BEAUMANOIR
Lk-dessus le métayer devint tout pâle, et serrant la main du sire de Tournemine avec une énergie farouche :
« Merci , messire ! » répondit-il.
Ces deux mots contenaient un arrêt de mort. En effet , depuis ce moment, Roland ne cessa de veiller sur le comte comme le tigre sur sa proie , et le soir du mardi gras , Beaumanoir s1 étant rendu à la ferme, monté sur sa haquenée, Roland , aux aguets, courut aussitôt chercher un jeune homme borgne, nommé Geoffroy Robin , puis assisté de ce complice , revint à la métairie , et y ayant trouvé Beaumanoir, il l'assomma à coups de cognée; mais ce meurtre ne resta pas impuni. Ni les retraites profondes des forets, ni les sables mouvans des landes bretonnes, ne purent soustraire les coupables à la justice. Roland et Geoffroy furent arrêtés. Le fermier eut le poing coupé et fut pendu, après avoir confessé son crime , mais sans qu'un mot fût sorti de ses lèvres dans ses différens interrogatoires pour accuser le sire de Tournemine. Il se borna à affirmer qu'il avait été envoyé par Robert pour assassiner son frère, et les tourmens de la torture ne purent jamais lui arracher d'autre aveu.
Sous le coup d'un malheur cruel et d'une épouvantable calomnie , Robert , dont les soupçons contre le seigneur de Tournemine s'étaient tournés en certitude depuis que ce dernier avait épousé la veuve de Jean de Beaumanoir, n'hésita pas à accuser publiquement ce seigneur de complicité avec les assassins. Il se rendit le lundi après la Saint-Michel au parlement de Vannes, où siégeait le duc de Bretagne, renouvela son accusation suivant les formes usitées en ce temps-là, et demanda le combat à outrance. Le seigneur de Tournemine ayant répondu par un démenti formel aux allégations de son accusateur, et donné son gage, le duc de Bretagne fixa le duel au mardi suivant la Noël ( i386 ), et indiqua pour champ clos le Bouffai de Nantes. Au jour convenu, il s'y rendit lui-même avec ses gentilshommes et ses conseillers. Beaumanoir se pré-
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ô2 ILLUSTRATIONS DE LA NOBLESSE EUROPEENNE.
senta le premier en lice, à cheval et armé, portant sur son bouclier ses armes d'azur à onze billettes d'argent, accompagnées de la devise de sa maison : « J'aime qui m'aime, » et comme son adversaire tardait à paraître, il pria le héraut de faire l'appel , et aussitôt celui-ci s'approcha des barrières et cria à haute voix :
« Messire Pierre de Tournemine, venez à votre journée contre le sire de Beaumanoir. »
A la troisième sommation , Pierre parut. Les deux champions descendirent de cheval, on mesura les épées, puis on les conduisit dans un champ où étaient placés les reliques et le missel. Là le président de Bretagne, prenant la parole, dit à Beaumanoir :
« Monsieur de Beaumanoir , vous jurez à Dieu et aux saints Evangiles que vous n'entendez faire preuve contre le sire de Tournemine que par votre épée et votre bon droit sans recourir à aucun charme, sorcellerie ni armes cachées. »
Beaumanoir, les mains étendues sur les reliques et le missel, répondit :
« Je le jure. »
Le président s'adressant ensuite à Tournemine.
« Et vous, monsieur Pierre de Tournemine , jurez à Dieu et aux saints Evangiles que vous avez bon droit dans votre défense envers monsieur de Beaumanoir, suivant les termes de la bataille convenue entre vous. »
Pierre, les mains étendues sur les reliques et le missel, répondit :
« Je le jure. »
Les deux champions remontèrent à cheval , et le maréchal ayant crié par trois fois : « Laissez aller, » ils s'élancèrent l'un sur l'autre avec fureur.
Ce fut le combat acharné de deux hommes qui sentent que la mort est au bout de leurs lances, et que l'honneur de l'un
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<hè\ des deux doit rester sur le champ de bataille. Beaumanoir ijij ayant pressé le seigneur de Tournemine, avec autant de résolution que de vigueur, le blessa dès l'abord , le désarçonna après des efforts désespérés, lui mit le pied sur la poitrine , la miséricorde sur la gorge et le somma de lui dire la vérité ; mais Tournemine, tout en s'avouant vaincu, répondit que « sur Dieu et au péril de son âme , il n'avait oncques commis le crime dont on le chargeait, » et on l'emporta du champ de bataille à demi mort. Ce fut avec beaucoup de peine que Beaumanoir obtint du duc de Bretagne qu'il ne serait ni pendu , ni attaché sur la claie , en dépit de la coutume alors WË>\ en vigueur en Bretagne et dans toute la France, qui voulait |É| que lorsqu'un chevalier, accusé d'un crime capital, était p| vaincu dans le duel à outrance ou jugement de Dieu , vivant , |P| on le livrât au bourreau, mort, aux fourches patibulaires. ^F En Bobert s'éteignit la première branche de cette noble fa- JUJI mille , qui ne fit que passer par une longue suite d'illustrations; igi mais celle des vicomtes du Besso, qui en était issue, soutint H§ avec éclat la renommée qui s'était attachée, dans les siècles pi précédens, au grand nom de Beaumanoir. Jean, frère de Guillllj laume, tige des seigneurs de Lavardin, fut un des quarantedeux capitaines d'hommes d'armes de la province qui prêtèrent, en 1419 ? entre les mains des commissaires du duc de Bretagne, serment de fidélité â ce prince.
Jean 1er eut de sa femme Jeanne Boutie , Jean de Beaumanoir, deuxième du nom, successivement chambellan du duc de Bretagne et chef de ses gendarmes, tombé en combattant aux landes et mares de Tanières.
