CXXXVIII
Cette vignette n’est pas une traduction directe du texte du ^Dialogue des Morts11 écrit par Frédéric II, dans lequel le ministre danois, Struensée, qui fut décapité, et le duc de Choiseul, l’homme d’état français, encore vivant, mais „ civilement mort“, s’entretiennent de leurs méfaits et exposent leurs plans ambitieux et leurs principes criminels, à la profonde indignation de Socrate.
Le dessin montre une armoire vitrée, dans une espèce de „Musée des Souverains11. Devant, deux visiteurs, conduits par le gardien de la galerie, contemplent avec une admiration naïve les manteaux, les perruques, les coiffures des princes et des chanceliers, dont leur guide a l’air de leur raconter l’histoire; ceux qui ont porté autrefois cette défroque, semble-t-il leur dire, sont aujourd’hui morts ou disparus; dépouillés de leur grandeur, renversés ou décapités, ils ont reçu le salaire de leurs actions.
Le dessin de Menzel se rapporte à la fois à l’^Ecole du Monde11 et à la comédie en un acte qui la précède, ^Le Singe de la Mode11, écrite en 1742. L’artiste n'a pas représenté une scène ou un personnage déterminé de ces comédies, mais il a symbolisé l’activité littéraire du héros de la guerre de Silésie, en nous montrant Frédéric II ayant ôté les plaques de son armure qui protégeaient ses jambes, et occupé à attacher à ses pieds les socques du poète comique; la Muse, assise sous un laurier, le regarde, en souriant, à travers les ouvertures d’un masque comique.
Frédéric II célèbre, avec un sérieux bien joué, la M vertu de paresse14, dans laquelle d'Argens est passé maître. „Qui ne marche pas ne saurait tomber. Celui-là trouve dans l’inaction l’entier éloignement du crime et la jouissance inaltérable d’une végétation bienheureuse.11
Le dessin de Menzel symbolise cette paresse sous la forme d’un vieux satyre nu et obèse, qui, étendu sur l’herbe, s’étire les membres, tandis qu’un petit faune, un peu plus loin, se roule sur le gazon en jouant de la flûte de Pan.
Dans la ^Lettre d’un Académicien de Berlin à un Académicien de Paris44, le roi prend ouvertement la défense de Maupertuis, le président de l’Académie des Sciences de Berlin, qui avait été gravement atteint dans son honneur de savant par le professeur Kœnig, et violemment attaqué par Voltaire; Frédéric II, qui a honoré ce savant de toutes les manières, condamne énergiquement ses adversaires. La vignette symbolise les sentiments exprimés par Frédéric à cet égard: les flammes dévorent le pamphlet de Kœnig: au-dessus, plane une Renommée ailée, qui annonce au monde, par sa trompette, que justice a été faite de la calomnie.
Les ^Lettres au public44 parlent, avec un sérieux affecté, des dangers dont la paix de l’Europe est menacée par suite d’un conflit diplomatique qui s’est élevé, à propos d’une composition de menuet, entre les ambassadeurs du Sultan de Fez, de l’hospodar de Valachie, et de Kouli-Kan, ainsi que d’un traité d’alliance entre la Prusse et la république de San-Marino.
La vignette indique clairement les vrais noms des puissances auxquelles ce badinage fait allusion; les descriptions bouffonnes offertes au public dissimulent mal la terrible gravité de la situation et le danger des préparatifs auxquels se livraient en ce moment tous les ennemis de la Prusse. .Sur un rideau, une scène
est représentée, caricaturant les bas-reliefs assyriens et égyptiens. On reconnaît, dans ces personnages d’une chasse à l’aigle, Louis XV sur un char, la Pompadour derrière lui, et en selle sur les chevaux de trait, Marie-Thérèse et le Czar de Russie.
Frédéric II se fait féliciter par le cardinal de Richelieu au sujet des travaux dignes d’Hercule qu’il a accomplis contre l’Autriche nouvelle; il fait exprimer par le célèbre ministre français l’espoir que ces exploits ramèneront la France à une idée plus juste de la situation et à une politique plus saine.
