XL VIII
Cette vignette de l’„Eloge de Jordan“, traitée entièrement dans le style rococo, nous montre Jordan en costume antique, émergeant pour ainsi dire de sa chrysalide de pasteur protestant, et conduit vers le sanctuaire de la Science et des Arts par Uranie et par la Muse de la poésie. Un petit génie emporte la robe noire et le rabat du défroqué.
Le dessin de Menzel symbolise ainsi le changement de carrière de cet homme de mérite, comblé d’honneurs par Frédéric II et qui avait passé de la théologie à la philosophie et à la science.
Né le 17 mars 1685 à Jandun en Champagne, Duhan de Jandun était venu en Prusse avec son père, chassé de France par la révocation de l’Edit de Nantes. Il se distingua au siège de Stralsund, sous les yeux de Frédéric-Guillaume I, qui le choisit pour précepteur du prince royal.
La vignette montre le savant et chevaleresque Français conduisant le royal enfant vers le portail monumental d’un jardin, dont le cintre est orné de trois petits génies de pierre qui soutiennent une guirlande de fleurs.
Deux officiers des Gardes-du-corps, le crêpe au bras gauche, le sabre nu à la main droite, debout sur la première marche d’un escalier, montent la garde funèbre devant le cercueil du général de Goltz, que Frédéric II tenait en estime toute particulière. Mort en 1747, il s’était distingué victorieusement dans la campagne de 1745, et l’Eloge de Frédéric célèbre en lui l’organisateur et l’administrateur militaires autant que le général. Sur le velours noir du catafalque sont posés le chapeau, l’épée et les insignes de l’Ordre pour le Mérite.
lui.
Le portrait de La Mettrie, dessiné d’après un portrait gravé de G. -F. Schmidt, répond de tous les points au caractère que Frédéric II a retracé en termes sympathiques dans son éloge de ce fameux naturaliste, médecin et libre-penseur matérialiste (mort en 1751), qui fut un de ses compagnons de table à Sans-Souci: ,,M. La Mettrie était né avec un fonds de gaieté naturelle intarissable; il avait l’esprit vif, et l'imagination si féconde, qu’elle faisait croître des fleurs dans le terrain aride de la médecine. “
Par un chemin bordé de murs, un officier, en tenue de deuil, du régiment ,, Prince Eugène d’Anhalt“, qui était celui du général de Stille, mort en 1752, conduit à la main le cheval favori du défunt, drapé d’une couverture de velours noir. Sur une butte, au pied du mur qui borde le chemin, l’artiste a placé un Croate invalide, assis. Cette figure est une allusion à la défaite que Stille infligea au général Nadasdy, en 1 745, près Landshut, et aux prouesses des cavaliers commandés par lui à Friedeberg.
Sur une console supportée par des génies, entre des ornements rococo, est posé un carton à dessins. La couverture porte un dessin de l’œuvre principale de Knobelsdorff, tout particulièrement louée dans l’éloge, l’Opéra de Berlin. C’est un plan d’architecte, avec l’échelle de proportions au bas et le tracé d’une colonne à côté. Du carton entrouvert s’échappent d’autres dessins. Frédéric dit dans son discours, au sujet de l’Opéra de Berlin: „lln des édifices les plus beaux et les plus réguliers qui ornent la capitale. La façade en est imitée et non pas copiée d’après celle du Panthéon, “ etc.
Un grand voile noir de deuil, relevé devant le portrait du prince Henri de Prusse, laisse voir de profil sa figure affable, où l’on peut lire, dans les traits et dans l’expression du regard, toutes les nobles qualités dont son oraison funèbre rappelle en termes émus le douloureux souvenir.