L'historien doit s'empresser de traverser les vies obscures de Jean III et de Briant de Beaumanoir qui succédèrent à ce dernier, pour arrivera Gilles, fils de Briant , qui accompagna Charles VIII en Italie , à la conquête de Naples , et se couvrit de gloire à cette célèbre bataille de Fornoue, qui sauva d'une
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ôî ILLUSTRATIONS DE LA NOBLESSE EUROPEENNE.
ruine complète l'armée française, éternellement malheureuse ai
dans ses expéditions transalpines. <^
Ce seigneur partagea , avec Bavard , l'insigne honneur d'être *& créé sur le champ de bataille chevalier par un roi de France. Il
mourut en f 4*)*^ • Charles son fils, qui lui succéda, laissa à sa J^
mort, arrivée en i55a, son héritage à Jacques, seigneur de a
Villaines , échanson de Henri II et gentilhomme ordinaire du A.
dauphin , dont nacjuit Toussaint de Beaumanoir, baron du <£-
Pont et de Rostrenan , marié à Anne de Cuemadeuc , en qui s'éteignit la branche des vicomtes du Besso.
Guillaume de Beaumanoir fut le premier gentilhomme de ||| ce nom , seigneur de Lavardin. Il eut de Jeanne Girard , dame ix. de Laudemont , Jean , premier du nom , écuyer d'écurie du roi <^ de France, marié à Marie Reboulle. Jean II, fils de Guillaume, épousa en secondes noces Hélène de Villefranche. De cette union, naquit François de Beaumanoir, père de ce rude et chevaleresque Charles , dont la gloire serait plus pure si elle n'était entachée d'une apostasie religieuse.
Ce seigneur embrassa les doctrines de la religion réformée. ^y>r Il commanda l' avant-garde de l'armée à la bataille de Saint- Denis, assista à la défense de la Rochelle, se signala à la tète de ses compagnies d'arquebusiers à la bataille de Mon tcon tour, fut gouverneur du roi de Navarre, et périt enveloppé dans le grand désastre de la Saint-Barthélemi. Son fils, Jean III, élevé auprès de Henri IV, alors prince de Béarn , fit ses premières j||l armes, à dix-huit ans, au siège de Poitiers, dans l'armée des \WÊ huguenots ; mais l'ambition de parvenir dans une route fermée aux protestans, une vocation décidée et la fin tragique de son père, le déterminèrent à abjurer solennellement ses erreurs et à rentrer dans le sein de la religion catholique. Lors du dépari du roi de Navarre de la cour de France, en 1^79, il suivit ce prince , non par un retour de religion , mais pour sa propre sûreté, car il venait de tuer par jalousie , àLucé, dans le Maine,
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BEALMAXOIR.
le surintendant de la maison de Larochefoucauld , qui faisait la cour à madame de Macé, jeune et riche veuve que Lavardin voulait épouser.
Un des secrets de la politique artificieuse de Catherine de Médicis était de s'entourer des plus jolies femmes de la cour, qui, dressées par cette habile institutrice au manège d'une séduction perfide, attiraient à son parti les seigneurs qu'elle désirait s'attacher, et lui dévoilaient les projets de ceux qu'elle voulait abattre. Jean de Beaumanoir tomba dans le piège séduisant que cette princesse lui tendit , en 1 5-^8 , lors de son voyage à la cour de Béarn, et n'hésita point à l'accompagnera Paris. Peu de temps après, il fut nommé colonel de l'infanterie française. Le roi lui confia la survivance du gouvernement de Poitou , et le commandement en chef de l'armée royale en l'absence du duc de Joyeuse. Sa valeur fit des miracles à la bataille de Contras, où ce duc fut tué, mais sans fixer la victoire sous les drapeaux des catholiques.
Le chapitre de la transsubstantiation , dans la confession de Lancy , lui reproche d'avoir embrassé le parti de la Ligue en 1589. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il composa avec Henri IV, en 1 595 , lui demeura invariablement fidèle et lui sauva la vie à la journée d'Aumale. Par une juste rémunération , ce monarque l' éleva à la dignité de maréchal de France, lui conféra le collier de ses ordres et érigea sa terre de Lavardin en marquisat. Après la découverte de la conspiration deBiron, il fut chargé de la direction d'un corps d'armée , destiné à contenir la province de Bretagne, et fut l'un des sept gentilshommes qui se trouvaient dans le carrosse de Henri IV, lors de l'assassinat de ce grand roi par Bavaillac. La mort du héros ne diminua rien du crédit et de la faveur de Lavardin. Il remplit, le 27 octobre 1610, les fonctions de grand-maître au sacre de Louis XIII , et peu de temps après fut envoyé en ambassade extraordinaire en Angleterre. Il mourut au retour, à
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ôG ILLUSTRATIONS DE LA NOBLESSE EUROPÉENNE.
Paris, en novembre 16 1 4 , et fut enterré dans la chapelle Saint- Jean de l'église cathédrale du Mans, laissant la réputation d'un militaire accompli et d'un négociateur habile.
Le maréchal de Lavardin eut de Catherine de Carmain , sa femme, comtesse de Négropolisse, Henri, premier du nom, marquis de Lavardin comme son père, comte de Beaufort, et maréchal-de-camp des armées du roi, mort, en i644> d'un coup de mousquet reçu au siège de Gravelines , et qui demeura historiquement absorbé entre la gloire de son père et la renommée de son fils.
Henri-Charles de Beaumanoir commença à porter les armes contre les Turcs au combat de Saint-Gothard , dans un corps de troupes françaises auxiliaires, commandé par Montécuculi. Il accompagna Louis XIV dans sa campagne de Flandres, s'y distingua sous ses yeux, et assista sous Turenne, aux prises de Charleroi, d' Armentières et de Courtray , en 1667, puis à la conquête de la Franche-Comté et aux guerres de Flandres en 1672.
