BEAUMANOIR
v/fst seulement au commencement du treizième siècle qu'on voit le nom de Beaumanoir figurer dans les fastes de la Bretagne. Le premier seigneur de ce nom est Hervé, présent aux |j| états de Bretagne , tenus à Vannes , en 1 202 , pour avoir répa- ||| ration du meurtre du jeune Artus, duc de cette province, \0ï assassiné par l'exécrable Jean-sans-Terre. Geoffroy, son fils, WÊ qui assista à l'assemblée de la noblesse bretonne , réunie à ^T Nantes, la veille de la Pentecôte, de l'année 1225, pour ap- gm prouver les privilèges accordés par Pierre de Mauclerc aux v^ habitans du Cormier et de Saint-Aubin , laissa Bobert, père j^| de Jean P', connu par son duel à outrance avec le vicomte de y^ Bolian. Les versions relatives à ce combat sont trop vagues ou &Ê trop contradictoires pour être recueillies par l'histoire; elles ||| montrent seulement par les armes des deux champions, que l'armure d'un chevalier, au quatorzième siècle, se composait de cuissards , de bragonnières , d'un hocqueton , d'un armet à visière, avec collerette d'acier, de bottines garnies de fer ou d'acier auxquelles étaient attachés des éperons, d'un camail de mailles, d'une tunique ou cotte d'armes, de gantelets de
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fer, d'un bouclier, d'une épée et d'un poignard long et tranchant, appelé miséricorde , qui pendait sur la cuisse droite du chevalier, et qui servait pour achever les vaincus.
L'époque à laquelle remonte ce duel était féconde en combats du même genre. Les ordonnances des rois depuis Charlemagne, et les anciens décrets de l'église gallicane n'avaient pu extirper des mœurs nationales cette coutume demi barbare. On se battait pour les motifs les plus futiles, et il coulait plus de sang noble dans les querelles particulières que sur les champs de bataille. Cet esprit pointilleux et guerroyeur avait envahi jusqu'au clergé, comme cela est prouvé par les actes du concile de Normandie, tenu sous Philippe-Auguste, où il est dit que les prêtres ne pourront se battre en duel sans la permission de leur érèqitc. Justement effrayé de cette tendance toujours croissante , Philippe-le- Hardi voulant spécifier, sous forme de traité, les cas où le duel pouvait être légalement autorisé, chargea de ce travail messire Philippe de Beaumanoir, parent de Jean I", bailli du comté de Clermont et l'un des plus savans jurisconsultes de son temps. Ce code du duel parut, en \il\5, dans les coutumes du Heauvoisis, et forma la matière du soixante-et-unième chapitre de cet ouvrage.
Jean III, fils de Jean II et de Marie de Dinan, est une des plus grandes figures chevaleresques d'un siècle qui enfanta le roi Edouard III, le prince Noir, Olivier de Clisson, Jean Chandos et Duguesclin. Il embrassa le parti de Charles de Blois, époux de Jeanne de Penthièvre, nièce et héritière de Jean-le-Bon, contre son compétiteur Jean de Montfort, quatrième fils d'Artus et frère du duc décédé. La Bretagne était, ffël à cette époque , livrée à une multitude de corps d'armée épais. Chaque baron, souverain sous sa bannière, disposait à son gré de ses soldats, portait la guerre où bon lui semblait, et aggravait par le pillage et les exactions les maux inséparables
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REAUMANOIR.
delà guerre civile. Les Anglais, enflés par leur récent succès de Crécy, pillaient et saccageaient la meilleure partie du duché. Les richesses des villes de la Bretagne, les ornemens de ses églises, les ombrages de ses forêts, les moissons de ses vallées, ne lui appartenaient plus! Pillage, incendie, extermination, famine, tel était l'affreux tableau que présentait cette province.
