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I. Le Voltaire, 1899. Enquête sur le peintre préféré

Si j’aime Carrière, j’aime Whistler, ce qui ne m’empêche pas d’être ébloui par Monet, ni de convoiter la Loge de Renoir.

Et pourquoi les peintres ne scrutineraientils pas pour un sculpteur ? L’art de Carrière s’apparente à l’art de Rodin !

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Aimer Rodiii, pourquoi ? Est-il besoin de répondre à rinterrogatiori, au pourquoi qu’une incrédulité subjuguée, mais envieuse, fait sonner aux seuils des portiques de beauté î Raisonnons-nous Tamour, et l’amour, a dit Maeterlinck, n’habite-t-il ]>as la région mystérieuse au delà des espaces ({ue peuvent edairer les I. Cicrget, éditeur, 1901.

d'akt co.Ni'RKronAin

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torches de la raison ! On éprouve, on subit, on s’incline devant une puissance plus lumineuse qui rend meilleur et permet un pas en avant dans le chemin de la sagesse. Le tressaillement fulgurant et délicieux qui fait frémir un être à l’approche de l’être aimé ou dont l’amour va naître réciproque, le lien magnétique qui soudain fait vibrer pareillement deux âmes a-t-il besoin de l’analyse, ou bien sa compréhension ne s’impose-t-elle point sans le besoin d’un étai secondaire I Or, des œuvres du maître, il ressort une telle intensité de vie, de si hauts I paradis ou de si profonds enfers d’amour, que son œuvre de vie et d’amour, sans besoin de critique, ni de commentaire, pénètre comme un philtre aux sources de nous-mêmes, fait courir notre sang plus chaud, battre nos cœurs. Et, à nos âmes conquises sans lutte par ce subtil charme sans égal, dans la contemplation et la révélation qui s’ensuit, la vérité apparaît si haute que tout autre spectacle, toute autre tentative d’art leur semblent momentanément devenir superflus. Celui qui, au Midi tor-

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ride, mordit au fruil d’or mûr cueilli à même l’orauger conserve le souvenir d’une saveur inoubliable.

Une appréciation de l’œuvre de Rodin pourrait donc se contenter de disserter des eÜets, deconstater l’impression, mais pour faire action de critique, et affermir l’amour, outre la cause primordiale émanant d’un génie de la passion humaine, il sera utile de rechercher aussi la technique, la scrupuleuse observation des lois générales, par lesquelles il a pu s’exprimer et transformer l’insaisissable en fixe. Tout d’abord, quelle est la sensation devant l’œuvre ? L’étude de la technique viendra ensuite.

L’évidence du sentiment nous frappe en deux vertus promptement apparentes pour des travaux cependant gigantesques : la conscience et la simplicité. Le Saint Jean du Luxembourg, aux formes claires et fouillées, en sera le démonstratif phénomène ; la science de la structure, de l’ossature solide que recouvre l’entrecroisement du muscle, se l'ésume en un signe unique de portée en avant du bras proéminent.

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i’iiuiex légèrement dominateur sur la paume de la main. Cette suprématie du geste explique le Saint Jean, suffit à désigner clairement le prophète et synthétise dans un accent d’aj)pel la foi robuste de l’humble élu par la divinité. De meme lâge d'airain, qui remonte aux époques de la lutte la plus dure, où l’artiste, heureux d’avoir rencontré le modèle nécessaire, pétrissait la glaise, le soir, à la chandjdle, quand celui-ci pouvait lui consacrer une heure, et dont la netteté de profil accuse avec bonheur le mode d’éclairage lors de l’exécution ; le bras d’un corps merveilleux s’étire et se coude, la main sur une tête aux yeux encore mi-clos, l’homme ou mieux l’humanité s’éveille ; dans son ampleur, un geste suffit pour indiquer un fait considérable: l’origine de la race.

Manet disait de Puvis (voyez à ce sujet le récent livre de Camille Mauclair : l'Art en silence) qu’il aimait ses conceptions élevées au-dessus des conventions, « ses figures ne hanchent point». Cette saillie cinglante à l’adresse des prétentions d’école dit beaucoup

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en peu de mots : le laisser aller de la nature, la sincérité du mouvement — qu’il soit fougue, qu’il soit calme, car le calme est loi-même état d’un mouvement — sa généralisation, appartiennent aux seuls forts. Les êtres de bronze ou de marbre que Rodin a semés dans le trajet de sa course sont déjà peuple naturel et tumultueux, chaque statue, chaque groupe mérite pour lui seul l’espace d’un ouvrage et l’on ne peut ici s’appesantir sur une de ces vies spéciales. En parcourant son domaine, à côté de l’homme de l’age d’airain, nous voyons les bustes les plus gracieux, les plus complets, véritables portraits non d’une femme, mais do la femme, trahir d’un léger mouvement de tête, d’une courbe adorable du col, l’aristocratique finesse de la souche. Les statues et les groupes, à leur tour, sont représentatifs de symboles sans secours ni additions, les corps suffisent nus dans la vérité de leur forme à les prouver aux yeux, indépendamment du temps passé comme de l’avenir, ils sont dans l’espace indéterminé extériorités d’àmes. Enfin, la trouvaille

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de cette généraiisation est si haute que chacun peut lui appliquer la conception par elle suscitée en son esprit spécial ; diverses infiniment seront les conceptions éveillées, tant l’idée du génie fut profonde, mais toutes concluront à se fondre en une seule, tant l’idée créatrice fut simple, tant elle fut une.

