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I. Le GU Blas, 1912. Enquête formulée par L, Vauxcelles

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tions sur enduits à Vhuile ? sur enduits à la colle ? De la peinture faite au premier coup ?

Et ce fameux bitume ?

Et le vernis des musées ?

Un peintre doit songer à la survie matérielle de son œuvre ; évidemment, sans trop mériter le reproche d’immodestie, chacun de nous en escompte une durée, fût-elle minime, espoir d’une estime future, compensateur de peine ; et de plus, n’est-ce point quant au présent une foncière honnêteté que d’apporter tous ses soins à la (( fabrication » de l’image payée quelquefois par l’acquéreur un prix suffisant pour en espérer les matériaux de bon aloi et la conservation.

Ce second point de vue ne peut souffrir de comparaison avec le précédent, car notre intérêt moral exige d’abord la préservation de l’œuvre où se donna tout l’être, mais il en est le corollaire puisqu’il a trait à la durée et soulève utilement aussi la question de la qualité des matériaux et de leur emploi judicieux.

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Si, sous ce rapport, il y a vice fréquent, il est imputable et aux artistes eî, d’autre part, aux fournisseurs de matière première qui encourent ici une part de responsabilité. Voilà la cause (( Pourquoi tant de tableaux modernes se conservent si mal, alors que certaines toiles de maîtres d’autrefois sont encore d’une éclatante fraîcheur ». Voyons ce qui concerne la faute des artistes. Les maîtres d’autrefois avaient une technique matérielle qui se transmettait par l’apprentissage, une habitude acquise de la trituration des couleurs et de leur emploi, qui faisait, à juste titre, partie de l’éducation indispensable. Les modes de préparation, de séchage, de reprise d’un tableau pour ne pas en compromettre la solidité, étaient des connaissances méthodiques que ne négligeaient pas les plus grands penseurs ; or, aujourd’hui, sauf quelques exceptions louables et individuelles, ce côté de technique est pour ainsi dire inexistant, oublié, sinon méprisé; et les ateliers qui, à défaut de renseignement de l’art, devraient au moins en cultiver les procédés

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sont coutumiers de leur néodisrerice. De l’absence

de méthode, du mauvais emploi des jus, des reprises hâtives, du manque de sagesse dans le départ et l’exécution proviennent les jeux, les lacis de craquelures, les fentes ravineuses, germes de destruction de tant d’œuvres modernes et non des moindres. A cet égard, la supériorité des anciens était incontestable, artistes ils savaient en meme temps être artisans habiles.

Mais, s’il vient de se faire le procès des artistes modernes, il se doit introduire à la suite celui des fabricants et des préparateurs. L’heure n’est plus de l’amour d’un métier pour le meilleur apprêt de la marchandise et son meilleur effet ; sans insister sur les falsifications des matières premières, celles-ci fussentelles fournies pures, et. Dieu merci, il existe encore bien de loyaux fournisseurs, le mode de traitement peut en avoir altéré la vertu. C’est ainsi que le broyage mécanique des couleurs ne leur donne plus cette fluidité, ce mélange moléculaire intime que leur assurait

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le broyage à la main. Les bois sans défaut deviennent introuvables ; en général pour la toile et l’enduit, on ne retrouve plus l’ancienne prévoyance. S’il s’agit d’enduit à l’huile, et c’est de celui-ci que l’expérience m’autorise à parler, il y a une double question de dosage et de qualité pour en assurer l’adhérence avec le tissu d’une part et d’autre part avec la peinture elle-même. Il convient d'éviter que le mélange en séchant devienne trop cassant, risquant de se désagréger d’avec le fil support ; à l’inverse, une préparation trop grasse de la toile, vice ou excès des huiles employées, superposition hâtive de deux couches, empêchera la siccité et favorisera le craquèlement de l’œuvre qui la recouvrira.

Ces réflexions, en raccourci, car la discussion aurait besoin d’étendue, sont inspirées, non point par une science, mais par une observation personnelle, perfectionnée du mieux, en pratiquant, en enquêtant, en écoutant. Toutes peintures faites avec le respect du jeu de la matière, si celle-ci est bonne, dans l’apprêt des dessous

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par le fabricant, dans la contexture du tableau par l’artiste, peuvent résister aux ans ; qu’elles soient le résultat de couches successives ou faites du premier coup ; les dernières étant naturellement moins exposées à souffrir des fautes incriminées et retenant plus aisément un aspect de fraîcheur.

