au coucher de Hélios.
Il parla ainsi et renvoya les autres Rois, sauf les deux Atréides, le divin Odysseus, Nestôr, Idoméneus et le vieux cavalier Phoinix, qui restèrent pour charmer sa tristesse. Mais rien ne devait le consoler, avant qu'il se fût jeté dans la mêlée sanglante. Et le souvenir renouvelait ses gémisse-ments, et il disait Certes, autrefois, ô malheureux, le plus cher de mes compagnons, tu m'apprêtais toi-même, avec soin, un ex-cellent repas, quand les Akhaiens portaient la guerre la-mentable aux Troiens dompteurs de chevaux. Et, mainte-.nant, tu gîs, percé par l'airain, et mon cœur, plein du re-gret de ta mort, se refuse à toute nourriture. Je ne pour-rais subir une douleur plus amère, même si j'apprenais la mort de mon père qui, peut-être, dans la Phthiè, verse en ce moment des larmes, privé du secours de son fils, tandis que, sur une terre étrangère, je combats les Troiens domp-teurs de chevaux pour la cause de l'exécrable Hélène ou même, si je regrettais mon fils bien-aimé, qu'on élève à Skyros, Néoptolémos semblable à un Dieu, s'il vit encore. Autrefois, j'espérais dans mon cœur que je mourrais seul devant Troiè, loin d'Argos féconde en chevaux, et que tu conduirais mon fils, de Skyros vers la Phthiè, sur ta nef rapide; et que tu lui remettrais mes domaines, mes servi-teurs et ma haute et grande demeure. Car je pense que Pèleus n'existe plus, ou que, s'il traîne un reste de vie, il
RHAPSODIE XIX
attend, accablé par l'affreuse vieillesse, qu'on lui porte la triste nouvelle de ma mort.
Il parla ainsi en pleurant, et les princes vénérables gémi-rent, chacun se souvenant de ce qu'il avait laissé dans ses demeures. Et le Kroniôn, les voyant pleurer, fut saisi de compassion, et il dit à Athènè ces paroles ailées Ma fille, délaisses-tu déjà ce héros? Akhilleus n'est-il plus rien dans ton esprit? Devant ses nefs aux antennes dressées, il est assis, gémissant sur son cher compagnon. Les autres mangent, et lui reste sans nourriture. Val verse dans sa poitrine le nektar et la douce ambroisie, pour que la faim ne l'accable point.
Et, parlant ainsi, il excita Athènè déjà pleine d'ardeur. Et, semblable à l'aigle marin aux cris perçants, elle sauta de l'Ouranos dans l'Aithèr; et tandis que les Akhaiens s'ar-maient sous les tentes, elle versa dans la poitrine d'Akhil-leus le nektar et l'ambroisie désirable, pour que la faim mauvaise ne rompît pas ses genoux. Puis, elle retourna dans la solide demeure de son père très-puissant, et les Akhaiens se répandirent hors des nefs rapides. De même que les neiges épaisses volent dans l'air, refroi-dies par le soufHe impétueux de l'aithéréen Boréas, de même, hors des nefs, se répandaient les casques solides et resplendissants, et les boucliers bombés, et les cuirasses épaisses, et les lances de frêne. Etla splendeur en montait dans l'Ouranos, et toute la terre, au loin, riait de l'éclat de l'airain, et retentissait du trépignement des pieds des guerriers. Et,-au milieu d'eux, s'armait le divin Akhilleus; et ses dents grinçaient, et ses yeux flambaient comme le feu, et une affreuse douleur emplissait son coeur; et, fu-rieux contre les Troiens, il se couvrit des armes que le Dieu Hèphaistos lui avait faites. Et, d'abord, il attacha autour de ses jambes, par des agrafes d'argent, les belles knèmides. Puis, il couvrit sa poitrine de la cuirasse. 11 sus-pendit l'épée d'airain aux clous d'argent à ses épaules, et il saisit le bouclier immense et solide d'où sortait une longue clarté, comme de Sélénè. De même que la splen-deur d'un ardent incendie apparaît de loin, sur la mer, aux matelots, et brûle, dans un enclos solitaire, au faîte des montagnes, tandis que les rapides tempêtes, sur la mer poissonneuse, les emportent loin de leurs amis; de même l'éclat du beau et solide bouclier d'Akhilleus montait dans l'air. Et il mit sur sa tête le casque lourd. Et le casque à crinière luisait comme un astre, et les crins d'or que Hèphaistos avait posés autour se mouvaient par masses. Et le divin Akhilleus essaya ses armes, présents illustres, afin de voir si elles convenaient à ses membres. Et elles étaient comme des ailes qui enlevaient le prince des peu-ples. Et il retira de l'étui la lance paternelle, lourde, im-mense et solide, que ne pouvait soulever aucun des Akhaiens, et que, seul, Akhilleus savait manier; la lance Pèliade que, du faîte du Pèlios, Khirôn avait apportée à Pèleus, pour le meurtre des héros.
Et Automédôn et Alkimos lièrent les chevaux au joug avec de belles courroies; ils leur mirent les freins dans la bouche, et ils roidirent les rênes vers le siège du char. Et Automédôn y monta, saisissant d'une main habile le fouet brillant, et Akhilleus y monta aussi, tout resplendissant sous ses armes, comme le matinal Hypérionade, et il dit rudement aux chevaux de son père Xanthos et Balios, illustres enfants de Podargè, ra-menez cette fois votre conducteur parmi les Danaens, quand nous serons rassasiés du combat, et ne l'aban-donnez point mort comme Patroklos.
Et le cheval a.ux pieds rapides, Xanthos, lui parla sous le joug; et il inclina la tête, et toute sa crinière, flottant autour du timon, tombait jusqu'à terre. Et la Déesse Hèrè aux bras blancs lui permit de parler
RHAPSODIE X)X
Certes, nous te sauverons aujourd'hui, très-brave Akhilleus; cependant, ton dernier jour approche. Ne nous en accuse point, mais le grand Zeus et la Moire puissante. Ce n'est ni par notre lenteur, ni par notre lâcheté que les Troiens ont arraché tes armes des épaules de Patroklos. C'est le Dieu excellent que Lètô aux beaux cheveux a en-fanté, qui, ayant tué le Ménoitiade au premier rang, a donné la victoire à Hektôr. Quand notre course serait telle que le souffle de Zéphyros, le plus rapide des vents, tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un Dieu et d'un homme.
Et comme il parlait, les Erinnyes arrêtèrent sa voix, et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, furieux Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort? Que t'im-porte ? Je sais que ma destinée est de mourir ici, loin de mon père et de ma mère, mais je ne m'arrêterai qu'après avoir assouvi les Troiens de combats.
Il parla ainsi, et, avec de grands cris, il poussa aux pre-miers rangs les chevaux aux sabots massifs teur de la plaine.
Et Zeus ordonna à Thémis de convoquer les Dieux à l'agora, de toutes les cimes de l'Olympos. Et celle-ci, vo-lant cà et là, leur commanda de se rendre à la demeure de Zeus. Et aucun des fleuves n'y manqua, sauf Okéanos; ni aucune des nymphes qui habitent les belles forêts, et les sources des Fleuves et les prairies herbues. Et tous les Dieux vinrent s'asseoir, dans la demeure de Zeus qui amasse les nuées, sous les portiques brillants que Hèphais-tos avait habilement construits pour le Père Zeus. Et ils vinrent tous; et Poseidaôn, ayant entendu la déesse, vint aussi de la mer; et il s'assit au milieu d'eux, et il inter-rogea la pensée de Zeus
RHAPSODIE XX
uprès des nefs aux poupes recourbées, et au--
tour de toi, fils de Pèleus, les Akhaiens insa--
tiables de combats s'armaient ains), et les
Troiens, de leur côté, se rangeaient sur la hau--
Pourquoi, ô Foudroyant, convoques-tu de nouveau les Dieux à l'agora ? Serait-ce pour délibérer sur les Troiens et les Akhaiens? Bientôt, en effet, ils vont engager la ba-taille ardente.
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi Tu as dit, Poseidaôn, dans quel dessein je vous ai tous réunis, car ces peuples périssables m'occupent en effet. Assis au faîte de l'Olympos, je me réjouirai en les re-gardant combattre, mais vous, allez tous vers les Troiens et les Akhaiens. Secourez les uns ou les autres, selon que votre coeur vous y poussera; car si Akhilleus combat seul et librement les Troiens, jamais ils ne soutiendront la ren-contre du rapide Pèléiôn. Déjà, son aspect seul les a épou-vantés et, maintenant qu'il est plein de fureur à cause de son compagnon, je crains qu'il renverse les murailles d'l-lios, malgré le destin.
Le Kroniôn parla, suscitant une guerre inéluctable. Et tous les Dieux, opposés les uns aux autres, se pré-parèrent au combat. Et, du côté des nefs, se rangèrent Hère, et Pallas Athènè, et Poseidaôn qui entoure la terre, et Hermès utile et plein de sagesse, et Hèphaistos, boi-teux et frémissant dans sa force. Et, du côté des Troiens, se rangèrent Arès aux armes mouvantes, et Phoibos aux longs cheveux, et Artémis joyeuse de ses flèches, et Lètô, et Xanthos, et Aphroditè qui aime les sourires. Tant que les Dieux ne se mêlèrent point aux guerriers, les Akhaiens furent pleins de confiance et d'orgueil, parce que Akhilleus avait reparu, après s'être éloigné longtemps du combat. Et la terreur rompit les genoux des Troiens quand ils virent le Pèléiôn aux pieds rapides, resplendis-sant sous ses armes et pareil au terrible Arès. Mais quand les Dieux se furent mêlés aux guerriers, la violente Eris excita les deux peuples. Et Athènè poussa des cris, tantôt auprès du fossé creux, hors des murs, tantôt le long des rivages retentissants. Et Arès, semblable à une noire tem-pête, criait aussi, soit au faîte d'Ilios, en excitant les Troiens, soit le long des belles collines du Simors. Ainsi les Dieux heureux engagèrent la mêlée violente entre les deux peuples.
Et le Père des hommes et des Dieux tonna longuement dans les hauteurs; et Poseidaôn ébranla la terre immense et les cimes des montagnes; et les racines de l'Ida aux nombreuses sources tremblèrent, et la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens. Et le souterrain Aidôneus, le Roi des morts, trembla, et il sauta, épouvanté, de son thrône; et il cria, craignant que Poseidaôn qui ébranle la terre l'entr'ouvrît, et que les Demeures affreuses et infectes, en horreur aux Dieux eux-mêmes, fussent vues des mortels et des Immortels tant fut terrible le retentissement du choc des Dieux.
Et Phoibos Apollon, avec ses flèches empennées, mar-chait contre le roi Poseidaôn; et la déesse Athènè aux yeux clairs contre Arès, et Artémis, sœur de l'Archer Apollôn, joyeuse de porter les sonores flèches dorées, contre Hèrè; et, contre Lètô, le sage et utile Hermès; et, contre Hè-phaistos, le grand fleuve aux profonds tourbillons, que les Dieux nomment Xanthos, et les hommes Skamandros. Ainsi les Dieux marchaient contre les Dieux.
Mais Akhilleus ne désirait rencontrer que le Priamide Hektôr dans la mêlée, et il ne songeait qu'à boire le sang du brave Priamide. Et Apollôn qui soulève les peuples excita Ainéias contre le Pèléide, et il le remplit d'une grande force, et semblable par la voix à Lykaôn, fils de Priamos, le fils de Zeus dit à Ainéias Ainéias, prince des Troiens, où est la promesse que tu faisais aux Rois d'Ilios de combattre le Pèléiae Akhil-leus ? 1
RHAPSODtE XL
Et Ainéias, lui répondant, parla ainsi Priamide, pourquoi me pousses-tu à combattre l'or-gueilleux Pèléiôn. Je ne tiendrais pas tête pour la première fois au rapide Akhilleus. Déjà, autrefois, de sa lance, il m'a chassé de l'Ida, quand, ravissant nos bœufs, il détruisit Lyrnessos et Pèdasos; mais Zeus me sauva, en donnant la force et la rapidité à mes genoux. Certes, je serais tombé sous les mains d'Akhilleus et d'Athènè qui marchait de-vant lui et l'excitait à tuer les Léléges et les Troiens, à l'aide de sa lance d'airain. Aucun guerrier ne peut lutter contre Akhilleus. Un des Dieux est toujours auprès de lut qui le préserve. Ses traits vont droit au but, et ne s'arrê-tent qu'après s'être enfoncés dans le corps de l'homme. Si un Dieu rendait le combat égal entre nous, il ne me domp-terait pas aisément, bien qu'il se vante d'être tout entier d'airain.
Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit Héros, il t'appartient aussi d'invoquer les Dieux éternels. On dit aussi, en effet, qu'Aphroditè, fille de Zeus, t'a enfanté, et lui est né d'une déesse inférieure. Ta mère est fille de Zeus, et la sienne est fille du Vieillard de la mer. Pousse droit à lui l'airain indomptable, et que ses paroles Injurieuses et ses menaces ne t'arrêtent pas. Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force au prince des peuples, qui courut en avant, armé de l'airain splen-dide. Mais le fils d'Ankisès, courant au Pèléide à travers la mêlée des hommes, fut aperçu par Hèrè aux bras blancs, et celle-ci, réunissant les Dieux, leur dit Poseidaôn et Athènè, songez à ceci dans votre es-prit Ainéias, armé de l'airain splendide, court au Pè-léide, et Phoibos Apollon l'y excite. Allons, écartons ce Dieu, et qu'un de nous assiste Akhilleus et lui donne la force et l'intrépidité. Qu'il sache que les plus puissants des immortels l'aiment, et que ce sont ies plus faibles qui vien-nent en aide aux Troiens dans le combat. Tous, nous som-mes descendus de l'Ouranos dans la mêlée, afin de le pré-server des Troiens, en ce jour; et il subira ensuite ce que la destinée lui a filé avec le lin, depuis que sa mère l'a en-fanté. Si Akhilleus, dans ce combat, ne ressent pas l'inspi-ration des Dieux, il redoutera la rencontre d'un Immortel, car l'apparition des Dieux épouvante les hommes.
Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit
Hèrè, ne t'irrite point hors de raison, car cela ne te convient pas. Je ne veux point que nous combattions les autres Dieux, étant de beaucoup plus forts qu'eux. Asseyons-nous hors de la mêlée, sur la colline, et laissons aux hommes le souci de la guerre. Si Arès commence le combat, ou Phoibos Apollôn, et s'ils arrêtent Akhilleus et l'empêchent d'agir, alors une lutte terrible s'engagera entre eux et nous, et je pense que, promptement vaincus, ils re-tourneront dans l'Ouranos, vers l'assemblée des Immortels, rudement domptés par nos mains irrésistibles. Ayant ainsi parlé, Poseidaôn aux cheveux bleus les pré-céda vers la muraille haute du divin Hèraklès. Athènè et les Troiens avaient autrefois élevé cette enceinte pour le mettre à l'abri de la Baleine, quand ce monstre le pour-suivait du rivage dans la plaine. Là, Poseidaôn et les au-tres Dieux s'assirent, s'étant enveloppés d'une épaisse nuée. Et, de leur côté, les Immortels, défenseurs d'Ilios, s'assi-rent sur les collines du Simoïs, autour de toi, Archer Apollôn, et de toi, Arès, destructeur des citadelles! Ainsi tous les Dieux étaient assis, et ils méditaient, retardant le terrible combat, bien que Zeus, tranquille dans les hau-teurs, les y eût excités.
Et toute la plaine était emplie et resplendissait de l'ai-rain des chevaux et des hommes, et la terre retentissait sous les pieds des deux armées. Et, au milieu de tous, s'avançaient, prêts à combattre, Ainéias Ankhisiade et le
RHAPSÔtttE XX.
divin Akhilleus. Et Ainéias marchait, menaçant, secouant son casque solide et portant devant sa poitrine son bouclier terrible, et brandissant sa lance d'airain. Et le Pèléide se ruait sur lui, comme un lion dangereux que toute une foule désire tuer. Et il avance, méprisant ses ennemis; mais, dès qu'un des jeunes hommes l'a blessé, il ouvre la gueule, et l'écume jaillit à travers ses dents, et son cœur rugit dans sa poitrine, et il se bat les deux flancs et les reins de sa queue, s'animant au combat. Puis, les yeux flambants, il bondit avec force droit sur les hommes, afin de les déchirer ou d'en être tué lui-même. Ainsi sa force et son orgueil poussaient Akhilleus contre le magnanime Ainéias. Et, quand ils se furent rencontrés, le premier, le divin Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi Ainéias, pourquoi sors-tu de la foule des guerriers? Désires-tu me combattre dans l'espoir de commander aux Troiens dompteurs de chevaux, avec la puissance de Pria-mos? Mais si tu me tuais, Priamos ne te donnerait point cette récompense, car il a des fils, et lui-même n'est pas insensé. Les Troiens, si tu me tuais, t'auraient-ils promis un domaine excellent où tu jouirais de tes vignes et de tes moissons? Mais je pense que tu le mériteras peu aisément, car déjà je t'ai vu fuir devant ma lance. Ne te souviens-tu pas que je t'ai précipité déjà des cimes Idaiennes, loin de tes bœufs, et que, sans te retourner dans ta fuite, tu te ré-fugias à Lyrnessos? Mais, l'ayant renversée, avec l'aide de Zeus et d'Athènè, j'en emmenai toutes les femmes qui pleu-raient leur liberté. Zeus et les autres Dieux te sauvèrent. Cependant, je ne pense pas qu'ils te sauvent aujourd'hui comme tu l'espères. Je te conseille donc de ne pas me tenir tête, et de rentrer dans la foule avant qu'il te soit arrivé malheur. L'insensé ne connaît son mal qu'après l'avoir subi.
Et Ainéas lui répondit N'espère point, par des paroles, m'épouvanter commc un enfant, car moi aussi je pourrais me répandre en ou" trages. L'un et l'autre nous connaissons notre race et nos parents, sachant tous deux la tradition des anciens hommes, bien que tu n'aies jamais vu mes parents, ni moi les tiens. On dit que tu es le fils de l'illustre Pèleus et que ta mère est la Nymphe marine Thétis aux beaux cheveux. Moi, je me glorifie d'être le fils du magnanime Ankhisès, et ma mère est Aphroditè. Les uns ou les autres, aujourd'hui, pleureront leur fils bien-aimë, car je ne pense point que des paroles enfantines nous éloignent du combat. Veux-tu bien connaître ma race, célébre parmi la multitude des hommes? Zeus qui amasse les nuées engendra d'abord Dardanos, et celui-ci bâtit Dardaniè. Et la sainte Ilios, ci-tadelle des hommes, ne s'élevait point encore dans la plaine, et les peuples habitaient aux pieds de l'Ida où abondent les sources. Et Dardanos engendra le roi Erikh-thonios, qui fut le plus riche des hommes. Dans ses ma-récages paissaient trois mille juments fières de leurs pou-lains. Et Boréas, sous la forme d'un cheval aux crins bleus, les aima et les couvrit comme elles paissaient, et elles firent douze poulines qui bondissaient dans les champs fertiles, courant sur la cime des épis sans les courber. Et quand elles bondissaient sur le large dos de la mer, elles couraient sur la cime des écumes blanches. Et Erikthonios engendra le roi des Troiens, Trôos. Et Trôos engendra trois fils irréprochables, Ilos, Assarakos et le divin Ganymèdès, qui fut le plus beau des hommes mortels, et que les Dieux enlevèrent à cause de sa beauté, afin qu'il fût l'échanson de Zeus et qu'il habitât parmi les Immortels. Et Ilos en-gendra l'illustre Laomédôn, et Laomédôn engendra Titho-nos, Priamos, Lampos, Klytios et Hikétaôn, nourrisson d'Arès. Mais Assarakos engendra Kapys, qui engendra Ankhisès, et AnkhisÈ~ m'a engendre, comme Priâmes a
RHAPSÔOtE XX.
engendré le divin Hektôr. Je me glorifie de ce sang et de cette race. Zeus, comme il le veut, augmente ou diminue la vertu des hommes, étant le plus puissant. Mais, debout dans la mêlée, ne parlons pont plus longtemps comme de petits enfants. Nous pourrions aisément amasser plus d'in-jures que n'en porterait une nef à cent avirons. La langue des hommes est rapide et abonde en discours qui se multi-plient de part et d'autre, et tout ce que tu diras, tu pourras l'entendre. Faut-il que nous luttions d'injures et d'outrages, comme des femmes furieuses qui combattent sur une place publique à coups de mensonges et de vérités, car la colère les mène? Les paroles ne me feront pas reculer avant que tu n'aies combattu. Agis donc promptement, et goûtons tous deux de nos lances d'airain.
Il parla ainsi, et il poussa violemment la lance d'airain contre le terrible bouclier, dont l'orbe résonna sous le coup. Et le Pèléide, de sa main vigoureuse, tendit le bou-clier loin de son corps, craignant que la longue lance du magnanime Ainéias passât au travers. L'insensé ne son-geait pas que les présents glorieux des Dieux résistent ai-sément aux forces des hommes.
