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I . Le Beffroi

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Ce doux visage encadré de soyeuse barbe blanche, à la flamme concentrée dans les yeux, m’est resté plus particulièrement présent à la mémoire, souvenir d’un après-midi récent encore où dans l’abandon d’une longue causerie il s’illuminait jusqu’au rire. Le peintre habitait l’an passé le second étage d’une ancienne maison de la place Dauphine dans un angle, permettant d’embrasser au loin, panorama sans rival, la venue puis la perte de la Seine à travers Paris. Quand Thiver approchait chassant de la campagne le travailleur dont l’âge devait se garer des saisons, Pissarro revenait à Paris où quand même il avait devant lui la perspective des grands ciels, ici reflétés dans Peau courante, qu’il peignait avec sa verdeur et son enthousiasme vraiment juvéniles. De la fenêtre ouverte, on aperçoit ses motifs favoris : le terre-plein du Pont-Neuf avec son bouquet d’arbres Placés par l’automne, dans le ciel grisâtre chevauchent les nuages blancs, au-dessous le fleuve se paillette de clapotis multicolores à l’assaut de la coque orangée d’un

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bateau-mouche, les ponts, le Louvre au fond sont marbrés de reflets mariés en un gris perlé ; puis le Pont-Neuf grouillant de taches de foules et la Samaritaine dont les toits accrochent les flèches du couchant ; ou bien encore un remorqueur qui vient de doubler l’arche, frangé de remous jaunâtres et panaché de fumée rousse et bleue, d’un austère effet monochrome que les valeurs suffisent presque à transcrire. Du haut d’autres observatoires, la brosse infatigable volatilise Paris sous les ciels divers, en séries inédites des boulevards, des jardins des Tuileries dorés par l’arrièresaison sur le fond bleu du Louvre.

Dans l’atelier de la place Dauphine, à côté des paysages parisiens qui s’échelonnent sur les chevalets, et s’y apparentant par la facture d’une douceur laineuse comme un pastel de Millet, les tableaux de pure campagne représentent le travail de l’été, rustique provision des soleils et des verdures d’août. Car Pissarro fut avant tout le peintre des champs, il observait comme Millet les êtres courbés sur le dur

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labeur de la terre, le passage d^s heures qu’il s’appliquait à différencier par d’essentielles observations ; d’innombrables études en sont preuve. Auprès de lui, il retient un choix faif parmi les fruits d’une longue lutte ; réserve, ainsi l’appelle le maître qui la garde, ne voulant point que se répète après lui l’aventure de Sisley, Sisley que l’opinion exhaussa sitôt sa mort à la peine, mais dont les toiles dispersées enrichirent d’autres que les siens.

De la totalité, villes ou champs, la qualité recherchée capitale est l’atmosphère, secondaire le motif pourtant souvent heureux ; ce qui fait la beauté selon Pissarro, c’est l’espace, les choses dans l’espace, cela est vrai. Un tableau, et c’est sa propre pensée que je rapporte, cornprendun jeu d’accords et d’abord des principaux accords ; et la distinction de l’homme se manifestait dans la distinction de ceux déduits par son observation. Chacun, disait-il, doit peindre selon sa vision propre, pourvu que soit respectée cette loi des grands accords (autrement dit la loi des principales valeurs, qui était

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renseignement de Corot), selon ce que lui-même sent. Peu importe que la toile soit faite directement devant la nature ou par la voie du souvenir (méthode de Jongkind^ qui notait d’abord des aquarelles croquis, Corot usait des deux moyens), si les rapports sont justes.

Dans l’entrain de l’amiable discussion si fertile en exemples, le peintre s’animait et le nom vénéré de Corot lui rappelait ses débuts. Arrivé à Paris avec son idée nettement arrêtée, il se l’était proposé pour guide, quitte à réaliser ce fameux projet. Timide, le débutant interviewe le concierge du bon paysagiste. « M. Corot travaille, mais si vous êtes le marchand de couleurs, vous pouvez monter. » A l’aide de ce Sésame, dans un moment de décision le jeune homme monte, sonne, on ouvre, il se précipite au delà de l’huis entr’ouvert par le maître luimême, mais sitôt entré, défaillant, tout ému de sa fugitive audace, il veut expliquer son subterfuge pour forcer la porte en s’identifiant avec l’heureux marchand ayant accès au temple, et ne trouve que cette exclamation : « Non ! je ne

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suis pas le marchand de couleurs ! )) L’accueil de celui qu’on nomma le père Corot fut ce qu’il était toujours, paternel et ouvert ; le souvenir de l’heureux jour et de l’anecdote fait apparaître aux traits du conteur un sourire de joyeuse émotion et mouille ses yeux. Ce fut donc à l’école d’un père du plein air que s’instruisit le futur impressionniste, si Ton tient au qualificatif satisfaisant notre besoin de classification et trop les superficiels, qui, parés d’un vernis de savoir, l’emploient sans en connaître la portée. De fait, dans les premiers essais de Pissarro, remarquables d’ailleurs par leur sévérité, quelques-uns rappellent forcément le faire de son maître et dans l’esprit se juxtaposent à certains paysages du legs Thomy-Thiéry.

L’entretien se poursuivait en feuilletant les livres composés par l’un de ses fils en des caractères spéciaux créés par celui-ci, mis en page avec un goût éprouvé, une pondération des noirs enrichis çà et là d’accents rouges, une innovation dans cet art qui rend la vue du texte agréable par lui seul et qui fait de l’im-

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pression une adaptation à Tidée qu’elle écrit, exemplaires déjà rares pour ces causes, et par leurs expressives gravures sur bois, trésors de bibliophilie.

L’œuvre de Pissarro est de celles qui compteront toujours. Si Corot a posé le premier jalon du plein air, les impressionnistes s’y sont vite baignés, portés par la franchise de facultés nouvelles, d’ailleurs assaillis des brocards qui résonnèrent à nos jeunes oreilles sur la folie de Corot et de ses brumes impalpables, cependant si construites. L’examen est curieusement instructif qui compare les époques successives du même auteur dont la vision s’affranchit, les anciennes œuvres de Pissarro, un peu sombres, cependant harmonisées, avec les dernières, riantes, ce qui faisait dire au robuste et fin artiste belge Emile Claus, en retrouvant chez Durand-Ruel un Pissarro de date éloignée encadré de ses dernières productions: « Le beau peintre, qui, dans sa jeunesse, a produit cette chose belle mais un peu vieille, et qui dans l’âge mûr exprime ces autres, si jeunes et si fraîches! »

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C’est que pour le disparu la Nature fut le vrai guide, il vécut en sa jouvence éternelle et dut à l’observation continuelle, comme à la profonde honnêteté du labeur, la récompense de la sentir et le pouvoir de la chanter ; son nom est attaché au renouveau de l’art avec ceux de Sisley, de Monet, de Renoir, pilori pour un temps, pavois pour l’avenir.

(V La Nature bénit ceux qui vivent en elle. » Pissarro vécut selon la maxime du poète Haraucourt.

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