I. M.l^oger Mahl, Revue encyclopédique, octobre
l’art social
format d’expression ne saurait entrer en consi» dération; au même titre qu’un tableau, le timbre est une œuvre d’art. — Il n’en est aucune de plus grande conséquence que celle-là qui, éditée à des exemplaires sans nombre, sous la responsabilité d’un gouvernement, prend l’autorité d’un exemple par l’officialité de son caractère, par la force de l’habitude, par l’obsession inconsciente du toujours vu h »
Même sollicitude constante pour l’expansion de saines images ! l’éducation de l’enfant dans les écoles doit s’aider directement de reproductions bien faites pour frapper les jeunes imaginations et dont l’exécution doit être confiée aux artistes du genre. Ce qui ravit l’enfance dans les images d’Épinal, remarque Viollet-le-Duc invoqué par M. Marx, c’est leur simplicité. On doit satisfaire son instinct, en éveillant à la fois son sens esthétique ; on doit à l’enfance l’enseignement illustré par Grasset, par Puvis, par Henri Rivière. Repeuple, au
I. M. Roger Marx, le Timbre-poste français (le Rapide ^ 28 octobre 1892).
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sein de ses misères et des duretés du sort, grand enfant à la tête chaude, au cœur bon, a besoin des images de Carrière, de Ghéret, joyeuses ou philosophiques allégories, il les a maintenant ; les farandoles et les notes claires de Chéret, ses vibrantes audaces et ses grâces folles ont la réchauffante A^ertu d’un soleil quotidien ; la Sainte Geneviève de Puvis de Chavannes a eu pour le Panthéon Paris tout entier, et les symboles émouvants de Carrière ont apparu, juste correspondance de l’âme populaire et de l’humanité.
Partout se signale couronnée de succès l’influence permanente etgénéreuse de M. Roger Marx. Elle est considérable parce qu’elle est inspirée par le pouvoir inné de sentir qui ne se peut suppléer, par l’intuition de la vérité, par la science; j’ai terminé ma démonstration.
Assez longtemps fut adressé le reproche à l’artiste de se confiner dans sa tour d’ivoire, au poète comme à l’imagier de se perdre dans un envol trop subtil aux régions spéculatives des brumes éthérées, oublieux d’eux-mêmes et
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des hommes aussi ; reproche vain : plus le vol est élevé, plus les fins en sont nobles; l’homme monte vers la nue dérober pour la terre une petite part de ciel et redescend heureux, même si la contrainte géniale épuise son essence mortelle, de partager avec ses frères sa conquête et d’avoir ainsi rempli le devoir social. Il faut aider la vue et le cerveau de la foule, il faut les réjouir et établir le contact entre Tari et le peuple. La richesse de l’esprit n’est point d’un parvenu, elle veut se donner à tous et également doivent être honorés tous ceux qui ont contribué à l'accroître et à la répandre.
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Dans cet intime cimetière, il y a peu de temps encore, nous venions avec Emile Breton, passant d’abord par l’école des petits enfants, puis foulant les allées herbues, vers la tombe de son fds où il me montrait sa place. Déjà à cette époque, l’artiste, las du labeur et de la vie, détournait la tête du halo de la lune, qui, le
. Adieu à l’ami, 1902.
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soir, suscitait en lui de nouvelles visions tentatrices dont l’expression l’eût fait souffrir.
Maintenant un deuil qui fait une veuve est venu, aussi pour des proches, pour moi-même séparé de Fami, presque un père par élection, mais un deuil surtout pour notre pays privé d’un artiste de génie. Le modeste qui vient de succomber au soir de son travail, retiré dans son village, berceau et tombe, va dans le temps destructeur des vanités passagères, mais vengeur de la vérité, resurgir à sa valeur vraie, qui est, et qui restera considérable.
ÉMILE BRETON sera dans notre histoire une grande figure, et son nom de droit s’apparente à ceux des maîtres de l’école française de 1830 ; il en avait l’envergure, ayant mérité par la fièvre et la fougue de sa composition la dénomination de Delacroix du paysage. Dramaturge né pour mettre en scène le conflit des éléments, apte conteur aussi de terrestres enchantements, il dissimulait sous une écorce rude le trésor sans lequel il n’est pas d’art complet : une âme aimante et désintéressée. Poète et homme
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d’action, il apparaîtra comme un conquérant annonciateur de paix, car, de fait, sa maîtrise, érigée de glorieux souvenirs et de tendres pensers, confond en une seule apparence le combattant et l’homme de pensée.