La forte lance du belliqueux Ainéias ne traversa point le bouclier, car l'or, présent d'un Dieu, arrêta le coup, qui perça deux lames. Et il y en avait encore trois que le Boi-teux avait disposées ainsi deux lames d'airain par-dessus, deux lames d'étain au-dessous, et, au milieu, une lame d'or qui arrêta la pique d'airain. Alors Akhilleus jeta sa longue lance, qui frappa le bord du bouclier égal d'Ainéias, là où l'airain et le cuir étaient le moins épais. Et la lance Pèliade traversa le bouclier qui retentit. Et Ainéias le tendit loin de son corps, en se courbant, plein de crainte. Et la lance, par-dessus son dos, s'enfonça en terre, ayant rompu les deux lames du bouclier qui abritait le Troien. Et celui- ci resta épouvanté, et la douleur troubla ses
!LtADB.
yeux, quand il vit la grande lance enfoncée auprès de lui. Et Akhilleus, arrachant de la gaîne son épée aiguë, se rua avec un cri terrible. Et Ainéias saisit un lourd rocher, tel que deux hommes de maintenant ne pourraient le por-ter mais il le remuait aisément. Alors, Ainéias eût frappé Akhilleus, qui se ruait, soit au casque, soit au bouclier qui le préservait de la mort, et le Pèléide, avec l'épée, lui eût ar-raché l'âme, si Poseidaôn qui ébranle la terre ne s'en fût aperçu. Et aussitôt, il dit, au milieu des Dieux immortels Hélas je gémis sur le magnanime Ainéias, qui va descendre chez Aidés, dompté par le Pèléide. L'Archer Apollôn a persuadé l'insensé et ne le sauvera point. Mais, innocent qu'il est, pourquoi subirait-il les maux mérités par d'autres? N'a-t-il point toujours offert des présents agréables aux Dieux qui habitent le large Ouranos? Allons 1 sauvons-le de la mort, de peur que le Kronide ne s'irrite si Akhilleus le tue. Sa destinée est de survivre, afin que la race de Dardanos ne périsse point, lui que le Kronide a le plus aimé parmi tous les enfants que lui ont donnés les femmes mortelles. Le Kroniôn est plein de haine pour la race de Priamos. La force d'Ainéias commandera sur les Troiens, et les fils de ses fils régneront, et ceux qui naî-tront dans les temps à venir.
Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit Poseidaôn, vois s'il te convient, dans ton esprit, de sauver Ainéias ou de laisser le Pèléide Akhilleus le tuer; car nous avons souvent juré, moi et Pallas Athènè, au mi-lieu des Dieux, que jamais nous n'éloignerions le jour fatal d'un Troien, même quand Troiè brûlerait tout entière dans le feu allumé par les fils des Akhaiens.
Et, dès que Poseidaôn qui ébranle la terre eut entendu ces paroles, il se jeta dans la mêlée, à travers le retentis-sement des lances, jusqu'au lieu où se trouvaient Ainéias et Akhilleus. Et il couvrit d'un brouillard les yeux du Pè-- .élde; et, arrachant du bouclier du magnanime Ainéias la lance à pointe d'airain, il la posa aux pieds d'Akhiiïeus. Puis, il enleva de terre Ainéias; et celui-ct franchit les épaisses masses de guerriers et de chevaux, poussé par la main du Dieu. Et quand il fut arrivé aux dernières lignes de la bataille, là où les Kaukônes s'armaient pour le com-bat, Poseidaôn qui ébranle la terre, s'approchant, lui dit ces paroles ailées Ainéias, qui d'entre les Dieux t'a persuadé, insensé, de combattre Akhilleus, qui est plus fort que toi et plus cher aux Immortels? Recule quand tu le rencontreras, de peur que, malgré la Moire, tu descendes chez Aidès. Mais, quand Akhilleus aura subi la destinée et la mort, ose com-battre aux premiers rangs, car aucun autre des Akhaiens ne te tuera.
Ayant ainsi parlé, il le quitta. Puis, il dispersa l'épais brouillard qui couvrait les yeux d'Akhilleus, et celui-ci vit tout clairement de ses yeux, et, plein de colère, il dit dans son esprit 0 Dieux 1 Certes, voici un grand prodige. Ma lance gît sur la terre, devant moi, et je ne vois plus le guerrier contre qui je l'ai jetée et que je voulais tuer 1 Certes, Ai-néias est cher aux Dieux immortels. Je pensais qu'il s'en vantait faussement. Qu'il vive Il n'aura plus le désir de me braver, maintenant qu'il a évité la mort. Mais, allons 1 j'exhorterai les Danaens belliqueux et j'éprouverai la force des autres Troiens.
Il parla ainsi, et il courut à travers les rangs, comman-dant à chaque guerrier Ne restez pas plus longtemps loin de l'ennemi, divins Akhaiens! Marchez, homme contre homme, et prêts au combat. Il m'est difficile, malgré ma force, de poursuivre et d'attaquer seul tant de guerriers; ni Arès, bien qu'il soit un Dieu immortel, ni Athènè, n'y sumraient. Je vous ai-derai de mes mains, de mes pieds, de toute ma vigueur, sans jamais faiblir; et je serai partout, au travers de la mêlée; et je ne pense pas qu'aucun Troien se réjouisse de rencontrer ma lance.
H parla ainsi, et, de son côté, l'illustre Hektôr animait les Troiens, leur promettant qu'il combattrait Akhilleus Troiens magnanimes, ne craignez point Akhilleus. Moi aussi, avec des paroles, je combattrais jusqu'aux Im-mortels mais, avec la lance, ce serait impossible, car ils sont les plus forts. Akhilleus ne réussira point dans tout ce qu'il dit. S'il accomplit une de ses menaces, il n'accomplira point l'autre. Je vais marcher contre lui, quand même il serait tel que le feu par ses mains. oui 1 quand même il serait tel que le feu par ses mains, quand il serait par sa vigueur tel que le fer ardent.
II parla ainsi, et aussitôt les Troiens tendirent leurs lances, et ils se serrèrent, et une grande clameur s'éleva. Mais Phoibos Apollôn s'approcha de Hektôr et lui dit Hektôr, ne sors point des rangs contre Akhilleus. Reste dans le tumulte de la mêlée, de peur qu'il te perce de la lance ou de l'épée, de loin ou de près. Il parla ainsi, et le Priamide rentra dans la foule des guerriers, plein de crainte, dès qu'il eut entendu la voit du Dieu.
Et Akhilleus, vêtu de courage et de force, se jeta sur les Troiens en poussant des cris horribles. Et il tua d'abord le brave Iphitiôn Otryntéide, chef de nombreux guerriers, et que la nymphe Nèis avait conçu du destructeur de cita-delles Otrynteus, sous le neigeux Tmôlos, dans la fertile Hydè. Comme il se ruait en avant, le divin Akhilleus le frappa au milieu de la tête, et celle-ci se fendit en deux, et Iphitiôn tomba avec bruit, et le divin Akhilleus se glorifia ainsi:
Te voilà couché sur la terre, Otryntéide, le plus et-frayant des hommes ) Tu es mort ici, toi qui es né non loin du lac Gygaios où est ton champ paternel, sur les bords poissonneux du Hyllos et du Hermos tourbillonnant. Il parla ainst, triomphant, et le brouillard couvrit les yeux de Iphitiôn, que les chars des Akhaiens déchirèrent de leurs roues aux premiers rangs. Et, après lui, Akhilleus tua Dèmoléôn, brave fils d'Antenôr. Et il lui rompit la tempe à travers le casque d'airain, et le casque d'airain n'arrêta point le coup, et la pointe irrésistible brisa l'os en écrasant toute la cervelle. Et c'est ainsi qu'Akhilleus tua Dèmoléôn qui se ruait sur lui.
Et comme Hippodamas, sautant de son char, fuyait, Akhilleus le perça dans le dos d'un coup de lance. Et le Troien rendit l'âme en mugissant comme un taureau que des jeunes hommes entraînent à l'autel du Dieu de Hélikè, de Poseidaôn qui se réjouit du sacrifice. Et c'est ainsi qu'il mugissait et que son âme abandonna ses ossements. Puis Akhilleus poursuivit de sa lance le divin Polydôros Priamide, à qui son père ne permettait point de combattre, étant le dernier né de ses enfants et le plus aimé de tous. Et il surpassait tous les hommes à la course. Et il courait, dans une ardeur de jeunesse, fier de son agilité, parmi les premiers combattants; mais le divin Akhilleus, plus rapide que lui, le frappa dans le dos, là où les agrafes d'or atta-chaient le baudrier sur la double cuirasse. Et la pointe de la lance le traversa jusqu'au nombril, et il tomba, hurlant, sur les genoux; et une nuée noire l'enveloppa, tandis que, courbé sur la terre, il retenait ses entrailles à pleines mains.
Hektôr, voyant son frère Polydôros renversé et retenant ses entrailles avec ses mains, sentit un brouillard sur ses yeux, et il ne put se résoudre à combattre plus longtemps de loin, et il vint à Akhilleus secouant sa lance aiguë et
!L!ADE
semblable à la flamme. Et Akhilleus le vit, et bondit en avant, et dit en triomphant Voici donc l'homme qui m'a déchiré le cœur et qui a tué mon irréprochable compagnon' Ne nous évitons pas plus longtemps dans les détours de la mêlée.
I! parla ainsi, et, regardant le divin Hektôr d'un œil sombre, il dit Viens approche, afin de mourir plus vite 1 Et Hektôr au casque mouvant lui répondit sans crainte Pèléide, n'espère point m'épouvanter par des paroles comme un petit enfant. Moi aussi je pourrais parler inju-rieusement et avec orgueil. Je sais que tu es brave et que je ne te vaux pas mais nos destinées sont sur les genoux des Dieux. Bien que je sois moins fort que toi, je t'arra-cherai peut-être l'âme d'un coup de ma lance. Elle aussi, elle a une pointe perçante.
Il parla ainsi, et, secouant sa lance, il la jeta; mais Athènè, d'un souffle, l'écarta de l'illustre Akhilleus, et la repoussa vers le divin Hektôr, et la fit tomber à ses pieds. Et Akhilleus, furieux, se rua pour le tuer, en jetant des cris horribles; mais Apollôn enleva aisément le Priamide, comme le peut un Dieu; et il l'enveloppa d'une épaisse nuée. Et trois fois le divin Akhilleus aux pieds rapides, se précipitant, perça cette nuée épaisse de sa lance d'airain. Et, une quatrième fois, semblable à un Daimôn, il se rua en avant, et il cria ces paroles outrageantes Chien! de nouveau tu échappes à la mort. Elle t'a approché de près, mais Phoibos Apollon t'a sauvé, lui à qui tu fais des vœux quand tu marches à travers le reten-tissement des lances. Je te tuerai, si je te rencontre en-core, et si quelque Dieu me vient en aide. Maintenant, je poursuivrai les autres Troiens.
Ayant ainsi parlé, il perça Dryops au milieu de la gorge, et l'homme tomba à ses pieds, et il l'abandonna. Puis, il frappa de sa lance, au genou, le large et grand Démokhos Phylétoride; puis, avec sa forte épée, il lui arracha l'âme. Et, courant sur Laogonos et Dardanos, fils de Bias, il les renversa tous deux de leur char, l'un d'un coup de lance, l'autre d'un coup d'épée.
Et Trôos Alastoride, pensant qu'Akhilleus l'épargnerait, ne le tuerait point et le prendrait vivant, ayant pitié de sa jeunesse, vint embrasser ses genoux. Et l'insensé ne savait pas que le Pèléide était inexorable, et qu'il n'était ni doux, ni tendre, mais féroce. Et comme le Troien embrassait ses genoux en le suppliant, Akhilleus lui perça le foie d'un coup d'épée et le lui arracha. Un sang noir jaillit du corps de Trôos, et le brouillard de la mort enveloppa ses yeux. Et Akhilleus perça Moulios d'un coup de lance, de l'une à l'autre oreille. Et de son épée à lourde poignée il fendit par le milieu la tête de l'Agènôride Ekheklos; et l'épée fuma ruisselante de sang, et la noire mort et la Moire vio-lente couvrirent ses yeux.
Et il frappa Deukaliôn là où se réunissent les nerfs du coude. La pointe d'airain lui engourdit le bras, et il resta immobile, voyant la mort devant lui. Et Akhilleus, d'un coup d'épée, lui enleva la tête, qui tomba avec le casque. La moelle jaillit des vertèbres, et il resta étendu contre terre.
Puis, Akhilleus se jeta sur le brave Rhigmos, fils de Pei-reus, qui était venu de la fertile Thrèkè. Et il le perça de sa lance dans le ventre, et l'homme tomba de son char. Et comme Aréithoos, compagnon de Rhigmos, faisait re-tourner les chevaux, Akhilleus, le perçant dans le dos d'un coup de lance, le renversa du char; et les chevaux s'enfui-rent épouvantés.
De même qu'un vaste incendie gronde dans les gorges profondes d'une montagne aride, tandis que l'épaisse forêt brûle et que le vent secoue et roule la flamme de même Akhilleus courait, tel qu'un Daimôn, tuant tous ceux qu'il poursuivait, et la terre noire ruisselait de sang. De même que deux bœufs au large front foulent, accou-plés, l'orge blanche dans une aire arrondie, et que les tiges frêles laissent échapper les graines sous les pieds des bœuh qui mugissent de même, sous le magnanime Akhilleus, les chevaux aux sabots massifs foulaient les cadavres et les boucliers. Et tout l'essieu était inondé de sang, et toutes les parois du char ruisselaient des gouttes de sang qui jail-lissaient des roues et des sabots des chevaux. Et le Pèléide était avide de gloire, et le sang souillait ses mains inévi-tables.
t quand les Troiens furent arrivés au gué du
fleuve au beau cours, du Xanthos tourbillon--
nant qu'engendra l'immortel Zeus, le Pèléide,
partageant leurs phalanges, les rejeta dans la plaine, vers la Ville, là où les Akhaiens fuyaient, la veille, bouleversés par la fureur de l'illustre Hektôr. Et les uns se précipitaient çà et là dans leur fuite, et, pour les arrêter, Hèrè répandit devant eux une nuée épaisse; et les autres roulaient dans le fleuve profond aux tourbil-lons d'argent. Ils y tombaient avec un grand bruit, et les eaux et les rives retentissaient, tandis qu'ils nageaient çà et là, en poussant des cris, au milieu des tourbillons. De même que des sauterelles volent vers un fleuve, chas-sées par l'incendie, et que le feu infatigable éclate brusque-ment avec plus de violence, et qu'elles se jettent, épouvan-tées, dans l'eau; de même, devant Akhilleus, le cours retentissant du Xanthos aux profonds tourbillons s'emplis-sait confusément de chevaux et d'hommes.
Et le divin Akhilleus, laissant sa lance sur le bord, ap-puyée contre un tamaris, et ne gardant que son épée, sauta lui-même dans le fleuve, semblable à un Daimôn, et méditant un oeuvre terrible. Et il frappait tout autour de lui; et il excitait de l'épée les gémissements des blessés, et le sang rougissait l'eau.
De même que les poissons qui fuient un grand dauphin emplissent, épouvantés, les retraites secrètes des baies tran-quilles, tandis qu'il dévore tous ceux qu'il saisit; de même les Troiens, à travers le courant impétueux du fleuve, se cachaient sous les rochers. Et quand Akhilleus fut las de tuer, il tira du fleuve douze jeunes hommes vivants qui devaient mourir, en offrande à Patroklos Ménoitiade. Et les retirant du fleuve, tremblants comme des faons, il leur lia les mains derrière le dos avec les belles courroies qui retenaient leurs tuniques retroussées, et il les remit à ses compagnons pour être conduits aux nefs creuses. Puis, il se rua en avant pour tuer encore.
Et il aperçut un fils du Dardanide Priamos, Lykaôn, qui sortait du fleuve. Et il l'avait autrefois enlevé, dans une marche de nuit, loin du verger de son père. Et Lykaôn taillait avec l'airain tranchant les jeunes branches d'un figuier pour en faire les deux hémicycles d'un char. Et le divinAkhilleus survint brusquement pour son malheur, et, l'emmenant sur ses nefs, il le vendit à Lemnos bien bâtie, et le fils de Jèsôn l'acheta. Et Eétiôn d'Imbros, son hôte, l'ayant racheté à grand prix, l'envoya dans la divine Arisbè, d'où il revint en secret dans la demeure paternelle. Et, de-puis onze jours, il se réjouissait avec ses amis, étant revenu de Lemnos, et, le douzième, un Dieu le rejeta aux mains d'Akhilleus, qui devait l'envoyer violemment chez Aidés. Et dès que le divin Akhilleus aux pieds rapides l'tut re--
RHAPSÔDIE XII.
connu qui sortait nu du fleuve, sans casque, sans bouclier et sans lance, car il avait jeté ses armes, étant rompu de fatigue et couvert de sueur, aussitôt le Pèléide irrité se dit dans son esprit magnanime 0 Dieux! certes, voici un grand prodige. Sans doute aussi les Troiens magnanimes que j'ai tués se relèveront des ténèbres noires, puisque celui-ci, que j'avais vendu dans la sainte Lemnos, reparaît, ayant évité la mort. La profondeur de la blanche mer qui engloutit tant de vivants ne l'a point arrêté. Allons! il sentira la pointe de ma lance, et je verrai et je saurai s'il s'évadera de même, et si la terre féconde le retiendra, elle qui dompte le brave. II pensait ainsi, immobile. Et Lykaôn vint à lui, trem-blant et désirant embrasser ses genoux, car il voulait éviter la mort mauvaise et la Kèr noire. Et le divin Akhilleus leva sa longue lance pour le frapper; mais Lykaôn saisit ses genoux en se courbant, et la lance, avide de mordre la chair, par-dessus son dos s'enfonça en terre. Et, tenant d'une main la lance aiguë qu'il ne lâchait point, et de l'au-tre bras entourant les genoux d'Akhilleus, il le supplia par ces paroles ailées J'embrasse tes genoux, AkhiIIeus! honore-moi, aie pitié de moi! Je suis ton suppliant, ô race divine 1 J'ai goûté sous ton toit les dons de Dèmètèr, depuis le jour où tu m'enlevas de nos beaux vergers pour me vendre, loin de mon père et de mes amis, dans la sainte Lemnos, où )e te valus le prix de cent bœufs. Et je fus racheté pour trois fois autant. Voici le douzième jour, après tant de maux soufferts, que je suis rentré dans Ilios, et de nouveau la Moire fatale me remet dans tes mains 1 Je dois être odieux au Père Zeus, qui me livre à toi de nouveau. Sans doute elle m'a enfanté pour peu de jours ma mère Laothoè, fille du vieux Alteus qui commande aux belliqueux Léléges, et qui habite la haute Pèdasos sur les bords du fleuve Samidis.
tHABB.
Et Priamos posséda Laothoè parmi toutes ses femmes, et elle eut deux fils, et tu les auras tués tous deux. En tête des hommes de pied tu as dompté Polidôron égal à un Dieu, en le perçant de ta lance aiguë. Et voici que le mal-heur est maintenant sur moi, car je n'éviterai pas tes mains, puisqu'un Dieu m'y a jeté. Mais je te le dis, et que mes paroles soient dans ton esprit ne me tue point, puisque je ne suis pas le frère utérin de Hektôr, qui a tué ton compa-gnon doux et brave.
Et l'illustre fils de Priamos parla ainsi, suppliant; mais il entendit une voix inexorable Insensé! ne parle plus jamais du prix de ton affran-chissement. Avant le jour suprême de Patroklos, il me plaisait d'épargner les Troiens. J'en ai pris un grand nombre vivants et je les ai vendus. Maintenant, aucun des Troiens qu'un Dieu me jettera dans les mains n'évitera la mort, surtout les fils de Priamos. Ami, meurs Pourquoi gémir en vain? Patroklos est bien mort, qui valait beau-coup mieux que toi. Regarde! Je suis beau et grand, je suis né d'un noble père; une Déesse m'a enfanté; et cependant la mort et la Moire violente me saisiront, le matin, le soir ou à midi, et quelqu'un m'arrachera l'âme, soit d'un coup de lance, soit d'une flèche.
Il parla ainsi, et les genoux et le coeur manquèrent au Priamide. Et, lâchant la lance, il s'assit, les mains éten-dues. Et Akhilleus, tirant son épée aiguë, le frappa au cou, près de la clavicule, et l'airain entra tout entier. Lvkaôn tomba sur la face; un sang noir jaillit et ruissela par terre. Et Akhilleus, le saisissant par les pieds, le jeta dans le fleuve, et il l'insulta en paroles rapides Val reste avec les poissons, qui boiront tranquillement le sang de ta blessure. Ta mère ne te déposera point sur le lit funèbre, mais le Skamandros tourbillonnant t'empor-tera dans la vaste mer, et quelque poisson, sautant sur l'eau, dévorera la chair blanche de Lykaôn dans la noire horreur de l'abîme. Périssez tous, jusqu'à ce que nous ren-versions la sainte Ilios Fuyez, et moi je vous tuerai en vous poursuivant. II ne vous sauvera point, le fleuve au beau cours, aux tourbillons d'argent, à qui vous sacrifiez tant de taureaux et tant de chevaux vivants que vous jetez dans ses tourbillons; mais vous périrez tous d'une mort violente, jusqu'à ce que vous ayez expié le meurtre de Pa-troklos et le carnage des Akhaiens que vous avez tués, moi absent, auprès des nefs rapides.
Il parla ainsi, et le fleuve irrité délibérait dans son esprit comment il réprimerait la fureur du divin Akhilleus et repousserait cette calamité loin des Troiens. Et le fils de Pèleus, avec sa longue lance, sauta sur As-téropaios, fils de Pèlégôn, afin de le tuer. Et le large Axios engendra Pèlégôn, et il avait été conçu par l'aînée des filles d'Akessamènos, Périboia, qui s'était unie à ce fleuve aux profonds tourbillons. Et Akhilleus courait sur Astéropaios qui, hors du fleuve, l'attendait, deux lances aux mains; car le Xanthos, irrité à cause des jeunes hommes qu'Akhilleus avait égorgés dans ses eaux, avait inspiré la force et le cou-rage au Pèlégonide. Et quand ils se furent rencontrés, le divin Pëléide aux pieds rapides lui parla ainsi Qui es-tu parmi les hommes, toi qui oses m'attendre? Ce sont les fils des malheureux qui s'opposent à mon courage.