Le capitaine anglais, sir Robert Bembroug, qui commandait pour Simon de Montfort la garnison de Ploérmel , voisine de celle de Josselin, où Jean III de Beaumanoir tenait pour Charles de Blois , s'était fait remarquer, entre tous ses compatriotes, par des exactions plus dignes d'un chef de brigands que d'un capitaine de troupes disciplinées. Indigné de ses barbaries, le chef breton alla au camp anglais, muni d'un saufconduit, demander sûreté contre ces désordres; mais combien son indignation s'accrut-elle envoyant, prisonniers des Anglais, une foule de paysans des deux sexes attachés par les pouces et accouplés deux par deux, trois par trois, comme des chiens de chasse ! Beaumanoir ne put contenir sa colère , et s' adressant à Bembroug, il lui reprocha sa conduite en termes énergiques. Le capitaine anglais répondit qu'il ne prisait les sermons que dans une église. La querelle s' échauffant à ce propos , Beaumanoir offrit à Bembroug de jouter de fer et de glaives un contre un, dix contre dix , trente contre trente, pour l'honneur de leurs souverains respectifs et l'amour de leurs mies , car à cette époque de la chevalerie, une espèce de culte religieux pour les dames se mêlait à l'esprit guerrier, et, mobiles ou prétextes, il fallait qu'elles entrassent pour quelque chose dans toutes les querelles.
Beaumanoir termina son discours en jetant à terre son gantelet. Bembroug s'empressa de le ramasser :
« Gentil chevalier, lui dit-il, vous ne pouviez me faire proposition plus agréable. Allons en un bel champ, là où on ne
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puisse nous empesc/ier, ni destourber , et commandons sur la liait à nos compagnons de part et d'autre et à tous ceux qui nous regarderont, que nul ne fasse à homme combattant ni comfort ni aide, et faisons tant qu'on en parle au temps à venir en salles, en palais, en places et en autres lieux par le inonde. »
Les conditions de la lutte furent aussitôt réglées. On convint qu'on amènerait des deux côtés trente champions, qu'on combattrait à cheval , chaque chevalier portant les armes de son choix; enfin, qu'on se réunirait au chêne demi-voie, entre Ploërmel et Josselin, le samedi avant le dimanche de Lœlarcp.
Au jour indiqué, les chevaliers des deux partis, armés de lances, de dagues, de miséricordes , de haches, de maillets, de grandes épées à lames plates, nommées fauch a rftff se rendirent au lieu du rendez-vous, occupé depuis le matin par une foule immense et bariolée de laboureurs , de marchands, de petits bourgeois, et un grand nombre de gentilshommes porteurs de saufs-conduits. Un prêtre bénit leurs armes, et on leur lut ensuite les faits pour lesquels ils allaient combattre, qu'ils ratifièrent les mains entrelacées les unes dans les autres. Ils jurèrent que leur cause était juste, que leurs armes n'étaient point enchantées, qu'ils se conduiraient en preux chevaliers, et défendirent aux spectateurs de s'entremettre pour chose ni pour meschef.
Ces préliminaires achevés, et comme on se disposait de chaque côté à prendre de champ, Bembrourg sortit des rangs anglais, et s' ad ressaut à Beaumanoir, prétendit qu'un combat livré sans l'agrément de leurs souverains respectifs n'était pas régulier. Beaumanoir répondit que cette réflexion était trop tardive, et qu'il ne s'en retournerait certainement pas sans mener les mains. Cette réponse décida le combat. Les Anglais s'ébranlèrent aux cris de sainl Georges et de Mont fort ! les Bretons à ceux Bretagne-Malu au riche duc ! « Ils firent, dit
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Froissard , tous leurs gens traire en sus de la place bien loin. Puis fit l'un d'eux un signe, et tantôt se coururent sus et se combattirent moult vassement, aussi bien que tous fussent Roland et Olivier. »
Le choc fut si rude qu'au plus fort de la mêlée les champions des deux partis s'arrêtèrent d'un commun accord , haletans et épuisés. Geoffroy de la Roche, simple écuyer, qui venait de donner des preuves éclatantes de courage aux côtés de Reaumanoir, profita de ce moment de trêve pour s'agenouiller devant lui et lui demander la chevalerie, distinction qui, presque toujours, se conférait sur la brèche, dans la tranchée ou sur le champ de bataille. Reaumanoir ne crut pas devoir la refuser à sa valeur et lui donna l'accolade, en disant :
« Reau fils, souviens -toi des exploits de tes ancêtres à Constantinople et en Grèce et fais payer tes éperons aux Anglais. »
La bataille recommença ardente et terrible. Les lances s'entre-choquent, les rangs s'éclaircissent, les chevaliers tombent les uns après les autres, comme les arbres de la forêt sous la cognée des bûcherons; en un instant, l'arène est jonchée de casques brisés, de boucliers épars, d'écussons mutilés.
