CX VI
Frédéric II dépeint à sa sœur Amélie la situation désespérée où il se trouvait, avec son pays, à ce moment de la guerre de Sept ans. Il cherche à démontrer, par de nombreux exemples tirés de l’histoire, et par sa propre expérience, que le hasard aveugle gouverne le monde, dirige le cours de l’histoire, et anéantit les conseils de l’habileté et de la prévoyance. Il se plaint du démon qui embrouille les idées de ses soldats:
.... L’ennemi, remuant, inquiet,
Roule dans son esprit un dangereux projet;
11 faut ou le combattre, ou succomber sur l’heure,
Il faut que d’un héros l’âme supérieure
Donne l’exemple en tout, du dernier au premier.
Ainsi, près de l’Euphrate, un antique palmier Elève les rameaux de sa superbe tête,
Brave sans s’ébranler l’assaut de la tempête,
Tandis que l’aquilon, au bord des vives eaux,
Courbe les tendres joncs et brise les roseaux.
C’est ainsi que Menzel représente ici Frédéric II, ferme et immobile au milieu des dangers qui le menacent de tous côtés, et dont le seul aspect fait trembler ses soldats et ses officiers; il se tient calme à cheval, sous le feu de l’ennemi.
Tous les vers de l’^Epître à ma sœur de Baireuth, sur sa maladie11 sont pleins du plus tendre amour fraternel et du culte que le roi avait voué à sa sœur malade, mais on y lit le pressentiment de la mort prochaine de l’être cher auquel ils sont adressés:
La mort, l'affreuse mort menace votre vie.
Le dessin de Menzel représente sous une forme allégorique l’approche de la mort de la margrave. Les deux bras d’un géant sortent d’un tombeau et entraînent dans le gouffre une Psyché, en pleurs, délicate et aérienne.
Les Luménides à la chevelure de serpents envahissent d’une course effrénée le bosquet de lauriers consacré à Apollon, en brandissant des torches enflammées; les feuilles des lauriers tombent et jonchent le sol, et le dieu, avec les Muses, s’enfuit devant ces figures hideuses. ^Crois-tu, d’Argens11, écrit, de Landshut, le royal poète:
Crois-tu que, sous nos étendards,
Parmi le carnage et les armes Et l’énorme fracas d’un camp,
Les Grâces prodiguent leurs charmes Et daignent m’inspirer leurs chants?
Vois ces augustes fugitives Timides, errantes, craintives.
Leurs pas se détournent de nous,
Pour se fixer sur cette rive Où la paix habite avec vous.
Vois ici, de meurtres avides,
L’œil enflammé, de rang en rang,
Les implacables Euménides Se baigner dans des flots de sang.
Envoyée au dehors, la colombe retourne à l’arche de Noé: elle n’a pas trouvé sur la terre inondée par les eaux du déluge un endroit sec où se poser. Mais, quoique les eaux ne se soient pas encore retirées, on voit s’y refléter, signe consolateur, un ciel qui s’éclaircit. La vignette rend bien le sentiment qui a dicté au roi ces vers, adressés de Meissen, en novembre 1760, à la princesse Amélie, dans lesquels il exprime la conviction que peut-être
dans peu, notre nef vagabonde Sur les flots apaisés pourra voler au port.
Composée, en 1761, au camp de Bunzelwitz, et adressée au Marquis d’Argens, une Epître raconte, avec beaucoup de bonne humeur, la retraite des Russes commandés par Boutourlin, après un blocus infructueux:
Ils vont, fuyant vers la Vistule,
Pour cacher la honte et l’affront Dont on a fait rougir leur front ....
London et sa troupe dorée,
Et ses guerriers et ses archers,
Se sont, une belle soirée,
Blottis derrière un rocher Où nous n’irons pas les chercher.
Telle est la situation dans laquelle l’artiste nous représente le général autrichien déçu et battu: appuyé contre un rocher, le dépit peint sur ses traits, il regarde devant lui, d’un air préoccupé, et les bras croisés sur la poitrine. Dans la plaine, au-dessous de lui, défilent ses troupes; au loin on aperçoit les remparts du camp retranché de Bunzelwitz.
Frédéric II prêche, dans son poème du ^Stoïcien11, la résignation, la soumission au sort, qui ôtent à la mort ses terreurs; il démontre la vanité et l’instabilité de toute gloire humaine, de toute puissance et de toute grandeur. Tout cela est comme un éclair qui brille et disparaît sans laisser rien de solide. Le corps, formation artificielle, se dissout, pour renouveler le cours éternel de la production.
