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Impressions d'art

« C'est la contrée désolée aux rives de laquelle expirent les gaietés de la création, la terre de feu où bout dans les profondeurs la chaudière des sorcières de Macbeth, le Finis lerrce des églogues et des bucoliques. »

Camille Lemonnier.

Constantin Meunier aura campé en des toiles caractéristiques et modelé en de robustes statues l'Ouvrier moderne.

Son œuvre est triste et sombre, violente et tragique, comme ses modèles.

Le pays de dilection de ce grand artiste, c'est le Hainaut. Et de cette contrée, il donne, moins encore la note réelle — car l'atmosphère hennuyère est claire et gaie souvent, avec des aspects parfois idylliques — qu'une note synthétique, exprimant de façon poignante l'âme de ce pays industriel, semblable à une forge de géants, brûlée aux foudres d'un travail dantesque. Sous des cieux tourmentés par des cheminées crachant leurs tourbillons en sinistres nuées, et comme éclairés d'un soleil ténébreux, les laminoirs découpent leurs ossatures apocalyptiques, les charbonnages profilent leurs spectres immenses et bizarres. Du paysage embrasé par les fournaises s'élèvent les terris, aux schistes stériles, formés, dirait-on, par la lave de quelque volcan; une chaudière s'érige, tel un donjon, et sur un escarpement de cette région minée, bosselée par des cataclysmes, un coron cramponne ses maisonnettes sales et pauvres, couvertes de tuiles rouges, lavées de chaux bleue ou jaunâtre. De même que les gothiques imprègnent

de mysticisme le fond de leurs tableaux et baignent leurs malingres béats en une atmosphère de religiosité, faisant ainsi aux types de leurs tableaux un sympathique alentour, créant autour d'eux un monde caressé des reflets de leurs propres âmes — de même le paysage de Meunier semble vibrer du labeur intense du peuple ouvrier et de la fièvre des usines; sa couleur s'éclaire aux foyers des verreries, s'enfume aux vapeurs des hauts-fourneaux, s'enténèbre aux puits des charbonnages, s'empourpre au cinabre des toitures, et parfois semble aigrie, blasphématoire, révoltée par la misère profonde du peuple souffreteux, qui peine terriblement en les modernes géhennes des bassins houillers.

En ce milieu, ainsi synthétique : le Mineur, la Hiercheuse, le Puddleur, le Verrier, le Lamineur.

Le Mineur — en son costume de toile salie, coiffé d'un chapeau de cuir recouvrant un serre-tête, une lampe à la main — tantôt poussant des wagonnets chargés de houille, en la sombreur d'une plate-forme de charbonnage, tantôt à croupettes, à la façon boraine, délassant ses genoux ankylosés, un brûlegueule aux lèvres. D'autres fois, c'est la descente : en groupe, ils sont là, lampes allumées, silencieux, dans le dramatique décor de l'outillage gigantesque qui surplombe l'orifice de la mine, et qui s'érige, enchevêtrant des solives puissantes, sous la halle gigantesque et désolée, aux tragiques obscurités : la bure est suspendue, dessus le noir vertige du puits béant, qui va Y avaler.

La Hiercheuse : un mouchoir retenant son chignon, quelque boucle de pacotille brillant à ses oreilles, elle manie une pelle ou une pioche, et trime, penchée, fouillant les rebuts vomis par le cratère. Elle est en veston court, un pantalon, coupé au genou, modelant ses hanches de femme, les mollets en des bas de laine , les pieds enfouis en des sabots. Un foulard minable couvre ses épaules, sur lequel ses cheveux, en torsade, reposent. Beaucoup ont des airs garçonniers, le bassin grêle, les seins effacés sous la toile grossière.

Les Puddleurs, les Verriers, les Lamineurs, eux, redressent, dans l'incandescence des usines, leurs torses nus, au milieu du

tonnerre des roues et des marteaux, et des éclairs jaillissant aux fissures des fours ardents. Travail diabolique. Les voilà portant à vigoureux biceps des cuves emplies de métal en fusion ; puis, ils ramassent, à l'aide de tenailles, la fonte qui étincelle, ou bien ils moulinent, à tours de poignets, au bout de tubes en qui ils soufflent, ballonnant du verre fondu. Tantôt ils attisent les foyers brûlants, aux flammes aveuglantes, tantôt ils arrosent de jets d'eau l'acier coulant des gerbes ignées. Dans les grands hangars des verreries et des laminoirs, ils mettent leur vie active : ils les animent, en font comme des bêtes énormes, rugissantes, les entrailles en feu.

