TROISIÈME ASCENSION DU GÉANT
... Nous sommes tous dans la nacelle. Nadar fait un signe au capitaine de bord, assis au-dessus de nous, sur le cercle. D'une voix puissante, Camille d*Arlois s'écrie : Lâchez tout/...
Est-ce bien nous qui fuyons? — Je ferme les yeux; et je les rouvre; c'est la terre qui s'éloigne, et nous ne bougeons pas.
Quel étrange et splendide efiet d'opliquel — Je relève la tête et je regarde le ballon; sa masse imposante et immobile produit sur moi une sensation froide et mystérieuse qui m'inquiète. —Nous ne bougeons pas, et cependant tout s'en va et tout disparaît. — Nous montons, — nous montons, et pas un mouvement. Le calme le plus complet règne autour de nous, et pas un mot, pas une syllabe de la part des voyageurs.
Ils sont en contemplation devant le spectacle sublime et unique qui s'offre à leurs yeux. Les poitrines sont oppressées; les lèvres sont muettes, — car l'admiration la plus noble, la plus élevée — l'admiration en dedans — les a envahis et a fixé toutes leurs facultés vers un seul but, — la terre-^iui fuit, le ciel qui fuit, et nous — nous — qui ne bougeons pas...
Ail! quelle belle el magnifique émotion!... — Voilà l'exclamalion générale qui s'échappe en même temps de toutes les bouches.
Les applaudissements d'en bas ne nous arrivent plus que confusément. • *
Nous montons.
Les rues de Bruxelles sont larges comme le doigt et noires comme une règle d*ébène.
Nous montons.
Les maisons s'effacent; les ri>rières seules brillent avec les scinlillements d'un filet de mercure.
Nous montons.
La terre s'aplatit et devient une immense plaine bariolée de gris et de vert sombre. Le silence de l'atmosphère nous enveloppe.
Nous montons toujours.
L'homme qui se croit si grand — lui chétif — et qui veut emplir de sa mesquine personnalité la création terrestre, est le premier objet qui disparaît à nos yeux. On ne le voit plus, — on ne l'entend même plus, tandis qu'on aperçoit encore dans les champs les bœufs et les moulons, dont les beuglements et les bêlements arrivent jusqu'à nous. Celte chose prodigieuse qu'on appelle le Géant ^ — et qui passe bien au-dessus d'eux, leur inspire un effroi qui les rend fous.
— L'homme, me dit mon voisiu, — comme tout être intelligent qui n'aspire qu'à monter, tient relativement et matériellement plus de place en hauteur, et l'animal qui ne vit que pour manger et se laire manger en tient plus en longueur.
a — Petits hommes hauts de six pieds, répliquai-je, ei\ me rappelant ce passage humiliant de la Bruyère, — tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants, et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusqu'à huit pieds; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel, et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles ; espèces d'animaux glorieux et superbes, qui ne faites pas même comparaison avec l'éléphant et la baleine ; approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite... »
Mais, chut!,.. — Oublions toute vanité humaine^ et regardez ces pauvres pigeons. Ils se remuent avec une inquiétude fiévreuse, et leurs petites pattes se crispent sur les barreaux de leur éfege d'osier. D(3 temps en temps, ils laissent échapper un roucoulement plaintif, tout aussitôt
oessé. L'air est bien leur domaÎDe, mais la terre est leur mère — comme à nous, — et ils pleurent de monter vers des régions à eux inconnues. témérité de Thomme, blâmée par les animaux, Tinconnu f atlire arec ses séductions et ses rêves insensés! Mais l'idée gigantesque du progirès et ce grand mot : En avant ! lui serviront toujours d'absolution î . . .
Le soleil se couche. Il est six heures et demie, et nous sommes partis à cinq heures quarante-cinq minutes. L'horizon est noyé dans une mer de feu. Sommes-nous les impassibles spectateurs d'un incendie universel qui consume le monde? Cette bande rouge dont nos yeux ne peuvent supporter l'éclat, étincelle comme le minerai en flamme qui sort de la fournaise. Quel est donc le forgeron épouvantable qui prend la terre pour enclume, et pose son fer immense et allumé pour le battre là-bas I...
La nuit arrive peu à peu. Une teinte sombre vient bronzer la bande de feu qui cercle la terre. Les étoiles commencent à briller, mais la lune est absente. Une silence profond, — pas même interrompu par le vol d'un oiseau, — un silence de plomb, — le silence du silence — \)hse sur nous comme la pierre d'un tombeau. L'obscurité est complète, et les voyageurs ne se voient pas d'un bout à l'autre de la nacelle.
