LE CRÉDIT
L'échange est un fait aussi ancien que le monde. Le crédit est un mot relativement nouveau . Mais quels succès on lui a faits, quel concert d'acclamations ! Le crédit opère des prodiges, il ne faut que le répandre, l'organiser, et il en opérera d'immensément plus grands. Voilà ce qu'on dit.
Qu'est-ce que le crédit? C'est la possibilité d'emprunter des capitaux parla confiance qu'on inspire. Eh bien, cette possibilité est rare, très-rare. Qu'on exaniine de près les opérations aujourd'hui qualifiées d'opérations de crédit, et on verra qu'elles sont généralement de simples échanges. Le crédit, la confiance , dans la plupart des cas, n'y sont pour rien.
L'institution monétaire a fait de l'inventah^e général un grand capital, et elle a fait des capitalistes, c'est-àdire des personnes qui ne veulent pas être propriétaires d'un bien spécial, mais propriétaires d'un lot du capital général. Que font ces capitalistes ? Us prêtent sur hypothèque. L'immeuble est plus que suffisant pour gai'antir le capital prêté. 11 suffit si bien que
— Bile capitaliste n*a pas même besoin de s'enquérir de la moralité de Temprunteur.
Vendre un immeuble et ne recevoir qu'une partie du prix est une opération qui se pratique très-couramment, parce qu'on a privilège de vendeur sur l'immeuble pour toute la somme qui reste due. Eh bien, le capitaliste qui prête sur hypothèque a le même privilège, il a le privilège de vendeur. En se constituant créancier sous cette forme, il ne se fie qu'à l'immeuble, et même dans cette opération il apporte une grande réserve, car il n'avance que la moitié, les trois quarts de la valeur de l'immeuble.
Si bien que le propriétaire étant propriétaire court, lui, les risques de la dépréciation et que le préteur étant prêteur n'en court aucun. Est-ce de la confiance? est-ce du crédit ?
Le prêt hypothécaire est en réalité un échange de capitaux au comptant. C'est donnant donnant, l'un verse l'argent, l'autre transfère l'immeuble. Si, à l'expiration du terme, l'hypothéqué ne remplit pas l'engagement contracté de défaire l'échange, de reprendre rimmeuble, et de rendre l'argent, le prêteur aura bien quelques formalités à remplir, mais il est payé et payé dès l'origine; car l'âme de Timmeuble est déjà sa prc^riété.
Ce qui est vrai pour les hypothèques est également vrai pour toutes les opérations sur nantissement. Les monts-de-piété, les magasins généraux, les acheteurs de fonds publics sont propriétaires par anticipation des objets donnés en gage et du produit des impôts.
Le propriétaire qui loue sa maison ne lait crédit
que d'un trimestre, quelquefois même on lui paye quelques termes d'avance, et toujours les meubles qu'on apporte dans la maison sont sa propriété si on ne paye pas le terme.
Les ouvriers, les fonctionnaires, qui ne sont payés qu'au bout de la semaine ou du mois, font crédit, mais c'est un crédit sans importance. Il serait trop incommode de rendre quotidien le payement des honoraires.
L'émission d'actions ou d'autres titres est-elle une opération de crédit? Nullement. On commence par appeler un versement qui répond amplement des versements complémentaires. Le souscripteur qui, à l'époque voulue, ne fait pas ces versements complémentaires est déchu. On verse pour lui, et on vend le titre pour son compte. Le crédit est pour si peu dans ces émissions que très-souvent l'émetteur ne connaît même pas les souscripteur, les titres étant au porteur.
On sait que les chèques (mandats ou virements), que la délégation, que la compensation sont des payements économiques, et non des actes de crédit.
On sait à quoi se réduit le crédit en fait de lettres de change et d'effets à ordre. Les stipulations sont si sévères qu'on se considère déjà comme payé quand on a pu régler en effets à ordre une revendication quelconque. Le débiteur est alors transformé en caissier, et si la caisse est dégarnie au terme toujours prochain de l'échéance, le caissier est mis au ban du commerce. Est-ce de la confiance? est-ce du crédit? C'est quand on vend des marchandises sur facture
qu'on fait réellement crédit, mais c'est du crédit en marchandises, marchandises sur lesquelles on perçoit, non des intérêts, mais de gros bénéfices, ou vraiment marchandises de rebut dont on veut se défaire en les vendant même à crédit.