Et l'illustre fils de Pèlégôn lui répondit Magnanime Pèléide, pourquoi demander quelle est ma race? Je viens de la Paioniè fertile et lointaine, et je commande les Paiones aux longues lances. II y a onze jours que je suis arrivé dans Ilios. Je descends du large fleuve Axios qui répand ses eaux limpides sur la terre, et qui engendra l'illustre Pèlégôn; et on dit que Pèlégôn est mon père. Maintenant, divin Akhilleus, combattons 1
Il parla ainsi, menaçant. Et le divin Akhilleus leva la lance Pèliade, et le héros Astéropaios, de ses deux mains à la fois, jeta ses deux lances; et l'une, frappant le bou-clier, ne put le rompre, arrêtée par la lame d'or, présent d'un Dieu; et l'autre effleura le coude du bras droit. Le sang noir jaillit, et l'arme, avide de mordre la chair, s'en-fonça en terre. Alors Akhilleus lança sa pique rapide contre Astéropaios, voulant le tuer; mais il le manqua, et la pique de frêne, en frémissant, s'enfonça presque en entier dans le tertre du bord. Et le Pèléide, tirant son épée ai-guë, se jeta sur Astéropaios qui s'efforçait d'arracher du rivage la lance d'Akhilleus. Et, trois fois, il l'ébranla pour l'arracher, et comme il allait, une quatrième fois, tenter de rompre la lance de frêne de l'Aiakide, celui-ci lui arracha l'âme, l'ayant frappé dans le ventre, au nombril. Et toutes les entrailles s'échappèrent de la plaie, et la nuit couvrit ses yeux. Et Akilleus, se jetant sur lui, le dépouilla de ses armes, et dit, triomphant Reste là, couché. Il n'était pas aisé pour toi de com-battre les enfants du tout-puissant Kroniôn, bien que tu sois né d'un fleuve au large cours, et moi je me glorifie d'être de la race du grand Zeus. Pèleus Aiakide qui com-mande aux nombreux Myrmidones m'a engendré, et Zeus a engendré Aiakos. Autant Zeus est supérieur aux fleuves qui se jettent impétueusement dans la mer, autant la race de Zeus est supérieure à celle des fleuves. Voici un grand fleuve auprès de toi; qu'il te sauve, s'il peut. Mais il n'est point permis de lutter contre Zeus Kroniôn. Le roi Akhé-loios lui-même ne se compare point à Zeus, ni la grande violence du profond Okéanos d'où sont issus toute la mer, tous les fleuves, toutes les fontaines et toutes les sources. Mais lui-même redoute la foudre du grand Zeus, l'hor-rible tonnerre qui prolonge son retentissement dans l'Ou-ranos.
RHAPSÔDtEXXt.
H parla ainsi, et arrachant du rivage sa lance d'airain, il le laissa mort sur le sable, et baigné par l'eau noire. Et les anguilles et les poissons l'environnaient, mangeant la graisse de ses reins. Et Akhilleus se jeta sur les cavaliers Paiones qui s'enfuirent le long du fleuve tourbillonnant, quand ils virent leur brave chef, dans le rude combat, tué d'un coup d'épée par les mains d'Akhilleus.
Et il tua Thersilokos, et Mydôn, et Astypylos, et Mnè-sos, et Thrasios, et Ainios, et Orphélestès. Et le rapideAkhil-leus eût tué beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux profonds tourbillons, irrité, et semblable à un homme, ne lui eût dit du fond d'un tourbillon 0 Akhilleus, certes, tu es très-brave; mais tu égorges affreusement les hommes, et les Dieux eux-mêmes te vien-nent en aide. Si le fils de Kronos te livre tous les Troiens pour que tu les détruises, du moins, les chassant hors de mon lit, tue-les dans la plaine. Mes belles eaux sont pleines de cadavres, et je ne puis mener à la mer mon cours divin entravé par les morts, et tu ne cesses de tuer. Arrête, car l'horreur me saisit, ô prince des peuples!
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit Je ferai ce que tu veux, divin Skamandros; mais je ne cesserai point d'égorger les Troiens insolents avant de les avoir enfermés dans leur Ville, et d'avoir trouvé Hektôr face à face, afin qu'il me tue, ou que je le tue.
!1 parla ainsi et se jeta comme un Daimôn sur les Troiens. Et le fleuve aux profonds tourbillons dit à Apollôn Hélas 1 fils de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu n'obéis pas au Kroniôn qui t'avait commandé de venir en aide aux Troiens, et de les protéger jusqu'au moment où le crépuscule du soir couvrira de son ombre la terre féconde. Il parla ainsi; mais Akhilleus sauta du rivage au milieu de l'eau, et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et, furieux, il roula ses eaux bouleversées, soulevant tous les cadavres dont il était plein, et qu'avait faits Akhilleus, et les reje-tant sur ses bords en mugissant comme un taureau. Mais Il sauvait ceux qui vivaient encore, en les cachant parmi ses belles eaux, dans ses tourbillons profonds.
Et l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'AkhiI-leus en heurtant son bouclier avec fureur, et il chancelait sur ses pieds. Et, alors, il saisit des deux mains un grand orme qui, tombant déraciné, en déchirant toute la berge, amassa ses branches épaisses en travers du courant, et, cou-ché tout entier, fit un pont sur le fleuve. EtAkhilleus, sautant de là hors du gouffre, s'élança, épouvanté, dans la plaine. Mais le grand fleuve ne s'arrêta point, et il assombrit la cime de ses flots, afin d'éloigner le divin Akhilleus du com-bat, et de reculer la chute d'Ilios.
Et le Pèléide fuyait par bonds d'un jet de lance, avec l'impétuosité de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus fort et le plus rapide des oiseaux. C'est ainsi qu'il fuyait. Et l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine; et il se dérobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours à grand bruit.
Quand un fontainier a mené, d'une source profonde, un cours d'eau à travers les plantations et les jardins, et qu'il a écarte avec sa houe tous les obstacles à l'écoulement, les cailloux roulent avec le flot qui murmure, et court sur la pente, et devance le fontainier lui-même. C'est ainsi que le fleuve pressait toujours Akhilleus, malgré sa rapidité, car les dieux sont plus puissants que les hommes. Et toutes les fois que le divin et rapide Akhilleus tentait de s'arrêter, afin de voir si tous les Immortels qui habitent le large Ou-ranos voulaient l'épouvanter, autant de fois l'eau du fleuve divin se déroulait par-dessus ses épaules. Et, triste dans son cœur, il bondissait vers les hauteurs; mais le Xanthos furieux heurtait obliquement ses genoux et dérobait le fond sous ses pieds. Et le Pèléide hurla vers le large Ouranos r Père Zeus! aucun des Dieux ne veut-il me délivrer de ce fleuve, moi, misérable! Je subirai ensuite ma destinée. Certes, nul d'entre les Ouraniens n'est plus coupable que ma mère bien-aimée qui m'a menti, disant que je devais périr par les flèches rapides d'Apollôn sous les murs des Troiens cuirassés. Plût aux Dieux que Hektôr, le plus brave des hommes nourris ici, m'eût tué! Un brave au moins eût tué un brave. Et, maintenant, voici que ma desti-née est de subir une mort honteuse, étouffé dans ce grand fleuve, comme un petit porcher qu'un torrent a noyé, tan-dis qu'il le traversait par un mauvais temps 1 Il parla ainsi, et aussitôt Poseidaôn et Athènè s'appro-chèrent de lui sous des formes humaines; et, prenant sa main entre leurs mains, ils le rassurèrent. Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui dit Pèléide, rassure-toi, et cesse de craindre. Nous te venons en aide, Athènè et moi, et Zeus nous approuve. Ta destinée n'est point de mourir dans ce fleuve, et tu le verras bientôt s'apaiser. Mais nous te conseillerons sagement, si tu nous obéis. Ne cesse point d'agir de tes mains dans la rude mêlée, que tu n'aies renfermé les Troiens dans les illustres murailles d'Ilios, ceux du moins qui t'auront échappé. Puis, ayant arraché l'âme de Hektôr, retourne vers les nefs. Nous te réservons une grande gloire. Ayant ainsi parlé, ils rejoignirent les Immortels. Et Akhilleus, excité par les paroles des-Dieux, s'élança dans la plaine où l'eau débordait de tous côtés, soulevant les belles armes des guerriers morts, et les cadavres aussi. Et ses genoux le soutinrent contre le courant impétueux, et le large fleuve ne put le retenir, car Athènè lui avait donné une grande vigueur. Mais le Skamandros n'apaisa point sa fureur, et il s'irrita plus encore contre le Pèléide, et, soulevant toute son onde, il appela le Simoïs à grands cris; Cher frère, brisons tous deux la vigueur de cet homme qui renversera bientôt la grande Ville du roi Priamos, car les Troiens ne combattent plus. Viens très-promptement à mon aide. Emplis-toi de toute l'eau des sources, enfle tous les torrents, et hausse une grande houle pleine de bruit, de troncs d'arbres et de rochers, afin que nous arrêtions cet homme féroce qui triomphe, et ose tout ce qu'osent les Dieux. Je jure ceci à quoi lui serviront sa force, sa beauté et ses belles armes, quand tout cela sera couché au fond de mon lit, sous la boue ? Et, lui-même, je l'envelopperai de sables et de limons, et les Akhaiens ne pourront re-cueillir ses os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue sera son sépulcre, et quand les Akhaiens voudront l'ense-vehr, il n'aura plus besoin de tombeau 1 Il parla ainsi, et sur Akhilleus il se rua tout bouillon-nant d<; fureur, plein de bruit, d'écume, de sang et de ca-- ~tvres. Et l'onde pourprée du fleuve tombé de Zeus se dressa, saisissant le Pèléide. Et, alors, Hèrè poussa un cri, craignant que le grand fleuve tourbillonnant engloutît Akhilleus, et elle dit aussitôt à son fils bien-aimé Hè-phaistos Va, Hèphaistos, mon fils! combats le Xanthos tour-billonnant que nous t'avons donné pour adversaire. Va! allume promptement tes flammes innombrables. Moi, j'ex-citerai, du sein de la mer, la violence de Zéphyros et du tempétueux Notos, afin que l'incendie dévore les têtes et les armes des Troiens. Et toi, brûle tous les arbres sur les rives du Xanthos, embrase-le lui-même, et n'écoute ni ses flatteries, ni ses menaces; mais déploie toute ta violence, jusqu'à ce que je t'avertisse; et, alors, éteins l'incendie infatigable.
Elle parla ainsi, et Hèphaistos alluma le vaste feu qui,' d'abord, consuma dans la plaine les nombreux cadavres qu'avait taits Akhilleus. Et toute la plaine fut desséchée, et
RHAPSODIE XXt.
l'eau divine fut réprimée. De même que Boréas, aux jours d'automne, sèche les jardins récemment arrosés et réjouit le jardinier, de même le feu dessécha la plaine et brûla les cadavres. Puis. Hèphaistos tourna contrele fleuve sa flamme resplendissante; et les ormes brûlaient, et les saules, et les tamaris; et le lôtos brûlait, et le glaieul, et le cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux belles eaux. Et les anguilles et les poissons nageaient çà et là, ou plongeaient dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du sage Hè-phaistos. Et la force même du fleuve fut consumée, et il cria ainsi Hèphaistos! aucun des Dieux ne peut lutter contre toi. Je ne combattrai point tes feux brûlants. Cesse donc. Le divin Akhilleus peut chasser tous les Troiens de leur Ville. Pourquoi les secourir et que me fait leur querelle? Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillon-naient. De même qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe de même le beau cours du Xanthos brûlait, et l'eau bouillonnait, ne pouvant plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage Hèphaistos la dévorait. Alors, le Xanthos implora Hèrè en paroles rapides Hère! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi? Je ne suis point, certes, aussi coupable que les autres Dieux qui secourent les Troiens. Je m'arrêterai moi-même, si tu ordonnes à ton fils de cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour des Troiens, quand même Troiè périrait par le feu, quand même les fils belliqueux des Akhaiens la consumeraient tout entière 1 Et la Déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant entendu, dit aussitôt à son fils bien-aimé Hèphaistos Hèphaistos, arrête, mon illustre fils 1 Il ne convient pas qu'un Dieu soit tourmenté à cause d'un homme. Elle parla ainsi, et Hèphaistos éteignit le vaste incendie et l'eau reprit son beau cours; et la force du Xanthos étant domptée, ils cessèrent le combat; et, bien qu'irritée, Hèrè les apaisa tous deux.
Mais, alors, une querelle terrible s'éleva parmi les autres Dieux, et leur esprit leur inspira des pensées ennemies. Et ils coururent les uns sur les autres et la terre large rendit un son immense; et, au-dessus, le grand Ouranos retentit. Et Zeus, assis sur l'Olympos, se mit à rire et la joie emplit son cœur quand il vit la dissension des Dieux. Et ils ne retardèrent point le combat. Arès, qui rompt les boucliers, attaqua, le premier, Athènè. Et il lui dit cette parole outrageante, en brandissant sa lance d'airain Mouche à chien) pourquoi pousses-tu les Dieux au combat? Tu as une audace insatiable et un esprit toujours violent. Ne te souvient-il plus que tu as excité le Tydéide Diomèdès contre moi, et que tu as conduit sa lance et déchiré mon beau corps ? Je pense que tu vas expier tous les maux que tu m'as causés.
H parla ainsi, et il frappa l'horrible Aigide à franges d'or qui ne craint même point la foudre de Zeus. C'est là que le sanglant Arès frappa de sa longue lance la Déesse. Et celle-ci, reculant, saisit, de sa main puissante, un rocher noir, âpre, immense, qui gisait dans la plaine, et dont les anciens hommes avaient fait la borne d'un champ. Elle en frappa le terrible Arès à la gorge et rompit ses forces. Et il tomba, couvrant de son corps sept arpents; et ses che-veux furent souillés de poussière, et ses armes retentirent sur lui. Et Pallas Athènè rit et l'insulta orgueilleusement en paroles ailées Insensé, qui luttes contre moi, ne sais-tu pas que je me glorifie d'être beaucoup plus puissante que toi? C'est ainsi que les Erinnyes vengent ta mère qui te punit, dans sa colère, d'avoir abandonné les Akhaiens pour secourir les Troiens insolents.
RHAPSODIE XXt.
3g3 Ayant ainsi parlé, elle détourna ses yeux splendides. Et voici qu'Aphroditè, la fille de Zeus, conduisait par la main, hors de la mêlée, Arès respirant à peine et recueillant ses esprits. Et la Déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant vue, dit à Athènè ces paroles ailées Athènè, fille de Zeus tempétueux, vois-tu cette mou-che à chien qui emmène, hors de la mêlée, Arès, le fléau des vivants? Poursuis-la.
Elle parla ainsi, et Athènè, pleine de joie, se jeta sur Aphroditè, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine, elle fit fléchir ses genoux et son cœur.
Arès et Aphroditè restèrent ainsi, étendus tous deux sur la terre féconde; et Athènè les insulta par ces paroles ai-lées Que ne sont-ils ainsi, tous les alliés des Troiens qui combattent les Akhaiens cuirassés Que n'ont-ils tous l'au-dace d'Aphroditè qui, bravant ma force, a secouru Arès! 1 Bientôt nous cesserions de combattre, après avoir saccagé la haute citadelle d'Ilios Elle parla ainsi, et la Déesse Hèrè aux bras blancs rit. Et le Puissant qui ébranle la terre dit à Apollôn Phoibos, pourquoi restons-nous éloignés l'un de l'autre? Il ne convient point, quand les autres Dieux sont aux mains, que nous retournions, sans combat, dans l'Ouranos, dans la demeure d'airain de Zeus. Commence, car tu es le plus jeune, et il serait honteux à moi de t'atta-quer, puisque je suis l'aîné et que je sais plus de choses. Insensé! as-tu donc un cœur tellement oublieux, et ne te souvient-il plus des maux que nous avons subis à Ilios, quand, seuls d'entre les Dieux, exilés par Zeus, il fallut servir l'insolent Laomédôn pendant une année? Une récompense nous fut promise, et il nous commandait. Et j'entourai d'une haute et belle muraille la ville des Troiens, afin qu'elle fût inexpugnable; et toi, Phoibos, tu menais paître, sur les nombreuses cimes de l'Ida couvert de forêts, les boeufs aux pieds tors et aux cornes recourbées. Mais quand les Heures charmantes amenèrent le jour de la récom-pense, le parjure Laomédôn nous la refusa, nous chassant avec outrage. Même, il te menaça de te lier les mains et les pieds, et de te vendre dans les Iles lointaines. Et il jura aussi de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous par-tîmes, irrités dans l'âme, à cause de la récompense pro-mise qu'il nous refusait. Est-ce de cela que tu es recon-naissant à son peuple? Et ne devrais-tu pas te joindre à nous pour exterminer ces Troiens parjures, eux, leurs en-fants et leurs femmes?
Et le royal Archer Apollôn lui répondit Poseidaôn qui ébranles la terre, tu me nommerais insensé, si je combattais contre toi pour les hommes misé-rables qui verdissent un jour semblables aux feuilles, et qui mangent les fruits de la terre, et qui se flétrissent et meu-rent bientôt. Ne combattons point, et laissons-les lutter entre eux.
Il parla ainsi et s'éloigna, ne voulant point, par respect, combattre le frère de son père. Et la vénérable Artémis, sa sœur, chasseresse de bêtes fauves, lui adressa ces paroles injurieuses Tu fuis, ô Archer! et tu laisses la victoire à Posei-daôn ? Lâche, pourquoi portes-tu un arc inutile? Je ne t'entendrai plus désormais, dans les demeures paternelles, te vanter comme auparavant, au milieu des Dieux Immor-tels, de combattre Poseidaôn à forces égales 1 Elle parla ainsi, et l'Archer Apollôn ne lui répondit pas; mais la vénérable épouse de Zeus, pleine de colère, insulta de ces paroles injurieuses Artémis qui se réjouit de ses flèches Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tête? Il te sera difficile de me résister, bien que tu lances des flè--
RHAPSÔDiEXXt.
3g5 ches et que tu sois comme une lionne pour les femmes que Zeus te permet de tuer à ton gré Il est plus aisé de percer, sur les montagnes, les bêtes fauves et les biches sauvages que de lutter contre plus puissant que soi. Mais si tu veux tenter le combat, viens et tu sauras combien ma force est supérieure à la tienne, bien que tu oses me tenir tête 1 Elle parla ainsi, et saisissant d'une main les deux mains d'Artémis, de l'autre elle lui arracha le carquois des épau-les, et elle l'en souffleta en riant. Et comme Artémis s'agi-tait çà et là, les flèches rapides se répandirent de tous côtés. Et Artémis s'envola, pleurante, comme une colombe qui, loin d'un épervier, se réfugie sous une roche creuse, car sa destinée n'est point de périr. Ainsi, pleurante, elle s'enfuit, abandonnant son arc.
Alors, le Messager, tueur d'Argos, dit à Lètô Lètô, je ne combattrai point contre toi. Il est dange-reux d'en venir aux mains avec les épouses de Zeus qui amasse les nuées. Hâte-toi, et va te vanter parmi les Dieux Immortels de m'avoir dompté par ta force.
II parla ainsi; et Lètô, ramassant l'arc et les flèches éparses dans la poussière, et les emportant, suivit sa fille Et celle-ci parvint à l'Olympos, à la demeure d'airain de Zeus. Et, pleurante, elle s'assit sur les genoux de son père, et son péplos ambroisien frémissait. Et le Père Kronide lui demanda, en souriant doucement Chère fille, qui d'entre les Dieux t'a maltraitée ainsi témérairement, comme si tu avais commis une faute devant tous?
Et Artémis à la belle couronne lui répondit
Père, c'est ton épouse, Hèrè aux bras blancs, qui m'a frappée, elle qui répand sans cesse la dissension parmi les Immortels.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Phoibos Apollôn des-cendit dans la sainte Ilios, car il craignait que les Danaens ne renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal. Et les autres Dieux éternels retournèrent dans l'Olympos, les uns irrités et les autres triomphants; et ils s'assirent auprès du Père qui amasse les nuées.
Mais Akhilleus bouleversait les Troiens et leurs chevaux aux sabots massifs. De même que la fumée monte, d'une ville qui brûle, jusque dans le large Ouranos; car la colère des Dieux est sur elle et accable de maux tous ses habi-tants de même Akhilleus accablait les Troiens. Et le vieux Priamos, debout sur une haute tour, reconnut le féroce Akhilleus bouleversant et chassant devant lui les phalanges Troiennes qui ne lui résistaient plus. Et il descendit de la tour en se lamentant, et il dit aux gardes illustres des portes Tenez les portes ouvertes, tant que les peuples mis en fuite accourront vers la Ville. Certes, voici qu'Akhilleus les a bouleversés et qu'il approche; mais dès que les pha-langes respireront derrière les murailles, refermez les bat-tants massifs, car je crains que cet homme désastreux se rue dans nos murs.
H parla ainsi, et ils ouvrirent les portes en retirant les barrières, et ils offrirent le salut aux phalanges. Et Apollôn s'élança au-devant des Troiens pour les secourir. Et ceux-ci, vers les hautes murailles et la Ville, dévorés de soif et couverts de poussière, fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les poursuivait de sa lance, le cœur toujours plein de rage et du désir de la gloire.
Alors, sans doute, les fils des Akhaiens eussent pris Troiè aux portes élevées, si Phoibos Apollôn n'eût excité le divin Agènôr, brave et irréprochable fils d'Antènôr. Et il lui versa l'audace dans le coeur, et pour le sauver des lour-des mains de la mort, il se tint auprès, appuyé contre un hêtre et enveloppé d'un épais brouillard.
Mais dès qu'Agènôr eut reconnu le destructeur de cita-dettes Akhilleus, il s'arrêta, roulant mille pensées dans son esprit, et il se dit dans son brave cœur, en gémissant Hélas! 1 fuirai-je devant le brave Akhilleus, comme tous ceux-ci dans leur épouvante? II me saisira et me tuera comme un lâche que je serai. Mais si, les laissant se disperser devant le Pèléide Akhilleus, je fuyais à travers la plaine d'Ilios jusqu'aux cimes de l'Ida, je m'y cacherais au milieu des taillis épais; et, le soir, après avoir lavé mes sueurs au fleuve, je reviendrais à Ilios. Mais pourquoi mon esprit délibère-t-il ainsi? il me verra quand je fuirai à tra-vers la plaine, et, me poursuivant de ses pieds rapides, il me saisira. Et alors je n'éviterai plus la mort et les Kères, car il est bien plus fort que tous les autres hommes. Pour-quoi n'irai-je pas à sa rencontre devant la Ville? Sans doute son corps est vulnérable à l'airain aigu, quoique le Kronide Zeus lui donne la victoire.
