UN MONUMENT ET SA PLACE
transformé en avenue de peupliers, la statue dénommerait le cours Jean Bologne, Flamand dans un cadre flamand. »
La propostion, chaudement développée^ recueillit une voix, celle de son auteur .
Notice sur le déboisement des chemins de halage, en bordure des canaux du Nord, et en particulier dans l’arrondissement de Douai, au premier Congrès international pour la protection des paysages * .
L insertion d'exposés industriels nest pas inopportune ici, car V emprise de l'industrie se trouvant, en la cause, attenter à la beauté du pays de Flandre, « de la mère Flandre )) selon Camille Lemonnier, de tous les pays de
I . Congrès tenu à Paris en 1909. Compte rendu du Congrès. Société pour la protection des paysages de France,
France veinés de canaux bleus, la défense du paysage français trouve une place justifiée, avec r espoir d'un résultat utile du plaidoyer pour nos amis les arbres.
Je prends la confiance de recourir à la haute initiative du Congrès, certain d’y trouver un écho, puis un secours, à l’appel dont vous comprendrez la poignante tristesse : toute une région de Flandre industrielle, la seule qui conservât sa verdure et qui doit la retrouver, est maintenant dévastée. Dans un rayon sans cesse agrandi, subitement les allées d’arbres qui escortaient nos canaux ont été abattues, à plusieurs lieues en amont et à plusieurs lieues en aval de la ville de Douai, une rive entière est ravagée et nue, toute illusion de beauté est détruite ; pis encore, la berge, désormais voie de scories noires, se jalonne maintenant à l’infini de potences métalliques dont la perspective, muraille implacable, évoque l’angoisse delà prison.
Afin de découvrir saignante la plaie dont
s’agit, quelques explications préliminaires sont obligatoires sur la ville elle-même.
Douai vient d’être démantelée et, nécessité devant laquelle on s’inclina, loin de s’élever à l’encontre, puisqu’elle est inhérente à la prospérité d’une région laborieuse, l’industrie accapara vite la plupart des grands espaces devenus disponibles ; sur la ceinture de glacis et sur la campagne primitive qui maintenaient autour de la cité une immense zone d’air pur; s’élevèrent les usines, fumèrent les cheminées.
Certes respect est du au progrès; mais, de son côté, partout où impérieux il se manifeste, il devrait, en retour, concilier ses exigences avec les beautés naturelles, avec le soin de la santé publique, contaminée dans les centres sur lesquels s’appesantit la griffe de l’industrie.
11 eût été dans cet ordre d’idées, prévoyant de maintenir, parmi les terrains démantelés, des esplanades où la population eût pu respirer librement sous les arbres des anciens remparts. Ils furent sacrifiés, il ne reste guère
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debout que les plantations encore récentes de quelques boulevards et d’un jardin public neuf, empanaché de fumées. Deux antiques promenades subsistaient au centre de la vieille ville, cubes d’autant plus utiles que se viciait l’atmosphère ambiante: la première, parc centenaire d^un hectare planté de rares essences, vient d’être totalement sacrifiée pour l’agrandissement d’une école normale d’institutrices ; le dit parc d’un hectare vient d’être concédé à l’école pour y construire... six ares de bâtiments. La seconde aux abords de la gare est un mail garni d’ormes dont un rang déjà a succombé ; il fut question de raser une partie du reste pour édifier un monument utilitaire auquel la place ne manquait guère ailleurs.
Ce ne sont point exposées ici récriminations vaines, ce sont faits aggravant les conséquences du développement industriel ; il fallait, concurremment à cet accroissement d’activité, réserver des zones libres assez vastes pour éviter le péril des contagions, il fallait allier au charmant pittoresque de l’ancienne ville les
dures nécessités de ia nouvelle. Au lieu de cette protection, lise poursuivit une destruction des jardins, salubrité des vieux quartiers, qui ne se reformeront pas à prix d’or, lorsqu’on s’apercevra que le sacrifice en était une faute lourde.
Ce préambule était indispensable au motif de la présente requête : le paysage suburbain et sa verdure, l’aspect des campagnes environnantes. Or tous deux sont détruits par le déboisement et la dévastation des canaux.
Plus fair et l’illusion font défaut au dedans, plus les Pouvoirs publics devraient s’unir pour aider les citoyens, les jours de repos, à trouver au dehors un recours dans le paysage accueillant. Encore une fois, avec 1a science de l’ingénieur, il y a conciliation possible de la nature. Hélas ! la puissance de ce dernier facteur est méprisable, vient de décréter l’administration des ponts et chaussées,
La traction électrique privée s’était, depuis longtemps dans le Nord, organisée sur les chemins de halage pour aider et se substituer
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à la traction animale. Des poteaux et des fils, analogues à ceux du système télégraphique^ sans déshonorer le paysage, se confondaient avec la rangée d’arbres, quelquefois double, verdoyant en Flandre, comme en maintes régions de France, près de la berge où rampait le moteur. Actuellement tout change, il paraît que la traction électrique qui, depuis tant d’années, sur le parcours des tramways et le long des canaux, s’accommodait des feuillages chers aux bateliers et aux piétons, ornements utiles de nos routes de terre et d’eau, ne peut plus souffrir leur voisinage et voici l’état de nos chemins dehalage dans toute son horreur.