Sur un piédestal recouvert de riches draperies est posée une urne d’encens, entre de gracieux ornements rococo; des colonnes de fumée s’en élèvent vers deux coussins qui supportent la couronne de lauriers du poète et la couronne du roi. Autour de l’urne s’est enroulé un serpent, qui darde sur ces deux emblèmes une langue enflammée. L’artiste a fait ici allusion aux mots par lesquels, vers la fin du discours, le roi stigmatise les „ hiérophantes, aveuglés par un faux zèle, ivres de fanatisme, qui empêchent qu’on ne rende les derniers devoirs à un des hommes les plus célèbres que jamais la France ait produits !“
Le dessin qui sert d’illustration à l’étude du roi Frédéric sur le belliqueux roi de Suède, a été exécuté d’après un buste en bronze qui se trouve dans la salle à manger de Sans-Souci. L’expression de la tête, savamment modelée, traduit très heureusement le caractère de ce héros fougueux, qui, pour employer les termes dont se sert Frédéric II, ^réunit le courage, la constance, l’activité11, mais qui était dépourvu de la nsagesseu et „de l’esprit de combinaison11.
Etendu sur une peau d’ours, porté et entouré par des ornements et des enroulements de style rococo, dort un enfant robuste et nu, c’est le génie de la littérature allemande. Au-dessous, un point d'interrogation fait allusion à la question que pose le roi Frédéric: f)Quand s’éveillera ce génie encore enfant, inculte et grossier?11
Le portrait-médaillon du philosophe Bayle est encastré dans l’architecture d’un fronton. Dans un coin et sur une corniche, est assis un petit génie ailé, qui présente une lentille de verre aux rayons du soleil et les concentre sur une croix double, derrière laquelle un autre génie, à la tête et aux ailes de démon, cherche à se cacher.
Menzel traduit dans cette illustration les mots par lesquels le roi caractérise les travaux et les mérites de Bayle: „M. Bayle, avec un esprit aussi juste que sévère, a examiné tous les rêves des anciens et des modernes et, comme le Bellérophon de la fable, il a détruit la chimère née du cerveau des philosophes Il n’oubliait jamais ce sage précepte qu’ Aristote recommandait à ses disciples: le doute est le commencement de la sagesse. “
Pour le royal écrivain, les formes successives du christianisme ne sont que l’œuvre des prêtres. Il passe en revue, dans ,,1’Avant-propos de l’Histoire ecclésiastique de Fleury“, le christianisme des Apôtres, l’église catholique du Moyen- Age et le luthérianisme; il caractérise chacune de ces formes religieuses et montre dans toutes l’action des sectaires qui ont eu pour but commun de dérober et de voiler aux yeux du genre humain la pure lumière de la vérité.
C’est ainsi que l’on voit, dans le dessin de Menzel, le prêtre catholique marchant sur les pas de l’apôtre, et suivi lui-même par le pasteur protestant. Tous trois sont dans le temple, derrière la porte fermée, par-dessus laquelle passe la lumière du soleil, la lumière de la vérité, dont les rayons vont dorer le sommet des colonnes, les chapiteaux et les solives du toit, mais sans qu’aucun des trois personnages paraisse s’en apercevoir.
On voit, dans cette vignette, un superbe divan, d’une élégance princière, dont les pieds reposent sur les têtes rasées d’une troupe d’esclaves courbés à terre; au-dessus, un baldaquin garni d’hermine supporté par des hallebardes.
L’artiste symbolise ainsi l’erreur et le vice fondamental que Frédéric II, vers la fin de sa dissertation sur l’„Etat présent du corps politique de l’Europe“, reproche aux princes de son époque, et qui consiste à croire ,,que Dieu à fait exprès, par une attention toute particulière pour leur grandeur, leur félicité et leur orgueil, cette multitude d’hommes dont le salut leur est commis, et qui ne sont que les instruments et les ministres de leurs passions déréglées. “
Dans l’impossibilité de traduire matériellement l’objet et le sens d’une discussion dont Frédéric II rend compte sous forme de lettre, et qu’il suppose avoir eu lieu entre lui et un ami auquel il donne le nom de Philanthe, Menzel nous représente les deux interlocuteurs eux-mêmes. L’un d’eux, vu de profil et parfaitement reconnaissable, a les traits du roi. L’artiste nous les montre causant, à la promenade, par un après-midi où, suivant les propres expressions de Frédéric, „il faisait le plus beau temps du monde11.
e motif de ce dessin n’est pas emprunté au texte du panégyrique enthousiaste
que Frédéric II a consacré à l’œuvre du „prince de la poésie française11, mise par lui au-dessus des épopées d’FIomère et de Virgile.