La vignette montre la barque de la France gouvernée par la main d’une femme, dont l’aigle double d’Autriche tient et guide le bras avec ses serres, tandis qu’il recouvre de son corps et de ses ailes la tête de cette femme et le roi efféminé, Louis XV, affaissé sur son sein. On voit, sommeillant étendus sur des coussins brodés de fleurs de lis, les autres Bourbons d’Europe ou les ministres du royaume de France, tandis que l’embarcation va à la dérive. Mais au-dessus des nuages apparaissent les grandes ombres de Turenne, de Henri IV et de Richelieu; elles regardent, les premières avec une expression de mépris, la dernière avec douleur, les mains anxieusement croisées, le malheureux équipage qui court à l’abîme.
La ^Lettre de la Marquise de Pompadour à la reine de Hongrie11 est un sanglant persiflage de la maîtresse de Louis XV", qui fut l'ennemie acharnée de Frédéric II. Celui-ci suppose que la marquise s’adresse à son alliée, la sévère et prude Marie -Thérèse, pour obtenir le rappel des lois et règlements édictés par la reine contre le déréglement des mœurs et contre l'amour libre: ^Souffrez, Madame11, écrit-elle, „qtte les cœurs sortent de cette captivité; brisez leurs chaînes; donnez la liberté aux amours furtifs qui gémissent dans la servitude .... Que la plus douce, que la plus humaine, que la plus charmante des passions trouve une protectrice daus la plus auguste des princesses, dans la première des femmes de ce siècle, dans cette Thérèse-roi, qui est un des plus grands monarques de l’Europe. “
L’expression de la figure de la Pompadour, dans le portrait dessiné par Menzel, mais surtout l’ornementation plastique du cadre, évoquent le souvenir de la dépravation qui s’incarna dans le Parc -aux -cerfs et qui entraîna de la démoralisation de la femme dans la haute société française du dix-huitième siècle.
A demi caché par les hautes tiges des Iris en fleurs, l’œil au guet, rusé et craintif, le renard, qui se sauve en rasant le sol, représente la politique sournoise et finassière exprimée dans la lettre supposée du comte de Kaunitz au secrétaire du comte Cobenzel, qui expose les plans et les intentions de l’Autriche contre la Prusse, et la politique à observer avec la France.
Le roi avait lu à Dresde les oraisons funèbres de Fléchier et de Bossuet.
Pour s’exercer dans ce genre, et pour le parodier en même temps, il s’amusa à composer le ^Panégyrique de Jacques -Mathieu Reinhardt, maître cordonnier, prononcé le treizième mois de l’année 2899, dans la Ville de l’Imagination, par Pierre Mortier, diacre de la cathédrale14.
La vignette représente en caricature l’effet inévitable d’un discours mortuaire d’une pareille longueur. La chaire est formée par une plante de pavot. Au lieu du prédicateur, des lèvres duquel doivent s’échapper les phrases édifiantes et endormantes, c’est la tête du pavot, formant le toit de la chaire, qui s’entr’ouvre et laisse tomber dans l’église la pluie de ses graines somnifères.
Menzel a adopté cette fois encore la forme d’une vieille estampe, déchirée sur ses bords, qui représente d’une façon burlesque le combat extravagant du chapeau et de lepée bénits par le Pape contre un monstre, un dragon dont la tête est surmontée du kalpak de hussard prussien et le corps hérissé de sabres de cavalerie. C’est l’illustration de la lettre fantaisiste, mise par Frédéric II sur le
compte du pieux maréchal Daun, et dans laquelle celui-ci se plaint au Pape que les reliques vénérées ne produisent plus leur effet sur son armée, depuis qu’elle a appris que „les sabres des hussards prussiens ont été bénits par l’archevêque de Canterbury“.
Frédéric II fait écrire au pape Clément une lettre adressée au mufti suprême de Stamboul, pour remercier chaleureusement le chef de la religion du Prophète de s’être déclaré, lui aussi, contre les hérétiques ennemis de la religion catholique et romaine, et d’avoir donné à la foi apostolique l’appui du bras musulman. Il envoie sa précieuse et toute-puissante bénédiction au grand étendard de Mahomet, qui, à la tête des invincibles janissaires, ira délivrer ses fils bien-aimés, les évêques polonais, des mains des hérétiques endurcis, des détestables dissidents, vomis par l’enfer, qu’il faut exterminer de la terre, avec leurs protecteurs, les Russes schismatiques.
L’illustration de Menzel montre le mufti, aiguisant avec une joie féroce, sur la meule, son cimeterre, pour couper la gorge à ces infidèles qu’il hait autant que le Pape.