L’œil sollicité parle spectacle illimité s’affine, et un Claude Monet fleurit d’une profusion de pétales les parterres d’un jardin enchanté. Le cerveau sans cesse entretenu dans la recherche des secrets naturels s’agrandit, et chaque année imprime à la marche ascendante de Rodin un élan neuf vers une pénétration plus volontaire qu’on croyait impossible, son ardeur redouble et sa tendresse augmente, du particulier, il vole de plus en plus à l’universel. Franchissant, intrépide, les cimes connues, il abandonne les uï-mes faites d’une science de tous les âges, nécessaires à la conquête d’une sûreté en son propre génie, il les rejette, nu volontairement devant l’infini, naïf malgré son savoir; il le fallait pour arriver au nouveau terme où peut-

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être avant lui n’a atteint nul pétrisseur de forme.

Après les multiples créations, après V Eternelle idole, sphinx féminin dont l’adulte sollicite à genoux l’oracle, après le Baiser où la caresse terrestre semble avoir acquis une grandeur de rite, après les faces rudes et ner\reuses, le Jean-Paul du Luxembourg- et tant d’autres, le cerveau se libère encore plus, la notion du monde de l’idée et de l’indéfînissable se précise au prix de tous les sacrifices, et, le créateur qui sut oublier les honneurs, mépriser la fortune pour rejeter dans le creuset et l’or et la réputation, retire de la fonte mieux qu’une pierre philosophale, il en recueille l’expression de la vie, éternelle autant que durera le souvenir des hommes. Voici un second peuple qui naît fils du premier, aux éclairages blonds, se graduant dans l’éther où il vit vraiment, c’est la douleur sublime qui contracte les gorges et fait les paupières brûlantes devant la Mort d'Alceste, ce sont les Bourgeois de Calais, rigides dans la résignation poignante ou

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l’amertume d’un regret suprême ; sans cesse le sacrilice à l’unité accroît le sentiment qui devient écrasant, portraits ou monuments, l’œil va là où il doit aller, tout droit, et non ailleurs ; ce sont d’admirables passages de la réalité à l’insaisissable, une tête de jeune femme se dégage d’une pierre en nuage muée comme d’une écume d’où l’idée fuse, elle éclôt comme une perle attachée à l’écaille miroitante dont l’écorce extérieure est devenue rugueuse sous la morsure de l’océan. C’est enfin l’explosion de la passion, de l’amour universel, germe et moisson, origine et fm ; le mouvement sourd et violent du flot des mortels à l’âpre poursuite de la beauté comme de l’ambition ; les volutes troublantes de la femme, lascive néréide, faunesse, ombre ou chimère, voix céleste inspiratrice du poète ; — troupe d’airain ou de pierre qui s’éveille, s’essore, s’agite, aime et meurt, farandole éphémère, infernale ou divine ; c’est le spectacle fuyant de l’existence qui s^’écoule sans trêve, aux labeurs, aux joies, aux déceptions qui se succèdent. Rodin a fixé le vertige,

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il a su matérialiser la fantasmagorie sans que cessât le rêve, il a arrêté le tourbilloîi des générations à travers les siècles, en des images qui cependant ne cessent elles-memes de se mouvoir. Il exprima la vie.

Toute vie est belle ; belle cette carcasse gisante de vieille épave dans la hideur de sa suprême déchéance, magnifique cette femme, aux enlacements de goule ou de vampire, qui semble aspirer le mâle, déjà cadavre sous son emprise robuste ! « Tourment, amour, Rodin est en ce sens le grand par excellence, des tragiques douleui's et des exquises grâces, le maître. La femme demi-déesse, l’homme, qui pour elle perdit le bonheur éternel, le miséreux à qui la faim tint lieu d’amour, Rodin les pénètre, êtres précieux, déchus ou repoussants, anneaux d’alliages divers de la même chaîne de vie qui se déroule ; sa pensée vaste ne craint point rantithèse embrassant les termes extrêmes du beau et de l’impur. L’agitation jusqu’à la soulfrauce âcre, les gueux qui ploient sous le faix et la torture du vivre, le

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grouillement dans l’action qui brûle, courbant ceux-ci, redressant les autres, il a pétri cela et l’a cherché d’une main nerveuse jusqu’à la rage, Rodin dépouille les crises autour de lui, les assauts des vivants ^ . »

Son art nous vaut un univers de pensées visibles acquérant l’éternité sans le secours d’oripeaux factices, à travers la créature il perçoit l’immensité de la création.

L’impression qu’il cause est extrême, non pour la catégorie d’esprits qui se refusent à la discussion et même à l’examen, pauvres déshérités de la plus mince flamme, mais pour ceux riches de la chaleur d’un sentiment, enthousiastes, susceptibles d’éducation ou cultivés déjà, défenseurs irréductibles dès lors. C’est une émotion qui saisit à jamais parce que l’œuvre est vibrante de fougue et de sincérité et que de ces volutes de bronze, torrent de lave jamais refroidie, de ces aspects mille fois divers ressort cependant la suprême dominante, principe du chef-d’œuvre : l' Unité.

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