Menzel fait apparaître au jeune Arouet, prisonnier à la Bastille, l’esprit de
Henri IV, qui lui ordonne de chanter sa gloire dans la langue de la poésie. Par une fine ironie, l’artiste a traité cette figure du héros de la Henriade dans le style théâtral et pompeux qui caractérise le poème de Voltaire, et sans lequel, du reste, toute son époque ne savait ni concevoir ni représenter les grandes figures historiques du passé.
Frédéric II termine par ces mots le dernier chapitre de son ^Anti-Macchiavel44: 5iLa bonne opinion que j’ai des princes qui régnent à présent dans le monde me les fait juger dignes d’entendre la vérité. C’est aux Néron, aux Alexandre VI, aux César Borgia, aux Louis XI qu’on n’oserait la dire. Grâces au ciel, nous ne comptons point de tels hommes parmi les princes de l’Europe, et c’est faire leur plus bel éloge que de dire qu'on peut hardiment blâmer devant eux tous les vices qui dégradent la royauté et qui sont contraires aux sentiments d’humanité et de justice. 44
Menzel a traduit dans son dessin symbolique ces sentiments du royal auteur: il le représente écrasant énergiquement du pied les têtes écumantes de deux serpents qui l'enlacent, emblème des vices qu’il combat chez les princes; leurs corps, qui se tordent, décrivent des replis dans lesquels on lit le ^Caeterum censeo44 de Caton, qui voue ces monstres à l’extermination.
L’^Anti-Macchiavel44, ouvrage du jeune roi, écrit en i 740, cloue, pour ainsi dire, au pilori le grand Florentin Nicolas Macchiavel. Les principes politiques et les conseils qu’il donne et développe dans son fameux livre „Le Prince14, sont voués par Frédéric à l’exécration et au mépris de l’univers. L’àge suivant, qui a apporté dans la critique historique moins de préventions et plus de discernement que le dix-huitième siècle, a réformé la sentence de Frédéric II et porté un jugement plus équitable sur l’auteur du ^Prince44. C’est ce qu’à indiqué l’artiste, en inscrivant la date 1840 et en suspendant une couronne de laurier et de chêne au-cfessus de la figure attachée au pilori.
Dans ce bon bourgeois allemand du milieu du dix-huitième siècle, qui, erç pleine campagne, sur un sentier traversant une prairie, la tête découverte, les mains croisées sur sa canne, a l’air d’adresser au ciel une action de grâces, l’artiste a voulu représenter le peuple wurtembergeois et la reconnaissance qu’il est prêt
à porter à son prince: , J’apprendrai les applaudissements et les bénédictions que vos sujets vous donneront avec une joie sans égale14, dit Frédéric II, à la fin de sa lettre au duc de Wurtemberg (1744). Ce sont ces mots qui ont fourni à l’artiste l’idée et le sujet de sa vignette.
a ^Dissertation sur les raisons d’établir ou d’abroger les lois“ est pleine d’un
noble esprit d’humanité et du juste sentiment de la cruauté et de la déraison de tant de lois qui ont leur origine dans les temps barbares. Le roi plaide éloquemment et invoque toutes les considérations, tous les sentiments de justice pour l’abolition des lois cruelles et des pratiques judiciaires alors encore en vigueur.
L’artiste a traduit l’idée de cette dissertation dans un groupe qui nous
montre un démon grisonnant, aux ailes amaigries et dénudées; puis un génie jeune, le génie des temps nouveaux, ayant le profil de Frédéric, et de puissantes ailes d’aigle, qui arrache d’un mouvement énergique à l’étreinte du monstre la faux meurtrière.
Datée de Potsdam, le 24 septembre 1751, l’„Instruction pour le Major Borcke“ a trait à l’éducation du neveu du roi, héritier présomptif de la couronne, dont le soin avait été confié à cet officier; elle contient les principes d’après lesquels le jeune prince devait être instruit et formé dans les premières années de l’adolescence. Frédéric II insiste tout particulièrement sur l’importance qu’il y a à éveiller de bonne heure chez l’enfant l'esprit militaire et le goût des armes.