Épuisé de fatigue , tourmenté par la soif, affaibli par le sang de ses blessures , Reaumanoir se retirait de la lice et demandait à boire, lorsque Geoffroy Dubois l'apostropha par ces mots qui devinrent le cri de guerre de sa maison : « Beaumanoir, bois ton sang! »
Rembroug , pendant ce temps , parcourait les rangs des Anglais, leur promettant la victoire au nom de Merlin; mais il en est, dit un chroniqueur, de ces prophéties comme de toutes celles qui n'ont pas Dieu pour auteur; on y voit ce qu'on veut. Les deux chefs, qui se cherchaient, se rencontrèrent dans la mêlée, et Rembroug saisissant Reaumanoir , lui
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criait déjà de se rendre, lorsque Alain Kéranrais le renversa d'un coup de lance. Geoffroy Dubois, qui survint, l'acheva en le perçant d'outre en outre de son épée.
La mort de leur chef étonna les Anglais, mais un che valier allemand, nommé Croquart, s'étant mis à leur tète en s' écriant : « Seigneurs, Bembroug vient de succomber : tous les livres de Merlin qu'il aimait tant à consulter ne lui ont pas valu deux deniers; au nom du Dieu vivant, comportez-vous en gens de cœur. Serrez les rangs, tenez ferme dans les étriers et combattez comme moi! » ils reprirent courage, et la victoire flotta plus incertaine que jamais.
Ce fut à ce moment que Guillaume de Montauban, écuyer de bonne et antique maison , abandonnant le champ de bataille , gagna un endroit de la plaine où se trouvait un page avec un cheval frais et des armes, échangea son fauchart contre une lance fraîchement émoussée, revint dans la lice et fit semblant de fuir :
— « Faux et mauvais écuyer, lui cria Beaumanoir, cette couardise et cette honte te seront reprochées à toi et à toute ta race. »
Mais Montauban, continuant de s'éloigner, se contenta de répondre :
— « Ouvres bien de ta part, Beaumanoir, et je ferai tout mon devoir de mon côté. »
En effet, il alla se placer à une trentaine de pas du lieu du combat, enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, et donnant tète baissée dans le flanc des Anglais, étroitement serrés les uns contre les autres , il en renversa sept au premier choc et trois au retour. Les rangs rompus ouvrirent un chemin facile aux Bretons qui s'y précipitèrent. Ceux des Anglais, qui échappèrent aux dagues et aux maillets des vainqueurs , se rendirent à Beaumanoir, qui les conduisit dans son châtel de Josselin, d'où ils ne sortirent qu'en payant rançon courtoise ,
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<f et lorsque, dit Froissard, ils furent tous resanés, car il n'y en avait nul qui ne fût fort blessé. »
Telle fut l'issue de la bataille des Trente. Si elle n'influa pas directement sur les destinées de la Bretagne, elle releva le courage des partisans de Charles de Blois , mortifia l'orgueil anglais, et préserva cette partie de la province d'exactions qui, si elles eussent continué, n'auraient pas laissé une pierre à ses églises, ni un habitant à ses campagnes. Son retentissement en Europe fut immense. Long-temps après l'époque à laquelle elle avait été livrée, on disait en France , en Angleterre et en Allemagne pour exprimer qu'un combat avait été terrible : « On a combattu comme à la bataille des Trente. »
Pour perpétuer le souvenir de ce tournoi célèbre , une croix fut plantée au lieu où se trouvait le chêne de mi-voie, tombé de vétusté depuis deux cents ans. La révolution qui ne respecta rien, pas même la gloire, abattit la croix et effaça l'inscription. L'empire songea à la remplacer par un monument , mais les désastres publics empêchèrent toujours la réalisation de cette pensée patriotique. Ce fut seulement sous le règne de Louis XVIII, que l'obélisque, qu'on voit aujourd'hui sur le bord de la route de Ploërmel à Josselin, fut érigé en l'honneur des Trente. Cet obélisque s'élève au centre d'une étoile plantée d'arbres. Sur une pierre, placée dans son enceinte, on lit :
Au levant du côté de Ploërmel :
« Sous le règne de Louis XVIII, roi de France et de Navarre, le « conseil-général du Morbihan a élevé ce monument à la gloire des « Trente. »
Au couchant , du côté de Josselin :
La même inscription en langue celtique.