Nous descendons de quelques centaines de mètres, et nous entendons des aboiements de chiens.
C'est ce qui fait dire à Nadar : a Parmi les hommes, que les chiens sont nombreux!» Ce mot humoristique a raison cette nuit,— car c'est
la seule voix humaine qui arrive d'en bas jusqu'à nous. Je dois
ajouter qu'elle montait avec une intensité de son tr^s perçante.
Pendant la première heure de l'ascension, mes compagnons recevant une impression nouvelle étaient entièrement à elle— comme un tout jeune homme à la première femme qu'il aime — et entre nous, nous n'échangions que de brèves paroles. Nos cœurs et nos esprits étaient pleins de cet inûni inconnu qui nous entourait et que nous savourions avec volupté.
Moi, seulement, je songeais à mon père et je comparais le calme de ce voyage aux dramatiques incidents qui illustrèrent ses deux ascensions, faites avec M. Bixio, en juin et en juillet 1850.
Il laissait derrière lui femme et enfants. 11 parlait, à l'insu de sa jeune famille, — il partait, plein d'inquiétudes mortelles de ce côté, — mais il partait altéré de science, — il partait avec Tintrépide et invincible courage d'un homme qui a foi dans sa foi, et qui
croil en lui, — la meilleure manière de croire en Dieul 11 parlail avec ridée fixe de faire de grandes choses et de revenir après...
Il a fait ces grandes choses et il est revenu I. .
On sait, en effet, — un fils doit toujours rappeler les titres d'iionneur de son père, — on sait, comme Ta dit le grand Arago, que ses deux voyages aérostatiques ont enrichi la science de résultats imprévus et d'une grande importance.
Il a trouvé, — avec M. Bixio, — que la lumière des nuages n'est pas polarisée; qu'une couche de nuages traversée par le ballon avait 4,200 mètres d'épaisseur et que, malgré l'existence de ce rideau entre le ciel et la terre, le décroissement de la température a été à peu près semblable à celui qui résultait du célèbre voyage de Gay-Lussac, exécuté par un ciel parfaitement serein.
Voilà le contingent de sa première ascension, après avoir atteint une hauteur de 5,900 mètres.
Voici les résultats de la seconde. Je cède la parole à François Arago, qui a raconté ces ascensions devant l'auditoire de l'Institut, et je copie textuellement la page suivante, dans le volume des Voyages scienti^ figues, dont le grand astronome a écrit l'histoire :
cf ... Parlons maintenant des observations que nos deux voyageurs ont eu l'occasion de faire. Lorsqu'ils eurent atteint leur station supérieure dans ce nuage de 5,000 mètres d'épaisseur, il se forma dans la masse vaporeuse qui les entourait une éclaircie, à travers laquelle ils virent le bleu du ciel.
» Le polariscope, dirigé vers celte région, montrait une polarisation intense ; lorsqu'on pointait à côté, hors de l'éclaircie, la polarisation, au contraire, était nulle. Ceci ne doit pas être considéré comme une répétition de l'expérience faite dans le premier voyage ; car alors on avait visé à la lumière réfléchie par les nuages, tandis que cette fois, c'est dans la lumière transmise qu'on a constaté l'absence de toute polarisation.
» Un phénomène d'optique intéressant a signalé cette ascension. Avant d'atteindre la hauteur limite, la couche de nuages qui couvrait le ballon, ayant diminué d'épaisseur, ou étant devenue moins dense, nos deux observateurs virent le soleil affaibli et tout blanc; en même temps, ils aperçurent au-dessous du plan horizontal de la nacelle, audessous de leur horizon, et à une distance angulaire do ce plan égale à «elle qui mesurait la hauteur du soleil, un second soleil semblable à celui qu'eût réfléchi une nappe d'eau située à cette hauteur. II est na-
turel de supposer, comme Toni fait nos deux voyageurs, que le second soleil était formé par la réflexion des rayons lumineux sur les faces horizontales de cristaux de glace flottant dans cette atmosphère vaporeuse.