„Je veux que, quand il sera plus âgé, il commence à faire le service de lieutenant pour qu’il passe tous les grades.11
Le dessin de Menzel montre le petit prince au moment où son gouverneur prend dans le coffre aux armes les insignes de sa charge, l’esponton et l’épée, pour en montrer l’usage à son élève.
Le roi s'élève, dans le ^Discours sur les Satiriques11 contre ceux qui visent à imiter Juvénal, dans un siècle civilisé où leur verve ne saurait trouver les mêmes sujets d’indignation. Ce ne sont pas les satiriques, ce ne sont pas ^d’ignorants et obscurs écrivains11 qui corrigent les Grands, refrènent „la démence de leurs caprices14, et enseignent aux rois leurs devoirs; c’est l’Histoire: „Elle ne
ménage point ces hommes redoutés qui ont fait trembler la terre, elle les juge; et en approuvant leurs bonnes actions et en condamnant les mauvaises, elle instruit les princes de ce qui sera loué ou blâmé dans leur conduite. La sentence des morts apprend aux vivants à quoi ils doivent s’attendre et sous quels auspices leurs noms passeront à la postérité. C’est à ce tribunal que tous les grands sont obligés de comparaître après leur mort et où les réputations sont fixées pour jamais.14
On voit, dans le dessin de Menzel, entre de longues rangées de cercueils qui cachent les restes de princes et de héros, s’avancer deux figures de femmes, la Justice et l’Histoire; la première tient en mains le glaive et les balances, l’autre inscrit sur ses tablettes les noms des morts et leurs titres de gloire. De l’un de ces cercueils glissent déjà la couronne de lauriers flétrie et effeuillée et le cimier du prétendu héros; d’un autre tombe le blason usurpé. La flatterie et l’imposture ne trouvent pas grâce devant les inflexibles déesses.
C’est le type des libellâtes, des auteurs d’écrits calomnieux contre les hommes supérieurs, flagellés par le royal écrivain, que l’artiste a voulu personnifier dans une hideuse harpie. On la voit à mi- corps, sortant d’un sillon obscur, encombré de ronces; elle est à demi cachée derrière un bloc de rocher. Sa tête, aux traits grimaçants, porte des serpents pour chevelure; ses ailes sont formées de plumes à écrire, rangées ensemble.
La ^Dissertation sur les réflexions des Géomètres sur la Poésie44, dans laquelle le roi prend le rôle d’un poète français, a été suggérée par l’écrit de d’Alembert: ^Réflexions sur la Poésie, à l’occasion des pièces que l’Académie a reçues
cette année pour le concours (1760).“ Frédéric II repousse plaisamment les prétentions des esprits secs et mathématiques, et termine par une invocation à Apollon: „Je le prie de me faire persévérer dans la foi orthodoxe et vraiment poétique qu’Homère nous a enseignée, que Virgile a étendue, qu’Horace a expliquée et commentée, dont le Tasse, Pétrarque, l'Arioste, Milton, Boileau, Racine, Corneille, Voltaire, Pope, ont été les apôtres, etc.u
Dans le dessin de Menzel, la statue du Dieu de la Poésie avance le pied hors du piédestal et culbute la planchette du géomètre avec son support, autour duquel s’enroule la chaîne de mesurage; c’est ainsi qu’il repousse l’assaut que les ^géomètres" prétendaient livrer à l’empire d’Apollon et à sa souveraineté.
errière une fenêtre à encadrement de pierre, dans le style de la première
moitié du dix-huitième siècle, on voit, dans une salle de l’Académie d’équitation de Berlin, deux jeunes élèves, dont l’un lit un livre, tandis que l’autre, le menton dans les deux mains, les coudes appuyés sur le rebord de la fenêtre, regarde dans la rue. Ce dernier représente le vice de la paresse, et les manières lâchées et vulgaires que l’instruction s’attache avant tout à déraciner chez les élèves du roi; son compagnon personnifie les vertus contraires, telle que 5)la propreté, la civilité, les manières convenables à des gens de condition11.