Aux talens du capitaine, le marquis de Lavardin joignait les qualités de l'homme d'état ; son ambassade à Rome est très célèbre. Louis XIV s'était brouillé, relativement aux franchises des quartiers des ambassadeurs, avec Innocent XI, pontife à grand caractère, et dont la fermeté allait jusqu'à l'inflexibilité, lorsqu'il croyait son opinion ou ses intérêts d'accord avec la justice. Les franchises étaient un droit d'asile qui ne s'étendait pas seulement aux palais des ambassadeurs, mais encore aux maisons adjacentes, où les malfaiteurs trouvaient un refuge assuré. La plupart des gouvernemens européens, sur les représentations de la cour de Rome, avaient consenti à de sages restrictions. Le seul Louis XIV refusa de se relâcher de ses anciennes prétentions, répondant à ceux qui lui citaient l'exemple des monarques ses contemporains, qu'il n'était pas dans l'habitude de régler sa conduite sur celle d' autrui. Il donna au
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IJE/UJMANOIR.
marquis de Lavardin l'ordre formel de maintenir ses privilèges dans leur intégrité.
Dès son entrée sur les terres ecclésiastiques , un maître des cérémonies vint signifier au marquis de Lavardin, de la part du souverain pontife, qu'il ne serait reçu , en qualité d'ambassadeur, qu'autant qu'il renoncerait aux franchises. Lavardin n'en continua pas moins sa route. Suivi de huit cents gentilshommes de l'ambassade, officiers et gardes-marines, il fit une entrée pompeuse à Rome, le 16 novembre 1687. Les douaniers s' étant présentés pour visiter ses bagages , il les renvoya en disant qu'il leur ferait couper les oreilles s'ils s'avisaient d'y revenir. Il prit possession du palais Farnèse, tandis que sa suite se logea dans le quartier environnant. Innocent XI, de plus en plus irrité, fulmina contre lui une bulle d'excommunication , et fit interdire l'église de Saint-Jean-de-Latran, où l'ambassadeur français avait communié pendant la nuit de Noël. Par représailles, Louis XIV refusa de recevoir le nonce, le retint prisonnier, et se saisit d'Avignon comme il avait fait au temps d'Alexandre VIII : de son côté le parlement appela comme d'abus. Mais le pape fut sourd aux réclamations comme il l'avait été aux menaces; et ce fut seulement à sa mort que son successeur consentit à donner satisfaction à Louis XIV; mais ce prince, fidèle à son caractère de grandeur, renonça aux franchises dès qu'on parut disposé à les lui accorder. Le marquis de Lavardin revint en France, en mai 1689, et mourut, à Paris, en 1701, laissant de ses deux femmes, Charlotte d'Albert et Anne de Noailles, trois filles, dont l'une mariée à Lachàtre, et un fils Henri-Emmanuel. On raconte qu'il fit venir ce dernier à son lit de mort, et lui défendit , sous peine de sa malédiction, d'épouser une Noailles, mais « Lavardin eut le sort des rois dont les volontés sont autant méprisées après leur mort que redoutées de leur vivant. » Les Noailles, étant les plus proches parens d'Henri-Emmanuel , relevèrent sous leurs
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yeux, affaiblirent, peu-à-peu, dans son esprit l'imprécation paternelle, et le marièrent à une de leurs filles en 170a ; mais ce mariage ne porta aucun fruit. Le jeune Beaumanoir fut tué à la bataille de Spire, où il commandait un régiment de cavalerie , finit son nom et sa maison , et laissa ses deux sœurs sons la tutelle de la famille de sa femme qui en maria une à Châteaurenaud,fîls du maréchal de France et lieutenant-général de Bretagne.
Saint-Simon a tracé du marquis de Lavardin un portrait en caricature , mais qui mérite d'être rapporté.
« C'était , dit-il , un gros homme extrêmement laid , de beau coup d'esprit et fort orné. On l'accusa d'être avare et difficile à vivre. Il disait que de sa vie il n'était sorti de table sans appétit et assez bien pour manger encore. Sa goutte, sa gravelle et l'âge où il mourut, ne persuadèrent à personne d'imiter son exemple. »
Madame de Sévigné, plus juste envers Lavardin que son caustique contemporain, a complété ou plutôt rectifié ce portrait, en disant dans ses lettres : « Il a , en vérité, de très grandes et bonnes qualités, une hauteur et une audace qui lui ont fort bien réussi jusqu'ici, puis tout d'un coup une douceur et une déférence qui le relèvent encore. C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie vu. »
[armi les maisons nobles qui grandirent à l'ombre de la royauté, celles des comtes d'Armagnac occupe la première place. A une époque où les possesseurs de grands fiefs étaient tout puissans en France, cette famille exerça sur les affaires de l'état une influence directe et permanente; son nom se retrouve mêlé à tous les évènemens marquans de l'histoire de France. Nous verrons dans le cours de cette étude un d'Armagnac gouverner le Languedoc au nom du roi, pacifier le Limousin et tenir tète à l'Anglais; un second, donner son nom au parti de la cour dans la sanglante querelle des <X Ai magnacs et des Bourguignons ; un troisième, fonder la branche illustre des Nemours.
Le comté d'Armagnac, pays peuplé et très fertile, était situé dans le gouvernement de Gascogne. Il était borné à l'ouest par la Garonne, à l'occident par la Gascogne particulière, au septentrion par le Condomois et l'Agénois. Il comprenait les vicomtes et seigneuries de Fézensac, d'Armagnac, de Biran et Baran , les vicomtes de Loumagne , d'Anvillar , de Fézensaguet , de Bruilhoir; les seigneuries de Lectoure, d'Ansan, Rivières
Basse , Aure , Magnoal , Nesterre et Baresse. On y comptait plus de mille huit cents fiefs sujets au ban et à l' arrière-ban.