Telle, la population magnifiée par l'art de Meunier.

Il la célèbre en une plastique fatale. Son ouvrier semble plier sous un joug mystérieux. S'élève, au dessus de ses personnages, qui peinent et souffrent, une déesse d'airain , au front inexorable. Elle est semblable aux puniques idoles de Salammbô, dévoreuses de victimes humaines, et comme des entrailles de celles-ci des fumées d'holocaustes montent et l'enveloppent d'horreur. Elle domine, implacable, et l'ouvrier se résigne, tête basse, courbé vers la. glèbe.

Voyez le Retour. La nuit tombe, sinistre, et se dressent, vagues et immenses guillotines, prodigieux instruments de torture surgis dans la ténèbre , les charbonnages et leurs cheminées élancées. Les terris s'enveloppent d'ombre. Les usines aux nefs noires hantent l'obscurité comme de mystérieuses cathédrales. Et vers leurs cahutes de misère, les mineurs dévalent, en morne troupeau, les reins cassés, le pas lourd, trébuchant par ces sentes plongées déjà en la nuit, avec, sur leurs épaules, un faix invisible. L'horizon de leur vie est d'ailleurs aussi lugubre que ce lointain au crépuscule plein d'angoisse. Mais ils passent, salis et brisés par le labeur du jour, sans paroles et sans pensées, à travers le paysage désolé.

Dans la Descente, on apprête la bure, la cage où ils vont s'entasser et se livrer machinalement aux hasards de la fosse. Ils entourent la mécanique, muets et patients, munis de leurs instruments de travail. Ils regardent, d'un œil fixe, le jeu des

poulies et des roues, inconscients, dirait-on, des dangers à courir, victimes soumises. Un jour froid tombe de hautes lucarnes; il caresse de reflets tristes les vestes bleues, et les visages, sous les chapeaux de cuir, s'assombrissent en cette demi-lumière qui lèche avarement les murs humides.

Jamais un éclair de gaieté en ce firmament dapre mélancolie. C'est le labeur sans trêve, sans repos. Pas un sourire. Les papillons de la joie se sont enfuis au bruit des enclumes et le rayon de l'idylle s'est éteint dans la suie du pays.

Ainsi l'ouvrier est lui-même un engrenage de l'énorme labeur d'airain — vaste et monstrueuse bête échouée sur le pays avec ses innombrables yeux de flammes qui regardent les nuits — chimère vivante : les noires toitures des fabriques, sous les cheminées pareilles à des mâts gigantesques, vibrent, puissantes poitrines , comme les ponts trépidants des steamers.

L'ouvrier est un vivant outil en cette masse grandiose. Il a le front étroit et bas, jamais pensif, la cervelle écrasée comme par une calotte d'airain. Dans les fumées rouges, il profile sa face abêtie, bronzée par les feux, pareille au relief d'une médaille frappée pour célébrer la force brutale. Sa mâchoire est bestiale, osseuse, son œil enfoncé dans l'orbite. Son torse nu, incendié par le reflet des coulées en fusion, semble modelé dans un métal ardent; — il est maigre, les côtes en relief, solidement musclé par le travail, draîné par les suéees. Les biceps saillent en vigueur et les mains sont tannées et rugueuses. Sous la blouse, qui se colle aux carcasses, on devine des ossatures solides de gaillards rompus à des labeurs rudes, incessants, qui ploient les corps, assouplissent les muscles, mais finissent par courbaturer, manger les chairs, tarir la moelle des os, briser les plus robustes et dessécher les poitrines aux atmosphères brûlantes des hauts-fourneaux ou aux sombreurs poussiéreuses des galeries. Ces misérables au visage de brutes passives troué d'yeux étonnés au jour, comme les yeux des oiseaux nocturnes, on les dirait pétris de la même matière que ces immensités en qui se perdent leurs obscures existences; on croirait qu'ils sont enfantés, eux aussi,

par ces machines puissantes, qui se font un jouet de leurs vies, autour desquelles ils triment et grouillent, sombres larves. Ils en font partie, presque; c'est comme le cœur, le cœur saignant et douloureux de l'hydre qui crache ses foudres et hurle son lamento terrifiant; c'est comme le sang qui circule dans les veines et vivifie ces dédales sans fin, ces entrailles mystérieuses, où il se perd, dépérit, se renouvelle, pour alimenter, faire respirer et bruire l'Industrie qui le dévore.

