Paroles dites au banquet qui lui fut donné en
2. Carrière Antoine-François-Joseph, grand-père paternel d’Eugène Carrière, naquit à Cambrai en 1781 et mourut en
d’admirateurs anciens qu'une parole apporte au cœur d’Eugène Carrière le tribut de gratitude de cœurs provinciaux.
Nous aussi le comprenons, l’aimons et tenons à le lui dire, n’est-ce pas naturel î Et l’affection d’amis éloignés, mais ardents, n’est-elle pas de celles qui sont certaines de trouver la chaleur d’un asile dans le moi du penseur !
Mais quel accent donner à notre voix, quelle forme à nos sentiments, parmi les valeureux hommages rendus à la valeur de son être social ? En peu de mots notre conviction répétera comment fut par elle comprise la leçon que donna Carrière.
Les artistes sincères sont plus aptes que tous autres à conseiller la vie. Le travail, l’action sous l’infini des cieux, sur la terre
i83o à Douai où il avait professé l’enseignement du dessin.
Le musée de cette ville possède de lui une très jolie miniature ; Étude de femme nue couchée.
Son fils, Carrière Alphonse* Jules-Pierre, oncle d’Eugène Carrière, né à Cambrai en 1807, professa également à Douai. Au musée douaisién se rencontre aussi une de ses œuvres, bonne copie d’après Pérignon, du portrait du ministre Lambrecht.
HOMMAGE A EUGÈNE GARRIÈUE 107
féconde, au milieu de l'éclosion des êtres, do la transformation des choses, leur enseigna le secret du bonheur. Carrière nous Ta transmis : le bonheur est dans la vie simple, dans la meilleure image de son intimité, le foyer. Le foyer, but premier, avec la foi mutuelle, la main dans la main ; et plus que par quiconque, par Carrière, avec la mère, renfaut, aux gestes surpris, imprévus, par qui se poursuivront la famille et les générations !
Le peintre a fait mieux que figurer les êtres eux-mêmes : déduisant du foyer la loi naturelle, il a su écarter les voiles isolateurs et nous démontrer que l'amour de notre propre chair nous conduit à l’amour de la chair fraternelle, à l'amour d’autrui.
Leur assignant une portée commune, il a conjugué la vie sociale et l’art qui en devint l'expression ; à l’artiste il a fait aimer le peuple, centre inspirateur, au peuple qui la causa, il rendit familière l’émotion de l’artiste : flux et reflux. Par lui la barrière est franchie, il n'y a plus l’art et ce qui n’est pas l’art, il y a
le ferment commun dont le degré diflérencie les généreux et les avares.
Au nom des septentrionaux, je tends les bras vers le génie prodigue.
J. M. W. TURNER
Qui veut se reporter aux origines du mouvement impressionniste en peinture et à ieur action sur l’art français dans la seconde moitié du siècle dernier, doit visiter à Londres l’étonnante collection d’œuvres léguée par J. Turner à son pays natal, et placée à la National Gallery. L’artiste né au xvme siècle amorça dès
1830, au-dessus des chemins bitumineux, la chaussée blanche qu’achèveront de construire ses disciples, dans son sillage au travers du poudroiement clair, adeptes de la lumière diffuse, c’est-à-dire de la vérité.
11 est intéressant de constater que le précurseur de l’école française actuelle, après son passage à l’Académie royale de Londres, puisa dans notre art partie de ses inspirations du début, son goût des compositions ordonnancées et limpides dans l’étude du maître Claude Lorrain ; ce fut en riionneur de Claude Lorrain que Rodin sculpta le marbre presque aérien de PJiœbus ApoUoyàÏQM du soleil, ce fut sans doute aussi en une pensée de glorification reconnaissante du lumineux Français, que son disciple anglais désigna pour être, après sa mort, placées dans le voisinage immédiat du Lorrain ses deux compositions : Un Lever de soleil dans le brouillard et la Fondation de Carthage par Bidon. Chez les deux maîtres, même dilection du style, de la transparence colorée, avec chez Turner le sens spécial, dont il garde le sceau,
J. M. W. TURNEU
de la lumière tamisée de son pays xuatal. Pour être complet, il convient de mentionner Tinfluence sur Claude Gelée du ciel de l’Italie que visita Turner à différentes reprises, et Ton connaîtra la genèse du talent britannique perfectionné par le pèlerinage aux terres renommées.
A la National Gallery se laissera découvrir l’esprit du peintre dans l’échelonnement de sa production, de la base au faîte, où l’aisance d’un prodigieux métier confine à la magie. Ses premières compositions indiquent pleinement le don, les facultés d’agencement, de dessin, la franchise de ton encore un peu retardée par l’influence des traditions ; imposantes pages d’une carrière qui, même arrêtée là, eût perpétué le nom.
Ensuite, la distinctiondevient exigeante, l’instinct des chatoiements et des diaprures, le penchant au merveilleux, enfantent une suite de chefs-d’œuvre d’une supériorité marquée parmi lesquels ; Didon à Carthage^ Apollon et la Sibylle, Ulysse et Polyphème, pour en rete-
nir quelques-uns seulement. Turner nous entr’ouvre dès lors le paradis des roses et des ors, arpèges de sonorités enchanteresses enveloppant de leur incantation des architectures presque miniaturées, grandioses d’ensemble et de plans.