Au midi :
Le nom des Trente.
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Et au nord , du côté de Paris à l'orient : « 27 mars 1351. »
Les blessures que Beaumanoir avait reçues au combat des Trente ne l'empêchèrent pas de se trouver, l'année suivante, à la bataille de Mauron . Ses talens reconnus comme homme d'état
l'appelèrent ensuite à l'ambassade d'Angleterre. Mêlé à tous |1|1
les évènemens importans qui signalèrent le siècle agité où il \$m
vécut, il reçut, en i357, en qualité de gouverneur de la pro- lÉg
vince de Bretagne , des mains du duc de Lancastre , les clefs de |||
la ville de Vannes. Beaumanoir était prisonnier lors de la ce- \çm
lèbre affaire d'Auray. Il obtint du comte de Montlbrt la per- |||
mission de combattre, à la condition de n'accepter aucun œ&
commandement. Fidèle à cet engagement , il s'attacha à la çjm
suite de Duguesclin, cette fleur de la chevalerie, « àme forte, j|||
nourrie dans le fer et pétrie sous les palmes, » suivant l'ex- |p
pression pittoresque d'un historien. Tous deux firent pour la MË
cause de Charles des prouesses incroyables, et sans doute, dit jg|
l'auteur de la vie de Duguesclin, le succès aurait couronné lÏÏE
leurs effort», s'ils n'eussent été chargés par derrière par cinq IB
cents lances, que Caurelay tenait cachées dans les genêts et |||
les buissons , et qui les attaquèrent quand la chaleur du combat |*£
commençait à se ralentir. Dans l'espèce de déroute qui suivit VÊÈ
cette attaque imprévue, Beaumanoir ayant aperçu un cheva- ^r
lier nommé Gautier Huet, espèce de géant, qui portait la |fi
mort et l'effroi parmi les Bretons, il s'élança à sa rencontre, ffl le renversa et l'eût tué infailliblement, si le célèbre Olivier de Clisson ne se fût élancé à son secours en s' écriant « Beaumanoir, rendez-vous! » Mais le chef breton répondit à cette injonction à coups d'épée, cherchant à vendre chèrement sa vie, plutôt qu'à décider une victoire devenue impossible.
Tandis que ces choses se passaient , Charles de Blois couvert de vingt blessures et combattant encore , se trouva tout-
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à-coup environné d'une foule d'ennemis qui s'acharnaient à le tuer. Un Anglais lui traversa la gorge d'outre en outre avec son épée, l'héroïque prince tomba sur les genoux, et levant les mains au ciel :
« Grand Dieu, s'écria-t-il , pardonnez-moi le trépas de tant de braves gens qui meurent ici pour moi. J'ai guerroyé longtemps contre ma volonté et par le conseil de ma femme , qui m'a toujours assuré que ma cause était juste. »
Il expira en disant ces mots.
Cette mort décida Beaumanoir à se rendre. Il remit sa vaillante épée à Jean Chandos.
Le traité de paix de Guérande, conclu, en i365, entre le comte de Montfort et Jeanne de Penthièvre, tira Beaumanoir de la captivité. Il mourut peu de temps après, laissant pour héritage à ses deux fils, Jean IV et Robert, un nom illustré par une des plus loyales et des plus glorieuses carrières que jamais gentilhomme ait parcourues, car nul mieux que lui n'avait compris qu'une naissance illustre est un lourd fardeau et ne s'était plus particulièrement appliqué à justifier ce vieil adage des hérauts d'armes et des maîtres en blason du moyen-âge : « Noblesse oblige. »
Jean IV, son fils aîné, prit une part très active à la guerre entre Charles V et Edouard III , et ayant accompagné le connétable Duguesclin dans ses expéditions , il l'aida à reprendre, sur les Anglais, la Guyenne, le Poitou et la Saintonge et une partie du Limousin. Il partagea, en 1377, avec le célèbre Olivier de Clisson l'honneur de la reddition de la ville d'Auray. Fidèle à Jean de Montfort, il ne l'abandonna ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune. Charles V, qui se défiait des dispositions du duc de Bretagne et qui avait à venger sur lui des griefs particuliers , convoqua un lit de justice au parlement, et somma le duc d'y comparaître pour y répondre :
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