n homme retire à la hâte son habit et va se jeter à l’eau pour sauver un
enfant qui a roulé de la berge d’un canal. Ce dessin ne sert pas d’illustration à telle ou telle description, à tel ou tel récit de l’^Essai sur l’amour-propre envisagé comme principe de morale11. L’artiste a seulement voulu représenter, en un sujet conçu par lui, un exemple dans lequel l’amour-propre joue un rôle, comme dans tant d’actes d’héroïsme et de sacrifice personnel cités par le royal auteur: „Que de traits de vertu, que d’actions à jamais glorieuses ne sont effectivement dus qu’à l’instinct de l’amour-propre!11
Dans le cas retracé par l’artiste, c’est une des formes de l’amour-propre
qui est en jeu: le désir de l’estime et de la gloire.
eux jeunes cavaliers, au grand galop de chasse, sautent haies et fossés: l’un
le cor de chasse en sautoir, l’autre brandissant la cravache. Le Dialogue de morale à l’usage de la jeune Noblesse11 est une espèce de catéchisme pour les jeunes gentilshommes. Les réponses de ce catéchisme formulent les plus nobles principes, les idées les plus élevées; celui qui les observera, s’assure une vie honorée, féconde pour lui-même, pour la patrie et pour l'humanité, et une mémoire glorieuse.
Le dessin de Menzel symbolise, sous une forme réelle, la noble et légitime émulation dont parle le ^Dialogue11.
ne robuste figure de femme, la tête couronnée d’une forteresse et le buste nu,
trône au sommet d’un rocher, vers lequel s’avance une lourde et noire nuée d’orage. Sur ce fond sombre rayonne en caractères flamboyants, comme tracée par les éclairs, la date fatale: 1806.
Dans cette lettre (1770), supposée écrite par un citoyen de Genève, le roi blâme la fausse éducation donnée en Allemagne dans les familles nobles: nLa plupart de nos jeunes seigneurs,14 dit-il, ^craignent l’état militaire, parce qu’il est, dans ce pays, une véritable école des mœurs. C’est précisément ce qui leur répugne, car ils voudraient, à l’aide d’un grand nom, se livrer sans contrainte aux caprices de leur fantaisie et au dérèglement de leurs mœurs: d’où vient que peu d’enfants des premières maisons servent dans les armées. . . . La mollesse de cette première éducation rend les jeunes gens efféminés, nonchalants et paresseux. Au lieu de ressembler à la race des anciens Germains, on les prendrait pour une colonie de SybarisA
Le dessin de Menzel évoque sous une forme prophétique les malheurs que cette fausse éducation doit attirer sur la Prusse: sur le fond sombre des nuages gros de tempête flamboie, aux yeux de la Germanie épouvantée, la date de cette année de désastre et de châtiment pour une génération amollie: 1806!
L’n.Examen de l’Essai sur les Préjugés11 est la critique du factum publié à Londres en 1769, par la société du baron d’Holbach. Erédéric II y combat les principes, le fond et la forme de ce livre. Qu’est ce celui-ci prétend enseigner, en effet? Que tous les prêtres sont des monstres dignes d’être lapidés; que le roi de France est un tyran barbare, ses ministres des scélérats, ses courtisans de lâches fripons etc.?
La vignette montre l’écusson français fleurdelysé, enveloppé dans le manteau royal, qu’une main d’homme maintient autour de lui. — - Faible protection, il faut le reconnaître, contre l’incendie allumé par le philosophe encyclopédiste, et qui flamboie déjà dans les pages du livre combattu par Frédéric.