Ayant ainsi parlé, et son brave cœur l'excitant à com-battre, il attendit Akhilleus. De même qu'une panthère qui, du tond d'une épaisse forêt, bondit au-devant du chasseur, et que les aboiements des chiens ne troublent ni n'épouvan-tent et qui, blessée d'un trait ou de l'épée, ou même percée de la lance, ne recule point avant qu'elle ait déchiré son ennemi ou qu'il l'ait tuée; de même le fils de l'illustre An-tènôr, le divin Agènôr, ne voulait point reculer avant de combattre Akhilleus. Et, tendant son bouclier devant lui, et brandissant sa lance, il s'écria Certes, tu as espéré trop tôt, illustre Akhilleus, que tu renverserais aujourd'hui la ville des braves Troiens. In-sensé) tu subiras encore bien des maux pour cela. Nous sommes, dans Ilios, un grand nombre d'hommes coura-geux qui saurons défendre nos parents bien-aimés, nos femmes et nos enfants; et c'est ici que tu subiras ta des-tinée, bien que tu sois un guerrier terrible et plein d'au-dace. Il parla ainsi, et lança sa pique aiguë d'une main vigou-reuse. Et il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous au genou. Et l'airain résonna contre l'étain récemment forgé de la knèmide qui repoussa le coup, car elle était le pré-sent d'un Dieu. Et le Pèléide se jeta sur le divin Agènôr. Mais Apollôn lui refusa la victoire, car il lui enleva l'An-ténoride en le couvrant d'un brouillard épais, et il le retira sain et sauf du combat. Puis il détourna par une ruse le Pèléide des Troiens, en se tenant devant lui, sous la forme d'Agènôr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre à travers la plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant, et le devançant à peine pour l'égarer. Et, pendant ce temps, les Troiens épouvantés rentraient en foule dans Ilios qui s'en emplissait. Et ils ne s'arrêtaient point hors de la Vilie et des murs, pour savoir qui avait péri ou qui fuyait; mais ils s'engloutissaient ardemment dans Ilios, tous ceux que leurs pieds et leurs genoux avaient sauvés.
RHAPSODIE XXII
insi les Troiens, chassés comme des faons,
rentraient dans la Ville. Et ils séchaient leur
sueur, et ils buvaient, apaisant leur soif. Et les
Akhaiens approchaient des murs, en lignes serrées et le bouclier aux épaules. Mais la Moire fatale fit que Hektôr resta devant Ilios et les portes Skaies. Et Phoibos Apollôn dit au Pëléide Pèléide aux pieds rapides, toi qui n'es qu'un mortel, pourquoi poursuis-tu un Dieu immortel ? Ne vois-tu pas que je suis un Dieu? Mais ta fureur n'a point de fin. Ne songes-tu donc plus aux Troiens que tu poursuivais, et qui se sont enfermés dans leur Ville, tandis que tu t'écartais de ce côté? Cependant tu ne me tueras point, car je ne suis pas mortel.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, plein de colère 0 Apollôn, le plus funeste de tous les Dieux, tu m'as aveuglé en m'écartant des murailles ) Sans doute, de nom-breux Troiens auraient encore mordu la terre avant de rentrer dans Ilios, et tu m'as enlevé une grande gloire. Tu les as sauvés aisément, ne redoutant point ma vengeance. Mais, certes, je me vengerais de toi, si je le pouvais 1
Ayant ainsi parlé, il s'élança vers la Ville, en méditant de grandes actions, tel qu'un cheval victorieux qui emporte aisément un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus agitait rapidement ses pieds et ses genoux. Et le vieux Priamos l'aperçut le premier, se ruant à travers la plaine, et res-plendissant comme l'étoile caniculaire dont les rayons éclatent parmi les astres innombrables de la nuit, et qu'on nomme le Chien d'Oriôn. Et c'est la plus éclatante des étoiles, mais c'est aussi un signe funeste qui présage une fièvre ardente aux misérables hommes mortels. Et l'airain resplendissait ainsi autour de la poitrine d'AkhiIleus qui accourait.
Et le vieillard se lamentait en se frappant la tête, et il levait ses mains, et il pleurait, poussant des cris et sup-pliant son fils bien-aimé. Et celui-ci était debout devant les portes, plein du désir de combattre Akhilleus. Et le vieillard, les mains étendues, lui dit d'une voix lamen-table Hektôr, mon fils bien-aimé, n attends point cet homme, étant seul et loin des tiens, de peur que, tué par le Pèléiôn, tu ne subisses ta destinée, car il est bien plus fort que toi. Ah le misérable, que n'est-il aussi cher aux Dieux qu'à moi 1 Bientôt les chiens et les oiseaux le dévo-reraient étendu contre terre, et ma douleur affreuse serait apaisée. De combien de braves enfants ne m'a-t-i) point privé, en les tuant, ou en les vendant aux îles lointaines 1 Et je ne vois point, au milieu des Troiens rentrés dans Ilios, mes deux fils Lykaôn et Polydôron, qu'a enfantés Laothoè, la plus noble des femmes. S'ils sont vivants sous les tentes,
)0 certes, nous les rachèterons avec de l'or et de l'airain, car j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Altès en a beaucoup donné à sa fille; mais s'ils sont morts, leur mère et moi qui les avons engendrés, nous les pleurerons jusque dans les demeures d'Aides! Mais la douleur de nos peuples sera bien moindre si tu n'es pas dompté par Akhilleus. Mon fils, rentre à la hâte dans nos murs, pour le salut des Troiens et des Troiennes. Ne donne pas une telle gloire au Pèléide, et ne te prive pas de la douce vie. Aie pitié de moi, malheureux, qui vis encore, et à qui le Père Zeus réserve une affreuse destinée aux limites de la vieillesse, ayant vu tous les maux m'accabler mes fils tués, mes filles enle-vées, mes foyers renversés, mes petits enfants écrasés contre terre et les femmes de mes fils entraînées par les mains inexorables des Akhaiens 1 Et moi-même, le der-nier, les chiens mangeurs de chair crue me déchireront sous mes portiques, après que j'aurai été frappé de l'airain, ou qu'une lance m'aura arraché l'âme. Et ces chiens, gar-diens de mon seuil et nourris de ma table dans mes de-meures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront sous mes portiques 1 On peut regarder un jeune homme bercé de l'airain aigu et couché mort dans la mêlée, car il est toujours beau, bien qu'il soit nu; mais une barbe blan-che et les choses de la pudeur déchirées par les chiens, c'est la plus misérable des destinées pour les misérables mortels Le vieillard parla ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs; mais il ne fléchissait point l'âme de Hektôr. Et voici que sa mère gémissait et pleurait, et que, découvrant son sein et soulevant d'une main sa mamelle, elle dit ces paroles lamentables Hektôr, mon fils, respecte ce sein et prends pitié de moi Si jamais je t'ai donné cette mamelle qui apaisait tes vagissements d'enfant, souviens-t'en, mon cher fils! Fuis ~02 cet homme, rentre dans nos murs, ne t'arrête point pour le combattre. Car s'il te tuait, ni moi qui t'ai enfanté, ni ta femme richement dotée, nous ne te pleurerons sur ton lit funèbre; mais, loin de nous, auprès des nefs des Argiens, les chiens rapides te mangeront)
Et ils gémissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aimé mais ils ne fléchissaient point l'âme de Hektôr, qui attendait le grand Akhilleus. De même qu'un dragon montagnard nourri d'herbes vénéneuses, et plein de rage, se tord devant son repaire avec des yeux horribles, en attendant un homme qui approche; de même Hektôr, plein d'un ferme courage, ne reculait point. Et, le bouclier appuyé contre le relief de la tour, il se disait dans son grand cœur Malheur à moi si je rentre dans les murailles t Poly-damas m'accablera de reproches, lui qui me conseillait de ramener les Troiens dans la Ville, cette nuit fatale où le divin Akhilleus s'est levé. Je ne l'ai point écouté, et, certes, son conseil était le meilleur. Et voici que j'ai perdu mon peuple par ma folie. Je crains maintenant les Troiens et les Troiennes aux longs péplos. Le plus lâche pourra dire Hektôr, trop confiant dans ses forces, a perdu son peuple 1 Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne rentrer qu'après avoir tué Akhilleus, ou bien mourir glorieusement pour Ilios. Si, déposant mon bouclier bombé et mon casque solide, et appuyant ma lance au mur, j'allais au-devant du brave Akhilleus? Si je lui promettais de rendre aux Atréides Hélénè et toutes les richesses qu'Alexandros a portées à Troiè sur ses nefs creuses? Car c'est là l'origine de nos querelles. Si j'offrais aux Akhaiens de partage! tout ce que la Ville renferme, ayant fait jurer par serment aux Troiens de ne rien cacher et de partager tous les trésors que contient la riche Ilios? Mais à quoi songe mon esprit ? Je ne supplierai point Akhilleus, car il n'aurait ni respect ni pitié pour moi, et, désarmé que je serais, il me
RHAPSODIE XXH.
tuerait comme une femme. Non Il ne s'agit point main-tenant de causer du chêne ou du rocher, comme le jeune homme et la jeune fille qui parlent entre eux mais il s'agit de combattre et de voir à qui l'Olympien donnera la victoire.
Et il songeait ainsi, attendant Akhilleus. Et le Pèléide approchait semblable à l'impétueux guerrier Arès et bran-dissant de la main droite la terrible lance Pèlienne. Et l'airain resplendissait, semblable à l'éclair, ou au feu ar-dent, ou à Hélios qui se lève. Mais dès que Hektôr l'eut vu, la terreur le saisit et il ne put l'attendre; et, laissant les portes derrière lui, il s'enfuit épouvanté. Et le Pèléide s'élança de ses pieds rapides.
De même que, sur les montagnes, un épervier, le plus rapide des oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui fuit d'un vol oblique et qu'il presse avec des cris aigus, désirant l'atteindre et la saisir; de même Akhilleus se pré-cipitait, et Hektôr, tremblant, fuyait devant lui sous les murs des Troiens, en agitant ses genoux rapides. Et ils passèrent auprès de la colline et du haut figuier, à travers le chemin et le long des murailles. Et ils parvinrent près du fleuve au beau cours, là où jaillissent les deux fontaines du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule, tiède, et une fumée s'en exhale comme d'un grand feu; et l'autre filtre, pendant l'été, froide comme la grêle, ou la neige, ou le dur cristal de l'eau.
Et auprès des fontaines, il y avait deux larges et belles cuves de pierre où les femmes des Troiens et leurs filles charmantes lavaient leurs robes splendides, au temps de la paix, avant l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là qu'ils cou-raient tous deux, l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et C'était un brave qui fuyait, et un plus brave qui le pour-suivait avec ardeur. Et ils ne se disputaient point une vic-time, ni le dos d'un bœuf, prix de la course parmi les hommes; mais ils couraient pour la vie de Hektôr domp-teur de chevaux.
De même que deux chevaux rapidement élancés, dans les jeux funéraires d'un guerrier, pour atteindre la borne et t emporter un prix magnifique, soit un trépied, soit une femme; de même ils tournèrent trois fois, de leurs pieds rapides, autour de la ville de Priamos. Et tous les Dieux les regardaient. Et voici que le Père des Dieux et des hommes parla ainsi 0 malheur! Certes, le vois un homme qui m'est cher fuir autour des murailles. Mon cœur s'attriste sur Hektôr, qui a souvent brûlé pour moi de nombreuses cuisses de bœuf, sur les cimes du grand Ida ou dans la citadelle d'Ilios. Le divin Akhilleus le poursuit ardemment, de ses pieds rapides, autour de la ville de Priamos. Allons, déli-bérez, ô Dieux immortels. L'arracherons-nous à la mort, ou dompterons-nous son courage parles mains du Pèléide Akhilleus?
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit 0 Père foudroyant qui amasses les nuées, qu'as-tu dit? Tu veux arracher à la mort lugubre cet homme mortel que la destinée a marqué pour mourir 1 Fais-le; mais ja-mais, nous, les Dieux, nous ne t'approuverons. Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi Rassure-toi, Tritogénéia, chère fille. Je n'ai point parlé dans une volonté arrêtée, et je veux te complaire. Va, et agis comme tu le voudras.
H parla ainsi, excitant Athènè déjà pleine d'ardeur; et elle s'élança du faîte de l'Olympos.
Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait sans relâche Hektôr, de même qu'un chien presse, sur les montagnes, le faon d'une biche. Il le poursuit à travers les taillis et les vallées des bois; et quand il se cache tremblant sous un
RHAPSODtE XXH.
40; buisson, le chien flaire sa trace et le découvre aussitôt. De même Hektôr ne pouvait se dérober au rapide Pèléiade. Autant de fois il voulait regagner les portes Dardaniennes et l'abri des tours hautes et solides d'où les Troiens pou-vaient le secourir de leurs flèches, autant de fois Akhilleus le poursuivait en le chassant vers la plaine; mais Hektôr revenait toujours vers Ilios. De même que, dans un songe, on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'at-teindre et qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait saisir son ennemi, ni celui-ci lui échapper. Mais comment Hektôr eût-il évité plus longtemps les Kères de la mort, si Apollôn, venant à son aide pour la dernière fois, n'eût versé la vigueur dans ses genoux rapides?
Et le divin Akhilleus ordonnait à ses peuples, par un signe de tête, de ne point lancer contre Hektôr de flèches mortelles, de peur que quelqu'un le tuât et remportât cette gloire avant lui. Mais, comme ils revenaient pour la qua-trième fois aux fontaines du Skamandros, le Père Zeus déploya ses balances d'or, et il y mit deux Kères de la mort violente, l'une pour Akhilleus et l'autre pour Hektôr dompteur de chevaux. Et il les éleva en les tenant par le milieu, et le jour fatal de Hektôr descendit vers les de-meures d'Aidès, et Phoibos Apollôn l'abandonna, et la déesse Athènè aux yeux clairs, s'approchant du Pèléide, lui dit ces paroles ailées J'espère enfin, illustre Akhilleus cher à Zeus, que nous allons remporter une grande gloire auprès des nefs Akhaiennes, en tuant Hektôr insatiable de combats. Il ne peut plus nous échapper, même quand l'archer Apollôn, faisant mille efforts pour le sauver, se prosternerait devant le Père Zeus tempétueux. Arrête-toi, et respire. Je vais persuader le Priamide de venir à toi et de te combattre. Athènè parla ainsi, et Akhilleus, plein de joie, s'arrêta, appuyé sur sa lance d'airain. Et Athènè, le quittant, s'ap-procha du divin Hektôr, étant semblable à Dèiphobos par le corps et par la voix. Et, debout auprès de lui, elle lui dit ces paroles ailées 0 mon frère, voici que le rapide Akhilleus te presse en te poursuivant autour de la ville de Priamos. Tenons ferme et faisons tête tous deux à l'ennemi.
Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit Dèiphobos, certes, tu étais déjà le plus cher de mes frères, de tous ceux que Hékabè et Priamos ont engendrés; mais je dois t'honorer bien plus dans mon cœur, aujour-d'hui que, pour me secourir, tu es sorti de nos murailles, où tous les autres restent enfermés.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit 0 mon frère, notre père et notre mère vénérable m'ont supplié à genoux, et tous mes compagnons aussi, de rester dans les murs, car tous sont épouvantés; mais mon âme était en proie à une amère douleur. Maintenant, com-battons bravement, et ne laissons point nos lances en repos, et voyons si Akhilleus, nous ayant tués, emportera nos dépouilles sanglantes vers les nefs creuses, ou s'il sera dompté par ta lance.
Athènè parla ainsi avec ruse et elle le précéda. Et dès qu'ils se furent rencontrés, le grand Hektôr au casque mou-vant parla ainsi le premier Je ne te fuirai pas plus longtemps, fils de Pèleus. Je t'ai fui trois fois autour de la grande ville de Priamos et je n'ai point osé attendre ton attaque; mais voici que mon cœur me pousse à te tenir tête. Je tuerai ou je serai tué. Mais attestons les Dieux, et qu'ils soient les fidèles témoins et les gardiens de nos pactes. Je ne t'outragerai point cruel-lement, si Zeus me donne la victoire et si je t'arrache l'âme; mais, Akhilleus, après t'avoir dépouillé de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux Akhaiens. Fais de même, et promets-le.
RHAPSODIE XXtt.
Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un œi! sombre, lui répondit Hektôr, le plus exécrable des hommes, ne me parle point de pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre les lions et les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder, se haïssent toujours; de même il m'est impossible de ne pas te haïr, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès. Rappelle tout ton cou-rage. C'est maintenant que tu vas avoir besoin de toute ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as plus de re-fuge, et voici que Pallas Athènè va te dompter par ma lance, et que tu expieras en une fois les maux de mes com-pagnons que tu as tués dans ta fureur ( Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lança; mais l'illustre Hektôr la vit et l'évita; et la pique d'airain, passant au-dessus de lui, s'enfonça en terre. Et Pallas Athènè, l'ayant arrachée, la rendit à Akhilleus, sans que le prince des peuples, Hektôr, s'en aperçût. Et le Priamide dit au brave Pèléide Tu m'as manqué, ô Akhilleus semblable aux Dieux ) 1 Zeus ne t'avait point enseigné ma destinée, comme tu le disais mais ce n'étaient que des paroles vaines et ru-sées, afin de m'effrayer et de me faire oublier ma force et mon courage. Ce ne sera point dans le dos que tu me perceras de ta lance, car je cours droit à toi. Frappe donc ma poitrine, si un Dieu te l'accorde, et tente maintenant d'éviter ma lance d'airain. Plût aux Dieux que tu la re-çusses tout entière dans le corps 1 La guerre serait plus facile aux Troiens si je te tuais, car tu es leur pire fléau. Il parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la lança; et elle frappa, sans dévier, le milieu du bouclier du Pèléide; mais le Bouclier la repoussa au loin. Et Hektôr, irrité qu'un trait inutile se fût échappé de sa main, resta
!HABB.
plein de trouble, car il n'avait que cette lance. Et il appela à grands cris Dèiphobos au bouclier brillant, et il lui de-manda une autre lance mais, Dèiphobos ayant disparu, Hektôr, dans son esprit, connut sa destinée, et il dit Malheur à moi! voici que les Dieux m'appellent à la mort. Je croyais que le héros Dèiphobos était auprès de moi; mais il est dans nos murs. C'est Athènè qui m'a trompé. La mauvaise mort est proche; la voilà, plus de refuge. Ceci plaisait dès longtemps à Zeus et au fils de Zeus, Apollôn, qui tous deux cependant m'étaient bien-veillants. Et voici que la Moire va me saisir t Mais, cer-tes, je ne mourrai ni lâchement, ni sans gloire, et j'ac-complirai une grande action qu'apprendront les hommes futurs.
Il parla ainsi, et, tirant l'épée aiguë qui pendait, grande et lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable à l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la plaine à travers les nuées obscures, afin d'enlever la faible brebis ou le lièvre timide. Ainsi se ruait Hektôr, en bran-dissant l'épée aiguë. Et Akhilleus, emplissant son cœur d'une rage féroce, se rua aussi sur le Priamide. Et il por-tait son beau bouclier devant sa poitrine, et il secouait son casque éclatant, aux quatre cônes et aux splendides cri-nières d'or mouvantes que Hèphaistos avait fixées au som-met. Comme Hespéros, la plus belle des étoiles Ouranien-nes, se lève au milieu des astres de la nuit, ainsi resplen-dissait l'éclair de la pointe d'airain que le Pèléide brandis-sait, pour la perte de Hektôr, cherchant sur son beau corps la place où il frapperait. Les belles armes d'airain que le Priamide avait arrachées au cadavre de Patroklos le cou-vraient en entier, sauf à la jointure du cou et de l'épaule, là où la fuite de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin Akhilleus enfonça sa lance, dont la jointe traversa le cou de Hektôr; mais la lourde lance d'airain ne trancha
RHAPSÔDtE XXU.
point le gosier, et il pouvait encore parler. Il tomba dans la poussière, et le divin Akhilleus se glorifia ainsi
Hektôr, tu pensais peut-être, après avoir tué Pa-troklos, n'avoir plus rien à craindre ? Tu ne songeais point à moi qui étais absent. Insensé 1 un vengeur plus fort lui restait sur les nefs creuses, et c'était moi qui ai rompu tes genoux 1 Val les chiens et les oiseaux te déchireront hon-teusement, et les Akhaiens enseveliront Patroklos!
Et Hektôr au casque mouvant lui répondit, parlant à peine Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes pa. rents, ne laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs Akhaiennes. Accepte l'or et l'airain que te donneront mon père et ma mère vénérable. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les Troiens et les Troiennes me dépo-sent avec honneur sur le bûcher.
Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un osil sombre, lui dit Chien! ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. Plût aux Dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour le mal que tu m'as fait 1 Rien ne sauvera ta tête des chiens, quand même on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et mille autres présents; quand même le Dardanide Priamos voudrait te racheter ton poids d'or t Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te pleurera cou-ché sut un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te déchire-ront tout entier 1 Et Hektôr au casque mouvant lui répondit en mourant Certes, je prévoyais, te connaissant bien, que je ne te fléchirais point, car ton cœur est de fer. Souviens-toi que les Dieux me vengeront le jour où Pâris et Phoibos Apollôn te tueront, malgré ton courage, devant les portes Skaies.
Et la mort l'ayant interrompu, son âme s'envola de son ~10 corps chez Aidès, pleurant sa destinée mauvaise, sa vi-gueur et sa jeunesse.
Et Akhilleus dit à son cadavre
Meurs Je subirai ma destinée quand Zeus et lei au-tres Dieux le voudront.
Ayant ainsi parlé, il arracha sa lance d'airain du ca-davre, et, la posant à l'écart, il dépouilla les épaules du Priamide de ses armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens accoururent; et ils admiraient la grandeur et la beauté de Hektôr; et chacun le blessait de nouveau, et ils disaient en se regardant Certes, Hektôr est maintenant plus aisé à manier que le jour où il incendiait les nefs.
Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait. Mais aussitôt que le divin Akhilleus aux pieds rapides eut dépouillé le Priamide de ses armes, debout au milieu des Akhaiens, il leur dit ces paroles ailées 0 amis, princes et chefs des Argiens, puisque les Dieux m'ont donné de tuer ce guerrier qui nous a accablés de plus de maux que tous les autres à la fois, allons assié-ger la Ville, et sachons quelle est la pensée des Troiens s'ils veulent, le Priamide étant mort, abandonner la cita-delle, ou y rester, bien qu'ils aient perdu Hektôr. Mais à quoi songe mon esprit? Il gît auprès des nefs, mort, non pleuré, non enseveli, Patroklos, que je n'oublierai jamais tant que je vivrai, et que mes genoux remueront Même quand les morts oublieraient chez Aidés, moi je me sou-viendrai de mon cher compagnon. Et maintenant, ô fils des Akhaiens, chantez les Paians et retournons aux nefs en en-traînant ce cadavre. Nous avons remporté une grande gloire, nous avons tué le divin Hektôr, à qui les Troiens adressaient des voeux, dans leur ville, comme à un Dieu. !1 parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr. Il lui perça les tendons des deux pieds, entre le talon et la
RHAPSODIE XXII
4" cheville, et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrière le char, laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illus-tres dans le char, il y monta lui-même, et il fouetta les chevaux, qui s'élancèrent avec ardeur. Et le Priamide Hektôr était ainsi traîné dans un tourbillon de poussière, et ses cheveux noirs en étaient souillés, et sa tête était en-sevelie dans la poussière, cette tête autrefois si belle que Zeus livrait maintenant à l'ennemi, pour être outragée sur la terre de la patrie.
Ainsi toute la tête de Hektôr était souillée de poussière. Et sa mère, arrachant ses cheveux et déchirant son beau voile, gémissait en voyant de loin son dis. Et son père pleurait misérablement, et les peuples aussi hurlaient et pleuraient par la Ville. On eût dit que la haute Ilios crou-lait tout entière dans le feu. Et les peuples retenaient à grand'peine le vieux Priamos désespéré qui voulait sortir des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant eux, il les suppliait, les nommant par leurs noms Mes amis, laissez-moi sortir seul de la Ville, afin que aille aux nefs des Akhaiens. Je supplierai cet homme impie qui accomplit d'horribles actions. II respectera peut-être mon âge, il aura peut-être pitié de ma vieillesse; car son père aussi est vieux, Pèleus, qui l'a engendré et nourri pour la ruine des Troiens, et surtout pour m'accabler de maux.Que de fils florissants il m'a tués! Et je gémis moins sur eux tous ensemble que sur le seul Hektôr, dont le re-gret douloureux me fera descendre aux demeures d'Aidès. Plût aux Dieux qu'il fût mort dans nos bras! Au moins, sur son cadavre, nous nous serions rassasiés de larmes et de sanglots, la mère malheureuse qui l'a enfanté et moi! 1 !I parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens pleuraient. Et, parmi les Troiennes, Hékabè commença le deuil sans fin:
Mon enfantl Pourquoi suis-je encore vivante, mal-- 4'~ heureuse, pulsque tu es mort? Toi qui, les nuits et les jours, étais ma gloire dans Ilios, et l'unique salut des Troiens et des Troiennes, qui, dans la Ville, te rece-vaient comme un Dieu! Certes, tu faisais toute leur gloire, quand tu vivais; mais voici que la Moire et la mort t'ont saisi! 1 Elle parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hektôr ne savait rien encore, aucun messager ne lui ayant annoncé que son époux était resté hors des portes. Et, dans sa haute demeure fermée, elle tissait une toile double, splendide et ornée de fleurs variées. Et elle ordonnait aux servantes à la belle chevelure de préparer, dans la demeure, et de mettre un grand trépied sur le feu, afin qu'un bain chaud fût prêt pour Hektôr à son retour du combat. L'insensée ignorait qu'Athènè aux yeux clairs avait tué Hektôr par les mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais elle en-tendit des lamentations et des hurlements sur la tour. Et ses membres tremblèrent, et la navette lui tomba des mains, et elle dit aux servantes à la belle chevelure Venez. Que deux d'entre vous me suivent, afin que je voie ce qui nous arrive, car j'ai entendu la voix de la véné-rable mère de Hektôr. Mon cœur bondit dans ma poitrine, et mes genoux défaillent. Peut-être quelque malheur me-nace-t-il les fils de Priamos. Plaise aux Dieux que mes paroles soient vaines! mais je crains que le divin Akhilleus, ayant écarté le brave Hektôr de la Ville, le poursuive dans la plaine et dompte son courage. Car mon époux ne reste point dans la foule des guerriers, et il combat en tête de tous, ne le cédant à aucun.
Elle parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable à une bakkhante et le cœur palpitant, et les servantes la sui-vaient. Arrivée sur la tour, au milieu de la foule des hommes, elle s'arrêta, regardant du haut des murailles, et reconnut Hektôr traîné devant la Ville. Et les chevaux ra--
RHAPS6D!E XXII.
4'3 pides le trainaient indignement vers les nefs creuses des Akhaiens. Alors, une nuit noire couvrit ses yeux, et elle tomba à la renverse, inanimée. Et tous les riches orne-ments se détachèrent de sa tête, la bandelette, le nœud, le réseau, et le voile que lui avait donné Aphroditè d'or le jour où Hektôr au casque mouvant l'avait emmenée de la demeure d'Eétiôn, après lui avoir donné une grande dot. Et les sœurs et les belles-sœurs de Hektôr l'entouraient et la soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait à peine. Et quand elle eut recouvré l'esprit, elle dit, gémis-sant au milieu des Troiennes Hektôr) ô malheureuse que je suis Nous sommes nés pour une même destinée toi, dans Troiè et dans la de-meure de Priamos; moi, dans Thèbè, sous le mont Plakos couvert de forêts, dans la demeure d'Eétiôn, qui m'éleva toute petite, père malheureux d'une malheureuse. Plût aux Dieux qu'il ne m'eût point engendrée! Maintenant tu des-cends vers les demeures d'Aidès, dans la terre creuse, et tu me laisses, dans notre demeure, veuve et accablée de deuil. Et ce petit enfant que nous avons engendré tous deux, malheureux que nous sommes! tu ne le protégeras pas, Hektôr, puisque tu es mort, et lui ne te servira point de soutien. Même s'il échappait à cette guerre lamentable des Akhaiens, il ne peut s'attendre qu'au travail et à la dou-leur, car ils lui enlèveront ses biens. Le jour qui fait un en-fant orphelin lui ôte aussi tous ses jeunes amis. Il est triste au milieu de tous, et ses joues sont toujours baignées de larmes. Indigent, il s'approche des compagnons de son père, prenant l'un par le manteau et l'autre par la tunique. Si l'un d'entre eux, dans sa pitié, lui offre une petite coupe, elle mouille ses lèvres sans rafraîchir son palais. Le jeune homme, assis entre son père et sa mère, le repousse de la table du festin, et, le frappant de ses mains, lui dit des paroles injurieuses Va-t'en ton père n'est pas des 4'4 nôtres! Et l'enfant revient en pleurant auprès de sa mère veuve. Astyanax, qui autrefois mangeait la moelle et la graisse des brebis sur les genoux de son père; qui, lors-que le sommeil le prenait et qu'il cessait de jouer, dormait dans un doux lit, aux bras de sa nourrice, et le cœur ras-sasié de délices; maintenant Astyanax, que les Troiens nommaient ainsi, car Hektôr défendait seul leurs hautes murailles, subira mille maux, étant privé de son père bien-aimé. Et voici, Hektôr, que les vers rampants te mange-ront auprès des nefs éperonnées, loin de tes parents, après que les chiens se seront rassasiés de ta chair. Tu possé-dais, dans tes demeures, de beaux et doux vêtements, œuvre des femmes; mais je les brûlerai tous dans le feu ardent, car ils ne te serviront pas et tu ne seras pas enseveli avec eux. Qu'ils soient donc brûlés en ton honneur au mi-lieu des Troiens et des Troiennes Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se la-mentaient comme elle.
t tandis qu'ils gémissaient ainsi par )a Vitie,!es
Akhaiens arrivèrent aux nefs et au Hellespon--
tos. Et ils se dispersèrent, et chacun rentra
dans sa nef. Mais Akhilleus ne permit point aux Myrmidones de se séparer, et il dit à ses braves com-pagnons Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compa-gnons, ne détachons point des chars nos chevaux aux sabots massifs; mais, avec nos chevaux et nos chars, pleurons Pa-troklos, car tel est l'honneur dû aux morts. Après nous être rassasiés de deuil, nous délierons nos chevaux, et, tous, nous prendrons notre repas ici.
H parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le pre-mier. Et. en gémissant, ils poussèrent trois fois les che-vaux aux belles crinières autour du cadavre et Thétis aug-mentait leur désir de pleurer. Et, dans le regret du héros Patroklos, les larmes baignaient les armes et arrosaient le 4'6 sable. Au milieu d'eux, le Pèléide commenta le deuil la-mentable, en posant ses mains tueuses d'homme sur la poitrine de son ami
Sois content de moi, ô Patroklos, dans les demeures d'Aidès. Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai. Hek-tôr, jeté aux chiens, sera déchiré par eux; et, pour te venger, je tuerai devant ton bûcher douze nobles fils des Troiens.
Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr en le couchant dans la poussière devant le lit du Ménoi-tiade. Puis, les Myrmidones quittèrent leurs splendides armes d'airain, dételèrent leurs chevaux hennissants et s'assirent en foule autour de la nef du rapide Aiakide, qui leur offrit le repas funèbre. Et beaucoup de bœufs blancs mugissaient sous le fer, tandis qu'on les égorgeait ainsi qu'un grand nombre de brebis et de chèvres bêlantes. Et beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du feu. Et le sang coulait abondamment autour du cadavre. Et les princes Akhaiens conduisirent le prince Pèléiôn aux pieds rapides vers le divin Agamemnôn, mais non sans peine, car le regret de son compagnon emplissait son cœur. Et quand ils furent arrivés à la tente d'Agamemnôn, celui-ci ordonna aux hérauts de poser un grand trépied sur le feu, afin que le Pèléide, s'il y consentait, lavât le sang qui le souillait. Mais il s'y refusa toujours et jura un grand serment Non par Zeus, le plus haut et le meilleur des Dieux, le ne purifierai point ma tête que je n'aie mis Patroklos sur le bûcher, élevé son tombeau et coupé ma chevelure. Jamais, tant que je vivrai, une telle douleur ne m'accablera plus. Mais achevons ce repas odieux. Roi des hommes, Agamemnôn, commande qu'on apporte, dès le matin, le bois du bûcher, et qu'on l'apprête, car il est juste d'ho-norer ainsi Patroklos, qui subit les noires ténèbres. Et le
RHAPS6DtB XXttt.
'7 feu infatigable le consumera promptement à tous les yeux, et les peuples retourneront aux travaux de la guerre. Il parla ainsi, et les princes, l'ayant entendu, lui obéirent. Et tous, préparant le repas, mangèrent et aucun ne se plaignit d'une part inégale. Puis, ils se retirèrent sous les tentes pour y dormir.
Mais le Pèléide était couché, gémissant, sur le n~age de la mer aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu où les flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant l'oubli de ses peines, l'enveloppa, car il avait fatigué ses beaux membres en poursuivant Hektôr autour de la haute Ilios. Et l'âme du malheureux Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les beaux yeux, la voix et jusqu'aux vêtements du héros. Elle s'arrêta sur la tête d'Akhilleus et lui dit Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant, tu ne me négligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi, afin que je passe promptement les portes d'Aidès. Les âmes, ombres des morts, me chassent et ne me laissent point me mêler à elles au delà du fleuve; et je vais, errant en vain autour des larges portes de la demeure d'Aidès. Donne-moi la main je t'en supplie en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hadès, quand vous m'aurez livré au bûcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne nous con-fierons l'un à l'autre, assis loin de nos compagnons, car la Kèr odieuse qui m'était échue dès ma naissance m'a enfin saisi. Ta Moire fatale, ô Akhilleus égal aux Dieux, est aussi de mourir sous les murs des Troiens magnanimes 1 Mais je te demande ceci, et puisses-tu me l'accorder Akhilleus, que mes ossements ne soient point séparés des tiens, mais qu'ils soient unis comme nous l'avons été dans tes demeures. Quand Ménoitios m'y conduisit tout enfant, d'Opoèn, parce que j'avais tué déplorablement, dans ma colère, le fils d'Amphidamas, en jouant aux dés, le cavalier Péleus me reçut dans ses demeures, m'y éleva avec ten-dresse et me nomma ton compagnon. Qu'une seule urne reçoive donc nos cendres, cette urne d'or que t'a "'cnnée ta mère vénérable.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit Pourquoi es-tu venu, ô tête chère! et pourquoi me commander ces choses? Je t'obéirai, et les accomplirai promptement. Mais reste, que je t'embrasse un moment, au moins 1 Adoucissons notre amère douleur.
!1 parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses; mais il ne saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fumée, avec un âpre murmure. Et Akhilleus se réveilla stupéfait; et, frappant ses mains, il dit ces paroles lugubres 0 Dieux 1 l'âme existe encore dans le Hadès, mais comme une vaine image, et sans corps. L'âme du malheu-reux Patroklos m'est apparue cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable à lui-même et elle m'a ordonne d'accomplir ses vœux.
11 parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmi-dones iet Eôs aux doigts couleur de rose les trouva gémis-sant autour du cadavre.
Mais le roi Agamemnôn pressa les hommes et les mulets de sortir des tentes et d'amener le bois. Et un brave guer-rier les commandait, Mèrionès, compagnon du courageux Idoméneus. Et ils allaient, avec les haches qui tranchent le bois, et les cordes bien tressées, et les mulets marchaient devant eux. Et, franchissant les pentes, et les rudes montées et les précipices, ils arrivèrent aux sommets de l'Ida où abondent les sources. Et, aussitôt, de leurs haches pesante, ils abattirent les chênes feuillus qui tombaient à grand bruit. Et les Akhaiens y attelaient les mulets qui dévoraient la terre de leurs pieds, se hâtant d'emporter vers le camp leur charge à travers les broussailles épaisses. Et les Akhaiens traînaient aussi les troncs feuillus, ainsi que le
RHAPSODIE XXttt.
4'9 commandait Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus qui aime les braves. Et ils déposèrent le bois sur le rivage, là où Akhilleus avait marqué le grand tombeau de Patroklos et le sien.
Puis, ayant amassé un immense monceau, ils s'assirent, attendant. Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones de se couvrir de leurs armes et de monter sur leurs chars. Et ils se hâtaient de s'armer et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Et, derrière les cavaliers, s'avan-çaient des nuées d'hommes de pied; et, au milieu d'eux, Patroklos était porté par ses compagnons, qui couvraient son cadavre de leurs cheveux qu'ils arrachaient. Et, triste, le divin Akhilleus soutenait la tête de son irréprochable compagnon qu'il allait envoyer dans le Hadès.
Et quand ils furent arrivés au lieu marqué par Akhilleus, ils déposèrent le corps et bâtirent le bûcher. Et le divin Akhilleus aux pieds rapides eut une autre pensée. Et il coupa, à l'écart, sa chevelure blonde qu'il avait laissée croître pour le fleuve Sperkhios; et, gémissant, il dit, les yeux sur la mer sombre
Sperkhios ) c'est en vain que mon père Pèleus te pro-mit qu'à mon retour dans la chère terre de la patrie je couperais ma'chevelure, et que je te sacrifierais de saintes hécatombes et cinquante béliers, à ta source, là où sont ton temple et ton autel parfumé. Le vieillard te fit ce vœu; mais tu n'as point exaucé son désir, car je ne reverrai plus la chère terre de la patrie. C'est au héros Patroklos que j'offre ma chevelure pour qu'il l'emporte.
Ayant ainsi parlé, il déposa sa chevelure entre les mains de son cher compagnon, augmentant ainsi la douleur de tous, et la lumière de Hélios fût tombée tandis qu'ils pleu-raient encore, si Akhilleus, s'approchant d'Agamemnôn, ne lui eût dit
Atréide, à qui tout le peuple Akhaien obéit, plus tard ~:0 il pourra se rassasier de larmes. Commande-lui de s'éloi-gner du bûcher et de préparer son repas. Nous, les chefs, qui avons un plus grand souci de Patroklos, restons seuls.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, l'ayant entendu, renvoya aussitôt le peuple vers les nefs égales et les en-sevelisseurs, restant seuls, amassèrent le bois. Et ils firent le bûcher de cent pieds sur toutes ses faces, et, sur son faîte, ils déposèrent, pleins de tristesse, le cadavre de Patro-klos. Puis, ils égorgèrent et écorchèrent devant le bûcher une foule de brebis grasses et de bœufs aux pieds flexibles. Et le magnanime Akhilleus, couvrant tout le cadavre de leur graisse, de la tête aux pieds, entassa tout autour leurs chairs écorchées. Et, s'inclinant sur le lit funèbre, il y plaça des amphores de miel et d'huile. Puis, il jeta sur le bûcher quatre chevaux aux beaux cous. Neuf chiens fami-liers mangeaient autour de sa table. Il en tua deux qu'il jeta dans le bûcher. Puis, accomplissant une mauvaise pensée, il égorgea douze nobles enfants des Troiens ma-gnanimes. Puis, il mit le feu au bûcher, afin qu'il fût con-sumé, et il gémit, appelant son cher compagnon Sois content de moi, ô Patroklos dans le Hadès, car j'ai accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume avec toi douze nobles enfants des magnanimes Troiens. Pour le Priamide Hektôr, je ne le livrerai point au feu, mais aux chiens.
Il parla ainsi dans sa colère; mais les chiens ne devaient point déchirer Hektôr, car, jour et nuit, la fille de Zeus, Aphroditè, les chassait au loin, oignant le corps d'une huile ambroisienne, afin que le Pèléide ne le déchirât point en le traînant. Et Phoibos Apollôn enveloppait d'une nuée Ouranienne le lieu où était couché le cadavre, de peur que la force de Hélios n'en desséchât les nerfs et les chairs. Mais le bûcher de Patroklos ne brûlait point. Alors le divin Akhilleus aux pieds rapides pria à l'écart les deux
RHAPSODIE XXm.
Vents Boréas et Zéphyros, leur promettant de riches sacri-fices. Et, faisant des libations avec une coupe d'or, il le supplia de venir, afin de consumer promptement le cadavre, en enflammant le bûcher. Et la rapide Iris entendit ses prières et s'envola en messagère auprès des Vents. Et, rassemblés en foule dans la demeure du violent Zéphyros, ils célébraient un festin. Et la rapide Iris survint et s'ar-rêta sur le seuil de pierre. Et, dès qu'ils l'eurent vue de leurs yeux, tous se levèrent, et chacun l'appela près de lui. Mais elle ne voulut point s'asseoir et leur dit Ce n'est pas le temps de m'asseoir. Je retourne aux bouches de l'Okéanos, dans la terre des Aithiopiens, là où ils sacrifient des hécatombes aux Immortels, et j'en ai ma part. Mais Akhilleus appelle Boréas et le sonore Zéphyros. Il les supplie de venir, leur promettant de riches sacrifices s'ils excitent le feu à consumer le bûcher sur lequel gît Patroklos que pleurent tous les Akhaiens.
Elle parla ainsi et s'envola. Et '.es deux Vents se ruèrent avec un bruit immense, chassant devant eux les nuées tu-multueuses. Et ils traversèrent la mer, et l'eau se souleva sous leur souffle violent; et ils arrivèrent devant la riche Troiè et se jetèrent sur le feu; et toute la nuit, soufflant horriblement, ils irritèrent les flammes du bûcher; et, toute la nuit, le rapide Akhilleus, puisant le vin à pleine coupe d'un kratère d'or, et le répandant, arrosa la terre, appe-lant l'âme du malheureux Patroklos. Comme un père qui se lamente, en brûlant les ossements de son jeune fils dont la mort accable ses malheureux parents de tristesse; de même Akhilleus gémissait en brûlant les ossements de son compagnon, se roulant devant le bûcher, et se lamentant. Et quand l'étoile du matin reparut, messagère de lu-mière et, après elle, quand Eôs au péplos couleur de sa-fran se répandit sur la mer, alors le bûcher s'apaisa et la flamme s'éteignit, et les Vents partirent, s'en retournant
tHA~.
dans leur demeure, à travers la mer Thrèkienne, dont tes flots soulevés grondaient. Et le Pèléide, quittant le bûcher, se coucha accablé de fatigue, et le doux sommeil te saisit. Mais bientôt le bruit et le tumulte de ceux qui se rassem-blaient autour de l'Atréiôn le réveillèrent. Et il se leva, et il leur dit Atréides, et vous, princes des Akhaiens, éteignez avec du vin noir toutes les parties du bûcher que le feu a brû-lées, et nous recueillerons les os de Patroklos Ménoitiade. Ils sont faciles à reconnaître, car le cadavre était au milieu du bûcher, et, loin de lui, tout autour, brûlaient confusé-ment les chevaux et les hommes. Déposons dans une urne d'or ces os recouverts d'une double graisse, jusqu'à ce que je descende moi-même dans le Hadès. Je ne demande point maintenant un grand sépulcre. Que celui-ci soit simple. Mais vous, Akhaiens, qui survivrez sur vos nefs bien construites, vous nous élèverez, après ma mort, un vaste et grand tombeau.
II parla ainsi, et ils obéirent au rapide Pèléiôn. Et ils éteignirent d'abord avec du vin noir toutes les parties du bûcher que le feu avait brûlées; et la cendre épaisse tomba. Puis, en pleurant, ils déposèrent dans une urne d'or, cou-verts d'une double graisse, les os blancs de leur compagnon plein de douceur, et ils mirent, sous la tente du Pèléide, cette urne enveloppée d'un voile léger. Puis, marquant la place du tombeau, ils en creusèrent les fondements autour du bûcher, et ils mirent la terre en monceau, et ils parti-rent, ayant élevé le tombeau.