Si Meunier n'a pas saisi en son entièreté, en sa multiplicité, le prolétaire actuel, du moins a-t-il glorifié son côté le plus grand. Il a découvert dans le serf de nos jours une tragique beauté, et a montré qu'on pouvait édifier des statues et faire des tableaux, en prenant d'autres modèles que ceux des académies, en s'inspirant à d'autres poèmes qu'à ceux des marbres classiques. Meunier, au lieu de rêver aux lignes harmonieuses des Apollon et des Allégories, a penché son front pensif, son front triste, sur la vie bruissante. Il a trouvé, dans son alentour, une veine inexplorée. Son œuvre restera, comme toutes les œuvres, d'ailleurs, de ceux qui ne se désintéressent pas des choses contemporaines, et qui comprennent que la mission de l'artiste est d'exprimer le caractère essentiel des faits , des hommes et des situations d'esprit de son époque. Les vrais artistes sont comme des fleurs spirituelles, à l'épanouissement rare, embaumant le coin de terre où elles ont germé, mais ayant besoin, pour le coloris plein d'attraits de leurs corolles, du suc du terreau où elles s'implantent et des caresses de la lumière ambiante. Et Meunier est bien de son époque, c'est bien un reflet de son temps qui éclaire son œuvre.

Sa technique même est en concordance avec les sujets qu'elle dit. Peinture toute d'impression, à coups de brosse emportés, rapides, primesautiers, à pinceaux fiévreux. Ne lui demandez pas des tableaux finis, minutieux; n'exigez pas qu'il pousse une œuvre — non, il semble avoir la hâte de l'impression vitement rendue ; son faire est inquiet ; d'un jet, sa composition paraît établie dans le cadre. Il ne s'attarde pas à caresser sa toile, ne se complaît pas aux savantes chansons

des harmonies ; sa couleur vibre, jure, souffre, s'encolère ; elle emprunte au rouge et noir tumulte des usines et exhale la tristesse des plèbes qui y peinent. Et le dessin est turbulent, agité, impatient, sommaire parfois, négligeant le détail, pour insister seulement sur le côté caractéristique des choses.

La sculpture de Meunier est plus solide. Meunier a peutêtre un tempérament de sculpteur plutôt qu'un tempérament de peintre.

Sa sculpture est grande et forte. Elle crève les moules banals et fait sauter les bandelettes où d'ordinaire on momifie les plâtres. Elle est profondément humaine. Gomme son pinceau, Fébauchoir de Meunier glorifie le travail moderne.

Le Puddleur incarne le repos de l'ouvrier. Las, les reins rompus, la poitrine encore haletante, il s'assied, en son costume de travail. Son échine se courbe, ses lèvres, de grosses lèvres charnues, expriment la fatigue, et ses bras attendent que les muscles reprennent leur vigueur pour ressaisir les outils pesants et reprendre la lutte avec la fonte.

Le Marteleur s'érige, debout, dans la plastique trapue et nerveuse de son corps de prolétaire enchaîné aux tuantes besognes. Il s'appuie sur son marteau comme sur un glaive. Tel un héros. Une blouse se plisse sur son torse. Un tablier le cuirasse. Des guêtres de cuir protègent ses mollets, pareilles à des jambards de guerrier. Mais il n'a rien d'antique, et c'est l'héroïsme sombre du labeur d'aujourd'hui que sonne ce bronze superbe.

Il y a quelques années seulement que Meunier s'est révélé sculpteur. D'emblée il a pris rang parmi les premiers.

Il termine actuellement, pour le Salon prochain, une œuvre nouvelle appelée certainement à consacrer définitivement sa renommée.

C'est un groupe douloureux : une femme se penche sur un cadavre d'homme et regarde anxieusement son visage. C'est après un accident de grisou. Le gaz a soufflé le trépas. On remonte les morts. On les a étendus dans des morgues provisoires où leurs parents viennent les reconnaître.

Celle qui m'a servi de modèle, me disait Meunier, a rôdé

dans la halle funèbre toute la nuit, et, tout ce temps, je l'ai observée.

Et il me narra cette nuit sinistre passée à la lueur des carcels, en dessinant des fusains , et durant laquelle il a conçu, non seulement l'épisode sculptural dont nous venons de parler, mais encore un tableau, déjà ébauché, racontant cette scène.

