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I. Henri Duhem, Renaissance. Glerget, éditeur

AUGUSTE HODÎN

11 est temps de scruter la technique directrice d’une conscience, la critique devant, pour être écoutée, raisonner des moyens.

Le génie, dont le vol ose dépasser les limites connues pour convoiter dans l’espace les libertés suprêmes, ne néglige rien ici pour s’assurer du triomphe. Tout est prévu, tout est raison, et la fantaisie prodigieuse, une fois réservée la part capitale de l’inspiration, a des bases inébranlables, fondées, comme les arts antiques dont elle indique une scientifique observation, point de départ nécessaire vers une indépendance nouvelle. L essentiel, en un seul mot, révèle le secret de la force du maître : mesurer les volumes des corps dans leurs rapports respectifs, calculer les étendues des plans, mettre en place exacte les masses et les indications principales, atteindre ainsi par la certitude de ces mesures, de ces volumes, de ces plans, à la fidèle reproduction de la nature, voilà l’explication, toute, sans artifice ; la discrétion du détail laisse maître l’essentiel qui pourtant supportera toutes les analyses;

MPREssior^s d’art contemporain

sobriété, richesse. Pour la ressemblance vraie, rimportant n’est pas l’exécution même des yeux ni de la bouche; la Tête de cire, disait Rodin épris du joyau de Lille, existe d’abord par l’exactitude des volumes et la beauté de ses plans, par l’essentiel.

Après le volume juste, le mouvement chaud : dans un corps toute molécule a sa fonction, ainsi par une observation continuelle de la structure et de la contexture des fibres et du muscle, il y aura chaleur et animation. La pensée d’elle-même naît avec la vie et chacun peut la découvrir dans la forme exacte et animée : chaleur, vie et pensée apparaissent ensemble.

Le modèle qui va, vient, se promène est l’explication du mouvement extraordinaire des figures de Rodin. Devant le corps qui évolue librement et sans pose, Rodin, en un instant, en une ligne enveloppante et rapide, note l’apparence imprévue dont la courbe et l’harmonie primitives ne peuvent se retrouver par la pose; ses dessins teintés qui font rire l’igno-

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rant et réfléchir l’initié parce qu’ils renferment une des raisons d’être de l’œuvre captivante : l’essenliel, nous représentent avant l’exécution l’élémentaire naissance et la fonction définitive.

La fidélité à la Nature, au modèle scrupuleusement observé dès l’époque où l’artiste, privé du luxe d’en disposer chaque jour, palpait avidement la forme pour se souvenir, et corriger ensuite, donna à l’imagination la mémoire et l’essor, la facilité pour l’exécution. Le souvenir, et le travail par le souvenir, amplifient l’image en retenant surtout d’elle l’essentiel, toujours : ainsi des Japonais devant qui le modèle passe,agit,ils travaillent ensuite, exprimant avant tout, avec un art incomparable, le mouvement. Soit de même, le modèle fournissant pour le parachèvement la corroboration indispensable, soit directement devant celui-ci dont son scrupule et son doigté fixeront les moindres replis, Rodin bâtit selon son respect des rapports et sa conception, et, s’il le faut, sacrifie un détail inutile à l’ampleur du geste capital,

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écriture de tous les autres, exagère le muscle générateur du mouvement principal quand cela est utile à Tintensité de l’action, et lui donne le degré de proportion nécessaire à l’intérêt qu’il doit mettre enjeu pour rendre tangible le sentiment impalpable.

L’observation de la silhouette sous toutes les faces, de la valeur dans l’espace, de la qualité colorée des ombres tantôt nulles, tantôt profondes, mais toujours blondes, dénote une vertu nouvelle, une recherche de plus : la poursuite de la forme dans l’atmosphère, dont les rares exemples remontent aux civilisations passées ; les corps semblent se mouvoir dans l’ambiance en une illusion d’activité ;rien ne fut plus frappant pour cette démonstration que l’exposition du square de l’Alma, à l’Exposition universelle. Une nef centrale flanquée de droite et de gauche de quatre salles latérales, deux par deux, débouche dans un vaste hémicycle où sont réunis les principaux groupes. La tenture, d’un vert doux et crémeux, se parsème de couronnes imperceptibles dans la trame de

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l’étoffe, les portes d'ouverture et de communication, les fenêtres allongées affectent une courbure cintrée élégante, la couleur s’en marie avec les tons lumineux d’une svelte charpente en fer ; par les baies entr’ouvertes, la tache verte et franche des marronniers du square prête un rehaut à l’apaisement intérieur. Tout l’ensemble exposé,presque exclusivement composé de moulages choisis, paraît se volatiliser dans un milieu si tendre ; les bras étreignent, les torses se cambrent, les mains se crispent dans la ténuité de i’air. Le passage dans l’atmosphère rappelle celui des statues soumises à la morsure des saisons, regardez les sculptures des pavillons du Louvre, les portraits debout sur les balustres, aux ombres doucement verdies pour laisser en valeur les parties délavées par la pluie et blanchies ; seul le temps jusqu’ici possédait le secret, seule la nature cerclait d’une auréole carminée la crête verte des arbres se mariant au ciel, Rodin s’est approprié le privilège, et l’on croirait voir autour des torses et des épaules vibrer les

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aériennes ondes qui relient la créature à l’espace ambiant.