Frédéric II aperçoit clairement le germe de dissolution politique et sociale contenu dans les théories du livre du baron d’Holbach, le ^Système de la Nature11, dont la Révolution française ne devait pas tarder à tirer les conséquences. Il conclut par ces mots: Ql faut donc, lorsqu’on se croit assez lumineux pour pouvoir
éclairer le public, se garder surtout de proposer des remèdes pires que les maux dont on se plaint.11
Dans la vignette, deux travailleurs nus, coiffés du bonnet phrygien, arrachent à coups de pic et de marteau les pierres d’assise d’un mur, qui s’élève au bord
d’une falaise, et les jettent à la mer. Un vieux philosophe aveugle, assis sur un
siège formé par une figure d’esclave courbé sur les pieîls et les mains, a l’air de
bénir ce travail néfaste, dont il ne comprend ni la nature, ni la portée.
Dans ce discours, Frédéric II proteste contre les faux politiques qui, „reserrés dans leur petites idées, ont cru qu’il était plus facile de gouverner un peuple ignorant et stupide qu’une nation éclairée11.
Il glorifie les époques de Périclès, d’Auguste, de Léon X, de Louis XIV, à raison de la sollicitude de ces grands hommes pour les arts et les sciences, qui ont eu, sous leur règne, leur plus magnifique épanouissement.
L’illustration de Menzel montre un médaillier richement ciselé, contre la paroi duquel sont dressées des monnaies et des médailles frappées à l’effigie de ces glorieux protecteurs de l’art et de la science; mais, entre Auguste et Léon X, se trouve intercalé Laurent le Magnifique, qui avait été oublié par Frédéric.
Cette vignette représente une boussole; le plateau supérieur, avec l’aiguille aimantée, est supporté par des épées croisées, dont les poignées reposent sur le plateau inférieur; tout autour s’enroulent des branches de laurier. Ainsi se trouve symbolisée l’idée principale de l’^Exposé des principes sur lesquels repose le gouvernement de l’Etat “ : la politique de la Prusse doit s’appuyer avant tout sur l’armée; la gloire, l’honneur, c’est là le pôle vers lequel doit constamment tendre l'aiguille de sa boussole.
Le roi prêche avec chaleur et éloquence sur les devoirs sacrés des souverains envers leurs peuples. Il présente aux princes de son temps leur propre image, comme dans un miroir, sans en nommer aucun; il énumère et flétrit les fautes et les vices que les gouvernants peuvent et doivent éviter. ,,Les princes, les souverains, les rois ne sont donc pas revêtus de l’autorité suprême, pour se plonger impunément dans la débauche et dans le luxe; ils ne sont pas élevés au-dessus de leurs concitoyens pour que leur orgueil, se pavanant dans la représentation, insulte avec mépris à la simplicité des mœurs, à la pauvreté, à la misère; ils ne sont point à la tête de l’Etat pour entretenir auprès de leurs personnes un essaim de fainéants dont l’oisiveté et l’inutilité engendrent tous les vices. Ainsi un prince adonné aux femmes se laissera gouverner par ses maîtresses et ses favoris. “
L’artiste traduit cette exhortation en action, et représente l’auteur s’adressant à un auditoire de princes. On ne voit que de dos l’orateur, qui s’est levé de son
siège dans un noble mouvement d'indignation, mais on devine la stature et la tournure du roi Frédéric. On reconnaît très bien, par contre, assises sur des trônes près de lui, à gauche Marie-Thérèse, à droite Catherine de Russie qui regarde avec une expression légèrement moqueuse le zélé moraliste. De tous les autres princes rangés en cercle, un seul écoute avec attention. Deux autres se sont endormis pendant l’exhortation; ce sont sans doute ceux auxquels elle s’adressait le plus directement.
Philopatros, le patriote enthousiaste qui représente les sentiments du royal auteur, combat, dans ses ^Lettres sur l’amour de la patrie11, l’indifférence et l’égoïsme cosmopolite que professe son correspondant. Il finit, grâce à la chaleur qu’il déploie, aux raisons et aux exemples historiques qu’il invoque, par convertir son adversaire à ses nobles sentiments. Dans la sixième lettre de cette correspondance, Philopatros cite une série d’exemples célèbres d’amour de la patrie tirés de l’histoire ancienne et moderne.