C'est, dans un hangar immense et noir, l'étalage des mineurs occis. Leurs visages bruns, terribles, ont des rictus d'épouvante. Ils sont couchés en rangées, comme sur des tables d'amphithéâtre, avec des contorsions de désespoir que la mort a figées. Des jeunes filles lavent les chairs brûlées. Des femmes cousent des suaires. Des lampes fument, leurs flammes échevelées. par le vent. Déjà le matin pointe, bleuit une fenêtre.

En ce lieu de désastre, la vieille avait promené sa silhouette angoissée, interrogeant les visages défigurés des morts — jusqu'au moment où elle était tombée, exténuée.

Maintenant, la voilà, la pauvresse, modelée en terre glaise, belle et grande, dans sa peine muette, comme une Mater Dolorosa. Sa tête s'embéguine d'un mouchoir; ses mains se tordent sur ses genoux qui plient ; elle penche un visage dolent, imprégné d'une anxiété horrible, vers le cadavre gisant à ses pieds.

Un cadavre nu, à maigre carcasse de mal nourri. Sa main se crispe sur son cœur et son visage exprime encore l'épouvante de la minute suprême. On dirait un corps de martyr étendu, sanglant, sur l'arène d'un cirque, et que les bestiaires, le spectacle fini, vont traîner jusqu'aux cages à tigres.

Nous admirions ces statues nouvelles dans l'atelier de Meunier, à Louvain, l'un de ces après-midi d'hiver. Le brouillard tombait dans les rues monacales de la petite ville, et les notes du carillon s'y noyaient tristement. La Dyle coulait, sous les vieilles murailles, ses eaux jaunes, les tourelles de l'hôtel de ville et leurs gothiques orfèvreries se perdaient dans un gris splénétique.

La lumière, qui, à notre entrée, était encore éclatante dans l'atelier, peu à peu s'éteignait. Et à mesure que tombait le soir, la statue de la boraine affligée, sendeuillant du crêpe noir du crépuscule, grandissait plus dramatique, inquiétante, comme une Vierge au Calvaire, immobile dans la contemplation infiniment douloureuse de son Fils descendu de la croix.

Meunier, après que nous eûmes vu ses œuvres nouvelles, se prit à parler de son art. Son visage de Christ résigné et souffrant, au grand front ridé, s'éclaira d'un sourire large et pensif. Il nous dit sa volonté de faire de Y art, et rien que de l'art. Son âme d'artiste s'épanchait doucement, et son cœur d'or illuminait d'un rayonnement évangélique ses paroles. Il nous conta le bonheur de vivre confiné dans son atelier, et d'y écouter, sans cesse, solitaire, les murmures de l'inspiration. De faire toujours le beau pour le beau, sans se rendre à l'invite de la bêtise bourgeoise, qui vient faire miroiter des perspectives de richesses à celui qui sait s'arracher à son idéal et exécuter les choses basses qui plaisent au public. Le tableau n'a pas pour but d'orner le salon d'un enrichi ou le boudoir d'une mondaine. L'art a une raison supérieure et hautaine.

Et Meunier nous parla aussi longuement du peuple industriel de là-bas, de ses mœurs, de sa foncière bonté, de son courage. Il nous dit ses séjours au milieu de ces prolétaires, séjours d'où il rapporte des cartons emplis de dessins, de croquis, d'études. Il revient, et alors, dans son atelier, il élabore l'œuvre, loin de la réalité, qui n'est pour lui qu'un document. Car son art est un art de sensitif, qui trouve de l'intérêt ailleurs que dans le ton juste. Il voit non seulement avec l'œil, mais aussi avec l'âme. Il met sur la toile, non pas seulement ce qu'il a vu, mais ce qu'il a senti. Ce qui se développe, sous son pinceau, c'est le pays et ses terris, ses fosses, ses corons, ses châssis à molettes, ses baraques et son peuple qui y trime à coups de hapiettes et de ravelines, mais, plus encore que tout cela, une impression sienne, où le coloris réfléchit sa pensée et chante sa sensation. Et le tableau s'éclaire d'une étincelle de son génie, exhale une

plainte de son âme, pleure une larme arrachée à son cœur, clame un juron de sa colère. Avec les couleurs il broie une lueur de son esprit, à ses plâtres il mêle une parcelle de sa pensée et de ses sentiments. C'est tout le secret, d'ailleurs, de la magie de l'art.

Janvier 1889.

Champ de foire

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