» Venons au résultat le plus extraordinaire, au résultat tout à fait inattendu qu'ont fourni les observations thermométriques. Gay-Lussac, par son ascension par un temps serein ou plutôt légèrement vaporeux, avait trouvé une température de 9 degrés 5 au-dessous de zéro. MM. Barrai etBixio Tont trouvée dans le nuage à la hauteur d'environ 6,000 mètres ; mais à partir de ce point-là, et dans une étendue d'environ 600 mètres, ia température varia d'une manière tout à fait extraordinaire et hors de toute prévision. Je vais citer le nombre qui résulte de diverses observations; mais auparavant, je dois inviter l'auditoire qui m'écoute à ne pas se livrer à un mouvement irréfléchi d'incrédulité, car je prouverai un instant après que le résultat que je vais énoncer est exact. MM. Barrai et Bixio ont vu à la hauteur de 7,049 mètres, à quelque distance de la limite supérieure du nuage, le thermomètre centigrade descendre à 39 degrés au-dessous de zéro. C'est 30 degrés au-dessous de ce qu'avait trouvé Gay-Lussac, à la même hauteur, nais dans une atmosphère sereine.
» J'ai hâte de prouver que ce nombre extraordinaire n'est affecté d'aucune erreur d'observation. Le baromètre à l'aide duquel on devait déterminer la hauteur était naturellement muni d'un thermomètre destiné à donner la température du mercure. Ce thermomètre n'avait été gradué que jusqu'à 37 degrés au-dessous de zéro. Ces 37 degrés semblaient devoir suffire dans les plus grandes hauteurs où l'on pût supposer que nos voyageurs s'élèveraient. Eh bien, le mercure était descendu au-dessous de ce 37" degré ; il n'était pas cependant rentré tout entier.dans le réservoir. Par une évaluation qui ne doit pas être loin de la vérité, quand elle est faite par un physicien du mérite de M. Regnault, le mercure était à 2 degrés au-dessous de 37. Le thermomètre du baromètre de MM. Barrai et Bixio marqua donc 39 degrés, m
— 39 degrés au-dessous de zéro II. . — Une température comme il y en a l'hiver en Sibérie. — Pauvre pèrel...
Ohl mon Dieu, pourquoi la nuit est-elle si noire? 11 est impossible d'observer les instruments. J'enrage de ne rien faire, mais je ne le dis à personne. Je regarde le ciel et je compte les étoiles que je vois filer et qui sont fort nombreuses.
Encore uae étoile qui file Qui file, file et disparait..
J'en ai compté, pendant trois heures^ jusqu'à cinquante et une. J'en fais la remarque à mes compagnons, qui restent tout pensifs. Le lieutenant Frédérix me répond que ce sont des aérolithes. Un sourire d'incrédulité avec un pelil—a^/— moqueur n'est pas retenu par les voyageurs.
Ce bon et fougueux Frédérix, je vais venger sa science qu'il compromet parfois par ses sorties un peu véhémentes.
Dans la vie de Lysandre, général lacédémonien, Plutarque soutient à ce propos des opinions qui ressemblent beaucoup à celles acceptées aujourd'hui.
« Quelques philosophes pensent, dit le grand panégyriste, (Jue les étoiles filantes ne proviennent pas de parties détachées de l'élher qui viennent s'éteindre dans l'air aussitôt après s'être enflammées; elles ne naissent pas davantage de la combustioil de l'air qui se dissout, en grande quantité, dans les régions supérieures; ce sont plutôt des corps célestes qui tombent, c'est-à-dire, qui, soustraits d'une certaine manière à la force de rotation générale, sont précipités ensuite irrégulièrement, non-seulement sur les régions habitées de la lerre^ mais aussi dans la grande mer, d'où vient qu'on ne les retrouve pas.»
On a beau dire et chanter — mon cher Frédérix — les anciens étaient très forts — bien que pourtant pas encore aussi forts que nos savants modernes, et — que vous.
Les deux tiers de la terre sont en effet couverts par les eaux. La moitié du tiers qui reste n'est pas habitée, et la moitié de l'autre moitié qui porte des êtres vivants — est peuplée par des ignorants incapables de rien juger et de rien expliquer.
Ces étoiles tombantes changées en pierres^ comme les appellent les Chinois, n'arrivent pas toutes sur notre terre, dont elles viennent peutêtre grossir la masse petit à petit.
Avec plusieurs milliards d'années, les aérolitlies finiront par agrandir notre petite planète, dont nous sommes si fiers. En attendant — (I...)— un grand nombre d'aérolithes circulent dans l'espace, et quand notre terre ne vient pas aies rencontrer dans sa marche annuelle autour du soleil, — ils tombent dans l'immensité et se perdent dans l'infini.