Deux parieurs qui ne déposent pas la somme pariée, et qui attendent l'événement futur d'où dépend le gain ou la perte, font crédit. On fait ce crédit, parce qu'il est réciproquement simultané pour les deux parieurs et parce qu'on joue.
Quelquefois, dans l'espoir de sauver un capital périclitant, on avance de l'argent; on fait crédit, mais c'est à corps défendant ; on serait heureux de pouvoir échapper à cette triste nécessité.
Bref, le véritable crédit, le crédit de confiance, celui qui consiste à débourser un capital sonnant pour le prêter à intérêt sur une simple garantie personnelle, n'a lieu que très-exceptionnellement, et ce n'est pas une affaire, c'est un acte d'amitié.
Le mérite des temps modernes n'est pas d'avoir propagé le crédit, mais d'avoir amélioré, augmenté, perfectionné, multiplié les voies de communication, les moyens d'information, les points de rencontre. L'échange des biens et des capitaux est devenu beaucoup plus facile, plus simple, plus rapide. Et pour vendre et pour acheter, le marché est meilleur qu'il n'était. Mais, en réalité, le crédit ne s'est pas étendu et il ne peut s'étendre. Le danger est trop grand.
Des hommes entreprenants, d'une capacité reconnue, font appel aux capitaux individuels, les réunissent en capital social et font de grandes choses. Mais on ne
les leur prête pas ces capitaux, ils restent la propriété des actionnaires, des actionnaires qui font administrer une partie de leurs biens par les sociétés, comme ils en font gérer une autre partie par des hommes d'aifaires, par des notaires, par des mandataires quelconques.
Dans le fait d'être associé, dans le fait de commanditer, il n'y a pas l'ombre de crédit. L'association est un échange de capitaux. On donne un capital individuel, et on reçoit instantanément une portion du capital social.
Bien plus, le développement des entreprises par actions est une circonstance qui s'ajoute aux autres pour détourner les capitalistes du crédit. Prêter un capital sonnant sur garantie personnelle, courir les risques de non-remboursement et n'avoir aucune part aux bénéfices en cas de succès! On s'y décide à grande peine; il est de beaucoup préférable de mettre son capital en société, en commandite: si on court des risques, on a aussi des chances de bénéfice et on reste propriétaire d'une portion du capital social.
Parmi les sociétés par actions, il y en a qui sont fondées tout exprès pour servir d'intermédiaires entre les capitaux à échanger, capitaux fonciers, capitaux flottants, ou capitaux industriels répartis eux-mêmes par actions. Ces établissements sont utiles, mais c'est à tort qu'on les appelle Sociétés de Crédit. Les anciens leur auraient donné un nom plus pittoresque et plus vrai : monts de capitaux.
On est à la recherche de l'organisation du crédit comme on était autrefois à la recherche de la pierre philosophale. Qu'on essaye donc de recruter le person-
nel! Les emprunteurs accourront, mais les prêteurs, ceux qui devront débourser Targent à prêter, où les trouver? Les particuliers et les établissements refuseront toujours de prêter aux tiers sur simple garantie personnelle, à moins d'y être exceptionnellement déterminés par le dévouement ou la bienfaisance. Peuton espérer, peut-on vouloir organiser le crédit sur de telles bases?
Quant à la communauté politique, État, Province ou Commune, loin de distribuer le prêt, elle ne peut que ramasser l'emprunt en vendant les revenus publics sous forme de rentes.
Le crédit n'est pas une Terre Promise. Il est bon de s'en convaincre et de se conduire en conséquence.
Ce n'est pas le crédit qui améliore les fortunes, c'est le travail, l'activité, la capacité, la prévoyance, l'économie, l'énergie, la constance, à moins que ce ne soit le hasard d'une trouvaille ou d'un héritage.
{Mécanique de r Échange ^ par H. Cernubchi, p. 187.)