L'origine de la célèbre famille des d'Armagnac remonte liant dans l'histoire. Le premier comte d'Armagnac était contemporain du roi Lothaire. Moréry rapporte que Garcias-Sanche, le Courbé, duc de Gascogne, qui vivait au commencement du neuvième siècle , laissa trois fils entre lesquels il partagea ses états. Sanche, l'aîné, eut la grande Gascogne; le second, Guillaume Gardas, le comté de Fézenzac qui comprenait l'Armagnac; le troisième, Arnaud Nonne , l'Asturac. Ce Guillaume Garcias , comte de Fézensac, eut deux fils , et donna au cadet, Bernard le Louche, l'Armagnac à titre de comté. Ge fut le premier comte de ce nom. On ne connaît rien de sa vie. Le nom même de sa femme est ignoré.
Les comtes d'Armagnac commencèrent à devenir puissans sous Géraud Ier, dit Trancaléon , et Bernard Tumapailles , son successeur. Ce prince, pieux et guerrier comme toute sa race, se signala par ses victoires et ses libéralités envers l'église. Il se rendit maître du duché de Gascogne après la mort d'Odon , comte de Poitiers, tué devant Mauzé, et le conserva jusqu'en 1070, époque à laquelle il fut vaincu en bataille rangée par Guy Geoffroy, comte de Poitiers, près du monastère de la Castelle ou vicomte de Cluny. Sa femme, Emmengarde, étant morte peu de temps après, ce seigneur renonça au monde, prit T habit religieux au couvent de Saint-Mauzon , qu' il avait fondé, et mourut en odeur de sainteté.
Bernard III, qui lui succéda, suivit Guillaume , comte de Poitiers, à la Béole, et assista au jugement rendu contre le vicomte de Bénauges, touchant les impositions qu'il avait levées sur la Garonne. En 1 1 10, il tint, avec Gaston de Foix, une assemblée notable de vassaux pour jurer la trêve de Dieu ordonnée par le concile de Latran , confirma le privilège accordé à l'abbaye de Saint-Béet fit une donation à l'église d' A ucli.
ARMAGNAC
Il laissa de ses deux femmes, Alpair et Gerberje, Géraud III et Othon d'Armagnac.
La vie de Géraud III , celle de son fils Géraud IV et de son petit-fils Bernard sont enveloppées d'une trop profonde obscurité pour rien offrir de certain à l'histoire. Celle d'Arnaud-Bernard, frère de Géraud IV, ne se distingua que par une usurpation au préjudice de son neveu. Par une seconde usurpation Pierre Géraud succéda à Arnaud -Bernard , et Bernard V n'entra en possession de l'héritage que ses oncles lui avaient ravis qu'à la mort de ce dernier. Ce seigneur eut le malheur de faire partie de la ligue qui se forma, en \il\\, contre le roi-type, le législateur, le héros et le saint de cette époque, Louis IX. Il ne tarda pas à s'en repentir, et mourut, en \o.l\S, sans postérité, laissant son comté à sa sœur Makarose F% qui se le vit bientôt disputer par Géraud V, fils de Boger d'Armagnac et petit-fils de Bernard IV.
De cette rivalité de prétentions naquit une guerre sanglante. Elle se perpétua sous Makarose II , fille de la précédente , et ne se termina qu'en 1 255 par l'entremise de quelques seigneurs puissans.
Ce Géraud V, vicomte de Fézensaguet, et comte d'Armagnac, après la mort de sa cousine Makarose II , est cité par les chroniqueurs comme un seigneur ambitieux, entreprenant, ayant comme tous les hommes supérieurs commandement sur la fortune. Ses démêlés avec Guérande Casaubon peignent parfaitement son caractère. Il s'était brouillé avec ce seigneur relativement au château de Sompuy qu'il prétendait dans sa mouvance. Or, tout seigneur qui possédait des terres dans la mouvance d'une seigneurie devenait vassal du possesseur de cette seigneurie, et devait, en cette qualité, lui prêter hommage sans épée , sans éperons, tête nue et à genoux. Le comte d'Armagnac réclamait l'hommage de Guillaume Casaubon à titre de vassal que l'autre niait. On se défia réciproquement
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et on en vint aux armes. Dans un combat livré, en i 272, Arnaud-Bernard, frère de Géraud V, fut tué par Guérande Casaubon. Le comte, furieux, intéressant à sa querelle ses parens et ses alliés, se joignit à eux pour tirer de cette mort une vengeance éclatante. Le comte de Foix, son beau-frère, lui amena la droite fleur de chevalerie de son comté. Hors d'état de résister à cette puissante ligue, Guérande Casaubon se plaça sous la sauve-garde du roi qu'il reconnut pour son seigneur immédiat. Il remit son château de Sompuy et toutes ses possessions au sénéchal de Toulouse, et se constitua lui-même prisonnier dans ce château pour y attendre le jugement dePlrilippe-le-Hardi au sujet de la mort d'Arnaud-Bernard. Mais malgré la défense que le sénéchal fit aux deux comtes d'attaquer un vassal du roi de France, et sans respect pour les pannonceaux royaux qu'il avait fait dresser sur les murailles de Sompuy, ils assiégèrent cette place, la prirent et en massacrèrent les habitans. Philippe, instruit de ces attentats, les fit citer tous deux à sa cour. Géraud seul s'y présenta, plaida hardiment sa cause et obtint sa grâce moyennant une amende de 1 5,ooo livres tournois.
Engagé, plus tard, dans une querelle avec le sénéchal de Toulouse, qui nourrissait contre lui de vieux ressentimens , il n'hésita pas à le combattre malgré la faiblesse de ses ressources et l'inégalité de ses forces; mais, trahi par la fortune, il fut fait prisonnier et renfermé dans le château de Péronne, où il resta deux ans. Ce seigneur mourut , en 1 20,5 , la même année que Philippe III, roi de France.