Le général comte Frédéric Jean de Seckendorff était venu à Berlin comme ambassadeur de l’empereur Charles VI. Le prince royal eut à diverses reprises recours à ses services confidentiels pour apaiser ses créanciers et pour d’autres négociations dont il fut l’intermédiaire. Le dessin de Menzel le représente debout, dans l’uniforme blanc de l'armée autrichienne et avec la cuirasse; il feuillette quelque document officiel, en tournant d’un autre côté son regard incisif.
Grumbkow était le confident intime du roi Frédéric -Guillaume I. Le prince royal, dans ses lettres, observe toujours avec lui la plus grande réserve, même quand il se plaint à lui de la méfiance du roi son père à son égard.
Le portrait de Menzel le représente avec l’uniforme de général prussien pardessus la cuirasse, la tète découverte, et tenant à la main une lettre du prince royal; il réfléchit à ce qu’il vient de lire, et une expression ironique passe sur ses traits.
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Beausobre, pasteur de l’Eglise française réformée, à Berlin, (né en 1659, mort en 1738) était en grande faveur auprès de Frédéric II, depuis un sermon qu’il avait prononcé devant lui (le 11 mars 1736). Menzel l’a représenté en chaire, dans le costume et dans l’exercice de ses fonctions ecclésiastiques.
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Fontenelle fut toujours honoré et distingué par Frédéric II, lorsqu’il était prince royal, comme après qu'il fut devenu roi; ses fameux ^Entretiens sur la Pluralité des Mondes11 étaient un des livres favoris du prince. Le philosophe français, qui mourut centenaire, est ici représenté comme un vieillard robuste, vêtu simplement et commodément, un bonnet de velours sur sa tête chauve; sa figure imposante rayonne d’intelligence et de vie.
Le comte Albert -Wolfgang de Schaumbourg- Lippe, devenu l’intime ami de Frédéric II, depuis qu’il eut arrangé, en juillet 1738, l’admission du prince dans la Franc-Maçonnerie, est représenté par Menzel en riche costume, avec une grande perruque, la main étendue avec un geste d’indication et de commandement. Son portrait répond au mot de l’une des lettres de la ^Correspondance de Frédéric avec le comte de Schaumbourg-Lippe11: „Né pour commander aux autres. “
Le docte Rollin, que Frédéric II estimait beaucoup, est assis en costume ecclésiastique, à sa table de travail, la plume à la main. Il vient d’écrire une lettre, apparemment la lettre qui doit accompagner l’envoi au roi des livres qui sont devant lui, sur sa table: ^l’édition in-quarto du Traité des Etudes.11 „Mes livres11, écrit-il au roi, à la date du 22 juillet 1740, „osent paraître devant votre trône avec quelque crainte à la vérité, mais avec encore plus de confiance.11
Ulric-Frédéric de Suhm (1691 — 1740) était conseiller intime et envoyé extraordinaire de l’Electeur de Saxe, à Berlin et à Saint-Pétersbourg. Sa correspondance avec le prince royal est de nature très-intime. Il avait souvent à procurer de l'argent au prince et à répondre à ses questions sur les choses de Russie. Il a souvent recours, dans sa correspondance, aux messages chiffrés. C’est à cette circonstance que se rapporte la figure symbolique ailée, dont les ailes sont ponctuées de signes cryptographiques; elle serre sur son sein un paquet de lettres, et pose un doigt sur ses lèvres comme pour recommander le silence.
Emilie Le Tonnelier de Breteuil, épouse du marquis du Châtelet -Baumont, lieutenant-général français (1706 — 1749), la spirituelle et docte amie de Voltaire, à laquelle le prince royal adressait en 1 737 son (lEpître à la divine Emilie11, reçut de celui-ci dix lettres, et lui en écrivit vingt.
L’artiste a trouvé un symbole humoristique pour caractériser cette femme savante, honorée de la faveur d’un roi: une chouette, qui se pavane sur un divan, et qui hume avec délices l’encens qui fume sur une cassolette supportée par deux satyres.
A la fin de la correspondance très étendue et très cordiale que Frédéric II entretint en vers et en prose avec M. Jordan, cet aimable savant et ce théologien à l'esprit libre, Menzel a dessiné la chambre de travail veuve de son maître, dont le cercueil est étendu devant la bibliothèque.