Les plus grands ennemis, les plus ambitieux,
Qui pensaient se placer sous le trône des dieux,
Qui de tout l'univers se disputaient l’empire. . . .
Ont à peine laissé quelques images vaines.
Leurs chagrins sont perdus, ainsi que leurs travaux,
Et leur ambition se borne à leurs tombeaux.
Ces considérations philosophiques ont suggéré à l’artiste une composition originale. On voit, dans une tombe ouverte, les restes épars de cadavres de héros, avec leurs armes et leurs armures rongées pour la rouille. Les ouvriers qui ont ouvert les cercueils, tendent l’épée et le bouclier d’un des gigantesques morts, à des représentants de la génération moderne et d’un âge efféminé. Ces personnages, déguisés, pour une mascarade pastorale, en bergers et en bergères, regardent avec dégoût ou avec indifférence, la poussière oubliée qui est tout ce qui reste des preux et des puissants d’autrefois, maîtres du monde qui tremblait devant eux.
Le roi met dans la bouche d’Othon, battu par Vitellius à Bédriac, et faisant ses adieux à ses généraux et à ses compagnons d’armes, des paroles qui sont l’expression des propres sentiments du poète, au moment où il écrivait. Othon annonce sa résolution de se donner la mort:
Si le coup qui détruit cette fragile trame
N’est point assez puissant pour atteindre à mon âme,
Je trouverai des dieux aux pervers peu connus,
Dieux rémunérateurs de nos faibles vertus.
Adieu! je vais quitter ma dépouille mortelle,
Et jouir dans les cieux d’une gloire éternelle.
Menzel retrace avec une simplicité vraiment romaine cette scène d’adieux.
Comme celui d’Othon, le discours d’adieu de Caton résolu à mourir est l’écho des sentiments qui s’agitaient alors dans Lune de Frédéric 11:
Quand on voit sa patrie et ses amis périr,
Un lâche y peut survivre, un héros doit mourir.
Le dessin de Menzel ne traduit pas le discours lui-même, il en montre la réalisation. Caton d’Utique a exécuté sa résolution: dans les convulsions de la mort il est tombé de sa couche, et le sang coule à flots de ses blessures.
La vignette qui représente la princesse à laquelle l’épitre de Frédéric II (1765) est adressée, ne se rapporte pas autrement au texte, qui célèbre l’amitié, la consolation et la joie de l’âge avancé. Menzel nous donne ici le portrait bien caractérisé de la duchesse de Brunswick, d’après l’original peint par Graff et conservé au château royal de Berlin.
Frédéric II rappelle à Madame de Morrien, fdle de M. de Marwitz, seigneur de Zernikow (née en 1705, morte en 1775), les souvenirs de sa pieuse jeunesse, alors qu’il la connaissait sous le nom de ^Folâtre Tourbillon11; époque de joie pure et de gaie sagesse. Il l’engage à retourner aux jeux, aux ris, à l'allégresse de son printemps. Qu’elle interroge, sur le „trop et le trop peu“, la prêtresse du temple d’Epidaure: elle apprendra d’elle
Que tout paraît trop peu dans la verte jeunesse,
Et tout est trop quand on est vieux.
L’artiste a illustré ces vers d’après une idée personnelle suggérée par leur lecture: une jeune et gracieuse chevrette, au milieu d’un paysage printanier et ensoleillé, semble à l’étroit, pour son humeur vagabonde et ses mouvements capricieux, dans le coin de forêt abrité par un ravin, où la vieille chevrette sa mère trouve un repos sûr et délicieux.
Ce dessin de Menzel représente la petite salle à manger intime du château de Potsdam, dans laquelle la table ronde s’élève toute servie par une ouverture au plancher, ce qui dispense les convives de la présence des domestiques. Il y a
six couverts mis pour autant de convives: le roi, la princesse Amélie, Mesdemoiselles de Podewils et de Zerbst, les 51deux grâces de la cour": Madame de Maupertuis, — Mla duègne11 — , et Mademoiselle de Knesebeck, — ^la nymphe de notre mère" — . Le roi déclare expressément que ses invités n’auront pas à craindre
.... dès l’entrée D’un asile purifié
D’orgueil et d’une morgue outrée,
La troupe médiocre et dorée Des courtisans qui font pitié.
Les convives seront entre eux, sans autre compagnie que ^la [oie avec la divine Amitié1'.