Nous voici au Balzac, redoutable synthèse. Je négligerai le souvenir du pullulement de rhémicycle, artistes, mondains et demi- mondaines,avec auxlèvres la demande : s’il était ainsi permis de se jouer de leur aimable crédulité? Analogie avec le décor des arènes antiques, citoyens et hétaïres clamant, le pouce en bas, pour l’égorgement du gladiateur, ici du sculpteur qui avait déplu ou au moins de son œuvre, môle dédaigneux. Les rires sonnaient faux, les dents s’émoussaient au socle, clameurs et morsures éphémères. Du col de la houppelande de travail que n’ont point aveulie des affinements inutiles — un pied seul dévoilé au bas de la robe, de mouvement musculeux, comme une racine qui retiendrait le corps entier — saillit la tête de l’écrivain à face de lion. C’est un colosse, le colosse que fut Balzac par la Comédie Humaine, précurseur de la littérature moderne, cerveau tellement bouillant, intelligence tellement active qu’il put à peine, dans la

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lièvre d’écrire ie spectacle découvert, prendre dans la vie trop courte le temps de la réflexion. Gomme le dit Jules Case, Balzac, dont l’œuvre immense est dans la littérature, colossale à l’égal de l’épopée napoléonienne, fut la Force, et c’est cette force immatérielle, presque intraduisible, que Rodin a traduite dans l’espace ; mesurant les volumes exacts, il a laissé le bloc, accentuant les seules lignes nécessaires, reportant sur la tête le summum d’intérêt, y soulignant dans la structure parfaite les accents principaux d’ombres larges où les yeux, plus profondément caves, résument la pensée, exprimant encore une fois V essentiel dans Vair, Dans l’air aussi la Porte de T Enfer ^ aux frises nuageuses, monument qui résume l’humanité entière dans les guirlandes de joyeux satyres et de nymphes encadrant nos douleurs et nos déceptions, dans les demi-reliefs des torses éplorés émergeant du fleuve de la vie, dans le relief du penseur, des trois ombres dominant Toppressant spectacle, trois avec le geste unique, indicatif de Tirréparable.

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Le Monument au travail, consacré aux petits comme aux forts, va s’élever peut-être, tandis que la Porte de V Enfer s’achève . Or, de ces monuments, la technique se dégage maintenant, résultante d’un savoir et d’une volonté comme il en fut seulement et isolément aux temps anciens et lors de la renaissance, aspiration réalisée au général, à l’essence, à la majesté somptueuse du bloc vivant dans le rayonnement de la lumière.

Les esprits inaccoutumés à tant de grandeur deviennent insensibles aux autres extériorités.

Et ce créateur est simple, d’une suprême finesse dans la force, de bienveillant abord; son regard mobile voile sous une douceur les éclairs de l’orage intérieur. Sa joie est le travail, l’admiration de la Nature, des champs, de nos beaux ciels d’Ile-de-France et de Flandre, dont en peintre il apprécie les moelleux caprices ; et le souvenir est doux des longues promenades en suivant la grandVoute, où souvent, mieux que la parole, le silence qui dit tout réunit les

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pensées. Il a tout rejeté pour cette unique joie du travail, où For ne compte pas devant la réalisation. Le prix d’un monument s’évalue peu de chose en face des obstacles matériels et coûteux qui le doublent; les modèles à tout instant nécessaires, Tarmée de praticiens attaquant journellement la pierre, les marbres géants d’où sort Victor Hugo attentif à ses voix, tout aggrave la lutte acharnée vers la gloire dont la route devrait, pour le génie, être nette des ronces quotidiennes. Dans ce tumulte, la vie s’écoule aussi modeste que celle d’un modeste praticien.

Doit être fier celui qui comprend pareil art et l’aime pour lui-même. Celui-là est digne de monter sur la table de marbre uni, au milieu des granits rudes, où se tient le créateur. Là, la place est étroite, mais les pas peu à peu poliront la pierre brute alentour, et Fincessant effort de quelques-uns, déjà nombre, agrandira le séjour de beauté désormais accessible aux bonnes volontés.

L’ART SOCIAL

LA DÉCORATION ET LES INDUSTRIES D’ART A L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900*

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