Jordan entra en relations avec Frédéric, en 1736, à l’occasion de la traduction en français de la ^Morale de Wolff“. Sa dernière lettre est datée du 24 avril 1745; elle exprime la certitude d’une mort prochaine. Le dernier mot que le roi écrivit à son ami mourant, est: „ Adieu; aime-moi un peu, et guéristoi, s’il y a moyen, pour ma consolation11.
Duhan de Jandun, nommé précepteur du prince royal en 1716, reçut de Frédéric II vingt-sept lettres, qui sont autant de témoignages de haute estime. Après sa mort, le roi écrivit à sa veuve (le 9 janvier 1746) pour lui annoncer qu'il venait de gratifier sa fille d’une pension de trois cents thalers sur la cassette royale, et pour lui annoncer en même temps qu’il aurait aussi soin de ses deux fils.
Le dessin de Menzel montre la veuve et les enfants, en habits de deuil, devant le secrétaire ouvert d'où ils ont tiré les lettres et les billets du roi au défunt; une lettre, que lit le fils aîné, est sans doute celle qui annonce les intentions du roi à l’égard de la famille de son ancien précepteur.
eux.
Frédéric II était grand admirateur du maréchal Maurice de Saxe, dont il avait fait la connaissance à Berlin, en 1728, étant encore prince royal; le grand homme de guerre français vint en 1749, le 15 juillet, à Potsdam, rendre visite au roi. Des lettres que Frédéric lui écrivit, deux ont été conservées, ainsi que cinq lettres du maréchal au roi.
Menzel a illustré cette correspondance par la reproduction du monument sculpté par Pigalle, dans l’église de St. -Thomas, à Strasbourg, sorte d’apothéose en marbre, qui correspond à la haute idée que Frédéric avait conçue des vertus guerrières et de la grandeur militaire du maréchal Maurice de Saxe (né en 1696, mort en 1750).
Le comte Gustave-Adolphe de Gotter (1692 — 1762), nommé en 1753 grand-maître des postes et vice-président de la direction générale de la guerre et des finances, un des personnages les plus indespensables au roi parmi ses confidents et ses correspondants intimes, est représenté par Menzel en habit de chasse, ayant à côté de lui son chien et des pièces de gibier à plumes qu’il a abattues; il tient à la main son chapeau à larges bords. Le roi, dans ses lettres à M. de Gotter, ne cesse de plaider contre le désir du comte „de retourner à Molsdorf11 et exprime constamment le souhajt de son retour à la santé, à la belle humeur, au goût des plaisirs du monde; l’artiste semble avoir voulu indiquer, par la bonne apparence du comte, que ces souhaits* étaient au moins superflus, et que ce n’est pas précisément la mélancolie qui le poussait à demander sa retraite.
Frédéric II fit élever, dans le Campo-Santo de Lise, un monument en marbre à la mémoire d’Algarotti, son ami intime, avec qui il avait été en relations suivies, depuis la première visite du comte vénitien à Rheinsberg, en septembre 1739, jusqu’à sa mort, survenue à Lise en 1764. Dans une lettre du 12 juin 1764 au chevalier Lorenzo Guazzesi, à Lise, le roi adressait à ce dernier la recommandation suivante: ^Désirant laisser un souvenir de l’estime que j’avais pour votre ami, je vous prie de faire élever sur sa tombe une pierre de marbre avec cette inscription:
Hic jacet Ovidii Aemulus et
Newtonii Discipulus.“
La vignette de Menzel représente un monument encastré dans un mur du Campo-Santo. Au-dessous du fronton, se lit l’inscription demandée par le roi, mais que la famille d’Algarotti a modifiée, en supprimant le ,,Hic jacet11, en remplaçant le nominatif par le datif, et en ajoutant „Fridericus MagnusL
Madame de Camas, née de Brandt, et veuve du colonel de Camas, fut nommée en 1742 comtesse et grande-gouvernante de la reine; elle mourut à lage de quatre-vingts ans en 1766. Elle était tenue en estime singulière par Frédéric II,
et jusque dans les derniers temps de sa vie elle reçut des lettres affectueuses du roi, qui l’appelait „sa bonne maman11.