D’une jeunesse où le besoin de voir et d’être utile fit de lui à travers la France le soldat ardent qui deviendra aux heures sombres un chef pour la résistance, il est en effet resté dans son œuvre le parfum d’une sève inspiratrice de paysages plus merveilleux par l’évocation de cette époque incomparable de la vie ; et, dans l’âge de la raison haute s’écrivirent en autant de pages graves les soirs et les nuits d’Artois, les batailles où la flamme de l’obus sillonne la neige, où l’ennemi se meut en masses noires. Pour le portrait de ce peintre admirable tour à tour sollicité par le renouveau des pêchers roses ou le drame des feuilles qui meurent, je ne saurais mieux faire que renvoyer au tableau où le peintre belge de Winne a donné la synthèse de son caractère : en commandant de mobilisés, la vareuse foncée, rehaussée
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au col (l’un discret éclat rouge, Emile Breton vit dans toute sa force, les yeux clairs, la tête, fière, se détachant sur un fond sombre d’orage que lui-même a brossé, morceau superbe qui rend la chair mue par la vie et la vie mue par rintelligence. Le visage de bienveillance et de droiture est réellement celui du poète des printemps troublants et des hivers rudes, celui du soldat français aventureux et décidé au devoir.
Le soldat, disons-le vite ; car j’ai hâte d’exprimer l’artiste dont le cœur domina la carrière. Sous-officier, il y a près d’un demi-siècle, au 66® de ligne, où il fit pour son art ample moisson de souvenirs, Breton n’hésita pas en 1870 à quitter sa femme et son jeune enfant pour prendre le commandement des mobilisés des cantons de Lens et de Carvin. Sans le suivre en son rôle aux heures de l’invasion, citer les textes éloquents par eux-mêmes est justice.
D’abord, l’ordre du jour du général Pauly;
(( Le commandant Emile Breton a donné des preuves éclatantes de sa bravoure sur le champ
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de bataille de Saint-Quentin, le 19 janvier 1871 ; dans notre rapport au général en chef, nous l’avons paî’ticulièrement fait remarquer, par son calme et par son sang-froid au milieu des projectiles que l’ennemi faisait pleuvoir sur nous. »
Puis l’ordre du jour du colonel Poupard du 1er régiment de marche de la garde nationale mobilisée, du 20 janvier 1871 : « La brillante conduite du commandant Breton le 19 janvier 187L à la bataille de Saint-Quentin, a beaucoup aidé au succès de la brigade, il rallia ses hommes sous une grêle d’obus et les maintint à l’ennemi jusqu’au soir. »
Ces lignes seules honorent le citoyen.
Mais c’est du peintre que je désire parler. Organisation servie par une rare mémoire, il avait le souvenir égal des couleurs et des choses . Sa composition élaguant l’accessoire s’établit à grandes lignes, charpente décidée de chênes noueux et de peupliers élancés, des clochers artésiens et des terrains éventrés d’ornières ; la coloration de frottis vigoureux et de touches
légères est moelleuse et sobre, et la technique que lui-même se créa, primesautière, est d’une liberté qui devança nos plus modernes.
La Nature initiatrice première lui servit seule (i’inspiratrice et de modèle, qu’il observa avec une lîdélité scrupuleuse, dont font foi ses études de jeunesse ; puis avec ses dons d’intelligence, de réflexion, d’émotion, il s’aflranchit jusqu’à l’œuvre. En lui elle se définit, fantômes du passé, suggestions du présent se mêlent et se classent jusqu’à l’heure où la main, d’une traite, reproduit fidèlement ce que le front possède. Traduction de nature, enveloppée du mystère personnel ; celle-ci inspire l’homme qui s’en sert pour s’expliquer lui-même et devenir alors véritablement créateur. Ainsi put écrire Jules Dupré : « L’homme est tout », celui-ci fut tout. D’aucuns modulent le rythme délicat des choses ; lui, fit sonner les puissances, la montée de la sève, i’étoulfement des chaleurs, la profondeur étrange des bois et des nuits, la bataille des autans dont le souffle dépouille les branches ou rase le dos glabre des terrains enneigés.