Mais Akhilleus retint le peuple en ce lieu, et le fit asseoir en un cercle immense, et il fit apporter des nefs les prix des vases, des trépieds, des chevaux, des mulets, des boeufs aux fortes têtes, des femmes aux belles ceintures, et du fer brillant. Et, d'abord, il offrit des prix illustres aux cavaliers rapides une femme irréprochable, habile aux travaux, et
RHAPSODIE XX!tt.
un trépied à anse, contenant vingt-deux mesures, pour le premier vainqueur; pour le second, une jument de six ans, indomptée et pleine d'un mulet; pour le troisième, un vase tout neuf, beau, blanc, et contenant quatre mesures; pour le quatrième, deux talents d'or; et pour le cinquième, une urne neuve à deux anses. Et le Pèléide se leva et dit aux Argiens Atréides, et vous, très-braves Akhaiens, voici, dans l'enceinte, les prix offerts aux cavaliers. Si les Akhaiens luttaient aujourd'hui pour un autre mort, certes, j'emporte-rais ces prix dans mes tentes, car vous savez que mes che-vaux l'emportent sur tous, étant immortels. Poseidaôn les donna à mon père Pèleus qui me les a donnés. Mais ni moi, ni mes chevaux aux sabots massifs nous ne combat-trons. Ils ont perdu l'irréprochable vigueur de leur doux conducteur qui baignait leurs crinières d'huile liquide, après les avoir lavées dans une eau pure; et maintenant ils pleurent, les crinières pendantes, et ils restent immobiles et pleins de tristesse. Mais vous qui, parmi tous les Akhaiens, vous confiez en vos chevaux et en vos chars solides, des-cendez dans l'enceinte.
Le Pèléide parla ainsi, et de rapides cavaliers se levè-rent. Et, le premier, se leva le roi des hommes, Eumèlos, le fils bien-aimé d'Admètès, très-habile à mener un char. Et, après lui, se leva le brave Diomedès Tydéide, condui-sant sous le joug les chevaux de Trôos, qu'il avait enlevés autrefois à Ainéias, quand celui-ci fut sauvé par Apollôn. Et, après Diomèdès, se leva le blond Ménélaos Atréide, aimé de Zeus. Et il conduisait sous le joug deux chevaux rapides Aithè, jument d'Agamemnôn, et Podargos, qui lui appartenait. Et l'Ankhisiade Ekhépôlos avait donné Aithè à Agamemnôn, afin de ne point le suivre vers la haute Ilios. Et il était resté, vivant dans les délices, car Zeus lui avait donné de grandes richesses, et il hahirait ~4 la grande Sikiôn. Et Ménélaos la conduisait sous le joug, pleine d'ardeur. Et, après l'Atréide, se leva, conduisant deux beaux chevaux, Antilokhos, l'illustre fils du magna-nime roi Nestôr Nèlèiade. Et les chevaux rapides qui traî-naient son char étaient Pyliens. Et le père, debout au-près de son fils, donnait des conseils excellents au jeune homme déjà plein de prudence Antilokhos, certes, Zeus et Poseidaôn, t'ayant aimé tout jeune, t'ont enseigné à mener un char; c'est pourquoi on ne peut t'instruire davantage. Tu sais tourner habile-ment la borne, mais tes chevaux sont lourds, et je crains un malheur. Les autres ne te sont pas supérieurs en science, mais leurs chevaux sont plus rapides. Allons, ami, réfléchis à tout, afin que les prix ne t'échappent pas. Le bûcheron vaut mieux par l'adresse que par la force. C'est par son art que le pilote dirige sur la noire mer une nef rapide, battue par les vents; et le conducteur de chars l'emporte par son habileté sur le conducteur de chars. Celui qui s'abandonne à ses chevaux et à son char vaga-bonde follement çà et là, et ses chevaux s'emportent dans le stade, et il ne peut les retenir. Mais celui qui sait les choses utiles, quand il conduit des chevaux lourds, regar-dant toujours la borne, l'effleure en la tournant. Et il ne lâche point tout d'abord les rênes en cuir de bœuf, mais, les tenant d'une main ferme, il observe celui qui le pré-cède. Je vais te montrer la borne. On la reconnaît aisément. Là s'élève un tronc desséché, d'une aune environ hors de terre, et que la pluie ne peut pourrir. C'est le tronc d'un chêne ou d'un pin. Devant lui sont deux pierres blanches, posées de l'un et l'autre côté, au détour du chemin, et, en deçà comme au delà, s'étend l'hippodrome aplani. C'est le tombeau d'un homme mort autrefois, ou une limite plantée par les anciens hommes et c'est la borne que le divin Akhilleus aux pieds rapides vous a marquée. Quand
4~ tu en approcheras, pousse tout auprès tes chevaux et ton char. Penche-toi, de ton char bien construit, un peu sur la gauche, et excite le cheval de droite de la voix et du fouet, en lui lâchant toutes les rênes. Que ton cheval de gauche rase la borne, de façon que le moyeu de la roue la touche presque; mais évite de heurter la pierre, de peur de blesser tes chevaux et de briser ton char, ce qui ferait la joie des autres, mais ta propre honte. Enfin, ami, sois adroit et pru-dent. Si tu peux dépasser la borne le premier, il n'en est aucun qui ne te poursuive vivement, mais nul ne te devan-cera, quand même on pousserait derrière toi le divin Atréiôn, ce rapide cheval d'Adrestès, qui était de race di-vine, ou même les illustres chevaux de Laomédôn qui furent nourris ici.
Et le Nèlèiôn Nestôr, ayant ainsi parlé et enseigné toute chose à son fils, se rassit. Et, le cinquième, Mèrionès con-duisait deux chevaux aux beaux crins.
Puis, ils montèrent tous sur leurs chars, et ils jetèrent les sorts; et Akhilleus les remua, et Antilokhos Nestôréide vint le premier, puis le roi Eumèlos, puis l'Atréide Ménë-laos illustre par sa lance, puis Mèrionès, et le dernier fut le Tydéide, le plus brave de tous. Et ils se placèrent dans cet ordre, et Akhilleus leur marqua la borne, au loin dans la plaine et il y envoya comme inspecteur le divin Phoinix, compagnon de son père, afin qu'il surveillât la course et dît la vérité.
Et tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les excitant du fouet et de la voix, s'élancèrent dans la plaine, loin des nefs. Et la poussière montait autour de leurs poi-- (rines, comme un nuage ou comme une tempête; et les cri-nières flottaient au vent; et les chars tantôt semblaient s'enfoncer en terre, et tantôt bondissaient au-dessus. Mais les conducteurs se tenaient fermes sur leurs sièges, et leur cœur palpitait du désir de la victoire, et chacun excitait
ILTADE.
4~6 ses chevaux qui volaient, soulevant la poussière de la plaine.
Mais quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite de la course,revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des com-battants et la vitesse de la course devinrent visibles. Et les rapides juments du Phèrètiade parurent les premières; et les chevaux troiens de Diomèdès les suivaient de si près, qu'ils semblaient monter sur le char. Et le dos et les larges épaules d'Eumèlos étaient chauffés de leur soufHe, car ils posaient sur lui leurs têtes. Et, certes, Diomèdès eût vaincu ou rendu la lutte égale, si Phoibos Apollôn, irrité contre le fils de Tydeus, n'eût fait tomber de ses mains le fouet splendide. Et des larmes de colère jaillirent de ses yeux, quand il vit les juments d'Eumèlos se précipiter plus ra-pides, et ses propres chevaux se ralentir, n'étant plus ai-guillonnés.
Mais Apollon, retardant le Tydéide, ne put se cacher d'Athènè. Et, courant au prince des peuples, elle lui rendit son fouet et remplit ses chevaux de vigueur. Puis, furieuse, et poursuivant le fils d'Admètès, elle brisa le joug des ju-ments, qui se dérobèrent. Et le timon tomba, rompu; et Eumèlos aussi tomba auprès de la roue, se déchirant les bras, la bouche et les narines. Et il resta muet, le front meurtri et les yeux pleins de larmes.
Alors, Diomèdès, le devançant, poussa ses chevaux aux sabots massifs, bien au delà de tous, car Athènè leur avait donné une grande vigueur et'accordait la victoire au Ty-déide. Et, après lui, le blond Ménélaos Atréide menait son char, puis Antilokhos, qui exhortait les chevaux de son père Prenez courage, et courez plus rapidement. Certes, je ne vous ordonne point de lutter contre les chevaux du brave Tydéide, car Athènè donne la vitesse à leurs pieds et accorde la victoire à leur maître; mais atteignez les
KHAPSÔDtEXXM!.
chevaux de l'Atréide, et ne faiblissez point de peur que Aithè, qui n'est qu'une jument, vous couvre de honte. Pourquoi tardez-vous, mes braves? Mais je vous le dis, et, certes, ceci s'accomplira Nestôr, le prince des peuples, ne se souciera plus de vous; et il vous percera de l'airain aigu, si, par lâcheté, nous ne remportons qu'un prix vil. Hâtez-vous et poursuivez promptement l'Atréide. Moi, je vais mé-diter une ruse, et je le devancerai au détour du chemin, et je le tromperai.
Il parla ainsi, et les chevaux, effrayés des menaces du prince, coururent plus rapidement. Et le brave Antilokhos vit que le chemin se rétrécissait. La terre était défoncée par l'amas des eaux de l'hiver, et une partie du chemin était rompue, formant un trou profond. C'était là que se dirigeait Ménélaos pour éviter le choc des chars. Et Anti-lokhos y poussa aussi ses chevaux aux sabots massifs, hors de la voie, sur le bord du terrain en pente. Et l'Atréide fut saisi de crainte et dit à Antilokhos
Antilokhos, tu mènes tes chevaux avec imprudence. Le chemin est étroit, mais il sera bientôt plus large. Prends garde de nous briser tous deux en heurtant mon char.
Il parla ainsi, mais Antilokhos, comme s'il ne l'avait point entendu, aiguillonna plus encore ses chevaux. Aussi rapides que le jet d'un disque que lance de l'épaule un jeune homme qui éprouve ses forces, les deux chars s'é-lancèrent de front. Mais l'Atréide ralentit sa course et attendit, de peur que les chevaux aux sabots massifs, se heurtant dans le chemin, ne renversassent les chars, et qu'Antilokhos et lui, en se hâtant pour la victoire, ne fus-sent précipités dans la poussière. Mais le blond Ménétaos, irrité, lui dit
Antilokhos, aucun homme n'est plus perfide que toi 1 Va! c'est bien faussement que nous te disions sage. Mais tu ne remporteras point le prix sans te parjurer. 4iS Ayant ainsi parlé, il exhorta ses chevaux et il leur cria Ne me retardez pas, et n'ayez point le cœur triste. Leurs pieds et leurs genoux seront plus tôt fatigués que les vôtres, car ils sont vieux tous deux.
Il parla ainsi, et ses chevaux, effrayés par la voix du Roi, s'élancèrent, et atteignirent aussitôt ceux d'Antilokhos. Cependant les Argiens, assis dans le stade, regardaient les chars qui volaient dans la plaine, en soulevant la pous-sière. Et Idoméneus, chef des Krètois, les vit le premier. Étant assis hors du stade, sur une hauteur, il entendit une voix qui excitait les chevaux, et il vit celui qui accourait le premier, dont toute la robe était rouge, et qui avait au front un signe blanc, rond comme l'orbe de Sélénè. Et il se leva et dit aux Argiens 0 amis, princes et chefs des Argiens, voyez-vous ces chevaux comme moi? Il me semble que ce sont d'autres chevaux et un autre conducteur qui tiennent maintenant la tête. Peut-être les premiers au départ ont-ils subi un malheur dans la plaine. Je les ai vus tourner la borne et je ne les vois plus, et cependant j'embrasse toute la plaine troienne. Ou les rênes auront échappé au conducteur et il n'a pu tourner la borne heureusement, ou il est tombé, brisant son char, et ses juments furieuses se sont dérobées. Mais regardez vous-mêmes; je ne vois point clairement encore; cependant, il me semble que c'est un guerrier Ai-tôlien qui commande parmi les Argiens, le brave fils de Tydeus dompteur de chevaux, Diomèdès.
Et le rapide Aias, fils d'Oileus, lui répondit amèrement Idoméneus, pourquoi toujours bavarder? Ce sont ces mêmes juments aux pieds aériens qui arrivent à travers la vaste plaine. Tu n'es certes pas le plus jeune entre les Ar-giens, et les yeux qui sortent de ta tête ne sont point les plus perçants. Mais tu bavardes sans cesse. Il ne te convient pas de tant parler, car beaucoup d'autres ici valent mieux
RHAPSODtE XXtU.
4~9 que toi. Ce sont les juments d'Eumèlos qui arrivent les premières, et c'est lui qui tient toujours les rênes. Et le chef des Krètois, irrité, lui répondit Aias, excellent pour la querelle, homme injurieux, le dernier des Argiens, ton âme est toute féroce! Allons! dé-posons un trépied, ou un vase, et prenons tous deux pour arbitre l'Atréide Agamemnôn. Qu'il dise quels sont ces chevaux, et tu le sauras à tes dépens.
Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, plein de colère, se leva pour lui répondre par d'outrageantes pa-roles, et il y aurait eu une querelle entre eux, si Akhilleus, s'étant levé, n'eût parlé Ne vous adressez pas plus longtemps d'injurieuses paroles, Aias et Idoméneus. Cela ne convient point, et vous blâmeriez qui en ferait autant. Restez assis, et regardez. Ces chevaux qui se hâtent pour la victoire vont arriver. Vous verrez alors quels sont les premiers et les seconds. Il parla ainsi, et le Tydéide arriva, agitant sans relâche le fouet sur ses chevaux, qui, en courant, soulevaient une haute poussière qui enveloppait leur conducteur. Et le char, orné d'or et d'étain, était enlevé par les chevaux ra-pides et l'orbe des roues laissait à peine une trace dans la poussière, tant ils couraient rapidement. Et le char s'ar-rêta au milieu du stade; et des flots de sueur coulaient de la tête et du poitrail des chevaux. Et Diomèdès sauta de son char brillant et appuya le fouet contre le joug. Et, sans tarder, le brave Sthénélos saisit le prix. Il remit la femme et le trépied à deux anses à ses magnanimes com-pagnons, et lui-même détela les chevaux.
Et, après Diomèdès, le Nèlèiôn Antilokhos arriva, pous-sant ses chevaux et devançant Ménélaos par ruse et non par la rapidité de sa course. Et Ménélaos le poursuivait de près. Autant est près de la roue un cheval qui traîne son maître, sur un char, dans la plaine, tandis que les derniers crins de sa queue touchent les jantes, et qu'il court à tra-vers l'espace; autant Ménélaos suivait de près le brave An-tilokhos. Bien que resté en arrière à un jet de disque, il l'avait atteint aussitôt, car Aithè aux beaux crins, la ju-ment d'Agamemnôn, avait redoublé d'ardeur et, si la course des deux chars eût été plus longue, l'Atréide eût sans doute devancé Antilokhos. Et Mèrionès, le brave com-pagnon d'Idoméneus, venait, à un jet de lance, derrière l'illustre Ménélaos, ses chevaux étant très-lourds, et lui-même étant peu habile à conduire un char dans le stade. Mais le fils d'Admètès venait le dernier de tous, traînant ton beau char et poussant ses chevaux devant lui. Et le divin AkhiUeus aux pieds rapides, le voyant, en eut com-passion, et, debout au milieu des Argiens, il dit ces paroles ailées Ce guerrier excellent ramène le dernier ses chevaux aux sabots massifs. Donnons-lui donc le second prix, comme il est juste, et le fils de Tydeus emportera le premier.
Il parla ainsi, et tous y consentirent; et il allait donner à Eumèlos la jument promise, si Antilokhos, le fils du magnanime Nestôr, se levant, n'eût répondu à bon droit au Pèléide Akhilleus 0 Akhilleus, je m'irriterai violemment contre toi, st tu fais ce que tu as dit. Tu veux m'enlever mon prix, parce que, malgré son habileté, Eumèlos a vu son char se rom-pre Il devait supplier les Immortels. II ne serait point arrivé le dernier. Si tu as compassion de lui, et s'il t'est cher, il y a, sous ta tente, beaucoup d'or, de l'airain, des brebis, des captives et des chevaux aux sabots massifs. Donne lui un plus grand prix que le mien, dès maintenant, et que les Akhaiens y applaudissent, soit; mais je ne céderai point mon prix. Que le guerrier qui voudrait me le disputer combatte d'abord contre moi. H parla ainsi, et le divin Akhilleus aux pieds vigoureux fit, approuvant Antilokhos, parce qu'il l'aimait; et il lui répondit ces paroles ailées Antilokhos, si tu veux que je prenne dans ma tente un autre prix pour Eumèlos, je le ferai. Je lui donnerai la cuirasse que j'enlevai à Astéropaios. Elle est d'or et entou-rée d'étain brillant. Elle est digne de lui.
Il parla ainsi, et il ordonna à son cher compagnon Au-tomédôn de l'apporter de sa tente, et Automédôn partit et l'apporta. Et Akh))Ieus la remit aux mains d'Eumèlos, qui la reçut avec joie.
Et Ménélaos se leva au milieu de tous, triste et violem-ment irrité contre Antilokhos. Un héraut lui mit le sceptre entre les mains et ordonna aux Argiens de faire silence, et le divin guerrier parla ainsi Antilokhos, toi qui étais plein de sagesse, pourquoi en as-tu manqué? Tu as déshonoré ma gloire; tu as jeté en travers des miens tes chevaux qui leur sont bien infé-rieurs. Vous, princes et chefs des Argiens, jugez équitable-blement entre nous. Que nul d'entre les Akhaiens aux tu-niques d'airain ne puisse dire Ménélaos a opprimé Anti-lokhos par des paroles mensongères et a ravi son prix, car ses chevaux ont été vaincus, mais lui l'a emporté par sa puissance. Mais je jugerai moi-même, et je ne pense pas qu'aucun des Danaens me blâme, car mon jugement sera droit. Antilokhos, approche, enfant de Zeus, comme il est juste. Debout, devant ton char, prends en main ce fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure par Poseidaôn qui entoure la terre que tu n'as point traversé ma course par ruse.
Et le sage Antilokhos lui répondit
Pardonne maintenant, car je suis beaucoup plus jeune que toi, Roi Ménélaos, et tu es plus âgé et plus puissant. Tu sais quels sont les défauts d'un jeune homme; l'esprit est très-vif et la réflexion très-légère. Que ton cœur s'apaise. Je te donnerai moi-même cette jument indomptée que j'ai reçue; et, si tu me demandais plus encore, j'aimerais mieux te le donner aussi, ô fils de Zeus, que de sortir pour tou-jours de ton cœur et d'être en exécration aux Dieux.
Le fils du magnanime Nestôr parla ainsi et remit la ju-ment entre les mains de Ménélaos; et le cœur de celui-ci se remplit de joie, comme les épis sous la rosée, quand les campagnes s'emplissent de la moisson croissante. Ainsi, ton cœur fut joyeux, ô Ménélaos ) Et il répondit en paroles ailées Antilokhos, ma colère ne te résiste pas, car tu n'as jamais été ni léger, ni injurieux. La jeunesse seule a égaré ta prudence; mais prends garde désormais de tromper tes supérieurs par des ruses. Un autre d'entre les Akhaiens ne m'eût point apaisé aussi vite; mais toi, ton père excel-lent et ton frère, vous avez subi beaucoup de maux pour ma cause. Donc, je me rends à ta prière, et je te donne cette jument qui m'appartient, afin que tous les Akhaiens soient témoins que mon cœur n'a jamais été ni orgueilleux, ni dur.
Il parla ainsi, et il donna la jument à Noèmôn, compa-gnon d'Antilokhos. Lui-même, il prit le vase splendide, et Mèrionès reçut les deux talents d'or, prix de sa course. Et le cinquième prix restait, l'urne à deux anses. Et Akhilleus, la portant à travers l'assemblée des Argiens, la donna à Nestôr, et lui dit Reçois ce présent, vieillard, et qu'il te soit un sou-venir des funérailles de Patroklos, que tu ne reverras plus parmi les Argiens. Je te donne ce prix que tu n'as point disputé car tu ne combattras point avec les cestes, tu ne lutteras point, tu ne lanceras point la pique et tu ne courras point, car la lourde vieillesse t'accable.
RHAPSODtEXXIft. 1, Ayant ainsi parlé, il lui mit l'urne aux mains, et Nestôr, la recevant avec joie, lui répondit ces paroles ailées Mon fils, certes, tu as bien parlé. Ami, je n'ai plus, en effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds et mes bras ne sont plus agiles. Plût aux Dieux que je fusse jeune, et que ma force fût telle qu'à l'époque où les Epéiens ensevelirent le roi Amarinkeus dans Bouprasiôn Ses fils déposèrent des prix, et aucun guerrier ne fut mon égal parmi les Epéiens, les Pyliens et les magnanimes Aitôliens. Je vainquis au pugilat Klydomèdeus,' fils d'Enops; à la lutte, Agkaios le Pleurônien qui se leva contre moi. Je cou-rus plus vite que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat de la lance, de Phyleus et de Polydôros mais, à la course des chars, par leur nombre les Aktoriônes remportèrent la victoire, et ils m'enlevèrent ainsi les plus beaux prix. Car ils étaient deux et l'un tenait fermement les rênes, et l'autre le fouet. Tel j'étais autrefois, et maintenant de plus jeunes accomplissent ces travaux, et il me faut obéir à la triste vieillesse; mais, alors, j'excellais parmi les héros. Va! continue par d'autres combats les funérailles de ton com-pagnon. J'accepte ce présent avec joie, et mon cœur se réjouit de ce que tu te sois souvenu de moi qui te suis bienveillant, et de ce que tu m'aies honoré, comme il est Juste qu'on m'honore parmi les Argiens. Que les Dieux, en retour, te comblent de leurs grâces
Il parla ainsi, et le Pèléide s'en retourna à travers la grande assemblée des Akhaiens, après avoir écouté jus-qu'au bout la propre louange du Nèlèiade.
Et il déposa les prix pour le rude combat des poings. Et tl amena dans l'enceinte, et il lia de ses mains une mule la-borieuse, de six ans, indomptée et presque indomptable; et il déposa une coupe ronde pour le vaincu. Et, debout, il dit au milieu des Argiens
Atréides, et vous Akhaiens aux belles knèmides, j'ap--
IHADE.
pelle, pour disputer ces prix, deux hommes vigoureux à se frapper de leurs poings levés. Que tous les Akhaiens le sa-chent, celui à qui Apollôn donnera la victoire, conduira dans sa tente cette mule patiente, et le vaincu emportera cette coupe ronde.