Jusqu’au loin, tout sans exception fut abattu, déraciné: les jeunes lignes, plantées récemment, comme les vieilles, de peupliers et d’ormes qui se rejoignaient en admirable dôme, perspective infinie au-dessus de la rivière, et dont une raie triple au Large formait,
il y a peu d’ans encore deux allées jumelles côtoyant la voie marinière. Fauchées toutes ces merveilles, et seul subsiste rarement, du côté
opposé, un cordon mince de bois la plupart jeunes.
Toujours la berge la plus large, celle du halage, est maintenant déserte et nue ; plus une silhouette ne s’interpose entre le promeneur et les constructions neuves, les villages les plus lointains^ dont la masse sombre et triste avance sur la plaine étranglée. Sous le pied, plus de gazon, une voie ferrée recouverte de scories, ruban dont la désolation serpente et se perd à l’horizon.
Sinistres, des mâts quadrangulaires de tôle quadrillée, hauts de dix à douze mètres, sont sortis de terre, barrés transversalement de fer. Ces gibets doubles ont remplacé les candélabres verts. Tous les cinquante mètres, ils jalonnent la route, et leur enfilade hideuse forme de biais une grille qui ne peut même se perdre dans le ciel, lignés qu’ils sont, au sommet, du quadruple fléau des vergues en potence. Le spectacle est lamentable, et le passant se voit condamné à errer devant ce rideau métallique toujours pareiL qui fait songer à l’étreinte d’une prison de cauchemar.
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Voilà ce qui se fait actuellement, soudainement. J’insiste sur cela seul. Nous ne nous étendrons pas sur les massacres antérieurs, organisés directement par les ponts et chaussées, des arbres en bordure des canaux où la traction n’intervint pas pour excuse. Lorsqu’on veut tuer le chien, toujours n’est-il pas enragé ! Là, c’était la chute des feuilles qui gênait l’administration dont elle grevait peu le budget de curage; ou bien encore le bois, parvenu à maturité, alléguait-on, devait s’abattre... pour trouver amateur à des prix dérisoires ! Je n’appuie que sur le présent, sur la mutilation déplorable d’un pays, de la Flandre, de la belle Flandre aux chemins de terre fleuris, aux chemins d’eau ombragés, où l’on n’attend plus désormais que la rencontre de gardes-chiourme en uniformes.
N’est-ce point ici le lieu de rapporter les paroles de notre grand Flamand Mæteriinck : « 11 n’est, à mon avis, rien de plus important sous le soleil que la qualité des verdures d’un pays, c’est, avec celle de ses ciels, |la Beauté la
plus précieuse, la plus inaliénable et la seule essentielle. »
Ce massacre de l’essentiel, fut-il nécessité par le seul intérêt supérieur de l’Etat? Non point. A la vérité, il servit une entreprise particulière (( Société de traction électrique ». Cette société a voulu améliorer son installation première qui, ne nuisant pas au paysage et ne menaçant pas la sécurité privée, comportait plusieurs stations créatrices de force. A cette fin, elle a centralisé en un seul point la production d’un courant suffisant pour alimenter la traction depuis Bauvin, en amont de Douai^ en passant par Douai, jusqu’à Cambrai, en aval, sur un parcours de quinze à vingt lieues. Le foyer unique d’électricité se trouverait dans une concession minière qui fournirait également les engius de locomotion.
Ainsi s’explique l’arrangement nouveau ; un courant, d’une puissance énorme qui le rende elfectif à grande distance, exige conséquemment le matériel susceptible de supporter un réseau de fils conducteurs de forte épaisseur ;
de là cette forêt de pylônes en métal, de là la berge devenue voie ferrée sur un parcours considérable. Enfin pour permettre à l’association de prospérer et de couvrir les frais de son grandiose établissement, celui-ci est combiné de façon à faciliter des raccordements pour éclairer les villages qui le désireraient, limitrophes de la rivière. Ce sont les renseignements qui circulent et dont la base doit être exacte, qui pourrait se contrôler auprès des Ponts et Chaussées. Les faits en sont témoins probants.