Il commence à faire très frais et une humidité assez épaisse s'infiltre dans nos (nanleaux. 11 est huit heures et demie, et je regarde le thermomètre; il marque 7 degrés centigrades.— Cela ne vaut pas les 39 degrés au-dessous de zéro du second voyage de mon père.— Comment se fait-il
qu'il n'ait pas été gelé? (Pardon pour celle réflexion filiale!) J'ai déjà froid, et je me plains de noire température — température d'Afrique auprès de l'autre I — Brrrrr !!...
Nous sommes à une hauteur de 1,200 mètres et nous ne descendons pas encore.
Je me souviens alors du tableau suivant, donné par Arago, qui résume les observations barométriques et thermométriques faites dans irs voyages aéroslatiques les plus célèbres.
J*aime à rappeler souvent le beau nom d' Arago. Quand j'étais petit et qu'il me prenait sur ses genoux, j'éprouvais une craintive et respectueuse admiration pour lui. Sa large tête grisonnante, ses sourcils olympiens me fascinaient; mais sa parole sonore et bienveillante m'inspirait une profonde sympatliie. De son vivant, j'ai aimé ce grand homme avec Tamour d'un enfant que j'étais ; depuis qu'il est mort, je bénis sa mémoire, j'admire son génie, et il me semble que sa grande ombre me protège
11 fut en effet un de nos plus illustres savants, un de ces esprits devant lesquels chacun doit s'incliner, car il a été honnête homme avant tout, et devant le prestige de la renommée, il a su garaer tout le lustre des vertus privées et publiques. — Demandez à Nadar, — s'il n'est pas do mon avis!..
Mais, — voici le tableau.
Pressions Plus baronxîlriq. Tempérai.
;;ran(les les plus les plus
Nom (l«*s voyageurs. Halo des voyages, liauteurs basses basses
atteintes, observées observées 'réduites n • .
Mètres. Mil;. 0.
DeHumboldlelRonpland 24 juin 1802 5,878 376.7 — 1.0
IJioest et Robertson 18juill.l803 6,831 330. — 0.9
(îay-Lussac 10 sept. 180i 7,016 328.8 — 9.5
HoussingauU et le colonel
Hall 16déc. 1831 6,00i 371.1 + 7.8
Barrai et Bixio 27 juill. 1850 7,0i9 315.0 — 39.7
Welsh 26aoûtl852 6,090 371.1 —10.3
Welsh lOnov. 1852 6,989 310.9 —23.6
Nous sommes loin d'atleindic ces résultats éloquents. Mais un jour viendra où nous aurons aussi notre tour. Nadar a montré qu'il avait la foi ardente et la persévérance — ces deux leviers avec le^quels on soulève bien des difficultés. Nous irons plus haut que nos prédécesseurs dans l'atmosphère, et nous rapporterons à la Science de nouvelles richesses et de nouvelles découvortes. — N'est-ce pas, Nadar?...
Mais revenons dans la nacelle du Géant...
Les lampes Mueseler sont allumées et projettent une fauve lumière sur ce qui nous entoure. Tout est toujours muet et mystérieux autour de nous. Nous n'entendons même pas cette paisible harmonie des sphères dont parle Pylhagore. Nous prêtons Toreille — les oreilles...
Rienl...
Rien!!...
Décidément, il y a, ce soir, relâche au Concert céleste. — Tant pis pour nous! Cependant, j'eusse été bien joyeux d'entendre celle* musique des cieux, dont la suavité doit reposer Tâme des désaccords bruyants des trombones, ophicléides et autres instruments terrestres. — Ce sera pour une autre nuit.
Consolons-nous en nous aimant et en nous rapprochant les uns des autres. — Vraiment, vous ne sauriez croire comme l'affection naît rapide et profonde entre tous ceux qui se trouvent dans une frêle nacelle d'osier, suspendus par des cordes à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau de la bêtise humaine.
Une tendre effusion filtre doucement à travers tous les cœurs. On se serre les mains avec bonheur, et la douce sympathie que Ton ressent es uns pour les autres se communique à votre insu comme un fluide divin.
— Viens m'embrasser, s'écrie Nadar avec émotion.
J'accours auprès de lui et je l'embrasse les larmes aux yeux. Nos deux mains tremblantes se serrent fortement : — nous nous sommes compris.
Hélas ! — si les êtres chéris que nous avons laissés sur la terre n'allaient plus nous revoir! Qui sait oîi nous serons dans quelques instants? Une mort terrible nous atlend peut-être. Le danger n'est-il pas là qui guette avec anxiété sa proie ?