Menzel a illustré très poétiquement la ^Correspondance du roi avec Mme de Camas“, par un bouquet de fleurs, dans un charmant vase de porcelaine, style rococo, placé devant le portrait de Frédéric. Ce bouquet est un envoi du roi à sa correspondante, qui de son côté en a fait hommage au portrait du roi. Le vase de porcelaine vient sans doute aussi de Frédéric, qui plaisantait ainsi dans sa lettre du 20 novembre 1762: i(Je ne suis riche, à présent, qu’en cette fragile matière (la porcelaine), j’espère que ceux qui en recevront, la prendront pour bon argent, car nous sommes des gueux, ma bonne maman: il ne nous reste que l'honneur, la cape, l’épée, et de la porcelaine.11
a ^Correspondance de Frédéric avec le marquis d’Argens“ atteste la longue
et étroite amitié qui unissait le roi à celui-ci; Frédéric II lui a adressé un plus grand nombre de lettres qu’à aucune autre personne, si l’on excepte Voltaire. Cette correspondance se poursuivit sans interruption pendant toutes les fatigues, les dangers et les revers de fortune de la guerre de Sept-Ans; c’est même pendant cette période qu’elle offre le plus haut degré d’intérêt. Le roi épanchait alors devant d’Argens, dans ses lettres et dans ses effusions poétiques, tous les sentiments et toutes les émotions qui l’animaient dans ces années terribles. C’est de lui qu’il attendait et qu’il reçut les consolations de l’amitié dans ces heures sombres. Ce rôle du marquis d’Argens est exprimé d’une façon symbolique dans le dessin de Menzel. Un gladiateur romain, haletant et épuisé, se repose appuyé sur son épée, tandis que ses deux adversaires, grièvement blessés, chancellent et s’affaissent. Le gladiateur est Frédéric lui-même; d’Argens est ce vieux spectateur romain qui serre de la main gauche celle du gladiateur, et essuie de la main droite son front brûlant. Les autres spectateurs se détournent du combat avec indifférence.
Darget, le secrétaire du marquis de Valori, ambassadeur français à Berlin, est le même à qui Frédéric II a adressé son épitre de l'^Apologie des Rois“, également illustrée par Menzel. Frédéric lui a fait jouer aussi un rôle, d’ailleurs
peu flatteur, clans son poëme héroï-comique „Le Palladion11. Darget, pour sauver son maître, se fit prendre à sa place par les Pandours, dans la campagne de 17415. Ce trait de dévouement attira sur lui l’attention de Frédéric, qui le prit à son service, où il resta jusqu’en 1750. Cet épisode de sa capture a fourni le sujet de la vignette, où il figure dépouillé de ses habits, et au pouvoir des Pandours.
Le baron Charles Louis de Pœllnitz, premier chambellan et grand-maître des cérémonies de Frédéric II, a presque toujours, dans ses lettres au roi, le rôle d’un humble quémandeur. Il implore toujours des grâces spéciales, des gratifications, des avances d’argent, et il dépeint avec les plus vives couleurs ses besoins et sa position désespérée. Le roi, dans ses réponses, lui fait entendre de dures vérités, et repousse ses demandes plus souvent qu'il ne les accueille. Pourtant, l’on voit qu’il ne peut se décider à bannir de sa société d’amis et à disgracier complètement le causeur amusant, l’agréable auteur de ^Mémoires14. Aussi Menzel représente- 1- il le baron sous la figure d’un mendiant agenouillé sur les marches du palais, pleurant et souriant à la fois; le roi, qui descend l’escalier, le relève d’une main, tout en lui faisant de l’autre, en souriant, un geste de réprimande.
Deux vieux guerriers à barbe grise, courbés sous le poids de l’àge et de la fatigue, ont ôté leurs casques; ils sont assis à l’ombre d’un grand arbre, et se serrent l’un contre l’autre, le moins âgé des deux soutenant son camarade. C’est la représentation idéale des relations d’amitié qui unirent Frédéric II, jusqu’à sa mort, avec son glorieux général: fidélité et dévouement d’une part, reconnaissance inaltérable de l’autre.