L’^Epître contre les Ecornifleurs" est une vive sortie satirique contre les négociants hambourgeois et hollandais, Pierre Poué, Wurmb et Van Zaanen, auxquels Frédéric II s’était adressé, pour organiser, en 1765, la Banque de Berlin. Le royal poète déplore le sort qui l’oblige de quitter
Ces héros que mon cœur invoque,
Et ces chants si mélodieux D’un Homère qui nous enflamme,
D’un Virgile qui touche l’àme,
Parlant le langage des dieux,
Pour les cris d’un tripot infâme.
Il jure 5iau .sombre et dur financier" qu’il ira se plonger dans les eaux de l'Hippocrène, pour se purifier de sa fange et de ses ordures.
Menzel symbolise avec humeur cette situation et l’état d’esprit du roi, en nous montrant Pégase, le coursier ailé du poète, que Mercure, souriant malicieusement, retient par une corde attachée à une jambe de derrière et empêche ainsi de prendre son essor.
Trois jeunes filles, sveltes et distinguées, le long voile de deuil retombant derrière la tête, reviennent de leur visite à un tombeau dans le parc du château. L’une d’elles porte une corbeille, dont les fleurs ont été répandues sur la tombe; une
autre porte un arrosoir. Ce tombeau est celui d’une jeune fille, Mademoiselle de Hertefeld, que la sœur de Frédéric II aimait tendrement. L’élégie offre des consolations à cette dernière pour cette perte, tout en s’attendrissant sur cette mort prématurée:
Menzel a puisé dans son imagination le sujet qui sert d’illustration à
cette élégie, qui fait allusion cependant à la t)tomhe ombragée de cyprès11.
e poème du ^Codicille11 est une ardente mercuriale contre l’indignité des princes
qui gouvernent les nations, et contre le mauvais usage qu’ils font de leur pouvoir, aussi bien de nos jours que du temps où Del Bene, le grand prieur de Pise, qui fut ministre des Médicis à Florence, s’élevait contre le même mal, et ne trouvait comme consolation que cette vérité: ^Le monde se gouverne lui- même. “
La vignette de Menzel nous montre le censeur amer et cynique des rois,
sous la forme d’un démon nu, le front armé de cornes, qui semble accentuer, du geste de ses poings fermés, le discours mordant et enflammé qui s’échappe de ses lèvres et se traduit dans les traits de son visage contracté par la colère.
Sur les coussins d’un lit rococo, dont le ciel est orné de panaches et porte un écusson, est couché, ou plutôt vautré, le compagnon de table et le correspondant de Frédéric II, le marquis d’Argens, en négligé du matin, robe de chambre et bonnet de nuit. L’épitre poétique que le roi adresse à ce lit antique, dont la description n’est ni engageante, ni flatteuse, raille avec une verve malicieuse la prédilection, l’amour irrésistible du marquis pour ce meuble:
Ton bon patron quitterait, je l’assure,
Bibliothèque, amis, biens et parents,
Pour végéter entre tes draps puants.
L’éclat de son aurore,
Qui dans mes sens glacés ranimait le plaisir, N’a pu fléchir ni radoucir La mort ....
Autrefois, d’Argens se bornait à s’y fourrer la nuit;
Mais maintenant, moins sage et moins timide, Plus acharné dans ses folles amours,
Tu le retiens et les nuits et les jours.
’^Epître sur Rosswalde14 est écrite au fameux et singulier comte Hoditz,
à propos d’une invitation de venir à Potsdam, que lui adresse Frédéric II. Le roi avait fait un court séjour au château de Rosswalde, lors du voyage de Moravie qu'il fit en septembre 1770, pour rendre visite à l’empereur. L’épitre a l’air de louer très sincèrement la mise en scène organisée par le comte, pour produire dans son parc une évocation du monde de la mythologie antique, à l’aide de ses vassaux et vassales dûment costumés et exercés.
L’artiste est plus ironique que le poète. Son dessin nous montre le
chàtelin de Rosswalde en robe de chambre à ramages, en bonnet de nuit, et fumant sa longue pipe du matin, en dirigeant, comme régisseur du théâtre des dieux, dans son propre parc, la répétition de la mise en scène d’une des Méthamorphoses d’Ovide, celle de la jeune Daphné, qui se transforme en laurier pour échapper à la poursuite d’Apollon. Le truc par lequel s’accomplit ce changement à vue accentue l’effet comique de cette mascarade.