Ah ! je sais, combien de fois ne nous est-il pas dit que nous devrions disposer nous-mêmes nos enduits, triturer nous-mêmes nos couleurs comme les anciens praticiens ! On oublie que ceux-ci avaient leurs élèves et leurs apprentis, que les conditions de vie ont changé et qu’à trop payer de sa personne, l’artiste réduirait singulièrement les heures dues à son œuvre. Gela me rappelle l’observation d’un industriel, au sujet de l’impôt applicable aux professions libérales et à celle de peintre en particulier. (( Les commerçants, disais-je, ont registres et teneurs de livres qui dressent le bilan des bénéfices nets seulement imposables ; mais le peintre dont les frais de métier sont de chaque moment, forcément confondus avec les

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dépenses quotidiennes, comment pourra-t-il en justifier pour les déduire d’un rapport, s’il existe ? — Bah 1 me fut-il répondu, il vous est bien simple de mettre à jour des registres chaque soir. »

Préparateurs, ce que souvent nous sommes, et comptables, la seconde profession, en surcroît de l’autre, serait évidemment un peu encombrante pour accomplir ensuite le travail de l’artiste, qui, n’en déplaise à ceux qui le qualifient de métier d’agrément, demande toute la vie.

J’en oubliais les vernis, ces auJeurs responsables de patines imprévues et d’autant plus louées, combien est encore ici complexe la recherche de la pureté et de l’emploi pour éviter les mécomptes et l’abus.

Quant au fameux bitume, il a fait ses preuves, n’en parlons plus !

UN TABLEAU

Je suis un misérable, mon tableau n’est pas en valeur.

Voir Dolent {Monstres) .

Journée d’attente, le matin était gris, l’aprèsmidi orageux ; le soir à travers les gazes violettes suspendues sur la mer filtrèrent les rayons du soleil à son déclin, des nuages s'élevaient légers, du nord, en lutte avec un souffle imperceptible du sud. La nuit sera voilée, tant mieux murmurait l’être intérieur, impatient

sans doute du travail prochain à Theure propice, mais contracté sous l’idée de l’effort et de l’effet incertain, heureux de différer et de se détendre sans reproche si la nuit reste sombre.

Dix heures, au-dessus du mont vers le levant, une flamme s’épand dans le ciel indécis, le vent doux du midi arrête les progrès de la brume soufrée du nord qui se déploie en arc, ménageant un pan verdâtre où monte la lune, elle pourra briller la demi-heure avant que sur elle s’abaisse le rideau fumeux.

Vite, la clef de la barrière, la sortie, et le dos à la dune, l’escalade de la côte qui grimpe vers l’astre et la plaine ; les voici, la ferme Viniacourt toute blanche déjà, en haut de son pré d’argent zébré de l'ombre en serpent des ormes, dans le lointain la seconde ferme Masson pointée de rouge ; à gauche de la route murs bas d’avoine éclairée, s’estompant en or terni, à droite muraille de blés mûrs dans une obscurité roussâtre. Une silhouette se détache du gravier, c’est le berger Gressier qui vient de changer son parc ; interrogation brève du fidèle

UN TABLEAU

serviteur : « La lune tiendra-t-elle, le temps d’y arriver ? — Oui, le vent tient la brume, faut-il vous accompagner ? — Non, merci, je file. »

Je me méfie, le champ de clarté déjà se rétrécit, et nerveux j’arpente la route pâle vers le but. La ferme Masson, hospitalière, est dépassée, puis sa voisine la cense Gressier et sa longue pâture jalonnée de piquets émergeant de leurs projections grêles, je côtoie des seigles qui bruissent et se redressent houleux, que c’est long! et j’entre dans la terre à travers les javelles visant le chaos d’un labour aboutissant en mamelon là-bas sous la nue. Par à-coups brefs, mon regard se détourne oblique vers la lune maintenant en arrière de l’axe de ma course, les nuages descendent restreignant l’espace resté pur, un quart d’heure encore, ils auront envahi l’azur et le disque orangé barré d’un étroit cirrus. Le labour gravit le mont, interminable, je m’y perdsjnon ! un point noir, c’est la cabane auprès du parc barré de la lueur confuse des toisons. Dix minutes de répit à espérer à peine, la lune monte dégagée du

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petit cirrus qui continue à la poursuivre et va l’étrangler contre la nappe opaque qui s’abaisse toujours.

Mon ventre se cogne aux claies ; face à l’astre, en une tension aiguë et lucide comme en une crise de péril, les yeux dilatés devant la nuit, serviteurs du cerveau enregistreur, absorbent l’ensemble du spectacle rapide et merveilleux. L’éclat de Tazur s’accroît à mesure qu’en diminue le champ sous la poussée des brumes, bande d’un vert laiteux où s’entrecroisent des roses fugitifs et des éclairs subtilement jaunâtres, indices des étoiles pressenties à l’infini. Sous le ciel, la plaine fuit en valeur dégradée ; dans le sein du labour, à contrelune, cerclé du treillage des claies indistinctes, le troupeau dort, sculpture incorporée au sol, les échines en vagues onduleuses de lumière discrète, dans une tranquillité d’éternité. On croirait le repos d’une caravane de sphinx taillés dans la pierre tendre dont quelques-uns debout veillent, sentinelles immobiles elles-mêmes surveillées par une flamme vigilante, unique, à

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laquelle tout se subordonne secondaire : la face auréolée qui tout à l’heure va disparaître.