Aux quarante-quatre lettres adressées à George Keith, comte maréchal d’Ecosse, qui entra au service de Frédéric II, en 1748, on a ajouté, dans cette collection, quatre de ses réponses au roi. La dernière, écrite probablement dans
l’année de sa mort, a fourni à Menzel le motif de son illustration. Un laquais du palais a apporté au vieil ami du roi, qui passa ses dernières années dans la maison de campagne avec jardin donnée par Frédéric à Sans-Souci, une de ces invitations à la table royale qui reviennent fréquemment dans cette correspondance. Lord Keith, que son domestique promène en chaise roulante, dans son jardin, lit avec une émotion intime le billet du roi, auquel il est cependant obligé de répondre par les lignes suivantes: 5)Lord Marischal se met aux pieds de Sa Majesté, le remercie de sa bonté de s’informer de sa santé. Sa vue est affaiblie depuis quelques jours, ses jambes ne valent rien, ni sa tête, ni la mémoire. Sourd pardessus le marché, il est un très mauvais convive à table.11
rès caractéristiques sont les lettres de Rousseau adressées au roi. Dans la
première, l'auteur du Contrat social, n chassé de France, de Genève, du canton de Berne11, cherche par l’intermédiaire du gouverneur, lord Marischal, un asile dans les Etats de Frédéric II (dans le canton de Neufchâtel), quoiqu’il ait dit beaucoup de mal de Frédéric et qu’il en doive dire peut-être encore. Dans la deuxième lettre, il remercie le roi de sa protection et du 51painu qu’il lui a donné; mais il lui demande aussi: „d’ôter de devant ses yeux cette épée qui l’éblouit et le blesse11. Bref, chaque phrase respire l’humeur atrabilaire de cet ^ennemi des rois“, de ce ^philosophe sauvage11; et cette humeur est également visible dans le portrait du philosophe de Genève tel que Menzel l’a dessiné, assis dans un jardin, à une table rustique.
a dernière lettre de cette première partie de la ^Correspondance de Frédéric
avec Voltaire “ est de Voltaire et porte la date du i juin 1740. Jusqu’à cette époque, rien n’a encore troublé les relations du roi avec le grand écrivain, qui s’incline avec respect et tendre reconnaissance devant son royal admirateur et protecteur. Semblable au poète qui, rempli d’un pieux enthousiasme, se prosterne dans la poussière devant le dieu de la lumière se levant à l'Orient, le radieux Phébus Apollon, Voltaire se courbe devant le jeune poète couronné, devant le roi dont la faveur, comme un soleil, l’inonde et l’échauffe de ses rayons.
Ia manière d’agir de Voltaire a amené une rupture complète entre le roi et lui.
-j Celui-ci quitte Berlin découragé, disgracié, profondément blessé par les dernières lettres du roi et par le traitement qu'il en a reçu. Cette rage qu’il porte au cœur, et qu’il est obligé de réprimer ou de dissimuler dans ses lettres, a été vigoureusement exprimée par l’artiste. Le philosophe chassé de Berlin, habillé d’un costume fantastique, semi-oriental, un long caftan garni de fourrures, s’en va, le bâton à la main, le sac de voyage pendu à ses épaules; il s’est retourné une dernière fois et jette sa malédiction à la capitale du roi Frédéric.
Du ter avril 1778 est datée la dernière lettre de Voltaire à Frédéric II, deux mois avant la mort du grand écrivain. La dernière lettre de Frédéric à Voltaire est du 25 janvier de la même année; le roi se félicite avec le monde entier, du rétablissement de l’illustre vieillard, à lage de quatre-vingt-quatre ans. 11 lui adresse en terminant ce souhait: ^ Vivez, vivez pour continuer votre brillante carrière, pour ma satisfaction et pour celle de tous les êtres qui pensent. Ce sont les vœux du Solitaire de Sans-Souci. Vale!u
La vignette ne se rapporte pas à une partie spéciale de la correspondance; elle montre le cadavre de Voltaire, sur le catafalque; la figure sourit encore, dans la mort, d’un sourire sardonique; la tête chauve est ceinte de laurier, et des couronnes de ce feuillage sont jetées sur le drap de velours noir qui recouvre la dépouille mortelle de Voltaire.
Marie-Antonie, Electrice de Saxe, était fille de l’empereur Charles VII et d’une princesse de Bavière. Les relations personnelles de Frédéric II avec l’Electrice datent de la courte visite qu’il lui fit à Moritzbourg, lorsqu’il alla lui présenter ses hommages après la paix d’Hubertusbourg, le 16 mars 1763. Dans sa longue et intime correspondance avec cette princesse, douée d’autant de mérite que d’esprit, le roi revient souvent sur son talent musical, et sur le plaisir qu’il a trouvé à l’entendre. L’Electrice lui envoie, avec sa première lettre, du 24 avril 1763, un morceau de musique qu’elle a composé elle-même, ainsi que les paroles, comme l’indique la lettre du roi du 26 juillet suivant.