A côté des figures rudes et guerrières des premiers comtes d'Armagnac, nous voyons s'élever ici la figure vénérable d'Armanjeu d'Armagnac, chanoine de Toulouse et archevêque d'Auch en 1262. Ce prélat était frère de Géraud V. Tous les historiens s'accordent à le représenter comme un homme très pieux et très savant. Il fut l'arbitre des différends de plusieurs
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princes. En 1266, le pape Clément IV rétablit, à sa considération , l'ordre de la paix si long-temps interrompu. Nous le retrouvons , deux ans après , aux conférences de Mont-de- Marsan , où Gaston de Béarn traita du mariage de sa fille Constance avec Henri, fils de Richard d'Angleterre, roi des Romains , et à celles de Tarbes , en 1 284 , où le même vicomte de Béarn remit, au nom du roi d'Angleterre entre les mains du sénéchal de Gascogne, le comté de Bigorre en litige entre Laure , vicomtesse de Tnrenne, et Constance, vicomtesse de Marsan. Ce prélat tint ensuite plusieurs conciles provinciaux sur la discipline ecclésiastique de son diocèse, et mourut, dans un âge très avancé, avec la réputation d'un saint.
L'histoire et la chronique ne fournissent que des renseignemens vagues et très incomplets sur Bernard et Gaston d'Armagnac, fondateur de la branche de la maison Fézensaguet , non plus que sur Roger d'Armagnac, évêque de Lavaur, en 1 3 1 8 , que M. de Sainte-Marthe fait aussi évêque de Lectoure, en 1 ?)25 , sur Capanelle, Marthe, Constance etMakarose d'Armagnac, mariée à Arnaud-Guilhem , seigneur de la Barthe. Tout se borne ici à une sèche énumération de noms et de dates qui sert de jalons à l'historien, mais qui est sans intérêt et sans instruction pour le lecteur.
C'est seulement à Bernard VI que l'histoire de cette famille reprend un caractère authentique. La vie de ce seigneur , aussi agitée que celle de son aïeul Géraud V, est en partie remplie par la guerre qu'il eut à soutenir contre le comte de Foix , relativement au testament du vicomte de Béarn qu'il maintenait faux. Un arrêt de 1295 avait, suivant l'usage du temps, ordonné le duel entre les deux rivaux. Au jour convenu ils se rendirent en armes accompagnés de leurs parrains et écuyers au lieu du combat, situé en la ville de Gisors; mais comme ils étaient en champ clos et prêts à en venir aux mains, un ordre du roi suspendit le combat. Ce monarque ne bornant pas là
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sa médiation, vint lui-même à Toulouse, mais le comte de Foix refusa son arbitrage et la guerre continua. Bernard VI n'en vit pas la fin. Il mourut , en i3 i3 , suivant quelques historiens , en 1 3ai , suivant d'autres, et fut enterré dans l'église d'Àuch auprès de son père.
Il laissa de sa seconde femme, Cécile de Rodez, fille puînée de Henri II , Jean Ier, qui lui succéda , Marthe et un fils naturel , Jean-le-Bâtard , dit la guerre , qui , après s'être distingué dans la profession des armes, embrassa l'état ecclésiastique et devint patriarche d'Alexandrie avec l'administration de l'évêché de Rodez.
Jean Ier fut un des seigneurs les plus influens et les plus en relief de ces temps. Les domaines de sa maison comprenaient l'Armagnac, le Rouergue et leVal-Dorat. Il rendit d'éminens services aux rois de France Philippe de Valois, Jean II et Charles V dans leurs guerres de Gascogne, et en fut magnifiquement récompensé. Philippe de Valois lui accorda la remise de ses droits de ressort sur la terre de Casaubon , Jean et Charles V, outre des gratifications considérables, l' élevèrent à la dignité de gouverneur des états du Languedoc. Le dernier lui octroya à vie le château et châtellenie de Jengon. On lit dans un mandement, du 20 novembre 1370, l'ordre du duc d'Anjou, à Saint-Etienne de Monméjean, de payer à son très cher et amé cousin le comte d' Armagnac 2,000 francs d'or, en déduction de la pension de 10,000 qu'il doit avoir chaque année sur les aides ordonnées à lever ès-pays de Languedoc pour la délivrance du feu roi Jean.
Dans le poste élevé où le plaça la confiance des rois de France, Jean d'Armagnac donna les preuves d'un patriotisme ardent, d'une résolution intrépide et d'une intelligence supérieure. Après la signature du traité de Brétigny, lorsque tout s'inclinait devant le glaive d'Edouard, il refusa de passer sous la domination anglaise. Les inimitiés toujours subsistantes en-
tre sa maison et celle de Foix lui mirent plus d'une fois les armes à la main. Après des chances diverses de fortune, il fut défait près de Toulouse , et emmené prisonnier par son rival qui fixa sa rançon à 5o,ooo livres. Quelques années après il fut chargé, conjointement avec Charles d'Espagne , connétable de France, de négocier avec le comte de Flandres et les communes du pays sur toutes leurs demandes. Il suivit , plus tard , le prince Noir en Espagne, se brouilla avec lui à son retour, contribua à la pacification du Limousin , et mourut, invariablement attaché à la France, en 1 373. Pendant toute sa vie ce seigneur exerça une véritable petite souveraineté en Languedoc. Il se qualifiait dans ses actes de comte d'Armagnac par la grâce de Dieu, formule qui signifiait qu'un seigneur relevait de Dieu seulement. On a conservé des titres où son sceau est attaché. Ce sceau est écartelé avec un lion, un léopard lionne et deux vieillards pour supports , vêtus à la royale , couverts d'un bonnet surmonté d'une couronne antique. Le cimier est une gerbe qui sort d'une couronne à fleurons.