Instantanément, pour fixer plus tard la grandeur et le charme de l’impression première, il faut analyser les grands plans de l’ensemble et concentrer ses forces pour lire de sang-froid et connaître. La valeur principale est la terre chaudement lilacée, à mes pieds moins foncée et vaguement dorée, mais elle doit se classer à son chiffre. Les plus foncés sont d’abord les tacbes d’ombre rousse sous les ventres des bêtes couchées, dans les culs et le creux des flancs ; viennent ensuite, peu distants, les accents des cailloux et des mottes en avant, gris émeraude coupé de sienne, puis l’inflexion bleue d’un talus limitant l’horizon sur la droite ; après elle l’ombre portée, légère, des animaux se pétrit de chaleurs et de froids alternés et cerne le troupeau lui-même de valeur un peu plus faible, bloc dont la dominante des laines à contre-jour incline au vert, mais au vert riche où dansent les oranges et les ocres des suints — qualifications hâtives

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et brutales pour exprimer une coloration où tant d’éléments flottent, dont la fin est d’aider la mémoire exercée à ne pas s'égarer. Ici seulement égalées aux fonds de lilas bleu se classent les fractions du sol faiblement éclairé en halos rougeâtres au milieu et au contact du lacis des ombres ; çà et là quelques luisants mineurs sur les reliefs de l’avant plus tendre.

Suivons vers la lumière. Le dessus des toisons, boule indistincte au fond, traînée plus écrite à mi-plan, en accroche les rayons, scintillements opalins jaune vert, et jaune rosé, ternes ou vifs selon la courbe, deux ou trois grosses bêtes en avant cueillent des virgules plus nettes à la clarté lunaire ; sous l’horizon, dans l’incurvation du barrage des fonds, une ligne reflétant la nue indique l’estuaire de la Gauche. La vision se définit au cours de sa brève lecture, cependant toutes ses fractions constitutives, humblement, se soumettent unifiées à la suprématie de la part lumineuse du ciel dont je connais le détail fixé pendant ma course, ici rapidement vérifié ; de l’amarante

UN TABLEAU

pâle au voisinage du sol, il passe à Tabsinthe trouble, piquetée de vibrations plus franches et se trouve à son tour vaincu par la lune dont le champagne rosé incline au cadmium à mesure qu’elle s’élève. Et dans l’étendue silencieuse rayonne en son nimbe le disque dont la puissance assourdit le chant du ciel, démontre la modestie des éclats laineux et enveloppe toutes choses d’une lumière chaude toujours, car il approche de son plein.

L’écran est retombé, la lune est morte, ensevelie sous la calotte de brume sans espoir de retour, tout devient gris, difficilement perceptible, il faut fuir si l’on ne veut par d’inutiles regards déflorer la sensation. Un feu du phare tournant cingle encore les toisons d’un reflet sur lequel s’attardent les regrets, il faut fuir malgré l’aimant qui me retient les flancs encastrés dans les claies, la tête en arrêt, les tempes bourdonnantes.

Après la certitude, les doutes assaillent l’esprit, l’inquiétude est poignante. Le plan des corps dans l’ombre est-il, comme je l’ai cru.

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moins foncé que le sol, n’y a-t-il pas entre eux égalité différenciée seulement par la qualité de leur coloration ? De ces deux blocs essentiels ai-je suffisamment perçu les finesses complémentaires et les exaltations réciproques ? Les houppes claires des premières échines entrentelles en lutte avec le clair du ciel, quelle en est la relation exacte ? Dans les grandes valeurs grouillent cent différentes, d’un corps oblique, d’un cou qui se replie, d’une taille plus petite, d’un flocon rebroussé, d’une motte plus sombre, accidents qui, à leur place, sollicitent une étude spéciale, il faudrait les revoir.

Trop tard, l’effet a disparu dont pourtant j’ai saisi la loi, dont j’ai d’abord subi l’émouvante impression, n’est-ce point le jirincipal ! Minuit vient, la route est longue, il fait noir, je descends le labour qu’un obstiné regret me fait à nouveau remonter pour regarder encore; après plusieurs saccades. Je me détache enfin détalant dans les sillons, les javelles où claque soudainement le vol lourd d’un perdreau, au long des avoines, des seigles, devant les

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fermes. Le terme approche avec la descente de la côte vers la maison isolée, à l’orée du village endormi dans la dune, le sentier bifurque, c’est la barrière, le tour de clef, le lit. Regrets, la nuit, de l’effet passager, remords d’oublis, mon cerveau reste imbu de la féerie de l’heure, c’est le cinquième voyage, je recommencerai demain, la lune se lève vingt-huit minutes plus tard, la nuit sera-t-elle claire demain? Mon tableau sera-t-il en valeur?

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