Il parla ainsi, et aussitôt un homme vigoureux et grand se leva, Epéios, fils de Panopeus, habile au combat du poing. Il saisit la mule laborieuse et dit Qu'il vienne, celui qui veut emporter cette coupe, car le ne pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse emmener cette mule, m'ayant vaincu par le poing; car, en cela, je me glorifie de l'emporter sur tous. N'est-ce point assez que je sois inférieur dans le combat? Aucun homme ne peut exceller en toutes choses. Mais, je le dis, et ma parole s'ac-complira je briserai le corps de mon adversaire et je rom-prai ses os. Que ses amis s'assemblent ici en grand nombre pour l'emporter, quand il sera tombé sous mes mains. H parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le seul Eu-ryalos se leva, homme illustre, fils du roi Mèkisteus Talionide qui, autrefois, alla dans Thèbè aux funérailles d'Oidipous, et qui l'emporta sur tous les Kadméiônes. Et l'illustre Tydéide s'empressait autour d'Euryalos, l'animant de ses paroles, car il lui souhaitait la victoire. Et il lui mit d'abord une ceinture, et il l'arma de courroies faites du cuir d'un bœuf sauvage.
Puis, les deux combattants s'avancèrent au milieu de l'enceinte. Et tous deux, levant à la fois leurs mains vi-goureuses, se frappèrent à la fois, en mêlant leurs poings lourds. Et on entendait le bruit des mâchoires frappées et la sueur coulait chaude de tous leurs membres. Mais le divin Epéios, se ruant en avant, frappa de tous les côtés la face d'Euryalos qui ne put résister plus longtemps, et dont les membres défaillirent. De même que le poisson qui est jeté, par le souffle furieux de Boréas, dans les algues du
RHAPsÔDtE XX!tt.
bord, et que l'eau noire ressaisit; de même Euryalos frappé bondit. Mais le magnanime Epéios le releva lui-même, et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers rassemblée, les pieds traînants, vomissant un sang épais, et la tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soute-nant, et ils emportèrent aussi la coupe ronde. Et le Pèléide déposa les prix de la lutte difficile devant les Danaens un grand trépied fait pour le feu, et destiné au vainqueur, et que les Akhaiens, entre eux, estimèrent du prix de douze bœufs; et, pour le vaincu, une femme ha-bile aux travaux et valant quatre bœufs. Et le Pèléide, de-bout, dit au milieu des Argiens Qu'ils se lèvent, ceux qui osent combattre pour ce prix.
H parla ainsi, et aussitôt le grand Télamonien Aias se leva; et le sage Odysseus, plein de ruses, se leva aussi. Et tous deux,s'étantmunis deceintures, descendirent dans l'en-ceinte et se saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un habile charpentier unit au sommet d'une maison pour résister à la violence du vent. Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses, craquèrent avec force, et leur sueur coula abondamment, et d'épaisses tu-meurs, rouges de sang, s'élevèrent sur leurs flancs et leurs épaules. Et tous deux désiraient ardemment la victoire et le trépied qui en était le prix; mais Odysseus ne pouvait ébranler Aias, et Aias ne pouvait renverser Odysseus. Et déjà ils fatiguaient l'attente des Akhaiens aux belles knè-mides mais le grand Télamonien Aias dit alors à Odysseus Divin Laertiade, très-sage Odysseus, enlève-moi, ou je t'enlèverai, et Zeus fera le reste.
!t parla ainsi, et il l'enleva; mais Odysseus n'oublia point ses ruses, et, le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer ses membres, et, le renversant, tomba sur lui. Et les peuples étonnés les admiraient. Alors le divin et patient
fHADE.
Odysseus voulut à son tour enlever Aias; mais il le sou-leva à peine, et ses genoux ployèrent, et tous deux tom-bèrent côte à côte, et ils furent souillés de poussière. Et, comme ils se relevaient une troisième fois, Akhilleus se leva lui-même et les retint Ne combattez pas plus longtemps et ne vous épuisez pas. La victoire est à tous deux. Allez donc, emportant des prix égaux, et laissez combattre les autres Akhaiens. Il parla ainsi; et, l'ayant entendu, ils lui obéirent; et, secouant leur poussière, ils se couvrirent de leurs vête-ments.
Alors le Pèléide déposa les prix de la course un très-beau kratér d'argent contenant six mesures. Et il surpas-sait par sa beauté tous ceux qui étaient sur la terre. Les habiles Sidônes l'avaient admirablement travaillé; et des Phoinikes l'avaient amené, à travers la mer bleue; et, ar-rivés au port, ils l'avaient donné à Thoas. Le Iasonide Euneus l'avait cédé au héros Patroklos pour l'affranchis-sement du Priamide Lykaôn; et Akhilleus le proposa en prix aux plus habiles coureurs dans les jeux funèbres de son ami. Puis, il offrit un bœuf énorme et très-gras; puis, enfin, un demi-talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des Argiens Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent combattre pour ce prix.
Il parla ainsi, et, aussitôt le rapide Aias, fils d'Oileus, se leva; puis le sage Odysseus, puis Antilokhos, fils de Nestôr. Et celui-ci dépassait tous les jeunes hommes à la course. Ils se placèrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous; puis, venait le divin Odysseus. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement, approche de son sein, quand elle tire le fil à elle, autant Odysseus était proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de celui-ci, avant que leur
RHAPSÔDtE XXttt.
poussière se fût élevée. Ainsi le divin Odysseus chauffait de son souffle la tête d'Aias. Et tous les Akhaiens applau-dissaient à son désir de la victoire et l'excitaient à courir. Et comme ils approchaient du but, Odysseus pria en lui-même Athènè aux yeux clairs Exauce-moi, Déesse! soutiens-mot heureusement dans ma course.
Il parla ainsi; et Pallas Athènè, l'exauçant, rendit ses membres plus agiles et ses pieds plus légers. Et comme ils revenaient aux prix, Athène poussa Aias qui tomba, encou-rant, là où s'était amassé le sang des bœufs mugissants qu'AkhilIeus aux pieds rapides avait tués devant le corps de Patrolclos; et sa bouche et ses narines furent emplies de fumier et du sang des bœufs; et le divin et patient Odysseus, le devançant, saisit le kratèr d'argent. Et l'il-lustre Aias prit le bœuf; et se tenant d'une main à l'une des cornes du bœuf sauvage, et rejetant le fumier de sa bouche, il dit au milieu des Argiens -Malheur à moi! Certes, la Déesse Athènë a embarrassé mes pieds, elle qui accompagne et secourt toujours Odys-seus, comme une mère.
Il parla ainsi, et tous, en l'entendant, se mirent à rire. Et Antilokhos enleva le dernier prix, et il dit en riant aux Argiens
Je vous le dis à tous, et vous le voyez, amis; mainte-nant et toujours, les Immortels honorent les vieillards. Aias est un peu plus âgé que moi; mais Odysseus est de la génération des hommes anciens. Cependant, il a une verte vieillesse, et il est difficile à tous les Akhaiens, si ce n'est à Akhilleus, de lutter avec lui à la course.
II parla ainsi, louant le Pèléiôn aux pieds rapides. Et Akhilleus lui répondit
Antilokhos, tu ne m'auras point loué en vain, et je te donnerai encore un autre demi-talent d'or.
tHABt.
Ayant ainsi parte, il le lui donna, et Antilokhos le reçut avec joie. Puis, le Pèléide déposa dans l'enceinte une longue lance, un bouclier et un casque; et c'étaient les armes que Patroklos avait enlevées à Sarpèdôn. Et, debout, il dit au milieu des Argiens
Que deux guerriers, parmi les plus braves, et cou-verts de leurs armes d'airain, combattent devant la foule. A celui qui, atteignant le premier le corps de l'autre, aura fait couler le sang noir à travers les armes, je donnerai cette belle épée Thrèkienne, aux clous d'argent, que j'en-levai à Astéropaios. Quant à ces armes, elles seront com-munes et je leur offrirai à tous deux un beau repas dans mes tentes.
Il parla ainsi, et, aussitôt, le grand Télamonien Aias se leva; et, après lui, le brave Diomèdès Tydéide se leva aussi. Et tous deux, à l'écart, s'étant armés, se présentè-rent au milieu de tous, prêts à combattre et se regardant avec des yeux terribles. Et la terreur saisit tous les Akhaiens. Et quand les héros se furent rencontrés, trois fois, se jetant l'un sur l'autre, ils s'attaquèrent ardemment. Aias perça le bouclier de Diomèdès, mais il n'atteignit point le corps que protégeait la cuirasse. Et le Tydéide di-rigea la pointe de sa lance, au-dessus du grand bouclier, près du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias, firent cesser le combat et leur donnèrent des prix égaux. Cepen-dant le héros Akhilleus donna au Tydéide la grande épée, avec la gaîne et le riche baudrier.
Puis, le Pèléide déposa un disque de fer brut que lançait autrefois la force immense d'Eétiôn. Et le divin Akhilleus aux pieds rapides, ayant tué Eétiôn, avait emporté cette masse dans ses nefs, avec d'autres richesses. Et, debout, il dit au milieu des Argiens Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent tenter ce combat.' Celui qui possédera ce disque, s'il a des champs fertiles qui s'étendent au loin, ne manquera point de fer pendant cinq années entières. Ni ses bergers, ni ses laboureurs n'i-ront en acheter à la Ville, car ce disque lui en fournira. Il parla ainsi, et le belliqueux Polypoitès se leva et, après lui, la force du divin Léonteus; puis, Aias Télamô-niade, puis le divin Epéios. Et ils prirent place; et le divin Epéios saisit le disque, et, le faisant tourner, le lança; et tous les Akhaiens se mirent à rire. Le second qui le lança fut Léonteus, rejeton d'Arès. Le troisième fut le grand Té-lamonien Aias qui, de sa main vigoureuse, le jeta bien au delà des autres. Mais quand le belliqueux Polypoitès l'eut saisi, il le lança plus loin que tous, de l'espace entier que franchit le bâton recourbé d'un bouvier, que celui-ci fait voler à travers les vaches vagabondes. Et les Akhaiens poussèrent des acclamations, et les compagnons du brave Polypoitès emportèrent dans les nefs creuses le prix de leur roi.
Puis, le Pèléide déposa, pour les archers habiles, dix grandes .haches à deux tranchants et dix petites haches, toutes en fer. Et il fit dresser dans l'enceinte le mât noir d'une nef éperonnée; et, au sommet du mât, il fit lier par un lien léger une colombe tremblante, but des nèches Celui qui atteindra la colombe emportera les haches à deux tranchants dans sa tente et celui qui, moins adroit, et manquant l'oiseau, aura coupé le lien, emportera les pe-tites haches.
Il parla ainsi, et le prince Teukros se leva aussitôt; et après lui, Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Et les sorts ayant été remués dans un casque d'airain, celui de Teukros parut le premier. Et, aussitôt, il lança une flèche avec vigueur, oubliant de vouer à l'Ar-cher Apollon une illustre hécatombe d'agneaux premiers-nés. Et il manqua l'oiseau, car Apollôn lui envia cette gloire; mais il atteignit, auprès du pied, le lien qui rete--
!LtABK.
nait l'oiseau; et la flèche amère trancha le lien, et la co-lombe s'envola dans l'Ouranos, tandis que le lien retom-bait. Et les Akhaiens poussèrent des acclamations. Mais, aussitôt, Mèrionès, saisissant l'arc de la main de Teukros, car il tenait la flèche prête, voua à l'Archer Apollôn une illustre hécatombe d'agneaux premiers-nés, et, tandis que la colombe montait en tournoyant vers les hautes nuées, il l'atteignit sous l'aile. Le trait la traversa et revint s'en-foncer en terre aux pieds de Mèrionès; et l'oiseau tomba le long du mât noir de la nef éperonnée, le cou pendant, et les plumes éparses, et son âme s'envola de son corps. Et tous furent saisis d'admiration. Et Mèrionès prit les dix haches à deux tranchants, et Teukros emporta les petites haches dans sa tente.
Puis, le Pèléide déposa une longue lance et un vase neuf et orné, du prix d'un bœuf; et ceux qui devaient lancer la pique se levèrent. Et l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin se leva; et Mèrionès, brave compagnon d'Idomé-neus, se leva aussi. Mais le divin et rapide Akhilleus leur dit:
Atréide, nous savons combien tu l'emportes sur tous par ta force et ton habileté à la lance. Emporte donc ce prix dans tes nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est mon désir, donne cette lance au héros Mèrionès. H parla ainsi, et le roi des hommes Agamemnôn y con-sentit. Et Akhilleus donna la lance d'airain à Mèrionès, et le roi Atréide remit le vase magnifique au héraut Tal-thybios.
t les luttes ayant pris fin, les peuples se disper--
sèrent, rentrant dans les nefs, afin de prendre
leur repas et de jouir du doux sommeil. Mais
AkhiIIeus pleurait, se souvenant de son cher compagnon; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait pas. Et il se tournait çà et là, regrettant la force de Pa-troklos et son cœur héroïque. Et il se souvenait des choses accomplies et des maux soufferts ensemble, et de tous leurs combats en traversant la mer dangereuse. Et, à ce souvenir, il versait des larmes, tantôt couché sur le côté, tantôt sur le dos, tantôt le visage contre terre. Puis, il se leva brus-quement, et, plein de tristesse, il erra sur le rivage de la mer. Et les premières lueurs d'Eôs s'étant répandues sur les flots et sur les plages, il attela ses chevaux rapides, et, liant Hektôr derrière le char, il le traîna trois fois autour du tombeau du Ménoitiade. Puis, il rentra de nouveau 44' dans sa tente pour s'y reposer, et il laissa Hektôr étendu, la face dans la poussière.
Mais Apollôn, plein de pitié pour le guerrier sans vie, éloignait du corps toute souillure et le couvrait tout entier de l'Aigide d'or, afin que le Pèléide, en le traînant, ne le déchirât point. C'est ainsi que, furieux, Akhilleus outra-geait Hektôr; et les Dieux heureux qui le regardaient en avaient pitié, et ils excitaient le vigilant tueur d'Argos à l'enlever. Et ceci plaisait à tous les Dieux, sauf à Hèrè, à Poseidaôn et à la Vierge aux yeux clairs, qui, tous trois, gardaient leur ancienne haine pour la sainte Ilios, pour Priamos et son peuple, à cause de l'injure d'Alexandros qui méprisa les Déesses quand elles vinrent dans sa ca-bane, où il couronna Celle qui le remplit d'un désir fu-neste.
Et quand Eôs se leva pour la douzième fois, Phoibos Apollôn parla ainsi au milieu des Immortels 0 Dieux! vous êtes injustes et cruels. Pour vous, na-guère, Hektôr ne brûlait-il pas les cuisses des bœufs et des meilleures chèvres ? Et, maintenant, vous ne voulez pas même rendre son cadavre à sa femme, à sa mère, son fils, à son père Priamos et à ses peuples, pour qu'ils le revoient, et qu'ils le brûlent, et qu'ils accomplissent ses fu-nérailles. 0 Dieux vous ne voulez protéger que le féroce Akhilleus dont les desseins sont haïssables, dont le cœur est inflexible dans sa poitrine, et qui est tel qu'un lion ex-cité par sa grande force et par sa rage, qui se jette sur les troupeaux des hommes pour les dévorer. Ainsi Akhil-- )eus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou qui aide les hommes. D'autres aussi peuvent perdre quel-qu'un qui leur est très-cher, soit un frère, soit un fils; et ils pleurent et gémissent, puis ils se consolent, car les Moires ont donné aux hommes un esprit patient. Mais lui, après avoir pri\é le divin Hektôr de sa chère âme, l'atta.
RHAPSÔBfE ÏXtV. ~3 chant à son char, il le traîne autour du tombeau de son compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste. Qu'il craigne, bien que très-brave, que nous nous irritions contre lui, car, dans sa fureur, il outrage une poussière insensible. Et, pleine de colère, Hèrè aux bras blancs lui répondit Tu parles bien Archer, si on accorde des honneurs égaux à Akhilleus et à Hektôr. Mais le Priamide a sucé la mamelle d'une femme mortelle, tandis qu'Akhilleus est né d'une Déesse que j'ai nourrie moi-même et élevée avec ten-dresse, et que j'ai unie au guerrier Pèleus cher aux Immor-tels. Vous avez tous assisté à leurs noces, ô Dieux! et tu as pris part au festin, tenant ta kithare, toi, protecteur des mauvais, et toujours perfide.
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi Hèrè, ne t'irrite point contre les Dieux. Un honneur égal ne sera point fait à ces deux héros; mais Hektôr était le plus cher aux Dieux parmi les hommes qui sont dans Ilios. Et il m'était cher à moi-même, car il n'oublia jamais les dons qui me sont agréables, et jamais il n'a laissé mon autel manquer d'un repas abondant, de libations et de parfums, car nous avons ces honneurs en partage. Mais, certes, nous ne ferons point enlever furtivement le brave Hektôr, ce qui serait honteux, car Akhilleus serait averti par sa mère qui est auprès de lui nuit et jour. Qu'un des Dieux appelle Thétis auprès de moi, et je lui dirai de sages paroles, afin qu'Akhilleus reçoive les présents de Priamos et rende Hektôr.
Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillon-nants partit. Entre Samos et Imbros, elle sauta dans la noire mer qui retentit. Et elle s'enfonça dans les profon-deurs comme le plomb qui, attaché à la corne d'un bœuf sauvage, descend, portant la mort aux poissons voraces. Et elle trouva Thétis dans sa grotte creuse; et autour d'elle les Déesses de la mer étaient assises en foule. Et là, Thétis pleurait la destinée de son fils irréprochable qui devait mourir devant la riche Troiè, loin de sa patrie. Et, s'approchant, la rapide Iris lui dit Lève-toi, Thétis. Zeus aux desseins éternels t'ap-pelle.
Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit Pourquoi le grand Dieu m'appelle-t-il ? Je crains de me mêler aux Immortels, car je subis d'innombrables dou-leurs. J'irai cependant, et, quoi qu'il ait dit, il n'aura point parlé en vain.
Ayant ainsi parlé, la noble Déesse prit un voile bleu, le plus sombre de tous, et se hâta de partir. Et la rapide Iris aux pieds aériens allait devant. Et l'eau de la mer s'entr'ou-vrit devant elles et, montant sur le rivage, elles s'élan-çèrent dans l'Ouranos. Et elles trouvèrent là le Kronide au large regard, et, autour de lui, les éternels Dieux heureux, assis et rassemblés. Et Thétis s'assit auprès du Père Zeus, Athènè lui ayant cédé sa place. Hèrè lui mit en main une belle coupe d'or, en la consolant; et Thétis, ayant bu, la lui rendit. Et le Père des Dieux et des hommes parla le premier Déesse Thétis, tu es venue dans l'Olympos malgré ta tristesse, car je sais que tu as dans le cœur une douleur in-supportable. Cependant, je te dirai pourquoi je t'ai appelée. Depuis neuf jours une dissension s'est élevée entre les Im-mortels à cause du cadavre de Hektôr, et d'Akhilleus des-tructeur de citadelles. Les Dieux excitaient le vigilant Tueur d'Argos à enlever le corps du Priamide; mais je protège la gloire d'Akhilleus, car j'ai gardé mon respect et mon amitié pour toi. Va donc promptement à l'armée des Ar-giens, et donne des ordres à ton fils. Dis-lui que les Dieux sont irrités, et que moi-même, plus que tous, je suis irrité contre lui, parce Que. dans sa fureur, il retient Hektôr au--
RHAPSODIE XXtV.
près des nefs aux poupes recourbées. S'il me redoute, qu'il le rende. Cependant, j'enverrai Iris au magnanime Pria-mos afin que, se rendant aux nefs des Akhaiens, il rachète son fils bien-aimé, et qu'il porte des présents qui fléchis-sent le cœur d'Akhilleus.
Il parla ainsi, et la Déesse Thétis aux pieds d'argent obéit. Et, descendant à la hâte du faîte de l'Olympos, elle parvint à la tente de son fils, et elle l'y trouva gémissant. Et, autour de lui, ses compagnons préparaient activement le repas. Et une grande brebis laineuse avait été tuée sous la tente. Et, auprès d'Akhilleus, s'assit la mère vénérable. Et, le caressant de la main, elle lui dit Mon enfant, jusques à quand, pleurant et gémissant, consumeras-tu ton cœur, oubliant de manger et de dormir? Cependant il est doux de s'unir par l'amour à une femme. Je ne te verrai pas longtemps vivant; voici venir la mort et la Moire toute-puissante. Mais écoute, car je te suis envoyée par Zeus. Il dit que tous les Dieux sont irrités contre toi, et que, plus que tous les Immortels, il est irrité aussi, parce que, dans ta fureur, tu retiens Hektôr auprès des nefs éperonnées, et que tu ne le renvoies point. Rends-le donc, et reçois le prix de son cadavre.
Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi Qu'on apporte donc des présents et qu'on emporte ce cadavre, puisque l'Olympien lui-même le veut.
Et, auprès des nefs, la mère et le fils se parlaient ainsi en paroles rapides. Et le Kronide envoya Iris vers la sainte IIios Va, rapide Iris. Quitte ton siège dans l'Olympos, et ordonne, dans Ilios, au magnanime Priamos qu'il aille aux nefs des Akhaiens afin de racheter son fils bien-aimé, et qu'il porte à Akhilleus des présents qui fléchissent son cœur. Qu'aucun autre Troien ne le suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les mulets et le char rapide, et ra-mène vers la Ville le cadavre de Hektôr que le divin Akhil-leus a tué. Et qu'il n'ait ni inquiétude, ni terreur. Nous lui donnerons pour guide le Tueur d'Argos qui le conduira jusqu'à Akhilleus. Et quand il sera entré dans la tente d'Akhilleus, celui-ci ne le tuera point, et même il le dé-fendra contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé, m impie, et il respectera un suppliant.
H parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillon-nants s'élança et parvint aux demeures de Priamos, pleines de gémissements et de deuil. Etles fils étaient assis dans la cour autour de leur père, et ils trempaient de larmes leurs vêtements. Et, au milieu d'eux, le vieillard s'enveloppait dans son manteau, et sa tête blanche et ses épaules étaient souillées de la cendre qu'il y avait répandue de ses mains, en se roulant sur la terre. Et ses filles et ses belles-filles se lamentaient par les demeures, se souvenant de tant de braves guerriers tombés morts sous les mains des Argiens. Et la messagère de Zeus, s'approchant de Priamos, lui parla à voix basse, car le tremblement agitait les membres du vieillard Rassure-toi, Priamos Dardanide, et ne tremble pas. Je ne viens point t'annoncer de malheur, mais une heu-reuse nouvelle. Je suis envoyée par Zeus qui, de loin, prend souci de toi et te plaint. L'Olympien t'ordonne de racheter le divin Hektôr, et de porter à Akhilleus des pré-sents qui fléchissent son cœur. Qu'aucun autre Troien ne te suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les mulets et le char rapide, et ramène vers la Ville le cadavre de Hektôr que le divin Akhilleus a tué. N'aie ni inquiétude, ni terreur. Le Tueur d'Argos sera ton guide et il te conduira jusqu'à AkhiIIeus. Et quand il t'aura mené dans la tente d'Akhi)-leus, celui-ci ne te tuera point, et même il te défendra
RHAPSÔD)E XXIV.
contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé, ni impie, et il respectera un suppliant.
Ayant ainsi parlé, la rapide Iris partit. Et Priamos or-donna à ses fils d'atteler les mulets au char, et d'y attacher une corbeille. Et il se rendit dans la chambre nuptiale, parfumée, en bois de cèdre, et haute, et qui contenait beau-coup de choses admirables. Et il appela sa femme Hékabè, et il lui dit 0 chère'! un messager Olympien m'est venu de Zeus, afin qu'allant aux nefs des Akhaiens, je rachète mon fils bien-aimé, et que je porte à Akhilleus des présents qui fléchissent son cœur. Dis-moi ce que tu penses dans ton esprit. Pour moi, mon courage et mon cœur me poussent vers les nefs et la grande armée des Akhaiens. parla ainsi, et la femme se lamenta et répondit Malheur à moi Tu as perdu cette prudence qui t'a illustré parmi les étrangers et ceux auxquels tu comman-des. Tu veux aller seul vers les nefs des Akhaiens, et ren-contrer cet homme qui t'a tué tant de braves enfants Sans doute ton cœur est de fer. Dès qu'il t'aura vu et saisi, cet homme féroce et sans foi n'aura point pitié de toi et ne te respectera point, et nous te pleurerons seuls dans nos demeures. Lorsque la Moire puissante reçut Hektôr nais-sant dans ses langes, après que je l'eus enfanté, elle le des-tina à rassasier les chiens rapides, loin de ses parents, sous les yeux d'un guerrier féroce. Que ne puis-je, attachée à cet homme, lui manger le coeur 1 Alors seraient expiés les maux de mon fils qui, cependant, n'est point mon en lâche, et qui, sans rien craindre et sans fuir, a combattu jusqu'à la fin pour les Troiens et les Troiennes.
Et le divin vieillard Priamos lui répondit Ne tente point de me retenir, et ne sois point dans nos demeures un oiseau de mauvais augure. Si quelque homme terrestre m'avait parlé, soit un divinateur, son un hiéro-phante, je croirais qu'il a menti, et je ne l'écouterais point; mais j'ai vu et entendu une Déesse, et je pars, car sa pa-role s'accomplira. Si ma destinée est de périr auprès des nefs des Akhaiens aux tuniques d'airain, soit 1 Akhilleus me tuera; tandis que je me rassasierai de sanglots en em-brassant mon fils.
Il parla ainsi, et il ouvrit les beaux couvercles de ses coffres. Et il prit douze péplos magnifiques, douze couver-tures simples, autant de tapis, autant de beaux manteaux et autant de tuniques. H prit dix talents pesant d'or, deux trépieds éclatants, quatre vases et une coupe magnifique que les guerriers Thrèkiens lui avaient donnée, présent mer-veilleux, quand il était allé en envoyé chez eux. Mais le vieillard en priva ses demeures, désirant dans son cceur racheter son fils. Et il chassa loin du portique tous les Troiens, en leur adressant ces paroles injurieuses Allez, misérables couverts d'opprobre N'avez-vous point de deuil dans vos demeures? Pourquoi vous occupez-vous de moi? Vous réjouissez-vous des maux dont le Kro-nide Zeus m'accable, et de ce que j'ai perdu mon fils excel-lent ? Vous en sentirez aussi la perte, car, maintenant qu'il est mort, vous serez une proie plus facile pour les Akhaiens. Pour moi, avant de voir de mes yeux la Ville renversée et saccagée, je descendrai dans les demeures d'Aidès!
!1 parla ainsi, et de son sceptre il repoussait les hom-mes, et ceux-ci se retiraient devant le vieillard qui les chassait. Et il appelait ses fils avec menace, injuriant Hé-lénos et Pâris, et le divin Agathôn, et Pammôn, et Anti-phôn, et le brave Politès, et Dèiphobos, et Hippothoos, et le divin Aganos. Et le vieillard, les appelant tous les neuf, leur commandait rudement
Hâtez-vous, misérables et infâmes enfants Plût aux Dieux que tous ensemble, au lieu de Hektôr, vous fussiez tombés devant les nefs rapides Malheureux que je suis!
XHAPSÔDIE XXtV.
J'avais engendré, dans la grande Troie, des fils excellents, et pas un d'entre eux ne m'est resté, ni l'illustre Mèstôr, m Trôilos dompteur de chevaux, ni Hektôr qui était comme un Dieu parmi les hommes, et qui ne semblait pas être le fils d'un homme, mais d'un Dieu. Arès me les a tous en-levés, et il ne me reste que des lâches, des menteurs, des sauteurs qui ne sont habiles qu'aux danses, des voleurs publics d'agneaux et de chevreaux 1 Ne vous hâterez-vous point de me préparer ce char? N'y placerez-vous point toutes ces choses, afin que je parte?
H parla ainsi, et, redoutant les menaces de leur père, ils amenèrent le beau char neuf, aux roues solides, attelé de mulets, et ils y attachèrent une corbeille. Et ils prirent contre la muraille le joug de buis, bossué et garni d'an-neaux et ils prirent aussi les courroies du timon, longues de neuf coudées, qu'ils attachèrent au bout du timon poli en les passant dans l'anneau. Et ils les lièrent trois fois autour du bouton puis, les réunissant, ils les fixèrent par un nœud. Et ils apportèrent de la chambre nuptiale les présents infinis destinés au rachat de Hektôr, et ils les amassèrent sur le char. Puis, ils mirent sous le joug les mulets aux sabots solides que les Mysiens avaient autrefois donnés à Priamos. Et ils amenèrent aussi à Priamos les chevaux que le vieillard nourrissait lui-même à la crèche polie. Et, sous les hauts portiques, le héraut et Priamos, tous deux pleins de prudence, les attelèrent.
Puis, Hékabè, le coeur triste, s'approcha d'eux, portant de sa main droite un doux vin dans une coupe d'or, afin qu'ils fissent des libations. Et, debout devant les chevaux, elle dit à Priamos
Prends, et fais des libations au Père Zeus, et prie-le, afin de revenir dans tes demeures du milieu des ennemis, puisque ton cceur te pousse vers les nefs, malgré moi. Sup-plie le Kroniôn Idaien qui amasse les noires nuées et qui voit toute la terre d'Ilios. Demande-lui d'envoyer à ta droite celui des oiseaux qu'il aime le mieux, et dont la force est la plus grande; et, le voyant de tes yeux, tu marcheras, rassuré, vers les nefs des cavaliers Danaens. Mais si Zeus qui tonne au loin ne t'envoie point ce signe, je ne te con-seille point d'aller vers les nefs des Argiens, malgré ton désir.
Et Priamos semblable à un Dieu, lui répondant, parla ainsi 0 femme, je ne repousserai point ton conseil. II est bon d'élever ses mains vers Zeus, afin qu'il ait pitié de nous.
Le vieillard parla ainsi, et il ordonna à une servante de verser une eau pure sur ses mains. Et la servante apporta le bassin et le vase. Et Priamos, s'étant lavé les mains, reçut la coupe de H'ékabe et, priant, debout au milieu de la cour, il répandit le vin, regardant l'Ouranos et disant Père Zeus, qui règnes sur l'Ida, très-glorieux, très-grand, accorde-moi de trouver grâce devant AkhiIIeus et de lui inspirer de la compassion. Envoie à ma droite celui de tous les oiseaux que tu aimes le mieux, et dont la force est la plus grande, afin que, le voyant de mes yeux, je marche, rassuré, vers les nefs des cavaliers Danaens. II parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il envoya le plus véridique des oiseaux, l'aigle noir, le chas-seur, celui qu'on nomme le tacheté. Autant s'ouvrent les portes de la demeure d'un homme riche, autant s'ouvraient ses deux ailes. Et il apparut, volant à droite au-dessus de la Ville; et tous se réjouirent de le voir, et leur cœur fut joyeux dans leurs poitrines.
Et le vieillard monta aussitôt sur le beau char, et il le poussa hors du vestibule et du portique sonore. Et les mu-lets traînaient d'abord le char aux quatre roues, et le sage Idaios les conduisait. Puis, venaient les chevaux que Priamos excitait du fouet, et tous l'accompagnaient par la Ville, en gémissant, comme s'il allait à la mort. Et quand il fut descendu d'Ilios dans la plaine, tous revinrent dans la Ville, ses fils et ses gendres.
Et Zeus au large regard, les voyant dans la plaine, eut pitié du vieux Priamos, et, aussitôt, il dit à son fils bien-aimé Herméias Herméias, puisque tu te plais avec les hommes et que tu. peux exaucer qui tu veux, va conduis Priamos aux nefs creuses des Akhaiens, et fais qu'aucun des Danaens ne l'aperçoive avant qu'il parvienne au Pèléide. Il parla ainsi, et le Messager tueur d'Argos obéit. Et aussitôt il attacha à ses talons de belles ailes immortelles et d'or qui le portaient sur la mer et sur la terre immense comme le souffle du vent. Et il prit la verge qui, selon qu'il le veut, ferme les paupières des hommes ou les éveille. Et, la tenant à la main, l'illustre Tueur d'Argos s'envola et parvint aussitôt à Troiè et au Hellespontos. Et il s'ap-procha, semblable à un jeune homme royal dans la fleur de sa belle jeunesse.
Et les deux vieillards, ayant dépasse la grande tombe d'Ilos, arrêtèrent les mulets et les chevaux pour les faire boire au fleuve. Et déjà l'ombre du soir se répandait sur la terre. Et le héraut aperçut Herméias, non loin, et il dit à Priâmes Prends garde, Dardanide 1 Ceci demande de la pru-dence. Je vois un homme, et je pense que nous allons périr. Fuyons promptement avec les chevaux, ou supplions-le en embrassant ses genoux. Peut-être aura-t-il pitié de nous.
Il parla ainsi et l'esprit de Priamos fut troublé, et il eut 45' peur, et ses cheveux se tinrent droits sur sa tête courbée, et il resta stupéfait. Mais Herméias, s'approchant, lui prit la main et l'interrogea ainsi Père, où mènes-tu ces chevaux et ces mulets, dans la nuit solitaire, tandis que tous les autres hommes dorment? Ne crains-tu pas les Akhaiens pleins de force, ces ennemis redoutables qui sont près de toi? Si quelqu'un d'entre eux te rencontrait par la nuit noire et rapide, emmenant tant de richesses, que ferais-tu? C'est un vieillard qui te suit, et tu n'es plus assez jeune pour repousser un guerrier qui vous attaquerait. Mais, loin de te nuire, je te préser. verai de tout mal, car tu me sembles mon père bien-aimé. Et le vieux et divin Priamos lui répondit Mon cher fils, tu as dit la vérité. Mais un des Dieux me protège encore, puisqu'il envoie heureusement sur mon chemin un guide tel que toi. Ton corps et ton visage sont beaux, ton esprit est sage, et tu es né de parents heureux. Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit Vieillard, tu n'as point parlé au hasard. Mais réponds, et dis la vérité. Envoies-tu ces trésors nombreux et précieux à des hommes étrangers, afin qu'on te les conserve? ou, dans votre terreur, abandonnez-vous tous la sainte Ilios, car un guerrier illustre est mort, ton fils, qui, dans le combat, ne le cédait point aux Akhaiens?
Et le vieux et divin Priamos lui répondit Qui donc es-tu, ô excellent Et de quels parents es-tu né, toi qui parles si bien de la destinée de mon fils mal-heureux ?
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit Tu m'interroges, vieillard, sur le divin Hektôr. Je l'ai vu souvent de mes yeux dans la mêlée glorieuse, quand, repoussant vers les nefs les Argiens dispersés, il les tuait de l'airain aigu. Immobiles, nous l'admirions; car Akhil-leus, irrité contre l'Atréide, ne nous permettait point de combattre. Je suis son serviteur, et la même nef bien con-struite nous a portés. Je suis un des Myrmidones et mon père est Polyktôr. Il est riche et vieux comme toi. Il a sept fils et je suis le septième. Ayant tiré au sort avec eux, je fus désigné pour suivre Akhilleus. J'allais maintenant des nefs dans la plaine. Demain matin les Akhaiens aux sourcils arqués porteront le combat autour de la Ville. Ils se plai-gnent du repos, et les Rois des Akhaiens ne peuvent rete-nir les guerriers avides de combattre.
Et le vieux et divin Priamos lui répondit Si tu es le serviteur du Pèlèiade Akhilleus, dis-moi toute la vérité. Mon fils est-il encore auprès des nefs, ou déjà Akhilleus a-t-il tranché tous ses membres, pour les livrer à ses chiens?
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit 0 vieillard, les chiens ne l'ont point encore mangé, ni les oiseaux, mais il est couché devant la nef d'Akhilleus, sous la tente. Voici douze jours et le corps n'est point corrompu, et les vers, qui dévorent les guerriers tombés dans le com-bat, ne l'ont point mangé. Mais Akhilleus le traîne sans pitié autour du tombeau de son cher compagnon, dès que la divine Eôs reparaît, et il ne le flétrit point. Tu admi-rerais, si tu le voyais, combien il est frais. Le sang est lavé, il est sans aucune souillure, et toutes les blessures sont fermées que beaucoup de guerriers lui ont faites. Ainsi les Dieux heureux prennent soin de ton fils, tout mort qu'il est, parce qu'il leur était cher.
Il parla ainsi, et le vieillard, plein de joie, lui répondit: 0 mon enfant, certes, il est bon d'offrir aux Immor-tels les présents qui leur sont dus. Jamais mon fils, quand il vivait, n'a oublié, dans ses demeures, les Dieux qui ha-bitent l'Olympos, et voici qu'ils se souviennent de lui dans la mort. Reçois cette belle coupe de ma main, fais qu'on me rende Hektôr, et conduis-moi, à l'aide des Dieux, jus-qu'à la tente du Pèléide.
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit Vieillard, tu veux tenter ma jeunesse, mais tu ne me persuaderas point de prendre tes dons à l'insu d'Akhilleus. Je le crains, en effet, et je le vénère trop dans mon coeur pour le dépouiller, et il m'en arriverait malheur. Mais je t'accompagnerais jusque dans l'illustre Argos, sur une nef rapide, ou à pied; et aucun, si je te conduis, ne me bra-vera en t'attaquant.
Herméias, ayant ainsi parlé, sauta sur le char, saisit le fouet et les rênes et inspira une grande force aux chevaux et aux mulets. Et ils arrivèrent au fossé et aux tours des nefs, là où les gardes achevaient de prendre leur repas. Et le Messager, tueur d'Argos, répandit le sommeil sur eux tous; et, soulevant les barres, il ouvrit les portes, et il fit entrer Priamos et ses présents splendides dans le camp, et ils parvinrent à la grande tente du Pèlèiade. Et les Myr-midones l'avaient faite pour leur Roi avec des planches de sapin, et ils l'avaient couverte d'un toit de joncs coupés dans la prairie. Et tout autour ils avaient fait une grande enceinte de pieux; et la porte en était fermée par un seul tronc de sapin, barre énorme que trois hommes, parmi les Akhaiens, ouvraient et fermaient avec peine, et que le Pè-léide soulevait seul. Le bienveillant Herméias la retira pour Priamos, et il conduisit le vieillard dans l'intérieur de la cour, avec les illustres présents destinés à Akhilleus aux pieds rapides. Et il sauta du char sur la terre, et il dit 0 vieillard, je suis Herméias, un Dieu immortel, et Zeus m'a envoyé pour te conduire. Mais je vais te quitter, et je ne me montrerai point aux yeux d'Akhilleus, car il n'est point digne d'un Immortel de protéger ainsi ouver-tement les mortels. Toi, entre, saisis les genoux du Pèléiôn et supplie-le au nom de son père, de sa mère vénérable et de son fils, afin de toucher son cœur.
Ayant ainsi parlé, Herméias monta vers le haut Olym-pos et Priamos sauta du char sur la terre, et il laissa Idaios pour garder les chevaux et les mulets, et il entra dans la tente où Akhilleus cher à Zeus était assis. Et il le trouva. Ses compagnons étaient assis à l'écart et seuls, le héros Automédôn et le nourrisson d'Arès Alkimos le ser-vaient. Déjà il avait cessé de manger et de boire, et la table était encore devant lui. Et le grand Priamos entra sans être vu d'eux, et, s'approchant, il entoura de ses bras les genoux d'Akhilleus, et il baisa les mains terribles et meur-trières qui lui avaient tué tant de fils.
Quand un homme a encouru une grande peine, ayant tué quelqu'un dans sa patrie, et quand, exilé chez un peu-ple étranger, il entre dans une riche demeure, tous ceux qui le voient restent stupéfaits. Ainsi Akhilleus fut troublé en voyant le divin Priamos; et les autres, pleins d'éton-nement, se regardaient entre eux. Et Priamos dit ces paroles suppliantes Souviens-toi de ton père, 6 Akhilleus égal aux Dieux 1 Il est de mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. Ses voisins l'oppriment peut-être en ton absence, et il n'a per.sonne qui écarte loin de lui l'outrage et le malheur; mais, au moins, il sait que tu es vivant, et il s'en réjouit dans son cceur, et il espère tous les jours qu'il verra son fils bien-aimé de retour d'Ilios. Mais, moi, malheureux qui ai engendré des fils irréprochables dans la grande Troiè, je ne sais s'il m'en reste un seul. J'en avais cinquante quand les Akhaiens arrivèrent. Dix-neuf étaient sortis du même sein, et plusieurs femmes avaient enfanté les autres dans mes demeures. L'impétueux Arès a rompu les genoux du
plus grand nombre. Un seul défendait ma ville et mes peuples, Hektôr, que tu viens de tuer tandis qu'il combat-tait pour sa patrie. Et c'est pour lui que je viens aux nefs des Akhaiens; et je t'apporte, afin de le racheter, des pré-sents infinis. Respecte les Dieux, Akhilleus, et, te souve-nant de ton père, aie pitié de moi qui suis plus malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes enfants II parla ainsi, et il remplit Akhilleus du regret de son père. Et le Pèlèiade, prenant le vieillard par la main, le repoussa doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et Priamos, prosterné aux pieds d'Akhilleus, pleurait de toutes ses larmes le tueur d'hommes Hektôr; et Akhilleus pleu-rait son père et Patroklos, et leurs gémissements retentis-saient sous la tente. Puis, le divin Akhilleus, s'étant rassasié de larmes, sentit sa douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il se leva de son siège et plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanche, il releva le vieillard de sa main et lui dit ces paroles ailées Ah! 1 malheureux Certes, tu as subi des peines sans nombre dans ton cœur. Comment as-tu osé venir seul vers les nefs des Akhaiens et soutenir la vue de l'homme qui t'a tué tant de braves enfants? Ton cœur est de fer. Mais prends ce siège, et, bien qu'affligés, laissons nos douleurs s'apaiser, car le deuil ne nous rend rien. Les Dieux ont destiné les misérables mortels à vivre pleins de tristesse, et, seuls, ils n'ont point de soucis. Deux tonneaux sont au seuil de Zeus, et l'un contient les maux, et l'autre les biens. Et le foudroyant Zeus, mêlant ce qu'il donne, envoie tantôt le mal et tantôt le bien. Et celui qui n'a reçu que des dons malheureux est en proie à l'outrage, et la mauvaise faim le ronge sur la terre féconde, et il va çà et là, non honoré dei Dieux ni des hommes. Ainsi les Dieux firent à Pèleus des dons illustres dès sa naissance, et plus que tous les autres hommes il fut comblé de félicités et de richesses, et il com-manda aux Myrmidones, et, mortel, il fut uni à une Déesse. Mais les Dieux le frappèrent d'un mal il fut privé d'une postérité héritière de sa puissance, et il n'engendra qu'un fils qui doit bientôt mourir et qui ne soignera point sa vieillesse; car, loin de ma patrie, je reste devant Troiè, pour ton affliction et celle de tes enfants. Et toi-même, vieillard, nous avons appris que tu étais heureux autrefois, et que sur toute la terre qui va jusqu'à Lesbos de Makar, et, vers le nord, jusqu'à la Phrygiè et le large Hellespontos, tu étais illustre, ô vieillard, par tes richesses et par tes enfants. Et voici que les Dieux t'ont frappé d'une calamité, et, depuis la guerre et le carnage, des guerriers environnent ta ville. Sois ferme, et ne te lamente point dans ton cœur sur l'inévitable destinée. Tu ne feras point revivre ton fils par tes gémissements. Crains plutôt de subir d'autres maux. Et le vieux et divin Priamos lui répondit Ne me dis point de me reposer, ô nourrisson de Zeus, tant que Hektôr est couché sans sépulture devant tes tentes. Rends-le -moi promptement, afin je le voie de mes yeux, et reçois les présents nombreux que nous te portons. Puisses-tu en jouir et retourner dans la terre de ta patrie, puisque tu m'as laissé vivre et voir la lumière de Hélios. Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre, lui répondit Vieillard, ne m'irrite pas davantage. Je sais que je dois te rendre Hektôr. La mère qui m'a enfanté, la fille du Vieillard de la mer, m'a été envoyée par Zeus. Et je sais aussi, Priamos, et tu n'as pu me cacher, qu'un des Dieux t'a conduit aux nefs rapides des Akhaiens. Aucun homme, bien que jeune et brave, n'eût osé venir jusqu'au camp. Il