Enfin, l’artiste qui avait entre temps signé des toiles du réalisme le plus original, le Baronnet à la chasse rencontrant son fermier, où les qualités de fluidité et de matière font songer à Corot comme à Courbet, et où la sincérité de détail est probante d’une saine humilité devant la Nature, ce prestigieux producteur va donner, non pas sa formule définitive, car les sincères n’ont pas de formule dans leur délicieux tourment toujours aspirant au mieux, mais un mode libéral de renouvellement qui se répercutera sur le xx® siècle. Turner a peint dans ses dernières années pluie^ vapeur, vitesse : un train s’avance, tache, sur un pont balayé de pluie et de fumée, dont les piles se noient dans l’éclaboussement des eaux; surprise de lumière filtrée, de deux en déliques-
J. M. W. TURNER
cence confondus dans la buée du fleuve, avec entre les deux la coulée entr’aperçue d’impalpables lointains; sensation vertigineuse d’un ellet passager dont la justesse et la subtilité supposent résolu le problème de l’impossible équivalence de la couleur à la réalité ; la Vague, sous le ciel gris en des vapeurs d’étain; le Soleil à Venise, paysage du grand canal, schéma d’indications animées par la juxtaposition et le mélange des soufres^ des saumons et des milliers de nuances qui font de la lagune un royaume de fascination.
Explorateur incessamment curieux, Turner a découvert que la danse de l’air et ses frissonnements sollicitaient le vivant plus que les apparences palpables ; aiguillonné par la poursuite de l’insaisissable, ii s’assura la priorité dans la notation des entrelacs de la lumière où lui permirent de se jouer son savoir, son faire et son sentiment.
Sur la voie blanche, les grands impressionnistes se sont avancés, prêtres convaincus de ia neuve idole ; quand on songe aux injures qui
les accueillirent et qui renaissent encore, flot de l’ignorance refoulé par Tintelligence croissante, autant que de sa virtuosité inventive, on demeure stupéfait de la grandeur souveraine de celui qui osa, il y a près de cent ans, parler le langage inconnu, langue future. La postérité même s’assimile malaisément les talents d’exception, et en présence d’une production chèrement disputée devant laquelle force est de s’incliner, le goût de la majorité reprend toujours ses droits. Si à une place d’honneur devait figurer une seule toile du maître coloriste, il est douteux que le choix désigne une de ses dernières. A la National Gallery, c’est la madone de Raphaël, froide auprès des imposants cartons du South Kensington qui semble par sa place convier les visiteurs, c’est à un saint Jean de Murillo respectable, dressé sur un épi, froid aussi auprès d’eux que font secondairement cortège les portraits de Velasquez. Il en va partout de même qu’au pays habité par Whistler, dont à Londres on ne trouve pas trace au musée moderne quand y
J. M. W, TURNER
trônent des médiocrités ; le génie reconnu porte quand même sa croix.
La série des lavis de Turner suit la variété de ses voyages ; des compositions en sépia par les paysages à l’empreinte de l’école anglaise nous arrivons aux notations plus récentes de trait spirituel et précieux, aux aquarelles dont le lustre frais est d’un émail. Toujours, constatation qui se doit retrouver au fond d’un talent universel, mais vraiment autochtone ; à travers les montagnes et les plaines de contrées opposées, la lumière nous rappelle celle du lieu d’origine, le soleil jaune doucement tamisé de Londres qui se couche audessus des grisailles bleutées de la National Gallery, de la colonne Nelson et de l’église voisine.
DECENTRALISATION
Croyez-vous à la nécessité d’un mouvement actuel de décentralisation artistique et littéraire? Quelle serait la raison de ce mouvement? Quelles en devraient être les tendances ? Par quels moyens propayer la décentralisation ?
La (lécentralisatioü en art et en littérature
I . La Jeune Champagne. Enquête sur la décentralisation formulée par J. -R. Aubert, 1904.
208 IMPRESSIONS d’art CONTEMPORAIN
est nécessaire pour la diffusion du progrès et la protection des éléments originaux d’une nation.
De même qu’elle favorise la mise à profit des leçons magistrales données au centre et des idées générales écloses de la cohésion des intelligences, elle soustrait aux dangers de l’oubli, de l’imitation et de la mode les forces provinciales qui doivent produire selon leur instinct, leur origine, leur terroir, modèles à leur tour. Témoins le mouvement engendré par Gallé en Lorraine, le mouvement artistique et littéraire de la Flandre belge.
Les tendances et les raisons décentralisatrices s’expliquent spontanément par les motifs invoqués en leur faveur; l’homme de son pays, qui y vit, y œuvre original et concilie le respect au pays et à l’homme.
La propagation se fera par le concours en leur milieu de tous les esprits libres, par les groupements combatifs de littérature ou d’art dans une mutuelle influence et un même désir d’expansion, par les publications comme celles
DECENTISÂLISATION
de la jeune Champagne à Reims, du Beffroi, l’active revue née à Lille, pour citer, en passant deux exemples ; elle se fera par l’aide jusqu’à ce jour insulFisante des Pouvoirs publics.
Restent acteurs louables de décentralisation ceux que l’existence transporte dans une capitale, quand ils y conservent le culte du terroir ; mais on ne saurait trop encourager ni écouter les mérites, sèves de nos provinces, dont le lot souvent reste l’obscurité et l’indifférence en dépit du principe invoqué, peu ou point appliqué.
IMPBESSIONS d’aUT CONTEMl’OKAm
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