— La bonne prise! .Neuf voyageurs !... Ils se sont élancés dans les airs avec témériié.Ils auront leur châtiment. Celui-là sera pleuré par sa femme et son enfant, — toi par ton père, et celui-là par sa vieille mère! Oh! c'est horrible! Le vide partout — au-dessous de nous, autour de nous, au-dessus de nous ! — Nadar, embrnsse-moi encore une fois !...
Deux fois même...
— Nous allons vers la mer! s'écrie tout à coup le capitaine Sterckx qui étudie sa boussole à réflexion.
Oui, nous allons vers la mer, répète l'ingénieur Derote.
Nadar fait un bond, — Il faut descendre, dit-il — ou nous sommes morls.— Le vent nous fera suivre le sud de la côte d'Angleterre, et nous irons nous perdre dans l'Océan atlantique.
Non,— ne descendons pas, —reprend Nizet-Corvilain, l'homme le plus intrépide, mais le plus imprévoyant qui soit au monde, — Il est bijoutier, — marié et père de cinq enfants et — il se trouve au milieu de nous î —
Restons encore dans les airs, dis-je à Nadar.
Et ton père?....
C'est vrai. — Descendons I
Nous manœuvrons avec les deux hommes d'équipe sous le commandement de ce brave Camille d'Artois
Après quelques minutes d'anxiété douloureuse — nous touchons terre sans secousse — comme au départ — et nous poussons des cris d'allégresse et de victoire.
Les paysans accourent, puis se sauvent...
Mais notre cher Nadar a raconté * — avec ce style nerveux et passionné que vous lui connaissez — toutes les péripéties de ce voyage charmant. Je ne puis rien ajouter après lui. Je ne suis pas l'Historien du GÉANT (— tant mieux pour vous, lecteur), et je n'ai fait qu'écrire quelques-unes de mes impressions aériennes — de ces impressions qui durent autant que la vie — si elles ne vont pas au delà du tombeau.
Que les faibles et les couards viennent me dire maintenant qu'il y ait danger à monter en ballon, — je leur répondrai que c'est faux, — tout ce qu'il y a de plus faux, et qu'avec la prudence nécessaire en toutes chos<îs — c'est le moyen de locomotion le plus doux, le pi s admirable et le plus sûr. J'ajouterai aussi : Si vous ne me croyez pas, venez juger par vous-même. Montez et ne craignez point. — On en revient et les femmes y vont bienl...
Puisque nous voilààterre, permettez-moi, — lecteur, de vous raconter deux anecdotes charmantes. L'une vous a été rapportée tout à fait tronquée et l'autre est inédite.
Le roi Léopold était arrivé de fort bonne heure, pour assister à l'as-
* Le GÉANT en Belgique (suite aux Mémoires du GfUxt), Indépendance belge des 29 et 30 septembre, et des î, 3 et 4 octobre 1864.
rension, secliant bien cependant que le Géant ne s'enlèverait qne tard, h cause des préparatifs très-longs qui encombrent toujours le départ pour de semblables voyages.
Nadar fut appelé et comluit auprès du Roi par M. Rogier, ministre des atTaires étrangères.
Après quelques instants d'un entretien à demi-voix et de compliments réciproques. :
— Vous êtes républicain, monsieur Nadar, dit le roi.
— Oui, Sire. — Et vous?...
— Oh ! moi, monsieur Nadar, cela m*est défendu I... Quel aveu et quelle bonhomie ravissante!
Puis le roi reprit : —
— Je sai§, monsieur Na^Jar, que vous avez beaucoup de bienveillance pour moi...
Ce mot bienveillance prononcé par une bouche royale à l'adresse d'un photographe et d'un simple aéronaute, étonna beaucoup Nadar.— Mais il ne se laissa pas décontenancer, et baissant la tête avec son sourire le plus fin, il répondit :
— Oh ! Sire, Votre Majesté ne sait pas toute la bienveillance que j'ai pour Elle!...
On a répété aussi que le roi avait demandé à Nadar de jeter tout son lest en Belgique, parce que c'était de la terre belge, et qu'il avait juré (le faire respecter l'intégrité du territoire. On a ajouté que nous étions descendus à Ypres pour satisfaire au désir du monarque.
C'est un mot plus ingénieux qu'authentique , — et je le liens pour apocryphe.
Victor Hugo a dit que Nadar était le Grand marcheur de l'infini; je termine sur cette superbe expression du Poêle, en professant pour r Aéronaute la plus cordiale admiration.
Bruxelles, vendredi 30 septembre 1864.