Certes, la question est d'une importance évidente pour la batellerie et le commerce*, mais il reste non moins évident que l’administration aurait pu favoriser les intérêts généraux, sans autoriser que la chose s’exerçât dans ces conditions avantageuses peut-être à une industrie, mais véritablement néfastes pour une contrée. Il s'agit d’une société qui, conces-
1. Il est constaté qu’en pratique, souvent le batelier continue à préférer la traction animale, plus douce, à la traction électrique trop brutale.
sionnaire d’un monopole, procède avec ampleur à riustailation de son matériel ; et qui a écarté toute préoccupation autre (approfondie s’entend, car il dut y avoir objections vite tranchées) que celle de ses bénéfices.
Sans entrer dans la discussion technique, il est permis d’affirmer qu’il n’était pas impossible aux ingénieurs de protéger nos ombrages en cherchant une combinaison qui se fut accordée avec leur conservation Gela ne s’estil point fait quant aux tramways de voyageurs, question d’une importance aussi vitale que celle du transport par eau ! Et faute d’autre moyen, la traction souterraine n’eûtelle pas mérité d’être prise en considération, au moins sur un certain parcours ! C’était chose admissible, et si elle était coûteuse, jamais l’utilité d’une dépense ne se fût trouvée pareillement avérée. Etait-il nécessaire encore d’instituer un courant aussi fort pour le service de la batellerie ? La vitesse de ce service n’at-elle point pour limite le nombre d’éclusées possibles en vingt-quatre heures ? 11 y va de
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vingt lieues de territoire saccagé, sur lequel le passant ne pourra plus circuler, berges interdites et dangereuses. Et vraiment à défaut de disposition meilleure, n’eùt-on pu maintenir l^ancienne, laisser subsister plusieurs postes productifs d’électricité ? Avec quelques améliorations judicieuses, si les profits eussent été moindres pour une compagnie, le résultat pour le bien commercial se fût produit le même.
Loin de notre idée de manifester une opposition surannée à l’innovation, mais il ne nous est pas défendu d’inférer que la question commerciale d’intérêt général aurait pu ainsi trouver satisfaction, en même temps que l’intérêt supérieur des beautés essentielles d’une région eût été respecté. Gela valait la peine de restreindre les commodités d’une entreprise privée. La conclusion est simple : pour une industrie qui ne songe qu’à elle-même la destruction totale, comme ici, du caractère d’un pays, des éléments naturels de sa santé et de sa parure ne vaut point qu’on s’y arrête
sérieusement ni qu’on discute longtemps. Sinon, la conciliation eût été aisée. Voilà ce qu’a permis l’administration, ce qui se fait sur des lieues de notre province, et ce qui doit se propager dans la Flandre entière et dans d’autres bassins*.
Si la science aboutit à pareille faillite, y sombrera également l’amour du sol, condition de la vitalité d une nation. Non seulement le poète ou l’artiste, par le besoin de se distraire ou de s’abstraire, recourt au spectacle de la nature dans sa beauté intacte, mais de même tout homme, qui porte en soi, sans le raisonner, l’instinct d’idéal et de beauté qu’analyse le poète ; l’ouvrier, lui aussi, les jours de liberté, au sortir de l’usine, a le besoin d’oublier le travail de semaine etcherclie instinctivement le repos dans la promenade, dans la distraction de la campagne, la plus saine, la plus vraie.
Or, si l’amour de la Patrie est fait de l’amour
I. La plaie s’étend chaque jour dans le Nord, et dans l’Est, gagne les bassins de nos grandes rivières.
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de chacun pour le sol natal, pour son activité industrielle, comme pour sa terre et son ciel dans leur caractère propre, le devoir incombe aux dirigeants de préserver ces dilections doubles ; au contraire ils attentent aux dernières.
Artistes, nous n’hésitons pas, quand cela est nécessaire, à sortir de ce qu’on appelle notre rêve, et à affirmer nos vues et notre volonté souvent droites, par suite de notre vie dans le milieu naturel ; nous apportons le meilleur de nous-mêmes à la cause d’éducation sociale. Pourquoi nous est-il donné l’amertume de constater que les choses les plus utiles et qui ont pour nous le plus de prix restent objet d’indifférence pour les Pouvoirs sociaux dont nous aidons l’action ? D’ailleurs, le culte de la Nature est-il réservé à la seule sollicitude d’une classe, ou fait-il partie du patrimoine de la nation entière qui doit le sauvegarder comme les autres, sous peine de s’aliéner, en même temps que le peuple, les penseurs et les créateurs !
Telle est la plainte douloureuse d’un fds de Flandre, simple écho de beaucoup. Le Congrès est à la tête d’un faisceau neuf de forces généreuses agissant dans le but commun qui nous est cher, il importe qu’il attire sur le paysage de Flandre l’attention de l’Etat, qu’il demande à celui-ci d’appliquer, sans différer, le remède au mal, de nous restituer nos verdures, nos saules et nos peupliers.
C’était pour l’artiste un devoir impérieux d’élever la voix en priant le Congrès d’accueillir avec ses revendications ses hommages.
Acte est donné des précieux renseignements fournis pour la région des Flandres.