Jean II , surnommé le bossu , avait servi sous son père, en Languedoc , avec le titre de comte de Charolais , et appris sous cet excellent maître l'art de la guerre. C'était un de ces seigneurs que les Anglais ne voyaient guère qu'à travers la visière de leurs casques. Aussi l' avaient-ils surnommé le lion (V Armagnac. Ses prouesses justifièrent cette glorieuse appellation. En i366, il s'empara du château de Mounay, gardé par les Anglais, le conserva dix-huit mois à ses dépens et le vendit ensuite moyennant 4>ooo francs d'or au -duc de Bourgogne qui le fit abattre. Les habitansdeLectoure, pour récompenser les services qu'il leur avait rendus, lui donnèrent la moitié de la justice de leur ville. Il l'administra jusqu'à sa mort arrivée en 1 384- Quatre enfans naquirent de son mariage avec Jeanne de Périgord , Jean II, son successeur, Bernard d'Armagnac, comte de Charolais, Béatrix d'Armagnac, surnommée \agaie
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armagnaeoise , et un fils naturel, Jean, qui, comme presque tous les bâtards de bonne maison à cette époque, embrassa l'état ecclésiastique, futévëque de Nantes et l'un des fauteurs de l' anti-pape Benoit XIII.
A Jean II succéda Jean III son fils aîné. La Guyenne était, à l'époque de l'avènement de ce seigneur, hérissée de châteaux et de forteresses habités par des bandits qui les avaient arrachés à leur véritables possesseurs. L'un d'entre eux , surnommé Amérygot Tête-Noire , s'était rendu assez puissant pour tenir tête aux plus habiles capitaines. Il vivait en souverain , en portait le titre et en avait usurpé l'autorité. Jean d'Armagnac purgea les provinces méridionales des brigands qui les infestaient, traita avec Amérygot Tèle-lSoire et mit un frein à ses excès. Pour le dédommager des énormes sacrifices que cette guerre lui avait coûtés, le roi de France le gratifia, en i388, d'une somme de 240,000 livres.
Deux ans après Jean d'Armagnac vendit à ce monarque le comté de Charolais, puis, poussé par cet esprit d'aventure qui était le trait distinctif de la noblesse d'alors, il leva une armée de 1 5,ooo hommes et résolut de remettre son beau-frère, Charles de Visconti, en possession du duché de Milan, que Jean Galéaz avait usurpé par l'assassinat de son oncle Bernarbo Visconti. Cette expédition, secrètement favorisée parle duc de Berry, et hautement blâmée par la duchesse de Touraine , qui fut depuis la célèbre veuve du duc d'Orléans, n'eut aucun succès. Bepoussé avec très grande perte devant Castelazo , défendue par Jacques de Verne, Jean II porta ses armes en Lombardie, et vint mettre le siège devant Alexandrie de la Paille, ainsi nommée à cause de ses remparts construits avec de la paille et de la terre mêlées. Mais au moment où il comptait s'emparer de cette place, il tomba dans une embuscade. Placé tout sanglant sur un chariot, un de ses conducteurs imaginant tirer de lui une rançon considérable, lui proposa de
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le rendre à la liberté : « Je sens que rua vie s'épuise avec mon sang , répondit le comte; je me vois aux portes de la mort , mais j'aurai la satisfaction d'échapper à votre triomphe et de mourir sans être vaincu. »
Et ayant demandé un peu d'eau, il expira en murmurant : « In manus tuas, Christe, commendo spiritum meum. »
Bernard VII, fils puîné de ce seigneur, qui avait été, disent les vieux historiens, également prompt de la langue et de la main, portait, depuis long-temps, le titre de comte d'Armagnac , de Rodez , etc. Dès l'an 1 390 , il en exerçait les droits en qualité de collègue et d'héritier présomptif. Dans la cession que Philippe Ier, duc de Bourgogne, lui fit du comté de Charolais , le 1 1 mai i3o,o, il est qualifié comte d'Armagnac, de Fézensac, de Rodez, vicomte de Loumagne d'Anvillars; il prend les mêmes titres dans une charte du 6 janvier 1691 .
Remontant par ses aïeux jusqu'au berceau de la monarchie , Bernard d'Armagnac ne voyait que la maison régnante qui le surpassât en grandeur et en autorité, et depuis les princes jusqu'à la simple noblesse, il n'y avait point de familles en France qui ne se fissent honneur de tenir à la sienne. Aussi futil appelé à jouer l'un des premiers rôles dans la sanglante tragédie qui commence à l'assassinat du duc d'Orléans, et se continue à travers la démence de Charles VI jusqu'au meurtre de Jean-sans-Peur.
A la tète de seize cents chevaliers et de quatre mille chevaux, il soumit d'abord la Gascogne, en chassa les Anglais, fit prisonnier le sire de Caumont qui les commandait, et lui enleva dix-huit places, au nombre desquelles étaient le port Sainte- Marie, Lesenhac , Toniens, Paillac , Lamotte-de-Soudre et la tour d'Aiguillon, réputée imprenable. Bomberai , ville carrée, flanquée de quatre grosses tours , entourée de larges fossés et peuplée d'habitans belliqueux, subit le même sort.
L'histoire donne le secret des profondes inimitiés qui divi-
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sèrentles maisons de Bourgogne et d'Orléans, et alimentèrent le feu de la guerre civile en France. Furieux de voir le duc d'Orléans entretenir un commerce coupable avec Isabeau de Bavière, concentrer entre ses mains toute l'autorité, créer chaque jour de nouveaux impôts, et disposer scandaleusement d'un pouvoir que son ambition rêvait pour lui-même, Philippe de Bourgogne avait osé exprimer publiquement son mécontentement dans la fameuse lettre qu'il adressa , en i4oo, au parlement : « Advisez, y était il dit , et mettez peine que la chevance du roi monseigneur et son domaine ne soient gouvernés ainsi qu'ils sont de présent; car, en vérité, c'est grande pitié et douleur de oyr ce que j'en ai oy dire, et ne cuidasse point les choses être dans l'état qu'elles sont; si veuilles faire tout le bien que vous pourrez, et pour certain , vous ferez bien et votre devoir, et quand est de nous, nous nous y employerons volontiers et de bon cœur à toute notre puissance. »
Cette lettre fut la première manifestation publique d'une haine qui devait aboutir à un crime. A la mort de son père, arrivée en i4o3, Jean -sans-Peur hérita avec sa puissance de ses inimitiés contre la maison d'Orléans, et y joignit à un caractère plus cruel une ambition plus entreprenante. Plusieurs historiens assurent, il est vrai, que cette haine n'eût pas seulement pour cause une rivalité de fortune. A les en croire le duc d'Orléans conservait dans une des salles de son palais les portraits des dames de la cour dont il avait obtenu les faveurs, et la duchesse de Bourgogne était du nombre. Ce qui est bien certain, c'est que le duc d'Orléans fut assassiné, rue Saint- Antoine, le a3 novembre 1407, par ordre de Jean-sans-Peur, bien que ces deux princes se fussent , quelques jours auparavant, juré dans le conseil une amitié inviolable , qu'ils eussenl communié de concert, pris les epices et bu le vin ensemble.
