‹ Illustrations des œuvres de Frédéric le grandChapitre 4 sur 11 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Cette vignette représente un superbe château seigneurial, dans le style du dixhuitième siècle, un jeune berger passe avec son troupeau, en jetant vers le palais un regard d’admiration et d'envie. C'est le nDamon11 du court et instructif récit que contient 1’ Epître sur la Gloire et l'Intérêt11; c’est le jeune berger c]ui „ vivait heureux avec sa Philis et ses moutons11, jusqu’au moment où

Le sordide intérêt et la superbe gloire

gâtèrent son bonheur calme, en éveillant en lui l’envie, la curiosité et la cupidité.

Ah! quel luxe charmant s’étale chez les Grands!

Des palais somptueux logent ces fainéants

semble penser Damon, empruntant les expressions du poète. Il mène encore ses moutons, mais la vue du château a déjà enflammé ses désirs.

Dans une chambre étroite et profonde, à la fois cabinet d’étude et laboratoire, remplie de livres et d’instruments, de flacons et de cornues, un vieux savant, qui était assis devant son bureau, s’est soulevé de son siège et regarde curieusement au dehors, à travers les carreaux de la fenêtre.

L’^Epître à d’Argens“ contient, au sujet des limites étroites imposées à la connaissance humaine, malgré tout le secours des sciences, des passages qui rappellent à l’esprit du lecteur ces mots de Faust: „Ce que la nature ne révèle pas volontairement à ton âme, tu ne le lui arracheras pas avec des vis et des poulies.11

De ce vaste univers atome imperceptible,

Crois-tu que l’infini devait t’être accessible?

Dans tes projets hautains il n’est point de milieu,

Tes destins sont d’un homme, et tes vœux sont d’un Dieu!

Le roi poète indique aux savants un champ d’activité meilleur et plus fécond: l'étude, la recherche, l’amélioration du monde réel et du sort de l’humanité.

Le vieux savant du dessin de Menzel semble avoir entendu cet avertissement; il se détourne de ses études abstraites pour jeter un regard sur la vie réelle, au-delà des murs de son cabinet.

De vieilles maisons dressent dans la nuit leurs toits escarpés et leurs pignons pressés et comme enchevêtrés. De l’une d’elles s’échappe, au grand effroi des habitants, la fumée d’un incendie qui commence.

L’artiste n’a traité qu’un des malheurs et des fléaux cités par le royal poète, dans l’^Epitre à Maupertuis11, comme exemples de l’indifférence de la nature, ou „des dieux11, à l’égard de l’individu. C’est sans doute ce vers:

Le feu dans l’air élève une flamme ondoyante,

qui a fait choisir par Menzel l’incendie entre tant de fléaux que l’homme borné est porté à considérer comme des châtiments divins, que ni cris, ni prières ne peuvent conjurer.

Cette vignette représente une cage d’oiseau, à l'intérieur de laquelle pend un bouquet de cerises pour le petit prisonnier; celui-ci ne s’en soucie pas et, se cramponnant aux barreaux, cherche à passer au travers pour reconquérir sa liberté. Un autre oiseau, qui a le bonheur d'être libre, passe au contraire sa tête dans la cage et fait tous ses efforts pour y pénétrer et atteindre les cerises. Symbole piquant de la diversité et de la folie des désirs humains, qui nous font dédaigner les joies présentes et les avantages possédés, et nous poussent à la poursuite de ce que nous n’avons pas et de ce que l’avenir nous cache.

L’^Epitre à Stille sur l’emploi du courage et sur le vrai point d’honneur“ est une philippique contre le duel, une éloquente glorification du véritable héroïsme et du vrai point d’honneur, qui font que l’on donne sa vie pour la patrie.

L’illustration de Menzel montre deux officiers, qui se rendent avec leurs seconds au lieu choisi, dans un coin retiré d’un bois, pour un duel:

Un préjugé cruel que le monde révère,

Pour sauver leur honneur oblige deux amis'

De combattre en champ -clos comme des ennemis. Qui ne déplorerait qu’un caprice bizarre Impose à l’honneur même une loi si barbare?

Arrêtez, malheureux!

crie le roi à ces victimes du préjugé.

LXXXXIII.

Toute l’^Epître au général Bredow sur la Réputation11 respire et preche un profond mépris pour l'opinion publique, et pour la gloire que la masse, incapable de jugement, décerne à ceux qui savent l’éblouir et l’égarer, tandis qu’elle critique et dénigre tout ce qui est grand. Foule inconstante et stupide!

Louis, que les travaux, les arts et la victoire D’un pas toujours égal élevaient à la gloire,

Dès qu’une fois la mort retrancha ses destins,

.Son tombeau fut couvert par des couplets malins.

C’est peut-être cette strophe qui a donné à l’artiste l’idée de sa composition: dans un paysage mélancolique, un cimetière où s’élèvent, altiers et superbes, des monuments tout neufs, tandis que d’autres tombent en ruines et sont délaissés comme le renom de ceux à la mémoire de qui ils furent érigés.

Un ouvrier, chargé de défricher un champ couvert de ronces, s’arrête au milieu de son travail, étire ses membres fatigués, et déroidit ses reins engourdis, laissant la besogne à moitié faite.

C’est l’image que l’artiste a choisie pour symboliser l’idée fondamentale de l’épitre poétique adressée à Henri de Podewils, ministre du cabinet du roi.