La vignette de Menzel offre une réunion de bustes et de portraits de grands patriotes de l’antiquité et du monde chrétien. Mais il ne s’en est pas tenu à ceux qu’il a trouvés dans le texte; il en a représenté d’autres que le roi n’avait pas nommés, tel que Olden-Barnevelt et Nicolas von der Flüe, et a associe leurs portraits à ceux de Brutus et de Scipion l’Africain.
La troisième strophe de l’ode, qui célèbre la fermeté de l’âme sous les coups du sort, est ainsi conçue:
,,Sur ce prodigieux théâtre Dont les humains sont les acteurs,
La nature, envers eux marâtre,
Semble se plaire à leurs malheurs.
Mérite, dignité, naissance,
Rien n’exempte de la souffrance;
Dans nos destins le mal prévaut.
|e vois enchaîné Galilée,
Je vois Medicis exilé Et Charles sur un échafaud.11
Le sujet choisi par Menzel pour l'illustration de cette ode, est Galilée dans sa prison. Le grand penseur est enchaîné par une chaîne trop courte, qui l’empêche de tracer ses figures géométriques sur la paroi encore libre du mur, avec un clou qu'il a trouvé dans son cachot.
Un héros, aux formes athlétiques et nues, gravit un rocher escarpé, en poussant devant lui de toutes ses forces une lourde pierre, qu’il soulève par un bout. L'artiste symbolise ainsi la tâche ardue que le roi poète trace à son peuple dans ces vers de l’^Ode aux Prussiens11:
„Héros, vos grands exploits élèvent cet empire,
Soutenez votre ouvrage, ou votre gloire expire.
D’un vol toujours rapide il faut vous élever;
Et monté près du faîte,
Tout mortel qui s’arrête Est prêt à reculer. u
Le comte Brühl, ce ministre saxon, opulent, ami du luxe, est ici représente richement vêtu et dans une attitude pleine d’élégance. Il a à la main le bâton de maréchal. Sur ses traits et dans ses yeux passe comme un sourire d’homme de cour. On dirait qu’il a écouté les vers ironiques de 1’ Ode au comte Brühl11, composée en 1766, par lesquels Frédéric II l’invite à renoncer â ses grandeurs et
à ses trésors, et à chercher le repos et le vrai bonheur clans la retraite, à l’abri des soucis que lui vaut l’hostilité de la Prusse:
^Descends de ce palais dont le superbe faîte Domine sur la Saxe en s’élevant aux cieux,
D’où ton esprit craintif conjure la tempête Que soulève à la cour un peuple d’envieux. “
Pin écoutant ces vers, le comte a souri et a répondu au royal poète qu’il regrettait infiniment de ne pouvoir suivre son excellent conseil.
Le jeune Frédéric, alors prince héritier, trace à son frère, dans les strophes de l’^Ode à mon frère de Prusse11 (1736), l’idéal d’un prince, qu'il l’exhorte à prendre pour modèle. Cet idéal ressemble à celui que le dix-huitième siècle s’était fait de l’empereur Marc-Aurèle. De là, le motif de l’illustration de Menzel: l’artiste a mis en regard de cette ode le portrait du sage couronné, dont le nom n’y est cependant pas mentionné.
Toute l’^Epître à Hermotime sur l’avantage des Lettres11 est une longue exhortation, en alexandrins, à un jeune gentilhomme que ses inclinations entraînent aux plaisirs mondains et à une vie de débauches et d’oisiveté. Le royal poète prend à ce propos le rôle d’un sage arrivé à un âge avancé et sùr de sa vertu. L’artiste a grimé en conséquence le Mentor discoureur. Il lui a donné un masque à barbe blanche et le costume d’un derviche voyageur. L’écolier qu’il prêche avec tant de chaleur porte sur toute sa personne les traces d’une nuit d’orgie, il manque visiblement de ce ferme sentiment de la vertu que son maître essaye d’éveiller en lui. Sur la table, supportée par deux cariatides qu’enlace un Silène au pied de bouc, les verres à champagne et les coupes dansent devant ses yeux par une hallucination de son cerveau échauffé.
Ce petit tableau forme une composition conçue librement à côté et en dehors du texte de l’auteur.