Mademoiselle Wilhelmine de Ivnesebeck (née en 1668, morte en 1744), dame d’honneur de la reine Sophie-Dorothée, est célébrée par Frédéric II, vingtneuf ans après sa mort, comme 15la plus grande héroïne de nos temps11. A l’appui de cette qualification, l’épître du roi raconte la scène retracée avec tant de vie par le crayon de Menzel. Dans une promenade hors des portes de Berlin, au I hiergarten, près des bords de la Sprée, les chevaux de sa voiture s’emportèrent comme ceux d’Hippolyte, et partirent le mors aux dents, entraînant la voiture où elle se trouvait. M,le de Knesebeck prit sur-le-champ un parti héroïque, décisif, et le mit à exécution sans faiblir, sans s’émouvoir, l’air assuré et le maintien libre:
Elle se lance, et, connaissant à fond Les lois qu’observe un corps en équilibre,
Elle retombe heureusement à plomb,
Tandis qu’au loin, d’une course rapide Ses six coursiers entraînèrent leur guide.
Le dessin s’écarte un peu des détails de ce récit: la voiture, fort légère, n'est attelée que de deux chevaux, et le siège est déjà veuf de son cocher.
Frédéric II, alors prince royal, exprime en alexandrins une admiration enthousiaste pour le talent du peintre Antoine Pesne, spécialement pour ses portraits, et entre autres pour celui de Qa jeune Irisu, Elisabeth-Dorothée-Julienne de Wallmoden, dame d’honneur. Mais il met en garde l’artiste contre le choix de sujets sombres, empruntés aux mythes ecclésiastiques, auxquels rendent hommage
Le faux zèle aveuglé, la superstition,
Le préjugé, l’erreur et la prévention.
L’artiste doit choisir des sujets riants, gracieux et se souvenir toujours
Que c’est au seul amour
Que son art si charmant doit son être et le jour.
La vignette, qui représente Pesne devant son chevalet, où se voit un portrait de femme inachevé, a été dessinée d’après un portrait de ce maître peint par lui-même.
A côté des portraits des grands philosophes anglais cités dans l’„Epitre à Mylord Baltimore1' comme les glorieux représentants de l’esprit de la libre recherche qui a délivré celui-ci du joug des préjugés, „le sage Locke, l’immortel Newton", Menzel a placé les portraits des grands penseurs allemands, chercheurs de vérité et investigateurs des lois de la nature, Copernic et Kepler. Il atteste ainsi, malgré le silence de l’épître à ce sujet, que les ^barbares Germains", si dépréciés par Frédéric II en regard des Anglais, n’ont pas moins contribué à affranchir l'esprit humain de la tyrannie de l’ignorance et des préjugés.
Un heiduque du roi, un nègre en grande livrée, offre, genou en terre, une cassette précieuse, avec sa clef dans la serrure. La cassette contient les présents de Frédéric II à la reine sa mère, auxquels les vers d’une épître servent de billet d’envoi. L’encens et la myrrhe qu'il lui offre, dit-il, à l imitation des trois Rois, représentent les respectueux sentiments qu’il eut pour elle dans tous les temps, et les désirs et les vœux qu’il offre au ciel pour prolonger ses ans:
Et le métal au fond du coffre Est trop heureux s’il sert à vos amusements.
Ayant fait un voyage incognito, sous le nom de comte Dufour, en compagnie d’Algarotti , du prince héréditaire d’Anhalt-Dessau et du prince Auguste- Guillaume, Frédéric II décrit ses aventures en vers et prose mêlés. A Strasbourg il fut reconnu par un déserteur prussien.
C’est le sort de toutes les choses;
Ainsi de notre pot aux roses Tout le secret se découvrit.
Dans la vignette de Menzel, trois figures comiques représentent des Français curieux, qui en furetant dans les bagages du voyageur, ont découvert la couronne royale, posée sur le porte-manteau et cachée par le chapeau jeté négligemment par-dessus. Un de ces indiscrets court vers la porte, pour aller crier à tout le monde ce secret mal gardé.
Le poëme héroï- comique de „La Guerre des Confédérés11, ironiquement dédié au pape Ganganelli (Clément XIV), chante avec une moquerie impitoyable et en mettant en jeu toutes les ressources de l’épopée et de l’allégorie, la lutte de la confédération polonaise contre l’usurpation russe qui avait octroyé comme roi, à la république de Pologne, Stanislas Poniatowski, la créature de Catherine IL
Menzel a incarné l’idée principale de ce poëme en un groupe composé d’un grossier et lourd Moscovite, installé à son aise sur les coussins du trône de Pologne, et du petit et malingre Stanislas, qui se serre craintivement contre son athlétique protecteur; un Polonais cherche à leur arracher le manteau d’hermine, et menace, le sabre au poing, le Russe qui, de son côté, brandit le knout.