Laborieux ami, ....

Vous dont l’activité, remplissant mes desseins,

D’un œil toujours ouvert veille sur nos destins.

Cette idée est spécialement exprimée dans les vers suivants:

Aucun mortel ne fait tout ce qu’il pourrait faire.

Si quelque citoyen, pour l’Etat plein de zèle,

Ouvre au bonheur public une route nouvelle,

Entrant dans la carrière, il est d’abord lassé Et quitte son travail à peine commencé.

Frédéric II fait la guerre, à coups d’alexandrins, à la morgue des grands et des riches envers les pauvres et les petits. Il leur prêche l’amour de leurs semblables, les droits de l'homme et l'égalité naturelle.

Ces colonnes, dont l’art d’un habile architecte Sait orner noblement sa façade correcte,

Ces masses ne sont pas de ces vains ornements Que la profusion ajoute aux bâtiments;

Mais leur commun concours, leur force réunie Soutient solidement la façade embellie.

Notre grand édifice est la société :

Fout citoyen concourt à son utilité.

Cette comparaison a visiblement inspiré l’artiste, dans l’illustration qu'il a consacrée à cette épître „Sur l'emploi de la fortune11. Un ouvrier maçon, occupé a la construction d’un édifice monumental, est assis sur une poutre, avec sa femme qui a l’enfant sur ses genoux; ils prennent le repas commun du milieu du jour, qu’elle lui a apporté à son travail. Cet humble ouvrier a, avec les siens, sa place et son importance dans Q'édifice de la société11, comme dans la construction à laquelle il met la main. C’est l’idée du dessin, et c’est celle des vers cités plus haut.

Adressée au baron Sweerts de Reisst, directeur des théâtres royaux (mort en r 757), l’„Epître sur les plaisirs11 roule sur les jouissances réservées à chaque âge de la vie, et spécialement sur celles que procure l’art théâtral sous toutes ses formes. Le poète préfère les plaisirs que donne la nature à ceux que donne l’opéra

et drame. Il conteste à la comédie sa prétention et sa mission d’améliorer les hommes. „Au théâtre on veut rire.“ Frédéric termine ainsi son épître:

Sweerts, de vos vains plaisirs on ne doit s’occuper Que lorsque du travail il faut se dissiper.

Le dessin de Menzel ne traduit pas tel ou tel passage déterminé de cette pièce de vers. 11 montre l’intendant sous une figure comique, comme ces gens

Toujours embarrassés d’affaires, fainéants,

Profondément remplis de cent riens importants,

derrière les coulisses du théâtre, où les figurants en costumes, ici un guerrier romain, là un chasseur du seizième siècle, se tiennent attendant leur réplique. Apollon, la lyre à la main, personnifie la vraie poésie, les sentiments du poète et le royal poète lui-même; il se détourne avec fierté et mépris comme pour s’éloigner, tandis que le directeur, ravi et souriant, lui démontre les beautés de sa friperie théâtrale.

LXXXXVII.

Toute chose, dans la création, a sa justification et sa raison d’être: telle est, en substance, l’idee de l’^Epître à Algarotti“. Aucune n’a en partage la beauté et la bonté absolues; il n’en est point, non plus, qui soit uniquement laide et mauvaise.

Oui, la perfection est l’attribut des dieux.

Du bon et du mauvais le bizarre assemblage De ce faible univers doit être le partage.

Il faut prendre ici -bas le monde tel qu’il est.

Ce sage avis revient à peu près au même que la soumission résignée à la volonté d’Allah, commandée par Mahomet à ses sectateurs. L’artiste a voulu traduire la pensée de l’auteur, par cette image du Mahométan courbé en adoration devant son Dieu, au lever du soleil.

LXXXXVIII.

Le roi réfute l’opinion qu’il met dans la bouche de son secrétaire, le conseiller intime Darget, sur le bonheur et les plaisirs sans mélange de la royauté et du pouvoir souverain; il prouve, en énumérant les ennuis, les fatigues et les douleurs inhérents au pouvoir,

Que les grands ne sont pas plus fortunés que lui.

La vignette est une figuration éloquente de la pensée du roi : deux mains soulèvent une couronne posée sur un coussin, et la tournent de façon à en montrer l'intérieur. On voit que les cercles d’or qui, au dehors, étincellent de pierres précieuses, sont garnis en dedans de pointes de fer, qui meurtrissent douloureusement la tête ceinte du diadème.

Le dessin de Menzel montre réunis les portraits plein de vérité et de caractère des grands capitaines que le roi célèbre dans son „ Poème de l’Art de la guerre11, comme les maîtres en cet art. César est au centre du groupe; à gauche Turenne et le prince Eugène; à droite Maurice d’Orange et Gustave- Adolphe de Suède.

Des cartes à jouer, froissées et écornées; sur l'une d’elles gît une abeille morte, couchée sur le dos; à côté, une couple de dés. L’^Epître à mon frère Henri11, à laquelle cette vignette symbolique sert d’illustration est une description vive et mordante des plaisirs vains de la société d’une capitale, parmi lesquels les jeux de hasard tiennent une grande place.

Ces plaisirs n'ont que trop d’attraits pour le prince auquel l'épitre est adressée. Quant à l’auteur, il vante l'agrément qu’il trouve dans le commerce de quelques amis choisis. L’abeille morte symbolise sans doute le travail tué par le jeu.

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