Bonne, fille de Bernard YII , ayant épousé le fils du duc assassiné, le comte d'Armagnac se trouvait lié au parti du duc
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d'Orléans, autant par le sang que par ses inclinations personnelles. Aussi le voit-on embrasser cette cause avec chaleur, et devenir, après l'assassinat du frère du roi, l'appui de son fils et l'espoir de sa veuve, cette belle et inconsolable Valentine de Milan , qui, à la mort d'un époux adoré quoique infidèle, adopta cette mélancolique devise : « Bien ne m'est plus , plus ne m'est rien. »
Paris se divisa dès-lors en deux partis, l'un dévoué à Jeansans-Peur, sous la dénomination de Bourguignons , l'autre attaché aux intérêts du duc d'Orléans, sous celle d'armagnacs. Tour-à-tour vaincues et triomphantes , ces deux factions désolèrent la France pendant dix ans, et comme si toutes les calamités devaient fondre à-la-fois sur ce malheureux règne, la famine, la peste et l'invasion anglaise, vinrent se joindre à la guerre civile et accroître ses horreurs.
Appelé , par Charles VI , à la défense du royaume , Bernard d'Armagnac accepta ce rôle dangereux en échange de la dignité de premier ministre et de l'épée de connétable. On lui confia, en outre , la surintendance des finances et le gouvernement de toutes les forteresses; l'armée royale arbora les couleurs de sa maison.
Placé aussi près du trône qu'un sujet puisse l'être, chef de l'armée, dispensateur des revenus publics, Bernard d'Armagnac déploya, dans ce poste éminent , toutes les ressources d'un grand caractère. Aidé de ses fidèles serviteurs , Barbazan , Tanneguy et Duchâtel , il poussa avec activité la défense de Paris , dont il fit murer les portes , sévit vigoureusement contre le parti bourguignon , en représailles d'une conspiration ourdie pour le perdre pendant la campagne d'Honfleur contre les Anglais, interdit les réunions, et fit démolir la grande boucherie et l'écorcherie regardées comme le foyer des partisans de Jeansans-Peur. Profitant ensuite de son ascendant sur l'esprit affaibli de Charles VI, il fit exiler, à Tours, la reine Isabeau
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ILLUSTRATIONS Dli LA NOBLESSE EUnOPKENNT..
de Bavière, qu'il haïssait à cause de ses mœurs relâchées, mais ce fut le dernier acte d'un pouvoir expirant. Le duc de Bourgogne , soutenu par les Anglais victorieux , délivra la reine Isabeau et vint assiéger Paris, que les habitans lui livrèrent le y.9 mai 1 4 f 8. — L'histoire a rivé à cette trahison le nom de Périnet-le-Clerc.
Délaissé de ses partisans, le comte d'Armagnac se sauva de son hôtel déguisé en mendiant et alla se réfugier chez un maçon , qui trahit cette grande infortune en la dénonçant aux Bourguignons. Maître de la vie de son rival , Jean-sans-Peur se contenta de le faire jeter en prison dans l'espoir qu'il révélerait le lieu où ses trésors étaient enfouis; mais le peuple trompa la cupidité du Bourguignon. Une populace furieuse enfonça les portes de la Conciergerie et massacra le comte d'Armagnac dans la cour du Palais, puis, avec une épouvantable cruauté , elle découpa sur son corps une lanière de sa peau , qui descendait de l'épaule droite au côté gauche, de manière à figurer l'écharpe des Armagnacs. Elle le traîna ensuite sur une claie dans toute la ville et le laissa trois jours exposé sur les degrés du Palais. Cet assassinat fut suivi de bien d'autres horreurs. On se rappelle ce mot d'un Bourguignon qui avait entr' ouvert le ventre d'une femme enceinte : « Regardez ces petits chiens , ils remuent encore. »
Ainsi mourut l'un des plus puissans princes et des premiers capitaines de son siècle, dont l'ambition souilla la mémoire, mais dont les fautes mêmes eurent quelque chose de l'élévation et de la grandeur de sa race. Dix-sept ans après sa mort ( en 14^7) ses enfans lui firent de magnifiques obsèques. Ses restes furent déposés dans l'église du prieuré de Saint-Martindes-Champs, au côté droit du grand autel, puis transférés, plus tard , aux Célestins des Termes dans le comté d'Armagnac, et inhumés dans le caveau de ses ancêtres.