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dans lesquels l'être sursaute, insecte ; et comme le sang qui monte au cœur de Tartisto charrie de riches parcelles d’uo sang ancestral, c’est par atavisme qu’il peint les saisons de l’Artois, de toute son âme, à Tunisson de sa province.
De là sont ses pommiers roses et ses riches printemps de fleurs savoureuses dans la grasse prairie verte, cet été lourd où sur une rue de village vide, le gros nuage rond, gris blanc, dans le ciel bleu vitrifié annonce l’orage proche, deux toiles récemment encore exposées à Lille ; avec elles, celle du Musée d’Arras, où sous la tempête craquent les arbres, Titans éperdus . Principalement dans les automnes etles froides saisons se révèle tout entière fâme du poète tragique : autour d’une mare, les arbres échevelés pleurent leurs feuilles jaunies qui, lamentablement, tombent, liientot tapis couvrant la flaque terne; on sent la chute, on la voit dans une atmosphère humide où transparaît un toit de rêve qui doit abriter un hôte étrange, site angoissant qui serait terrible, si le vol en strie
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d’un martin-pêcheur ne piquait d’une pointe d’espérance la mare déserte en une touche de lapis, qui rappelle la vie. Enfin voici l’hiver, le caillot rouge du soleil qui meurt, ou bien, les formes noires et lentes qui sous un ciel chargé de nues se perdent dans la neige vers la faible lumière d’une humble église : nuit de Noël en Artois ; au tournant delà route, un grand Christ a froid plus encore sous la lune. Toujours le sens du tragique, divinateur de l’au-delà, avec l’intuition des grandes valeurs ; comme il se plaisait à le dire, quand l’ébauche est bien faite, « tout coup porte ».
Les récompenses ofiîcielles, dont l’appoint importe peu pour la consécration d’un talent tel, ne lui firent point défaut, à Paris, à Londres, à Amsterdam, à Vienne ni dans les grandes villes de l’autre continent ; les ordres dont les insignes se confèrent au mérite s’honorèrent en le comprenant parmi leurs membres et se fussent honorés davantage s’ils eussent promu à leurs plus hauts grades un citoyen qui, de tant de façons, en était digne. Ceci
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n’est point un regret, mais une remarque ; les hommes passent, les œuvres restent, et les musées du Nord, les galeries du Luxembourg et de nombre de villes étrangères détiennent les gages d’un avenir certain.
L’occasion ne manqua point de démontrer que, tempérament complet, l’artiste qui fut soldat pour la défensive, pouvait être un administrateur parfait. Le cœur trop meurtri, mêm pour se réfugier dans l’art, après la mort de son lîls unique, qui supprima l’espoir de sa lignée, il fut, de longues années, le maire de Courrières, pourvu de maintes fonctions politiques importantes, mais, surtout, il se montra le bon magistrat des siens, se consacrant à la défense des intérêts des humbles ; sa bonté, sa loyauté en faisaient un juge écouté qui sut pratiquer le pardon et soustraire à une justice aride, trop souvent implacable, maints petits drames locaux, pour ramener le bonheur là où une main sévère l’eût à jamais supprimé.
Enfin, dans un dernier sursaut, vers 1900, c’est malgré tout l’art qui triomphe, écarte
toutes occupations et endort un moment la douleur: il faut que le poète chante encore, et, comme il le disait, « que le papillon ponde ses derniers œufs ». En deux années surgissent vingt nobles toiles, explosion dernière des songes accumulés, éclairs de lucidité et de tendresse suprêmes ; plus fraîche et plus douloureuse qu'au temps de la jeunesse, se déroulent une fois encore la venue des saisons et la tragédie des batailles, dans la concision grave, apogée de l’expérience pour les forts, épurés et grandis jusque dans la vieillesse.
Maintenant la mort a passé. Cependant le soc du laboureur a retourné la terre d’où le grain a levé en de saines et géantes moissons, réserves pour l’enseignement futur ; le laboureur modeste est mort, oublié des officiels parce qu’il est resté sur le lieu de la lutte, à Courrières, dans son pays, méconnu, sauf par une élite, subissant en cela le sort des grands; mais comme eux il avait conscience de lui-même, il travaillait et savait travailler pour la postérité. Il est mort, sa place est au Louvre, et ma
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piété souhaite pour sa mémoire son image de bronze sur cette petite piace de Gourrières rpi’il aimait tant, derrière l’église, son image magnifiée par un Rodin, par un grand, comme il sied pour un grand.
CAMILLE PISSARRO