Menzel représente l’Electrice comme musicienne; elle est assise à son épinette, où elle joue, il est permis de le supposer, quelqu’une de ses propres compositions.
e célèbre philosophe français d’Alembert fut souvent, mais vainement, invité
par son royal admirateur, à venir à la cour de Potsdam. Les offres les plus séduisantes ne purent le décider à accéder à ce désir. Depuis l’année 1:746, où il remporta le premier prix de l’Académie des Sciences de Berlin, avec ses Réflexions sur les causes générales des vents“, il eut l’honneur d’entretenir avec le roi une correspondance active, qui dura trente-sept ans. Frédéric II, dans ses lettres, rend honneur au penseur hardi, vigoureux, lucide et élevé, et célèbre en lui l’ennemi, implacable et victorieux, de la superstition et de la sottise. C’est de cette idée que s’est inspiré Menzel dans sa composition, qui représente la lutte du dieu du jour contre le hideux dragon des ténèbres, qui souille et oppresse le globe terrestre; les flèches du dieu, lancées d’une main sûre, percent le monstre, mais sans réussir à le tuer.
Diogène dans son tonneau, que nous montre le dessin de Menzel, c'est d’Alembert lui-même, ce sage qui refusa de sacrifier son existence retirée et modeste, mais libre, de Paris, au prix des faveurs et des biens dont Frédéric II l’eùt comblé, pas plus à pension de 12000 thalers avec logement au château de Potsdam qui lui était offerte, qu’à la rente de 100000 francs que lui promettait la cour de .Saint-Pétersbourg. Alexandre le Grand, le conquérant, l’ami des poètes et des philosophes, renonce à gagner par des faveurs et des promesses l’homme qui, libre de besoins et de passions, ne connaît ni le désir, ni l’usage des richesses.
Des sept lettres du roi que contient la ^Correspondance de Frédéric II avec sa mère“, trois annoncent à la reine -mère les victoires qu’il a remportées. La lettre du 4 juin 1745 annonce la victoire de I'riedeberg; celle du 15 décembre
t 745, la victoire de Neisse, et celle de mai 1757, la victoire de Kesselsdorf. Dans cette dernière lettre, Frédéric annonce à sa mère qu’il se trouve libre, en face de l’Autriche, avec 150,000 hommes; il est, en outre, maître et seigneur d’un royaume qui est obligé de lui fournir des troupes et de l’argent. „Les Autrichiens sont dispersés comme de la paille au vent.11
Ce sont ces lettres qui ont motivé l’illustration symbolique de Menzel. La vieille reine est assise dans son fauteuil de malade, le dos appuyé contre les coussins; une Victoire ailée lui apporte, avec la couronne de lauriers de son fils, l’heureuse nouvelle de ses triomphes.
Frédéric - Rodolphe comte de Rottembourg mourut entre les bras du roi, qui avait pour lui une profonde affection. Il s’était glorieusement battu, comme soldat au service de la France, de l’Espagne, et enfin de la Prusse, et ne montrait pas moins de capacité pour les travaux de la paix. Il porte dans le dessin de Menzel l’uniforme de guerre de son régiment, le 3e dragons, qui lui fut donné par le roi après la journée de Mollwitz; il a, par-dessus la cuirasse, le cordon de l'ordre de l’Aigle-Noir, que lui valut sa belle conduite à la bataille de Chotusitz. Sa taille élancée est celle d’un jeune homme; mais son visage porte les traces des souffrances physiques qui devaient l’emporter prématurément.
es faits héroïques, les travaux herculéens accomplis par Frédéric II et son
frère, durant la longue et sanglante lutte de la Prusse contre ses ennemis ligués, qui revenaient sans cesse à la charge avec de nouvelles forces, font le principal objet des lettres les plus importantes de la ^Correspondance de P'rédéric avec son frère le prince Henri de Prusse11. C’est l’idée réalisée ici sous une forme symbolique: Hercule et Iolas combattent l’hydre de Lerne, dont les tètes hideuses repoussent, à peine tranchées, sur ses longs cous mutilés. Hercule-Frédéric joue de la faux contre les têtes du monstre, et Iolas -Henri plonge la torche allumée dans les plaies béantes et sifflantes, pour détruire la force reproductive et empêcher la formation d’une tête nouvelle.