Bernard VII laissa cinq enfans, Bernard d'Armagnac, comte
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ARMAGNAC. 2î I
de Pindiac, qui fut la tige de la célèbre famille des Nemours , Bonne d'Armagnac, mariée à Charles duc d'Orléans, Anne d'Armagnac, mariée à Charles II, sire d'Albret, Marie d'Aï magnac et Jean IV, son fils aîné et son successeui
Ce seigneur se signala par une des actions les plus extraoi dinaires dont fassent mention les annales de sa famille. Il osa disputer, au roi Charles VII, l'héritage de la comtesse de Comminges, sous prétexte qu'il avait des droits à cette succession comme neveu de Jean III, dernier mari de cette dame; mais ces prétentions n'étaient nullement fondées, car outre le testament de la comtesse de Comminges en faveur de Charles VII, la nature même du domaine contesté légitimait les droits de ce monarque. Situé entre les Pyrénées, le Val-d'Aran , les comtés d'Astarac, de Toulouse et de Bigorre, le comté de Comminges avait été originairement une seigneurie allodiale, c'est-à-dire absolument indépendante. Mais, en ia44> Bernard IV la remit à Raymond, comte de Toulouse, et la reçut ensuite de ce seigneur à titre de féodalité. Depuis cette époque les comtes de Comminges avaient toujours relevé des comtes de Toulouse, et suivant la teneur des constitutions féodales , le défaut absolu d'héritier nécessitait la réversion du fief au souverain.
Les premières réclamations du roi ayant été méprisées, le maréchal de Lodéac et le dauphin de France se saisirent des comtés de Comminges, d'Armagnac et de Rodez, et firent prisonnier Jean IV avec sa famille. Ils le conduisirent à Carcassonne où l'on instruisit son procès. Il tut prouvé que con- ! £ trairement à l'ordre du roi il persistait à se dire comte par la jËI t/rdre de Dieu. Toutefois ce prince, qui n'oubliait pas les services que sa maison avait rendus à la monarchie, préféra la clémence à la rigueur et fit cesser sa captivité. Le rôle politique du comte d'Armagnac finit ici. Depuis cette époque il ne fit plus que languir, et mourut, en i5l\o , accablé de chagrins et d'infirmités.
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Jean V hâta la décadence de sa maison que son père avait commencée. Epris d'une passion criminelle pour sa sœur Isabelle, il la séduisit, et deux enfans, nés de ce commerce incestueux j rendirent le scandale public.
Bien qu'à ces époques reculées les mœurs tolérassent des actions qui sembleraient monstrueuses aujourd'hui, le pape, Calixte III , et le roi de France lui adressèrent des remontrances dont il ne fit aucun cas. Excommunié par le saint père, il sol- <£licita, pour calmer les remords de sa sœur, une dispense qui lui fut refusée. Pour en imposerai! public il eut alors recours au plus habile faussaire de son siècle, Antoine de Cambrai, lgj|p référendaire du pape, qui lui fabriqua, de concert avec Jean i|^ de Volterre, notaire apostolique, une bulle en vertu de la- \$Ê quelle il épousa solennellement sa sœur avec les cérémonies ordinaires de l'église.
Une seconde excommunication suivit la célébration de cette horrible union, et Charles VII, non moins indigné des débordemens du comte d'Armagnac que de ses sourdes menées avec l'Angleterre, ordonna au comte de Dammartin de se saisir de sa personne. Le comte fit d'abord mine de résister-, mais la plupart de ses places ayant ouvert leurs portes à l'approche de l'armée royale, il se retira précipitamment dans l'Aragon, jj^| où il avait conservé plusieurs châteaux,
Son procès ne s'en instruisit pas moins sur l'ordre du roi; mais quoique absent, Jean V déclina cette juridiction prétendant qu'il ne pouvait être jugé que par la cour des pairs, étant prince du sang par sa mère Elisabeth de Navarre, et issu du côté paternel depuis plus de mille ans , d'hoir en hoir, des rois d'Espagne et des anciens ducs d'aquitaine. Ce moyen ayant été rejeté, l'accusé fut sommé de comparaître en personne. Il osa se présenter au parlement porteur de lettres du roi dont il avait eu soin de se munir; mais ces lettres ayant été déclarées subreptices, le comte fut arrêté. Elargi quelques
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jours après a la condition de ne pas s'éloigner de Paris de plus de dix lieues, et justement effrayé des dispositions de ses juges, il en profita pour s'enfuir en Franche-Comté. La cour, par arrêt du i3 mai i46o, le condamna au bannissement et ordonna la confiscation de ses biens.
À l'avènement de Louis XI ( 1461 ) dont il avait favorisé les révoltes contre l'autorité paternelle, ce seigneur obtint des lettres d'abolition et sa réintégration dans ses domaines, mais il ne fut guère plus fidèle à ce monarque qu'il ne l'avait été à Charles VII. Son esprit remuant le porta à se joindre aux mécontens dans la guerre dite du bien public. Louis XI, dont ^ l'idée fixe était l'abaissement de la haute aristocratie et la cen- ^ tralisation du pouvoir dans sa personne, saisit avec empresse- |^ ment cette occasion d'humilier la noblesse dans une de ses t$| plus puissantes familles. Il confisqua les terres du comte d'Ar- i|j| magnac, et obtint, en 1470, du parlement un arrêt de mort j|j| contre lui. i|&
Sous le coup d'une peine capitale, le comte d'Armagnac |*| trouva encore moyen de se rendre redoutable. Il alla trouver p| le duc de Guyenne à Bordeaux , et n'eut pas de peine à déter- i| miner ce prince, qui haïssait le roi , son frère, à le rétablir à ;|j| main armée dans ces domaines ; mais le duc de Guyenne étant ||x| mort empoisonné, le 28 mai 1478, Jean Vue tarda pas à être ;||| assiégé dans Lectoure. Le cardinal d'Alby , Jean Goffredi , J|g ancien évèque d'Arras, jadis serviteur de la maison de Bour- ||% gogne , et le premier auteur de l'abolition de la pragmatique, se présenta devant cette place au commencement de janvier i473, à la tète des troupes de l'Agénois et du Toulonnais. Après deux mois de siège on signa un traité dont l'observance fut jurée, de part et d'autre, sur le Saint-Sacrement. Le cardinal d'Alby rompit une hostie consacrée , en prit la moitié et donna l'autre au comte d'Armagnac comme gage de capitulation. Mais élevé à l'école d'un maître qui, ^ay (jentillc